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QUAND LE " PATOIS " ETAIT POLITIQUEMENT UTILE

De
191 pages
De nombreux textes en occitan ont été imprimés entre 1789 et 1799. Il s'agit d'écrits propagandistes, donc fondamentalement polémiques, produits dans des conditions atypiques au sein des lettres occitanes. Quel est leur objectif ? Qui sont leurs destinataires ? Quelle est la teneur de l'information ainsi véhiculée ? en définitive, quelle est la rentabilité de l'utilisation du " patois ", au moment où commence l'offensive institutionnelle contre les langues de France autres que la langue nationale ?
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QUAND LE« PATOIS» ETAIT POLITIQUEMENT UTILE ...

Collection Sociolinguistique dirigée par Henri Boyer
professeur à l'université Montpellier 3

A paraître

C. MOÏSE, Minorité et identités: les Franco-ontariens au Canada. S. AMEDEGNATO, S. SRAMSKI, Parlez-vous «petit-nègre»? Enquête sur une représentation sociolinguistique. X. LA MUE LA, Langues subordonnées et langues établies. Sociolinguistique et politiques linguistiques. M-C. AL EN , Le texte propagandiste occitan de la période révolutionnaire. Une approche sociopragmatique du corpus
toulousain.

cg L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8320-8

M. Carmen Alén Garabato

QUAND LE « PATOIS » ET AIT POLITIQUEMENT UTILE ...

L'usage propagandiste de l'imprimé occitan à Toulouse durant la période révolutionnaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

ATELIER DE RECHERCHE EN SOCIOLINGUISTIQUE

et d'étude des représentations
UNIVERSITE MoNTPELLIER

3

Cet ouvrage, publié avec le concours de l'ARSer, à bénéficié d'une aide financière de l'Université de Santiago de Compostela. Traduction de l'espagnol: Gloria Bayo.

INTRODUCTION

La mentalité révolutionnaire reprochait au français d'avoir été la langue du pouvoir monarchique et de la domination des masses. Or, loin de privilégier les langues locales et d'étendre leur emploi à l'administration et aux usages officiels, les hommes de la Révolution et leurs successeurs eurent pour réaction de mener à terme une vaste campagne d'alphabétisation en français: autrement dit, ils tentèrent de «populariser» chez les opprimés la langue qui avait été celle des oppresseurs (ce qui s'est souvent accompagné d'une forte répression à l'encontre des autres langues y. En même temps, les Révolutionnaires se trouvaient dans la nécessité de lancer un mouvement de propagande généralisé, mouvement qui s'appuyait sur une idéologie et une doctrine (la souveraineté du peuple) mais qui exigeait aussi de convaincre le peuple et de le rallier à une cause2. Le problème linguistique constituait une pierre d'achoppement sur le chemin de la Révolution. En effet, une grande majorité de la population n'était pas à même de comprendre les campagnes d'information et de propagande pour deux principales raisons: d'une part, l'analphabétisme généralisé, dans l'une ou l'autre langue (et lorsqu'il y avait alphabétisation, elle se faisait en français); d'autre part, la multiplicité des langues et l'ignorance de celle de la
1

Sur l'alphabétisation

et la répression menée à terme à l'encontre

des autres

langues parlées en France, cf Brunot, 1967, tome IX, première partie. Sur l'enseignement, voir aussi Febvre, 1926; Furet - Ozouf, 1977 et Ozouf, 1984.
2

Cf. Ellul, 1967, p. 72 et suivantes.

