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QUARANTE ANS DE SOCIOLINGUISTIQUE A LA PERIPHERIE

De
240 pages
Cet ouvrage présente les repères majeurs d'un itinéraire singulier, qui couvre près d'un demi-siècle et qui a su, comme en témoigne l'enemble des textes réunis, ne jamais dissocier réflexion théorique et pratique sociale culturelle. Ces études et interventions doivent permettrent au lecteur de saisir la cohérence profonde d'une recherche sociolinguistique multipolaire, pensée hors des modes et des chapelles : qu'il s'agisse de revisiter les situations de dominance culturelle ou de revoir le statut du sujet dans les sciences du langage, jusqu'à la construction d'une nouvelle linguistique, la praxématique.
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Quarante ans de sociolinguistique à la périphérie

Collection Sociolinguistique dirigée par Henri Bayer
professeur à l'université Montpellier 3

La Collection Sociolinguistique se veut un lieu exigeant d'expression et de confrontation des diverses recherches en sciences du langage ou dans les champs disciplinaires connexes qui, en France et ailleurs, contribuent à l'intelligence de l'exercice des langues en société: qu'elles traitent de la variation ou de la pluralité linguistiques et donc des mécanismes de valorisation et de stigmatisation des formes linguistiques et des idiomes en présence (dans les faits et dans les imaginaires collectifs), qu'elles analysent des interventions glottopolitiques ou encore qu'elles interrogent la dimension sociopragmatique de l'activité de langage, orale ou scripturale, ordinaire, médiatique ou même"littéraire". Donc une collection largement ouverte à la diversité des terrains, des objets, des méthodologies. Et, bien entendu, des sensibilités.

Déjà parus
P. GARDY, L'écriture occitane contemporaine. H. BOYER(sous la direction d'), Plurilinguisme de langues? Une quête des mots. : «contact» ou «conflit»

A paraître
C. MOÏSE,Minorité et identités: les Franco-ontariens au Canada. L. FERNANDEZ, L'Espagne dans Le Monde (1969-1985). Le discours médiatique français et ses filtres interculturels. S. AMEDEGNATO, SRAMSKI,Parlez-vous "petit-nègre"? S. Enquête sur une représentation sociolinguistique. X. LAMUELA, Langues subordonnées et langues établies. Sociolinguistique et politiques linguistiques. M-C. ALÉN, Le texte propagandiste occitan de la période révolutionnaire. Une approche sociopragmatique du corpus toulousain.

1997 ISBN: 2-7384-5808-4

@ L'Harmattan,

Robert

Lafont

Quarante ans

de s~ciolinguistique à la périphérie

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

AVERTISSEMENT
Les textes réunis dans ce livre, à l'exception d'un inédit, sont pris à la bibliographie qu'on trouvera en fin de volume. De celle-ci certains avaient été extraits pour deux recueils précédents: Georg Kremnitz (Hrsg.), Entfremdung, Selbstbefreiung und Norm, Texte aus der okzitanischen Soziolinguistik, Tübingen, Gunter Narr, 1984, Robert Lafont, Le Dire et le laire. Textes réunis par Jacques Bres et Françoise Gardès-Madray, Montpellier, Praxiling, s.d. (1990), ouvrages codés ici ESN et DF dans les références qui leur sont faites. On a évité d'en reprendre aucun qui füt dans le second; au premier, publié seulement en langue allemande, on en a repris deux: «La Diglossie occitane, ou le réel occulté» et « Sur l'aliénation ». La recherche dont on suivra ici les étapes ayant été partagée par des équipes d'élèves et de collaborateurs, on se fiera: pour la sociolinguistique, outre au premier des ouvrages cités ci-dessus, à la collection de la revue LENGAS, Montpellier, dont le secrétariat de rédaction est aujourd'hui assuré par Henri Boyer et Philippe Gardy, en particulier au n° 22 (1987), Dix années de sociolinguistique, ainsi qu'aux ouvrages qui font une place)mportante à notre recherche: Henri Boyer, Langues en conflit, Etudes sociolinguistiques, Paris, L'Harmattan, 1991, Clés sociolinguistiques pour le francitan, Montpellier, C.R.D.P., s.d., Georg Kremnitz, Gesellschaftliche Mehrsprachgkeit, Wien, Braumüller, 1990 (trad. catalane Multilingüisme social, Barcelona, Edicions 62, 1993), Patrick Sauzet, «L'Occitan, langue immolée », in Geneviève Vermes éd., Vingt-cinq communautés linguistiques de la France, t. 1, Paris, L'Harmattan, 1988; pour la praxématique, à la collection des Cahiers de praxématique, dirigée actuellement par Jeanne-Marie Barbéris, Jacques Bres et Paul Siblot, à la collection Praxiling, Montpellier, et aux ouvrages collectifs: Pratiques praxématiques, Rouen, Cahiers de Linguistique sociale, 1983, Concepts de la praxématique, Montpellier, Praxiling, 1989, Anthropologie

