Qui gouverne le Zaïre ?

De
Publié par

Un ouvrage sur la situation politique du Congo au moment de la fin du régime Mobutu et de la prise de pouvoir par Laurent-Désiré Kabila.

Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 213
Tags :
EAN13 : 9782296347106
Nombre de pages : 352
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

QUI GOUVERNE LE ZAIRE ?
LA REPUBLIQUE DES COPAINS

essai

Collection Études africaines
Alfred BOSCH: Nelson Mandela - Le dernier titan. Ambroise KOM : Éducation et démocratie en Afrique - Le temps des illusions. AT ANGANA : Éducation scolaire au Cameroun. Claude RAYNAUD : Sociétés d'Afrique et Sida. Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5623-5

FWELEY DIANGITUKW A

QUI GOUVERNE LE ZAIRE?
LA REPUBLIQUE essai DES COPAINS

Préface de Jean-Claude WILLAME Université de Louvain-la-Neuve

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

DU MEME AUTEUR

- Cette chambre-là, May, Matadi, CEZ, 1985 et Saint-Légier
(Suisse), Afrique Nouvelle, récit, 1990

- Couronne d'épines,

Paris, Saint-Germain-des-Prés,

poèmes,

1985 - Maréchal Mobutu, je vous parle, Saint-Légier (Suisse), Afrique Nouvelle, essai, 1990

- Quelle solution pour l'Afrique ?, Saint-Légier (Suisse), Afrique
Nouvelle, théâtre, 1993 - Le Paradis violé, Saint-Légier (Suisse), Afrique Nouvelle, roman, 1996

- Qui gouveme le Zaïre? ou La République des copains, Paris,
L'Harmattan, essai, 1997

La photo de l'auteur sur la couverture a été prise par Mlle Paula Bonneaud (Vevey)

L'auteur sait gré au professeur Ural Ayberk, du département de science politique de l'université de Genève, d'avoir lu ce travail à plusieurs reprises, de l'avoir conseillé et de lui avoir suggéré des lectures pertinentes et constructives. Il remercie le professeur Laurent Monnier de l'Institut universitaire d'études du développement à Genève qui a bien voulu critiquer le manuscrit. Grâce à leur intervention, l'auteur a supprimé certains passages; l'auteur remercie également ses amis Freddy Mukoyi Lokonga et Edi Angulu avec lesquels il a toujours eu de longues discussions sur la situation et l'évolution politique du Zaïre. Il remercie enfm mademoiselle Christiane Besson, professeur au collège Bleu à Vevey, qui a relu le manuscrit. Les conseils des uns et des autres, les ouvrages et les coupures de journaux qu'ils ont mis à sa disposition ont permis d'améliorer un ouvrage qui reste bien sûr sous la responsabilité de l'auteur. Ce livre est dédié au peuple zaïrois qui lutte patiemment pour se séparer de la tyrannie.

En réalité, on peut dire que toute l'histoire de l'humanité civilisée se réduit à un conflit entre la tendance des éléments dominants à monopoliser le pouvoir politique [...] et la tendance à la dislocation de vieilles forces et à l'émergence des nouvelles. Mosca, Elementi di scienza politica, traduit par Daniel Gaxie, Paris,PUF,1973,P.5l Un pouvoir qui a commencé à employer la terreur ne peut jamais y renoncer, sous peine d'aller à sa perte. [...] Le tyran moderne fait tout pour ne pas apparaître comme un tyran, mais comme un chef. [...] La tyrannie ne s'effondre donc pas d'elle-même: on la brise. Manès Sperber, Psychologie du pouvoir, Paris, Odile Jacob, 1995.

PRÉFACE
La cause est désormais entendue. Le "système Mobutu" est agonisant. Son décès annoncé va de pair avec une implosion du Zaü'e légal et une explosion, souvent peu ou mal mise en évidence, de l'informalité politique et économique. Tandis que la classe politique, repliée sur sa certitude d'être incontournable, se dépêtre difficilement de ses kinoiseries, un "seigneur de la guerre", reconverti tardivement en opposant radical, tente de s'imposer sur le théâtre politique par une extraordinaire fuite en avant et, demain peut-être, par la captation des réseaux plus ou moins occultes du commerce à longue distance fondés sur les seules ressources que le Zaïre peut encore exporter: l'or et le diamant. L'auteur du présent ouvrage a correctement perçu l'impasse dans laquelle se trouve le Zaïre de la transition, aux stratégies de moins en moins efficaces du président zaïrois et de l'entourage qui plus que jamais le manipule ont répondu les maladresses d'une opposition qui, incapable de défmir des projets cohérents, n'a pas tardé à se déchirer pour des questions de postes ministériels ou autres dans le contexte de ce qui reste toujours "une politique du ventre". M. Fweley Diangitukwa estime que le Zaïre ne trouvera le bout du tunnel que par une répudiation de son élite politique, par la soumission de l'armée au pouvoir politique et par l'émergence d'une culture politique nouvelle et démocratique. En guise de prolongement à son livre, je souhaiterais habiller d'une autre manière le concept de "nouvelle culture politique" dont nous entretient l'auteur et qui devrait être portée par la contre-élite politique. Je me demande d'abord si les us et abus du mot "démocratie", que la radio-trottoir a parfois rebaptisé "démocrature", n'a pas eu des effets pervers dans la mesure où il 9