8

Introduction

Révolution, le français. La solution idéale était donc l'alphabétisation de tous les Français, en français; mais on manquait de ressources humaines et matérielles pour la mener à bien3. Les traductions de discours, lois et décrets vers les autres langues parlées en France se révélaient elles aussi insuffisantes compte tenu de la complexité des textes. Les principes de la Révolution exigeaient des campagnes d'information populaire sur tout le territoire, afin que soient présentées et divulguées les questions qui étaient au coeur du progrès révolutionnaire; c'est ainsi que l'on assista, durant cette période, à la multiplication vertigineuse de pamphlets (pour ou contre la Révolution), de feuillets, de textes de chansons, de courtes pièces, dans lesquels est présent le thème politique4... La plupart de ces textes sont écrits en français, et, en proportion, la production de textes en «patois» ou «idiomes» est insignifiante (en général, elle est également méconnue pour ce qui concerne cette période ou bien, dans le meilleur des cas, oubliée dans des bibliothèques ou des archives ). À la suite de l'édit de Villers-Cotterêts, la Révolution représente un facteur décisif dans le processus de décadence de l'occitan et des autres langues de France, ainsi que le début de leur substitution généralisée dans l'usage oral (Kremnitz, 1981a, pp. 187-190). Cela est, certes, une conséquence de la politique linguistique de la Révolution, mais il y plus: à partir de ce moment, les possibilités d'ascension sociale se multiplient avec, pour condition indispensable, la connaissance du français. La production de textes en occitan, favorables ou défavorables à la Révolution, est relativement importante, comme le montre l'inventaire réalisé en 1989 (Pic,1989). Durant cette période, Toulouse, qui connaît déjà une grande tradition littéraire, devient le plus grand centre de production et d'impression dans le Midi. Les résultats de l'analyse que je propose ne peuvent certainement pas être généralisés à toute la production occitane car, en Toulousain le problème religieux entre pour une grande part dans le débat.
3

Voir, entre autres, Febvre, 1926, pp. 22-25 ; Brunot, 1967, t.lX, pp. 123-128,
etc. ; Furet-Ozouf, 1977, pp. 69-115.

140-152,
4

Sur les textes imprimés durant cette période, on consultera
1990, pp. 41-56, et Testud, 1990, pp. 11-26.

Gaspard, 1988;

Goulemot,

Quand le «patois» était politiquement utile...

9

L'intérêt de ces textes ne se réduit pas au domaine sociolinguistique; d'un point de vue strictement linguistique, ils illustrent ce que fut la langue toulousaine au XVIIIe siècle (moment décisif de son histoire puisque c'est le début de sa décadence dans l'usage oral): traits phonétiques (que la grande variété graphique rend difficiles à déterminer), particularités de la variante dialectale toulousaine (moundi), caractéristiques morphologiques et, surtout, un répertoire dans le lexique, les idiotismes ou les proverbes qui, à lui seul, mériterait une étude détaillée. Mais ce n'est pas ici notre propos: notre réflexion portera sur la signification de ces textes dans I'histoire de l'expression écrite en langue occitane. La connaissance du contexte sociolinguistique dans lequel s'insèrent ces écrits, l'état de la langue qu'ils reflètent ainsi que l'état de la langue socialement dominante, aideront à mieux comprendre le corpus objet de cette étude. En leur qualité d'imprimés de propagande, ces textes révèlent une série de stratégies destinées à attirer et à convaincre les récepteurs. Comment y parviennent-ils? Quelles sont les techniques les plus utilisées? Comment se manifeste, dans ces textes, la fougue caractéristique des discours socio-politiques? Quels sont les traits qui autorisent à qualifier ces textes de conflictuels?

CHAPITRE 1 : LE CONTEXTE SOCIOLINGUISTIQUE D'UNE PRODUCflON TEXTUELLE

1.1. Situation

sociolinguistique

de la France au XVIIIe siècle

À la fin du XVIIIe siècle, le français pouvait se flatter d'être la langue de la culture en Europe, comme digne héritière du latin; c'est ainsi que l'affirme l'abbé Grégoire dans son Rapport: «la langue française a conquis l'estime de l'Europe; et depuis un siècle elle y est classique »1. La réponse de Rivarol à la question «Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle ?», avec laquelle il gagne le concours organisé par l'Académie des Sciences et Belles Lettres de Berlin en 1783, illustre la situation du français en Europe. Voilà un extrait: c'est qu'elle est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachéeà son génie, sûre, sociale, raisonnable, ce n'est
plus la langue française, c'est la langue humaine.2

1

Le Rapport de l'abbé Grégoire Sur la nécessité et les moyens d'anéantir les

patois et d'universaliser la langue française est reproduit dans Gazier, 1879, pp. 192-217 ainsi que dans Certeau-Julia-Revel, 1975. pp. 291-315 . 2 De l'universalité de la langue française, Paris, Obsidian, 1991.