de l'Écriture, paris, Centre Pompidou, 1984, Questions sur les mots, Paris, Didier Erudition, 1987. Les textes du présent volume reproduisent, à quelques rares corrections près, l'état de leur première édition; une mise à jour discrète des références bibliographiques a été faite dans les notes, qui sont alors entre crochets*. L'auteur tient, au seuil de ce re-parcours, à évoquer l'Université de Montpellier, où il a été l'étudiant, entre autres maîtres, de Louis Roussel, qui lui enseigna, avec la langue grecque, la causticité des esprits libres, Lucien Tesnière, sans qui il n'aurait probablement jamais été linguiste, et Charles Camproux, qui l'y accueillit dans l'enseignement et la recherche occitanes. Il devait enseigner lui-même un quart de siècle en ce lieu qui fut pour lui, dans la « périphérie» française, une capitale de l'intellection prospective comme de la pratique sociale, y laissant en études occitanes, en sociolinguistique et en linguistique praxématique qui le continuât.

*

Dans les notes, les références bibliographiques sont données une première fois, puis rappelées ainsi: Le Travail et la Langue, op. cit., l, 59, 108 (lire: partie I, note 59, page 108).

I ITINÉRAIRE

Remarques sur les conditions et les méthodes d'une étude rationnelle du comportement linguistique des Occitans* (1952)
Je me propose de préciser les conditions et les méthodes de l'étude envisagée par notre Institut1, du comportement linguistique des Occitans. Je tiens à souligner quelle part d'interprétation personnelle - et sans doute prématurée - contiennent les schémas que je vais ainsi tenter d'établir, sans préjuger d'apports efficaces à notre recherche, que nous 'attendons et qui pourront l'orienter de façon nouvelle. Il ne s'agit pour moi que d'appeler à la réflexion et de lui donner matière à s'exercer.

*

Extrait de Annales de l'I.EO., 11 (1952),41-45; ES.N., 34-39: Bemerkungen zu den Voraussetzungen und Methoden einer sinnvollen Untersuchung des Sprachverhaltens der Okzitanen (trad. de Dieter Kattenbusch). 1 [Le nouveau Secrétaire général de l'Institut d'Études Occitanes, R. Lafont, avait proposé cette enquête, comme une tâche centrale, dans un rapport à l'Assemblée générale de cet organisme à Marseille, le 15 juillet 1951 (texte publié partiellement sous le titre « Le sens, la portée et les moyens de notre revendication linguistique », Annales de 1'1.£.0, 15 août 1951). Le protocole en fut élaboré par M. Villard, archiviste des Bouches-du-Rhône, Cf. Annales de l'Institut d'Études occitanes, 11 (1952), 39-41. Par l'effet des difficultés rencontrées dans l'I.EO, les choses en restèrent là (cf. «Trente ans de sociolinguistique,.. », infra, et R. Lafont, « La fe, las àbras e l'occitanista, 0 la mission impossibla », Estudis Occitans, Paris, 18 (1995), 70. La première enquête régionale a été réalisée sur l'initiative de la Région Languedoc-Roussillon par Média-Pluriel Méditerranée (Montpellier) en 1991: Occitan. Pratiques et représentations dans la Région LanguedocRoussillon, cf Philippe Gardy et Étienne Hammel, L'Occitan en LanguedocRoussillon, 1991, Perpignan, El Trabucaire, 1994.]

