QUÉBEC, FORME D'ÉTABLISSEMENT

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Trois thèses sont développées dans cet ouvrage : La première énonce qu’une structure spatiale particulière articule le rapport du territoire québécois à l’ensemble canadien, la deuxième dévoile que le Canada a connu, de 1774 à 1840, une authentique révolution bourgeoise, et enfin que la quête de souveraineté, dans le Québec nord-américain de l’après-1968, s’assoit dans le récit du mythe fondateur du Canada.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296392854
Nombre de pages : 512
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QUÉBEC FORME D'ÉTABLISSEMENT

GJÉOGIR{AIPJHIKIES EN LIBERTÉ sous la direction de Georges Benko
GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état lfalerte ? L. CARROUE, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-cr pisé des politiques régionales D. RIVIERE, 1996 La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 Du local au global. Les initiatives locales pour le développement économique en E.,urope et en Amérique C. DEMAZIERE, ed., 1996 Dynamiques territoriales et mutations économiques B. PECQUEUR, ed., 1996 Imaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999

Gilles RITCHOT

QUÉBEC FORME D'ÉTABLISSEMENT

Étude de géographie régionale structurale

Préface de Jean Décarié

L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'HARMATTAN Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ Couverture:

Le « Marigot» de Pont-Viau, G. Ritchot, Hiver 1956, (Huile sur toile)

@ L'Harmattan, 1999 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Juin 1999 ISBN: 2-7384-8101-9 ISSN: 1158-410X

Sommaire
Avant-propos Préface de Jean Décarie Introduction Le concept de forme d'établissement Partie I LE CADRE NATUREL 13 19 25 28 33 35 35 37 41 45 47 47 51 63 63 65 71 73 73 75 79 84 87

Chapitre 1 Les types de relief La marge néritique du Canada oriental Les plates-formes intracontinentales de l'Amérique du Nord Les rapports entre les types de relief et les formations géologiques Un modèle d'espace hétérogène Chapitre 2 Les glaciers quaternaires Le rôle morphologique des glaciers Les grandes inondations Chapitre 3 Les façonnements superficiels Une physique de formes? Le climat et la biosphère Partie II LE ROYAUME DU SAGUENAY

Chapitre 4 La dimension politique de l'établissement aborigène préhistorique D'hier à aujourd'hui Généralités et problèmes Les régions géographiques de l'établissement aborigène préhistorique du Canada oriental Nomadisme et sédentarité Une structure de positions

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

Chapitre 5 Les contacts du XVIe siècle: une initiative européenne au coin de l'utopie La portée axiologique des trajectoires longues à la Renaissance La mythologie utopienne et le parcours structural de l'établissement Un sophisme? Chapitre 6 La trajectoire de Jacques Cartier Les activités de pêche au XVIe siècle La conjoncturelle suprématie de la Hollande La découverte de la fourrure La fin des Grandes Découvertes L'impasse Chapitre 7 La vallée symbolique du Saint-Laurent L'évacuation des basses terres du Saint-Laurent à la période protohistorique La place politique du Québec Partie III L'AMÉRIQUE FRANÇAISE

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Chapitre 8 L'aventure canadienne La carte politique de la façade nord-est du continent à l'aube du XVIIe siècle La conquête de la vallée symbolique du Saint-Laurent La valorisation du territoire conquis La Nouvelle-France: une contrée aborigène et française Québec Chapitre 9 Le système seigneurial Le parcellaire en rangs Représentations en système et en structure L'environnement amérindien du système seigneurial Trois- Rivières Chapitre 10 Le rêve théocratique La place de la christianisation dans l'organisation de l'établissement La tentative des Récollets Le retour du refoulé La mission jésuite en Huronie Montréal

Sommaire

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Chapitre 11 L'échange L'économie européenne à la période des contacts: quelques jalons L'économie amérindienne Des contacts à la rencontre Chapitre 12 Le nomadisme des bois Lendemains de tragédie L'exploit de Dollard La naissance de l'identité canadienne Le territoire de Rupert La Nouvelle-France de Louis XIV Chapitre 13 Le programme de l'intendant Le contrôle des trajectoires nomades Une cause perdue? Une conjoncture pré-révolutionnaire Chapitre 14 Guerre et paix Le repliement de l'établissement sédentaire laurentien (1713-1744) Les réserves indiennes La Paix de 1701 ~a dispersion de l'Acadie Echec et mât Partie IV L'AMÉRIQUE DU NORD BRITANNIQUE

179 179 183 187 189 189 194 196 200 202 207 207 211 216 221 221 225 228 230 234 239 241 241 243 246 252 254 257 257 259 262 266 268

Chapitre 15 L'enclave laurentienne Le traumatisme de la conquête Le droit positif communiqué par la Proclamation royale de 1763 Le mythe de la survivance La catégorisation d'origine du Canada «Le défi américain» Chapitre 16 Du simple au double L'occupation des seigneuries après la conquête L'invention romantique du Canada moderne Préludes de morphogenèse urbaine La trajectoire du Nord-Ouest Les deux Canadas de 1791

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Chapitre 17 La dégénérescence du système seigneurial Signes avant-coureurs La formation d'une petite bourgeoisie bas-canadienne L'ethnicisation des bourgeoisies Chapitre 18 La cassure Du blocus de 1806 à la guerre de 1812 La colonisation britannique La réorganisation des activités pendant le premier tiers du XIXe siècle Les facteurs externes des troubles de 1837-1838 La structure des positions canadiennes pendant le premier tiers du XIXe siècle La phase industrielle de la révolution bourgeoise canadienne Chapitre 19 La moitié du Canada La passion Le procès L'équivoque. canadienne Le principe de réalité canadien au milieu du XIXe siècle Partie V QUÉBEC NORD-AMÉRICAIN

273 273 276 280 285 285 287 290 294 297 301 305 305 308 312 314 319 321 321 328 332 341 341 346 353 359 359 361 363 365 370 373 375 378

Chapitre 20 Les fronts pionniers agro-forestiers L'ombre du mode de production capitaliste nord-américain Un Wood Belt? L'émergence de la bourgeoisie canadienne Chapitre 21 Le malentendu La prolétarisation et l'exode A mari usque ad mare Le soulèvement métis dans les Territoires du Nord-Ouest (1869-1885) Chapitre 22 La morphogenèse urbaine Le Québec et l'Amérique française Le «polygone de base» de Montréal Le site d'origine La structure de Montréal L'engendrement du gradient urbain objectif Les discontinuités qualitatives Les «petites patries» Westmount Canada, Outremont P.Q.

Sommaire

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Chapitre 23 L'organisation régionale La région organisatrice La cantonade Un front de positions terminatives américaines Un front pionnier au cœur de la vallée moyenne du Saint-Laurent! «Les belles histoires des pays d'En-Haut» La «vieille capitale» Chapitre 24 Banlieues folles et banlieues sages La signification géographique structurale de l'industrialisation «Il était une fois dans 1"'Est"» La «petite vie» Le crédit populaire Les premières banlieues vertes Chapitre 25 L'eau vive L'appropriation du Saint-Laurent à l'époque du New Deal La mise en valeur industrielle du réseau hydrographique laurentien La reconfiguration de l'établissement lourd (1962-1976) Rupture? Chapitre 26 Tendances et problèmes d'actualité La Révolution tranquille L'étalement urbain De Montréal à Toronto La campagne aujourd'hui Conclusion Le mythe de la souveraineté Bibliographie Index

381 381 384 392 395 397 401 407 407 411 414 416 419 423 423 427 431 438 441 441 448 455 459 469 476 481 499

à Isabelle Olivier Antoine Nicolas

Avaut-propos
Le projet de rédiger un livre sur la géographie régionale du Québec m'a été inspiré, il y a quelques années, par une ambition disciplinaire. Mes théories de formes géographiques avaient jusqu'alors conforté des analyses de types de relief et de structures morphologiques organisant le cadre bâti de certaines grandes villes. Il me restait, en tant que géographe, à illustrer la force explicative des théories structurales en produisant une monographie régionale de mon pays: le Québec. Aussitôt prise ma décision de donner suite à ce projet, il allait de soi que je renoue avec l'héritage légué par Raoul Blanchard il y a une cinquantaine d'années. Le recul du temps m'a permis de constater à quel point l'illustre géographe appliqua à la connaissance régionale du Québec la méthode mise au point par Paul Vidal de la Blache dans son Tableau géographique de la France. Raoul Blanchard approcha le Québec comme un vaste territoire dont les régions se distinguent les unes des autres à la faveur de milieux naturels diversifiés, de mises en valeur culturellement différenciatrices et d'agglomérations qui répartissent inégalement les retombées du pouvoir politique. De 1935 à 1960, Raoul Blanchard consacra à chaque région du Québec -la plaine de Montréal, les Cantqns de l'Est, les Laurentides, la Gaspésie, etc. - une étude spécifique. A peu de chose près, chaque monographie débute par une présentation des composantes du cadre naturel (relief, climat, eaux courantes, flore). Après quoi est proposée une analyse du peuplement et de la composition démographique. La description interprétative du genre de vie en milieu rural organise le corps de l'exposé. Y sont passées en revue les activités de base: exploitations extractives et forestières, pêche, culture céréalière, élevage bovin, industrie laitière, porcheries, etc. Ce développement débouche sur un bilan des moyens de production manufacturiers, pour se terminer avec un commentaire sur la grande industrie et son corrélât «urbain». Les principales villes ont droit à des monographies séparées. Les faits sélectionnés par la géographie régionale relèvent habituellement - mises à part les données du cadre naturel - de facteurs démographiques, économiques et administratifs. Ces facteurs externes semblent soumis à une règle de complexité croissante. Plus on s'approche de l'actualité, plus ils s'entremêlent. Mais la diversité empirique à la surface géographique, compliquée, changeante, laisse apparaître des macro-organisations morphologiques simples, abstraites et durables. Voici deux exemples de cette réalité. Depuis trente ans, le phénomène nommé «étalement urbain» a ajouté, aux pôles traditionnels d'échelle kilométrique, des couronnes de

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banlieue dont l'extension est évaluable en centaines de km2. Il n'en demeure pas moins que les antennes de Québec et de Montréal ont récemment atteint des sites engendrés au XVIIe siècle. Les réserves indiennes de Wendake et de Kanesatake, qui constituent les confins les plus reculés des banlieues contemporaines de Québec et de Montréal, sont vieilles de trois siècles. Ce qui veut dire que le développement des deux grandes agglomérations du Québec n'a pas seulement procédé d'adjonctions de formes concrètes qui se trouvaient à repousser des périmètres de plus en plus grands. Plutôt, ces adjonctions ont rempli, par mitage ou de proche en proche, de vastes figures géométriques déjà là et balisées depuis fort longtemps. Le même type de commentaire vaut pour la vallée moyenne du Saint-Laurent où loge le Québec densément occupé. Les limites de cette vallée ne sont pas trivialement les Laurentides ni les hautes terres appalachiennes. Côté ouest, la frontière Québec-Ontario ne souligne aucun accident naturel particulier. En face sud des Trois-Rivières, il suffit de parcourir une vingtaine de kilomètres pour pénétrer dans un paysage qui par certains traits évoque celui des Cantons de l'Est. Nous demeurons pourtant en contrebas du piémont appalachien auquel ces Cantons sont couramment associés. Il y a deux siècles, la vallée moyenne du SaintLaurent était soumise à la tenure seigneuriale tandis que la propriété privée était admise tout autour. Au XVIIe siècle, la sédentarité préval~it à l'intérieur tandis que le nomadisme avait force de loi à l'extérieur. A la période protohistorique, qui correspond grossièrement à la seconde moitié du XVIe siècle, la même vallée était interdite et bordait par l'intérieur un écoumène ponctué d'habitats dispersés. La vallée moyenne du Saint-Laurent est symbolique. Nous allons voir qu'elle a tiré sa réalité des appropriations politiques qui en furent faites et des significations anthropologiques qui y furent investies. Il est notoire que l'œ,uvre de Raoul Blanchard fait preuve d'une compétence d'écrivain. A l'époque des grandes monographies régionales classiques, la formation littéraire était indispensable au géographe. Au chapitre de la méthodologie, cependant, le respect des faits et des règles de cohérence logique interne était suffisant. Une telle approche ne pouvait pas ne pas être bousculée lorsque, dans le cours des années 1960, la géographie fut sommée d'accéder au statut de science. Il ne suffisait plus de manier habilement des concepts adéquats. Il fallait en plus modéliser mathématiquement les objets classifiant les phénomènes décrits. D'où est venue l'injonction? De toutes parts! Je me souviens de l'événement comme ayant été sociologique. Je n'insiste pas, si ce n'est pour rappeler que les géographes en situation de pouvoir ont alors adhéré au postulat néopositiviste quantitatif en vertu duquel les facteurs externes locaux et changeants sont explicatifs de macro-organisations morphologiques relativement stables. Or ces macro-organisations - ces régions faudrait-il dire - ne sont pas strictement dépendantes des facteurs externes. Elles sont primordialement engendrées par une dynamique interne et qui est irréductible au

