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Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance au Congo Zaïre

De
392 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 198
EAN13 : 9782296274976
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Collection "Zaïre

- Histoire et Société" dirigée par Benoît VERHAEGEN

COLLEcrION «ZAIRE

-

HISTOIRE

& socIÉTÉ»

Le ZAIRE est l'un des pays les plus importants d'Afrique par sa population, son immensité, ses richesses, sa position stratégique. Pourtant il est mal connu et notamment en France, malgré,qu'il soit le plus grands pays francophone du continent. 10 ans après l'Indépendance, les premiers universitaires zaÏrois publiaient dans nombre de revues et collections des études de haut niveau consacrées à leur pays et dont l'écho était important dans le monde. Aujourd'hui, bien que comptant quelque 40000 diplômés du Supérieur et 60000 étudiants, le ZAIRE a une production scientifique dérisoire. , & socIÉTÉ» La COLLEcrION «ZAIRE - HISTOIRE contribue à pallier ces manques dont souffre le pays autant que la communauté internationale. Elle accueille les écrits d'auteurs zaïrois et étrangers concernant l'Histoire, l'Economie, la Société d'hier et d'aujourd'hui. Le but recherché est de fournir des textes de référence à un large public afin de susciter une réflexion étayée sur le passé et le devenir du Zaïre, et permettre aussi à la communauté scientifique zaïroise de s'exprimer. Directeur de collection: Conj>eil scientifique: BENOIT VERHAEGEN, ex-Doyen de la Faculté des Sciences sociales de l'Université de Kisangani. LAURENT MONNIER, professeur à l'Institut Universitaire des Etudes du Développement (IUED), Genève. OMASOMBO TSHONDA, professeur à l'Université de Kinshasa. TSHUND' OLELA EPANYA SHAMOLOLa, professeur d'Histoire à l'Université de Lubumbashi.

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Dans la même collection ment au Zal"re, préface de B. Jewsiewicki, 2 vol. de 224 p. - A. MAUREL: Le Congo de la colonisation belge à l'indépendance, réédition Maspero 1962 (M. Merlier), préface de J-Ph Peemans, 352 p. - A. RYCKMANS & C. MWELANZAMBI BAKWA:

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A. GBABENDU & E. EFOLO: Volonté de change-

Droit coutumier africain - Proverbes judiciaires Kongo (Zaïre), préface de L-V Thomas, liminaire de J. Vanderlinden; co-édition Aequatorius/ L'Harmattan, 400 p. - B. VERHAEGEN: Femmes zaïroises de Kisangani Combats pour la survie; préfacé par J-L. Vellut, 294 p. - Fr. V. DIGEKISA PILUKA: Le massacre de Lubumbashi - Dossier d'un témoin-accusé; préfacé par Jean Ziegler, 288 p. _ KABUYA LUMUNA SANDO C.: Congo 1960-1964 _ Le Nord-Katanga en questions -l'élite décapitée, 224 p.
B. MINTEN, E. TOLLENS : Nourrir

_

F. GOOSENS,

Kinshasa

L'approvisionnement Verhaegen, 400 p.

local d'une métropole

africaine, préfacé par Guy

-

HERBERT F. WEISS

RADICALISME RURAL ET LUTTE POUR L'INDÉPENDANCE
AU CONGO-ZAIRE Le Parti Solidaire Africain (1959-1960)
Préface de Immanuel Wallerstein

Traduit de l'américain par Cécile Veyrinaud

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Herbert.F.Weiss est né à Vienne le 25 juillet 1930. Après l'occupation nazie, sa famille fuit l'Autriche et s'installe à Khartoum au Soudan. Il fréquente bientôt le Victoria College d'Alexandrie (Egypte) jusqu'à son départ aux Etats Unis en 1946. Après des études supérieures dans les Universités de New York et Columbia, il intègre un projet de recherche du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur l'évolution politico-économique des pays africains. Ce qui l'entraîne à voyager une première fois au Congo belge. C'était en 1959, soit à la veille de l'indépendance. Depuis lors, ses travaux en histoire ont concerné le processus des revendications populaires et la mobilisation de masse, l'arrivée au pouvoir d'un régime autoritaire et, récemment, la volonté de démocratisation de la société congolaise-zaïroise. Herbert Weiss a enseigné dans diverses universités aux USA. Actuellement à New York, il est professeur de science politique au Brooklyn College et également chercheur à l'Institut d'Etudes Africaines de l'Université Columbia où il coordonne le Projet Afrique Centrale. TIa été professeur-invité à l'Université Paris VII-Jussieu. TIa publié nombre d'articles et participé à divers colloques internationaux dont: _ "Rébellions-Révolution au Congo-Zaïre 1963-1965", organisé à Paris Vil (1984);
_

