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QUATORZE ANS AUX ÎLES SANDWICH

383 pages
Varigny, diplomate français sous le second empire, explore les Etats-Unis quelques années avant la guerre de Sécession et, fort de la connaissance qu'il acquiert au cours de ses pérégrinations, s'embarque pour les îles Hawaï encore indépendantes, où il devient membre du gouvernement local et y exerce même les fonctions de Premier Ministre. Varigny est à la fois le blanc qui explore les îles du Pacifique dont il décrit à la fois les beautés et la situation politique et en même temps un être humain qui jette sur les autochtones un regard plein de compassion et de compréhension, s'efforçant au cours de sa carrière insulaire de préserver Hawaï des visées expansionnistes des Etats-Unis.
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COLLECTION

FAC-SIMILÉS

OCÉANIENS

QUATORZE
AUX

ANS

ÎLES SANDWICH
PAR

C. DE VARIGNY

Édition commentée et annotée par Armand Rage Professeur d'anglais Université de la Nouvelle-Calédonie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Fac-similés océaniens dirigée par F. Angleviel @L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2248-2

PREFACE

Charles Victor Crosnier de Varigny (Versailles, 1829 Montmorency, 1899), voyageur, explore l'Amérique à partir de 1852 et acquiert une bonne connaissance des Etats-Unis, qui viennent d'achever leur expansion continentale grâce à l'annexion du territoire du Nouveau-Mexique - correspondant à toute la partie sud-ouest - et à celle du territoire de l'Oregon - couvrant toute la partie nord-ouest. Armé de cette connaissance, il s'embarque en 1855 pour les îles «Havaii », qu'il appelle également, à l'instar de nombreux contemporains, îles Sandwich, tout en précisant que le vrai nom, employé localement, est le premier cité. Quatorze ans aux îles Sandwich couvre approximativement un siècle de l'histoire d'Hawaii, où l'auteur séjourne jusqu'à 1869. Pendant cette période il est en fonction au consulat de France puis membre du gouvernement hawaiien. L'ouvrage présente un intérêt à la fois narratif, descriptif et historique et relève du genre que l'on pourrait appeler mémoires, même si la période remémorée est très proche. Il s'agit d'un récit bien structuré malgré quelques passages qui peuvent ne pas sembler tout à fait pertinents. Il ne se contente pas de mettre en scène les îles mais permet également à l'auteur de traiter de sa propre personne ainsi que de considérations et de réflexions relatives aux Etats-Unis et à la France. Varigny constitue un cas unique ou rarissime dans les annales de la diplomatie française, car en 1864 le gouvernement de l'Empire accepte sa nomination comme ministre d'un pays étranger tout en lui gardant sa qualité de diplomate. Il cède à la vanité en faisant part de la satisfaction affichée par le gouvernement français quant à sa gestion des affaires de la France à Hawaii et il est fier de révéler sa nomination à l'ordre de la Légion d'honneur. En décembre 1865 il devient ministre des affaires étrangères d'Hawaii, l'équivalent du poste de Premier ministre. Cette promotion est un signe de la confiance du roi - qui étend cette confiance au domaine du conseil quant au choix d'une épouse.
VIl

Varigny fait preuve d'une certaine modestie sinon d'une certaine coquetterie en exprimant quelques doutes sur l'opportunité de la publication de son livre en 1874, c'est-à-dire peu de temps après la guerre dévastatrice dont la France éprouve de grandes peines à se relever. En compensation, il compte d'une part sur l'authenticité de son récit et d'autre part sur l'attrait de l'exotisme pour lui assurer un bon accueil. On peut ajouter que malgré les difficultés qui suivent la guerre, l'ouvrage trouve sa justification et sa pertinence dans le fait que la Ille République amplifie le mouvement qui aboutira à l'érection et au développement de l'empire colonial français. Cependant, Varigny fait preuve d'une grande originalité à l'époque où le pays se lance dans l'aventure coloniale. Tout en croyant à la mission civilisatrice de l'homme blanc, il ne préconise pas la mainmise d'un pays sur un autre, ce faisant il fait preuve d'un idéalisme de bon aloi, même s'il peut sembler naïf. Varigny souhaiterait que la mission civilisatrice conduise les indigènes à la liberté bien comprise dont se prévalent les « civilisateurs ». Varigny se veut à la fois historien, témoin et acteur des événements qu'il relate. Son statut peut sembler une faible caution de son travail d'historien, mais il insiste sur le fait qu'il a conduit une recherche extrêmement rigoureuse dans la consultation de documents, dont l'accès lui est d'autant plus aisé qu'il fait partie du gouvernement des îles. Sa méthode est conforme aux préceptes et à la pratique de Michelet, qui décède l'année de la publication de Quatorze ans aux îles Sandwich,. mais au-delà du dix-neuvième siècle, il ne démérite pas si l'on se réfère aux normes du vingtième telles qu'elles sont exprimées par Marc Bloch, grand apologue de l'Histoire, qu'il conçoit comme une science. Varigny met ses idées en pratique dans la mesure où il profite du peu de loisir dont il dispose pour visiter et ainsi mieux connaître Hawaii. Il reconnaît que ses observations ne sont pas scientifiques mais affirme qu'elles présentent un intérêt véritable. Fort de ses recherches, menées grâce à l'aide de documents fournis par les autorités espagnoles aux Philippines, il tente de rétablir la vérité sur la découverte des îles en précisant qu'elle est le fait d'un Espagnol, don Juan Gaëtano, deux siècles avant Cook, contre qui Varigny n'hésite pas à commettre une viii

sorte de crime de lèse-majesté dans la mesure où il met en question l'authenticité de sa « découverte». Cette remise en cause est le signe d'un certain courage intellectuel, car la plupart des historiens anglo-saxons et autres continuent à attribuer à Cook la paternité de cette découverte, mais certains - il n'est pas possible de savoir si leur attitude est consécutive aux écrits de Varigny ou le reflet de leurs propres recherches se trouvent dans l'impossibilité de la négliger. C'est ainsi, qu'avec la litote pour laquelle ils sont connus, des historiens britanniques actuels emploient le terme de « redécouverte» des îles Sandwich plutôt que celui de « découverte ». Mais Varigny réduit à l'avance la portée de cette « redécouverte» en affirmant qu'il est inconcevable que le navigateur anglais n'ait pas disposé d'une certaine carte décrivant ces îles. Varigny n'est pas seulement voyageur, historien et littéraire. Il est également et prioritairement diplomate et homme politique; à ce titre il a une connaissance directe des affaires dont il traite à partir des années mille huit cent cinquante. Cette connaissance et la conviction du bienfondé de ses opinions le conduisent à les exprimer de façon claire sans crainte des conséquences éventuelles. Varigny ne manque aucune occasion de montrer sa croyance dans le service désintéressé du public et sa conception noble des fonctions qu'on demande aux diplomates d'assumer. Par la même occasion il met en relief son honnêteté et son humilité en précisant qu'il refuse le portefeuille de ministre qu'on lui propose estimant qu'il n'est pas à la hauteur et qu'ainsi il ne serait pas en mesure de servir Hawaii comme il le souhaite. Il serait mal venu de mettre en doute sa sincérité, car après la mort, en mars 1862, de son chef, qu'il identifie comme Monsieur Perrin, « Commissaire impérial à Honolulu », il gère le consulat jusqu'à la fin de 1863, profitant de cette période pour étudier les questions commerciales et ainsi mettre en application son idée si peu appréciée dans les milieux politiques et diplomatiques français. Il joue les humbles en attribuant ses succès aux circonstances plutôt qu'à son mérite. Ce n'est que lorsqu'il se considère comme étant prêt à servir de façon efficace que Varigny accepte de devenir ministre des finances en 1863. Il se présente comme un grand commis et serviteur de l'Etat IX

encore indépendant - d'Hawaii, refusant de céder à ses intérêts personnels. Ainsi il se donne le beau rôle et en outre il est conscient de l'hostilité des Américains vis-à-vis des Français; sa volonté de contrer leurs desseins constitue une autre partie de l'explication. Aux yeux du citoyen du vingtième et du vingt et unième siècles Varigny peut, dans certains domaines, passer pour un anti-démocrate. En effet, il est l'adversaire du suffrage universel à Hawaii, mais il convient de ne pas le condamner d'emblée, car la question est plus complexe qu'il n'y paraît. Pour les Français de l'époque son attitude n'a rien d'exceptionnel, car le suffrage universel sous Napoléon III est vidé de tout son sens dans la mesure où le Parlement qu'il produit est dépourvu de tout pouvoir. En revanche, cette attitude restrictive prête le flanc aux critiques des Américains, missionnaires et laïcs, chez qui le suffrage universel - pour les hommes blancs - est généralisé dès la première moitié du dix-neuvième siècle. L'opposition de Varigny est fondée sur deux éléments; le premier affirme que le suffrage universel doit être associé, chez le citoyen, à une connaissance de la situation et à une possibilité de saisir les enjeux de l'élection, ce qui n'est pas toujours le cas à Hawaii. Le deuxième élément a une composante plus politique dans la mesure où la restriction du droit de vote limite la portée des manœuvres du parti missionnaire; celui-ci importe des ouvriers de Chine et d'autres pays d'Asie et s'assure de leur vote après leur naturalisation en leur procurant du travail chez les planteurs. En somme, l'attitude de Varigny est au moins partiellement dictée par la lutte contre le clientélisme et I'hypocrisie, qui limitent la portée du droit de vote accordé à tous les hommes. L'idée de Varigny ne semble pas extravagante au roi Kamehameha 1111.Ce dernier décide de la mettre en pratique; mais
1 Kamehameha