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Écartons dès l'abord les faux problèmes et les interprétations abusives; nous avons pu parler à un certain moment d'un « inconscient collectif », en qui reposeraient les raisons du comportement psychologique des Occitans face à leur langue. On nous l'a reproché. Mais il n'était pas question pour nous de fonder notre recherche sur des notions justement controversées, de remplacer l'explication par une mythologie et d'informer une étude qui se doit d'être sereine par les intuitions obscures de notre personnalité occitaniste. Le mot avait été choisi, faute d'un mot meilleur: il signifie simplement que les comportements étudiés sont ceux d'une collectivité et que cette collectivité porte témoignage dans l'inconscience. Notre terminologie devra être précisée sur ce point. Il n'est pas exclu non plus que nous découvrions par derrière les comportements individuels une circulation souterraine de motivations, à travers le temps et l'espace, un véritable inconscient. Mais rien ne permet de l'affirmer dès à présent. Tout ce que nous pouvons dire c'est que certains réflexes actuels devant la langue d' oc ne s'expliquent plus logiquement et ont pu être hérités par le sujet à son insu. De même des réflexes explicables chez un individu peuvent être acquis inconsciemment par autrui, sans raison, et se répandent ainsi par mimétisme ou osmose. En fait le problème que nous nous posons ne présente aucune des difficultés habituelles à une étude de l'inconscient. Il nous suffit très concrètement de dresser un tableau des « circonstances» qui ont déterminé et déterminent la situation de l'occitan, et d'enregistrer d'autre part les comportements des usagers linguistiques. Entre ces deux tableaux les relations de causes à effets doivent être évidentes. Et la statistique nous donnera, pour les affirmer, une sûreté suffisante. Ce n'est que plus tard que nous serons armés pour étudier attentivement le cheminement de la cause à l'effet, et pour pénétrer dans le mystère de la conscience profonde des hommes d' oc. Efforçons-nous donc de définir causes, comportements et relations des unes aux autres. Les causes Il me semble qu'elles peuvent être classées sous trois rubriques: références à l'existence d'une Occitanie, ce sont des causes idéologiques occitanes; références à la situation de l'usager occitan dans la société, ce sont des causes sociales; références à la situation de notre langue dans la communauté culturelle française, ce sont des causes nationales.

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1. Causes idéologiques occitanes: la récolte ici peut être maigre. Il conviendrait d'étudier la survivance d'une conscience occitane dans le passé, depuis le lendemain de la Croisade albigeoise jusqu'à la Renaissance mistralienne et jusqu'à nos jours chez les écrivains d' oc. Cette étude, fructueuse pour l'interprétation de notre littérature, n'expliquera que très peu le comportement populaire: les « idéologues» occitans n'ont jamais influencé vraiment les opinions courantes. Mais il n' est pas impossible que nous trouvions quelques traces d'une conscience populaire occitane actuelle. Nous en avons des indices surtout en Languedoc2. Un peu plus importantes sont les survivances de l'orgueil provincial: gascon, provençal, catalan. Cet orgueil est à étudier dans ses rapports avec la conscience d'une originalité linguistique. 2. Causes sociales: ce sont sans doute les plus intéressantes. Une classification des déterminations sociales est à faire. La noblesse d'Ancien Régime a eu une attitude vis-à-vis de la langue d' oc : nous la connaissons mal. L'aristocratie réactionnaire après la Révolution de 1789 en a hérité, en la transformant peut-être. Il faut en poursuivre l'analyse jusqu'à nos jours: l'argumentation, par laquelle certains, comme Maurras ou Pétain, ont cru prouver que notre langue était un élément de conservation sociale, est à apprécier. Les textes sont nombreux. La bourgeoisie française, elle, a joué un rôle immense dans la constitution de l'état d'esprit occitan; nous pouvons le dire sans crainte de nous tromper. Il faut étudier la pensée linguistique de la bourgeoisie ascendante du XVIIIe siècle, de la bourgeoisie qui a fait la Révolution française, de la bourgeoisie cléricale ou laïque du XIXe (celle qui a mené par l'école une guerre sans pitié à l'occitan). Il ne faut pas craindre d'analyser les conceptions de la bourgeoisie actuelle (cosmopolitisme, fédéralisme supranational, mondialisme, etc.) dans ses rapports, généralement hostiles, avec le particularisme linguistique. Cette étude des textes théoriques doit être complétée par celle des actes concrets tentés, à l'école ou ailleurs, et de leur efficacité. Les autres classes de la société (petits possédants et prolétaires) posent des problèmes plus difficiles encore: la pensée théorique des idéologues populaires n'est pas seule à envisager; il faut dénouer le complexe d'hostilité et de sympathie qui explique les
2 Un moyen d'investigation: jranchimands. étudier la tonalité affective du mot jrancimans,