"Démocratie et Développement dans le sud-ouest de l'Océan Indien et en

Afrique"organisé à Madagascar par l'Université d'Antananarivo (1993).
Cet ouvrage est la traduction de : "Political Protest in the Congo The Parti solidaire Africain during the independence (princeton University Press, Princeton, 1967)

struggle"

L'édition originale de ce livre a reçu en 1968 le Prix HERSKOVITS de l'association américaine des africanistes (African Studies Association) comme meilleurepublication sur l'Afrique aux USA en 1967.
Ses autres ouvrages: _ "Parti Solidaire Africain - Documents, co-édité avec Benoît Verhaegen, dossiers du CRISP, Bruxelles 1963 (315p.) _ "Rébellions-Révolution au Zaïre 1963-1965, co-auteur, L'Harmattan, Paris 1987 (2 tomes, 445P.)
Les photos (hors-texte Photo de la couverture et couverture 1) ont été prises par l'auteur (sauf indicàtion de l'auteur contraire)

4 due à Aldo Tonazzo avec les remerciements

@ L'Harmattan 1994 ISBN: 2 7384-1754-X

4

Préface à l'édition française par Immanuel WALLERSTEIN
Depuis la fin de la IIè Guerre Mondiale, l'Mrique a connu un processus baptisé décolonisation. On pourrait restreindre l'usage de cette locution à la disjonction politique des colonies du pays colonisateur, c'est-à-dire à l'indépendance politique couronnée par l'entrée à l'ONU; ou bien, on pourrait englober dans la signification du mot décolonisation le long effort de créer dans le système-monde actuel des états-nations africains au poids réel, plus ou moins égaux aux pays européens. Dans le premier cas, la décolonisation est déjà terminée et a été une réussite formidable. Dans le second cas, la décolonisation n'a guère commencé et sa réussite future est très aléatoire. Dans les années 50 et même 60, le moment-clé de la décolonisation au

premier sens

chercheurs croyaient que la décolonisation était un processus révolutionnaire dans lequel des mouvements dits nationalistes ou de libération nationale mobilisaient leurs populations pour l'imposer contre un pouvoir colonial récalcitrant. Ds croyaient aussi qu'une fois l'indépendance réalisée, ces mêmes mouvements créeraient des gouvernements stables, qui maintiendraient l'ordre interne, et poursuivraient des politiques infiniment plus "populaires" que l'ancien régime colonial. Compte tenu de ce scénario largement partagé, l'expérience congolaisezaïroise fut déroutante, dans la mesure où il y eut une désintégration assez immédiate de l'autorité centrale, qui ne fut reprise en main qu'avec la présence des armées extérieures et, en fin de compte, par l'établissement en 1965 d'une dictature qui ne commença à s'écrouler qu'en 1991. Pendant cinq ans, le Congo parut uniquement anarchique. Vu cependant des années 90, le Congo a perdu tout caractère exceptionnel. Mais cela n'était pas du tout clair à l'époque. Donc, situation particulière au Congo entre 1960-65 qui permit aux gens clairvoyants de percer le masque politique africain pour discerner une réalité africaine qui sera reconnue comme universelle (ou presque) 30 ans plus tard. Pourtant, il fallait saisir le défi intellectuel: pour cela il fallait au moins le reconn3.1"tre. Le grand mérite de cette monographie fut d'identifier cette réalité très précocément et d'essayer de l'étudier in situ. Pour le faire, Herbert Weiss dut rejeter la thèse dominante selon laquelle la vie politique était l'oeuvre d'élites radicales face à des masses rurales qui avaient besoin d'une impulsion externe pour être mises à la hauteur de leurs aspirations profondes. Weiss dépèce ce mythe d'une manière détaillée et convaincante par son étude des contestations paysannes dans le Kwango-Kwilu. D analyse une situation où cette élite pouvait réussir à briser les liens psychologiques qui la 5