III (1814-1854), connu également sous le nom de Kauiekeouli, succède en 1825, à l'âge de Il ans, à son frère Kamehameha II. C'est lui qui en 1840 permet l'adoption d'une charte faisant des îles Hawaii une monarchie constitutionnelle. De même, en 1848, il abolit le système féodal en octroyant les terres aux paysans. La constitution de 1852 introduit un partage du pouvoir entre le roi et une assemblée élue. Concernant l'orthographe du nom, la tendance actuelle consiste à omettre l'accent, mais il convient de signaler l'emploi d'accents par Varigny alors qu'il les omet dans d'autres noms, tel Kalaeha. Par ailleurs, en matière de vocabulaire, Varigny emploie, apparemment sans le considérer comme un xénisme, le terme anglais de « sandal )) pour désigner le santal.

x

Varigny, qui connaît bien la constitution hawaiienne de 1852, élaborée par des Anglo-Américains, se rend compte de l'impossibilité d'un amendement éventuel, car les amendements sont quasi impossibles. C'est ainsi que, sûr du bien-fondé de son idée, il propose au souverain de promulguer une nouvelle constitution, ce qui prouve la place importante qu'il a prise au sein du gouvernement. Varigny cède de nouveau à la vanité en mettant en évidence le choix que fait le roi de le charger de la campagne de réforme de la constitution, car il fait preuve de persévérance et de sang-froid, ce qui fait défaut à son ami R.C. Wyllie2, dont la vivacité aboutit à l'effet contraire à celui qui est recherché. Il se donne également le beau rôle dans les débats constitutionnels quand il se dit seul avec un de ses collègues à accomplir le travail. L'auteur de Quatorze ans aux îles Sandwich montre une réelle habileté politique et ne dédaigne pas l'usage de moyens qui peuvent sembler douteux pour parvenir à ses fins quand il les estime justes. C'est ainsi qu'il use de démagogie pour obtenir un vote favorable. Le paradoxe réside en ce que d'une part la réforme restreint le droit de vote et d'autre part le roi se présente comme celui qui accorde la liberté de décision à son peuple. De même, Varigny peut sembler un homme du second Empire si l'on considère certaines déclarations susceptibles de faire croire à son opposition à la liberté de la presse, attitude renforcée par le fait qu'à Hawaii cette dernière lui est défavorable. Mais il convient de reconnaître que la presse à laquelle il doit faire face manque d'objectivité et fait preuve d'un esprit partisan extrêmement prononcé; en cela, elle rappelle la presse des débuts de la république américaine avec ses abus, qui conduisent les premiers présidents à chercher les moyens de se débarrasser de leurs persécuteurs publics. Par ailleurs, en réalité, cette attitude en apparence régressive de Varigny est éclipsée et largement compensée par de nombreuses affirmations de la liberté de la presse malgré les excès et le manque d'objectivité d'un grand nombre de publications. Varigny va même jusqu'à préconiser la suppression

2

Ecossais qui devient dans les années mine huit cent quarante ministre des affaires étrangères. Xl

d'un journal «officiel» qui appartient au gouvernement, et ce pas uniquement pour des raisons d'économies budgétaires. Varigny présente également un intérêt pour notre époque parce qu'il se pose des questions actuelles lorsqu'il s'interroge sur les conséquences de l'importation d'une population étrangère. Il est conscient des problèmes posés par des groupes allogènes et en l'occurrence préfère importer des individus ethniquement semblables aux autochtones. En outre, il présente un gouvernement hawaiien qui semblerait idéal aux syndicats d'enseignants français actuels. En effet, aucune demande de dépense pour le ministère de l'Education n'est refusée; la part de l'enseignement dans le budget total est de 20%. Le système ferait également rêver les parents, car les Hawaiiens leur donne une place et un pouvoir très importants. Varigny s'extasie particulièrement devant la séparation de l'Eglise et de l'Etat même en matière d'enseignement et devant certaines innovations. Il n'intervient nullement lorsqu'il s'agit de construire des lieux de culte. Cette attitude peut sembler étonnante sous Napoléon III, mais le livre est écrit sous la Ille République après la chute de l'Empereur, au moment de la gestation des idées de Jules Ferry. Varigny estime que l'expérience acquise dans le domaine de l'éducation peut servir à la France, notamment en matière d'établissements mixtes, inspirés du système américain. En matière d'imitation de ce dernier, il peut être considéré comme le précurseur des ministres français de l'Education nationale après 1968. Il importe de préciser que les copies qu'il préconise sont particulièrement empreintes de bon sens. Varigny se présente comme le grand serviteur de l'Etat dont l'action aux finances est bénéfique, notamment parce qu'il réduit la dette publique. Cependant, selon une certaine tradition française, il n'hésite pas à préconiser la subvention publique d'une ligne maritime entre Honolulu et San Francisco au détriment des intérêts privés. Varigny se donne de l'importance lorsqu'il précise que tant que les questions publiques n'ont pas reçu de solution il ne peut prendre un congé malgré son affaiblissement. Il ne compte le faire qu'une fois l'essentiel réglé. C'est à ce moment-là qu'il retourne en France après 18 ans d'absence, dont 14 à Hawaii. Il démissionne pendant son séjour dans la mère patrie à la fois pour des raisons familiales personnelles et Xll

parce que son absence des îles donne à ses collègues un surcroît de travail. Le roi propose de prolonger son congé, mais Varigny maintient sa décision et accepte d'être ministre plénipotentiaire en Europe. Il perçoit son effacement comme le signe d'une période sombre, voire néfaste, pour les îles. Celles-ci, désormais mal défendues, ne tarderont pas à perdre leur indépendance. Varigny constitue un cas unique également dans la mesure où il est le seul Français à avoir occupé des fonctions, et des fonctions aussi importantes, dans le gouvernement de ces îles, totalement dominées par les Anglo-Saxons. Cette activité contribue pour une large part à son importance et à l'intérêt de ses écrits, intérêt réel quand on considère la place qu'il occupe à son époque: s'il est totalement inconnu de nos jours, il figure longtemps parmi les chroniqueurs en vue dans la mesure où il publie des articles dans Le Temps3. Ce journal, fondé en 1861 a un tirage relativement faible mais une très grande influence en matière de politique extérieure. On l'appelle «le plus grand journal de la République» et il ouvre ses colonnes aux chroniqueurs les plus brillants des dernières décennies du dix-neuvième siècle, dont Anatole France. On mesure l'importance du Temps lorsqu'on sait que lorsqu'il cesse de paraître en 1942 après l'occupation de Lyon, où il s'est replié, c'est Le Monde qui reprend sa formule et tente de retrouver la qualité de ses articles. L'intérêt de Quatorze ans aux îles Sandwich et son objectif originel tels qu'ils sont voulus par l'auteur résident en ce que ce dernier se propose de faire connaître Hawaii. Varigny fait une description fort lyrique du cadre naturel avec un don qui ne laisse pas de rappeler celui de Balzac dans Les Chouans, roman qui commence par une très longue description de la Bretagne. Il ne serait du reste pas extravagant de penser que Varigny est un lecteur de l'écrivain réaliste, mort quelques années avant son voyage et son séjour dans le Pacifique. Varigny observe d'emblée que les indigènes se désignent eux-mêmes par « kanaques », mot local signifiant « homme» qui est ensuite donné par

3

V arigny est rédacteur

responsable

de la chronique

Vie d'Outre-Mer.

xiii

les Anglo-Saxons aux habitants de la Nouvelle-Calédonie 4. Il s'agit d'un usage plutôt curieux, car il assimile ou tout du moins rapproche Polynésiens et Mélanésiens, deux races ou ethnies encore peu connues exposées au contact avec les Blancs. Le Blanc Varigny est conscient de la relativité de l'apport fait aux indigènes et de la complexité de la situation. Son intérêt vient également du fait qu'il exprime cette relativité. En effet, il est loin d'avoir une vision manichéenne de la vie. S'il est vrai que, comme on le verra, les indigènes ont besoin d'une évolution radicale dans certains domaines, leurs coutumes originelles laissant à désirer, de trop nombreux Blancs, et notamment les marins, donnent le mauvais exemple. Ils exigent, avec usage de la force le cas échéant, l'accès aux services sexuels des femmes locales. Aux yeux de Varigny, ces chrétiens dévoyés qui connaissent la religion et ses préceptes et qui les bafouent en agissant en païens ont un comportement plus dangereux et plus pernicieux que celui de ceux qu'ils considèrent comme des sauvages. Par ailleurs, il a une vision très acerbe des contradictions et de la mauvaise foi des occidentaux, qu'il accuse de vouloir s'imposer non seulement dans les îles mais également en Chine et qui refusent aux Chinois ce qu'il appelle « l'accès de leurs territoires ». Les relations avec les indigènes ne sont pas aisées du fait de la différence avec les Blancs, dont l'invasion conduit au dépeuplement d'Hawaii, que Varigny déplores. Ainsi, sans employer le terme, qui n'a pas cours à l'époque, il évoque un génocide, ou la menace d'un génocide, comme en connaîtra le vingtième siècle.

4 Voir Frédéric Angleviel, « De "Kanaka" à "Kanak", ou l'appropriation d'un terme générique au profit de la revendication identitaire et politique mélanésienne », Hermès, Presses de Sciences Po, Paris 2002, sous presse.
5 En matière de choc des civilisations dans le Pacifique voir notamment Christophe Sand, Le Temps d'avant: la préhistoire de la Nouvelle-Calédonie, Paris, L'Harmattan, 1995, chapitre 10 : « Quelle était l'importance démographique de la population kanak présente en Nouvelle-Calédonie à l'arrivée de James Cook?» (p. 213-255); Christophe Sand, « Reconstructing "traditional" Kanak Society in New Caledonia: The Role of Archeology in the Study of European Contact », in The Archeology of Difference: Negotiating CrossCultural Engagements in Oceania, dir. R. Torrence et A. Clarke, volume 38 de la collection One World Archeology, p. 51-78, 2000; Christophe Sand, 1. Bolé et A. Ouetcho,« Les Sociétés préeuropéennes de Nouvelle-Calédonie et leur transformation historique: l'apport de l'archéologie », in En pays kanak, dir. A. Bensa et I. Leblic, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 2000, p. 171-194.

