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QUÉBEC

De
240 pages
En 1665, le régiment privé du prince de Carignan fut envoyé par le Roi-Soleil dans les immenses territoires du Nouvau Monde, pour défendre la Nouvelle-France, menacée par les incursions des Iroquois. Mille deux cents soldats débarquèrent de quatre navires à Québec : une légion étrangère avant la lettre. Ce fut le début d'une épopée peu connue, dont le moment culminant fut une expédition hivernale dans les neiges du Canada.
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QUÉBEC
LE ROMAN D'UNE AVENTURE MILITAIRE AU XVIIÈME SIÈCLE

@ L'Harmattan, 2001 pour la traduction française ISBN: 2-7475-0776-9

GUIDO ARALDO

QUÉBEC
LE ROMAN D'UNE AVENTURE MILITAIRE AU XVIIÈMESIÈCLE

Traduit de l'italien par Colette d'Hesse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA my lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À ma fille Erica

Il fut un temps où tout était possible. Des hommes rudes et simples, venus des Langhe (microrégion entre Piémont et Ligurie), de la Savoie, du Valais, du canton de Vaud et de la Provence imaginèrent de créer un grand pays: les Lys de France y auraient flotté sur d'immenses forêts et sur d'immenses prairies, le long de fleuves et de lacs semblables à des mers.

Chapitre 1 Un coup de mousquet mieux qu'un coup de bélier

Dans les Langhe, microrégion entre Piémont et Ligurie, le 23 mars de l'an de grâce 1639 fut une journée mémorable (1). Entre la France et l'Espagne, les superpuissances de l'époque, la guerre faisait rage et les deux adversaires, comme par hasard, n'avaient rien trouvé de mieux que de venir s'étriper sur ces collines, profitant de la confusion qui régnait dans le duché de Savoie. Le grand-duché s'étendait du lac de Genève à la Riviera niçoise et la Maison de Savoie avait des vues expansionnistes vers l'est, aux dépens du riche Monferrat (qui comprenait les Langhe). A Turin régnait Marie-Christine, veuve énergique, mais dont le trône vacillait: une lutte dynastique l'opposait à ses beaux- frères Maurice et Thomas et ce conflit familial avait fini par s'étendre à la Haute-Vallée du Pô, se greffant ainsi sur la plus vaste mêlée européenne. Marie-Christine n'était pas du genre à renoncer à exercer le pouvoir sur le duché et, pour le garder, elle avait fait appel à la France, sa voisine; à leur tour, ses beaux-frères s'étaient appuyés sur l'Espagne, qui régnait sur la Lombardie, autre voisine, et ainsi l'incendie avait fini par enflammer le pied des Alpes. A cette époque-là, une route reliait le port de Finale à Milan: une voie importante, qui traversait les fiefs impériaux des Langhe et du Monferrat et qui présentait le grand avantage de ne toucher ni le territoire de Gênes, ni le duché de Savoie. Pour l'Espagne, c'était comme un cordon ombilical qui unissait la Lombardie à la mer. Dans les Langhe, le Moyen Age arrivait à son terme avec un retard de cent cinquante ans, emporté par le vent de la guerre. Les temps étaient difficiles. La peste semait la terreur et frappait dur et fort. 7