- la plupart des participants

aussi bien que la plupart des

liaient aux colonisateurs sans pour autant en renouer d'autres tout autant psychologiques avec léS nouveaux maîtres des villes. Donc il parle de désintégration, d'anarchie, et du recours à l'ethnicité comme meilleur refuge dans l'orage. Comme il le dit : "les élites voulaient africaniser le système politique, les masses voulaient le détruire". On sait aujourd'hui que loin d'être uniquement congolais, le phénomène n'est même pas exclusivement africain, ni même exclusivement du TIersMonde. N'est-il pas devenu le modèle qu'on commence à utiliser pour l'analyse de toutes les révolutions des XIXe et XXe siècles? Les élites voulaient changer le personnel du système, les masses voulaient détruire le système. Le fait que les paysans du Kwango-Kwilu n'aient pas pu le détruire ne doit-il pas être vu comme simple cas d'espèce relevant d'une situation beaucoup plus générale? Au vu de l'histoire des bolchéviques, peut-on s'étonner, toutes proportions gardées, de l'histoire du Parti Solidaire Africain? TI nous faut désapprendre tous les concepts créés dans le sillage de la Révolution française, à commencer par celui même de "révolution". Pour les gens des XIXe et XXe siècles, la révolution était quelque chose de conscient, planifiable sinon toujours planifié, de progressiste et surtout de rationnel (au sens large, c'est-à-dire allant dans le sens de l'Histoire). D'ailleurs mieux vaut que la révolution soit le plus rationnel possible, ce qui mène à la certitude que des élites instruites sont les dirigeants les plus efficaces d'une révolution. C'est une thèse en fin de compte qui se situe dans l'esprit du libéralisme le plus classique, une thèse benthamienne. Mais en même temps, c'est une thèse léniniste. Voilà qui est révélateur: la définition révolutionnaire d'une révolution est tout à fait conforme à l'idéologie dominante de l'économie-monde capitaliste. Nos révolutions antisystémiques ont été menées depuis 150 ans sur des bases analytiques qui réconfortent et renforcent le système actuel. Pourquoi sommes-nous tellement choqués quand nous nous trouvons face à la réalité d'une révolution, bien sûr avortée, comme celle du Kwango-Kwilu? Pourquoi insistons-nous pour discuter l'authenticité de cette "révolution"? L'apport idéologique suffisait-il? Les bases sociales étaient-elles celles qui s'imposaient? Les militants étaient-ils bien formés, à l'abri de déviations et de corruptions? Les tactiques étaient-elles bonnes? On juge chaque révolution à l'aune d'un modèle, mais lequel? Le modèle d'une Révolution française dont ceux-là mêmes qui fêtaient son bicentenaire ont trouvé bon de l'enterrer? Ou le modèle d'une révolution russe qui s'achève en 1991, avec une Russie qui se convainc que la révolution n'a apporté que le retard économique du pays?

Mieux vaut réinventer notre langage. Mieux vaut comprendre ce que veulent ou voulaient véritablement les ruraux du Kwango-Kwilu comme le décrit, au moins partiellement, Herbert Weiss. Mieux vaut analyser les courants séculaires qui poussent ces ruraux et font que leurs contestations ne seront indéfiniment résorbées ni par les efforts de l'Etat ni par ceux de leurs élites-dirigeants.

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Ceux qui vont lire ce livre ne seront pas pour la plupart avides de connaître de très près une obscure petite bataille sociale dans un coin reculé de notre monde. Ce n'est pas la meilleure raison pour eux de le lire. La vraie raison de le lire est de mesurer, avec l'aide de l'analyse concrète d'Herbert Weiss, comment on devrait conceptualiser de nos jours des luttes populaires qui se multiplient sans cesse, qui ne manifestent aucune tendance à disparaJ"tre, qui exigent de nous un effon de compréhension renouvelé au lieu de les classer dans les casiers maussades et inutiles de nos mentalités archaïques.