XIV

Varigny pense en outre que la difficulté d'implantation du christianisme au moment des premiers contacts est liée en grande partie à la difficulté de faire régner la chasteté dans une société qui, constate-til, l'ignore et qui pratique l'inceste, l'adultère et la fornication sans aucun tabou. D'après lui, pour éradiquer ce fléau les préceptes religieux ne suffisant pas, les missionnaires américains leur adjoignent la loi laïque et ainsi on aboutit malheureusement, lui semble-t-il, aux pratiques des puritains de Nouvelle-Angleterre6 - selon Varigny, cette situation se modifie quelques décennies plus tard, c'est-à-dire au cours de son séjour dans les îles, période au cours de laquelle l'attitude des Hawaiiens a changé. Il constate avec plaisir et non sans quelque naïveté qu'il n'a pas connaissance d'un seul cas de séduction ou de libertinage. Etant favorable à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, Varigny n'approuve pas la théocratie déguisée, qui, déplore-t-il, ruine par son fanatisme l'un de ses amis, un anglais dénommé Titcomb; en effet, ce dernier est puni parce qu'il travaille le dimanche afin de soigner ses cocons - il possède, en effet, une magnanerie, c'est-à-dire un élevage de vers à soie. L'un des meilleurs amis de Varigny est R.C. Wyllie, partisan d'un gouvernement laïc et artisan de la chute du parti missionnaire. Varigny met en lumière les difficultés économiques et les problèmes qui accompagnent la tentative de changer les Hawaiiens pour les adapter à de nouvelles situations une fois que certaines habitudes se sont enracinées. Il trouve que les ressources apportées par les baleiniers se tarissent et que l'élevage n'est pas réellement adapté. En cela il fait preuve d'une grande capacité d'analyse économique et de prospective dans la mesure où très peu de temps après la découverte de pétrole en Pennsylvanie en 1859 il prédit que cette ressource nouvelle sonnera le glas de l'industrie baleinière en remplaçant avantageusement les produits qu'elle fournit. Il lui semble que la culture, et plus précisément celle de la canne à sucre, serait la voie la plus appropriée pour raviver l'économie des îles.

6

Les puritains, en effet, mettent sur pied dans leurs colonies, notamment

le

Massachusetts, un régime qui en apparence n'est pas stricto sensu théocratique, les religieux exercent une influence décisive.

mais où

xv

Cette vue a la particularité d'être correcte et en même temps elle correspond aux projets des Américains installés dans les îles7. Varigny est de plus en plus convaincu de la justesse de son analyse d'autant que la canne à sucre permet de stabiliser la population, dont les éléments jeunes sont détournés par la pêche à la baleine pratiquée par les Américains qui viennent leur promettre monts et merveilles, promesses fatales, car les natifs des tropiques ne survivent pas aux climats du nord. Varigny appelle cette pratique «la conscription au profit de l'étranger». Il n'hésite pas à écrire des articles mettant en garde la population hawaiienne, même au risque de mécontenter les EtatsUnis. Varigny fait preuve d'une bonne connaissance du terrain et des possibilités qu'offrent les îles comme le montrent notamment les détails concernant la production de sucre. Conformément à ses idées, il agit dans un esprit pratique en lien avec l'aspect économique, qui lui semble important. C'est notamment dans ce domaine qu'il montre qu'il ne correspond pas à l'image du diplomate français typique. Varigny connaît les rouages de la vie politique et des institutions hawaiiennes, y compris les institutions judiciaires empruntées aux Etats-Unis. Il semble sincèrement attaché aux intérêts du pays qu'il a consenti à servir et s'y identifie à tel point qu'il parle de «notre sol» et de «nos champs ». La sincérité de cet attachement est attestée par la proposition de renégocier les traités qui ne sont pas favorables à Hawaii, y compris ceux qui ont été signés avec la France. L'auteur de Quatorze ans aux îles Sandwich se pose constamment la question de l'immigration. L'archipel a besoin de maind'œuvre et d'immigrés, mais les Chinois et les Japonais créent des problèmes d'assimilation8. De leur côté, les plus dangereux sont les Américains, dont le but final est l'annexion, à l'image de ce que leurs prédécesseurs avaient fait pour conquérir le continent. Ainsi Varigny cherche des congénères dans le sud de l'Océanie. Il montre que son sens du service et son attachement à l'avenir indépendant d'Hawaii le
7 La culture de la canne à sucre commence dans les années mille huit cent trente, notamment avec Ladd & Co; elle se développe à partir des années mille huit cent cinquante, ce qui explique l'importation de travailleurs chinois, polynésiens et japonais.
8

Voir thèse de doctorat

d'Etat de Christian

Huetz de Lentz, «Les

Îles Hawaii,

Etude de

géographie humaine », Université de Bordeaux III, 1977. xvi

poussent à étudier l'origine de la race; c'est ainsi qu'apprenant qu'elle remonte à la Malaisie, à Bornéo et à Sumatra, il conclut qu'il conviendrait de faire venir des immigrés également de ces régions ainsi que de Tahiti. Mais Tahiti et les Marquises sont françaises; il préconise donc que l'on puise dans les îles isolées. En matière d'immigration on assiste également de la part de certains immigrés à des actes devenus courants vers la fin du vingtième siècle en matière d'immigration. Ainsi, un prêtre catholique expulsé étonne par sa « modernité» dans la mesure où il allègue du manque de fonds pour payer le voyage de retour une fois expulsé. Varigny se félicite du caractère libéral de la nationalité hawaiienne, de son acceptation facile de l'étranger et de l'absence totale d'esclavage. Il est frappé par la quasi-absence de barbarie et - tout en

étant conscient du pouvoir pernicieux des planteurs

-

par l'entrée

d'Hawaii dans le monde moderne. Quatorze ans aux îles Sandwich fait l'éloge de la démocratie chez les Hawaiiens, qui débattent de toutes les affaires publiques et qui en outre le font avec compétence et efficacité. En somme, ils sont rompus à ce qu'on appelle en anglais le self government. Varigny n'hésite pas à les prendre comme exemple pour la France, dont l'administration est toute puissante et sourde aux appels de la population. La formule qu'il emploie pour Hawaii est «Le fonctionnaire est vraiment ... le serviteur du public et non son maître ». Cet état de fait ne manque pas d'être quelque peu paradoxal. En effet, à l'époque, contrairement au fonctionnaire français, le fonctionnaire hawaiien, à l'instar de son homologue américain, n'est pas titulaire à vie et peut également être tenté d'abuser de sa situation, même provisoire. Mais Varigny insiste sur la supériorité du système américain; il est vrai que les fonctionnaires français de son époque sont ceux de la Ille République, brocardés et ridiculisés par Courteline9. Cependant, Varigny ne va pas forcément dans le sens de l'histoire, car dans les années mille huit cent quatre-vingts aux Etats-Unis on introduit la titularisation des employés de l'Etat fédéral tout en veillant à les recruter au mérite et non plus en fonction de leurs liens avec les hommes politiques.

9

Notamment

dans Messieurs

les Ronds-de-cuir,

publié en 1893.

xvii

Varigny met en relief la maturité politique des Hawaiiens et fait, avec son roi, une analyse fine de la situation des îles; son habileté consiste à tenter de faire croire que les restrictions au suffrage universel ne constituent pas une atteinte aux libertés des bons citoyens mais sont destinées à mettre les paresseux à l'écart et à les pousser à travailler afin de reconquérir leur droit de vote. De même, ses partisans et lui-même n'hésitent pas à faire jouer la fibre nationaliste en déclarant que l'instruction est une condition raisonnable pour voter en connaissance de cause. La population hawaiienne ne souffrirait pas de ces restrictions au droit de vote dès lors qu'elle serait instruite. Seuls les naturalisés, comme les Chinois, risqueraient d'en subir les conséquences. C'est cette habileté qui permet à Varigny de faire accepter au peuple l'abrogation d'une constitution et son remplacement par une nouvelle, contre la volonté de ses ennemis politiques du parti des missions protestantes. L'auteur de Quatorze ans aux îles Sandwich a une vision très positive du caractère des Hawaiiens, dotés à ses yeux d'un esprit indépendant et respectueux de la loi mais non serviles à l'égard de leurs chefs ou de leurs employeurs. Il précise la réalité concrète de la liberté d'expression à Hawaii dans le domaine politique et déplore que la civilisation réduise la vertu d'hospitalité qui les caractérise. Varigny rapporte des actions très modernes du roi, solidaire de son peuple suite à l'éruption de volcans et à des tremblements de terre. L'auteur naturellement met en relief le fait qu'il accompagne le souverain. Sa famille et lui-même vivent dans des conditions précaires et prennent des risques en matière de navigation pour venir en aide aux sinistrés. On est loin du « Que d'eau! Que d'eau! » du président MacMahon, paroles prononcées 10l'année qui suit la publication de Quatorze ans aux îles Sandwich. Cependant, l'intérêt que Varigny porte aux indigènes ne l'aveugle pas et, contrairement à la tradition du bon sauvage héritée de Rousseau, il est bien conscient de leurs défauts, même si ceux-ci peuvent être en partie imputés à l'influence des Blancs. Ainsi, l'auteur montre que les expédients politiques ne sont pas l'apanage des Européens. Le roi n'éprouve aucun scrupule à se servir de décrets sévères comme d'une façade qui lui permet d'asseoir son autorité. Par ailleurs, Varigny
10

A l'occasion

de sa visite à Toulouse consécutive

aux teITibles inondations

de 1875.

