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QUELLE SPIRITUALITÉ POUR L'HOMME D'AUJOURD'HUI ?

De
320 pages
A la question " Comment mieux vivre ? " les grandes idéologies politiques ou religieuses apportaient hier des réponses collectives, en partie noyées aujourd'hui dans le naufrage des systèmes et des dogmes. L'homme en quête de sérénité et de sagesse voudrait une spiritualité " ouverte ". Qui laisse sa part à l'action nécessaire dans le monde mais éveille à des expériences essentielles : communion à la nature, tendresse humaine, contemplation, émerveillement, ferveur créatrice…Et qu'importe que celui qui les vive soit croyant ou agnostique ! A chacun son chemin , dans le respect de l'autre !
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QUELLE SPIRITUALITÉ POUR L'HOMME D'AUJOURD'HUI?
Profalle ? Religieuse?

Des expériences pour Mieux- Vivre

Collection Questions Contemporaines dirigée par l.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation. Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. le pari de la collection «Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Déjà parus Henri-Géry HERS, Science, non-science etfausse science, 1998. Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. Jean-Paul GOUTEUX, Lafoi: une histoire culturelle du mal, 1998. Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998. Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998. Jean LECERF, Chômage, croissance: Comment gagner? 1998. Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998. Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt ?, 1998. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe, 1998.

1999 ISBN: 2-7384-7484-5

@ L'Harmattan,

Robert BESSON

QUELLE SPIRITUALITE POUR L'HOMME D'AUJOURD'HUI?
Profane? Religieuse?

~

Des expériences pour Mieux- Vivre

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, roe Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

PRESENTATION et perspective historique Sans le savoir, peut-être, nous vivons au plus profond de nous-mêmes d'expériences affectives et intuitives. Mêlées à notre vie, comme le levain à la pâte, à peine identifiables parfois, elles "travaillent" sourdement en nous, modifient notre perception du réel et nous transforment peu à peu. Il peut suffire. d'un événement infime. Par exemple un sourire de gosse qui éveille. en nous une brusque tendresse. Ou la révélation d'une présence saisissante, celle d'un arbre, d'une fleur, d'une vieille maison, cent fois déjà croisés au bout du regard avec indifférence, mais qui ce jour-là prennent une intensité soudaine. Ils vivent en nous, nous vivons d'eux. C'est comme une certaine profondeur du réel qui nous devient sensible. De ces brèves expériences, répétées, insistantes, montent, à travers la ramification de nos vies, des significations et des valeurs que la raison seule ne peut déchiffrer, mais qui se diffusent en nous et nous aident à vivre. Elles nourrissent notre relation essentielle au monde, nous y maintiennent enracinés et participants, et nous ne serions pas, sans elles, ce que nous sommes. Mais appauvris, dévitalisés, moins humains.

1 Richesse humaine de certaines expériences affectives
Ainsi, du flot de la vie immédiate, des expériences privilégiées peuvent surgir à l'improviste, et nous livrer, soudain, une richesse humaine. singulière. Nous entrevoyons, obscurément, une sorte de vérité fascinante, abrupte, qui ne relève pas des concepts et de .la logique, mais d'un rapport immédiat et fort au réel. Et nous en éprouvons une joie comblante comme si quelque chose de notre destin d'homme nous était. révélé, mais dans le langage brut de l'affectivité. Chacun, dans sa mémoire, peut retrouver d'autres exemples.

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L'un se souvient de cette petite plage déserte où les vagues, l'une après l'autre, venaient mourir sur le sable dans une rumeUr monotone, sans fin recommencée, qui, peu à peu, abolissait en lui la sensation du temps et le sentiment même de son existence individuelle. Une expérience essentielle l'avait touché: elle était ici révélation d'une intemporalité vécue dont l'évidence rejoignait dans son passé d'autres intuitions analogues, à demi oubliées. En ces minutes, le présent de sa vie le comblait d'une silencieuse plénitude. Un autre sent revivre en lui cette aube fraîche à l'odeur d'herbes mouillées. Où rencontrée? Quand? Il ne sait plus. Mais lui revient en mémoire cette bouffée de sensations vives qui l'avait saisi. Ces cris d'oiseaux, ces feuilles au vent, ce sentier dans le sous-bois et, quelque part, invisible, un ruisseau qui chantonnait sur les pierres: tout s'éveillait à sa conscience avec une émouvante intensité. Ce monde-là existait aussi fort que lui; le réel lui grisait le regard et le coeur. Des émotions et des intuitions primordiales se pressaient en lui dans une sorte d'éblouissement. Il se sentait fusionnellementuni à ce monde élémentaire, le sien, celui des eaux, des plantes et des bêtes. Expérience essentielle là encore! La perception utilitaire des choses s'était brisée et il avait eu la certitude que quelque chose lui était dévoilé, un "autrement" du réel, une part intime et forte, celle qui échappe par nature à la raison et à l'investigation scientifique.

C'est là, sans doute, qu'il nous faut d'abord saisir à la source ces expériences intuitives et affectives qui nous donnent à vivre. Ici même, au creux de ces petits événements intérieurs, à peine identifiés quelquefois, mais qui nous ont laissé un sentiment diffus d'émerveillement,. de fascination, de joie soudaine. Ce jour-là, "quelque chose" nous est arrivé. Et il nous a semblé qu'émergeait à la conscit:mcecomme une autre configuration du réel, obscure certes, mais d'une évidence singulière pour nous. D'ailleurs, la joie qui nous a saisi, dans sa plénitude même, ne nous est-elle pas apparue révélatrice de l'importance pour notre vie tout entière de cette expérience 6

presque indéterminable? Sinon pourquoi untel bonheur? Et quel sens lui donner? Il s'agit bien là d'expériences "spirituelles". Certes, le mot importe peu. Mais comment nommer autrement ces expériencès révélatrices, étrangères à la pensée analytique. Elles paraissent coller au mouvement même, imprévisible, de l'existence en nous. Elles naissent de la confrontation quotidienne à l'épaisseur énigmatique du monde. En elles, nulle certitude communicable, mais une évidence subjective très forte. Des interrogations se pressent à la conscience, une joie soudaine, de brusques révélations illuminantes : "Oui, le sens de ma vie estlà ! ... Ah ! Je sens que se dévoile pour moi une vérité essentielle! ...Le bonheur, il est ici, j'en suis sûr ! ". Ces expériences énigmatiques surgissent au dépourvu et nous laissent troublés, incertains, même au coeur de la joie qui nous saisit. Pourquoi cette émotion devant un visage entrevu dans la foule, un visage inconnu qu'une lumière inoubliable illuminait pour nous du dedans? Ou une silhouette voûtée qui s'éloignait dans une rue déserte, au soir? Tout se passe comme si une sorte de révélation avait tenté, en cette minute, de percer jusqu'à nous, sans y parvenir tout à fait. Et nous avons éprouvé, sans raison, le sentiment obscur et fort de l'essentiel. Expériences capitales, nous le sentons, à travers lesquelles des significations et des valeurs viennent à nous mais par d'autres voies que les vérités rationnelles. En fait, dans nos exemples, l'expérience intuitive et affective émerge de la vie immédiate. Et c'est là, en effet, que nous avons voulu la capter. Mais elle peut aussi monter, avec une force singulière, de la poésie, de la musique, de l'amour, de l'enthousiasme créateur et de tout ce qui puise en nous au plus profond de l'affectivité. Elle s'éveille encore, sous d'autres formes, à travers la prière ou la méditation contemplative. Elle est alors nourrie d'émotions, d'images et d'intuitions mystiques, tournée vers un absolu et se réfère souvent à une tradition religieuse. Elle est ressentie, à un degré ou à un autre, comme dévoilement d'une transcendance, ou accès à un état d'être qui 7