a continué à être contextualisé par des courses pour un pouvoir qui, au f1ldes années, s'est en quelque sorte vidé de tout contenu signifiant. Aujourd'hui, ceux qui sont en quête de pouvoir, à savoir les membres du Haut Conseil de la République et un certain nombre de ministres ne sont que des chômeurs bénéficiant de maigres allocations, certains s'acharnant à dépecer ce qui subsiste d'une économie moderne. Au fond, les vrais acteurs ne sont-ils pas ailleurs? Ne les trouve-t-on pas dans cette sphère aux contours encore très flous qui a pour nom "société civile". Je songe à ces dizaines d'organisations et d'associations non gouvernementales constituées ou non en réseaux, à ces milliers de petits entrepreneurs potentiels qui ne sont pas inféodés au pouvoir politique mais qui ne peuvent encore sauter le pas de l'investissement productif, à ces centaines de prêtres et pasteurs zaïrois, et même à ces anciens politiciens qui se sont mis en retrait et n'ont plus de calTière à planifier. En novembre 1993 et en janvier 1994, au lendemain des sanglants affrontements, tout ce petit monde s'était retrouvé autour d'une table ronde pour tenter de gérer ce qui, dans le cas précis du Nord-Kivu, était immédiatement gérable et ce qui ne l'était pas encore du fait de blessures et même de haines toujours à vif. Le calme était revenu après ces rencontres et on avait vu des populations chassées par la violence retourner progressivement chez elles. Je cite toujours cet exemple car il montre que si nouvelle culture politique il y a c'est dans cette direction qu'il faut chercher et non pas tellement dans des "grandes conférences" où l'on tient des meetings, où l'on ne fait que diaboliser l'autre, où l'on se jette à la figure de vieilles histoires toujours tronquées. Je ne suis cependant pas tout à fait sur la même longueur d'onde que l'auteur lorsqu'il souhaite l'éradication de la classe politique des "aînés" qui auraient fait leur temps. Le problème n'est pas tellement de les congédier mais plutôt de les ceinturer avec une présence marquée des éléments de la société civile dont 10

il a été question plus haut. Dans l'éventualité d'une nouvelle donne politique zaïroise, la question n'est pas d'exclure mais d'inclure. Les jeux à somme nulle et les "(r)entrées triomphales des sauveurs messianiques" qui ont marqué une bonne partie de la transition zaïroise ont mené vers l'impasse. Les populations dont la conscience politique a mûri pendant cette interminable transition commencent visiblement à la comprendre. Si elles en appellent à un "libérateur", elles ne veulent certainement pas d'une nouvelle autocratie qui serait marquée par un retour des violences et de l'exclusion. Jean-Claude Willame Louvain-la-Neuve, le 3 avril 1997

11

INTRODUCTION A la fm des années quatre-vingts, il y a eu une série d'événements' politiques importants et partout dans le monde, on
"Une rupture s'est produite autour de la fin des années 80 ; on peut adopter comme point d'inflexion soit l'annonce de la volonté soviétique de renoncer au déploiement de forces militaires à l'extérieur des frontières de l'URSS (décembre 1988), soit les manifestations monstres de Dresde, Leipzig et Berlin-Est (octobre 1989), soit la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989), soit la signature de l'accord d'Alma-Ata remplaçant l'URSS par la Communauté des états indépendants (21 décembre 1991), [...] Ces bouleversements, que l'on considérera bientôt comme les premiers événements du troisième millénaire, ne datent encore que de quelques années; mais pendant ce court laps de temps l'histoire, dont la fin avait été annoncée un peu vite, s'est relevée et s'est mise à courir; on a vu l'enthousiasme de la communauté internationale et l'espérance en un monde réellement meilleur successivement s'épanouir, puis marquer le pas pendant les cent jours de la guerre du Golfe - qui a rassemblé dans le même camp des adversaires de naguère -, et finalement se recroqueviller à l'heure des désillusions dramatiques de Somalie et du Rwanda. Quoi qu'il en soit, la physionomie du monde a déjà changé: la confrontation a été remplacée par la coopération et la scission du globe en deux camps serrés autour des superpuissances n'existe plus; certains acteurs ont disparu (URSS, Pacte de Varsovie) tandis que d'autres subsistent, mais cherchent encore à redéfinir leur place et leur rôle (OTAN, Union Européenne, UEO) [...] On trouvera des indices plus solides en examinant les conséquences des discussions bilatérales et internationales de désarmement, dont l'accélération a été le fait des Soviétiques réformistes ("perestroïkistes") espérant prendre à contre-pied les Américains - lancés dans la course aux armements cosmiques; en fait, les négociations ont eu pour résultat de placer le pouvoir soviétique dans une position de faiblesse et de repli de plus en plus visibles; l'exploitation de ces lézardes par les forces internes au camp socialiste, longtemps contenues, a alors conduit à l'effondrement simultané de l'état soviétique et du système communiste. Dans ce schéma, l'enchaînement logique et chronologique des événements part de la rencontre de Reykjavik l

13

a cru - un peu hâtivement - au début d'une paix réelle, totale et
universelle. Pour certains, c'était la fm de la guerre froide2, pour d'autres - ceux des pays en voie de développement - c'était le véritable début de l'indépendance après un long tiraillement entre les deux blocs. Les bouleversements intervenus sur la scène internationale (perestroika, glasnost, chute de Ceausescu, chute du mur de Berlin, réunification allemande, effondrement de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques, abandon du communisme, dissolution de la bipolarité, discours de La Baule3, etc.) ne pouvaient certes rester sans incidence sur la politique africaine.
sur le désarmement nucléaire (12 octobre 1986), passe par la signature du traité de Washington sur l'élimination des missiles de portée intermédiaire (INF) (8 décembre 1987) puis le retrait soviétique d'Afghanistan (mai 1988février 1989), précédant l'effervescence en Allemagne, en Pologne et en Hongrie à l'été et à l'automne 1989, qui devait elle-même conduire à la chute du mur de Berlin. Les développements marquent ensuite une pause après la signature du traité de Moscou sur la réduction des armements stratégiques (START) (31 juillet 1991) qui intervient juste avant le putsch d'août 1991 ; l'épisode se conclut par le discours du président Bush annonçant un véritable gel de l'armement nucléaire américain (28 février 1992), in Jean-Marie Mathey, Comprendre la Stratégie, Paris, Economica, 1995, pp. 87-89. 2 La seconde guerre mondiale s'est achevée en 1945. Depuis, le monde a connu de nombreux conflits, souvent très meurtriers. Tous ces conflits ont eu pour théâtre le Tiers Monde. Les Grandes Puissances n'ont pas connu de conflit direct sur leur territoire national. Elles ont préféré en découdre chez les autres, à la périphérie. La guerre froide débute en 1947. Elle s'achève pour certains dès 1953 avec la mort de Staline, pour d'autres en 1955 dans la torpeur d'un été genevois ou encore en 1962 sur les frayeurs de la crise de Cuba. Pour beaucoup d'autres encore, la guerre froide va se poursuivre à la périphérie parce que l'environnement international a vécu, depuis 1963 jusqu'à l'effondrement de l'Union soviétique, dans un équilibre instable (compétition et affrontement de grandes puissances dans les pays du Tiers Monde). On peut lire à ce sujet, Jean-Jacques Roche, Le système international contemporain, Paris, Montchrestien, 1992, p. 17-ss. 3 "La France, au sommet de La Baule (19/21 juin 1990) a nettement fait comprendre à ses partenaires africains que son appui irait désormais de préférence aux pays s'orientant dans la voie démocratique; la Belgique a