Professeur Immanuel Wallerstein Binghampton University (USA) EHESS (PARIS)

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A la nouvelle génération de Congolais-Zaïrois, acteurs du changement, avec l'espoir que cette étude les aide à redécouvrir le grand élan démocratique présent dans leur Histoire

9

Quelques Congo = Zaïre

équivalences

de noms propres

(1960-1990)

Bas-Congo = Bas-l..aïre Province Orientale = Haut-Zaïre Province de l'Eljuateur = Equateur Katanga = Shaba Kivu = Nord et Sud Kivu + Maniema Nord-Kasaï = Kasaï Occidental Sud-Kasaï = Kasaï Oriental Kwilu + Lac Léopold Il = Bandundu

Banningville = Bandundu Léopoldvillc = Kinshasa Thysville = Mhanza Ngungu Bakwanga = Mbuji Mayi COljuilhalvillc = Mhandaka Elisabelhville = Luhumba~hi Luluabourg = Kananga Stanleyville = Kisangani Port Francljui = Ileho

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1. Les 6 Provinces du Congo 1960 in Gérard-Libois et Benoît Verhaegen : Congo 1960, CRISP - Bruxelles, Tome 1, p.461.

10

REMERCIEMENTS

(1967)

Cette étude n'aurait pas été possible sans l'aide bienveillante de dirigeants et militants du PSA et d'autres partis politiques congolais. J'ai eu la chance d'avoir accès à une quantité de documents et informations. J'ai une dette particulière envers Messieurs Antoine Gizenga, Cléophas Kamitatu, Yvon Kimpiobi, Félicien Kimvay, Raphaël Kinkie, Valentin Lubuma et Gabriel Yumbu et leur témoigne ici toute ma gratitude. Je voudrais rendre un hommage spécial à mon ami Louis Mandala qui m'a accompagné dans la citadelle du PSA et m'a ouvert les yeux sur bien des réalités congolaises qui m'auraient sans doute échappé sans son secours infatigable. Je voudrais aussi remercier Donatien Mokolo qui m'a autorisé à lire sa thèse sur le PSA et à l'interroger sur les résultats de ses propres recherches. De nombreux collègues, amis et guides m'ont apporté une grande aide dans la transformation de ma recherche en livre. C'est envers Terence K. Hopkins et Bernard Hennessy que j'ai la plus grande dette: tous deux ont passé des. dizaines d'heures avec moi; ils m'ont aidé par leur perspicacité politique et la qualité de leur appréciation sur la forme du texte. Richard Sklar et Elliot Berg m'ont non seulement apporté leur concours sur le manuscrit mais ils m'ont aussi dès le début encouragé à poursuivre dans la voie que j'avais choisie. Mes remerciements vont aussi à Benoît Verhaegen pour sa parfaite connaissance de la période de l'histoire congolaise qui est couverte dans ce livre; il m'a toujours fait part de ses réflexions et m'a énormément appuyé dans la collecte des données et informations. Je voudrais aussi exprimer ma gratitude envers Michael Banton, L Grey Cowan, S.N. Eisenstadt, Igor Kopytoff, Laurent Monnier, Peter Novick, Abraham Bargman, Crawford Young et Marvin Markowitz pour leur aide, leur esprit critique et le soutien généreux qu'ils m'ont fournis. J'ai entrepris ce voyage d'étude au Congo en tant que membre du Projet sur l'évolution économique et politique en Aftique, défini par le centre d'études internationales du MIT (Massachusett Institute of Technology). Je lui en suis reconnaissant et particulièrement à Arnold Rivkin, directeur du Projet et Donald L.M.Blackmer qui m'ont aidé de leurs commentaires et par-dessus tout avec patience. Je voudrais aussi remercier Marion Newell qui a traduit pour moi de nombreuses citations fort compliquées sans oublier Marie-Louise Cullum, Béatrice Braude, Milene Polis, Suzan Denvir, Romayn Knapp et Jane Seitz. Mes remerciements vont aussi à Leni Schur qui a réalisé les cartes complexes et à Ruth Rocker qui a édité le manuscrit. Je suis évidemment seul responsable du résultat.

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Nota: depuis les indépendances, les noms des subdivisions administratives ont changé plusieurs fois. De plus. en 1966, les noms des villes principales ont été modifiés. Tous les noms qui figurent dans ce volume sont ceux en vigueur au moment des faits que nous étudions ici.