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attitudes enregistrées, suivant que l'homme du peuple sent sa langue comme une entrave à sa libération ou comme dépositaire du meilleur de lui-même (et dans ce cas il en assume la défense). De cette ambiguïté nous ne sommes pas encore sortis. C'est un problème actuel. 3. Causes nationales: la constitution de la nation française s'est accompagnée d'une politique d'unité linguistique. Mais comment cette unité a pu être assimilée à une réduction au monolinguisme, c'est ce qu'il faut savoir. Il faut connaître, dans sa logique et dans ses sophismes, une pensée qui ne conçoit que deux solutions: monolinguisme ou séparatismes, à la situation française. Les textes des ennemis de la Renaissance occitane sont à cet égard très instructifs. Relisons-les, analysons-les. Toutes ces causes, soit d'idéologie occitane, soit sociales, soit nationales, que nous isolons pour la clarté de notre exposé, ne se présenteront certainement pas distinctes au cours de nos recherches. Il est évident par exemple que certaines opinions politiques, nées d'une situation sociale, entraînent et expliquent une conception de la nation française. Mais songeons aussi que, sur un sujet qui touche à la linguistique, le progrès, récent, de la science des langues, intervient nécessairement. Les critères dont on se servait avant le début du XIXe siècle pour définir une langue étaient à peu près tous erronés: ils étaient tels qu'on ignorait jusqu'à l'existence d'une langue d' oc. De nos jours encore il faut tenir compte à la fois de l'opposition traditionnelle langue-patois3, des conceptions antiscientifiques (l'occitan est une dégénérescence du français) assez répandues, et du degré de conscience linguistique du sujet parlant (certains ne se rendent même pas compte du passage qu'ils font d'une langue à l'autre). Les comportements Le classement des renseignements que nous allons amasser est un élément capital de notre synthèse, et l'orientera. Je propose de distinguer trois chapitres: comportement des Occitans mono3 Les linguistes eux-mêmes ne sont pas toujours très clairs sur ce sujet. Leur terminologie les trahit: «dialectes» leur sert à la fois à désigner les variétés d'une langue et à opposer une langue non codifiée aux langues officielles. Quant au mot « patois », il attend encore une définition acceptée par tout le monde.

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lingues (dans le sens d'usagers de la seule langue d' oc) ; comportement des Occitans bilingues; comportement des Occitans nonusagers de la langue d' oc. 1. Les premiers seront rares. Et encore faut-il s'entendre, il ne s'agit pas de monolingues par incapacité à parler français. Ceux-là ont certainement disparu il y a quelque dix ou quinze ans (si nous en trouvions encore un, ce serait une chance pour notre analyse). Parlons de ceux qui n'ont, dans aucun acte essentiel de leur vie, besoin du français, et qui n'en usent par conséquent à peu près jamais. Pour rares qu'ils soient, ils existent. De ceux-là il faut savoir s'ils sont satisfaits de leur état, s'ils sont au contraire affectés d'un malaise. Puisqu'ils ont été nécessairement, à l'école ou à l'armée, l'objet d'une ségrégation linguistique, il est nécessaire de se demander s'ils ne portent pas en eux les vestiges d'un traumatisme, si leur attitude actuelle est la revanche du milieu naturel (<< élasticité» du comportement linguistique) ou une réaction hostile à une tentative subie d'aliénation linguistique, à une agression. 2. Les bilingues occitans forment la masse de la population de la France méridionale4. Il y a d'ailleurs une infinité de degrés dans l'usage respectif des deux langues. Un classement suivant les métiers, les âges, les sexes et les régions, ou les lieux, sera nécessaire. Tout cela prendra place au chapitre déterminations et causes. Du point de vue comportement, il faut isoler indifférence, sympathie, hostilité. L'indifférence peut consister en un parfait accord avec le milieu, en une santé linguistique sans défaut. Il est, en soi, une base idéale pour l' occitanisme. Existe-t-il souvent et partout? C'est ce qu'il faudra dire. Mais je crois très fréquente l' hostilité: qu'un usager de l'occitan soit hostile dans ses propos à l'occitan, c'est le signe d'une mauvaise conscience, d'un complexe d'infériorité dans toute sa violence. Nous étudierons cette mauvaise conscience en cherchant devant qui on se défend de parler oc, ou devant qui on use de la langue comme d'un écran, quels subterfuges on utilise pour brouiller les cartes. Nous avons tous joué à ce jeu de cachecache avec l'interlocuteur occitan. Il faut en rationaliser les données et en faire un moyen d'investigation. Quant à la sympathie pour le langage du pays, nous en chercherons le contenu: traditionalisme paysan, en liaison avec le
4 [Cette estimation est de 1951 ; elle serait naturellement à corriger aujourd'hui].