14

En Afrique, l'année 1990 est également une période de grands bouleversements sociaux et des ruptures politiques. Les grèves et les manifestations estudiantines suivies de répressions militaires ont marqué les étapes d'une marche vers la démocratie. Au Zaïre, les révoltes sont d'abord un phénomène urbain, mais ces révoltes des foules vont prendre une si grande ampleur qu'elles vont entraÛ1er le reste du pays. Des consultations populaires sont organisées par le maréchal Mobutu4 ; celles-ci consistent à récolter des suggestions et des recommandations susceptibles d'améliorer la gouvernance et le pouvoir. Mais ce sont des mécontentements5 que les mémorandums vont produire, condamnant ouvertement le régime dictatorial du maréchal Mobutu. Horrifié par les multiples dénonciations contenues dans différents textes, M. Mobutu annonce des réformes pseudodémocratiques, en date du 24 avril 1990 (c'est l'amorce du processus de démocratisation), suivies d'un revirement le 3 mai de la même année. Mécontente des manoeuvres du président Mobutu qui cherche à récupérer la direction des affaires qu'il

pris du champ avec le Zaïre, notamment après la répression des émeutes de Lubumbashi; les Etats-Unis, la Banque mondiale, le Fonds Monétaire International ont aussi fait parfois entendre plus ou moins discrètement leur voix, ce qui, pour ces deux organismes, constitue un encouragement pesant son poids des dollars ", in Afrique contemporaine, trimestriel, n° 158, avriljuin 1991, p. 53 4 MOBUTU (Joseph-Désiré), né en 1930, Equateur, Ngbandi, cours de l'école des cadets à Luluabourg et de l'Institut belge pour journalistes, stage à Inforcongo et cours à l'Institut d'études sociales, 7 ans dans la Force Publique. Chargé du Bureau à Bruxelles du MNC/L durant la Table ronde. Premier coup d'Etat en 1960, deuxième coup d'Etat en novembre 1965. Depuis, il dirige le Zaïre d'un bras de fer. En avril 1990, il accepte de démocratiser le régime, mais en mai de la même année, il ferme l'ouverture démocratique qu'il vient de promettre. 5 Lire les textes de protestation réunis par A. Gbabendu Engunduka & E. Efolo Ngobaasu, Volonté de changement au Zaïre, volume 2, (archives 1990-1991), Paris, L'Harmattan, 1991, 223 p.

15

semble ne plus maîtriser, l'opposition exige sa reconnaissance et la convocation d'une Conférence Nationale6. Dès lors, il a fallu à ce régime autoritaire d'autres prétextes ou d'autres stratégies pour justifier sa sempiternelle volonté de garder à tout prix le pouvoir. Parmi ces stratégies: la création ou l'invention de nouveaux conflits et la réactualisation des anciens. L'arrivée au pouvoir, en novembre 1965, de M. Mobutu7, alors général de l'armée nationale congolaise (ANC),
6

On a surtout parlé d'une conférence nationale souveraine (CNS), mais la

souveraineté est le pouvoir ou l'autorité qui dispose des attributs ultimes d'arbitre. Une personne ou un ensemble de personnes sont autorisés à prendre les décisions et régler les conflits à l'intérieur d'une hiérarchie politique. Pouvoir prendre de telles décisions implique indépendance par rapport à des pouvoirs extérieurs et autorité ou domination ultime sur les groupes internes. Le premier attribut de la souveraineté est sa position: c'est le pouvoir le plus élevé dans une hiérarchie politico-Iégale. Le deuxième attribut est l'ordre: c'est le pouvoir final ou ultime de décision. Le troisième attribut est l'effet: il implique un caractère de généralité, ce qui veut dire qu'il influence le cours des actions en général. Le quatrième attribut est l'autonomie: un souverain doit être indépendant dans ses relations avec les autres agents (interne ou externe, national ou étranger) et ne peut être leur sujet, in Dictionnaire de la pensée politique, Paris, Ratier, 1989, pp. 736741. La réalité telle que nous l'analysons dans ce travail montre que des décisions importantes n'ont pas été prises pendant la conférence nationale, qu'il n'y a pas eu indépendance par rapport à des pouvoirs extérieurs car la troïka (Belgique, France et Etats-Unis) s'est interposée à maintes reprises, enfin le président Mobutu ne s'est pas impliqué dans les quelques rares décisions prises à la conférence nationale (CN), donc cette conférence nationale n'a pas été autonome, c'est pourquoi nous parlons dans ce travail non pas de CNS mais de CN.
7

Mobutu, jeune soldat de l'armée congolaise, avait, entre 19959-1965,

participé à toutes les péripéties. Il avait observé et suivi avec grand intérêt les conflits, les interventions tant sur le plan national qu'international; il avait participé à la résolution des conflits et à la prise de décision. En 1990, lorsque la volonté de changement exprimée par le peuple zaïrois le surprend, le président Mobutu est non seulement un homme aguerri, un politicien richissime (Bernard Kouchner, ministre des Droits de l'homme sous la présidence de François Mitterrand a traité le président Mobutu de "coffrefort ambulant", in Revue Politique africaine, n° 58, Paris, Karthala, juin