Partout régnait le désarroi: les évêques pensaient que la fin du monde pouvait survenir d'un moment à l'autre. Sur la Riviera ligure, l'antique marquisat de Finale s'opposait farouchement à l'expansion des Gênais, maîtres de l'arc côtier allant de Portovenere au port de Monaco. Finale s'enorgueillissait d'une tradition séculaire d'indépendance; il avait été un puissant marquisat de la Maison Du Caret et supportait mal de finir sous la griffe des Gênais, ennemis séculaires. Tous les Finalais avaient en mémoire la longue guelTe, vieille de deux cents ans: bien qu'ils eussent alors défendu bec et ongles leur indépendance, les Gênais étaient férocement entrés dans leurs maisons. Plutôt que de voir arriver un gouverneur de Gênes, ils avaient préféré se livrer à l'Espagne, puissance mondiale à la tête d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Tout compte fait, le choix s'était révélé heureux: l'antique marquisat n'avait pas été supprimé et il y avait gagné en puissance et richesse. Dans son port débarquaient des marchandises, des troupes et les princes de la famille impériale allant à Milan ou à Vienne. Bon nombre de marchands, nobles, soldats, voyageurs parcouraient, au nez et à la barbe des Ligures et des Piémontais, cette route qui, dans l'arrière-pays, traversait les fiefs impériaux des Langhe et du Monferrat : c'était une voie continentale qui, après Milan, grimpait jusqu' au Saint-Gothard et redescendait dans la lointaine vallée du Rhin, pour enfin arriver à Anvers. Vitale et facile à parcourir, elle suscitait la convoitise des Français: l'interrompre signifiait couper les vivres à l'Etat de Milan, tandis que pour Marie-Christine, la contrôler, c'était mettre les mains sur la moitié du Monferrat. Il était donc inévitable que la foudre s'y concentrât, comme sur un éperon de fer en haute montagne pendant un orage d'été. Cengio, minuscule bourgade proche de cette route, était la pointe de diamant des domaines des Savoies dans les Langhe. Pour son malheur, elle était dotée d'un antique château transformé en robuste forteresse, dont les remparts étaient en mesure de résister aux canonnades. Le drapeau portant la croix 8

des Savoies n'y flottait que depuis quelques années et les loyalistes piémontais étaient accourus pour le défendre dès le début des hostilités. Maintenant, ils l'occupaient solidement et, telle l'épée de Damoclès, ils menaçaient la précieuse route qui passait dans la vallée voisine. A Milan, le marquis Leganes, généralissime d'Espagne en Italie et gouverneur de l'Etat de Milan, ne pouvait accepter cette situation; ce fort était pour lui une épine dans le flanc et il avait dressé un plan pour l'occuper. A cette pointe extrême des territoires piémontais, le marquis pensait déchaîner une grande offensive: sur le grand échiquier subalpin, le coup d'envoi d'une partie régionale complexe, qui aurait dû se terminer échec et mat par la conquête de Turin! Le rusé marquis, qui se considérait comme un émule de Jules César, avait élaboré un plan simple mais audacieux: échec en trois coups. Le premier voyait l'armée d'Espagne descendre dans les Langhe et assiéger le château de Cengio. La riposte presque obligée de l'adversaire consistait à envoyer l'armée de France pour le défendre. Le second coup se déroulait sur la ville d'Asti, le prince Maurice faisant marcher ses troupes dans le Monferrat. La contre-offensive imposerait à l'adversaire le déploiement des forces franco-piémontaises restantes dans la zone d'Asti menacée. Le troisième couronnait la grande manoeuvre: le prince Thomas envahirait le Piémont où il fondrait comme la foudre, mettant l'ennemi échec et mat, après avoir investi directement Chivasso, la porte qui ouvrait sur Turin! C'était la guerre: la guelTetotale! Sur ce grand échiquier, le premier à agir fut le maître de camp don Antonio Arias Sotelo. Avec le zéphyr de mars, après avoir assisté à une messe solennelle à la cathédrale, il quitta la place forte d'Alexandrie et se rendit à Acqui Terme. Puis, par étapes forcées, il remonta la vallée de la Bormida occidentale et plaça sous son contrôle toutes les routes qui menaient à Cengio. Derrière lui arriva le gros de l'armée, forte de sept mille fantassins et de mille cinq cents cavaliers, commandée par le général d'artillerie don Martino d'Aragona, âgé de quarante-cinq 9