12

Le contexte sociolinguistique d'une production textuelle

Au XVIIIe siècle, le français a pris le dessus sur l'un de ses deux adversaires, le latin (l'autre est constitué par l'ensemble des «patois»). Certes on lit et on édite encore, en France et à l'étranger, les poètes latins modernes, mais on n'écrit plus de poésie latine, et l'on n'utilise plus le latin dans le discours scientifique: notre langue s'étant répandue dans l'Europe, nous avons cru qu'il était temps de la substituer à la langue latine, qui, depuis
la Renaissance des lettres, était celle des savants.

dit-on dans le texte préliminaire de L 'Encyclopédie3. L'Église ellemême, plus résistante aux changements, commence à ressentir la nécessité d'implanter le français; dans l'enseignement, qui dépend en grande partie du clergé, le latin occupe encore une place privilégiée, mais durant la période révolutionnaire, le français va peu à peu le déplacer, en réponse au souhait général. C'est en outre la langue de la monarchie, de la justice, de l'État, l'un des traits distinctifs des nobles de la Cour et de la haute bourgeoisie, c'est, enfin, la seule langue écrite en France depuis longtemps. Mais cette image triomphale du français doit affronter un autre grand adversaire: les «patois» et les «idiomes», considérés par les Révolutionnaires comme un obstacle à la diffusion du nouvel idéal de liberté, égalité, fraternité. [...] nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté nos formons l'avant-garde des nations (Certeau-Julia-Revel,1975,p. 302). dit Grégoire dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française. Bien que cela puisse paraître aujourd'hui surprenant, tout le monde n'a pas toujours parlé le français dans toute la France4.
4

3 Cité par Seguin, 1972, p. 10. H. Boyer (Bayer 1990b, pp. 46-52) affmne, à propos du sud de la France au moment de la Révolution: La langue socialement et institutionnellement dominée est la langue parlée naturellement par la quasi-totalité de la population des campagnes et par une grande majorité de celle des villes, qui en outre n'ont pratiquement aucun accès à l'écriture; le français est, comme l'attestent certains comptes rendus d'assemblées et de sociétés populaires, sinon une langue totalement étrangère, du moins une langue mal comprise et encore plus mal parlée.

-

Quand le «patois» était politiquement utile...

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Barère rappelle, dans son Rapport du Comité de Salut public sur les idiomes, en l'an II de la République, quels sont «les idiomes les plus contraires à la propagation de l'esprit public»: le bas-breton (<<il est parlé exclusivement dans la presque totalité des départements du Morbihan, du Finisterre, des Côtes-du-Nord, de L'Ille-et- Vilaine et dans une grande partie de la Loire-Inférieure»), l'allemand (de Prusse et d'Autriche) parlé dans les départements du Haut et du Bas Rhin; le basque, qui occupe l'extrémité occidentale des Pyrénées occidentales; et le corse. Outre ces quatre « idiomes», on parle en France de nombreux «patois», comme l'indique l'abbé Grégoire, toujours en l'an II de la République: il n'y a que quinze départements du centre à parler exclusivement la langue française, laquelle, même dans ces départements, subit d'importantes altérations concernant la prononciation et le lexique. Et Grégoire énumère les «patois» parlés sur le territoire français: le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon, le flamand, le champenois,le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le bressan, le lyonnais, le dauphinois, l'auvergnat, le poitevin, le limousin, le provençal, le languedocien,le velayen, le catalan, le béarnais, le basque, le rouergat, et le gascon (Certeau-Julia-Revel,1975,p. 301). Ainsi, le français n'est pas la langue de tous les Français: on peut assurer sans exagérationqu'au moins six millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale, qu'un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie; qu'en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent n'excèdepas les trois millions, et probablement le nombre de ceux qui l'écrivent est encore moindre (Certeau-Julia-Revel,1975,p. 302). En 1791 la France compte plus de 27 millions d'habitants5 ; ceux qui parlent français représentent donc un peu plus du dixième de la population. La raison de cette situation linguistique réside probablement dans l'isolement et la rareté des relations entre
supposer l'existence d'une catégorie d'usagers, socialement hétérogène, qui pratique un bilinguisme plus ou moins maîtrisé. Certains joueront un rôle important dans la communication politique qui commence, comme intermédiaires entre le pouvoir révolutionnaire et le peuple. Dans cette catégorie, il y a lieu de situer les locuteurs du "francitan", qui, au cours de cette période, sont minoritaires. 5 Sur la démographie et la société de cette période, voir Dupeux, 1986.