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culte des vertus domestiques ou une foi ancestrale; bonhomie naturelle; fidélité à un aïeul choisi comme archétype; conscience paysanne (ou ouvrière) dynamique et jeune; amour spontané aussi pour les rythmes de la langue, la verdeur ou la poésie du langage populaire. La « qualité» de l'occitan parlé est une indication utile: le goût du juron et le goût de l'expression gracieuse se satisfont également en oc. 3. N'oublions pas les monolingues qui ont perdu l'usage de l'occitan. Les étudier est une des pièces maîtresses de notre édifice. Il y a ceux qui ont réussi à surmonter le conflit des langages pour leur propre compte. Leurs réactions agressives ne peuvent être simplement devinées, elles doivent être suscitées et analysées. Là aussi la mauvaise conscience existe: elle est virulente. Les indifférents et les sympathiques sont plus nombreux: dénombrons-les. Il semble que beaucoup de jeunes gens considèrent comme clos le conflit subi par leurs parents. Ils reviendraient à l'occitan, s'ils en sentaient la nécessité pratique et si l'effort n'était trop grand, qu'ils devraient accepter pour le réapprendre. Il faut ici que l'enquête nous apporte des nuances et des preuves. Enfin, n'oublions pas que la disparition de l'occitan laisse des traces: accent, français régional5. D'où un nouveau conflit que le sujet doit réduire. D'où une nouvelle analyse de notre part, semblable à la précédente. Dans le cours de ce conflit, des remplaçants de l'occitan peuvent surgir, asiles des discriminations sociales par le langage et des goûts que le français ne satisfait pas. Tels les argots, que nous étudierons de ce point de vue.
Les relations

À tout instant, pendant nos recherches, nous nous trouverons devant de fausses relations établies par le sujet entre des causes présumées et son usage linguistique plus ou moins camouflé. En les enregistrant, nous pénétrerons plus avant dans sa conscience. Les véritables relations seront établies par nous, en mettant face à face les déterminations, cas d'espèces des causes énumérées plus haut, et les comportements. Pour cela deux méthodes peuvent être envisagées6 : la méthode géographique, étudiant l'état de telle ou
5 [C'est ce domaine que devaient occuper le concept et les études du jrancitan . Cf. H. Boyer, Clés sociolinguistiques..., op. cit. Avert.]. 6 [Sur ce sujet un rapport fut présenté par Ch.-P. Bru à la réunion du Conseil d'études de l'Institut d'Études occitanes en octobre 1951].

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telle collectivité, point sur le terrain. C'est là notre enquête entreprise sur l'état actuel de la langue d' oc. Et la méthode biographique permettant de « voir» les déterminations agissant sur un individu et d'établir une véritable pathologie de la conscience linguistique. D'autres méthodes seront sans doute proposées sous peu. Ainsi nous avancerons dans la connaissance d'une situation exceptionnellement complexe, et difficile à analyser exactement. Rappelons que cette tâche offre à nos yeux un double intérêt: innover en un domaine où la science actuelle n'est que peu intervenue et où il est passionnant de construire; fonder notre action occitaniste non plus sur les préjugés du sentiment, mais sur la connaissance objective d'une situation qui nous est donnée.

La diglossie en pays occitan, ou le réel occulté*
( 1977)
Trop longtemps en France l'on en est resté au travail de pionnier d'un Auguste Brun, qui déterminait par une vaste enquête les phases de pénétration de la langue française en pays occitan7. Voici maintenant que de nouvelles recherches jettent une lumière neuve, et contrastée, sur la plus importante peut-être de ces phases: le moment révolutionnaire où la Convention élabore une théorie de la lanlue nationale, qui tourne a l'illégitimation de tout autre usage. Une telle curiosité ne naît pas du hasard. Elle s'établit,
* Extrait de Bildung und Ausbildung in der Romania, Band II: Sprachwissenschaft und Landeskunde (Akten des Romanistentages in Giessen, 1977), hersg. von Rolf Kloepfer, MUnchen, Fink, 1979, 504-512; E.S.N.,134-142a: «Die Diglossie in Okzitanien, oder: die verschleierte Wirklichkeit}) (trad. Monika Geerkens). Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du Midi, Paris, Champion, 1923; L'Introduction de la langue française en Béarn et en Roussillon, ml, md. Qu'on compare deux ouvrages aussi dissemblables que Renée Balibar, Dominique Laporte, Le Français national, politique et pratique de la langue nationale sous la Révolution, Paris, Hachette, 1974 et Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une Politique de la langue, Paris, Gallimard, 1975. [Depuis lors, la recherche occitane devait donner deux ouvrages fondamentaux: La Question linguistique au Sud au moment de la Révolution française, Henri Boyer et Philippe Gardy éd., LENGAS, 17-18, (1985) (Actes du Colloque de Montpellier) 1984, et Henri Boyer, Georges Fournier, Philippe Gardy, Philippe Martel, René Merle, François Pic, Le Texte occitan de la période révolutionnaire (1788-1800), Montpellier, A.LE.O., 1989. Le dernier ouvrage de synthèse paru est: Brigitte Schlieben-Lange, Idéologie, Révolution et Uniformité de la langue, Sprimont, Mardaga, 1996].