Avant-propos

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fonctionnement de ces facteurs. La mesure des forces externes, démographiques, économiques, administratives, techniques, ne permet pas de reconstituer la dynamique interne en question. Celle-ci procède d'appropriations politiques et de motivations anthropologiques. Sa réalité n'est pas donnée mais avérée au terme d'un argument. L'exigence est théorique. Elle fera appel à plusieurs théories structurales: la théorie de la forme urbaine que j'ai conçue, la théorie sémiotique d'Algirdas Julien Greimas, la théorie du rachat de Thierry Rebour, l'épistémologie morphodynamique de René Thom et de Jean Petitot. La fréquentation de ces théories ne dénote pas seulement le goût que j'ai sans doute développé pour le travail intellectuel. Les théories structurales sont séduisantes mais ne suffisent pas, en vertu de cet unique atout, à stimuler la rédaction d'un gros ouvrage de géographie régionale. Le recours à ces théories m'a été dicté, comme à l'accoutumée, par la difficulté des problèmes auxquels j'ai été confronté, dont celui de la définition morphologique et objective du rapport Québec-Canada. Au terme de la période protohistorique (~1580-1603), le toponyme «Québec» désignait une localité qui, à l'entrée de la vallée symbolique du Saint-Laurent, s'entourait d'un «Canada» dont elle était à la fois solidaire et différente. La définition du rapport Québec-Canada découlerait encore aujourd'hui de cette configuration pourtant vieille de quatre siècles. Elle transmettrait la réalité d'une structuration géographique ayant longuement précédé la mise en place des instances juridico-administratives qui de nos jours s'en disputent l'initiative. L'hypothèse peut paraître audacieuse. Mais elle n'est pas un luxe, dans la mesure où elle dirige l'attention sur la dimension fondamentalement spatiale du rapport Québec-Canada. Dans l'entourage de la vallée symbolique, diverses formes concrètes s'offrent à l'observation courante. Ces formes tangibles - des morphologies empiriques - peuvent être des reliefs, des comportements climatiques, des cours d'eau, des formations végétales, des villes, des campagnes, des villages, des quartiers, des banlieues, des faubourgs, des fronts agro-forestiers, des gîtes touristiques, etc. Cependant, ces formes concrètes sont organisées par des formes abstraites, qu'il s'agisse du bord de la vallée symbolique d'échelle régionale ou des singularités locales que sont les discontinuités qualitatives répartissant les positions urbaines et rurales. Par la force des choses, ces formes abstraites ne sont pas sensoriellement perceptibles. Il faut par conséquent une théorie pour en avérer l'existence. Cette théorie -la théorie de la forme urbaine - n'est pas qu'un système de pensée ou un stock d'idées dont on se sert pour émettre des opinions sur les faits concrets d'une étendue géographique donnée. Elle est un «coffre à outils» dont le bon usage permet la conceptualisation des formes abstraites organisant les formes concrètes de la surface géographique examinée. Les phénomènes et les objets géographiques ne sont pas que des formes concrètes et abstraites. Ils incluent des acteurs et des actions, en liaison notamment avec les contrôles politiques exercés sur les mobilités

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territoriales. De même que les formes concrètes sont organisées par des formes abstraites, les acteurs et les actions sont mis en relations par des rôles abstraits. Ce sont des rôles «actantiels» qui, de concert avec les formes géographiques, manipulent les gestes subjectifs. Ces rôles abstraits sont adéquatement circonscrits à condition d'être pris en charge par une théorie sémiotique. Les théories structurales ne s'appliqueront donc pas directement à la description des formes tangibles de l'étendue géographique du Québec et des actions concrètes qui s'y déroulent. Ces théories vont s'appliquer à l'analyse de formes et de rôles abstraits: des «objets» auxquels les faits concrets seront rapportés. La terminologie ne pourra pas échapper à un minimum de formulation savante. Elle ne pourra pas se soustraire à ce que j'appellerais, sans péjoration, un <<jargon».Je vais éviter, autant que faire se peut, l'emploi de néologismes apparemment inventés pour tourmenter le lecteur. Les mots que je vais utiliser figurent, à quelques exceptions près, dans les dictionnaires usuels. Mais puisque les théories structurales portent sur des objets abstraits, les mots pour en parler, même les plus familiers, renvoient à des concepts forgés et non pas à des évocations du sens commun. C'est pourquoi la plupart des termes seront définis au fur et à mesure de leur apparition dans le texte, à moins que ce soit dans le fil du développement qui s'y prêtera le mieux. Les expressions les plus banales deviennent jargonnantes pour peu qu'elles s'intègrent à des analyses d'objets abstraits. Je n'y peux rien. Voici quelques exemples de mots qui, lorsqu'ils reviennent souvent dans le texte, suggèrent qu'un montage structural est en voie d'élaboration: «position», «trajectoire», «présupposé», «condition de possibilité», «contradiction», etc. Ces mots véhiculent des concepts propres à diverses théories structurales dans la mesure où ils mettent en jeu une idée de relation entre des objets abstraits. Par ailleurs, toute relation de cette nature appelle une modélisation dynamique qui, en géographie structurale, est celle d'un «espace hétérogène». Je prendrai les moyens pour rendre accessible l'intuition de ce type d'espace à géométrie particulière. Un espace est hétérogène, anisotrope, quand les points qui le composent ne sont pas tous qualitativement identiques a priori. Cet espace est parcouru de discontinuités qui préexistent à la projection des forces. Toute action sur un territoire intercepté par ce type d'espace se trouve ainsi à tomber d'un côté ou de l'autre d'une discontinuité qualitative qui la manipule d'emblée. L:illustration va donner suite aux choix d'objets ci-dessus récapitulés. Etant donné que les objets en question sont abstraits, leur délimitation appelle le traçage de croquis susceptibles de dégager des figures géométriques indépendamment des phénomènes qui les montrent. C'est pourquoi il n'y a pas de cartes ni de photographies. Ces illustrations traditionnelles attirent l'attention sur les contours tangibles des choses. En revanche, les croquis aux allures de graphes topologiques, tels ceux qui accompagnent l'argument de ce livre, recherchent plutôt une sorte

Avant-propos

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d'illumination des choses concrètes par l'intérieur, grâce à une modélisation des formes abstraites qui organisent ces choses par le dessous. Il en ira de même avec la toponymie. L'emploi des noms de lieux aura pour but d'aider le repérage des formes abstraites sous-jacentes aux phénomènes. Les toponymes qui ont moins de portée à cet égard ne seront pas nécessairement localisés. Ce déficit d'information topographique pourrait altérer la rigueur d'une monographie empirique. Il est sans conséquence dans le cadre du présent montage théorique. Je tiens à préciser enfin que je ne prétends pas à l'atteinte d'une vérité propre à commander l'action. J'essaie de comprendre et de faire comprendre. J'entends proposer un supplément de rationalité explicative au crédit d'une compréhension partagée du Québec en tant que forme abstraite d'établissement. La réalisation de cet ouvrage a bénéficié d'appuis qu'il me fait plaisir de porter à l'attention du lecteur. Je remercie Gaëtan Desmarais, pour son aide apportée à l'interprétation sémiotique du drame révolutionnaire qui aurait balayé le pays. L'une des thèses majeures de cette étude veut que le Canada moderne ait éJé le théâtre d'une Révolution comparable à celles que connurent les Etats-Unis d'Amérique et même la France. Les outils conceptuels de la sémiotique greimassienne, que Gaëtan Desmarais sait manier en virtuose, m'ont permis d'avancer que la conquête de 1760 tint lieu de choc révolutionnaire pour le sujet collectif canadien. Je remercie Jean Petitot, qui a témoigné d'une grande sollicitude envers mon manuscrit. Jean Petitot a considérablement contribué à la crédibilité de la géographie structurale, en reconnaissant publiquement les convergences qu'entretient cette géographie avec l'épistémologie morphodynamique et la sémiotique. Il m'a fait part d'un dilemme qui de nos jours assaille beaucoup de Français. Difficile pour eux d'aborder la question nationale québécoise puisque, selon les circonstances, il y a risque d'ingérence ou d'implication en méconnaissance de cause. En vue de stimuler la réflexion au sujet du rapport affectivement très investi qu'entretiennent les Québécois et les Français, j'ai essayé d'en saisir la dimension anthropologique dans l'éclairage d'un «rêve américain» dont la France aurait été sevrée à l'époque de l'Empire napoléonien. J'ai une dette particulière à l'endroit de Serge Courville. Il va de soi qu'une recherche de géographie régionale sur le Québec doive mobiliser l'héritage que nous ont légué les historiens depuis un demi-siècle et même plus. L'œuvre de Serge Courville relève le défi de concilier un corpus historique, lourd et empirique, avec une géographie plutôt flexible et en quête de théories. Serge Courville m'a aidé à contextualiser l'ancien système seigneurial laurentien. Il m'a confirmé que les valeurs foncières ont effectivement monté de façon sensible et quasi-continue après 1790 et pendant toute la durée du XIXe siècle. La prise en compte de cette «conjoncture longue» m'a permis d'appliquer à la connaissance du pays les prémisses de la théorie du rachat de Thierry Rebour.

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Je remercie Jean Décarie, pour la confiance qu'il m'accorde depuis un tiers de siècle. Il m'a donné l'occasion de bifurquer de la géomorphologie à la géographie urbaine, en 1976, quand me fut confiée la responsabilité scientifique d'un contrat sur le patrimoine immobilier montréalais. Jean Décarie m'a récemment fait découvrir l'œuvre de Maurice Séguin, cet humble professeur d'histoire qui, dans les années 1950 à l'Université de Montréal, se gardait de confier son savoir à l'écrit. Je ne cite pas son livre de 1995, bien qu'il ait influencé la rédaction de mon commentaire sur le Québec britannique de 1760 à 1854. J'ai cependant publié un article largement consacré à la relecture de ce livre posthume, dans la livraison des Cahiers de Géographie du Québec de décembre 1998. Grâce au contrat de 1976, j'ai fait la connaissance de Gilles Lavigne et Gérard Beaudet, deux autres alliés inconditionnels à qui je dois beaucoup. Gilles Lavigne a posé des jalons visibles de loin. Il m'a fait comprendre qu'au Canada nous sommes tous des Ethniques. Gérard Beaudet explore sur le terrain les méandres suivis par les interventions aménagistes. Il m'a fourni une longue liste d'observations pertinentes sur les pratiques patrimoniales et touristiques, ainsi que sur la morphogenèse de Montréal et l'appropriation de la ressource hydroélectrique. Je remercie Yves Melançon pour son apport à l'analyse géographique structurale de la ville de Québec, Grégoire Tanguay pour m'avoir sensibilisé aux tribulations de la campagne québécoise d'aujourd'hui. Merci à Dean Louder. Comme directeur du Département de Géographie de l'Université Laval (1992-1995), il a autorisé mon programme sabbatique de l'année 1995-1996, dans lequel figurait la préparation de ce livre. Merci à Laurier Turgeon et Jocelyn Létourneau, de la direction du Centre d'études interdisciplinaires sur les lettres, les arts et les traditions. L'un et l'autre ont généreusement accepté que ce livre soit produit et diffusé au CELAT. Je remercie le Conseil de Recherches en Sciences humaines du Canada, qui m'a octroyé une subvention individuelle entre 1994 et 1997. Cette aide financière m'a permis d'apprécier les assistanats de Maude Marsan, Christian Gravel et Serge Gagnon. Je dois à ces étudiants une bonne part de la recherche en bibliothèque, la composition de la bibliographie et la moitié de l'illustration. J'ai apprécié les compétences d'Andrée Gauthier, Sylvie Saint-Jacques et Serge Duchesneau. Habitués à composer des graphiques spécialisés et rigides, mes «esclaves» du laboratoire de cartographie - ainsi ai-je pris l'habitude de les surnommer, et pour cause! - ont mis au net des croquis caricaturaux et naifs. Je leur en suis reconnaissant. Une pensée enfin pour mes deux ouvrières de la onzième heure. Isabelle Laterreur a composé les index sans perdre patience. Tout un exploit! Véronique Durpoix, «petite Française» patriote et républicaine, m'a fait l'honneur d'une révision linguistique sans passer outre à la partie traitant de l'Amérique du Nord britannique. Que d'abnégation! Gilles Ritchot