-

À côté d'une

minorité

qui n'utilise

que le français

(oral

et écrit),

on doit

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Le contexte sociolinguistique d'une production textuelle

régions et provinces, qui contribuent à ce que chaque lieu conserve ses coutumes, différentes dans chaque ville ou chaque province. Le système des poids et mesures en est un bon exemple: non seulement les noms changent d'un lieu à un autre, mais la valeur d'une même mesure peut être différente dans deux villages voisins. À cela s'ajoute le problème des communications: tous les deux ou trois ans, un voyageur égaré; chaque année, quelques colporteurset les collecteursd'impôts: voilà la liste des visiteurs de ces solitudes (Febvre, 1926,p. 25). Certaines zones restent à l'écart de toute circulation d'hommes, d'idées ou de marchandises et n'éprouvent aucun besoin de sortir de leur isolement. Cette situation avait été maintenue, voire favorisée (involontairement toutefois) durant l'Ancien Régime. Selon R. Balibar et D. Laporte, face à l'existence d'une langue d'élite (le français), le maintien de ces langues contribuait à entretenir la soumission des masses ouvrières car ces langues constituaient de véritables barrières linguistiques qui réduisaient au minimum toute possibilité d'identification de classe avec le pouvoir (BalibarLaporte, 1976, pp. 34-35). Un paysan qui sait lire et écrire abandonne l'agriculture: c'est peut-être l'argument que s'était donné l'Ancien Régime pour ne pas favoriser du tout l'instruction publique. Les écoles de l'époque étaient en fait des garderies où l'on élevait les enfants et les maîtres n'étaient pas rares qui ne savaient ni lire ni écrire. Le maître était un homme de choeur qui menait les enfants à l'église tous les matins et chantait à l'office; l'enseignement de la lecture et de l'écriture n'était pas essentiel. L'enseignement dépendait en grande partie de l'Église et celle-ci exerçait ses fonctions différemment selon le groupe social auquel elle s'adressait. Dans les paroisses rurales et les paroisses de quartier, l'enseignement de la religion se faisait en «patois», seule langue à être comprise par le peuple, car il s'agissait de propager la foi6. Dans leur désir d'instaurer l'égalité, les Révolutionnaires vont poursuivre l'expansion du français au sein du peuple; mais le besoin d'une langue commune avait commencé à se faire sentir auparavant. Selon R. Balibar et D. Laporte7, pour qui I'histoire de la
6

À propos de l'enseignement, Ozouf, 1977 ; Ozouf, 1984.

cf Febvre, 1926; Brunot, 1967, 1. IX, 1a; Furet

-

7

R. Balibar et D. Laporte expliquent la nécessité d'une langue nationale par la

Quand le «patois» était politiquement utile...