ans, le meilleur soldat de Sa Majesté Très Catholique en Italie. Mais dès le début, l'action apparut plus ardue que prévu: le château, apparemment inexpugnable dans toute sa majesté, dominait la vallée du haut d'une colline escarpée. Inquiet, don Martino d'Aragona regarda autour de lui : avant d'envoyer ses hommes au massacre sur ces rochers, il jugea bon de se libérer de toutes les garnisons franco-piémontaises des environs. D'après le plan élaboré à Milan, le généralissime attendait l'arrivée de son véritable antagoniste: le cardinal de La Vallette, plénipotentiaire du cardinal de Richelieu pour le Piémont. Don Martino s'y entendait en sièges et il comptait éviter les mauvaises surprises: il devait détruire tous les éventuels points d'appuis des Français. Dans cette vallée, à quelques lieues de la forteresse de Cengio, se dressaient les deux châteaux de Sarsey, où étaient retranchées deux compagnies, l'une française et l'autre piémontaise, surprises par la fulminante avancée de don Antonio Sotelo. C'étaient deux châteaux médiévaux: l'un, antique, dominait la vallée comme un faucon; l'autre, «nouveau», situé près du fleuve, presque un petit palais adossé au bourg, était entouré de remparts et de tours. Ils pouvaient résister aux arcs et aux arbalètes, mais dépourvus de solides bastions, c'étaient des proies faciles pour les artilleries. La compagnie française s'était barricadée dans le château du bourg, tandis que les Piémontais avaient atteint le nid d'aigle sur la colline: un manoir en mauvais état, abandonné depuis plus de trois cents ans, depuis que les Templiers avaient fui au moment de la destruction de leur ordre, le roi Philippe le Bel régnant alors sur les lointaines rives de la Seine. Le capitaine Buttino de Ceva, commandant de la compagnie piémontaise, ne savait plus où donner de la tête pour rafistoler à la hâte les murs écroulés: il connaissait les lieux comme ses poches et savait que ce manoir en piteux état pourrait constituer un point d'appui stratégique. En outre, de là-haut, on pouvait contrôler les mouvements des Espagnols autour de Cengio et, par de rapides actions de diversion, interrompre sans difficulté la 10

route des Langhe, l'antique « Magistra Langarum », qui reliait Cairo à Asti sur la crête d'une colline voisine, à l'est. Le 22 mars, de bonne heure, don Martino d'Aragona sortit de sa tente et se trouva au milieu de l'habituel tourbillon de drapeaux, agités par un impétueux libeccio soufflant de la Riviera. Il regarda vers le nord-est et, mécontent, secoua la tête. Il leva la main gauche et tous ses maîtres de camp se présentèrent immédiatement au rapport. Le généralissime tint un conseil de guelTe en plein air, puis il indiqua le vieux château de Sarsey et, laconique, jeta l'ordre: - D'ici ce soir, je veux et j'exige que les drapeaux d'Aragon et de Castille flottent là-haut. Il confia l'action à son lieutenant, don Louis de Lancastre: à lui l'honneur de s'en emparer. C'était le commandant des meilleures troupes d'assaut impériales: vingt-cinq compagnies de lansquenets et trois compagnies d'arquebusiers à cheval. L'officier, coiffé d'une haute perruque blanche, ôta son grand chapeau à plumes et plongea en une révérence baroque: - A vos ordres, mon général. Avant le coucher du soleil je ferai en sorte que l'étendard de Castille flotte sur ces créneaux. Les dominicains célébrèrent une messe solennelle, pendant laquelle tous les soldats de Sa Majesté Très Catholique confessèrent publiquement leurs très nombreux péchés et communièrent. Don Louis de Lancastre monta sur son destrier noir, tout heureux de l 'honneur qui lui était fait: depuis des années, il attendait l'occasion de se faire valoir. De loin, le château à moitié en ruine ne semblait pas particulièrement hostile; mais tout en paradant, don Luigi changeait d'avis au fur et à mesure qu'il en approchait. Ce manoir jouissait d'une position formidable pour la défense: une poignée d'hommes, déterminés à combattre, pouvaient y tenir une armée en échec. Le lieutenant espagnol suivit la crête de la colline orientale, la voie la plus accessible pour attaquer le château: il se rendit en grande pompe au nord, sur la Butte de l'Ours, et de ce balcon panoramique, il donna les ordres nécessaires à l'encerclement. Il Il