Préface
Ce livre couronne des années d'observations de terrain, de recherche documentaire, de quête identitaire, d'appropriation théorique d'un espace où s'ancrent un peuple, un pays, une grande ville, une histoire. Quand Gilles Ritchot m'a demandé cette préface, au nom d'une longue amitié, j'ai cru bon raconter un peu de son histoire, afin de mettre en perspective l'autre histoire qu'il raconte dans cette vaste étude de géographie régionale structurale. J'ai connu Gilles Ritchot en 1958 à l'Université de Montréal. L'institution accueillait 5 000 personnes environ et tenait toute dans le bâtiment jaune perché au flanc ouest du mont Royal. Notre Département de Géographie était jeune. Y déambulaient des soutanes noires parmi lesquelles se faufilaient une dizaine d'étudiants non tonsurés, dont Gilles et moi. Le moins égaré mais le plus bizarre de la promotion était bien Gilles, ce travailleur de la construction qui aimait la musique classique et peignait comme Marc-Aurèle Fortin. Le contact fut difficile avec cet incorrigible «premier de classe» devenu professeur prématurément, trop complexe et complexé pour ses collègues, figé par le trac devant ses élèves. Je ne savais rien de lui. J'ai fini par apprendre que la famille, lui enfant, suivit le père envoyé pendant la «Grande Dépression» au Manitoba. Winnipeg avait une longueur d'avance sur Montréal en 1935. Elle offrait déjà la «maison dans la prairie», avec jardin à l'arrière et vue imprenable sur le chemin de fer transcontinental. «The country of God» disait la mère franco-américaine! Gilles a déposé là-bas son enfance heureuse. Durant la guerre, c'est le retour au quartier natal Maisonneuve, dans un logement de triplex surpeuplé qu'avait bâti le grand-père. Gilles regrette la «banlieue sage» de Winnipeg mais découvre l'euphorie de la «banlieue folle» de Montréal. Par dizaines, des oncles, des cousins, des «proches» dilatent l'environnement convivial. Le logement se fond dans le quartier et la famille dans une collectivité d'artisans mégalomanes qui pensent réinventer le monde en tricotant le «village immense couvert de dentelles». Ils commentent l'actualité, pestent contre les gouvernants et «mangent du curé». Gilles observe au jour le jour la production de l'établissement qui nous façonne. La parenté ne pense qu'à s'évader. On est en 1957. De connivence avec le grand frère architecte, la mère, nostalgique du Manitoba, concocte un déménagement à proximité de Pont-Viau. Le bungalow consomme le déracinement. Quand Gilles raconte l'expérience - l'abandon des valeurs de la «petite patrie» au crédit du rêve californien en pleins champs - on voit défiler les moments cruciaux du parcours structural de l'établissement qui sera conçu trente ans plus tard par Gaëtan Desmarais.

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Gilles ne suit pas. Il fonde une famille et convoite l'Université, haut lieu de savoir mais non lieu de socialité car il ne réussira jamais à s'y faire accepter. De quoi nourrir une «paranoïa» dont il se défend mais qui, je crois bien, est la source d'un génie n'ayant d'égale qu'une ingénuitécorollaire. Commence pour lui un cheminement laborieux souligné d'innovations théoriques et de frustrations corporatistes. Je le retrouve en 1964. Il revient de Strasbourg où il a complété un troisième cycle d'études. Sa thèse de doctorat, comme sa maîtrise, porte sur la géomorphologie des environs de Montréal. Ses cartes sont des œuvres d'art qui font désirer la forme en tant qu'objet susceptible de constituer la géographie en science autonome. Gilles se découvre des affinités pour le structuralisme. Dans ses écrits de 1964, dont un gros article sur les Laurentides, il critique le déterminisme géologique en explicitant la modélisation structurale qui autorise le rattachement de la géomorphologie à la géographie. Il «récidive» en 1966 dans le Bulletin de l'Association des Géographes du Québec, puis en 1968 dans la Revue de Géographie de Montréal. L'essai «Géomorphologie et Géographie» jette les bases épistémologiques du structuralisme dynamique en géographie. Gilles produit entre-temps un petit chef d' œuvre sur le mont Royal et, aux côtés de Pierre Dansereau, l'article d'Encyclopœdia Universalis sur les données de la géographie physique du Canada. C'était l'époque où je terminais une maîtrise en urbanisme sur l'assise physique des six pôles satellites de Montréal, dans la perspective alors bien française d'en faire les «villes nouvelles» de la grande région. Je comptais utiliser ma thèse de géographie en souffrance pour ajuster une méthode d'analyse prospective des futurs sites de développement. Gilles était seul à pouvoir m'épauler. Notre collaboration déboucha, à Saint-Jérôme, sur un concept de zonage tenant compte des potentiels d'accueil horizontaux des unités naturelles et pas seulement des capacités portantes verticales de celles-ci. La méthode est confirmée lorsqu'un contrat est octroyé pour la réalisation d'une cartographie «géotechnique» complète de l'île Jésus. Le dossier est transféré à l'Université Laval en 1969, où Gilles et deux collègues s'installent après avoir fui une révolution d'officine. Il obtient plusieurs contrats de géomorphologie appliquée avec le Ministère des Affaires municipales et l'Office de planification. Mais il recentre son intérêt sur la géographie humaine, espérant que le structuralisme y trouvera plus de résonance qu'en géographie physique. Il effectue en ce sens un retour critique à la théorie de la forme-marchandise chez Karl Marx. Gilles se donne à corps perdu dans l'enseignement. Il prend goût à l'art oratoire. La surprise! L'autochtone farouche et timide que j'ai connu affronte avec bonheur le défi de capter l'attention d'auditoires nombreux. J'intègre l'Institut d'Urbanisme de l'Université de Montréal en 1973 et trois ans plus tard je coordonne, au Centre de recherches et d'Innovations urbaines, un mandat du Ministère des Affaires Culturelles

Préface

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pour l'étude du patrimoine immobilier de Montréal. Gilles agit comme responsable scientifique. Je l'invite à mettre au point une taxinomie des traits culturels du cadre bâti. L'opération débouche sur une cartographie géographique urbaine qui lui permettra de décrocher d'autres contrats à l'Université Laval, cette fois-ci pour la confection de macro-inventaires à Québec et Trois-Rivières. Les Essais de géomorphologie structurale paraissent en 1975. Les formes du relief terrestre sont rapportées à leurs organisations internes et non plus aux seuls agents externes bioclimatiques et géologiques. En 1984 et 1989, deux ouvrages écrits en collaboration - La Forme de la terre et Morphodynamique structurale de la terre et des astres - recyclent les Essais et avancent que la dérive des continents est tributaire d'une expansion du globe. Jean Petitot et René Thom, grands mathématiciens de la morphogenèse, s'intéressent à ces travaux de géographie physique. J?ans le cadre du séminaire Interdisciplinaire de l'Institut des Hautes Etudes Scientifiques de Bures-sur-Yvette, le 27 mai 1989, Gilles expose son théorème de la dynamique interne à la «surface primitive» en milieu semi -rigide. A la faveur d'échanges France-Québec et Wallonie-Québec, la géographie humaine structurale est pour sa part prise en charge avec la formation du Collectif Arlon-Brest-Québec qui, en 1985, publie Forme urbaine et pratique sociale. Les prémisses de la théorie de la forme urbaine sont énoncées. Elles piquent la curiosité du rédacteur d'Urbanisme qui diffuse, jusqu'en 1989, une série d'articles portant principalement sur P~ris. L'analyse des Grands Projets du Président prend le chemin de l'Elysée. Entre un éditorial de Michel Cantal-Dupart et une interview accordée par le maire Jacques Chirac, Gilles trace le portrait de Paris dans l'Europe d~ Maastricht. Le parcours structural de l'établissement est présenté à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, le 1er mars 1989, dans le séminaire de Sémiotique dirigé par Jean Petitot. Gilles est un artisan indompté qui, au fil de projets d'études cumulatifs, est devenu le coordonnateur d'un vaste chantier qui aujourd'hui bourdonne à son insu. Pensons aux importantes contributions sans lien immédiat avec le foyer québécois: la Discontinuité critique de Jean-Paul Hubert (1993), la Morphogenèse de Paris de Gaëtan Desmarais (1995), la Sémiogenèse de Lisbonne d'Isabel Marcos (1996), voire la monumentale Théorie du rachat de Thierry Rebour (1996). L'œuvre rayonne jusqu'à Paris et Lisbonne mais aussi Beyrouth, Bruxelles, Copenhague, Genève, La Serena-Coquimbo, Lausanne, Londres, Los Angeles, Oslo, San Juan, et j'en passe. Gilles n'a pourtant jamais été absent du Québec. Son pays aura incarné la forme primatiale de tous ses questionnements, que plusieurs «disciples» vont redéployer par ailleurs. Pierre Pelletier confirme le contenu culturel véhiculé par les trajectoires de mobilité. Gilles Lavigne explore la valorisation positionnelle opérée par la rente. Guy Mercier approfondit la dimension politique de la règle de propriété. Pierre

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

Laplante et Claude Pouliot veillent à la géomorphologie qualitative, que Marie-Hélène Provençal et Jean Poirier appliquent à la recherche en archéologie. Gérard Beaudet porte Montréal à bout de bras. Yves Melançon s'attaque à la morphogenèse de Québec. Lorraine Guay poursuit son épopée des îles du Saint-Laurent. Serge Gagnon renouvelle la géographie du tourisme. J'en oublie sûrement. Gilles a mis en route une bonne cinquantaine de carrières professionnelles. La décennie 1990 e~t parsemée de publications remarquables et remarquées: en 1991 les Etudes de géographie structurale; en 1992 le numéro spécial des Cahiers de Géographie du Québec consacré à la géographie humaine structurale; en 1994 l'article sur l'étalement urbain de Québec; en 1998 un autre numéro spécial des Cahiers sur la modélisation dynamique en géographie humaine. Ces travaux, pour beaucoup effectués avec des collaborateurs, sont salués comme étant désormais incontournables par l'Encyclopédie de Géographie et les Annales de Géographie. Jean Petitot, Jean-Bernard Racine et d'autres ont reconnu «1'œuvre supérieure» de Gilles, «l'un des tout premiers géographes actuels, l'un des maîtres incontestés des approches morphogénétiques et structurales». Sur les traces du grand-père bâtisseur de «petite patrie», Gilles nous entretient, dans cet ouvrage-somme, du Québec que nous produisons et qui nous façonne. Notre liberté s'investit dans ce Québec qui nous en prive! Comment échapper au piège, si ce n'est en comprenant que nous édifions collectivement la forme d'établissement qui nous manipule un à un ? Gilles fait apparaître la nécessité de comprendre cette dynamique interne qui nous traque jusque dans l'isoloir. Il nous fait partager, chemin faisant, l'intime conviction qui le tenaille, à savoir que la théorie géographique structurale sera essentielle à la prise démocratique de nos établissements frappés de plein fouet par la mondialisation. Les approches marxistes et libérales des «cloisonnements du monde» sont résolument insuffisantes. Il faut une nouvelle objectivité!
Jean Décarie

Pourtant, la survivance, ce n'est pas seulement ce cours monotone de l'existence. Il est inévitable qu'elle soit animée par le besoin d'un dépassement, fût-il une diversion.