REMERCIEMENTS

(1993)

Je suis particulièrement redevable à Monique Chajmowiez. qui non seulement a consacré énonnément de temps à l'édition de cette traduction, mais ce qui est encore plus important, a soutenu avec détennination, avec ténacité, le projet d'une publication en français. J'exprime aussi toute ma gratitude à Benoît Verhaegen qui a passé de longues heures à annoter le texte original et sa traduction ainsi qu'à Immanuel Wallerstein pour ses encouragements et sa préface généreuse. Je voudrais également remercier Cécile Veyrinaud qui a assuré le travail
.

difficile et patient de traduction. ainsi que Louis Madigan qui a pu , avec sa
compétence en infonnatique. redessiner les cartes pour cette édition française.

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A V ANT-PROPOS POUR L'EDITION FRANÇAISE

I

Après quelque trente années pendant lesquelles le Congo-Zaïre a été livré tour à tour à une dictature militaire et à celle d'un parti unique, un vent nouveau a ouvert la porte à la concurrence multipartite, à la liberté de la presse, et espérons-le, à la démocratie. Le système dictatorial qui a dominé la vie politique au Congo/Zaire pendant ces années a échoué dans presque tout ce qu'il avait promis. A cet égard, le Zaïre n'est pas différent de nombreux autres Etats Africains. Les institutions militaires ne se sont pas révélées être des institutions "nationales" au-dessus des loyautés ethniques ou communautaires. Le parti unique n'a pas unifié les citoyens, pas plus qu'il n'a évité la corruption, les gâchis et le népotisme. La mobilisation de tous les citoyens au sein du parti unique ne leur a pas donné plus de pouvoir et n'a pas permis une répartition plus équitable de la richesse nationale. "L'unité" supposément engendrée par le système n'a pas réussi à résister aux ingérences et influences étrangères en particulier pendant les années de la "guerre froide". Aujourd'hui, une nouvelle ère a commencé en Afrique qui pose un grand nombre de questions. La démocratie s'enracinera-t-elle vraiment ou bien aurons-nous à affronter prochainement une nouvelle phase d'autoritarisme? La démocratie africaine aura-t-elle une pratique différente de ce qu'elle est dans d'autres parties du monde? Les citoyens ordinaires auront-ils vraiment un rôle significatif et participatif ou bien la démocratie se réduira-t-elle à un moyen de partager le pouvoir entre les élites issues des différentes ethnies ou régions? Les questions pourraient ainsi s'accumuler... Mais assurément, si nous voulons étudier et comprendre la nouvelle époque qui s'ébauche, il est important et même impératif d'étudier les expériences passées et les périodes où "quelque chose" de semblable à la démocratie a existé. Cela nous ramène grosso modo à deux possibilités: l'usage non autoritaire du pouvoir dans certaines sociétés africaines traditionnelles et précoloniales et la lutte pour l'indépendance pendant la dernière partie de la phase coloniale, quand les métropoles s'efforçaient de mettre un terme à la domination coloniale à travers un processus d'élections relativement libres. Nous ne pensons pas être compétent pour analyser les éléments démocratiques figurant dans les sociétés africaines avant l'irruption coloniale. Mais concernant la période de lutte pour l'indépendance, il est vrai qu'elle n'a pas été une séquence démocratique au sens étroit, quoique si nous la comparons aux longues années de domination coloniale qui précédèrent et aux longues années de dictature qui ont suivi, c'est une période pendant laquelle les principes de base de la démocratie étaient présents: un choix politique, la mobilisation des citoyens par des élites en compétition, la possibilité de matérialiser leurs