ôta sa perruque, gênante sous le soleil blÛlant, et se mit à étudier la situation: il convint qu'il était fondamental d'enlever cette forteresse pour occuper le bourg et le château inférieur; en effet, une fois ce tas de ruines conquis, ce serait un jeu d'enfant que de déloger les Français, terrés dans le cul-de-sac du fond de la vallée. Quelques bordées de canon les feraient jaillir de ces murs comme les rats d'un navire qui coule. A midi, dans le libeccio qui ne se calmait pas, don Louis de Lancastre fit jouer les trompettes d'assaut. Les sonneries aiguës retentirent sur les crêtes et se perdirent dans la vallée, puis une volée de vingt-quatre coups de canon secoua violemment le sommet de la colline assiégée. C'était un lieu pétri d'histoire: il s'y dressait autrefois une très antique cité ligure, baptisée Karystos par les Grecs, conquise par les légions de Rome au terme d'une lutte épique, et rasée par la chanue qui avait tracé des sillons à la place de ses rues. Les Byzantins l'avaient transformée en forteresse stratégique à l'époque où, du nord, déferlaient les féroces Lombards; puis, au temps du roi Charles des Francs, surnommé Le Grand, cette base fortifiée avait connu la vie de cour, pour devenir, cent ans plus tard, un bastion solitaire sur les Langhe dévastées par la tempête sarrasine. Cette colline, jadis appelée de la Marguerite, était devenue colline de la Rose au moment des Croisades, après que le marquis Henri II Du Caret l'eût donnée aux Templiers pour qu'ils s'y installassent et pussent contrôler la route voisine, la « Magistra Langarum », d'importance vitale: ils y avaient instauré une importante commende et leur conception ésotérique de la Rose et de l'Epine les avait poussés à en changer le nom. Par deux fois, don Louis, sans perruque mais moite de sueur sous son chapeau à plumes, fit sonner les trompettes. Par deux fois ses troupes, féroces lansquenets en tête, avancèrent jusqu'aux antiques murailles, sans que le château se laissât violer. Les Piémontais, redoutables combattants, ne reculèrent pas d'une ligne et ripostèrent coup pour coup aux offensives ennemies. Par deux fois, l'onde de choc, telle une lame de fond poussée par le libeccio, se brisa sur les vétustes murailles 12

ébréchées, qui formaient une falaise inexpugnable. Le coucher de soleil incendia l'occident sans que le désir de don Martino, généralissime d'Espagne, fût exaucé. Dans la douceur du crépuscule le château, vieux mais toujours gaillard, résista fièrement au dernier assaut de la journée, au grand dépit de don Louis de Lancastre. La nuit tomba, amenant une trêve fragile. Les Piémontais avaient perdu une vingtaine d'hommes, les assaillants vingt fois autant! Pas même les frères confesseurs ne furent autorisés à descendre dans les douves entourant le château pour porter le suprême réconfort aux moribonds, qui gémissaient de plus en plus faiblement. Puis, ce fut l'aube du fatidique mercredi 23 mars. Le printemps était revenu depuis deux jours et exerçait son influence bénéfique sur la nature. Don Martino d'Aragona sortit de sa tente blanche, oubliant dans son lit la putain de Millesimo qui avait égayé sa nuit. Il regarda vers le nord-est et se fâcha tout rouge: l'étendard de Castille ne flottait pas sur la forteresse en ruine, au sommet de la colline de la Rose! A sa place triomphaient encore la croix de Savoie et les lys de France. La journée s'annonçait sereine, le libeccio nocturne s'était calmé et un chaud soleil resplendissait. Dans le vent planait l'atmosphère bucolique que les Langhe savent offrir, mais ce jour-là le généralissime espagnol ne fut pas sensible à cette intime poésie. TIne s'attarda pas davantage à la messe matinale et fit seller en toute hâte son destrier blanc: accompagné d'un escadron de cavaliers castillans, il voulait contrôler la situation en personne. Il lui semblait impossible que deux mille hommes (mousquetaires, piquiers et artilleurs) avec douze canons et six bombardes n'eussent pas eu raison d'une ruine trouée de brèches. Don Martino avait grande hâte: du Bas-Piémont, ses espions lui avaient signalé que l'armée de La Vallette s'était mise en marche et approchait par étapes forcées. Le généralissime n'atteignit pas la colline par la crête orientale, où campait don Louis de Lancastre et où s'étaient 13