Comment survivre sans déborder l'inertie du présent vers l'avenir, sans appeler l'utopie? Comment survivre sans

évoquer le passé, puisqu'une nation qui est avant tout une culture se ramène à un héritage? Ce double recours à

l'espérance et à la mémoire est une justification. C'est aussi une garantie de durée. Car il en résultera, par le pouvoir de l'écriture, l'édification d'une référence qui rendra un peuple
présent à l' histoire. Fernand Dumont

Introduction
Le Québec est la plus vaste des dix provinces du Canada. Son territoire couvre une superficie d'environ 1 500 000 km2, presque trois fois la France. Quelque 7 000 000 de personnes seulement occupent cette immense étendue, au demeurant bien pourvue en ressources fauniques, forestières, minérales, énergétiques. La population locale est à 80% ~rancophone, minoritaire au sein du Canada anglophone et voisine des Etats-Unis d'Amérique où plus de 200 000 000 de personnes parlent anglais. Il n'y a pas si longtemps, c'était par la religion que le Québec se démarquait de son entourage. Le gouvernement Duplessis des années 1950 se targuait d'être «le seul catholique en Amérique du Nord». L'étendue du Québec habité est passablement réduite par rapport à celle du territoire attribué à la province. En vrac, cette étendue comprend: les basses terres de la vallée moyenne du Saint-Laurent où logent les grandes villes de Montréal et de Québec; les cuvettes du Saguenay (Chicoutimi, lac Saint-Jean); les hautes plaines du Témiscamingue et de l'Abitibi; les corridors de la Beauce et de la Mauricie; les collines des Cantons de l'Est et des Laurentides; les vallées affluentes de l'Outaouais (Gatineau, Lièvre, Rouge); les confins de la Côte-Nord, de la Gaspésie et des îles de la Madeleine. Le tout correspond à environ le tiers du territoire provincial en sa partie sud. Des habitats aborigènes, des exploitations forestières et minières ainsi que des installations hydroélectriques se partagent le reste (fig. 0.1). L'objectif de caractériser le territoire du Québec peut-il s'en remettre à l'observation des singularités naturelles et culturelles qui s' y manifestent? Certains aspects du cadre naturel doivent être signalés. Du point de vue du relief, des plates-formes de hautes terres prennent à peu près toute la place. Légèrement gauchie, la plate-forme du «bouclier canadien» atteint des altitudes de l'ordre de 1 000 m vers le Labrador au Nord-Est et de 400 m vers l'Ontario au Sud-Ouest. Recoupant des formations d'ancienne consolidation précambrienne (> 550 millions d'ans), ce «bouclier» articule un compartimentage de rifts et de massifs dans le Sud. Orienté NE-SW, le rift du Saint-Laurent fluvial et estuarien localise en gros le Québec méridional densément peuplé. En direction amont (Ontario), ce grand rift se décompose en trois bassins oblongs, d'échelle régionale (circa 30 000 km2), orientés est-ouest et disposés en échelons. Le bassin d'Ottawa, drainé par le cours inférieur de la rivière Outaouais, est le plus oriental. Séparés par la ,cuesta de Niag,!ra, les deux autres bassins sont submergés par les lacs Erié et Ontario. A l'emplacement du lac Saint-Pierre, le rift laurentien croise le rift de l' Hudson-Mauricie,

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

orienté nord-sud et canalisant, outre les affluents du Saint-Maurice et du Richelieu, les lointaines rivières Péribonka au Nord et Hudson au Sud, ainsi que les lacs Saint-Jean et Champlain. Le rift du Saguenay décrit un arc WNW-SEe Il inscrit l'appareil fluvial du même nom et localise, à la croisée du rift de la Mauricie, la cuvette du lac Saint-Jean. Il se montre aussi du côté sud de l'estuaire, où il est submergé par le lac de Témiscouata.

Figure 0.1 : La marge d'écoumène: repères

Très inégalement sédimentés, les rifts modulent l'inflexion du bouclier au contact du système appalachien de la façade atlantique sudest. Ils compartimentent la surface solide en types de relief permettant des repérages commodes. Par exemple, les rifts du Saint-Laurent, de la Mauricie et du Saguenay informent le massif en triangle du Parc des Laurentides. En direction de la frontière méridionale, les hautes terres appalachiennes, qui tranchent surtout des formations schisteuses plissées d'âge paléozoïque (550-240 millions d'ans), s'enflent de chaînons (Sutton) et de massifs, dont les Chic Choc de la Gaspésie qui portent le point culminant de la province: le mont Jacques-Cartier atteint 1 400 mètres. Ramené à l'ampleur lourde de ses profils d'horizon, le paysage québécois évoque la Scandinavie. Le fjord du Saguenay se distingue toutefois des fjords norvégiens (et des autres) en permettant la communication entre son niveau de base et des cuvettes vastement ouvertes dans l'arrière-pays. Il n'est pas en cul-de-sac en contrebas de cirques de

Introduction

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montagnes. Les hauts versants de la côte de Charlevoix, comme ceux de la Gaspésie, tombent sur des rivages estuariens qu'on dirait tracés sur une table à dessin. Les couloirs en amphithéâtre de Baie-Saint-Paul et de la Malbaie, surveillés par les pitons en sentinelles des Éboulements, ont inspiré l'hypothèse fantastique qu'ils seraient les vestiges d'un très ancien cratère météoritique. Le bourg fortifié du Vieux-Québec couronne l'un des plus beaux sites urbains qui soit. Partageant un vaste archipel et les massifs de la Montérégie, le site de Montréal fait rêver les aménageurs. Le Saint-Laurent est l'un des grands fleuves de la planète (3 700 km; 10 000 m3/sec aux rapides de Lachine). Mais c'est aussi un estuaire en aval de Québec (les marées se font sentir jusqu'aux Trois-Rivières), un fjord remodelé par l'érosion littorale glacielle en face du cap aux Diamants, plusieurs lacs-tronçons, des îles de toutes tailles et de toutes sortes, enfin les Grands Lacs dont le Québec subit quotidiennement l'influence même s'il n'en est pas riverain. Les cours d'eau, y compris le fleuve, décrivent des profils longitudinaux en marches d'escalier là où ils drainent des plates-formes. Ils profilent des biefs ici et là gonflés de lacs ou flanqués de marais et entre lesquels dévalent des eaux vives, des rapides, des chutes. Un climat à nul autre pareil? Il faut chercher du côté de Hokkaido, dans le Japon nord, pour trouver des paramètres climatiques proches de ceux des basses terres du Saint-Laurent. A peu de choses près, les climats de Moscou et de Montréal s'équivalent. La continentalité des moyennes latitudes est marquée. La fourchette des températur~s extrêmes peut contenir jusqu'à 80°C: - 40 l'hiver et + 40 l'été. A ces contrastes thermiques se conjoignent les brises humides d'été provenant du Sud-Est américain et le Nordet soufflant depuis le Labrador pendant le reste de l'année. Les quatre saisons sont bien personnalisées, même si le printemps fait la grève de temps à autre. Les ardeurs de l'été manquent rarement à l'appel et l'automne est un autre été, «indien» celui-là, bariolé, exubérant. Il est difficile de présenter les composantes du paysage naturel québécois sans considérer en même temps les significations dont elles sont investies. Ainsi d'un hiver parfois sibérien mais qui évoque moins la pénitence que la fête. La forêt fascine, comme dans le roman de Louis Hémon, peut-être parce qu'elle est traversée d'un sens qui en a inspiré l'écriture. L'érable des basses terres du Saint-Laurent est un don de la nature et de la culture aborigène, qui fournit de l'eau parfumée, des occasions de réjouissances annuelles et l'emblème rouge de l'unifolié canadien. La faune est tout autant pénétrée de représentations symboliques, qu'il s'agisse du castor, de l'orignal, de la truite des lacs, du saumon de la Côte-Nord. La part québécoise de l'écoumène ne procède pas de la nature locale. Elle s'appuie sur un cadre naturel cependant «imprégné» de significations particulières. Le relief, les eaux courantes, le climat, la flore, la faune, ces éléments ne font pas le Québec, ils sont «traversés» par lui. Faudrait-il par déduction rapporter le Québec aux gens qui l'habitent? Les «gens du pays» investiraient-ils de significations bien à eux les éléments naturels, y compris ces micro-instruments de torture que sont les

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

moustiques de printemps? À moins qu'ils construiraient leur identité collective à partir de ces éléments extérieurs, grâce à des transformations culturelles qui dès lors prennent le devant de la scène. De ce point de vue, les grandes installations hydroélectriques de la Manicouagan, de la baie James et d'ailleurs, pourraient s'imposer comme étant les témoins privilégiés de la différence québécoise. Ces équipements sont passés près de harnacher tout ce qu'il y a d'énergie dans l'hinterland. Les pylônes sont partout. Il est devenu presque impossible d'observer l'horizon où que ce soit au Québec, sans que la vue ne tombe sur l'un ou l'autre de ces piquets éraillés. Mais les barrages et les pylônes ne sont pas seuls à briser le paysage culturel. Des ponts gigantesques enjambent le Saint-Laurent. Des autoroutes sont larges comme des pistes d'envol et des aéroports sont gros comme des villes. Les gratte-ciel de Montréal profilent une «palissade», qui toutefois laisse des trous dans le voisinage. Les monuments se font discrets, sauf en quelques sites privilégiés où, pourrait-on dire, ils essaient de rattraper le temps perdu. Le Stade Olympique a autant crispé son voisinage manufacturier qu'il a stimulé le Jardin Botanique d'en face. Les aménagements spectaculaires ne font surtout pas oublier l'étonnant saupoudrage des maisons artisanes, allant du triplex montréalais au bungalow californien en passant par la maison du colon. L'omniprésence de l'artisanat est assurément révélatrice de la différence québécoise. En dépit d'une modernisation qui l'a nié et grâce à une vague conservatrice qui vient de le valoriser en proportion, le patrimoine artisan trame un irremplaçable décor. L'immense village du Montréal de base a été comme «tricoté» à la main. Ce village millionnaire et peu conscient de ses charmes polarise des manières de bâtir qui s'étendent à tout le pays. Les faubourgs et quartiers artisans de Québec se fondent dans des rangées d'œuvres d'art, dont l'interminable côte du Bas-duFleuve, la route Royale de la côte de Beaupré, le «tour de l'île» chanté par Félix Leclerc. Ce paysage fragile, vulnérable, innocent, a résisté comme par magie à l'agressivité des bulldozers nomades de la décennie 1960.