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paraît échapper aux conditionnements de l'existence empirique. Il semblerait donc que l'analyse puisse identifier, dans le déploiement de la vie psychique, une catégorie propre d'expérience affective et intuitive, reconnaissable à certains traits, et qui pourrait constituer le champ. même de notre recherche. Expérience spirituelle? Certes, on peut nous faire grief de cette appellation car il est vrai que le "spirituel" a souffert d'un certain discrédit dOllt nous examinerons plus loin les causes. Le mot dans son imprécision et ses connotations religieuses, peut gêner certains. Il paraît relever d'un vocabulaire idéaliste qui tient l'esprit pour une réalité autonome et prééminente, quitte à négliger ses conditionnements organiques évidents. Mais nous nous efforcerons de montrer, contre l'opinion commune, que ces "expériences spirituelles" ne sont pas synonymes d' "expériences religieuses" au sens étroit du mot. Il importe même, pensons-nous, de préserver la spécificité du "spirituel" comme dimension de l'humain, en dehors de toute option métaphysique et confessionnelle. C'est dire que ces expériences humaines sont ouvertes à tous, agnostiques ou croyants. Vécues dans un climat religieux, elles en reçoivent des impulsions, des images, des émotions, des croyances qui les nourrissent et les façonnent. Mais elles peuvent aussi s'épanouir tout entières en marge des appartenances confessionnelles et des rites. Ne jaillissent-elles pas, à la source, de l'âme humaine, radicalement "en amont" de toute élaboration culturelle? En ce point où l'essentiel n'a pas besoin de s'énoncer pour se vivre. Elles témoignent, dans leur richesse première, des profondeurs de l'être d'où elles émergent. Révélation de l'intemporel, sentiment fort de notre appartenance quasi fusionnelle au tout, dévoilement d'un sens caché de nos vies ou d'une part en nous qui dépasse l'individu, découverte d'une richesse des choses qui se dérobait au regard... Combien de vies obscures puisent à cette source et en reçoivent une qualité singulière!

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Ces expériences spirituelles sont universelles dans leur démarche, et les significations et les valeurs qui en émergent ne sont ni d'un temps, ni d'un lieu. Ni d'une tradition, ni d'une église. Sans doute, comme toute expérience subjective, sont-elles menaçées par. les dérives de l'imaginaire et de l'illusion consolatrice. Et il faut tenir pour respectable la méfiance, à leur égard, de certains qui campent sur les positions d'un rationalisme pur et. dur, seul garant à leurs yeux d'une démarche rigoureuse. Mais n'est-ce pas refuser droit de cité à l'art, à la poésie, à la simple joie de vivre et à toute la richesse émotionnelle qui peut illuminer l'âme de chacun? En fait, qui veut communiquer son expérience humaine n'a pas à négocier un consensus, mais à témoigner de ce qu'il vit. Avec rigueur. Sans céder aux vertiges d'une subjectivité sans contrôle, ni à l'impérialisme d'un certain rationalisme qui tient volontiers pour archaïque toute recherche spirituelle. Mais pourquoi privilégier une certaine catégorie d'expériences intuitives et affectives? A quels signes les reconnaître? Et dans quelle mesure est-il légitime de traiter sous une même rubrique des expériences apparemment aussi différentes que celles que nous venons d'évoquer, les unes naissant de l'émotion spontanée devant le monde, les autres relevant d'une recherche délibérée de l'absolu? Notons d'abord que toute expérience "spirituelle" est expérience de soi, expérience d'un registre émotionnel, expérience intuitive d'un certain niveau de réalité. Elle est donc confrontation à une réalité vécue, éprouvée. Elle implique des rencontres personnelles, directes, avec le réel et non une simple approche intellectuelle. Bien qu'à forte coloration affective, elle ne se réduit pas pour autant à sa charge émotionnelle. Ainsi l'expérience de l'amour ne tient pas tout entière dans l'émotion amoureuse ~ elle est aussi révélation intuitive d'une vérité propre à l'amour qui nous dévoile quelque chose de nous~mêmes (des pulsions irrationnelles ~un besoin d'intimité, d'unité ou de fusion), quelque chose de l'autre (sa part
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"magique", cet absolu qui est en lui comme en chacun) et quelque chose aussi du réel en général (il déborde, à l'évidence, les seules données utilitaires). Toute expérience spirituelle apporte ainsi une richesse incommunicable, un savoir intuitif qui, en chacun, s'incorpore à son être et à sa vie. Cette expérience est transformatrice: l'expérience de .la tendresse humaine ou de l'émotion poétique peut arracher à la solitude et susciter en chacun un être nouveau, relié au monde et partici-

pant.

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En un sens, l'expérience spirituelle, c'est la rencontre vécue avec "l'autrement" du réel, avec cette part obscure et essentielle en lui qui échappe à. la perception utilitaire et à l'analyse rationnelle. Une rencontre qui peut être celle de l'art ou de la poésie,. de l'amour, de l'oubli de soi ou de la mystique. Elle naît souvent de l'émotion devant la nature, parfois de la découverte éblouie de l'autre, parfois d'un bouleversement inexplicable en chacun ou de l'abandon à la prière. Tantôt, c'est un brusque bonheur devant les choses familières, le sentiment de liens essentiels entre elles et nous, de liens si forts qu'une joie déchirante nous saisit; tantôt, la certitude irrationnelle d'avoir trouvé notre place dans l'ordre du monde comme l'arbre dans l'épaisseur de la forêt. Un autre jour, c'est l'intuition de notre appartenance fusionnelleà la totalité de la vie où notre moi tourmenté vient s'engloutir comme le fleuve dans l'océan, et découvre là son

destin. Il n'est rien, ce moi, rien en cette minute, sinon
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l'élément infinitésimal d'un Tout qui le porte et lui donne un. sens. C'est aussi, à d'autres instants, la force d'une Présence, inintelligible mais rayonnante, qui s'impose au-delà des doutes, brise en nous le vieil homme et rend dérisoire l'agitation du monde. Mais ces quelques exemples significatifs n'épuisent pas le champ de notre recherche car l'expérience spirituelle, émergée de la vie émotionnelle et intuitive de chacun, peut s'iriser de toutes les nuances de sa personnalité et de sa culture. En fin de compte, trois traits essentiels nous paraissent caractériser l'expérience spirituelle-type telle qu'elle nous est 10

apparue. D'abord elle est accès à un autre état d'être. Variable dans son intensité,.il est marqué par un effacement graduel des préoccupations de l'existence et une sérénité croissante. Au coeur d'un vécu personnel, nourri d'intuitions, d'émotions et d'images, montent une paix et une joie comblante qui ne doivent rien aux circonstances extérieures mais émergent des profondeurs de l'être en nous.
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Second trait: l'expériencespirituelleparait opérer une

rupture de la conscience, vouée d'ordinaire au fonctionnement utilitaire, qui s'ouvre brusquement à une perception du réel différente. Le monde, réduitjusque là aux repères.nécessaires à l'action sur les choses et à l'échange social, déborde soudain ce réseau de signes utilisables. Il surgit à nos yeux dans son épaisseur vivante. L'inaperçu perce au jour, quelque chose se dévoile. Une vérité cachée est là toute proche, un ordre de réalité plus essentiel nous devient sensible. Cette révélation, qu'elle soit certitude illuminante ou simple reflet de l'insaisissable, touche par quelque point à l'intemporel, à l'infini, à la transcendance. Dernier trait enfin: l'expérience spirituelle forte et prolongée opère en chacun et le transforme. Elle tend à éveiller à la vie un autre homme, dépouillé, uni à ses profondeurs, en communion avec l'universel. Et ce renouvellement de soi, chacun peut le vivre comme le sens même de sa vie.