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intérêts (politiques etc.) à travers une grande variété de groupes et finalement des élections globalement valables. Si la démocratie doit devenir aujourd'hui une réalité en Afrique, il faudra y réintroduire au moins ces éléments-là. Mais d'autres éléments spécifiques relient la période de la lutte pour l'indépendance à celle d'aujourd'hui, non seulement au Congo/Zaïre mais aussi dans plusieurs autres pays africains. Tout d'abord, la réapparition des responsables qui furent des personnalités importantes pendant la première période. Ensuite, l'ethnicité qui reste comme un facteur de base dans le choix politique. Le lecteur se rendra compte à travers cette histoire singulière que les Africains ordinaires, les gens qui constituent la "masse", sont tout à fait capables de faire des choix politiques raisonnés traduisant leurs intérêts réels. De plus, il comprendra que ces populations peuvent, par leur bulletin de vote, si les circonstances s'y prêtent, prendre des décisions révélant une autonomie considérable vis-à-vis des instructions données par leurs leaders ethniques ou politiques. Par ailleurs, l'histoire de cette même région après l'indépendance montre également à quel point cette population peut être disponible pour des actions révolutionnaires violentes.

haut - que durant la lutte pour l'indépendance, les masses du Congo-Zaïre ont été tout à fait capables "d'utiliser" la "démocratie" et ont su définir leurs intérêts d'une manière rationnelle. Si nous comparons cette période avec la situation actuelle, il faut reconnaître que les conditions des années 1990-93 sont bien plus difficiles et plus douloureuses que celles des années 1959-60.
Non seulement les conditions matérielles ont incroyablement empiré - à tel point qu'elles sont difficilement comparables - mais encore, il faut y ajouter deux facteurs de très grande importance: _ premièrement le régime en place en 1990-93 a utilisé tout son potentiel pour saboter le processus de démocratisation et favoriser à n'importe quel prix sa propre continuité. _ Deuxièmement, en 1990-93, les partis de l'opposition n'ont pas mobilisé les masses. Il existe, il est vrai, des partis d'opposition ayant dirigeants et programme mais dans les villages et les quartiers pauvres des villes, l'activité de ces partis est limitée. Peut-être une mobilisation comparable à celle décrite dans cette étude n'est-elle pas possible à cause de la répression? Peut-être les leaders de l'opposition n'ont-ils pas investi assez d'efforts dans cette entreprise? Peut-être ont-ils été séduits par la très facile transition initiale qui a eu lieu au CongoBrazzaville, au Bénin, en Zambie? Quoiqu'il en soit, au moment où la version française de ce livre est prête, les masses congolaises-zaïroises ne sont pas mobilisées et encore moins encadrées pour affronter une lutte dure...

Une des thèses principales de cette étude est - comme nous l'avons dit plus

Ces dernières considérations sont des raisons d'espérer que cet ouvrage contribue non seulement à éclairer l'histoire de l'Afrique mais, de manière plus immédiate, plus "nécessaire", qu'il illustre les potentialités existant réellement dans ce continent pour qu'un autre système politique, libre, représentatif, 14

démocratique, voit enfin le jour. * ** Ce livre a été écrit entre 1962 et 1965 puis publié en 1967 (en anglais). A l'époque où il a été écrit. l'auteur pensait qu'une traduction française serait publiée simultanément. Malheureusement. cela ne s'est pas produit. En menant les recherches pour cette étude. l'auteur avait promis à de nombreux dirigeants et à de nombreux cadres dont la coopération lui fut si généreusement accordée ainsi que leur confiance, qu'il écrirait une histoire de leur lutte qui leur soit accessible: ils pourraient bientôt la lire. et avec eux d'autres citoyens de leur pays. C'est avec grand plaisir que l'auteur peut enfin tenir son engagement. même si c'est avec plus de trente ans d'attente et dans les circonstances tout à fait dramatiques du Congo-Zaïre d'aujourd'hui.
New York, février 1993

NOTA: la plupart des citations figurant dans le texte sont reprises des documents ou discours originaux en français. Moins d'une dizaine d'entre elles, dont l'auteur n'a pu retrollver la version originale, ont dû être retraduites de l'anglais.

Les annexes chiffrées en lettres romaines ne figuraient pas dans l'édition originale.

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2. Les divisions administratives du Congo, 1960 in Catherine HOSKYNS, The Congo since independence (jaID'ier 1960-1961 J, Oxford University Press, Londres, 1965, p.519 .