Le concept de forme d'établissement
Le Québec est-il une objectivité distincte des faits et des événements qui s'y déroulent? La question réclame une certaine réflexion. Il ne suffit plus d'apparenter le Québec à un territoire que caractérisent certains traits naturels et culturels. Il convient plutôt de rapporter les singularités québécoises à l'unité synthétique d'une objectivité qui fait sens. Nous proposons, dans cette perspective, le recours à la théorie géographique structurale de la forme urbaine. Le Québec est autre chose qu'un produit social. Il est une forme non réductible aux actions subjectives qui pourtant façonnent sa géographie et son histoire. Cette hypothèse générale n'induit pas la recherche d'une cause finale ou d'une sorte de prédestination en attente d'accomplissement. Bien au contraire, elle oblige à mettre en doute l'idée préconçue selon laquelle les acteurs sociaux décident du sens de leurs

Introduction

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positions. Ces acteurs, les sujets individuels et collectifs, ce qu'on appelle «les gens», sont moralement responsables des gestes qu'ils posent dans un espace-temps particulier. Soit! Mais «leur» réalité positionnelle serait pour sa part présupposée, indécidable. Elle classerait des conditions de possibilité dont les pratiques sociales ne sauraient se déprendre. Nous allons utiliser le concept de forme d'établissement pour désigner cette réalité abstraite, profonde et qui organise les choses à la surface du territoire considéré. À ce propos, Gaëtan Desmarais écrit: «[...] s'il y a bien des sociétés sans écriture [...], il n' y a pas de société sans forme d'établissement» (1992: 193). L'établissement -la contrée, le pays, une organisation régionale spécifique - correspond à une structure objective et distincte des personnes, des faits et des événements qui lui sont exclusifs. Le Québec serait une telle forme d'établissement constituant une objectivité signifiante et sous-jacente à ce qui s'y passe. En quoi consiste cette forme? Elle est une structure de positions engendrées par des trajectoires. Qui que nous soyons en un milieu donné, nous pouvons être assuré au minimum d'une chose: la position que nous occupons est terminative par rapport à une trajectoire que nous avons dû suivre pour l'atteindre. Récapitulons brièvement les conséquences de cette contrainte spatiale, au reste explicitée par Guy Mercier dans un article rédigé avec notre collaboration et paru dans Diogène en 1994. Règle générale, personne ne demeure là où il était à sa naissance. Si, exceptionnellement, quelqu'un demeure toute sa vie au même endroit, il faut à un moment donné que le droit d'y résider lui ait été consenti par le Tiers étatique au nom d'un autre: un parent jadis propriétaire des lieux par exemple. Quiconque occupe une position a dû parcourir une trajectoire afin de s'y trouver. Cette trajectoire ne correspond pas au seul déplacement physique qu'il faut habituellement accomplir pour la réaliser. Elle correspond, plus fondamentalement, à un changement de position politiquement qualifiable. Qu'il y ait déplacement physique ou non, la position terminative est soumise au droit d'y être à présent, lequel convertit une interdiction d'y avoir été. au passé. Chaque individu, chaque chose, occupe ainsi une position dynamique dans un espace donné - ici le Québec - et cette position doit être approchée indépendamment des corps qui y prennent place. Si un acteur contrôle son mouvement vers une position, sa trajectoire est «endorégulée». Si à l'inverse il se dirige vers une position sous la contrainte, sa trajectoire est «exorégulée». Corrélativement, l'endorégulation surdétermine l' exorégulation. L'acteur qui contrôle sa trajectoire vers une position se trouve à exoréguler celles des autres qui doivent simultanément renoncer à la prise de cette position. Puisqu'elles se déterminent réciproquement, les trajectoires conduisent aux positions d'un espace géographique intrinsèquement structural. Les positions composent une structure comparable à un «sol» auquel nul ne peut se soustraire, comme disait jadis Friedrich Ratzel : un «sol de relations» interdites et permises, selon une expression qu'utilise Christopher Crocker à propos d'habitats aborigènes.

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

La forme d'établissement préexiste à l'institution des subjectivités individuelles et collectives. Les acteurs ne sont pas complètement autonomes par rapport à cette objectivité. Ils sont incapables de se comporter tels des individus réalisés à l'insu de la forme d'établissement où ils se trouvent, comme s'ils pouvaient entièrement décider de la facture de celle-ci et de la signification à lui accorder. Les sujets, les individus, les acteurs sociaux, les gens, sont institués politiquement parce qu'à cette fin ils s'engagent dans des trajectoires qui engendrent la structure spatiale où ils sont positionnés. Ce que nous allons appeler «l'ordre politique», dans les prochaines pages, ne se ramène pas à l'exercice pratique du pouvoir. L'ordre politique imparti à la forme d'établissement n'est pas subjectif et pratique mais objectif et théorique. Cet ordre ne recouvre pas les concertations stratégiques avec autrui afin de satisfaire des ambitions personnelles. Il qualifie le contrôle des trajectoires, les positions engendrées par les trajectoires et l'espace géographique que composent les positions. Bref, l'ordre politique qualifie la structure des positions médiatisant les actions subjectives sur le monde. Il ne faudra jamais perdre de vue cette distinction entre le politique objectif qui, intrinsèque à la forme d'établissement, se trouve à manipuler la politique subjective des acteurs qui essaient de tirer parti des positions. Dans l'éclairage de ces mises au point préliminaires, l'espace géographique du Québec va représenter davantage que le territoire attribué à la province par le Canada. Cet espace est relativement indépendant des frontières qui bornent le territoire provincial. Celles-ci contribuent à rendre la chose publique administrable, sans pour autant correspondre à la contrainte de l'espace où se manifestent les caractères du pays. Pour les fins d'un contrôle juridico-administratif de l'immigration, de la fiscalité, de l'éducation, de la langue officielle, de telles frontières administratives se surajoutent ainsi, sans leur correspondre exactement, aux discontinuités d'un espace géographique préexistant et porteur de différence qualitative. Le présent ouvrage se donne pour objectif de comprendre le Québec en tant que forme d'établissement. Il ne prétend pas recenser les phénomènes qui s'y présentent. Il essaie de produire l'éclairage que leur confère la propriété de s'y rapporter. Pour la commodité de l'exposé, nous récapitulons brièvement, en encadré ci-contre, les propositions du parcours structural de l'établissement humain, telles qu'élaborées par Gaëtan Desmarais à partir des prémisses de la théorie de la forme urbaine. Les dimensions géographique structurale (proposition 4) et politique (propositions 3 et 2) seront considérées en priorité. Un modèle d'espace hétérogène sera proposé en vue de rendre compte de la réalité géographique abstraite. En vertu de ce modèle, l'étendue géographique d'un établissement, sans bord externe, est structurée de l'intérieur par des discontinuités qualitatives. De nombreuses applications de cette définition vont nous la rendre familière, de sorte que, pour l'instant, nous allons nous en tenir à la figuration que voici. Supposons que nous tracions sur

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une feuille une ligne entourant une surface. Notre modèle va aussitôt nous demander de comparer à l'établissement simulé, non pas la surface contenue qui serait alors détachée d'un substrat homogène, mais bien l'étendue entourant la limite de cette surface. La surface contenue sera dès lors apparentée à un vacuum structurant un espace hétérogène, puisque la discontinuité première opposera un intérieur, où il est interdit de s'établir, à un extérieur où la résidence est permise à certaines conditions.

Le PARCOURS STRUCTURAL de l'ÉTABLISSEMENT HUMAIN
(théorie de la forme urbaine)

7 Les activités économiques, «à toutes fins utiles», rentabilisent [...]

6
[...] des formes concrètes d'occupation dont la performance pratique permet de racheter [...] 5 [...] la rente foncière,
destinée à valoriser [...] géographique, 4 de l'espace des positions [...]

[...] les formes abstraites

[...] engendrées
significatives

3 par des trajectoires du contrôle politique de la mobilité 2 [...] par l'appropriation, qui actualise [...]

[...]

1
[...] des valeurs anthropologiques
profondes.

Nous nous garderons d'offrir des descriptions exhaustives des activités économiques associées aux occupations concrètes de l'espace géographique ainsi qu'aux valorisations foncières des positions appartenant à cet espace (propositions 7, 6 et 5). La diversité empirique est telle, à ce niveau de surface, qu'elle exige des échantillonnages spécialisés auxquels une étude d'organisation régionale ne peut pas prétendre. Nous

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

allons tenir compte de trends ayant affecté les rentes auxiliaires du système seigneurial et du mode de production capitaliste. Nous évoquerons des comportements de staples dans la longue durée, mais sans pour autant procéder à des bilans rétrospectifs détaillés. En ce qui concerne la dimension anthropologique profonde (proposition 1), nous allons explorer la mythologie utopienne. Il ne s'agira pas, cependant, de prouver l'efficace de cette mythologie ou des mythes qui la décomposent (de la survivance, de l'enracinement, de la souveraineté, etc.). Il sera plutôt question de montrer que ces représentations collectives d'un destin particulier ont besoin de la structure des positions pour être communicables. La problématique et l'argument de cet ouvrage devraient donc permettre l'acquisition de certitudes raisonnables aux niveaux de la structure géographique abstraite et de l'instance politique seulement. La partie traitant du cadre naturel pourra paraître rébarbative. D'abord, elle condense en quelques pages une réflexion sur la géographie physique au reste étalée sur plus de trente ans. Ensuite, elle abonde en références qui datent, étant donné sa fidélité à une tradition en études régionales que les spécialistes ont massivement délaissée au cours des années 1970. Enfin, les données relatives au cadre naturel ne seront nulle part utilisées dans l'optique d'une explication des rapports entre les acteurs et l'environnement. Le rapide retour sur la géographie physique a pourtant sa place. Comme annoncé, le parcours structural de l'établissement se réclame du modèle d'espace hétérogène à peine défini plus haut et qu'il conviendra de développer au fil de l'argument. Nous devons néanmoins préciser que ce modèle fut d'abord proposé en géomorphologie, la branche de la géographie physique consacrée à l'étude des formes de la surface de la terre en milieu solide. Ce qui justifie, malgré les inconvénients signalés, que la première partie de cet ouvrage porte sur le cadre naturel. Pour ce qui est du rapport homme-environnement, il est réductionniste mais la critique de cet aspect ne justifie pas l'escamotage du problème posé. Certes, la définition politique de l'établissement spécifie que des interdictions médiatisent les rapports culturels à la nature, comme si les environnements naturels étaient tenus à distance des actions humaines. Mais, on vient de le signaler, le modèle d'espace hétérogène auquel renvoie désormais cette définition s'est appliqué en priorité à des observations de phénomènes dans la nature. L'espace hétérogène de la géographie humaine est engendré politiquement mais sa réalité topologique est naturelle. La reconnaissance de la dimension politique de l'établissement culturel n'est donc pas incompatible avec une théorie de formes naturelles. La nature continue d'être présente dans l'établissement politiquement engendré. Sauf qu'elle n'y est plus seulement transformée mais aussi, ou plutôt, «représentée».

Partie I

LE CADRE NA TUREL

Chapitre 1

Les types de relief
La marge néritique du Canada oriental
Les grands traits de la retombée orientale du territoire canadien présentent une imbrication de plateaux dénivelés de 500 à 1 000 m au-dessus de couloirs et de bassins submergés. Du Nord vers le Sud (fig. 1.1) :

.

.

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au-delà de la latitude 52°, la vaste haute terre en lutrin du Labrador atteint plus de 1 500 m dans le Tomgat, d'où elle s'incline doucement vers le Sud-Ouest. Elle se termine abruptement, en bordure de l'Atlantique, par une côte entaillée de fjords ; entre les latitudes 46° et 52°, l'île de Terre-Neuve est massive et flanquée de barres NNE-SSW aux extrémités. Les sommets tabulaires du Long Range atteignent des altitudes de plus de 1 000 m au Nord-Ouest; ~ntre les latitudes 44° et 46°, la presqu'île de la NouvelleEcosse et l'île du Cap-Breton s'orientent ENE-WSW. La cuesta d'Annapolis rompt la monotonie du relief de la péninsule. Les bords en dents de scie du Cap-Breton recoupent vigoureusement un interfluve tabulaire d'altitude modeste (I 500 m).

Les données de la superficie de Terre-Neuve (circa 100 000 km2), comme de sa double morphométrie massive au centre et linéaire aux extrémités, valent pour les trois aires de la plate-forme néritique :

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.

au Sud-Est, les Grands Bancs portent une vaste mer en continuité avec l'océan, le rebord submergé de la plate-forme continentale ne laissant apparaître aucun signe de la démarcation en surface; vers l'intérieur, le golfe du Saint-Laurent se déploie en amont des détroits de Belle-Isle au Nord-Est et de Cabot au Sud-Est. Les îles de la Madeleine au centre sont linéaires (NNE-SSW) mais le pourtour du bassin est circulaire. Ce que souligne, en ~ection méridionale, la grande île hospitalière du PrinceEdouard; en direction sud, de part et d'autre de la Nouvelle-Écosse, la marge néritique est linéaire tant vers l'intérieur (baie de Fundy) que vers le large où elle laisse émerger l'île de Sable.