2 Leur mise en procès historique en Occident
Mais n'est-ce pas une entreprise anachromque de vouloir faire apparaître l'intérêt des expériences spirituelles pour l'homme d'aujourd'hui? Ne sont-elles pas irrationnelles par essence et chargées, pour certaines, de résonances religieuses? Et n'est-ce pas, dès lors, aller à contre-courant d'une évolution irréversible de la pensée occidentale qui, depuis la fin du Moyen Age, a mis en procès toutes les formes de pensée antérieures ?

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En fait l'analyse de cette évolution nous apparaît nécessaire. Elle doit nous permettre de mieux percevoir la diversité des enjeux, toujours actuels, qu'une vision sommaire tend souvent à occulter et, sans doute, donnera-t-elle, en préface, son juste éclairage à notre essai. Pour aller droit à l'essentiel, nous voudrions en éclairer trois traits dominants: d'abord, l'Occident en est venu à accorder un privilège absolu à la pensée objective et rationnelle; ensuite, cette évolution tend à détourner les esprits de l'intériorité pour les engager dans la connaissance et la transformation du monde extérieur; enfin, elle engendre un développement spectaculaire de la civilisation matérielle grâce à l'essor des sciences et des techniques, aujourd'hui forces motrices de la marche en avant de l'humanité. Le Moyen Age L'homme médiéval, pour l'essentiel, était porté par une foi claire et forte. Sa vie tout entière s'inscrivait dans l'ordre du divin. Créé par Dieu, appelé à retourner à lui, il assumait son existence terrestre comme. un passage, et son destin spirituel l'emportait sur sa réussite temporelle. En outre, il éprouvait le sentiment de son appartenance à une communauté chrétienne, celle de l'Eglise, structurée, triomphante, et qui le guidait dans le labyrinthe de ses pensées et de ses actes. Dogmes, croyances, obligations et interdits jalonnaient son itinéraire de la naissance à la mort. Le monde où il vivait était l'oeuvre de Dieu et n'avait d'autre sens que de manifester sa puissance et sa gloire. La raison? Elle était la servante de la foi et venait en second pour éclairer les vérités révélées. "Il faut que la foi précède la raison, écrivait saint Augustin (354-430), elle purifie ainsi le coeur et le rend capable de recevoir et de supporter la lumière de la grande raison". Et si, huit siècles plus tard, Thomas d'Aquin (1227-1274), s'inspirant d'Aristote, tenta de réhabiliter la raison comme moyen de connaissance distincte de la Révélation, et invita à prendre en compte l'expérience sensible, il n'en maintint pas moins la priorité de la théologie 12

sur toute démarche rationnelle. Ainsi, même aux périodes les plus brillantes de l'activité intellectuelle, le magistère de l'Eglise sur l'ensemble du savoir restait incontesté. La science? Tributaire d'une raison inféodée, elle ne pouvait être l'expression d'une pensée libre et devait soumettre chacune de ses affirmations à la censure de l'autorité spirituelle qui tranchait souverainement. D'ailleurs la physique médiévale était une partie de la philosophie de la nature, et l'observation et le calcul restai~nt étrangers à sa démarche. Pour l'essentiel, elle se réduisait à l'analyse et au commentaire des grands textes de l'Ant!quité, èeux de Platon, de Pline, de Sénèque et, à partir du xmeme, d'Aristote et de ses exégètes arabes (Avicennes, Avérroès). En somme, la science n'existait pas au sens ou nous l'entendons aujourd'hui. La naissi\nce d'un esprit nouveau Au cours du :xryeme et du xyeme siècle, une puissante fermentation intellectuelle ébranle l'édifice de la philosophie médiévale, la scolastique, dont les insuffisances sont alors clairement perçues. Déjà, un siècle plus tôt, le dominicain Albert le Grand (mort en 1280), dont Thomas d'Aquin fut l'élève, pouvait écrire, non sans audace "Je ne suis en rien concerné par les miracles divins quand je disserte des phénomènes naturels". Et le franciscain Duns Scott (mort en 1308) distingue clairement la connaissance philosophique fondée sur la raison de la connaissance théologique fondée sur la révélation. C'était re-

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connaitre à la raison une place éminente.

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Peu après, Guillaume d'Occam (mort en 1350), un autre franciscain, inaugure une mutation encore plus radicale en privilégiant la connaissance expérimentale (celle des sciences naturelles) aux dépens de la connaissance abstraite et générale (celle de la métaphysique). Ainsi commence à percer un. esprit nouveau. Mais l'époque connait aussi un extraordinaire essor de la spiritualité dont l'Europe du nord et la région rhénane sont les foyers actifs. Maître Eckart (1260-1327) en est le plus illustre représentant. Et son approche mystique valorise 13

l'intuition (au détriment de la raison) et la recherche individuelle (aux dépens de l'Eglise). Dans le même temps, le courant. de pensée dominant de l'époque suîvante, l'humanisme, commence à naitre, nourri de l'Antiquité. Il se développe hors de l'université, conservatoire de la scolastique, et .souvent contre la théologie. Pétrarque (1304-1374) et Boccace (1313-1375) sont, en Italie, les pionniers de ce retour à l'antique qui puise son inspiration et ses thèmes dans le paganisme pré-chrétien. Cet humanisme sera à l'origine de certaines idées-forces de la pensée occidentale, pour une part étrangères au christianisme médiéval: optimisme, confiance en l'homme, amour du beau et du vrai, quête du bonheur. C'est au xvème et au XYlème que cet esprit nouveau manifestera tous ses effets. L'effervescence intellectuelle de cette époque, dite de la Renaissance, est marquée par une sorte d'ivresse du savoir stimulée par l'ouverture de nouveaux horizons de la pensée. L'invention de l'imprimerie et l'apparition du livre sont des ferments incomparables pour l'esprit. La reproduction illimitée des textes profanes et sacrés, qui. échappe ainsi au contrôle des clercs et des princes, entraine une large. diffusion des connaissances et met chacun en état d'exercer sa pensée personnelle et son esprit critique. L'Occident entre dans. la civilisation du livre et de l'écrit. En même temps, l'exploration de territoires inconnus et la découverte de continents nouveaux révèlent la diversité des peuples, des moeurs et des cultures. C'est un stimulant pour la pensée, fixée jusque là dans le cadre du monde méditerranéen et de l'Europe. La Terre apparait plus complexe et plus fascinante dans sa diversité que ne le laissait entrevoir le système explicatif d'Aristote. Le livre de Copernic (1473-1553), Des révolutions des orbes célestes, déploie au regard l'immensité de l'univers, et bientôt le microscope et le télescope vont multiplier les possibilités d'investigation du réel. Cette pensée, en rapide mutation, tend à s'émanciper de la tutelle de l'Eglise qui pesait si fort sur l'esprit médiéval et la 14