xviii

considère que pendant les années vingt les indigènes ne sont convertis qu'en apparence et en réalité ils «greff1 ent] I'hypocrisie sur les autres vices» - polygamie, relâchement total des mœurs, fierté pour une femme d'exhiber le plus grand nombre d'amants. Varigny raisonne naturellement en homme blanc dans la mesure où, se fondant sur ses recherches, il met en relief la barbarie des coutumes et croyances primitives, fondées sur le cannibalisme et sur les sacrifices humains, et dont profitaient de façon éhontée les chefs et les prêtres locaux. Il oppose la « civilisation naissante» due à l'apport des Blancs à ce qu'il appelle « l'antique barbarie». Sans être particulièrement religieux, Varigny est convaincu que le renoncement à l'ancienne religion et l'adoption du christianisme constituent un progrès incontestable, ne serait-ce que dans la mesure où ils préservent l'intégrité de la personne physique et redonnent toute sa valeur à la vie humaine. Cette conviction lui permet d'user sans aucun sentiment de culpabilité - qui du reste n'existe pas à l'époque - du terme « sauvage» pour désigner les Hawaïens quand ils étaient encore sous la coupe de leurs anciennes pratiques. En outre, dans sa mention de la Nouvelle-Calédonie, Varigny fait preuve de mépris envers les Kanaques, qu'il considère comme de «véritables sauvages se battant et se mangeant entre eux ». Il dit tenir ses renseignements d'un certain M. B...ll, qui y avait fait fortune et que le gouvernement local charge du service postal avec l'Australie. De même, Varigny cautionne l'apport politique des Blancs, qui offrent un système démocratique garant des libertés mettant ainsi fin à l'absolutisme des chefs et des rois et permettant aux Hawaïens de jouir d'une situation quasi unique dans les pays extra-européens. En somme, il croit en la mission civilisatrice dans son sens noble, c'est-à-dire celle
Il

Il n'a pas été possible d'identifier M. B... avec précision, notamment en consultant

Patrick O'Reilly, Calédoniens, Répertoire bio-bibliographique de la Nouvelle-Calédonie, Paris, Société des Océaniens, Musée de l'Homme, 1980 (première édition 1953). Varigny précise qu'il s'agit d'un colon qui tente sa chance d'abord à Tahiti avant de s'installer en Nouvelle-Calédonie, pensant y trouver moins de réglementations contraignantes et davantage d'espace. Il y fait fortune en pratiquant l'élevage; l'impossibilité de l'identifier tient probablement au fait que son séjour en Nouvelle-Calédonie n'est pas suffisamment long, car il doit repartir pour s'installer à Hawaii dans les années mille huit cent soixante suite à un conflit avec ceux que Varigny appelle les « missionnaires zélés », qui tentent d'évangéliser les Mélanésiens trop rapidement aux yeux de M. B.... XIX

dont la finalité n'est pas de dominer, mais d'apporter une aide, pour que les îles soient en mesure de maîtriser leur destin. En effet, Varigny est conscient de la situation stratégique d'Hawaii et des convoitises que l'archipel attise et ne manquera pas d'attiser. L'intérêt de l'ouvrage repose en partie sur le fait qu'il montre de façon claire que les îles sont un enjeu des puissances coloniales, chacune tentant, le cas échéant grâce à des intrigues diverses, de faire triompher son camp. Ceci crée le lien avec un autre intérêt important que présente Quatorze ans aux îles Sandwich, celui qui découle de l'analyse varignienne, à travers la situation d 'Hawaii, des relations entre les EtatsUnis, la Grande-Bretagne et la France. Comme on l'a vu plus haut, Varigny tente de mettre en évidence l'annexionnisme des premiers; il est conscient des jalousies et des rivalités injustifiées entre les trois pays. A cet égard, son appréciation de la situation est pertinente lorsqu'il précise que « l'unique but» de chacune de ces trois puissances est «moins d'obtenir la possession des îles que de les empêcher d'être occupées par [ses] rivales». Varigny déplore également les rivalités religieuses entre les différentes missions 12, qui lui semblent peu efficaces et occupées à amplifier leur mécontentement au point de lui donner la dimension d'une affaire internationale. Les plus gros responsables à ses yeux ne sont pas les missionnaires de base, souvent sincères, mais leurs dirigeants. Souvent ces rivalités religieuses conduisent à des conflits où interviennent les forces armées dont les victimes sont souvent les indigènes. L'attitude de Varigny est marquée par une grande méfiance et un grand scepticisme vis-à-vis des intentions et des actes des Américains et par sa clairvoyance quant à la maladresse - ou mauvaise intention des missionnaires. L'on sait que cette attitude conduit à une grande rivalité anglo-américaine. Au début des années 1820 la convergence provisoire des intérêts américains et anglais en Amérique Latine, et plus précisément dans la question de l'indépendance du Mexique, oppose les
12 Les plus importantes sont l' ABCFM, American Board of Commissioners for Foreign Missions, et la London Missionary Society, qui opèrent à Hawaii à partir des années mille huit cent vingt. A celles-ci on peut ajouter les missions catholiques françaises. xx

Anglo-Américains aux Français et aux Espagnols, tenants d'un retour à l'époque coloniale et au mercantilisme qui risquent de fermer les marchés à ceux que Napoléon appelait les «marchands ». Les EtatsUnis, forts du soutien de la Grande-Bretagne, proclament en 1823 la doctrine de Monroe, qui leur donne une place de choix et signifie en filigrane l'exclusion des Britanniques à plus ou moins long terme. Cette attitude conduit à la méfiance dont témoigne les autorités de Grande-Bretagne lorsqu'elles constatent l'influence grandissante des missionnaires américains. La tâche est d'autant plus aisée qu'il s'agit d'exploiter le mécontentement des indigènes hawaiiens face aux décisions excessives en matière de moralité indiquées plus haut ainsi qu'aux peines non moins excessives, et partant inapplicables, prévues en cas de violation des règlements qui semblent par trop puritains. C'est ainsi qu'en 1825 et 1826, pour contrer la mission américaine, la GrandeBretagne tente de faire venir des Français à Hawaii, y compris des prêtres catholiques 13. Malgré quelques précautions oratoires, Varigny semble intimer que la mission américaine agit avec l'accord ou la connaissance du gouvernement américainl4. Il met en lumière l'intolérance des missionnaires venus des Etats-Unis. L'on ne sait s'il connaît les détails de I'histoire de la N ouvelle- Angleterre puritaine 15,mais les actes qu'il rapporte ne manquent pas de rappeler les pratiques des puritains du dixseptième siècle, qui expulsent les prêtres catholiques; il est vrai que les missionnaires du dix-neuvième siècle, descendants de ceux du dixseptième, font preuve de moins de dureté, car leurs ancêtres sont connus pour l'exécution des ecclésiastiques catholiques expulsés qui retournent
13 Les premiers missionnaires catholiques français arrivent en 1827, mais les Hawaiiens les rejettent parce que le protestantisme est devenu la religion officielle. L'expulsion est prononcée en 1831 : les autorités non seulement empêchent le débarquement de nouveaux missionnaires, mais emprisonnent les autochtones convertis au catholicisme. La situation s'envenime au point qu'en juillet 1839 la frégate française L'Artémise fait le blocus d 'Honolulu. Le Commandant C. Laplace menace de détruire la vine si les catholiques ne sont pas libérés. C'est ainsi que les autorités hawaiiennes finissent par céder. 14 L'attitude du gouvernement américain est plus complexe. Voir notamment Armand Hage, « Les Etats-Unis et leurs îles du Pacifique », in D'île en île Pacifique, publié sous la direction de Serge Dunis, Paris, Klincksieck, 1999, p. 319-362. 15 Parmi les ouvrages fondamentaux sur les puritains on peut citer Perry Miner, The New England Mind: The Seventeenth Century, Boston, Beacon Press, 1939, 1961 ; Perry Miner, The New England Mind: From Colony to Province, Cambridge (Massachusetts), Belknap Press of Harvard University, 1953.

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dans le Massachusetts. Cependant, Varigny montre clairement qu'au dix-neuvième siècle ces prêtres ne parviennent à s'installer à Hawaii que grâce aux militaires français. Il n'hésite pas en outre à montrer les stratagèmes dont les missionnaires font usage afin d'amener le rejet par les indigènes des catholiques français: ils évoquent l'exemple de Tahiti et les affres que subiraient les Hawaïens s'ils finissaient par accepter la soumission aux Français. En somme, l'attitude de Varigny à l'égard des missionnaires américains à Hawaii est au mieux ambivalente: ils ont apporté la chrétienté et supprimé paganisme et superstition, mais ils menacent l'indépendance des îles. Varigny démythifie de nombreuses figures américaines devenues légendaires dans I'histoire officielle d 'Hawaii. Ainsi, tout en reconnaissant certains actes dignes d'éloge et certaines qualités à Gerritt Judd 16,ecclésiastique, médecin et futur ministre arrivé dans les années vingt peu après les missionnaires de Nouvelle-Angleterre, il le décrit comme étant «absolu, et doué de cette obstination particulière aux hommes de peu d'idées ». L'intérêt supplémentaire de cette analyse repose sur le fait que Judd est perçu comme étant le stéréotype de l'Américain du Nord de l'époque; sans l'exprimer ouvertement, Varigny fait comprendre au lecteur averti des choses de l'Amérique que malgré ses qualités, Judd est au fond un expansionniste et l'un des premiers d'une lignée qui conduira plus tard à l'annexion des îles par les Etats-Unis. En somme, il est aisé de constater que Judd est un pur produit de la doctrine de la Manifest Destiny17, bien connue dans l'histoire des Etats-Unis; au dix-neuvième siècle, elle proclame que les AngloSaxons du jeune pays réclament la soumission à ce dernier de l'ensemble du continent américain «du pôle Nord à la Patagonie ». Varigny n'hésite pas à faire comprendre à ses lecteurs que la mission est
16 1803-1873. Judd arrive à Hawaii en 1828 ; de 1842 à 1854 il occupe les fonctions de ministre ou de Premier ministre. En 1843, réagissant à la prise de possession de Hawaii par un navire britannique, il écrit à la reine Victoria et ainsi permet à l'archipel de recouvrer son indépendance - du moins provisoire en attendant la mainmise américaine. 17 L'expression Manifest Destiny est utilisée pour la première fois par John O'Sullivan dans un article prônant l'annexion et l'intégration du Texas dans l'Union: «Texas », United States Magazine and Democratie Review, juin-juillet 1845. Sur la «Destinée manifeste» de façon générale, voir Anders Stephanson, Manifest Destiny: American Expansion and the Empire of Right, New York, Hill and Wang, 1995.