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langue s'articule comme celle de l'agriculture, du commerce ou de l'industrie, la transformation des relations, rendue nécessaire par le développement de la bourgeoisie capitaliste et les nouvelles formes d'exploitation que ce développement entraînait, favorisèrent la transformation de «l'outil linguistique» : introduction de nouveaux mots certes, mais aussi nouvelle pratique du français, opposée à celle de la noblesse de Cour et de la bourgeoisie aristocrate, et, surtout, inversion dans la relation des échanges linguistiques entre classes dominantes et classes dominées. Les grands orateurs de la Révolution n'hésitent pas à employer tous les moyens que la langue met à leur disposition pour rendre leurs discours plus persuasifs: ornements, imitation de modèles anciens, hyperboles, périphrases, métaphores... Contrastant avec ce discours raffiné il existe un goût pour le vulgaire, une alternance constante entre la grossièreté calculée et la dignité maintenue (Seguin, 1972, p. 247 et s.). L'une des conséquences de la Révolution a été l'accès à l'écriture de gens qu'en avaient été exclus jusqu'alors: soldats, membres de comités de surveillance... Comme l'affirme R. Balibar « il y a eu révolution linguistique dans la France de 1789 parce que l'écriture a changé de mains» (Balibar, 1988, p. 146) À proprement parler, il n'y a pas d'écriture populaire (le peuple est en majorité illettré) ; mais il est intéressant d'analyser les textes produits par des non-spécialistes de l'écriture, ceux qui n'ont pas fait les événements mais les ont vécus à distance ou les ont subis. S. Branca-Rosoff (Branca-Rosoff, 1989, pp. 9-27) a réalisé une étude de comptes rendus d'assemblées, de dénonciations de suspects, de demandes de certificats de citoyenneté... et les a comparés avec des documents qui prolongeaient des pratiques anciennes: plaintes contre les fermiers, demandes de recherche de parents disparus, etc. Outre la constatation que les auteurs de ces textes ont des limites dans la maîtrise de l'écriture, S. BrancaRosoff dégage dans ces écrits la présence de slogans (du type Liberté, fraternité ou la mort) qui rappellent les nouvelles valeurs de la République et remplacent les valeurs de la société chrétienne, et que l'on place dans les lettres comme on les place sur les frontons
structure socio-économique du moment (Balibar

- Laporte,

1976, pp. 59-80).

16

Le contexte sociolinguistique d'une production textuelle

des édifices; des locutions plus ou moins figées sont très fréquentes qui se réfèrent aux grands principes révolutionnaires: bon/vrai patriote, bon/vrai/brave et tranquille Républicain, véritable/vrai sans-culotte Le recours à la rhétorique classique n'est pas rare et l'on utilise un certain nombre de figures: binômes plus ou moins synonymes (fraternité et reconnaissance, salut et fraternité, frères et amis...J, antithèses et épithètes rhétoriques: le patriote, Républicain ou sans culotte a assiégé l'infâme Toulon, et repoussé la contre-révolution; un bon/vrai ou zélé patriote (il ne s'agit pas ici d'un sous-groupe à l'intérieur de celui des patriotes puisque, pour un révolutionnaire, il est impossible qu'un patriote soit faux ou mauvais ). En résumé, on voit que le phénomène révolutionnaire a affecté la langue dans ses registres les plus variés et que, à côté des grands principes du droit nouveau, s'est répandue une forme particulière d'expression.

1.2. La langue et la littérature

occitanes au XVIIIe siècle

La grande époque de la langue occitane se situe entre le XIe et le XIIIe siècles: c'est pendant cette période que se développe la poésie des troubadours qui va faire de l'occitan la langue par excellence de la poésie lyrique, comme le sera plus tard le galicienportugais dans la Péninsule Ibérique. La langue de cette poésie se caractérise par sa grande unité, les différences dialectales y étant faibles; indépendamment de leur origine, les troubadours adoptent une koinè8, imitant en cela probablement leurs prédécesseurs. Des variantes dialectales s'entendaient déjà, encore peu marquées, dans la conversation ordinaire, mais il n'y avait qu'une langue littéraire. Pendant le Moyen Age, la langue d'Oc était également la langue du droit et de l'administration. L'occitan administratif s'était peu à peu éloigné du latin pour connaître sa plénitude à partir du XIIe siècle (voir Bec, 1963, pp. 72-74).