théologie cesse d'être le savoir suprême. La réflexion philosophique prend son indépendance et échappe au privilège des clercs. Exercée par des laïques, elle se détourne du commentaire d'Aristote et des Ecritures. Désormais le centre de la vie intellectuelle et artistique n'est plus Dieu mais l'Homme. D'ailleurs l'Eglise institutionnelle, incapable. de se réformer elle-même, connaît la plus grande crise de son histoire avec la Réforme luthérienne (en 1517, éclate l'affaire des Indulgences) qui rétablit la relation directe entre chaque individu et la transcendance.. C'était valoriser l'autonomie et la responsabilité de chacun. C'était aussi, en désignant à tous les Ecritures comme unique source. de vérité, sans prendre en compte l'interprétation institutionnelle de l'Eglise, contribuer
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au développement de. l'esprit de libre examen. En outre, le
protestantisme tend, par ailleurs, à substituer à l'existence contemplative et aux valeurs de recueillement, tenues pour essentielles par la soCiété médiévale, la vie active et la réussite dans les affaires. Ainsi, l'esprit moderne à sa naissance et le renouveau religieux lui-même échappent à l'initiative de l'Eglise et ébranlent son magistère et ses traditions. Mais si l'homme est désormais établi au centre de la ré-. flexion, ce n'est pas dans son humilité de créature pécheresse mais dans son éminente dignité. Et il la tient de sa nature même, non du refletdu divin au fond de lui. Toute l'époque entonne un hymne à la glorification de l'homme. "Il possède presque le même génie que l'auteur des cieux" écrit l'humanjste Marsile Ficin (1433-1499), précepteur de Laurent de Médicis, ajoutant "Le ciel ne lui semble pas trop haut ni le centre de la terre trop profond". Ivresse orgueilleuse qui voit dans l'homme un égal de Dieu! Toute une époque en est grisée. L'homme s'arrache à l'image culpabilisante que tendait à lui proposer de lui-même le christianisme médiéval, et prend la mesure de son pouvoir. Le monde entier est à conquérir et l'homme découvre avec orgueil qu'il en est capable. L'individu, source d'initiative et de force créatrice, est valorisé. Son épanouissement devient une fin propre.

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Certes, des voix s'élèvent et protestent avec force. La Réforme, dans sa rigueur doctrinale, rappelle la culpabilité de l'homme et la réalité du Mal. Calvin (1509-1564) dénonce "l'ordure de l'homme". Mais c'est le dialogue de Luther (1483-1546) et d'Erasme (1469-1536) qui domine l'époque et l'éclaire. Erasme, haute figure de l'humanisme, défend contre Luther, intransigeant réformateur de l'Eglise, le libre arbitre de l'homme, "A quoi servirait l'homme, écrit-il, si Dieu agissait avec lui comme le potier sur l'argile ?", Et Luther fustige Erasme par ces mots qu'il veut accusateurs: "Ce qui est de l'homme l'emporte en lui sur ce qui est de Dieu", Formule lapidaire qui, au-delà d'Erasme, pourrait définir l'homme de la Renaissance. Mais cet homme, dans sa volonté de dominer le monde, rêve d'élaborer un instrument intellectuel de connaissance objective des choses, un instrument capable d'explorer l'univers des phénomènes et des objets. La science va naître de cette ambition. Fait capital: la nature n'est plus perçue comme la manifestation de la gloire de Dieu mais comme un réservoir de possibilités. C'est dans la logique de cette conception que se réalisera, aux siècles suivants, le prodigieux développement des sciences et des techniques qui élargira spectaculairement les pouvoirs d'action de l'homme sur le milieu naturel et impo.;. sera à la civilisation occidentale ses caractères dominants. Ce projet est désormais présent dans les esprits, et la volonté d'une démarche rationnelle pour l'atteindre est clairement affirmée. Mais le culte que les humanistes portent à l'Antiquité les empêche de se libérer du "principe d'autorité". Les Anciens (Platon notamment, qui. remplace désormais Aristote comme référence magistrale) sont tenus pour omniscients et leurs affirmations priment sur l'évidence des faits. D'ailleurs, l'esprit scientifique naissant ne s'est pas encore dégagé, à cette époque, d'une vision animiste et magique du monde. Savants et artistes sont imprégnés de croyances irrationnelles qui brouillent leur ~rception d'un univers conçu comme une immense forêt de symboles où opèrent des forces occultes. On interroge la 16

magie, l'astrologie, l'alchimie pour tenter de percer le secret du réel. Un humaniste comme Pic de la Mirandole (1463-1494) se passionne pour la kabbale et la doctrine secrète des Hébreux. Un savant comme Kepler (1571-1630) ne fonde pas ses connaissances uniquement sur l'observation et le calcul : des considérations mystiques inspirent, en fait, ses idées directrices. Tout le langage "scientifique" de l'époque est d'ailleurs manifestement pénétré d'anthropomorphisme et de métaphysique. A ce titre, la notion de "gravité" est significa. tive. Quelle définition en propose Képler ? "Une affection

mutuelle entre corps parents". Et Copernic (1473-1543) ? "Une certaine appétence naturelle donnée aux parties de la Terre par

la divine providence de l'Architecte de l'univers".

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On ne saurait oublier non plus que le XVIeme siècle marque l'un des sommets de la spiritualité chrétienne avec les deux grands mystiques espagnols: Jean de la Croix (1542-1591) et Thérèse d'Avila (1515-1582).

Le xvnème siècle Dans sa physionomie dominante, le xvnème apparaît comme le siècle de l'ordre, de la hiérarchie, de la discipline et de la raison. Mais on ne peut sans abus le réduire à cette image. n est travaillé, surtout à ses débuts, par des forces de vie qui bousculent les concepts figés. C'est, en particulier, l'époque de l'art baroque, diffusé à travers .l'Europe catholique par la Con- . tre-Réforme. Ce mouv:ement. rtistique disloque les structures a rationnelles et revient à l'émotionnel, au frémissement de la vie, au mouvement. A travers lui, le bouillonnement de l'affectivité et l'intuition immédiate des choses retrouvent droit de cité. pans le ~ême temps, le courant ésotérique européen, marqué auXVIeme par Thomas More et Paracelse, connaît un renouveau, notamment à travers le mouvement de la Rose-Croix qui se manifeste au public vers 1614. Descartes, Leibniz et Bacon s'intéressent à sa doctrine qui se veut une 17

synthèse de l'alchimie, de la kabbale et de la tradition néo-platonicienne. La mystique est illustrée par Jacob Boehm (1575-1624), le cordonnier théosophe, et c'est aussi le temps des grandes controverses religieuses, celles du jansénisme et du quiétisme. Mais avec l'avènement du classicisme, en art et en littérature, à partir de 1660, et le début du règne personnel de Louis XIV, se développe dans les esprits un retour à l'ordre rationnel. Les artistes refusent le pathétique des oeuvres baroques et aspirent à l'équilibre et à l'harmonie. Le système intèllectuel tend à se détourner de la subjectivité et à rechercher une connaissance neutre et objective fondéè sur le quantitatif et le mesurable. En matière scientifique, la Renaissance avait découvert la Raison et sa puissance. A partir de là, il s'agissait de reprendre à la base l'édifice entier de nos connaissances. Et trois hommes, au début du xvnème, vont brillamment illustrer ce projet nouveau, l'Anglais Francis Bacon (1561-1626), l'Italien Galilée (1564...1642)et le Français Descartes (1596-165Q). Bacon, esprit philosophique, affirme, le premier, le rôle capital des lois physiques, c'est à dire des relations nécessaires entre les phénomènes naturels, à une époque où la science ex-

périmentale . n'était pas encore constituée. On connaît sa formule célèbre "Pour commander à la nature, il faut commencer à obéir à ses lois". Commander? le terme éclaire l'ambition dominatrice de la science naissante. Le premier aussi, Bacon eut l'intuition précise de la m~thode expérimentale encore tâtonnante en ce début du xvneme. Elle part, nous dit-il. "des faits particuliers" pour s'élever "graduellement jusqu'aux propositions les plus générales". Et. dans son Novum Organum (1620), il en précise les étapes "L'observation et l'expérience pour amasser les matériaux. l'induction et la déduction pour les élaborer: voilà les seules bonnes machines intellectuelles". Les seules? Un certain esprit d'exclusion à l'égard de toute autre démarche de la pensée, n'est-il pas déjà en germe dans cette affirmation?