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le cheval de Troie du gouvernement américain. Il déplore et dénonce les manœuvres visant à forcer les rois à placer les îles sous la protection des Etats-Unis. Varigny se délecte en relatant qu'en 1852 Judd est démis de ses fonctions de ministre des finances du fait de son attitude tendancieuse et trop autoritaire favorable au parti missionnaire. Il savoure également les soupçons dont Judd fait l'objet lorsque certains affirment que par son attitude passive face à l'épidémie de petite vérole il favorise un quasigénocide. L'imputation est d'autant plus accablante et l'acte, s'il est avéré, d'autant plus inadmissible que Judd est médecin. Sans employer le terme, Varigny intime qu'il trahit le serment d'Hippocrate18. La visite de deux princes, dont le futur roi Kamehameha IV19,aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France en 1848-1849 donne une nouvelle occasion à Varigny de critiquer le comportement et l'attitude des Américains. Il oppose le bon accueil que ces princes reçoivent dans les deux pays européens à celui qui leur est réservé aux Etats-Unis, où ils sont «blessés» par l'attitude raciste - cependant, ce racisme est apparemment partagé dans la mesure où les Hawaiiens sont blessés parce qu'ils estiment qu'on ne fait pas de différence entre eux et la «race nègre ». Il se félicite de la préférence que certains dirigeants locaux ont pour l'Europe par opposition aux Etats-Unis. Le raisonnement de Varigny sur le suffrage universel est en partie conditionné par son hostilité à l'annexion d'Hawaii par les Etats-Unis. Ce suffrage lui semble être le signe d'une république et non d'une royauté. Or les insulaires ne sont pas adaptés à la république et celle-ci n'est possible que par l'annexion à l'union américaine. De même, avec le recul de I'histoire, on peut facilement accepter l'affirmation de Varigny selon laquelle l'annexion n'est pas une « nécessité géographique et politique» mais si elle intervient, et quel que soit le moment, elle sera le résultat d'erreurs et de manœuvres dénuées de scrupules.
18 Naturellement, il est aisé de concevoir que les historiens américains ne partagent pas l'avis de Varigny quand il s'agit d'évaluer l'œuvre de Judd. Voir notamment l'ouvrage de son épouse, Laura Judd, Honolulu, Chicago, The Lakeside Press, R.R. Donnelley and Sons, 1966 (publication originale en 1880).
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1834-1863, connu également sous le nom d'Alexander LihoIino, que Varigny xxiii

orthographie Liholiho, neveu et successeur de Kamehameha III. Kamehameha N signe en 1855 un traité commercial avec les Etats-Unis, mais le Congrès refuse de le ratifier.

Varigny réfléchit sur le caractère inéluctable de la Manifest Destiny et ne peut s'y résigner. Il porte un jugement sévère sur l'expansionnisme américain et se veut le défenseur de l'indépendance et du développement d'Hawaii. C'est cette attitude qui lui permet, contrairement à son ancien chef, Perrin, d'être bien perçu par les indigènes. Il fait preuve non seulement d'habileté mais également de prévoyance et de clairvoyance en subodorant les objectifs sournois des Etats-Unis dans la négociation, en 1867, d'un traité de libre-échange20 dans lequel il perçoit le piège tendu: les Américains signent pour faire plaisir à la Californie en vue de la prochaine élection. Ils comptent dénoncer le traité à l'expiration au terme des sept ans prévus. Ainsi, la ruine des producteurs d'Hawaii les pousserait à demander l'annexion, car celle-ci leur permettrait d'expédier leur production en franchise de droits de douane. Varigny a la chance de voir le projet de traité retiré à Washington par peur d'une défaite au Sénat. A diverses reprises Varigny montre sa connaissance des EtatsUnis. Pour l'illustrer on peut citer la situation des Chinois dans ce pays, où ils sont victimes d'une «législation injuste ». Cette vision est totalement conforme à la réalité des années mille huit cent soixante et des décennies ultérieures. Les Chinois sont victimes non seulement de mauvais traitements mais souvent de persécutions et d'expéditions punitives. Ils sont accusés de tous les maux et leurs filles considérées comme des prostituées. Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle la situation du Chinois est justement caractérisée par l'expression courante « He doesn' t have a Chinaman's chance» 21.
Il s'agit d'un traité qui doit permettre notamment à la Californie d'importer librement les produits hawaiiens, et surtout le sucre, censé être meilleur marché que celui de Cuba. 21 A partir de 1882 le Congrès adopte une série de textes anti-chinois connus dans l'histoire des Etats-Unis sous l'appellation de Chinese Exclusion Acts. Les plus importants sont les suivants: La loi de 1882 interdit l'immigration de travailleurs et de mineurs chinois. Le texte de 1888 (Scott Act) interdit aux travailleurs chinois résidents qui sont ressortis des Etats-Unis et à ceux qui projettent de voyager à l'étranger de retourner dans leur pays de résidence. En 1892 une loi interdit la libération sous caution des Chinois arrêtés et impose à tous les Chinois la détention d'une carte d'identité sous peine d'expulsion. En 1893, le McCreary Act inclut dans les catégorie des exclus de l'immigration les commerçants, les propriétaires de teintureries, les mineurs et les pêcheurs. Le Chinese Exclusion Act de 1902 ferme pour longtemps la porte à toute immigration chinoise.
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Varigny est-il trop cynique vis-à-vis des Etats-Unis? Les déclarations des gouvernants américains et le rej et officiel longtemps aff1ID1éde l'annexion d'Hawaii, même dans les années mille huit cent quatre- vingt dix, pourraient le faire penser. Mais malgré ces déclarations et certains refus, les Américains ont toujours fini par annexer des régions et des pays entiers. Quelques années après l'acquisition d'Hawaii, à laquelle Varigny vit assez longtemps pour assister, ce sont Porto Rico, Guam et les Philippines qui succombent. Cuba y échappera de peu. Les craintes et les préventions de Varigny sont donc totalement justifiées. Varigny est extrêmement critique non seulement vis-à-vis des Etats-Unis, pays des expansionnistes annexionnistes, mais également vis-à-vis de la France et d'un certain nombre de Français, car à ses yeux son pays ne semble pas connaître ses intérêts. Les officiers présents à Hawaii font l'objet de vives remontrances pour leurs «allures trop absolues ». Varigny déplore le manque de considération dont ils font preuve à l'égard des locaux, qu'ils soient simples citoyens ou dirigeants politiques. Par cette attitude ils prêtent le flanc aux critiques des Américains et à leur propagande, notamment l'usage qu'ils font des événements de Tahiti, présentée comme étant occupée « à main armée ». Ainsi les missions américaines ont beau jeu d'exploiter et d'exacerber l'hostilité vis-à-vis de la France. Cette attitude américaine ne laisse pas de faire penser à la propagande hostile des Australiens visà-vis de la France au vingtième siècle, attitude qui prétend mettre au j our les « massacres» perpétrés contre les Mélanésiens22. Le contact de Varigny avec les Anglo-Saxons, qui ont un sens très aigu de leurs intérêts, lui fait comprendre les défauts traditionnels de la France, comme le montre un traité commercial proposé à Hawaii en 1852. L'on ne saurait être plus clair: « Il était vraiment impossible à notre diplomatie d'inventer une combinaison plus avantageuse... [points de suspension de Varigny] pour les autres et qui le fût moins
Ces lois donnent lieu à un certain nombre de litiges tranchés par la Cour suprême, qui souvent les confirme. 22 Voir notamment Martin Peake, Pacific People and Society, Sydney, Cambridge University Press, 1991 et David Robie, Tu Galala, Social Change in the Pacific, Sydney, Bridget Williams Books Limited/Pluto Press Australia, 1992. xxv