16

correspondait à une période où les pays africains nouvellement indépendants cherchaient encore à asseoir leur autonomie. Certains Etats venaient de rompre leur alliance avec les anciennes métropoles capitalistes, ils nouaient dans la précipitation des relations avec le bloc communiste (Union des Républiques Socialistes Soviétiques et Chine). C'est vrai pour quelques anciennes colonies françaises mais surtout pour les colonies portugaises indépendantes un peu plus tard8. On a ensuite assisté à une progression rapide du communisme en Mrique. Par contre d'autres colonies ont préféré garder des liens avec .les anciennes métropoles, d'autres encore ont cherché à les renforcer. Cette dernière démarche caractérise les anciennes colonies britanniques qui, pour la plupart, ont sollicité leur entrée dans le Commonwealth. L'ancien Congo-Belge (devenu le Zaïre sous le régime du président Mobutu) a suivi un itinéraire très différent et très mouvementé. Au lendemain de son indépendance, ce pays est vite convoité par quatre grandes puissances: les Etats-Unis d'Amérique, la Grande-Bretagne, la France et l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques qui concurrencent la Belgique. En effet, "l'URSS avait manifesté sa présence en Guinée, au ZaÜ"eau lendemain du retrait des Belges du Congo, [... ] d'une façon générale sans grand succès: échec au Zaïre, relations tendues puis distance avec la Guinée...'>'}. Cette
1995, p. 62) capable de se payer les conseils des meilleurs spécialistes du monde en matière de stratégie et en prise de décision, mais également un stratège bien instruit à la ruse, qui connaît la vie politique zaïroise sous tous ses aspects. Il a déjà trente ans d'expérience de pouvoir et surtout des relations dans le monde entier. Pour se maintenir au pouvoir, il va recourir à plusieurs moyens ou stratégies, entre autres la cooptation des élites de l'opposition, les conflits et le soutien de la France.
8

On peut lire le livre de Benchenane Mustapha, Les coups d'Etat en Gérard Chaliand, L'Enjeux africain, géostratégies des puissances,

Afrique, Paris, Publisud, 1983; aussi Didier Bigo, Les coups d'Etat en Afrique 1945-1987, Etudes polémologiques 41, Paris, 1987, p. 113-145.
9

Bruxelles, Complexe, 1984, p. 21

17

compétition entre les grandes puissances et l'ancienne puissance coloniale pour s'approprier le Congo explique en grande partie la tragédie congolaise, c'est-à-dire la guerre de sécession qui plongea ce pays dans une incertitude totale. Il fallut l'intervention des Nations Unies (ONUC) pour sortir le Congo de la crise dans laquelle il se trouvait. La crise congolaise explique, en grande partie, la longévité du régime Mobutu. Nous nous efforcerons de répondre à la question que s'était posée Dahl: Qui gouverne? En d'autres termes, nous poserons la question suivante: Qui détient le pouvoir pendant la période de transition? Quelle est l'origine de ceux qui gouvernent? Depuis le début de la transition démocratique zaïroise, le paysage politique a-t-il changé? Les modes d'accès au pouvoir ont-ils changé? Quel a été le choix de l'élite du pouvoir, comment a-telle géré cette transition? Qu'a fait la contre-élite? Quelles ont été les stratégies des uns et des autres? Y a-t-il eu circulation réelle de l'élite ou des élites dans l'espace politique zaïrois? Les différentes théories élitistes retenues sont-elles opératoires dans le cas du Zaïre? Comment se transforme l'ancienne élite dirigeante pour sauvegarder sa position hégémonique, comment se forme la nouvelle élite politique pendant la période de la transition? Par quelle voie l'ancienne élite peut-elle être remplacée, y a-t-il des rapports entre les élites et la masse? Le comportement de l'élite zaïroise correspond-elle à la conduite des élites des pays développés ou bien l'autoritarisme de la Ir République et l'existence d'un parti unique sur le territoire national pendant près de vingt-cinq ans ont-ils marqué le comportement de l'élite politique zaïroise? L'importance de ces questions tient au fait qu'au Zaïre, et avant la transition, l'action de l'Etat en tant qu'institution dépendait de l'origine ethnique (ethnocratie), du degré de relation entre l'élite du pouvoir et, rarement, de la méritocratie. Les pages qui suivent proposent une réponse à toutes ces questions. Il sera question de présenter et d'évaluer le rôle de l'élite dans son engagement pour le changement social. 18

Intérêt du sujet Le Zaïre est devenu un cas à inscrire dans ce que le professeur Pierre Birnbaum appelle "exceptionnalisme"JO. Etablissant un parallélisme entre le roi belge Léopold II et le président Mobutu, le professeur Laurent Monnier de l'Institut d'études du développement (Genève) reconnaît que "dans un continent balkanisé, le Zaïre apparaît en effet comme une exception"ll. L'exceptionnalisme zaïrois est d'autant plus probant que, contrairement aux autres pays africains où une seule grande puissance influe sur la politique nationale, au Zaïre, ce sont trois grandes puissancesl2 (Belgique, Etats-Unis et France) qui
JO

"La fin des exceptionnalismes nationaux".

Intitulé d'un séminaire de

spécialisation en sociologie politique donné à l'université de Genève, niveau diplôme, par le professeur Pierre Birnbaum. Ce sujet est également traité dans son livre La France aux français, Paris, Seuil, 1993.
11

Laurent Monnier, " Rôle géostratégique du Zaïre dans l'aire conflictuelle

de l'Afrique australe. Eléments d'une analyse ", in Genève-Afrique, vol. XXVI (2), 1988, pp. 83-96, cité par Jean"Luc Piermay, in Politique africaine, no 41, Paris, Karthala, 199 l, p. 3
12

Muamba Bapuwa explique la longévité du maréchal Mobutu par le fait

que ce dernier a bénéficié d'une situation beaucoup plus favorable que ses collègues africains: "Le Zaïre a été confié, non pas à un seul pays, mais à trois: les Etats-Unis, la France et la Belgique [...] la Belgique, en gérant le Zaïre, devait laisser la liberté du commerce, laisser les autres pays entrer au Zaïre à leur guise. On n'avait donc pas à faire à un même système, au même " ordre" qu'au Togo et ailleurs, où la France, pays dominant, avait tout en main. Au Zaïre, il y avait une liberté de commerce: on rencontre des véhicules Ford dans une société, Berliet dans une autre, c'est une sorte de partage. On laisse le pouvoir, mais côté commerce, on se partage le gâteau. Cela signifie que Mobutu a une marge que les autres n'ont pas, qu'il peut

19

.