8

Cf. Bec, 1963, pp. 68-72.

Quand le «patois» était politiquement utile...

17

La décadence de la langue occitane et la pénétration du français commencent avec la croisade albigeoise. À la suite du sociolinguiste Georg Kremnitz (Kremnitz, 1981a, pp. 187-190) on peut distinguer, pour la période antérieure à 1789, deux étapes essentielles dans I'histoire de la substitution de l'occitan par le français (la troisième réorientation politique se situe après 1789) (voir également Gardy-Lafont, 1981, pp. 78-82 et Boyer, 1993): - Lente pénétration du français dans l'écriture (1270-1539). Dans un premier temps, après la croisade albigeoise, le pouvoir des rois de France ne s'accompagne pas, dans le sud, de politique linguistique; peu de documents officiels sont rédigés en français. Mais, à partir de la guerre de Cent ans, le pouvoir royal s'affirme à nouveau, ce qui, joint à l'affaiblissement du latin, fait naître des décrets linguistiques qui prescrivent l'emploi du français ou de la langue locale dans tous les textes qui revêtent une certaine importance juridique. Mais la situation est différente à l'oral: la grande majorité de la population est toujours analphabète et monolingue en occitan. Le français de ces premiers documents contient des traits de ce que l'on appelle aujourd'hui le francitan9. - Généralisation du français dans la communication officielle (écrite) et lente progression dans l'usage oral (1539-1789). L'édit de Villers-Cotterêts (10 août 1539) ébranle fortement l'occitan en ordonnant l'emploi du français dans tous les actes juridiques. Vont disparaître, donc, les actes en latin, mais aussi en occitan. En conséquence, la norme écrite occitane va se perdre peu à peu et disparaître au bout de cinquante ans tandis que l'influence des conventions graphiques du français se fait de plus en plus sentir. Mais la pénétration du français est encore limitée à la langue écrite car la langue parlée est toujours l'occitan. Jusqu'à la Révolution, seules les classes supérieures auront une connaissance active du français et une minorité d'alphabétisés en auront une connaissance passive. Pour la majorité de la population, le français est une langue étrangère. Autrement dit, ont appris le français les groupes qui prennent part à la vie politique et sociale de l'Ancien Régime, tandis que ceux qui, en dépit de leur poids économique, sont éloignés de la direction de l'État, n'en ont pas la maîtrise. Cette situation va se maintenir pendant des siècles car, étant donné le peu de

9

Cf. Couderc, 1976 ; Mazel, 1982 ; Boyer, 1990b, 1991b etc. .

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Le contexte sociolinguistique d'une production textuelle

possibilités d'ascension sociale, il n'existe pas de motivation l'apprentissage du français.

pour

On arrive ainsi à la Révolution, où va se produire une substitution massive dans l'usage oral: C'est au cours de la périoderévolutionnaire,puis de la première moitié du XIXe siècle, que le processus d'assimilation (en particulier grâce à la diffusion des idéologies diglossiques) va s'accélérerconsidérablement: la minoration va atteindre alors également la communication sociale orale où le fumçais va commencerà s'installerde façon irréversible.C'est la période-clé du «francitan»: les occitanophones vont progressivement passer (massivement) au français,mais évidemment avec leur languematernellecomme substrat(Boyer, 1993) Ce processus s'accentue dès 1881, avec la scolarisation obligatoire et l'interdiction de l'occitan à l'école; il arrive à son terme après la Deuxième Guerre mondiale, par la démocratisation de l'enseignement et surtout par la diffusion des médias, presse écrite, radio et, en particulier, par la télévision en français.lo A la suite de l'époque de splendeur médiévale, la littérature occitane entre en décadence à cause, essentiellement, de la Croisade des Albigeois (1208-1229) qui détruit le foyer culturel du Midi par l'incorporation des territoires occitans, indépendants, dans l'orbite de l'influence française du nord. La littérature occitane entre en décadence, mais elle n'est pas morte; au cours des XIVe et XVe siècles on écrira encore des ouvrages didactiques, religieux (en grand nombre), des vies de saints, on traduira des prières et subsistera une faible production lyrique: mais ces productions ne servent qu'à témoigner de l'agonie des lettres d'Oc. Un phénomène d'importance se produit au début du XIVe siècle: la bourgeoisie reprend la tradition littéraire en imposant ses goûts prosaïques et sa piété moralisatrice; la création du Consistori deI Gai Saber en 1323 à Toulouse témoigne de son succès (Lafont-Anatole, 1970, p. 229). Au cours du XVIe siècle a lieu la première tentative de résurgence littéraire: des écrivains