pour nos intérêts, mais en cela elle était demeurée fidèle à ses traditions» (p. 80). Varigny saisit parfaitement ce qu'il appelle «notre suprême indifférence pour les questions économiques» (idem). Il donne une leçon à la diplomatie actuelle et se lamente d'autant plus que la France avait 9 ans d'expérience à Hawaii et qu'elle aurait dû comprendre qu'elle faisait la fortune de ses rivaux tout en rendant « tout commerce français aux îles impossible». Varigny s'aperçoit d'autant mieux de l'importance du commerce que c'est au cours de négociations commerciales qu'il rencontre le futur roi qui lui fera confiance. Son acharnement dans ce domaine rend possible en 1857 la signature d'un traité favorable à la France bien que ses collègues, les ministres, soient anglo-saxons. Varigny déplore également que, lorsqu'il s'agit de négocier la France envoie des agents peu familiarisés avec la langue anglaise. Il n'est pourtant pas le prédécesseur des anglomanes ou des américanomanes français de l'époque actuelle, notamment ceux que l'on trouve dans les sphères du pouvoir qui, par une sorte de schizophrénie, célèbrent la France et prétendent œuvrer pour son rayonnement ainsi que pour la francophonie tout en imposant la pratique et l'apprentissage de l'anglais et qui sont fiers de s'exprimer en « anglais» dans les réunions internationales. Contrairement à eux, Varigny ne prône pas la reddition du français devant l'anglais. Il cherche l'efficacité en tenant compte d'une réalité donnée. A ses yeux, il s'agit simplement d'envoyer un émissaire parlant la langue de l'interlocuteur afin de ne pas être en situation d'infériorité. C'est pour cette raison que Varigny accepte que les négociations à Hawaii se déroulent en anglais même si à l'époque la langue diplomatique dominante est encore le français. Varigny déplore le manque d'efficacité de l'administration et de la diplomatie française, incapables d'exploiter une situation donnée. La méthode préconisée dans ce domaine de 1'hégémonie de la langue anglaise est empreinte de bon sens et de réalisme; elle se vérifie à l'époque actuelle. En effet, en 2001 - et ce même avant les attentats du Il septembres - les Américains s'inquiètent de l'effet pervers de cette hégémonie pour leur sécurité et pour la défense de leurs intérêts vitaux. En effet, les autorités s'aperçoivent que le pays se trouve dans certains cas dans une situation
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peu favorable quand il s'agit de la collecte de renseignements de toutes sortes du fait qu'il manque cruellement de personnes capables de parler des langues étrangères. Très moderne, Varigny critique la pléthore de consuls et de diplomates peu efficaces, qui en outre sont mal payés. Il préconise des effectifs moins importants et un meilleur traitement récompensant la compétence et la bonne moralité. Varigny prend le lecteur à témoin et souhaite lui faire constater que la pratique française est unique et lui porte préjudice mais qu'on s'y complaît, alors que tous les autres pays, y compris les «puissances secondaires de l'Europe », profitent d'un système à haut rendement consistant à nommer dans un pays des agents qui le connaissent déjà et non pas des diplomates qui sont mutés au moment où ils commencent à comprendre ledit pays. L'impéritie dont la France fait preuve pousse Varigny en 1855 à exprimer ses soucis concernant l'avenir d'Hawaii, menacé d'annexion par les Etats-Unis, ses ambitions bloquées par la jalousie de la GrandeBretagne, et ne pouvant compter sur la France, qui fait preuve d'indifférence à son égard. Le manque d'efficacité de la diplomatie française et l'hostilité de Varigny vis-à-vis des Américains sont mis en évidence par le biais d'un traité avec la France signé en 1857 après de nombreuses réticences et 1'hostilité du parti américain sous une forme qui le dépouille de son sens. Un autre motif de critique acerbe de la France est fourni par le refus qu'elle oppose, à la fin des années mille huit cent cinquante et au début des années mille huit cent soixante, à la signature d'un nouveau traité tripartite garantissant l'indépendance d'Hawaii proposé par la Grande-Bretagne et rejeté par les Etats-Unis, qui ne veulent pas avoir les mains liées, car ils savent que tôt ou tard les îles tomberont dans leur giron. Pour Varigny, les Américains sursoient à cette action par nécessité: ils doivent s'occuper d'une question autrement plus grave, celle de la sécession des Etats du Sud. Varigny, peut-être parce qu'il écrit après la chute du second Empire, fustige la politique «nouvelle» de Napoléon III selon laquelle la France ne soutient plus les nationalismes mais le principe des grands blocs et le risque de disparition à terme des petits Etats indépendants. En somme, la France laisse le destin des îles à la merci des Etats-Unis. xxvii

Varigny se lamente parce qu'il estime que l'attitude française aliène la sympathie des faibles. L'histoire, notamment au vingtième siècle, prouvera dans un certain nombre de cas la justesse de ces vues, notamment lorsqu'en dépit de cette négligence l'idéalisme français conduit à des engagements qui entraînent le pays dans des guerres qu'il aurait peut-être pu éviter23. Le parti américain s'oppose à Varigny d'autant plus que ce dernier est français et que sa nomination à un ministère-clé comme les finances, qui inclut la défense, est subordonnée à l'autorisation du gouvernement français. Le but de Varigny est de prévenir l'hégémonie américaine à Hawaii au détriment à la fois des indigènes et des Européens, y compris les Anglais - cette anglophilie est peut-être renforcée par l'attitude de Napoléon III. Il comprend les Anglais, qu'il qualifie d'entreprenants, sans pour autant faire preuve de naïveté quant à leur nature et leurs motivations profondes, telles qu'elles sont symbolisées par certains actes de George Vancouver24, dont il met en relief à la fois l'honnêteté et la fourberie. En effet, à la fin du dix-huitième siècle, Vancouver, en usant d'ambiguïté, permet à terme à la Grande-Bretagne de revendiquer les îles Hawaii. Dans les affaires concernant Hawaii les Anglais servent d'alliés utiles, même si leur bienveillance peut sembler étonnante, mais il convient de se rappeler qu'il s'agit des décennies qui suivent le Congrès de Vienne et la guerre de Crimée annonçant l'Entente cordiale et le fait que tout au long du dix-neuvième siècle les rancœurs du passé et les intérêts contradictoires font des Etats-Unis et de la GrandeBretagne des ennemis ou à tout le moins des adversaires25 avant
23 On peut penser notamment à l'engagement de la France vis-à-vis de la Pologne alors qu'il est évident que du fait du relâchement de l'entre-deux-guerres elle n'est pas en mesure de faire face à cet engagement. L'exemple des faibles qui comptent à tort sur la France est illustré par la situation des Harkis, laissés à la merci de ceux qui les considèrent comme des traîtres. 24 1757-1798. Vancouver participe aux deuxième et troisième voyages de Cook. Il reçoit en 1782 l'ordre d'explorer notamment la côte nord-ouest des Etats-Unis et Hawaii. 25 Après l'indépendance des Etats-Unis la Grande-Bretagne ne prend pas le jeune pays au sérieux. Les attaques contre les navires américains alors que l'Amérique est neutre finissent par conduire à la guerre de 1812, qui se termine en 1814 - appelée parfois la seconde guerre d'indépendance. En 1823 la doctrine de Monroe assoit l'influence américaine sur le Nouveau Continent, mais les hommes politiques et les dirigeants américains déplorent qu'en l'occurrence les intérêts de leur pays coïncident avec ceux de la Grande-Bretagne. Dans les années mille huit cent trente et mille huit cent quarante les annexionnistes réclament l'intégration du Texas dans l'Union afin de soustraire la région à

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d'aboutir à la relation spéciale qui les liera à partir du vingtième siècle. Varigny déplore l'inconscience de la France, qui ne tire pas profit de cette situation, notamment dans la course aux empires coloniaux. De la situation hawaiienne Varigny tire des leçons pour la son pays: la liberté de la presse peut conduire à des excès, mais ceux-ci finiront par détruire leurs auteurs. Les gouvernements français commettent l'erreur d'user de restrictions dans de domaine, car ce sont ces dernières qui font la « notoriété» et l' « influence» de l'opposant. Quatorze ans aux îles Sandwich est un plaidoyer à plusieurs titres; en se mettant lui-même en scène, Varigny fait un plaidoyer pro domo et montre sa connaissance de la situation hawaiienne, qu'il juge avec bienveillance mais sans complaisance, soulignant à la fois les travers des insulaires et ceux des Blancs. Quoique son nom soit ignoré ou inconnu des historiens, les renseignements qu'il fournit sont généralement conformes à l'histoire d'Hawaii telle qu'elle est présentée dans les ouvrages réputés. Varigny est donc l'un des tout premiers historiens d'Hawaii. Par ailleurs, sa connaissance des Etats-Unis lui permet de les admirer mais en même temps de pénétrer leurs motivations à ses yeux funestes; ainsi, en la matière, Varigny est une sorte de Tocqueville modéré par un de Gaulle et l'ouvrage un plaidoyer contre l'annexion. La connaissance des Etats-Unis permet à l'auteur de donner à ses compatriotes des conseils pour éviter de subir les
l'influence britannique, qui risque d'en faire un pays hostile. A l'époque, le sentiment anti-britannique est exprimé notamment par John O'Sullivan dans «Texas» (note supra) où il déplore l'alignement de la France dirigée par Guizot sur la Grande-Bretagne. Il publie également d'autres articles dans United States Magazine and Democratie Review, comme «The Great Nation of Futurity» en novembre 1839. L'émule de Sullivan est l'économiste et homme d'affaires Henry Charles Carey (1793-1879). Ce dernier, également d'origine irlandaise et Américain convaincu, affirme que la sécurité des EtatsUnis est menacée par la Grande-Bretagne et préconise la rupture des liens économiques entre les deux pays. Son ouvrage le plus virulent dans ce domaine est Principles of Social Science, publié en 1858-1859. Pendant les années mille huit cent quarante les Etats-Unis et la GrandeBretagne évitent la guerre in extremis et les Américains obtiennent pacifiquement le territoire de l'Oregon; celui-ci ne représente qu'une partie de leurs revendications, mais étant engagés dans la guerre contre le Mexique, ils doivent s'en contenter, car ils ne peuvent se permettre de se lancer simultanément dans deux conflits. Pendant la guerre de Sécession les Britanniques, tout en feignant la neutralité, prennent le parti des Sudistes. Cette attitude jugée hypocrite est brocardée par des dessins humoristiques dans les journaux et les revues nordistes, comme Harper's Magazine le 1et novembre 1862.
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conséquences des agissements des Américains. Ainsi, Quatorze ans aux îles Sandwich est également un plaidoyer pour la France, que Varigny aime et qu'il n'hésite pas à critiquer quand elle retombe dans ses errements. Il déplore les mauvais calculs qu'elle fait et l'on ne peut s'empêcher de penser que des hommes de sa trempe et de son expérience amaient évité la perte du Canada en 1763 et de la Louisiane en 1803. Toutes ces caractéristiques rendent la lecture de l'ouvrage non seulement distrayante par son exotisme mais également très instructive et peut-être salutaire, car les travers que l'auteur dénonce n'appartiennent pas uniquement au passé. Armand HAGE

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Traversée de Sall-FralldBco à Honolulu. - Première illlpressiou. - Découverte des lIes, par Jean Gaëtano, en 1555. - ]~tat social, politique el relig'icux de l'Archipel. - Voyage de Cook. Une légende l1avaÏenne.