7

8

20 croyons-nous, au croisement de trois ordres de faits, qui constituent, sous une enveloppe scientifique, l'actualité que nous osons dire idéologique. Le premier de ces faits est la réflexion sur la nation elle-même, ses structures sociales et son devenir historique: réflexion, marxiste ou non, rendue inéluctable par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation, et la perte, avec un empire colonial, de la sécurité intellectuelle d'une culture universaliste9. Le second est la pénétration, à vrai dire assez tardive, dans l'université et la recherche françaises des intentions et des méthodes d'une sociolinguistique d'origine occidentale, américaine, soumise actuellement à une révision critique10. Le troisième
est le surgissement apparent,

d'une conscience occitane collective, qui attire sur la diglossie un regard dénonciateur, et n'est pas sans modifier déjà quelque peu cette diglossie11. Poser cette rencontre et cet emmêlement des déterminations de la recherche, dans un cadre étatique déterminé, au contact d'appareils comme r Université elle-même et les services publics groupant ou subventionnant les chercheurs, c'est poser un lieu où l'objet analysé et l'analyse de l'objet se correspondent, n'iraient pas l'un sans l'autre, et finalement constituent les deux faces d'un

-

en fait la maturation

accélérée

-

9

Nous avons nous-même essayé de détenniner cette pesée d'histoire dans Sur la France, Paris, Gallimard, 1968. L'ouvrage récent le plus catégorique dans son accusation de J'impérialisme culturel est celui de Louis-Jean Calvet, Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974. 1 Le n° de la revue Langue Française intitulé Linguistique et société est de ° février 1971. L'ouvrage de Jean-Baptiste Marcellesi et Bernard Gardin, Introduction à la sociolinguistique, Paris, Larousse, 1974, emprunte finalement beaucoup plus à la recherche soviétique qu'à l'américaine. Pour nous la révision critique passe par J'apport fondamental de William Labov, Sociolinguistic Patterns, 1973, ouvrage qui a été traduit en français, sous le titre de Sociolinguistique, Paris, Éditions de Minuit, 1976. Notre situation occitane nous a rendus très attentif à la recherche catalane. Citons, entre autres titres importants, Rafael LI. Ninyoles, Idioma i prejudici, Mallorca, Ed. Moll, 2c éd. 1975, et Francese Vallverdu, Dues llengües, dues juncions?, L'Escorpi 19, Barcelona, Ed 62, 1970 et le cahier n° l, Treba/ls de socio/ingü(stica catalalla, València, 1977. Il Cf. notre article « Un problème de culpabilité sociologique: la diglossie franco-occitane », Lallgue française, 9, 1971.

21 même phénomènel2. On peut dire banalement que si les Occitans, partie prenante dans l' occitanophonie, n'avaient pas décidé de peser sur elle, et s'ils n'avaient pas eux-mêmes tenté à cet effet de mieux en connaître le fonctionnement, on en serait resté en France à une certaine inefficacité de l'investigation sociolinguistique: elle aurait par exemple surdéterminé les analyses horizontales de registres d'une même langue, la langue française, en négligeant les analyses selon la pluralité des systèmes linguistiques en contact13. On peut craindre en somme que, si la réalité ne soulève pas le couvercle qui l'opprime, la science perpétue le règne du couvercle! C'est en ce sens que nous voudrions reprendre toute l' histoire de l'affrontement du français et de l'occitan sur le terrain hérité de l'occitan lui-même, où cet affrontement continue, pour signaler le fonctionnement diglossique comme idéologie de l'effacement. Nous ne pouvons penser rendre compte dans le cadre de ce bref exposé14 de l'ensemble, mais, en utilisant l'état de la recherche, signaler quelques interrogations qui s' y condensent, dessiner en quelque sorte un programme d'études selon une orientation définie par notre situation. Il va sans dire que d'autres interrogations peuvent naître, en particulier chez les sociolinguistes extérieurs au « champ clos» occitano-français, dont l'intervention est déjà capitale (nous pensons à la lecture des textes de la Révolution par notre amie Brigitte Schlieben-LangeI5).