déroulées les attaques de la veille; il préféra arriver par la crête opposée, raide et inaccessible. Quatre compagnies de lansquenets et de fantassins napolitains y creusaient des tranchées, comme s'ils s'apprêtaient à un siège. En les voyant, don Martino se fâcha: les châteaux de Sarsey devaient être balayés de la surface de la teITe,et non pas assiégés ! Il ignorait que son lieutenant avait donné l'ordre de creuser ces tranchées par précaution, afin d'empêcher les Français du bourg de tenter une sortie pour porter secours aux Piémontais enfermés dans un cercle de feu. Le généralissime entra dans le boyau perdu dans les vignes, entre deux rangées de Napolitains qui avaient posé leurs pelles et s'étaient mis au garde-à-vous: tout songeur, il regarda autour de lui, méditant une action audacieuse. n comptait déchaîner de ce versant l'attaque décisive, par une sorte de manoeuvre en tenaille visant à prendre par derrière les tenaces défenseurs du château. Il envoya un message à don Louis de Lancastre: qu'il « se magne les fesses» et tout de suite! Mille fantassins napolitains grimperaient par la colline raide et s'empareraient du château par derrière, tandis que les lansquenets, téméraires comme toujours, l'attaqueraient de front: sous l'assaut symétrique, ce château irréductible tomberait comme une poire blette! Avant midi, l'étendard de Castille flotterait enfin sur la forteresse en ruine, au plus haut de la colline. L'armée d'Espagne remporterait sa première victoire écrasante: un succès important sur le plan stratégique, qui saperait le moral des assiégés de Cengio et en affaiblirait la volonté de résistance, dans l'attente des renforts français. Par cette belle journée ensoleillée, qu'un doux zéphyr rendait limpide et tiède, don Martino se sentait en pleine forme: il se sentait pousser les ailes de la victoire. fi se trompait, hélas! Ce n'étaient pas les ailes de la victoire, mais celles de la mort. Dans le boyau, il se croyait en sûreté: l'ennemi était trop loin là-haut, prisonnier dans le châ~eau. Mal lui en prit! Il se pencha imprudemment, pour mieux définir la ligne directrice de l'attaque imminente: un coup de canardière, à très long canon, 14

l'atteignit à l'improviste. Le généralissime d'Espagne entendit le coup, puis, plus rien: un projectile traversa son casque dont le haut panache blanc semblait être là pour indiquer l'exacte position du commandant en chef. Le glorieux général n'eut pas le temps de murmurer « amen» : il s'écroula foudroyé et l'effroi serra la gorge des officiers et des soldats. Don Antonio Sotelo, qui le suivait, en resta bouche bée de stupeur. Il leva les yeux vers les murs croulants, si éloignés qu'il lui paraissait impossible que ce coup audacieux en fût parti. Les trompettes retentirent, les tambours roulèrent et un hurlement effroyable s'éleva des camps espagnols, secouant les murs du vieux château et étouffant les cris de joie des assiégés. Dans les deux heures qui suivirent, l'année espagnole afflua au sommet de la colline, bien décidée à régler les comptes. A trois reprises, les trompettes sonnèrent et vingt-quatre canons vomirent leurs boulets. L'assaut frappa dans toutes les directions, impétueux et rageur. Une lame de fond submergea la place forte: les fantassins, lansquenets et Napolitains au service de Sa Majesté Très Catholique, écrasèrent la résistance obstinée des Piémontais, perchés entre ces murailles lézardées d'amples brèches béantes. La fureur des assaillants fut telle que le château fut vite occupé et immédiatement démantelé, furieusement, jusqu'aux fondements. Les quelques défenseurs survivants qui tenaient encore debout, mal en point et pâles comme des linges, mains sur la tête, furent mis en rangs sur l'esplanade orientale, sous le soleil brûlant de midi. Don Louis de Lancastre lui-même vint les chercher: il voulait connaître le responsable du coup meurtrier, véritable virtuose de visée et de logistique. On ignorait si c'était pour lui tendre une main chevaleresque ou pour le pendre au plus haut des chênes. Le tireur d'élite, qui avait survécu à l'assaut, sentait trembler ses genoux. Ses compagnons lui sauvèrent la vie: à sa place, ils indiquèrent un porte-drapeau d' Ormea, mort de trois balles dans le corps et gisant sur le dos non loin de là. Le tireur s'appelait Séraphin de Saint-Martin, il était originaire du lieu. Il n'avait pas 15

seize ans et était là, livide, souffrant d'une blessure superficielle à l'épaule; il levait les mains bien haut, mais il ne réussissait pas à contrôler ses dents, qui claquaient pour leur compte. Il s'injuriait en son for intérieur, se reprochant de ne pas être resté à se briser l'échine sur la terre ingrate de ses collines, au lieu de se laisser entraîner, canardière à la main, dans ces affaires de rois, princes et marquis, qui se disputaient comme des enfants gâtés. Les Espagnols, déconcertés par la « tuile» tombée sur la tête de leur généralissime, semblèrent se débander.