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Galilée, physicien et astronome, est devenu la figure emblèmatique de l'esprit scientifique à sa naissance, face à l'esprit médiéval d'autorité incarné par l'Eglise. Copernic avait affirmé, contre les idées de l'époque, que la Terre n'était pas immobile au centre de l'univers mais qu'elle tournait sur elle-même et autour du soleil. Galilée, après observation grâce à la lunette astronomique qu'il avait perfectionnée, confirme cette explication mais les théologiens lui opposent les textes des Ecritures selon lesquels "Dieu a établi la Terre immobile sur ses bases" et que l'Eglise interprétait littéralement. En fait certains d'entre eux se dressent surtout contre les prétentions de la recherche scientifique à l'indépendance. Les deux positions s'affrontent: d'un côté l'évidence des fmts, de l'autre l'autorité de la tradition. _ Galilée, quant à lui, revendique l'autonomie de la science à l'égard de toutes les autorités et de toutes les croyances. "Nous n'avons pas à chercher dans l'Ecriture, écrit-il, un enseignement proprement dit d'astronomie". Mais l'Eglise refuse qu'un fait scientifique (Ie mouvement de la Terre) puisse aller contre les assertions de la théologie. Poursuivi par le Saint Office, Galilée doit se rétracter. Procès symbolique qui oppose l'esprit nouveau et l'autorité spirituelle, gardienne d'un corps de vérités qu'elle refuse de soumettre à la raison et à l'expérience. Au-delà du symbole, Galilée est aussi à l'origine de la méthode expérimentale (qui fait appel à des instruments de plus en plus perfectionnés comme la lunette astronomique) et du recours au langage mathématique. Il évoque le grand livre de la Nature. "Mais pour en saisir le sens, il faut d'abord en connaître la langue...cette langue est celle des mathématiques, ses caractères des triangles, des cercles, d'autres figures géométriques sans lesquelles ce texte demeure lettre morte". Ainsi pour Galilée, les données numériques de l'expérience sont les seules à prendre en compte et il tend à considérer que la réalité se réduit au mesurable. Un siècle plus tard; le philosophe Leibniz (mort en 1716) protestera contre cette réduction de la nature à la géométrie, réclamant qu'elle 19

soit aussi perçue dans son dynamisme propre, sa force vital~ immanente. Mais c'était là une des tentations de l'esprit scientifique à sa naissance: fasciné par la rigueur et l'efficacité de sa démarche, ilIa tient pour la seule approche de la vérité. Descartes, physicien, mathématicien et philosophe, va déterminer, le premier, une méthode pour parvenir à cette approche. On sait que le 10 novembre 1619, lors d'une nuit "mystique",il eut l'intuition illuminante des "fondements d'une science admirable". Toute sa démarche intellectuelle devait en naître: Refusant l'autorité des Anciens et de l'Eglise, il va inaugurer une véritable révolution de la pensée et ouvrir la
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réflexion moderne. Si chacun a en lui "la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux" il doit apprendre à en faire usage. Et d'abord, face à toute question, oublier ce qu'en ont pensé les autres et chercher "ce dQnt nous pouvons avoir l'intuition claire et évidente ou que nous pouvons déduire avec certitude". Voilà qui conduit d'abord à faire "table rase" de tout prétendu savoir. Reste alors à déterminer une première certitude qui puisse servir de fondement à toutes les autres. Descartes la découvre dans l'intuition de sa propre existence en tant que sujet pensant. C'est le Cogito: "Je pense donc je suis". Mais le bon usage de la pensée n'est pas inné. Descartes dégage donc, pour bien la conduire, une méthode rigoureuse, inspirée par les mathématiques dont la clarté et la force démonstrative l'éblouissaient. n distingue quatre règles. La première est celle de l'évidence "Ne recevoir jamais aucune chose pour vrai que je ne la connusse évidemment être telle". C'était n'accept~r que les idées claires et distinctes, celles qui naissent des lumières naturelles de' la raison. Est donc évident ce qui rend le doute impossible. En second vient la règle de l'analyse: diviser chaque problème à résoudre en questions élémentaires qui seront traitées l'une après l'autre. La troisième règle, celle de la synthèse, la complète: s'élever, par degré, du plus simple au plus complexe par un enchaînement rigoureux. Vient enfin la
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règle du dénombrement "Faire...des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre". Voilà donc l'intelligence confiante en ses pouvoirs et assurée dans ses démarches. Elle va pouvoir mettre le cap sur un projet ambitie~ celui de la science. Descartes le définit en une formule qui restera le mot d'ordre de la civilisation occidentale: "Nous rendre comme maître et possesseur de la nature". Ainsi la conquête du monde extérieur apparaît, pour la première fois, comme la finalité propre de l'espèce humaine. En un sens, c'est un tournant capital de la pensée en Occident. Désormais l'univers, désacralisé et privé de signification intrinsèque, est conçu comme un simple champ d'étude et d'action où science et technique vont faire merveille. Ainsi l'esprit scientifique a trouvé ses assises. Il va à la vérité à travers .l'observation et l'expérimentation, rejetant à la fois la subjectivité personnelle, les idées préconçues et toute autorité extérieure à la raison. Mais en préface à son ouvrage Principes de la philosophie, Descartes développe une image célèbre, celle de l'Arbre du Savoir: "Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les..racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences". Les racines, le tronc, les branches...Mais.où, la floraison de la vie? Ni feuilles au vent, ni sève, ni bourgeons, ni fruits qui mûrissent... Où la terre qui le porte, cet arbre? Où les forces naturelles? Où l'art et l'imagination. créatrice? L'Arbre de la connaissance n'est pas ici l'Arbre de vie. Tout se réduit aux idées claires et distinctes et le prototype .de la vérité est la proposition mathématique. Quelques décennies plus tard, un savant génial, Newton (1642-1727), à la fois mathématicien, physicien et astronome, donne toutes ses lettres de noblesse à la science ainsi constituée en élaborant une oeuvre qui, du calcul infinitésimal à la structure de la lumière et à la théorie de l'attraction universelle, veut donner une clef du fonctionnement de l'univers à partir de la seule observation des faits. Mais ce grand esprit scientifique est aussi un mystique: l'univers est pour lui la scène immense 21