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

Figure 1.1 : Le domaine marin

Dans les confins nord-ouest du golfe, la baie des Chaleurs et l'estuaire du Saint-Laurent informent respectivement: le plateau péninsulaire de la Gaspésie, échancré en son extrémité par la baie de Gaspé; l'île d'Anticosti, un relief monoclinal apparemment simple, aplati. La barre des Chic Choc charpente la plate-forme gaspésienne, gauchie du Nord au Sud. Ce profil tabulaire, bien que perché à des altitudes supérieures à 1 000 m, est aussi intact que ceux du Cap-Breton et même d'Anticosti. Grossièrement orientés est-ouest, les reliefs de l'embouchure du Saint-Laurent présentent des extensions de l'ordre de la centaine de

Les types de relief

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kilomètres. L'estuaire décrit comme deux courbes asymptotes, longues de 300 km, d'orientation NE-SW et bien enfoncées dans le continent. L'entrée du fjord du Saguenay interrompt la rive nord à peu près à michemin entre la dilatation du golfe à la pointe des Monts et la tête de l'estuaire à Québec. Le site de Tadoussac ponctue l'éperon nord-est informé par cette confluence. De Québec vers l'amont, jusqu'au site des Trois-Rivières, le SaintLaurent se comporte tel un fleuve-estuaire. La section mouillée est celle d'un grand fleuve mais la dynamique d'écoulement est celle d'un estuaire animé de marées. Le détroit de Québec est escorté de falaises insularisant les lambeaux d'un plancher rocheux relevé de 70 à 80 m audessus du plan d'eau. Deux accidents de forme s'individualisent dans ce contexte: l'île d'Orléans (I 30 x 8 km) et la colline de Québec, plus petite (I 10 x 1 km) mais portant vers le Nord-Est un promontoire en proue de vaisseau. Ce cap aux Diamants contribue à doter Québec de «l'un des plus beaux sites urbains du monde». Le rocher de la Citadelle y domine le fleuve en direct d'une hauteur de 100 m. Les falaises n'escortent pas que la section étroite du Saint-Laurent en face de Québec. Elles découpent des ressauts d'interfluves qui descendent insensiblement en directions opposées. Vers l'aval, les interfluves se transforment graduellement en basses terres riveraines (Montmagny). Des falaises littorales de moins en moins hautes agrémentent les 70 km du cours estuarien dans cette direction, en même temps que le plan d'eau se dilate au point de devenir un bras de mer à fortes marées d'équinoxe (I 1 m). L'île d'Orléans occupe ce secteur: des falaises la cernent presque complètement. Vers l'amont, les interfluves se fondent dans les terrasses des Trois-Rivières, à plus de 120 km, juste au-dessus de la plaine alluviale du lac Saint-Pierre. La section mouillée garde une largeur de trois kilomètres en moyenne de ce côté; elle en atteint cinq en face de Portneuf. Des falaises soulignent ce fort gabarit, notamment à la pointe Platon où le Domaine Joly contemple un coude à 90° du fleuve géant.

Les plates-formes

intracontinentales

de l'Amérique

du Nord

Si l'on observe en plan le pourtour de l'Amérique du Nord, on s'aperçoit que la mosaïque des plates-formes à l'embouchure du Saint-Laurent décrit l'avancée la plus orientale du continent. La marge néritique au large de Terre-Neuve touche la longitude 50° ouest, le méridien des bouches de l'Amazone et du Groënland. Cette avancée réalise le recoupement de rebords participant d'un réseau de transitions géométrisées, dont la plus spectaculaire dessine le littoral nord du golfe du SaintLaurent. OrienAtéest-ouest, ce littoral est rectiligne sur une longueur de 400 km (Sept-Iles-Natashquan). Mais l'orientation NE-SW domine. Elle caractérise en gros l'ensemble du système appalachien de la façade atlantique américaine, les basses terres du Saint-Laurent et, plus au Nord, le lac Mistassini dans l'hinterland le plus reculé du territoire provincial, ainsi que l'échancrure de Goose Bay au Labrador.

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

Figure 1.2 : Les types de relief

Les plates-formes se composent de hautes et basses terres, que l'on a coutume d'associer à des formations géologiques de socle pour les

Les types de relief

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premières et de couverture sédimentaire pour les secondes1. Par exemple, si nous restons aux alentours de la marge néritique, les hautes terres de la Côte- Nord tronquent des formations cristallines d'ancienne consolidation précambrienne. L'île de Terre-Neuve taille presque exclusivement des formations de socle paléozoïque. En revanche, les basses terres submergées du golfe du Saint-Laurent s'appuient sur la couverture sédimentaire paléozoïque, dont les grès et conglomérats rougeâtres affleurent presque partout dans l'île du Prince-Édouard, autour de la baie des Chaleurs et jusqu'au mont Sainte-Anne à Percé, ainsi que sous plusieurs glacis des îles de la Madeleine. Des sédiments calcaires portent la massive Anticosti aussi bien que la dentelle de Mingan. Le système des plates-formes en socle précambrien, depuis le Labrador jusqu'aux Grands Lacs en passant par les Laurentides, correspond à la partie sud du bouclier canadien. En avant-poste des Laurentides à la longitude de Montréal, les massifs locaux/d'Oka et de Rigaud, ainsi que le massif régional des Adirondacks de l'Etat de New York, taillent également des formations précambriennes. Vers l'Ouest (fig. 1.2), le bouclier jouxte les hautes plaines axiales du continent, au contact desquelles il loge les vastes lacs de Winnipeg au Manitoba, des Esclaves et de l'Ours dans les Territoires du Nord-Ouest. Direction nord, le bouclier s'émiette dans le labyrinthe de l'archipel arctique. La notion de «bouclier» évoque, d'une part, la morphométrie de l'ensemble des plates-formes en socle précambrien qui, autour du bassin sédimentaire de la baie d' Hudson, décrivent une couronne d'allure ovoïde et dont les rayons s'évaluent en plusieurs centaines de km. D'autre part, elle fait penser à la courbure atténuée des profils d'horizon qui, à partir du bassin central, se relèvent graduellement en direction des bordures . Nous reconnaissons les traits de l'arme traditionnelle destinée à la défense contre les projectiles, laquelle est plate, de contour ovoïde et légèrement concave. En sa partie sud-est, le bouclier se complique d'une mosaïque de massifs et de cuvettes. Quatre groupes de hautes collines configurent : les monts Valin et les hauteurs du Parc des Laurentides de part et d'autre du Saguenay; les secteurs du mont Tremblant et du Parc Algonquin de part et d'autre du cours inférieur de l'Outaouais. Les massifs et les cuvettes font penser aux touches interagissantes d'un clavier. Ainsi des couloirs Gatineau, Lièvre et Rouge, en contrebas des reliefs gibbeux du Parc du Mont- Tremblant; comme des cuvettes du lac Saint-Jean et de Chicoutimi qui, avec les massifs de Valin et du Parc des Laurentides, composent une mosaïque en boîte à œufs. En ensellement par rapport aux massifs et en surélévation par rapport aux cuvettes, les seuils régionaux sont entaillés de vallées en auges (sections moyennes du Saguenay et de la Mauricie). La profonde vallée Jacques-Cartier entaille la partie sud du massif du Parc des Laurentides à proximité de Québec. Elle s'aligne sur la cuvette de Chicoutimi.

1

Pour une description sommaire et satisfaisante des formations géologiques, cf Cailleux 1969. À propos des intrusions montérégiennes (infra), cf. Adams 1914 : 33; Clark 1952; Larochelle 1962.

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

Le système appalachien, proche du bouclier dans le secteur du moyen estuaire, porte les hautes terres de la Gaspésie, du Bas-du-Fleuve, de la Beauce et des Cantons de l'Est où se résorbent les chaînons de la Nouvelle-Angleterre. Autant le bouclier est canadien, avec son avant-poste américain des Adirondacks, autant le système appalachien est américain (états-uni en), malgré une présence ne passant pas inaperçue en territoire canadien. Il se distingue du bouclier par sa morphométrie linéaire et ses formations géologiques largement géosynclinales, d'âge paléozoïque. Entre les hauteurs du bouclier et des Appalaches, les Grands Lacs alimentent le drainage laurentien tout en étant retenus par des contrepentes intégrées aux plaines intérieures. Portées par des formations sédimentaires représentatives de toutes les ères géologiques, ces plaines profilent une synéclise (une vaste ondulation creuse) soulignée par le réseau fluvial Mississippi-Ohio-Missouri, qui accumule un gros delta dans le golfe du Mexique au Sud (>10 000 km2). Côté nord-ouest, le réseau fluvial Mackenzie draine un axe synéclise secondaire, oblique par rapport à celui du Mississippi qui alors dédouble, vers le Sud, la synéclise principale du bassin de la baie d'Hudson. Le réseau Mackenzie conduit à la mer arctique de Beaufort, où il accumule aussi un important delta. En direction est, les plaines inJérieures se resserrent en entonnoir de part et d'autre des Grands Lacs Erié et Ontario, pour finalement dessiner les basses terres laurentiennes orientées NE-SW. Les interfluves des Grands Lacs sont entrecoupés de fronts de cuesta2. La cuesta de Niagara, qui atteint une dénivellation de 50 m sous la chute du même nom, charpente l'île Manitoulin ainsi que les presqu'îles des lacs Huron et Michigan. En pendage amont par rapport à un dispositif de couches sédimentaires monoclinales plongeant vers l'intérieur continental, les fronts de cuesta dénotent qu'une érosion est responsable du façonnement de la surface solide «en général». Ils témoignent de la résistance de certaines strates à l'encontre de l'aplanissement. Ces cuestas font penser aux saillies asymétriques des fibres coriaces d'une pièce de bois imparfaitement planée. L'érosion qui a dégagé ces cuestas étant fonction d'un drainage «conséquent», celui-ci était mississippien et non pas laurentien. À l'ouest des synéclises Mississippi et Mackenzie, le profil d'horizon gauchi porte de hautes plai1)es jusqu'à des altitudes supérieures à 1 000 m aux pieds des Rocheuses. A la différence des basses terres des Grands Lacs où les cuestas sont en pendages amont, les plaines de l'Ouest présentent des corniches en pendages à l'horizontale. Le long du 4ge parallèle, ces corniches découpent l'ensemble topographique en vastes
2 Concernant la description et la genèse des reliefs monoclinaux composés de cuestas alternant avec des revers, cf Strahler & Strahler 1992 : 365-369; Hunt 1974 : 305-370; Laplante et al. 1984 : 183188. La cuesta de Niagara est prototypique mais elle n'est pas unique. Il y en a d'autres dans la plate-forme sédimentaire au sud des Grands Lacs (vers Cincinnati). Des reliefs monoclinaux caractérisent aussi les plates-formes côtières (littoral centre-est de la baie d'Hudson, Anticosti, Mingan, Fundy, New Jersey, sud-ouest du système appalachien en Alabama). Quelques fronts de cuesta accidentent les basses terres laurentiennes. Mais le phénomène est exceptionnel dans ce contexte de rift. Les édifices parlementaires d'Ottawa reposent sur un revers de cuesta.

Les types de relief

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paliers donnant prise aux canyons spectaculaires du réseau fluvial Saskatchewan. Entre les sources du Mackenzie et du Mississippi-Missouri, les grandes rivières de ce réseau alimentent les lacs manitobains qui se déversent, par le fleuve Nelson, dans la baie d'Hudson.