s'entrechoquent et s'entre-déchirent pour exercer une influence
sur la politique zaïroise en général et sur les acteurs politiques en particulier. Alors que partout ailleurs, c'est uniquement l'ancienne métropole qui est intervenue dans la transition démocratique, au Zaïre, les trois grandes puissances précitées interviennent simultanément. Si quelquefois elles coordonnent leurs points de vue, elles font souvent étalage de leur désaccord plongeant les acteurs politiques zaïrois dans la confusion la plus totale. Si, en 1996, le schéma de transition qui a été appliqué par plusieurs pays africains relève d'une époque révolue, le Zaïre continue à s'enliser dans un processus de transition trouble dont la durée s'éternise. Le processus de démocratisation y est bloqué. Quelle issue nous réserve ce pays? Peut-on ou doit-on encore parler de transition, après six ans? La démocratie zaïroise ayant été octroyée d'en haut, les masses populaires étaient automatiquement placées hors jeu; et c'est du côté de l'élite qu'il faudrait se tourner pour analyser le processus de démocratisation; dans la mesure où c'est elle qui a appris le concept de démocratie, c'est elle qui maîtrise les modalités de passage d'un régime autoritaire unipartiste à un régime pluraliste démocratique. La transition est tributaire du comportement et des choix de l'élite. Cette recherche est d'autant plus intéressante voire indispensable car dans le cas du Zaïre, nous nous retrouvons devant un problème qui est devenu un dilemme. Si la situation de départ était insatisfaisante, celle de l'arrivée est également indésirable, en tout cas plus insatisfaisante13 encore pour le
danser sur plusieurs sièges: tantôt il est avec la Belgique, tantôt avec la France, tantôt avec les Etats-Unis. Ces pays-là peuvent se disputer, mais pas jusqu'à s'entre-déchirer. Ils trouvent un compromis, et l'on dit par exemple à la France: A votre tour: faites un peu votre scénario. C'est comme ça qu'à mon avis les choses se passent, et ça facilite le jeu de Mobutu" in L'Afrique à Biarritz, Paris, Karthala, 1995, pp. 94-95 13 Alors que dans sa révolte collective, le peuple zaïrois souhaitait et demandait le départ du président Mobutu, la CN l'imposera comme chef de

20

commun des mortels. La situation qui s'est créée au Zaïre interpelle la conscience de tous ceux qui oeuvrent pour la paix des nations. Ce travail invite à la compréhension et à la recherche des solutions pour surmonter les diffic.ultés actuelles de ce pays.

l'Etat. Dans un premier temps, l'opposition croyait que le maréchal Mobutu allait coopérer avec elle pour conduire le changement. Puis, quelques années plus tard, quand elle va constater que le président persiste dans ses manières tyranniques de gouverner le pays, elle va exiger sa démission comme le lui demandait déjà le peuple. Une autre fraction d'opposants va plutôt continuer de croire qu'il faudrait collaborer avec le tyran en contribuant (de l'intérieur) à son affaiblissement. Cette option s'avère, à notre avis, un exercice périlleux surtout quand on connaît la détermination qui a toujours caractérisé le chef de l'Etat zaïrois.

21

1. LE CONCEPT DE TRANSITION: SA PLACE DANS LE PROCESSUS DE DEMOCRATISATION 1.1. Introduction Dans l'histoire, plusieurs pays ont connu le passage des régimes autoritaires ou dictatoriaux vers des régimes démocratiques. C'est le cas pour l'Amérique Latine du Chili, du Venezuela, de l'Argentine et du Brésil; du Pakistan, de la Corée du Sud, etc. pour l'Asie; du Portugal et de l'Espagne pour l'Europe centrale. La transition vers le pluralisme politique est la période comprise entre l'abandon de l'ancien système politique (parti unique, autoritarisme, dictature, etc.) et l'entrée dans un nouveau système (multipartisme, démocratie). Au cours de cette période, il y a apparition d'un nouveau système politique. La transition est une période relativement courte, mais elle peut parfois être longue. Elle est en tout cas une période assez floue exigeant une mutation de la culture politique nationale, l'usage de la négociation et du compromis politique. Elle est une période difficile dans ce sens que les anciens dirigeants restent encore en poste et préparent l'arrivée des nouveaux; parfois, ce sont eux qui, en collaborant avec les nouveaux, préparent les institutions démocratiques. La transition étant une période comprise entre la [m d'un système politique et le début d'un autre, la démocratie est normalement l'étape [male souhaitée par le peuple. Le fait même que les anciens détenteurs du pouvoir politique soient encore en poste et contrôlent la transition constitue le risque majeur, car ceux-ci sont capables de placer aux postes de commande des élites qui partagent les mêmes convictions qu'eux et de bloquer le processus. A cause de cette double présence d'anciens et de

23

nouveaux, il arrive que la-transition échoue; mais il arrive aussi que eette période soit un succès inattendu. Il s'agit avant tout d'une volonté de réduire le décalage devenu trop important entre la société civile et l'Etat; elle est donc l'instauration d'un Etat de droitl4. La transition n'est pas un fait facile à appréhender, écrit Comi M. Toulabor, car elle pose beaucoup d'interrogations d'ordre épistémologique. Foree est de reconnaître, poursuit-il, qu'on manque de recul historique, de
14

Dans un Etat de droit, " les gouvernants, comme les gouvernés, sont tous

tenus au respect des règles juridiques en vigueur. Ils ne sont pas au-dessus des lois, mais ils exercent une fonction entièrement encadrée et régie par le droit. La réalisation de l'Etat de droit suppose l'intervention d'un juge qui se doit d'être indépendant du pouvoir et doté de prérogatives importantes. Cette doctrine s'inscrit dans le cadre d'une conception libérale de la vie en société. Elle s'oppose à la conception totalitaire qui exalte et sacralise l'Etat, source de l'ordre juridique et maître de celui-ci ", in Dominique Chagnollaud (sous la direction), Dictionnaire de la vie politique et sociale, Paris, Hatier, 1993, p. 81. Selon Carré de Malberg (Contribution à la théorie générale de l'Etat, 1920), "par Etat de droit, il faut entendre un Etat qui, dans ses rapports avec ses sujets et pour la garantie de leur statut individuel, se soumet luimême à un régime de droit, et cela en tant qu'il enchaîne son action sur eux par des règles, dont les unes déterminent les droits réservés aux citoyens, dont les autres fixent par avance les voies et moyens qui pourront être employés en vue de réaliser les buts étatiques: deux sortes de règles qui ont pour effet commun de limiter la puissance de l'Etat, en la subordonnant à l'ordre juridique qu'elles consacrent". Par ailleurs, "l'Etat de droit est (...) celui qui assure aux administrés, comme sanction de ces règles, un pouvoir juridique d'agir devant une autorité juridictionnelle à l'effet d'obtenir l'annulation, la réformation ou en tout cas la non-application des actes administratifs qui les auraient enfreintes ". L'Etat de droit est à mettre en opposition avec l'Etat de police dans lequel" l'autorité administrative peut, d'une façon discrétionnaire et avec une liberté de décision plus ou moins complète, appliquer aux citoyens toutes les mesures dont elle juge utile de prendre par elle-même l'initiative, en vue de faire face aux circonstances et d'atteindre à chaque moment les fins qu'elle se propose: ce régime de police est fondé sur l'idée que la fin suffit à justifier les moyens", in Dominique Chagnollaud (sous la direction) Dictionnaire de la vie politique et sociale, op. cit., p. 82