où Dieu se manifeste. Et la plus large part de ses écrits est consacrée à la théologie et à l'alchimie. Vers 1700 la méthode scientifique, reposant sur l'observation et l'expérience, n'en est pas moins fermement établie. L'usage, encore répandu un demi siècle plus tôt, de chercher l'explication des phénomènes naturels dans les écrits de l'Antiquité grecque est désormais disqualifié. Dans le même temps, on est insensiblement passé de la raison discursive (qui argumente pour convaincre) à la raison scientifique (qui prend appui .sur l'observation rigoureuse des. phénomènes et l'essor technologique). Mutation essentielle : la raison est devenue expérimentale ; elle doit désormais négocier avec les faits nés de l'expérience scientifique. Elle est engagée, selon la formule de Bachelard, dans "un perpétuel va et vient entre une raison et une expérience également inépuisables". Les deux pôles de la connaissance scientifique sont clairement déterminés. Le xvmème siècle Dans cette re,mise en cause des formes de pensée traditionnelle, le XVIneme joue un rôle prépondérant. La philosophie des lumières entreprend avec une vigueur militante la critique de la tradition et des idées reçues. Et la croisade intellectuelle qu'elle engage a pour enjeu la conquête de l'esprit publtc par la raison. Entre la fin du xvnème et le début du xrxeme, un véritable raz de marée rationaliste déferle sur l'Europe. Ce puissant courant d'idées nait à la confluence de l'esprit scientifique qui achè~ 4e se constituer, et de l'esprit individualiste de libre examen apparu à la Renaissance. Il est également nourri par la critique des dogmes et de l'Eglise que la Réforme a contribué à introduire. Quels en sont les objectifs? D'abord il s'agit de briser la tutelle de l'autorité et de la tradition qui continue à peser sur les esprits. Ce refus des croyances et des préjugés est un des traits dominants de l'esprit des lumières, et tous les philosophes travaillent à délivrer l'esprit humain des superstitions, de l'erreur et du fanatisme. Dès 1680, deux précurseurs, Bayle 22

(1674-1706) et Fontenelle (1657-1757) dénoncent avec force la crédulité, et font l'apologie de la tolérance et de l'esprit critique. Aucune vérité n'est inaccessible à la raison et les philosophes entrent en guèrre contre la religion établie qui prétend à un magistère sur les esprits. il s'agit ensuite, dans le même esprit d'émancipation, de s'engager avec ferveur dans cette voie novatrice ouverte par la science et la technique en vue de maîtriser la nature. D'ailleurs beaucoup de philosophes sont aussi des savants. Sur les traces de Bacon, Galilée et Descartes, l'esprit scientifique s'affine, se développe et gagne un plus large public. Condorcet (1743-1794) invite à renoncer aux croyances et aux intuitions vagues afin de n'admettre que" des idées précises, des vérités dont le degré de certitude ou de probabilité ait été rigoureusement pesé". C'est définir l'esprit même de la science dont il analyse, d'ailleurs, la démarche en distinguant trois instruments pour percer les secrets de la nature "L'observation, l'expérience et le calcul". Ainsi le réel sera-t-il réduit, peu à peu, à un schéma rigoureuX, explicable par des lois précises. La science est reine désormais; elle porte l'espérance de l'humanité et son développement est illustré, après Newton, par Bernoulli, d'Alembert, Monge, Lagrange, Linné, Réaumur, Buffon, Lavoisier et bien d'autres. L'Encyclopédie, vaste synthèse collective dont Diderot est le maître d'oeuvre, veut dresser le bilan des savoirs et des pouvoirs de l'homme de l'époque. Cet ouvrage monumental, élaboré à partir de 1745, est à la fois un remarquable instrument de vulgarisation scientifique qui traduit l'engouement des esprits cultivés pour les sciences, les métiers et les techniques, et une véritable "machine de guerre" philosophique qui vient battre en brèche les institutions de

l'Ancien Régime. Ainsi s'éclaire le troisième objectif de la philosophie des lumières: établir un ordre social nouveau, plus rationnel et plus juste, qui restaure l'homme dans sa dignité et sa liberté. L'Esprit des lois de Montesquieu, paru en 1748 apporte, à ce 23
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titre, un regard neuf sur les institutions humaines, lois et religions. Il révèle qu'elles peuvent être approchées rationnellement et sont. déterminées par des facteurs géographiques et sociaux. Ainsi ni l'Eglise, ni les structures politiques de la monarchie ne sont l'expression d'une vérité intemporelle; ni l'une ni les autres ne peuvent fonder leur légitimité sur quelque absolu transcendant. D'autres "philosophes" comme Voltaire (1694-1778) sont avant tout des militants. qui, par leurs écrits, luttent âprement contre l'injustice et les abus du pouvoir. Et même Rousseau (1694-1778), ce solitaire en marge de "l'esprit philosophique", va tenter, à travers L'Emile et le Contrat social de définir une société qui, loin de corrompre l'homme, le rende, au contraire, meilleur. Il apparaît donc que la philosophie des lumièrès; dans son mouvement essentiel, tend à détourner l'homme de l'intériorité contemplative pour le tourner vers le monde qu'il s'agit de transformer. Ce siècle est celui du fait, de l'expérience concrète, de l'engagement dans les luttes politiques, économiques et sociales. C'est, à son regard, l'observation qui donne la clef du réel; c'est l'action qui engendre une société meilleure. Le "philosophe" est le champion de la justice et l'homme des batailles d'idées. Voltaire, qui mène campagne en faveur de l'innocence de Callas et lutte contre l'intolérance, en est une des figures les plus populaires. En fait, ce siècle pragmatique et militant se défie des spéculations. D'ailleurs Kant (1724-1804), le penseur le plus important de l'époque, détourne l'intelligence des considérations métaphysiques. Toute connaissance part nécessairement des données sensorielles que l'esprit organise et rend intelligibles à travers ses structures propres. Il n'est pas de connaissancepossible en dehors des choses perçues dans le cadre de l'espace et du temps. L'esprit ne peut donc appréhender que les seuls phénomènes, et tout un continent du réel, celui de l'absolu, des essences, des "choses en soi" lui est inaccessible. . Ainsi le siècle des lumières a engagé un combat philoso-

phique pour la liberté et la justice auquel il faut rendre hom24

mage. Mais il a comporté, comme tout combat, .des outrances et des erreurs inévitables. La dénonciation a frappé pèle-mêle toutes les valeurs du passé, pour peu qu'ellesn'apparaissent pas fondées sur la seule raison. Ce rationalisme militant comportait un risque: tenir pour aberrante toute démarche de la pensée et toute perception du monde qui ne seraient pas. reconnues comme "scientifiques". Toutefois, on ne saurait réduire le xvmème à la philosophie des lumières, à sa rationalité et à sa critique dissolvante de toutes les valeurs de la tradition. Rousseau, en rupture avec les "philosophes", rétablit dans leurs droits l'imaginaire et l'intuitif. Il réhabilite la vie sensorielle, la rêverie et même l'extase religieuse au sein de la nature, mais à l'écart de toute foi dogmatique. En outre, derrière les figures de proue du xvmème siècle français, le refus du rationalisme irrigue aussi tout un large courant d'idées nourri d'occultisme et de traditions obscures. L'Illuminisme et l'Esotérisme, caractéristiques de la fin du siècle, se diffusent dans les sociétés théosophiques et. dans certaines loges maçonniques, et ce mouvement contribuera à inspirer le romantisme allemand qui lui empruntera quelques idées maîtresses: la primauté de l'esprit, la nécessité d'une conversion intérieure qui rétablisse l'homme dans son origine divine, l'équivalence entre le microcosme humain et le cosmos tout entier. D'ailleurs, dès1770, préfigurant cette floraison du romantismeeuropéen, prend naissance en Allemagne, un mouvement littéraire et politique, le "Sturm und Drang" (Orage et Assaut) qui s'affirme en opposition au rationalisme des lumières. Inspiré par Shakespeare et Rousseau, il. célèbre la vie, la passion, la puissance créatrice du moi dans sa subjectivité et, au-delà, la Grande Nature, source de. lyrisme et d'enthousiasme mystique, qui jamais ne se laisse réduire à un champ de connaissance et d'action technique. Nourri par les théories de Herder, le mouvement est illustré par les oeuvres de Schiller qui veut, notamment, réhabiliter "l'unité organique des choses" contre la mécanisation cartésienne, de HôlderIin, et du jeune 25