Les rapports géologiques

entre les types de relief et les formations

Les basses terres du Saint-Laurent s'appuient en grande partie sur une couverture sédimentaire d'âge paléozoïque. Mais leurs limites ne concordent pas exactement avec les contacts géologiques répartissant cette couverture et les formations cristallines. Les sédiments consolidés portent le plancher des basses terres d'Ottawa, de Montréal et des Trois-Rivières. À Québec, cependant, ce plancher tranche des plis appalachiens à lithologie complexe (Saint-Julien 1968). Les schistes de la rive sud de Montréal présentent des faciès géosynclinaux à Saint-Hyacinthe, là où les traits de la basse plaine alluviale sont parfaitement as..complis. La surélévation transversale de Frontenac, qui porte les Mille-lIes à la sortie du lac Ontario, est en socle précambrien. Ces quelques observations justifient de ne pas subordonner les types de relief aux formations géologiques. Des sections de basses terres sont en socle et des sections de hautes terres - la flexion nord des Adirondacks entre autres - sont en couverture sédimentaire. La correspondance entre les contours géomorphologiques et les transitions géologiques est donc loin d'être parfaite. Il n'en demeure pas moins que la répartition des affleurements indique une connexion probable entre le comportement des formations géologiques et la genèse des types de relief. Les terrains sédimentaires sont nettement plus présents dans les basses terres laurentiennes que dans les hautes terres avoisinantes. Nous avons noté leur présence autour du golfe du Saint-Laurent. Nous les retrouvons en plus au lac Champlain, dans le couloir en hémicycle de Charlevoix (Baie Saint-Paul-La Malbaie), ainsi que dans les cuvettes du lac Saint-Jean et de Chicoutimi. Il est possible d'apparenter les basses terres du Québec méridional à autant de couloirs d'affaissement tectonique - des rifts - qui auraient protégé des gisements de formations sédimentaires entre des môles cristallins. À Montréal, le massif du mont Royal, d'une superficie d'un km2 environ, tronque une cheminée de roches intrusives qui dateraient du Crétacé (Larochelle 1962 : 40-41). D'une altitude de 220 m, ce massif est le premier à l' oue~t d'une guirlande qui s'étend jusqu'aux limites des Cantons de l'Est. A 300 km de Montréal, le mont Mégantic est sensiblement plus vaste et atteint une altitude supérieure à 900 m (Clément & Pelletier 1980). Entre les deux, la guirlande distribue six massifs et une colline isolée - Saint-Bruno, Saint-Hilaire, Rougemont, Yamaska, Shefford, Brome, Johnson - dont les altitudes montent d'Ouest en Est. Le massif estrien d'Orford s'inscrit dans l'alignement mais l'intrusion porteuse serait d'âge paléozoïque (Cooke 1956). Aussi, les altitudes de

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

certains massifs (Saint-Hilaire) rompent l'inclinaison du profil d'ensemble. Deux traits ressortent de cette présentation des montérégiennes : des formations cristallines y affleurent sans que leurs limites coïncident étroitement avec les contours des massifs; la guirlande porte un profil d'horizon qui se relève sensiblement d'Ouest en Est. Or ces traits se retrouvent ailleurs. Les formations en hautes terres, comme les intrusions montérégiennes, sont surtout cristallines. Le profil d'horizon du bouclier, comme celui des montérégiennes, distribue des altitudes moyennes de plus en plus fortes en direction du Labrador. Les versants de Charlevoix offrent un aspect montagneux visible de Québec tandis que, de Montréal, il faut parcourir une centaine de kilomètres avant d'apercevoir la silhouette du mont Tremblant. Les versants des Chic Choc de la Gaspésie sont échancrés de cirques montagneux. Au sud du 45e parallèle, les types de relief ont également plus d'altitude à l'Est (montagnes Blanches) qu'à l'Ouest (montagnes Vertes et Adirondacks). Les caractères descriptifs des montérégiennes dénotent localement que les plates-formes du Canada oriental sont des surfaces d'érosion. En effet, la cristallisation lithologique atteste une diagenèse lente et ne pouvant pas s'effectuer au contact de l'atmosphère ni de l' hydrosphère. Pour cette unique raison, le mont Royal ne peut pas être apparenté à un neck volcanique. Les affleurements de formations cristallines signifient que des terrains encaissants, sous lesquels il y eut consolidation, ont dû être enlevés par l'érosion. Les grandes surfaces en formations cristallines sont donc d'érosion. Et nous avons plus haut signalé que les cuestas des Grands Lacs, en terrains sédimentaires, ont été façonnées à partir d'une surface d'aplanissement. Par ailleurs, l'érosion en cause est «générale». Elle n'est pas qualifiable du point de vue des agents exogènes (encadré). Il est impossible de rapporter cette érosion aux seules actions des eaux courantes, du gel, des glaciers, etc. Dans le même ordre de faits, les formations sédimentaires, autant que celles des socles cristallins ou de géosynclinaux, ont enregistré l'effet de l'aplanissement. L'érosion manifestée par les surfaces des plates-formes est par conséquent indifférente aux contextes géologiques. Les profils d'horizon se relèvent en direction des bordures océaniques, de chaque côté de la synéclise localisant le Mississippi et la baie d'Hudson. Nous connaissons les gauchissements du bouclter, de la guirlande des montérégiennes et des hauteurs appalachiennes. A l'ouest de la synéclise, nous retrouvons de plus forts paramètres d'extension et d'altitude, réalisés par les Rocheuses au-delà des hautes plaines des Prairies. Ces gauchissements dénotent la relative autonomie des grandes surfaces d'érosion. Ces surfaces solides réalisent, à l'instar du niveau moyen des mers, la forme sphérique de la planète. Sauf que leur rayon de courbure étant un peu plus long que celui de la courbure du géoïde, la voûte continentale, aux profils gisants et continus dans les plaines intérieures, se relève graduellement en direction des côtes pour y

Les types de relief

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envelopper des massifs, des chaînons et, à plus forte distance, des chaînes montagneuses.

DYNAMIQUE endogènes

INTERNE et exogènes)

ET FACTEURS

EXTERNES

(forces

La dynamique interne caractérise les formes abstraites d'une structure géographique qui organise les formes concrètes. Les facteurs externes renvoient aux forces qui agissent sur les formes concrètes. Parmi les facteurs externes: les formations qui influencent les formes concrètes par le dessous sont endogènes; les agents qui influencent les formes concrètes par le dessus sont exogènes. En géographie humaine, la dynamique interne correspond au contrôle politique de la mobilité par l'appropriation, lequel se traduit en trajectoires engendrant les positions d'un espace hétérogène (la structure). Les facteurs externes renvoient aux forces agissant de l'extérieur sur les morphologies empiriques de l'établissement: forces [endogènes ?] démographiques, sociales, etc.; forces [exogènes ?] économiques, bureaucratiques, etc. En géomorphologie: la dynamique interne engendre les discontinuités structurales

de la «surface primitive». Les facteurs externes comprennent: les forces endogènes relevant de la tectonique crustale, de la glacio-isostasie, du volcanisme, des
résistances lithologiques (forces réactives), etc.; les forces exogènes relevant des agents d'érosion particularisés selon les systèmes bioclimatiques (glaciaires, périglaciaires, fluviaux, éoliens, etc.).

Le comportement de cette «surface primitive» est-il significatif d'une dynamique interne aux formes de la surface de la terre en milieu solide? Dans les aires continentales d'extension invariante3, cette surface en mouvement aurait alors différencié les types de relief. Si telle est la réalité, les basses terres du Saint-Laurent n'exhument pas un rift fossile, lequel aurait protégé les sédiments après qu'une érosion les aurait fait disparaître de chaque côté (Kumarapeli & SaulI 1966). Ces basses terres correspondent plutôt à un rift affectant une surface primitive d'érosion qui elle-même recoupe un rift plus ancien. Le rift inscrit dans les formes de surface témoigne ainsi d'un rejeu morphodynamique, moyennant des décalages expliquant qu'ici et là la couverture soit incorporée aux hautes terres ou que le socle affleure en contrebas. La présente analyse offre l'avantage de ne pas verser dans le réductionnisme édictant que les formations géologiques expliquent les macro-organisations morphologiques. Ce réductionnisme4 entretient des
3 4 L'hypothèse de la dérive des continents, recyclée de nos jours en fonction du modèle de la Nouvelle tectonique globale (plaques tectoniques), présuppose l'invariance de l'étendue continentale. Le réductionnisme attaqué ici est «ontologique». Ne pas le confondre avec le réductionnisme «causal». Le réductionnisme ontologique prétend expliquer des relations de fait à fait sans

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G. Ritchot: Québec forme d'établissement

confusions. Il conduit notamment à donner l'âge des formations aux formes qu'elles appuient. Son influence est actuellement manifeste, à propos d'une connexion qui ~xisterait entre le couloir en amphithéâtre qui dégage le massif des Eboulements d'une part, la présence de chattercones et d' impactites dans le substrat local d'autre part. Ces éléments de formation géologique peuvent témoigner, soit de cryptoexplosions (associées à une mise en place batholitique par exemple), soit d'un impact météoritique: le couloir en hémicycle correspondrait, en cette seconde occurrence, à un cratère (Rondot 1966, 1970, 1975). Mais aucune des deux interprétations ne rend compte adéquatement de la présence du couloir discontinuant le rebord en fjell de Charlevoix. Les profils d'horizon du Parc des Laurentides montent vers ce rebord tout en y convergeant. Ils dessinent un demi-dôme ayant pu déterminer des étirements à la charnière et l'affaissement corrélatif du compartiment en clef de voûte délimité par ces étirements. La configuration évoque celle du fossé du Rhin, en direction duquel montent les profils en lutrin des Vosges et de la Forêt Noire. En territoire québécois, le seul cratère météoritique authentifié du point de vue géomorphologique a été découvert dans le Grand Nord en 1943. Il perfore la basse plate-forme à l'ouest de la baie d'Ungava (Meen 1952). Son périmètre circulaire, kilométrique, paraît tout à fait incongru au sein de la configuration topographique environnante. Le lac qui le remplit ne communique pas avec l'hydrographie aérienne locale. On ne peut lui comparer les grandes dépressions circulaires intégrées aux profils de la plate-forme (Charlevoix, Manicouagan, lac Saint-Jean, baie d'Hudson, etc.). À toutes fins utiles? La «surface primitive» différencie les types de relief à la faveur d'une dynamique interne irréductible aux déterminations tectoniques du substrat géologique5 . Voilà pour l'échelle régionale. Al' échelle continentale, la dynamique interne contribue à l'érosion plus haut qualifiée de «générale», étant donn~ qu'une surface se déchire si elle se déforme sans que son étendue varie. A l'échelle globale, la «surface primitive» réalise un système de discontinuités responsables de l'organisation des fonds océaniques en cuvettes fermées. Les bords de ces cavités sont effectivement internes et rapportés à l'étendue continentale. Celle-ci est en haillons mais sans bord externe c'est-à-dire continue. Elle est submergée à l'emplacement du pont continental de Bering et des surélévations transversales de Freroe, Scotia et Macquarie. Avec les isthmes
médiation d'objet théorique. Tandis que le réductionnisme causal, tout en admettant que la causalité va des forces vers les formes, reconnaît en faveur de ces dernières une certaine autonomie relevant de contraintes géométriques exercées sur leur dynamique interne. Cf. Desmarais 1995 : première préface. Les tremblements de terre, nombreux au Québec et parfois de forte intensité, dénoteraient des réactions du substrat géologique à cette dynamique interne (ou de «plaques tectoniques» si l'on adhère au modèle de la Nouvelle tectonique globale). Les épicentres étant localisés par les rifts, voire là où la croûte sialique s'amincit en général (comme à New Madrid dans la synéclise Mississippi), il est peu probable que la sismicité particulière au Québec méridional puisse dépendre d'un mécanisme d'ensemble indifférent à ces accidents de forme, comme le rajustement glacioisostatique dont il sera question dans le prochain chapitre, ou encore de séquelles d'impacts météoritiques (dont la distribution n'est pas organisée en fonction d'une architectonique de formes).

5

Les types de relief

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(Panama, Suez), ces surélévations intègrent les cratons à un maillage faisant le tour de la terre et constituant les planchers abyssaux en cuvettes fermées (Pouliot et al. 1988).