Enjanviee 1805, la tL'aver~ée de San-Francisco aux îles Sanlhvich sc faisail encore it bord de petites goÜlettes de 150 it 300 tonneaux; les dépaL'ls avaient lieu tous les quinze jours. 11serait difficile d'Îlnaginer quel(l ue chose de plus Încolnlllode pour un voyage de 700 lieues, et qui exigeait alors de dix-huit à trente jours de 111er. On mangeait fOl't InaI, les cabines étaicnt petites, étroites, envahies par les cancrelats; ccs navires, peu chal'gé~~ it l'aller, haut lni.ltés, roulaienL et tanguaiellt afl'reuse... rnenL C'est it bord de la goëlette américaine Restless que je pris pas saga . Toutes les traversées se l'cssc111blent, j'enlends de celles 0Li.'on arrive. Touj ours au ccntre d'une circonfél rence, aux cxtrélnités de laquelle le ciel et la InCl' se GOllfondent, le Yo~ageur n'a, pour se dislraire, que la lecturc) 1

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ANS AUX ILES SAND\VICH.

la convel'salion avec ses con1pagnons de route et la rencontre, très-rarû alors dans ces parages, d'un navirc déployant ses voiles blanches à la brise. Après les allel'natives habituelles de beau et de Inauvais temps, de calme et de grand vent, après vingt-huit jours enfin d'une navigation des plus maussades, no~s aperçÙn1es à l'horizon les hautes collines de l'He d'Oahu, derrière lesquelles s'abrite Honolulu, la capitale du royaume havaÏen (f). Rien ne repose la vue fatiguée de l'hnmensité de l'Océan et de la réverbération du soleil sur les vagues inquiètes comlne ce point fixe et immobile que l' œil exercé discerne Îlnmédiatelnent des nuages qui lui ressemblent et dont il se dégage. La terre, si 11larin, si voyageur que l'on' soit, fait toujours un plaisir infini; c'est le calIne, le repos, la cessation de ce n10uven1ent continuel que l'on Inaudit vingt fois par jour. A ce sent'Îlnent se joint celui de la curiosité surexcitée par une 1TIonotonie désespérante, et aussi, celui d'un imprévu dont les voyages par terre ne donnent qu'une faible idée. Celui qui va de France en Italie quitte peu à peu la France et arrive peu à peu en Italic; le déplacement est gradué; le départ et l'arrivée, même en notre siècle de lor-omotion rapide, n'ont rien de heurté. A Lyon on est presque encore à Paris, à l\faeseillc on devine l'Italie. Le navire, au contraire, vous transporte hrusquelnent d'un pays à un autre. Entee le lendcInain du jour olt vous avez quitté le port, et la veille du jour olt vous arrivez à
(1) Archipel HavaÏen, ou archipel des Sandwich, sont deux

termes synonymes. Ces îles sont plus connues à l'étranger sous le {( Sandwich», que le capitaine Cook leur donna en l'honnom de neur de iord Sandwich, premier lord de l'amirauté ao£'laise., en 1778. Leur vrai nOln est îles Havaï, elnprunté à la plus £T~Hlde ùu groupe. Les indigènes et le gouverllelnent local ne les désignent pas autren1ent.

THAVEHSÉE

DE SAN-FHANC:SCO A HONOLULU.

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deslination, rien n'a changé, sauf le vent peut-être, et jusqu'au mon1ent all vous apercevez la terre nouvelle sur laquelle vous allez débarquer, vous êtes encore en esprit à quelques lieues de celle que vous avez quittée. C'est à cette difféeence qu'il convient, je crois, d'attribuer la netteté d'impression que produisent sur le voyageur les localités all il arrive par mer. D.e tous les endroits que j'ai visités dans Inos nOlnbreux voyages, je
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souviens surtout de ceux que j'ai abordés ainsi;

j'en retrouve dans ma mén10ire les lignes nettes et précises; tous les détails In'en sont parfaitement présents. Je n'en pourrais dire autant de ceux que j'ai visités par terre; des sou venies plus confus attestent un eonteaste 1110insviolent, une transition plus graduée. Le dilnanche 18 féveier 1855, le Restless dépassant la pointe du Dicunant, n10ntagne volcanique jetée cornn1C une sentinelle avancée à l'extrélnité est de l'ile d'Oahu, aerivait, au jour naissant, à l'entrée du port de Honolulu. A droite s'étendait une plage sablonneuse couverte de cocotiers élancés; à gauche se dessinaient dans un lointain légèrelnen t brUI1IeUX hautes colles lines de 'Vaiallae; en face de nous, une passe étroite ontrc deux bancs de sablc donnait accès dans le por'L Sur lc prclnieL' plan, des quais plus que pl'Ïlnilifs, le long desquels sc rangeaient cn lignos scrrées dcs navires baleiniÎ~rs sous pavillon de loules nations, Inais en grandc 111aj ol'ilé sous eel ui dl\s ]!: als- Unis; au delà, t des Inagasins, des chantien;, des Inaisons basses, plus loin enfin de hautes collines aux croupes arrondies, couvcrtes jusqu'au sornlnet d'une herbe verte et abondante. Quelques clochers d'églises surgissant d~ BIilieu de la ville se dessinaient sue ce dernier plan. Une langue de terre sablonllel~se couverte pai" la Incl' à la"lnarée haute s'allongeait à quelques encablurcs à notL.c droite; une elnbarcation sc détacha de notre

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ANS AUX ILES SANDWICH.

goëlette et porta sur cette plage un câble auquel on attela une vingtaine de bœufs qui lentement et péniblelnent nous ren10rquèrent jusque dans le port. Il était près de midi quand nous pûmes jeter l'ancre. Des pirogues creusées dans un tronc de cocotier, munies d'un balancier et montées par un indigène qui, armé d'une pagaie, faisait vol~r sur l'eau ce frêle esquif chargé des feuits des tropiques, entourèrent le Restless; des baleinières leur succédèrent et nous transportèrent à terre. Rien dc plus primitif que le mode de débarquement alors en usage; les beaux quais qui sont aujourd'hui l'orgueil de Honolulu et qui rivalisent avec ce~x de San-Francisco n'existaient pas encore. On abordait sur la plage OLL s'échouaient les Clnbarcations et d'oP. l'on sortait rarement à pied sec. Sur cette plage, des indigè nes auteint cuivré se disputaient, dans un anglais barbare et inintelligible, le privilége de porter la rnalle du voyageur et de le conduire dans les hôtels de la ville. COlnme on se sentait loin aloes non-SeUleJIlent de l'Europe, 111aismèu1e de l'Alnédque ! Le contraste était partout, dans les habitants, dans le cliInat, dans la nature rnêlne. Ce qui frappait pourtant tout d'abord, ce n'était pas la barbarie, c'était bien plutôt un cachet de civilisation naissante à l'état d'ébauche. Ces costulnes delni-européens, ce langage qui affichait les mêmes prétentions, sous ce ciel tropital, en face de cette nature plus jolie que grande, causaient un étonnement 111êléd'un peu de dGsappointement. Il y avait juste assez de couleur locale pour piquer la curiosité, pas assez pour la satisfaire. Quelques jours de repos pris à l'hôtel, un rapide et sOlnmaire examen de la ville, firent -succéder des in1pressions quelque peu différentes à celles que je viens d'esquisser. Honololu avait, dans une cerlaine mesure, l'apparence d'un gros village des États de l'Ouest

PREMIÈRES

IMPRESSIONS.

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égaré sous les tropiques. Des ]naisons blanches à persiennes vertes et à l'aspeet légèrement prétentieux, entourées de jardins de date récente et de jeunes plan-

tations d'arbres,

coudoyaient des huttes indigènes
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constf'ui tes en balnhous et aux toitures en feuilles de pandanus. Sur les vérandahs des collages, des Européens ou des Américains étendus dans des fauteuils chinois fUlnaient nonchalamment leurs cheroo ts; aux portes des huttes, accroupis en groupes pittoresques, les indigènes se passaient de l'un à l'autre la pipe classique. Dans les rues, des fenlnles kanaques, fièrement caInpées sur leurs chevaux, jambe de ci, jan1be de là, n1ais enveloppées d'une longue draperie de couleur éclatante, passaient au galop en jetant à leurs amis et connaissances de frais et bru-yants éclats de rire et disparaissaient dans les nuages de poussière que soulevaient leurs montures. Ce coup d'œil Ôtait curieux et gai; l'air de franche bonhomie que respiraient toutes ces figures indigènes, leur port de tète fier et élégant, leur grâce enfantine, attiraient et charn1aiAnt le regard. On se sentait au milieu d'une population fille des tropiques, insouciante, heureuse de vivre, avide de bruit et de lnouvelnent. Telle est en effet la nature des habitants du royaume havaïen, et l'expérience nle confirma plus tard dans ces appréciations générales, tout en mettant plus en relief défauts et quaHtés. Capitale du royaume et siége du gouverneInent, Honolulu était alors une petite ville de 10 000 habitants. Bâtie sur le bor(~ de la Iner, (lans une plaine aride dont toule la végétation sc bornait à quelques cocotiers et it quelques jardins oll les arbres récemment plantés luttaient péniblement contre la sécheresse du climat et le manque d'irrigation, elle ne devait son inlportance qu'à son port, le meilleur de l'archipel. ~tuée à 700 lieues Jllarines ùu point de relâche le

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A~S

AUX ILES SAND\VICH.