10 Il existe de nombreuses études sur l'usage de l'occitan depuis la Révolution jusqu'à aujourd'hui. Voir, entre autres, les articles parus dans la revue Lengas.

Quand le «patois» était politiquement utile...

19

comme Pey de GarrosII, Belaud de la Belaudièra, ou Auger Galhard revendiquent la culture et la langue occitanesI2. Après ce court épisode Pèire Godolin (1580-1649) prend la relève à Toulouse, auréolé d'un grand prestige et suivi par de nombreux écrivains13. C'est ainsi que l'on arrive au XVIIIe siècleI4, au cours duquel se poursuit le processus de francisation dans tous les domaines. À la veille de la Révolution tout se fait «à la française» : places, jardins, boulevards, promenades, maisons. La vie intellectuelle du sud n'est plus qu'un reflet du modèle parisien. Si depuis le XVIIe siècle la littérature française s'était bien implantée en Occitanie, au XVIIIe elle va régner dans tout le Midi. Les Occitans qui écrivent sont intégrés dans le monde littéraire de Paris et de Versailles et restent étrangers aux revendications provinciales. L'Aquitaine va apporter aux lettres françaises du XVIIIe siècle quelques grands noms: Montesquieu, Lefranc de Pompignan, La Motte-Fénelon, La Calprenède, etc., mais cet apport extraordinaire ne sera d'aucun bénéfice pour les lettres occitanes, qui continueront d'être sousestimées. Le désir de connaître la langue française se généralise et, de plus en plus, se répand le goût du beau langage et de la pureté de la langue. Même ceux qui apprennent l'occitan se mettent à écrire des dictionnaires de cette langue afin que leurs compatriotes puissent

Il Sur cet écrivain, voir Pey de Garros (ca. 1525-1583) Actes du colloque de lectoure. 28, 29 et 30 mai 1981 (1988), sous la direction de Jean Penent, CIDO, Béziers. 12 On pourra lire des fragments d'ouvrages de certains de ces auteurs dans Robert Lafont (1974), Anthologie des Baroques occitans 1560-1660. Textes avec traduction, une introduction et des notes, Aubanel, Avignon; et Ph. Gardy (1997), Histoire et anthologie de la littérature occitane du XI e siècle à nos jours, tome 2: L'âge baroque (1525-1789), Les Presses du Languedoc, Montpellier. 13 Cf, entre autres, Pèire Godolin, Actes du colloque international de Toulouse (1983), Univ. de Toulouse-le-Mirai! ainsi que l'édition critique de Ph. Gardy (1983), Pèire Godolin, Le Ramelet Moundin et autres oeuvres, Edisud, Aix en Provence. 14 Pour rédiger cette rubrique j'ai consulté les ouvrages d'histoire littéraire: Noulet, 1874-77 et 1877a; Garavini, 1970; Lafont-Anatole, 1970; Camproux, 1971 ; je me suis également largement inspirée des travaux de Salvat, Neuf leçons sur la littérature occitane, texte inédit conservé au Collège d'Occitanie de Toulouse.