16

INTRODUCTION

A L'EDITION FRANÇAISE

(1)

Les circonstances qui entourent la conduite d'une étude politique. tant du point de vue de la recherche que de la rédaction. affectent inévitablement son contenu. ses objectifs et même ses conclusions. Le hasard y prend une large part. plus grande parfois que la volonté propre du chercheur. Et même si le chercheur ne maîtrise guère ces circonstances. elles n'en sont pas moins très personnelles. Dans une vue idéale des choses. c'est l'auteur qui choisit le sujet qui lui semble important et intéressant. qui lit tout ce qui s'y rapporte. rassemble les données nécessaires pour écrire ensuite ses conclusions. Seulement. la recherche sur le terrain dans les pays en voie de développement ne se fait que rarement selon ce schéma. Le Congo. aux jours tumultueux de lalutte pour l'indépendance. en est un bon exemple. La recherche s'y faisait beaucoup plus par tâtonnements qu'en suivant un plan préétabli. Il faut mettre le lecteur en mesure de savoir ce qui s'est passé réellement: les voies empruntées puis rejetées. les relations personnelles qui ont influencé la démarche. les moments où la chance - ou bien la malchance - a joué un rôle. Sachant tout cela. le lecteur devrait prendre conscience des faiblesses et des préjugés inhérents au statut d'observateur et à la conduite d'une recherche sur le terrain. en Afrique. C'est pour ces raisons que je souhaite restituer chronologiquement et de façon personnalisée les éléments essentiels de mon expérience au Congo en 1959-60. C'est presque par hasard que j'en suis venu à étudier les évolutions politiques de ce pays. Avant de rallier le projet du MIT (Massachussets Institute of Technology) sous l'égide duquel je suis parti pour le Congo fin 1959, je m'étais plutôt intéressé aux pays de l'Afrique de l'Ouest et du NordEst. Je ne savais que peu de choses sur la politique coloniale de la Belgique et sur les mouvements nationalistes congolais. A dire vrai. je craignais même que le pays n'offre que peu de matériaux pour une étude sur un colonialisme en phase terminale et sur l'évolution de partis nationalistes; j'attendais en fait, avec impatience. la possibilité de mener ce type de recherche ...en Guinée Conakry. En dépit de mon ignorance totale du Congo, je suis parti avec un certain nombre de postulats débouchant sur un vrai scénario. Après la Seconde Guerre Mondiale. l'autorité coloniale en Afrique se voyait contestée de plus en plus, ce qui s'expliquait à la fois par l'affaiblissement relatif des puissances européennes, et par le développement chez les Africains de mouvements en
(1) L'introduction générale figurant daI).5l'édition en anglais a été remplacée et élargie. Le texte reprend ici. en grande partie. la contribution de l'auteur à l'hommage rendu au professeur Benoît Verhaegen dans l'ouvrage collectif: Le Zaïre à l'épreuve de l'Histoire immédiate (Karthala, Paris. 1993). 17