En toute hâte, les Maîtres de camp se réunirent sous une grande tente noire, dressée près de la chapelle Saint-Sébastien, où ils tinrent un conseil animé, entourés des glorieux étendards des régiments. fi y restèrent environ une heure, jusqu'au moment où le conclave militaire se sépara: avec fumée blanche! On élut par acclamation don Antonio Arias Sotelo à la tête de l'armée de Sa Majesté Très Catholique: lui, le moins noble de tous, parti le premier d'Alexandrie et que le destin avait placé près du malheureux don Martino, au moment du coup fatal. Le nouveau général passa ses troupes en revue, fit lever les couleurs de Castille et d'Aragon et donna le signal de l'attaque au bourg fortifié de Sarsey. Les terribles lansquenets marchèrent en éventail dans la plaine, dans les champs de blé nouveau, accompagnés du roulement des tambours et des notes aigrelettes des fifres: une impressionnante parade pour clore ce jour mémorable, tandis que le soleil se couchait sur la haute colline occidentale, dite de la Rocchezza. Les canons tonnèrent sur la colline d'en face privée de son château millénaire: une pluie de vingt-quatre bordées éclaircit les idées des Français, retranchés dans le château proche de la Bormida. Quand l'écho de la dernière canonnade s'éteignit sur la tour du bourg de la Fontaine, juste devant la route qui descendait de la chapelle Saint-Sébastien, l'étendard fleurdelisé fut amené et le fatidique drapeau blanc hissé. Le capitaine français sortit du bourg sans épée, pour parlementer avec l'adversaire. fi fut accueilli par trois sonneries 16

de trompettes, et une brève discussion s'entama entre lui et le nouveau commandant de l'armée espagnole. Quelques mots suffirent pour que l'officier français obtînt ce qu'il voulait: une « capitulation honorable », avec présentation des armes aux vaincus. Il rentra immédiatement dans le village et donna l'ordre d'en ouvrir toutes les portes: ses soldats, trois pelés et un tondu, sortirent tout chagrins et se rangèrent sans annes sous les murs. Tandis que le soleil disparaissait derrière les collines boisées, les tambours espagnols se mirent en marche, précédant les lansquenets dans les rues désertes. Les habitants se teaaient chez eux, craignant le pillage que généralement s'arroge le vainqueur. Le dernier rayon s'éteignait sur la colline de la Rose, à l'est, là où les démolisseurs achevaient leur mission, quand don Antonio Sotelo entra en jubilant dans le château du fond de la vallée. La mémorable journée était terminée. Ce soir-là, à la lueur des torches, on tint conseil dans la salle d'armes du château défait: les Maîtres de camp convinrent que le terrain était dégagé et qu'on pouvait maintenant passer à l'attaque de la forteresse de Cengio. Dieu veuille que, comme les murs de Jéricho, ses remparts s'écroulent au premier coup de pelle! Don Sotelo, général de fraîche date à cinquante-trois ans, sortait des rangs et avait franchi tous les échelons d'une brillante caaière : il s'était engagé comme simple mousquetaire et avait atteint pas à pas le commandement suprême. Maintenant, il désirait prouver sa valeur de stratège. Il disposait d'une armée hétérogène, formée en majorité de mercenaires allemands commandés par le baron Lehner, et de volontaires napolitains menés par le marquis Serra, auxquels s'ajoutaient les fiers fantassins espagnols, noyau de l'armée, aux ordres des marquis de Tavara et de Caracena, et la reine des batailles, l'artillerie, commandée par le maître de camp don Jean de Garay. Les canons devraient s'acharner contre les remparts du fort et y ouvrir la brèche fatale, dans laquelle s'enfileraient les Allemands impétueux, suivis des Napolitains bavards et des Castillans 17