plus proche, San-Feancisco, et à presque égale dislance de l'Alnéeique et du Japon, Honolulu était et esl encol'c le point de ralliement de la flotte baleinière qui, de novembre à février, vient chaque année s'y ravitailler, y rafraichiI' ses équipages et y transbof'der ses produits de pêche. Deux à teois cents navires baleinie1"s, en grande majorité alnéricains, y abordaient chaque hiver. C'était à eux qu'était due la prospérité matérielle de la ville, c'étaient eux qui faisaient la fortune des magasins et des cabarets, et qui, chaque saison, laissaient en partant les milliers ùe piastres dont vivait alors la population étrangère. En dehors de la flotte baleinière, peu de con1n1erce. Le telnps était passé oll la population californienne, acharnée à la poursuite de l'or, dédaigneuse de l'agriculture, qui devait l'eneichir un jour, était obligée 'de den1ander au Chili, au Pérou, aux États de l'Atlantique et aux îles Havaï les farines, les p01l1mes de terre, les palates et les fruits nécessaires à une cOnSOHl111ationehaque jour croissante. A cette demanùe soudaine causée par la découveete de .l'or en i 848 et par l'ÏInnlense in11nigration de 1849-1852, succédait une stagnation presque absolue. De nombreux navires partis de tous les points du globe avaient, sans relÙehe et pendant plusieur's années, jeté sUr' le marché de San-Francisco des produits de tout.e nature. Une baisse considérable avait suivi cette hnportation exagérée, les spéculateurs s'étaient découragés, les fermiers relnplaç.aient, dans les vallées du Sacrarnento et du San-Joaquin, les cher'chenes d'or, .qui se dirigeaient vers la Sierra Nevada, et, par un singulier' retour, pronostic de la grandeur agricole future de la Califor'nie, on cOl1unençait à exporter de San-Francisco des blÔs et des farines pour le Chili, qui, depuis cinq ans, étaiL le grenier d' Oll on les avait tirés. L'in1pulsion donnée par ]a découveete de l'or' cali-

DON JUAN

GAETANO.

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fornien Ù l'agriculture dans les îles HavaÏ, avait donc presque conlplétcnlent cessé, et, en.dehors des produits nécessaires à la consommation locale et indigène, on ne denlandait pas beaucoup au sol. Dans les plaines, de grands troupeaux de gros bétail paissaient en paix une herbe toujours abondante; dans les vallées onlbreuses, des champs de taro (a1~urnesculentum), base de la nourriture des 'Kanaques, sur les hauts plateaux quelques céréales, puis çà et là quelques petites plantations,de cannes à sucr'e, de café et d'arrowroot, constituaient tout le renden1ent d'une terre riche et fert.ile, destinée à une production bien autrement considérable. Honolulu offrait donc surtout l'aspect d'un port de transit; à l'anilnation excessive qu'y provoquait pendant quatre mois de l'année 1eRrelàches des baleiniers, succédait, en mars, un calme presque absolu, qui se prolongeait jusqu'en octobre. Le port devenait désert; de loin en loin l'arrivée de quelque clipper en rout.e pour la Chine ou de l'un des paquebots à voÏle qui reliaient l'ar.chipel à la Californie rendait un peu de mouvement à ses quais, le long desq:uels se berçaient paresseusement :quelques goëlettes à destination des îles voisines. La population blanche, affairée pendant une saison de quatre Inois, oisive le reste du teJnps, s'occupait un peu de ses affaires, beaucoup de celles de ses voisins et allait chercher hors de Honolulu la fraicheur et les beaux olllbrages. Kaméhanléha, troisiènle du nom, souverain de l'archipel, venait de 11lourir. Il descendait en ligne directe de Kaméhaméha 1er, surnommé le Napoléon des lIes et fondateur de la dynastie régnante. Remontons de trois siècles. L'enlpire des mers appartenait encore, mais non plus sans conteste, aux Espagnols. Leur étoile pâlissait, celle de l'Angleterre se levait. L'océan Pacifique, peu connu, n'off['ait à l'œil

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ANS

AUX

ILES

SANIY\VrCH.

du navigateur que des solitudes immenses, du seh1 desquelles surgissaient à peine quelques îles soigneuselnent évitées aussitôt qu'entrevues. Les rares navires qui osaient affronter les tempêtes du cap Horn relnOl1taient lentement et timidelnent les côtes de l'Amérique; ils mettaient deux ans pour aller d'Europe au Chili, au Pérou, et POUl> effectuei> leur retoue. La soif ardente de 1'.01', les b~soins pressants du Trésor espagnol, amenaient seuls quelques galions lourdement manœuvrés dans les ports de Panama, d'Acapulco et de Manzanillo. Chargés d'or et d'argent, ils retournaient en Europe, fuyant les parages fréquentés; craignant Inoins encore .les, telnpêtes que les rencontres, ils cherchaient dans les lllers de l'Inde, redoutées pour leurs typhons, une sécùrité douteuse, et n'hésitaient pas quelquefois à s'aventurer en tàtonnant sur le Pacifique et à franchir l'espace immense qui sépare

l'Amérique de l'Asie.

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C'est à l'un de ces hardis navigateurs, don Juan Gaëtano, qu'est due la découverte de l'archipel HavaÏen, découverte attribuée à tort au capitaine Cook. En 186~, la confiance du roi m'avait appelé aux fonctions de ministre des affaires étrangères du royaume; je désirais vivement rétablir dans toute leur vérité les faits relatifs à la découverte géographique et à l'histoire des îles. Le hasard me fit retrouver une carte antérieure à 1778, sur laquelle, à côté de grossières erreurs, se troùvait indiqué un groupe d'îles à peu près sous la même latitude que l'archipel HavaÏen. J'écrivis alors au gouverneur général des îles Philippines en l'invitant à vouloir bien faire faire des recherches dans les archives de son gouvernement. Ces recherches, autorisées et secondées par le cabinet de Madrid, aboutirent au résultat que je prévoyais, et le 17 novembre 1866, ,je reçus une l,ettre du gouverneur général contenant

DON JUAN

GAETANO.

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la preuve que c'était bien à don Juan Gaëtano qu'était due cette découverte. En ne l'ébruÏtp.nt pas et en n'en revendiquant pas le lllérite, Gaëtano sc conformait aux traditions des navigateurs espagnols, jaloux de se conserver' exclusivement les avantages, en cas de poursuite, d'un lieu de r~fuge, d'un point de relâche 'et de ravitaillement. Si:luées entre le 23e et le 18e degré de latitude nord 'et enlre le 160e et le 155C degrés de longitude ouest du mér'idien de Green\vich, les îles HavaÏ, au nombre de six, décrivent une courbe du. S. E. au N. O. En arrivant du S. E., on relève d'abord la grande île d'Havaï, qui donne son nOIn au groupe, et dqnt les montagnes élevées, couvertes de neiges éternelles, projetaient au loin leur onlbre immense sur l'Océan. Ces somnlets abrupts étaient couronnés par des volcans en éruption, vomissant des fleuves de lave et de feu qui venaient se perdre dans la mer, créant çà et là des caps menaçants, creusant des anses profondes et changeant d'annees en années la configuration du sol. L'île a ainsi grandi, et dans cette lutte incessante entre les vagues de l'Océan eL le feu souterrain, le feu l'a emporté, conquérant tantôt quelques pieds, tantôt des lieues entières. J'ai vu, en 1868, à la suite d'une éruption terrible, le volcan rouler dans la nler des flots de lave dont l'amoncellenlent forme un promontoire de plus d'une lieue de longueur et d'au moins 500 pieds de hauteur. Dans deux siècles, cette lave, aujourd'hui noire et stéJ1ile , décomposée par l'action salutaire du soleil et des pluies, sera convertie en un sol fertile, couvert d'une herbe épaisse, qui n'attendra plus que la main de l'homnle pour récompenser ses peines au centuple. L'île d'Havaï se compose, à proprement parler, de
. trois

montagnes, aux flancs arrond is, séparés I)ar de

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hauts plateaux couverts de heUes forêts et de riches pàturages. La cÔte gr'aciellse el dentelée, dans la paeLie sud, est couverte de cocotiers, d'orangers et de pandanus; à l'ouest se deessent de rnagnifiques falaises, boisées jusqu'au sommet, d'où descendent de belles cascades de 300 à 700 mètees de hauteur. Au nord et à l'est, les volcans ont laissé les traces encore récentes de leurs ravages: de geands fleuves de lave figée, des plaines arides revêtues d'une végétation rabougrie et de rochers parlni lesquels errent aujourd'hui en paix de vastes teoupeaux de chèvres. L'intérieur de l'ile, qui compte trente lieues de longueur sur à peu près autant de laegeur, est émineml11ent propre au pâturage, les 1110ntagnes enfin nourrissent de nonlbreux troupeaux de bœufs sauvages et de sangliers, descendants révoltés du bétail hnporté par Vancouver, en i 793. Essentiellement ichlhyophage, la population se groupait alors sur le bord de la 111er,loin des volcans situés plus avant dans les tel'res, SU1~ flanc ou au sommet le des montagnes. Sur la plage, des cocotiers élancés, des pandanus aux racines multiples qui descendent de l'arbre cornme autant de suçoirs, des haos aux fleurs changeantes, blanches le matin, jaunes à midi, rouges le soir, des orangers toujours chargés de fleurs et de fruits, sous un ciel toujol~rs pur, abritaient des ardeurs du soleil les huttes indigènes aux toitures de feuillage, et les pirqgues creusées dans un tronc d'arbre à l'aide d'outils de pierre. Séparée d'Havaï par un étroit chenal de dix lieues de largeur, Mauï offrait à peu près le même aspect, sauf que les volcans, silencieux depuis quelques années, n'y troublaient plus la sécurité des habitants. Halé-aké-Ia (la nlaison du soleil), montagne de dix mille pieds, y rappelait seule par sa hauteur et ses foemes les