Un modèle d'espace

hétérogène

La nature, selon la théorie de la forme urbaine, n'est pas qu'un réservoir de ressources dont l'usage dépend de leur accessibilité et des moyens techniques disponibles à cette fin. La nature est un principe découlant d'un interdit. L'humanité et la naturalité ne préexistent pas à leur rapport puisqu'il s'agit de deux principes engendrés par un interdit. Cet interdit n'est pas réductible à un droit positif subjectivement conçu à des fins de gouvernement. Il correspond à une règle universelle - la «règle de propriété» - dont l'efficace surgit en même temps que la condition humaine elle-même. Nous avons ébauché la théorie de cette «règle» ou de cet «interdit» en 1979. Guy Mercier l'a reprise et développée dans plusieurs écrits (1986; 1990; 1992; et al. 1994). L'interdit «spatial» de propriété s'objecte au corps à corps violant l'ordre politique imparti aux positions que ces corps occupent. La nature ne renvoie pas seulement à des substances susceptibles d'être transformées en biens utiles. Interdite, la nature renvoie primordialement à des formes abstraites qui interceptent les forces. Selon cette approche topologique, la géométrie qui convient à l'analyse des formes de la surface terrestre doit se pourvoir d'un modèle d'espace hétérogène. Déjà rapidement présenté, ce modèle veut que l'espace géographique soit porteu~ de discontinuités engendrées par une dynamique interne. A la différence de l'étendue sur laquelle sont projetées les singularités, l'espace hétérogène offre la particularité de structurer ces singularités avec le concours d'une dynamique interne aux formes abstraites qui le composent. Or la géographie physique - du moins la géomorphologie - est concernée par des formes abstraites détenant une relative autonomie. La «surface primitive», comme on vient de le souligner, se compose de telles formes: les profils articulant les types de relief. Et, tout en participant à l'érosion «générale» d'échelle continentale, cette «surface primitive» réalise globalement les discontinuités informant les fonds océaniques en cuvettes fermées. Allons voir comment ont été reconstituées, à leur tour, les formes abstraites «primitives» de l'espace hétérogène de la géographie humaine. Tout espace géographique culturel est d'emblée différencié par un bord interne que Jean-Paul Hubert a nommé «discontinuité critique». En chaque forme d'établissement, cette discontinuité organisatrice délimite, vers l'intérieur, un vacuum interdit à l'établissement permanent et, vers l'extérieur, une étendue parcourue de trajectoires engendrant les positions de l'écoumène dans lequel l'interdit peut être levé à certaines conditions. L'espace global de la géographie humaine n'est pas une étendue délimitée par un bord externe et sur laquelle des singularités sont projetées. Plutôt, cet espace correspond à une étendue sans bord externe -l'écoumène permis - que délimitent les bords internes de vacuums où

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G. Ritchot: Québec forme d'établissement

s'actualise l'interdit fondamental. La convergence est remarquable. De même que - en géographie physique - la «surface primitive» des aires continentales se termine avec les bords internes des cuvettes océaniques fermées, l'écoumène sans bord externe - en géographie humaine - est troué de vacuums interdits et tout autant fermés.

Chapitre 2

Les glaciers quaternaires
Le rôle morphologique des glaciers
Après avoir analysé les plates-formes intracontinentales, nous pouvons considérer les facteurs externes qui à grands traits ont façonné leur physionomie. Parmi cet ensemble de faits, il en est un qui est tout autant obsédant, côté nature, que peut l'être l'économie, côté culture. Il s'agit du climat ou, plus trivialement, du temps qu'il fait au jour le jour. Plus que toute autre au Québec, cette réalité est prétexte à conversation, elle grève du temps d'antenne et monopolise une chaîne télévisuelle. Autant les ardeurs de l'été que les rigueurs de l'hiver font subir des inconforts. Il arrive que soit redouté, en avril ou en mai, le non-retour de la belle saison. Il suffirait de croire en une mémoire ancestrale pour imaginer, à l'écoute de telles craintes, que la réalité des glaciations aurait été comme révélée à l'inconscient collectif. Il n'y a même pas 12 000 ans - ce qui est court au regard des durées géologiques - des glaciers occupaient encore l'étendue québécoise et leur fusion commençait à provoquer des inondations dans le Sud ontarien. En fait, quatre glaciations ont confisqué la moitié nord du continent, au cours de l'ère quaternaire qui représente en gros le dernier million d'ans et demi de l' histoire géologique. La référence à la dernière - du Wisconsin - suffit dans le cadre d'une analyse sommaire des formes superficielles du paysage!. Les périodes d'englaciation sont dites «froides». Mais elles devaient aussi être humides. Car les conditions pour qu'il y ait glaciation font principalement appel à des bilans excédentaires d'accumulations neigeuses. Chaque glaciation aurait même pu être déclenchée à la suite d'un réchauffement favorable à de plus fortes précipitations dans la zone subpolaire. Ces quelques remarques appellent un exposé rapide de la version que nous estimons la plus adéquate quant à l'origine des glaciations. Les glaciations quaternaires correspondent à un phénomène cyclique tributaire, dans l'hémisphère nord, d'une interaction de facteurs climatique (températures, précipitations), eustatique (oscillations du niveau moyen des mers), topographique (surélévation de Freroe entre l'Islande et
Cf. Fulton 1989: 1-3 et fig. 2. D'après cette source, le passage du Cénozoïque (Tertiaire) au Quaternaire date de :t 1 650000 ans (1 650 ka). La période du Pléistocène couvre la durée écoulée entre cette date et :t 8 000 ans AD : les derniers millénaires étant attribués à l'Holocène. Le Pléistocène se décompose en trois épisodes, dont le dernier comporte l' interstadiaire Sangamon et le stage auquel correspond la dernière invasion glaciaire Wisconsin, d'une durée de:t 50000 ans.

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G. Ritchot : Québec forme d'établissement

l'Écosse). À la fin du Cénozoïque et lors des épisodes interglaciaires subséquents, le climat se réchauffe au point de faire fondre les calottes jusque dans le Groënland. Cette fusion se traduit par une montée du niveau marin, au point que le courant tiède du Gulf Stream puisse franchir la surélévation de Freroe et ainsi affecter l'océan Arctique. Les basses pressions dynamiques de la zone subpolaire disposent en l'occurrence d'un excédent d'humidité. Ce qui, à cette latitude, va favoriser les précipitations neigeuses au-dessus des aires continentales riveraines (Scandinavie, Groënland, îles arctiques, hinterlands Ungava et Keewatin). Les inlandsis se forment quand les accumulations neigeuses y sont telles, l'hiver, que les températures clémentes de l'été ne suffisent plus à les faire fondre complètement. Au réchauffement relatif du climat qui, indirectement, détermine une suralimentation neigeuse en zone subpolaire, se conjoignent de hautes pressions thermiques évoluant au-dessus des inlandsis. Celles-ci favorisent le développement de conditions périglaciaires en avant des fronts. Les moyennes latitudes connaissent alors des étés frais. Les inlandsis progressent lorsque, simultanément, ils profitent du réchauffement des eaux de l'Arctique au Nord et provoquent la chute des températures estivales au Sud (Miller & De Vernal 1992). L'inlandsis nord-américain a pu ainsi atteindre la latitude de New York il y a environ 35 000 ans. Par ailleurs, les inlandsis immobilisent sur le continent d'importantes masses d'eau enlevées à l'océan, de sorte que le niveau de celui-ci baisse. Le Gulf Stream ne parvenant plus à franchir la surélévation de Freroe, les précipitations neigeuses diminuent d'intensité en zone subpolaire et les températures estivales en moyennes latitudes sont à nouveau capables de faire fondre plus de neige qu'il en tombe. La fusion des glaciers s'ensuit et entraîne une montée du niveau de la mer, jusqu'à ce que le courant du Gulf Stream recommence à circuler au-delà de l'Islande et alimente de fortes précipitations neigeuses propices à l' englaciation des voisinages. Et c'est reparti. On s'aperçoit que le processus d' englaciation est cyclique. Serionsnous par conséquent en droit de supposer que les conditions climatiques nord-américaines seraient périodiquement fatales? Comme nous ne serions qu'au début d'un épisode interglaciaire qui devrait durer quelques dizaines de milliers !l'années, faudrait-il nous rassurer à l'idée qu'il nous reste du temps? A moins qu'il serait plus correct de nous inquiéter des dangers qui parfois font la une des médias : l'amincissement de la couche d'ozone, l'effet de serre, les caprices d'El Nino... Puisque les glaciers d'inlandsis ont libéré les plates-formes du Canada oriental il y a à peine 12 000 ans, y a-t-il lieu de chercher dans la multitude des formes tangibles du relief les traces de leur influence? La dynamique externe glaciaire n,~ pas immédiatement régie par la gravité est mais par la pression. Le déplacement de masses visqueuses de plusieurs centaines de mètres d'épaisseur n'est pas commandé par un appel au vide mais par le poids exercé en chaque point. Dans ce contexte, la pression

Les glaciers quaternaires

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détermine, à la base des glaciers, une fusion partielle accompagnée de diffluences (basal outflow) pouvant faire avancer le front à contre-pente. Une tendance générale au surcreusement donne suite à cette application de l'inertie glaciaire au plancher rocheux. Le glacier rend plus profondes des dépressions alvéolaires de crypto-altération, des cuvettes, ou des sections gisantes de vallées qui préexistent à son installation. A l'emplacement de ces formes creuses, le glacier exerce une pression accrue à la source de diffluences. Celles-ci poussent des écoulements concentrés, des «langues» pouvant franchir des obstacles transversaux. Ces comportements se traduisent par des avancées d'un front qui, tel un bulldozer, caricature les traits d'une topographie houleuse au lieu de les régulariser. La reconstitution permet d'admettre, chemin faisant, que le glacier est le seul agent de transport capable de déplacer des vallums morainiques ou des mégablocs isolés, boulders et erratiqpes. A la différence des écoulements liquides, les diffluences glaciaires peuvent ainsi cheminer à contre-pente et excaver des dépressions alvéolaires fermées - des ombilics - alternant avec des verrous. Au droit des obstacles topographiques, une masse glaciaire peut se décomposer en langues exploitant les lignes de faiblesse. Par exemple, la cuvette du lac Saint-Jean polarisait plus de pression à la source de diffluences qui, entre et autour de massifs-dômes (Parc des Laurentides, Valin), s'individualisaient sous forme de langues. Celles-ci ont surcreusé des auges au travers des surélévations séparant la cuvette intérieure des basses terres laurentiennes. Ces auges ont localisé par la suite le fjord du Saguenay, le tronçon moyen du Saint-Maurice, la rivière Sainte-Marguerite et quelques «lacs longs» (Kénogami, Batiscan). Les hautes collines du secteur du mont Tremblant sont aussi entrecoupées de versants d'auges (Laverdière & Courtemanche 1959). La tendance au surcreusement aurait-elle fait ressortir la différence des styles morphologiques qui opposent les hautes terres des Laurentides à celles des Appalaches? Les premières sont émiettées. Un réseau serré d'encoches polygonales dégage des collines convexes dont la taille excède rarement le km2. Les ruptures de pente sont légion. Les talwegs sont à l'étroit et barrés de verrous autant que perforés d'ombilics. De prime abord, c'est le parfait labyrinthe. Mais il suffit de gravir un sommet de colline pour voir les autres autour profiler un horizon tangent d'une hauteur de quelques centaines de mètres. Et il suffit de survoler l'ensemble pour découvrir que le labyrinthe compose en réalité une mosaïque géométrisée. La physionomie des hautes terres appalachiennes est tout autre. Les collines et les vallées dessinent une orientation préférentielle NE-SW. Les profils sont plutôt mous, ondulés, rassurants. Les abrupts sont rares et viennent souligner des corniches de glacis: ils rompent des sommets plutôt que des inflexions de versants comme dans les Laurentides. Les plates-formes du bouclier recoupent des formations cristallines qui se fracturent sous la contrainte de la dynamique interne à la «surface primitive», d'où leurs apparences de vitres fracassées à coups de poing.

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