Goethe reprochant à Newton d'avoir remplacé le phénomène concret de la lumière par des hiéroglyphes mathématiques. Le siècle s'achève, en France, par l'explosion révolutionnaire de 1789 qui apparaît comme l'aboutissement politique du travail de sape des philosophes. L'Ancien Régime, héritier de l'ordre féodal, s'effondre et l'Eglise catholique, qui en était l'un des piliers, est fortement ébranlée dans ses assises. L'esprit religieux l'est aussi, car la Révolution, qui fonde juridiquement l'attachement aux libertés et l'inscrit dans l'ordre social, fait naître aussi une conscience nouvelle, celle de l'homme, maître de l'Histoire à la place du Dieu-providence. En même temps s'opère "une sorte de transfert du sacré" (Jean Brun) : Dieu est socialisé et le Peuple, source de toute souveraineté, divinisé par
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une idéologie révolutionnaire dont le souffle traversera le
xrxème pour animer, au delà, les mouvements de libération du XXème. Le XlXèmesjècJe La Révolution resserre un temps l'écrou du rationalisme mais dès 1798, l'explosion du romantisme à travers l'Europe affirme, en réaction, les droits de la sensibilité et de l'imaginaire. Toute une génération poétique retrouve la communication avec la nature et célèbre le royaume intérieur~ toute une génération qui se découvrait privée par le rationalisme dominant d'une part d'être essentielle, réagit par l'ivresse émotionnelle et l'enthousiasme mystique. Elle retient de Rousseau que seules l'émotion et l'intuition nous relient à l'universel et nous découvrent "l'être" et "la vie", Le romantisme allemand et anglais va se nourrir de cette conviction intensément vécue. Ses aspirations tournent le dos aux objectifs utilitaires de l'époque et refusent la dictature de la raison triomphante. La vraie vie est ailleurs, dans l'expérience poétique et la communion fusionnelle avec "l'Un et le Tout". Tous les romantiques affirment la prééminence de l'intériorité sur l'extériorité du monde empirique où opèrent la science et la technique. Ils redécouvrent la nature, la Grande Nature, 26

immense organisme vivant dont les hommes sont des éléments constitutifs et jettent un cri d'alarme devant la montée du rationnel qui menace d'étouffer les émotions. essentielles devant le monde. "Le processus de dépoétisation a assez duré, proclame Schlegel, il faut repoétiser l'eau, l'air; le feu, la terre." et Schelling (1775-1854) est convaincu "qu'il existe dans les choses, à côté de la vie extérieure, une vie intérieure qui les rend capables de sympathie et d'antipathie". L'homme romantique veut renouer des liens essentiels avec le monde et retrouver le contact affectif et quasi fusionne! avec le paysage, les saisons et les grandes forces cosmiques. A l'opposé des idées claires et distinctes auxquelles le rationalisme prétend réduire la vérité, les romantiques célèbrent le vague, l'obscur, l'incertain, le nocturne, à travers lequel ils tentent de saisir la réalité cachée. La nuit, dans le romantisme allemand, exerce une fascination mystique dont témoignent les Hymnes à la nuit de Novalis (1772-1801). En elle, la sainte, la maternelle, l'homme retrouve l'unité primitive du Tout et le lieu des forces éternelles. D'ailleurs, note encore Novalis "Nous

sommes plus reliés à l'invisible qu'au visible".

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Après 1848, si le. romantisme survit dans des courants souterrains, c'est le positivisme qui triomphe et tend à discréditer le rêve, l'émotion et la vie spirituelle. Il renoue avec l'inspiration rationaliste du siècle des lumières. Auguste Comte (1798-1857) veut fonder la vérité sur les faits observables. Ainsi la connaissance "positive"( c'est à dire scientifique) est la seule réelle, les autres (connaissance théologique ou métaphysique) sont illusoires. Son système philosophique tente de lier étroitement science et politique en vue d'une organisation sociale, morale et même religieuse de l'humanité. Ce rêve d'une société rationnellement construite hante d'ailleurs les esprits réformateurs de ce temps, frappés par la misère des masses ouvrières. C'est l'époque de Saint Simon, de Fourier, de Proudhon dont Marx recueillera l'héritage en le renouvelant par cette approche dite "scientifique" dont Auguste Comte formait le projet. En cette seconde moitié du XIXeme, 27

les esprits sont éblouis par le spectaculaire succès des sciences et des techniques. La rigueur et l'efficacité de la démarche scientifique les portent à rejeter d'un bloc ce qui n'est pas rationnellement démontrable ou accessible à l'expérimentation scientifique. Ils pressentent là des fonnes de pensée archarques qui ne peuvent susciter qu'une rigoureuse défiance. Ils refusent les catégories "affectives", celle du surnaturel, de la participation, de l'intériorité et de la transcendance. Les faits, seulement les faits. Des faits observables et contrôlables. Beaucoup en viennent à une sorte de foi aveugle, et souvent intolérante, en la Raison souveraine. En elle seule. Ils sont convaincus que le modèle de connaissance élaboré par les sciences physiques rend définitivement caduques toutes les autre démarches. La raison impérialiste entend soumettre à sa juridiction tous les
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domaines de la vie et n'accepte pas qu'une part d'inconnaissable
puisse lui échapper. Le "scientisme" est l'attitude intellectuelle dominante de cette fin du xrxème. Ce courant de pensée dogmatique, issu du positivisme, s' affinne rationaliste et athée. Il condamne sans nuance toute spéculation métaphysique, veut trouver à tous les phénomènes humains une explication de type déterministe, et proclame une confiatlce illimitée en la science, système clos et total, capable d'assurer le bonheur de l'homme et d'apporter une réponse définitive à tous les problèmes qui se posent à lui. Renan (1823-1892) prophétise sur le ton de l'évidence "Encore quelques années et nous aurons découvert le secret de l'univers... La science renfenne l'avenir de l'humanité... Elle seule peut lui dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière d'atteindre sa fm". (L'Avenir de la science-1890 ). Bref, chacun est convaincu qu'un monde paradisiaque est en train de naître dans le secret des laboratoires. Dès lors, la science rend Dieu inutile. Le déisme du xvmème, pour lequel l'Etre suprême règlait la marche du monde, apparaît dépassé, et la plupart des savants de l'époque font profession d'athéisme, 28

seule attitude "scientifique" à leurs yeux. L'âme? "Je ne l'ai jamais rencontrée dans mes éprouvettes" ironise l'un d'eux. Et Paul Claudel, encore jeune, pouvait écrire en 1886 "Tout ce qui a un nom dans l'art, la littérature, la science est irreligieux". En toile de fond à cette foi scientiste, intimement associéeà la foi républicaine, se développe le débat entre l'Eglise et l'Etat, entre la "libre pensée" et le cléricalisme, entre la tradition conservatrice et la gauche laïque. Il paraît désormais évident que le conflit est ouvert entre la science et le religieux. Plus globalement encore, entre deux modes de pensée tenus pour inconciliables:. la démarche scientifique et la démarche spirituelle. Et ce conflit, à la fois intellectuel et politique, se concentre, en France, autour de l'Eglise catholique. Conflit intellectuel, sans doute: deux systèmes d'explication du monde tendent à s'opposer, comme lors du procès de Galilée, l'un relevant de l'autorité et de la foi, l'autre de l'évidence des faits. Conflit politique, surtout: l'Eglise, gardienne institutionnelle de certaines valeurs spirituelles, se dresse comme un bastion du conservatisme, en lutte ouverte contre les forces de progrès, la laïcité et la république. Elle est perçue comme une entrave au triomphe des idées nouvelles et un obstacle à la liberté de l'esprit. A cette mise en procès du "religieux", les trois fondateurs de l'esprit moderne, Marx, Nietzsche et Freud, apportent, chacun à leur façon, une contribution capitale. Marx (1818-1883) est à l'origine d'un puissant courant de pensée qui va rester pendant un siècle l'idéologie dominante en matière politique et intellectuelle. Il dénonce l'illusion idéaliste qui donne le rôle moteur aux idées. En fait, toute la superstruc.. ture politique, juridique, artistique, religieuse ou philosophique est déterminée, dans une société donnée, par l'infrastructure matérielle et économique. La. pensée, la morale, la religion, la métaphysique ne sont donc que des. "produits sociaux" résultant des "rapports de production" qui constituent "la structure économique de la société, la base réelle". sur laquelle s'édifie toute la vie culturelle. En fait, la démonstration va plus loin. 29