12 Nous expérimentons ce lieu avec notre équipe de travail de l'Université de Montpellier. qui. après avoir publié des Cahiers sur la diglossie. est passée à l'édition d'.une revue symboliquement dénommée en langue d'oc Lengas. 13 Notre article précédemment cité fait en quelque sorte tache dans le n° 9 de Langue Française, excellent certes. mais orienté vers une étude de strates socioculturelles dans un usage non dialectal. 14 [Le présent texte est celui de la communication faite au Romanistentag de Giessen (1977)]. 15 [De Brigitte Schlieben-Lange. cf. à cette date Okzitanisch und Katalanisch. Ein Beitrag zur Soziolinguistik zweier romanischen Sprachen. Tübingen. Gunter Narr, 1971. « La conscience linguistique des Occitans », Revue de Linguistique Romane. 35 (1971). 298-303, «Von Babel zur Nationalsprache », Lendemains (1976), 31-44. «Das Uebersetzungsbüro Dugas
(1791/2)

quelque

lution

». in Bi/dung uns Ausbildung vol. 2. 513-526. S'y ajouteront trente autres publications (cf. Bibliographie. in Idéologie, Révoop. cît.. 1,9).]

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1. Aperçu historique

L'occultation de la réalité revient à quatre questionnements textuels, nous voulons dire à la fois des textes qui font l' histoire par leur enchaînement, et de l' histoire comme texte. 1.1. L'édit de Villers-Cotterêts est l'objet, comme on sait, de deux sortes de lectures, antagonistes: il était dirigé contre le latin, et n'aurait atteint l'usage de l'occitan que par un effet complémentaire; il était réellement dirigé contre l'occitan16. Il est permis sans doute de poser autrement le problème - à partir déjà de l'enquête d'Auguste Brun, on peut savoir qu'une pratique de remplacement de l'occitan par le français (avec quelques cas de latin médiateur historique) encadre le texte du roi de France, et en particulier le précède à la fois dans les villes importantes où les officiers de l'administration royale imposent leur usage, et dans les régions frontières, ouvertes aux influences d'oïl. De cette façon, l'acte du pouvoir doit être considéré comme le nœud textuel d'un texte plus vaste, qui est celui de l'activité scriptique au sud de la France, en régions soumises au pouvoir français. Mais ce texte en croise un autre: celui des idéologies de la norme. La partie essentielle qui se joue en France linguistiguement au XVIe siècle a pour argument un problème de norme. A ce qui fut d'abord la norme absolue, la grammatica, le latin classique cicéronien, le mouvement des consciences intellectuelles (écrivains et politiques) substitue un glissement de l'usage vulgaire à la norme. Or l'occitan avait connu cette sorte de glissement, en particulier au début du XIVe siècle avec les Leys d'amors, sous certaines contraintes et pour un

16 Il Yeut sur ce sujet polémique de presse entre Emmanuel Le Roy Ladurie et les occitanistes en 1974 dans les colonnes du Nouvel Observateur. La première interprétation est celle qui remonte à Ferdinand Brunot. C'est celle de l'Encyclopœdia universalis, implicitement: «Elle (l'ordonnance) marque, d'abord, la volonté de rendre l'administration accessible au peuple par le remplacement, dans les actes notariaux et judiciaires du latin par le français, Par là, elle donne à ce dernier une force d'impact considérable, qui le fera progresser au cours des siècles suivants au détriment de la langue d'oc... ». L'auteur ne voit pas la contradiction entre « accessible au peuple» et « détriment de la langue d'oc» en ce qui concerne l'Occitanie, ou plutôt il efface la contradiction en établissant entre le fait législatif et sa conséquence une distance

diachronique

«<

au cours des siècles suivants ») qui n'existe pas, comme

l'avait déjà montré A. Brun.