24

distanciation épistémologique nécessaire, et on est amené à réfléchir à chaud [...] La transition démocratique suppose le départ d'un point (ici le monopartisme) et l'arrivée à un autre (le pluralisme politique débouchant éventuellement sur une véritable démocratief5. Il s'agit de sortir de l'état de n"ature décrit par Thomas Hobbes et d'entrer dans une société basée sur le respect de la loi. Pour qu'une transition démocratique réussisse, il faut que quelques conditions soient préalablement réunies. Alors que les anciennes élites encore au pouvoir s'organisent pour intégrer les élites en opposition dans l'arène politique, les opposants qui aspirent au changement doivent parvenir à désorienter les élites conservatrices (de l'ancien régime) en les obligeant à douter de la nécessité de maintenir la cohésion qu'elles avaient toujours gardée. Il faut faire en sorte que grâce à la détermination et la constance des opposants, certains conservateurs fmissent par rejoindre le camp des novateurs afm que les acteurs politiques des deux camps se mettent d'accord sur les règles du jeu de la compétition et acceptent la logique de la démocratie et de ses affrontements réguliers, notamment les incertitudes des urnes. On ne doit surtout pas oublier que le rôle du pouvoir en place - tout en adoptant des attitudes d'hommes convertis aux vertus démocratiques - consiste à tout faire pour séduire les forces d'opposition en incitant ses leaders à rejoindre le camp des anciennes élites. Si l'on réussit à écarter les partisans de la continuité de l'ordre ancien, tout comme les partisans radicaux d'un changement révolutionnaire (par la violence), la chance de construire un Etat de droit sera garantie. Pour cela, il faut que les stratégies des opposants soient plus élaborées, plus séduisantes et plus convaincantes pour qu'elles drainent les anciennes élites et les élites hésitantes. Il faut des changements importants au sein
15Comi M. Toulabor, Transition démocratique en Afrique, in Afrique 2000, revue africaine de politique internationale, n° 4 janvier-février-mars, 1991, p.55

25

de l'armée et persuader les officiers qui hésitent à rejoindre l'opposition ou à partager les mêmes objectifs. Les démarches auprès des officiers doivent être menées dans le plus grand secret afm d'éviter un affrontement avec le pouvoir en place. Si elles ne sont pas faites à temps, les anciens officiers toujours fidèles au tyran pourront s'organiser pour apporter leur soutien au dictateur et renverser le processus de transition. Il faut donc s'assurer de leur adhésion. Si l'armée est divisée, si une partie des officiers est favorable aux idées des opposants, la marche vers un Etat démocratique sera plus certaine. D'où le souhait que l'armée et la police qui soutenaient jusque-là le régime autoritaire en place soient régies par de nouvelles lois et, dans la mesure du possible, de nouveaux officiers qui n'ont pas des relations étroites avec le pouvoir autoritaire doivent être nommés dès que l'opposition arrive, autrement il faut chercher le moyen de neutraliser l'Etat-major. L'armée et la police ne doivent pas intervenir - pendant la transition - en faveur d'un camp, d'un groupe ou d'une coterie politique. L'autre condition concerne les réformes institutionnelles, dont celle de la Constitution. Si l'on procède par l'élaboration d'une nouvelle Constitution, celle-ci doit entrer en vigueur avant le début de la transition. Quant à l'organisation des médias, l'opposition doit parvenir à créer sa propre presse qui diffusera ses opinions et concurrencera la presse qui jusque-là appuyait le régime dictatorial. Enfm des élections doivent être organisées dans un temps relativement court pour éviter que les anciennes coteries politiques recomposent leurs clientèles et reconduisent l'équipe sortante. Une fois installés au pouvoir et pour rendre la démocratie effective, il faut que les nouveaux dirigeants réalisent la mutation politique par l'intériorisation de l'univers symbolique de la démocratie, sans oublier l'alternance au pouvoir selon la volonté générale du peuple qui constitue l'expression même du pluralisme politique, c'est-à-dire de la démocratie vraie. Cette ultime étape est la preuve indispensable du changement des comportements et l'adoption des attitudes démocratiques par 26

l'élite du pouvoir et par la population. Ainsi, il ne suffit pas de changer de régime ou de changer de discours pour croire à l'amorce du processus de démocratisation, encore faut-il un enracinement dans les pratiques qui justifient et perpétuent la démocratie. Un gouvernement de transition est composé d'une équipe d'individus voués aux idées de changement et chargés de gérer, pour un temps relativement court, le passage vers le pluralisme politique. Vu sous cet angle, un gouvernement de transition est un gouvernement provisoire, Sa durée est limitée dans le temps. Il gère les atTaires de l'Etat dans une période historiquement exceptionnelle et dépassée cette période, sa présence n'est plus justifiée. Son unique but est de résoudre la crise dans laquelle se trouve le pays et ensuite d'assurer, en organisant des élections dont les résultats seront acceptés par tous, l'avènement d'un ordre constitutionnel et social nouveau et une nouvelle équipe appelée à gouverner démocratiquement le pays. La transition vers le pluralisme politique se présente sous différents aspects: parfois on change les gouvernants, parfois encore on change la loi fondamentale et les règles de recrutement de ceux qui doivent diriger le nouvel Etat. La première forme de transition qui impose le remplacement des anciennes élites par les nouvelles laisse plus d'espace aux attentes de changement, tandis que la seconde voie (qu'a choisie le Zaïre), consistant à changer la Constitution sans changer la tête de l'Etat et de l'élite du pouvoir, plonge la transition dans une impasse. Ici les anciennes élites, plus fortunées que les nouvelles, entretenant des relations diplomatiques normales avec l'étranger, risquent de se retrouver au pouvoir - en cas d'élections - après avoir été légitimées par leurs clientèles. Une question mérite ici d'être posée: les élites socialisées selon les normes d'une culture politique autoritaire qui ont entretenu une attitude de supériorité et de domination vis-à-vis des gouvernés pendant la période tyrannique peuventelles devenir des démocrates et des acteurs d'une démocratisation réussie?