triomphants. Le lendemain et pendant quatre jours, s'abattit sur la forteresse une pluie de boulets meurtrière et inexorable, inteaompue seulement par les messes des dominicains. Les assauts des lansquenets, apparemment indifférents à la mort, ouvrirent des vides impressionnants dans leurs rangs. Le quatrième jour, ils réussirent à enfoncer les fortifications occidentales, les plus accessibles, et prirent position en vue de l' offensive finale. Ce soir-là, don Sotelo fit le signe de croix: dans son coeur, il remerciait le dieu des armées, car il sentait la victoire à portée de la main. Mais il se trompait. Le lendemain à l'aube, le baron Lehner se préparait à l'attaque décisive quand on entendit, sur la colline occidentale, les tambours et les fifres du cardinal de La Vallette. L'armée française venait au secours des assiégés. Le cardinal de Richelieu en personne avait ordonné cette intervention immédiate, critiquant les hésitations de La Vallette qui, prudent, avait compris la manoeuvre du gouverneur espagnol de Milan: il savait que la menace viendrait de la Lombardie. Alors, entra dans la bataille l'armée portant les lys de France, forte de quatre mille fantassins et de cinq cents cavaliers, renforcés par mille cinq cents cavaliers piémontais commandés par le marquis Guido Villa, et par sept cents fantassins savoyards aux ordres du marquis de Pianezza, homme lige de Madame Royale. Le gouverneur du château assiégé, le colonel Ottavio Casanova, n'en croyait pas ses oreilles: il cria au miracle et harangua ses hommes, déjà résignés à la reddition. Il ordonna que l'on comblât les brèches et qu'on ne reculât pas d'une ligne! Pris entre deux feux, le commandant espagnol jura: encore un jour et les secours seraient arrivés trop tard! Mais il ne se laissa pas impressionner: il s'attendait à l'arrivée de l'armée française. Et même, il en sentait déjà le souffle sur son cou. Depuis le début des hostilités, des escadrons de cavaliers espagnols surveillaient les voies d'accès à Cengio et le tenaient 18

constamment informé: la veille au soir, ils avaient signalé une escarmouche à la Pedaggera, au-dessus de Ceva. Une compagnie flamande d'arquebusiers à cheval était tombée sur trois compagnies de cavaliers français, I' avant-garde ennemie; ces trois compagnies ne se trouvaient pas là par hasard, à la cueillette de champignons! Don Sotelo avait assuré la défense derrière lui, comme Jules César à Alésia: depuis le début de l'assaut, sapeurs et piocheurs travaillaient avec zèle, pour construire fortins et retranchements en direction de Montezemolo, d'où le commandant espagnol attendait l'irruption ennemie. C'est justement dans cette direction qu'apparurent les étendards fleurdelisés de France. Sous le soleil matinal, le comte de Plessis-Pralin, aide-decamp du cardinal de La Vallette, n'hésita pas: il lança ses cavaliers à l'assaut, assaut vite amorti par une rafale de mousquets, les mousquetaires étant formés en carré, sous une forêt de piques (l'infanterie, en ce temps-là, était constituée moitié de mousquetaires, moitié de piquiers ou hallebardiers, qui combattaient disposés en grands carrés, semblables à des forteresses humaines mobiles). Le fougueux assaut et les mousqueteries donnèrent le signal d'une bataille qui s'incendia horriblement et dura toute la journée, en phases alternées, pour s'éteindre dans le crépuscule ensanglanté, sans vainqueurs ni vaincus. Vint une nuit lacérée par les hurlements des blessés et les gémissements des moribonds. Sur le champ de bataille circulaient les inlassables franciscains français et dominicains espagnols, mûs par le souci commun de soustraire le plus d'âmes possibles aux flammes de l'enfer. La noire Dame à grande faux courait infatigablement sur le terrain dévasté: riche était la moisson de blessés et de mutilés qu'elle fauchait. Les bons frères ne se souciaient guère de la nationalité de ces malheureux: ils les bénissaient tous, pêle-mêle, dans la nuit éclairée par les incendies et les feux des campements. Le lendemain les combats reprirent, bien qu'avec moins d'intensité. L'armée de France, sous ses drapeaux à lys d'or, ne 19