23 échec17. Au XVIe siècle, il n'en est plus capable. Dans le triangle scriptique latin-français-occitan, le français seul peut glisser sur la position du latin. Ce qui signifie que le heurt concret du français et de l'occitan, qui apparaît par la substitution de la première langue à la seconde à telle date et en tel lieu, est vécu sous la conscience d'un autre heurt: langue normative d'une société moderne (l'État moderne en construction), le français, contre langue normative abolie, le latin. L'occitan sombre ainsi dans une prétérition fonctionnelle. En usant de la négation ambiguë en nul autre langage que le vulgaire français, l'ordonnance de Villers-Cotterêts dessine le creux, laisse ouverte la faille de conscience historique où l'occitan peut disparaître sans être condamné en termes clairs. 1.2. En fait l'occitan ne fut jamais condamné en tant que tel, du moins en son lieu. Si Malherbe entendait dégasconner la cour, on ne voit pas que l'ami de Bellaud de la Bellaudière ait voulu avec la même vigueur déprovençaliser Aix. Pourtant sa présence dans la capitale de Provence, auprès d' Henri d'Angoulême, marque bien une avance de la francisation culturelle, qui se confirmera avec Guillaume du Vair, après son départ. L'interrogation, la seconde que nous posions, se résume ainsi: comment se fait-il que le français continue à avancer contre l'occitan, alors que les arguments se reconstituent en faveur de la langue du lieu? Puisque la francisation avancée est strictement contemporaine de la redécouverte des troubadours et d'une nouvelle production littéraire en langue régionale, sinon en occitan général. Ce problème est celui de l'effacement fonctionnant dans la mise en évidence elle-même. Une très abondante production en français, depuis les Vies de Jean de Nostredame jusqu'aux œuvres des historiens d'Occitanie aux XVIIe et au XVIIIe siècles, jusqu'au Troubadour de Fabre d'Olivet, exalte la langue d'oc en ne l'employant pas. Ainsi le thème d'un texte s'autodétruit de la forme qu'il adopte. Nous savons bien que jusqu'à la Révolution française une Occitanie littéraire et historique est confirmée d'existence par l'exaltation de son passé et par une production renouvelée sans arrêt dans les divers dialectes du sud. Mais le français enveloppe l'exaltation même et marginalise la production tout en lui faisant place. Nous sommes devant une seconde prétérition, plus subtile que la première: une cérémonie est montée où l' hommage est rendu (jusqu'à la cour, avec les

17 Cf. notre article « Les Leys d'Amors et la mutation occitane », Revue des Langues Romanes, 1966.

de la conscience

24 représentations de Daphnis et Alcimadurel8) à la langue d' oc, pour occulter ce qui réellement se passe, la déchéance d'usage de cette langue, d'ailleurs voulue par le programme du pouvoir culturel, le programme académique mis au point sous Louis XIV. Cette contradiction va jusqu'à Rivarol, qui n'ignore pas l'antique dignité du provençal, mais entérine sa défaitel9. 1.3. Il serait important, nous semble-t-il, de reprendre la condamnation faite par Barère et Grégoire essentiellement, des idiomes locaux, de l'occitan donc, à partir de là20. Pour voir très clairement ce qui prend naissance non tant dans une proclamation soudaine de guerre aux patois, que dans une réactivation de la contradiction culturelle, telle que l'Ancien Régime l'avait vécue. Il y a deux moments logiques et historiques dans l'action révolutionnaire : le mouvement de reconnaissance de la réalité linguistique française, qui est le dialectalisme partout, et le mouvement de retour à la norme antérieure. Ce second mouvement est de loin le plus vigoureux et c'est lui qui forme la France moderne sur la prétérition volontaire, officiellement décidée des autres langages que le français. Ce qu'apporte ainsi la Révolution, c'est en quelque sorte une résolution de la contradiction antérieure par renfort du mythe. On va faire que la langue soit unie comme la République et pour cela commencer par agir comme si elle l'était. De là dérive l'activité recommandée aux instituteurs de la fin du XIX. siècle: effacer le patois sans lui donner un statut d'existence, détruire une

prise qu'on ne reconnaît pas comme prise 21.
1.4. Mais plus 011avance dans le XIX. siècle, plus se durcit la contradiction occultée. Cela pour deux raisons. Parce que l'école
18 [Opéra-ballet de Cassanéa de Mondonville, œuvre classique de « musique française », cf. Jean Joseph Cassanéa de Mondonville, Daphnis e Alcimadura, Pastorala lengadociana (1754), creacion registrada 10 3 de julhet de 1981 aller Festival Internacional de Montpelhièr-Dança, Béziers, Ventadorn, 1981 ; contient le texte du livret].
19 Discours sur l'universalité de la langue française. Première question

~V

et

VI. 20 [Cf. la mise au point la plus récente: B. Schlieben-Lange, Idéologie, Révolutioll..., op. cit., l, 9, 103-110]. 21 Une autre pédagogie était possible, celle proposée par Antoine Gautier-Saulin dans une lettre au Comité d'Instruction publique de l'Assemblée constituante, datée de Montauban le 18 décembre 1791 (cf. Certeau, Julia, Revel, op. cit., 259). Une réflexion théâtrale a été proposée sur ce thème en 1976 par André Benedetto, dans sa pièce Les Drapiers jacobins, Paris, P.-J. Oswald, 1976.