27

Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Mounier, reprenant la thèse de Raymond Aron, distinguent trois modalités de passage à un autre régime: "La première, c'est le coup d'Etat. En Amérique du Sud les exemples abondent de régimes constitutionnelspluralistes qui se terminent par un coup d'Etat, généralement militaire. Le second, c'est l'accession légale ou semi-Iégale au pouvoir et, dans la phase ultérieure, le bouleversement révolutionnaire. Hitler ou Napoléon III seraient de bons exemples de cette modalité. La troisième enfm, c'est la défaite militaire, l'invasion étrangère, ou pour le moins la pression de l'étranger. Athènes s'emparant d'une ville par exemple y installait les démocrates au pouvoir"16. Le Zaïre se trouve présentement dans cette première modalité, dans ce sens que le président Mobutu est avant tout un militaire et il est arrivé au pouvoir après un coup d'Etat. Tshisekedi17,sans suivre la voie d'Hitler ni de Napoléon III, a voulu imiter la voie semi-Iégale en organisant une Conférence Nationale, après avoir refusé une nomination du président Mobutu, et en se faisant élire Premier ministre pendant les travaux de la conférence. Une fois installé, il a commencé le bouleversement de la dictature par la destitution du gouverneur de la Banque du Zaïre, qui est un baron de la dictature. Mais Tshisekedi a été vite stoppé par le tyran Mobutu qui voyait, par cet acte, la fm de sa mainmise sur les deniers publics et la fm d'une gestion déloyale sur laquelle s'appuyaient son entreprise et son pouvoir. La Belgique a tenté de renverser le régime Mobutu en envoyant, courant 1991, des soldats au Zaïre pour mettre l'armée zaïroise en déroute et permettre l'arrivée de l'opposition au pouvoir; c'est aussi ce que les trois pays étrangers - appelés troika - composés de la Belgique, de la France et des Etats-Unis
Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Mounier, tome 2, Paris, Seuil, 1974, p. 147
17

16

POllr Ilne sociologie

politiqlle,

Une notice biographique des principaux personnages que nous citons dans ce travail peut être trouvée dans le livre de Mabi Mulumba & Mutarnba Makombo, Cadres et Dirigeants au Zaïre. qui sont-ils ? Kinshasa, Centre de Recherches Pédagogiques. 1986, 541 p.

28

d'Amérique ont fait en mettant une pression sur le régime du président Mobutu.

1.2. Les trois phases de transition Comi M. Toulabor classe sommairement en trois groupesl8 les pays d'Afrique qui se sont engagés dans la voie de démocratisation: d'abord les pays où la transition s'effectue sous l'égide des militaires. Ce sont les cas du Congo, Burkina-Faso, Niger, Nigeria, Togo, Zaïre, etc. et Ghana (à deux reprises en 1969 et en 1979) ; les pays où la transition s'est réalisée sous la houlette du parti unique: Sénégal, Côte-d'Ivoire, Cameroun, Zambie, etc. On peut retrouver les pays du groupe précédent dans celui-ci puisque l'on a affaire à des régimes militaires doublés de partis uniques; dans le troisième groupe, se trouve un seul pays: le Bénin où c'est au cours d'une conférence nationale avec sabordage du parti unique que s'est opérée la transition. Le Gabon a voulu imiter le Bénin, mais a rendu une copie qui ne mérite pas de figurer à côté du Bénin. La transition démocratique s'établit en trois étapes distinctes sinon forcément requises dans leur ensemblel9. Ces trois étapes défmies comme programmes doivent être la principale préoccupation de l'opposition et c'est en respectant rigoureusement ces programmes que l'on pourrait espérer une transition réussie: - la mise en place d'institutions démocratiques (en ce qui concerne le Zaïre, les institutions démocratiques ont été défmies

Comi M. Toulabor, Transition démocratique en Afrique, op. cil., p. 59 Ces trois étapes ont été définies par Guy Hermet, "La transition démocratique" in Revue internationale de Politique Comparée, Vol. 1, n° 2,1994,p.286
19

18

29

pendant la Conférence Nationale, mais le résultat a été un échec); - l'instauration réelle d'un jeu démocratique fondé sur le respect du droit, un système de partis viables, des comportements électoraux pas trop extrémistes ou fantaisistes et quelques autres ingrédients du compromis (ce niveau n'a pas été atteint au Zaire, dans la mesure où le jeu démocratique n'a jamais été respecté par le maréchal Mobutu qui, en nommant un Premier ministre autre que celui élu à la CN, a méconnu le processus de démocratisation; quant à la création de partis viables, on a abouti, au Zaire, à un pléthore, environ 400 partis politiques. Les élections n'ont pas été organisées après six ans de discours sur la transition) ; - le traitement des obstacles économiques de nature structurelle ou conjoncturelle, capable de faire capoter la démocratisation en suscitant la désillusion de la population (l'économie zairoise est restée entre les mains de l'ancienne oligarchie. La crise s'est accentuée et la planche à billets a conduit le pays dans une spirale inflationniste, de telle sorte que la population n'a jamais ressenti la différence avec sa situation d'avant 1990). Pour qu'on puisse parler de transition, il faut que les trois opérations soient réunies. Dans ces trois phases, les élites jouent un rôle déterminant. Ce sont elles qui organisent la Conférence Nationale, qui révisent la Constitution, qui mettent en place les nouvelles institutions démocratiques, ce sont elles qui réfléchissent aux règles du jeu démocratique; ce sont encore elles qui animent les partis, dirigent les journaux, organisent les élections, défmissent et critiquent les programmes économiques de nature structurelle ou conjoncturelle à mettre en place. Leurs erreurs deviennent les erreurs de toute la collectivité, tandis que leur intelligence et leurs compétences aident le pays à déboucher sur l'instauration d'une société démocratique. Quelle a été la conduite des élites zairoises ? Quelles ont été leurs stratégies? Qu'en attendre? Telles sont les questions posées dans ce travail.