Comme toute société est caractérisée par la domination diune classe par une autre, "l'idéologie", reflet de cette situation, est nécessairement un discours "mystificateur"qui permet à la classe dominante de maintenir cette domination. La pensée religieuse, notamment, relève d'un tel discours. Elle est solidaire d'un ordre social qu'il faut abattre; elle est une entrave à la marche en avant vers une société meilleure. La vie spirituelle ne peut appOrter que des tranquillisants qui endorment la misère et brisent la révolte. D'ailleurs, l'exhortation à revenir à soi pour vivre de l'intérieur, fut-ce en dehors de toute référence religieuse, détourne les individus des tâches historiques: supprimer les aliénations économiques et sociales et rendre ainsi .à l'humanité le .bonheur concret dont elle est spoliée. Quant à l'idée même de Dieu, Marx emprunte à Feuerbach (1804-1872) cette conception maîtresse "Il n'y a pas d'autre Dieu pour l'homme que l'homme lui-même". Et croire en un Die4 imaginaire, "réalisation fantastique de l'essence humaine", c'est pour l'homme se vider de sa substance. Nietzsche (1844-1900) apparaît comme le prophète des Temps nouveaux. Il annonce "la mort de Dieu", du Dieu chrétien toujours présent à l'horizon de la pensée occidentale; il prédit la montée du "nihilisme" et met ainsi fin à l'optimisme des lumières et de la raison triomphante. Nietzsche dénonce avec violence la pensée métaphysique qui substitue à la vie concrète les images illusoires "d'arrières-mondes", l'être, l'essence, Dieu... Il rebrousse ainsi une tradition qui, depuis Socrate et Platon, est celle de la philosophie grecque et de la pensée judéo-chrétienne. Sous cette dernière fonne, en particulier, elle lui apparaît comme une source de "mauvaise foi", de culpabilisation par le sentiment de la faute et d'un idéal ascétique qui mutile la vie. Le temps est donc venu d'une "fracture spirituelle" que Nietzsche entrevoit déjà de son regard visionnaire. "Le plus important des événements récents, le fait que Dieu est mort, que la foi dans le Dieu chrétien a été ébranlée, commence déjà à projeter sur l'Europe ses premières ombres... L'horizon nous 30

semble d.enouveau libre" (Le Gai savoir). Libre, oui, car Dieu mort, commence le temps du Surhomme. "Peut-être l'homme s'élèvera-t-il toujours plus haut à partir du moment où il ne s'écoulera plus en Dieu". Mais il faut qu'il opère une conversion à la vie et à la réalité concrète. Pas d'espoirs supraterrestres mais une fidélité joyeuse à la terre, une
adhésion dionysiaque à l'unité de la vie, intuitivement perçue. Chez Nietzsche, donc, nulle démarche rationaliste mais, dans l'affirmation même du nihilisme ("Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n'a pas de sens") un acte de foi en une expérience spirituelle qui serait fusion au tout, accès au noyau intime des choses, "participation extasiée à l'existence dans son ensemble... la grande participation panthéiste à toute joie et à toute peine". Certes, Nietzsche refuse Dieu mais dans la souffrance. "Depuis qu'il n'y plus de Dieu, la solitude est devènue intolérable" écrit-il, et il avoue: "Je ne désespère pas de trouver un jour le trou qui mène à quelque chose". Pourtant il repousse durèment tout ce qui peut ressembler à une illusion consolatrice car l'homme fort doit "souffrir la faim de l'âme par amour de la vérité". Ainsi s'opère avec Nietzsche un retour à la vérité tragique de l'existence par la mise èn procès de tous les idéalismes philosophiques et religieux qui tentent de nous la dissimuler. Mais cette philosophie pathétique, inpirée par un sentiment dionysiaque de la vie où se mêlent l'horreur et l'ivresse, et qui veut enseigner une sorte de religion de l'énergie vitale et de l'exaltation de la volonté de puissance, loin d'aller dans le sens du rationalisme dominant, tend à ouvrir d'autres horizons à l'expérience spirituelle. Avec Freud, (1856-1939), nous entrons chronologiquement dans le XXeme siècle mais le climat dans lequel. a mûri sa pensée. est marqué par le rationalisme athée de la fin du XlXème. En fait, c'est à partir de 1895 que la méthode psychanalytique commence à prendre corps dans son originalité, et que Freud développe ses concepts fondamentaux. Pour nous en tenir à la problématique qui est la nôtre, deux points méritent 31
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particulièrement d'être éclairés. D'abord Freud révèle que le moi "n'est pas maître dans sa propre maison". Chacun est déterminé à son insu par tout ce qui, en lui, se dérobe à la conscience. Ainsi l'essentiel de ce que nous sommes nous échappe et Lacan a pu affirmer qu'après cette découverte, l'autonomie du sujet apparaît co~e une illusion car "le centre véritable de l'être humain n'est désormais plus au même endroit que lui assignait toute une tradition humaniste". Cette dépossession des prérogatives de la conscience ébranle déjà l'une des assises de la vie spirituelle, celle d'une intériorité autonome. Mais Freud exclut également toute transcendance. En écho à Feuerbach et à Marx, il affirme que les assertions de la religion ne sont que fantasmes, nourris par l'infantilisme et la névrose. "Lesreligions de l'humanité doivent être considérées comme des délires collectifs" (Le Malaisé dans la culture). L'idée même de Dieu dérive de l'image sublimée du père. Le fondateur de la psychanalyse n'envisage donc pas, comme Marx, la dimension sociale de la religion mais prend en compte sa signification psychologiquepour l'individu. Et la sévérité de ses jugements sur ce point paraît atteindre, au delà du fait religieux, toute démarche spirituelle. Elle s'expliquerait, en effet, par des mécanismes de frustration et de sublimation qui tendraient à rendre la détresse humaine supportable, réussiraient ainsi "à épargner à quantités d'êtres humains une névrose individuelle" mais n'auraient pas d'objet réel. Du moins Freud a-t-il rétabli la réalité propre de la vie psychique contre ceux qui voulaient la dissoudre dans le fonctionnement des cellules, et affirmaient que ses troubles relevaient de la seule chimiothérapie. , , Ainsi, l'histoire de la pensée est marquée, du xveme au XIXeme, par un effort de lucidité et d'émancipation qui a démantelé la vieille forteresse du dogmatisme religieux. Ces approches successives de la vérité en ont vivement éclairé certains aspects. et sont inscrites désormais dans l'héritage culturel de notre temps. Mais aujourd'hui, après un autre siècle de débat et d'analyse marqué par d'autres courants de pensée et 32