réussit pas à enfoncer les lignes ennemies qui serraient le château dans un étau impénétrable. Bien que prises entre les deux feux des nouveaux arrivants et du château, les troupes d'Espagne ne reculèrent pas, ayant l'avantage du nombre et de leur puissante artillerie. La bataille sembla tourner sur elle-même en une lacérante guerre de tranchée; mais avant l'aurore du troisième jour arriva un porte-drapeau à cheval, suivi d'une nombreuse escorte: il brandit les couleurs des Savoies et, en toute hâte, sans presque laisser son cheval s'arrêter, sauta à teITeet courut vers la grande tente de La Vallette. Tout agité, il y fit irruption: il apportait la nouvelle que la ville de Turin était directement menacée par le prince Thomas, entré avec ses troupes à Chivasso. La manoeuvre du rusé gouverneur espagnol de Milan se déployait dans toute sa meurtrière efficacité! L'aube du 29 mars se leva. Six jours s'étaient écoulés depuis la mort du très noble don Martino d'Aragona, qui laissait une belle veuve, grande dame, à Saragosse, et une maîtresse encore plus belle, grande dame elle aussi, à Milan. Dans cette aube rosée, le champ de bataille apparut étrangement tranquille et désert. L'armée d'Espagne tarda un peu à se rendre compte qu'elle n'avait plus d'ennemis devant elle: vers la fin de la nuit noire, le cardinal de La Vallette avait levé le camp et s'en était allé, après avoir fait envelopper de chiffons les sabots des chevaux et les roues des chars. Il était accouru au secours du lointain Thrin, bien plus important qu'un château sur les Langhe : ubi maior, minor cessat ! Les défenseurs du fort, exténués par le terrible siège, décimés par les canons et les furieux assauts à l'arme blanche des lansquenets, n'en crurent pas leurs yeux. Puis, il crièrent à la trahison et s'abandonnèrent à des scènes de désespoir. Menaçante, toute l'armée d'Espagne se déploya avec roulements de tambours, sonneries de trompettes et notes aiguës de fifres: I'heure de l'offensive décisive avait sonné! D'abord s'élanceraient les lansquenets, arborant leurs drapeaux avec l'aigle noir de l'Empire, puis les fantassins napolitains et enfin les régiments de Castille, orgueil de Sa Majesté Très Catholique. 20

Soudain, le signal de reddition fut hissé sur les glacis en miettes de Cengio. Le colonel Ottavio Casanova sortit du château .àpied, suivi de trois officiers qui brandissaient bien haut, outre le drapeau blanc, les étendards aux lys de France et à la croix des Savoies. Il avança lentement dans un silence absolu, presque irréel; les oiseaux eux-mêmes se taisaient. Quand il arriva devant le capitaine espagnol chaussé de blanc, qui l'attendait en bombant le torse sur son cheval noir, il s'inclina humblement et offrit son épée rangée dans le fourreau: tout était perdu, il ne restait qu'à accepter une capitulation totale! Don Antonio Sotelo descendit de cheval et se sentit magnanime: il refusa d'un geste élégant le don de l'épée et offrit aux vaincus l'honneur des armes. Il fit amener le cheval blanc qui avait appartenu à don Martino, y monta et aligna ses troupes: sous le soleil de midi, les survivants sortirent du château et défilèrent en haillons mais d'un pas martial, précédés du roulement de leurs tambours. Quand le dernier défenseur quitta la forteresse, les trompettes d'Espagne sonnèrent la victoire et le commandant entra fièrement dans le château, brandissant dans sa main droite l'étendard marqué aux tours de Castille. Immédiatement, frères et soldats entonnèrent le « Te Deum» et leur chant s'éleva, solennel, porté par le libeccio. Il parvint à Séraphin de Saint-Martin, qui en frissonna d'horreur, dans la vieille masure du Pré des Vallées où les Espagnols le tenaient prisonnier, non loin de ce qui restait du vieux château de Sarsey.

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