30

1.3. La sortie des dictateurs Les mécanismes de sortie des dictatures varient selon les circonstances et les époques. La sortie des dictatures dans les pays de l'Amérique Latine n'a pas suivi la même procédure que celle offerte par les pays d'Europe du Sud ou encore celle des pays d'Afrique. Suivant les trois voies esquissées par le professeur Nzouankeu2o, le Zaïre a choisi, par la voix de son guide, la démocratie octroyée. Or, de l'avis de Guy Hermet : "l'octroi de la démocratie par le régime autoritaire préexistant, sans cassure institutionnelle absolue, représente toutefois la formule la plus rare, voire l'exception qui confIrme la règle générale de la rupture brutale et dramatique entre l'un et l'autre type de gouvernement. Certes, le projet de démocratie octroyée et soigneusement calibrée à des [ms conservatrices apparaît assez commun au plan des intentions et des essais avortés [...] ces tentatives ont toutes eu le même destin négatif, et n'ont pas empêché la rupture institutionnelle qu'elles s'efforçaient de prévenir"21. La démocratie octroyée a été souvent un leurre, un temps de répit que se donne le tyran avant de trouver la meilleure stratégie lui permettant de conserver le pouvoir. A part quelques cas, dont la Turquie post-kémaliste et l'Espagne post-franquiste où la solution continuiste de la démocratie octroyée par des gouvernants directement issus de l'appareil dictatorial a connu une issue positive22,le résultat où ce schéma a été appliqué a été un échec. Comment expliquer que l'Espagne qui a suivi la voie de la transition octroyée a réussi, mais que la démocratie octroyée du Zaïre piétine? L'Espagne a connu une suite de gouvernements
Nzouankeu (Jacques Mariel), in Revue internationale des Sciences sociales. n° 128 mai 1991 21 Léo Hamon (sous la direction de), Mort des dictateurs ?, Paris, Economica, 1982, p. 129
22
20

Ibid., p. 129

31

tyranniques: "De 1815 à 1876, l'essai de concertation et de libéralisme de l'Etat, selon les normes de l'époque, s'opère de façon largement artificielle, faute d'une élite dirigeante véritablement moderne. et d'une base sociale suffisante. Il se heurte de surcroît à la résistance armée des traditionalistes (les Carlistes) et débouche sur une domination politique de l'armée,m. Des régimes autoritaires vont se succéder jusqu'à la guerre civile de 1936-1939. Cette guerre civile va reléguer au second plan et pour plus d'une déceimie l'hypothèse de démocratisation du pouvoir espagnol. La transition vers un régime démocratique ne deviendra possible qu'avec la mort du général Franco. Au moment où Franco meurt, le régime qu'il incarnait n'est pas viable et il devient difficile de l'imposer parce que la société espagnole a amorcé des réformes depuis une vingtaine d'années déjà et la prolongation d'une dictature devient incompatible. Le deuxième élément à souligner est la proximité de l'Espagne avec les pays d'Europe occidentale acquis à la démocratie depuis longtemps. Enfm la crise économique qui sévit en Espagne dès 1973 constitue un troisième argument qui empêche le retour de la dictature au pouvoir. Dans ce contexte d'un environnement immédiat démocratique et d'un régime précédent non viable dont le tyran vient de mourir, l'entrée dans la démocratie devient possible. Néanmoins, en choisissant la démocratie octroyée, le ministre de l'intérieur Manuel Fraga Iribarne, qui domine le gouvernement par sa forte personnalité, cherche le maintien d'un Etat fort et limité dans la pratique aux seules forces conservatrices, dans le cadre d'un pluralisme contrôlé qui s'efforcerait de mener à bien la libéralisation relative qui n'a pu être réalisée au sein d'un parti unique dans les dernières années de la dictature (par la création d'associations politiques concurrentes intégrées dans le "Mouvement national"). Cette formule continue à rejeter "hors
23

Ibid., p. 133

32

.

systèmes" les demandes populaireset ouvrières, et fait fi de leur
soutien éventuel par le double jeu d'une exclusion légale des partis de gauche et d'un scrutin uninominal majoritaire - en projet - utilisant à plein le réflexe anticommuniste renforcé par la "culture politique autoritaire" [...] La démocratie octroyée ne vaut que pour les partis d'ampleur nationale et d'orientation unitaire24. Cet itinéraire suivi par l'Espagne ressemble étrangement au cas de figure zaïrois que nous analysons plus loin. Une des caractéristiques de la démocratie octroyée est l'absence de rupture légale, absolue avec les dirigeants de l'ancien régime et avec des pratiques autoritaires. Ceux qui ont fondé le régime autoritaire tentent toujours d'utiliser la démocratie octroyée à leur profit pour assurer leur maintien. En principe, une transition octroyée ne naît pas avec le bon vouloir de celui qui l'a offerte. L'expérience vécue d'une transition similaire nous renseigne avantageusement sur les écueils que peut traverser le pays qui s'engage sur cette voie. La transition octroyée déjà vécue en Espagne après la mort du général Franco nous en donne la preuve. 1.3.1. En quels termes se pose la transition démocratique en Afrique? Depuis 1960, l'année de l'indépendance de la plupart des pays africains, beaucoup de chefs d'Etat parlaient de démocratie et ils qualifiaient souvent leur régime de démocratique25, même lorsque
24Ibid., p. 143 25 En 1989, Jean-Louis Remilieux, journaliste français, fervent défenseur du dictateur zaïrois, publia une longue interview: Mobutu Dignité pour l'Afrique, Paris, Albin Michel, dans laquelle le président Mobutu se parut du manteau de démocrate. L'ironie du sort l'obligea, en avril 1990, dans un discours resté historique, d'annoncer la démocratisation de son régime, niant du même coup toutes les justifications qu'il avait avancées une année auparavant.

33

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.