faveur de l'égalité. de l'auto-détermination et de l'indépendance. Quelles étaient les caractéristiques principales de ces mouvements? Tout d'abord. ils étaient dirigés par une élite militante disons radicale. occidentalisée. proche des idéologies et des partis européens plus ou moins de gauche. Cette "élite" s'est engagée dans l'action politique en prenant la direction d'associations urbaines. non politiques. dans lesquelles le facteur ethnique jouait un grand rôle; puis il y a eu la constitution de partis de masse. qui se regroupaient parfois au niveau national. parfois au niveau régional ou à d'autres subdivisions de la société coloniale. Cette élite adoptait les structures des partis modernes et y investissait beaucoup d'énergie. de sorte qu'elle pouvait surmonter les obstacles mis en place par l'administration coloniale. Et finalement. ayant réussi à sortir les masses urbaines et rurales de leur" apathie", et à leur faire adopter la discipline organisationnelle, elle pouvait maintenant s'attaquer à l'autorité européenne. Souvent. le charisme d'un leader éminent facilitait les choses: il rendait possible une rapide mobilisation politique et une discipline de fer. Il pouvait arriver que les contradictions entre les objectifs de cette "élite moderne" et ceux des chefs traditionnels mettent en péril l'unité des Africains. Il n'en reste pas moins que. en dépit de situations particulières relevées ici ou là, le nationalisme africain a puisé sa force d'action dans une élite éduquée à l'occidentale foncièrement militante et politiquement avertie. En ce qui concerne le Congo, plus particulièrement. on relève généralement deux facteurs importants dans la dernière période de la colonisation: une politique très paternaliste et une élite (soit "moderne", soit "traditionnelle") maintenue en état de réelle faiblesse. Par exemple. le colonisateur belge a interdit l'accès aux études universitaires jusqu'en 1954. Contrairement à ce qui s'est passé en Afrique occidentale. il n'y a pas d'élite universitaire et les Congolais n'ont pratiquement aucun pouvoir. même à l'échelon local. En fait. on explique généralement le calme et la tranquillité qui ont caractérisé le Congo des années 50 par l'absence d'une "intelligentsia radicale". Voilà l'image que je m'étais forgée de ce pays! En arrivant fin 1959, mon idée première était d'essayer d'étudier tous les mouvements et les partis politiques congolais. et lorsque je me suis mis à la tâche. le scénario décrit plus haut a commencé à s'animer. Je suis arrivé au moment où les premières élections locales allaient avoir lieu dans tout le pays. Plusieurs partis parmi les plus radicaux étaient hostiles à ces élections et avaient organisé le boycott. Aucune des personnes à qui j'ai parlé n'a pu me dire alors si le boycott avait des chances d'être efficace ni s'il y avait des risques de violences pendant la période électorale. Toutefois. une image se dessinait: plusieurs partis avaient une audience et une organisation bien plus grandes que je ne l'avais supposé. De plus. ils étaient souvent dirigés par une "élite moderne" très radicale. Si on interrogeait le Belge moyen résidant au Congo, il avait tendance à rendre cette élite responsable de tous les problèmes politiques du pays. reprochant même parfois au gouvernement sa "faiblesse". Selon lui. la population rurale. les masses. avaient toujours été satisfaites. heureuses même et ce sont les "évolués" qui avaient tout détruit et

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suscitaient désordre et mécontentement. Et maintenant. toujours selon l'interlocuteur belge-type. soit qu'elles aient été abusées ou terrorisées. ces masses obéissaient au doigt et à l'oeil. à une élite dirigeante. à demi instruite. et "noyautée par des gauchistes étrangers"! Sans pour autant épouser ce point de vue typiquement colonial. on peut admettre qu'effectivement les membres de "l'élite moderne" étaient des militants. parfois radicaux. formant un noyau de contestation anti-coloniale. et que. dans certaines régions. les masses rurales sans doute influençables mais plutôt passives se laissaient mobiliser par cette "élite".Ce postulat est d'ailleurs largement confirmé par les études empiriques réalisées en Afrique occidentale et on le trouve également dans la plupart des ouvrages qui traitent des mouvements révolutionnaires en Europe. La plupart de mes premiers contacts avec des membres de cette élite n'ont fait que renforcer ce point de vue. en particulier pour les quelques leaders de partis qui ont accepté de me rencontrer et ceux. bien plus rares encore. qui ont bien voulu parler sérieusement à un Américain inconnu qui prétendait écrire un livre! Ceux auxquels j'ai pu parler. durant ces premiers mois. ont presque tous insisté sur le fait qu'ils dirigeaient des partis importants. bien disciplinés. bénéficiant d'un soutien total ou quasi total dans de vastes régions du pays. Comment avaient-ils obtenu ce soutien? Plusieurs éléments d'explication intervenaient. mais en général on l'attribuait au dynamisme. à l'habileté et à l'abnégation d'un groupe déterminé de dirigeants appartenant à l'élite. Si. par la suite. il fut de plus en plus difficile de concilier le scénario initial avec certaines de mes propres observations. il n'en reste pas moins que. durant les premiers mois de mon voyage d'étude. j'admis sans la moindre réserve que "l'élite moderne radicale" constituait bien l'élément-clé de l'histoire du Congo. Cette hypothèse de travail imposait cependant certains choix difficiles. Devaisje me concentrer sur la direction des partis dans les différents chefs-lieux de province ou rechercher la nature de la contestation au niveau de la base? En fin de compte. considérant l'atmosphère pesante qui régnait fin 1959 et début 1960. j'avais peu de chances d'avoir la contlance de tous les partis; ne devais-je pas commencer par les partis censés être les plus "ouverts". les plus "modérés" ou "pro-Belges" ou alors prendre le risque d'un échec total en commençant par les partis les plus radicaux? A l'époque où je fis mon choix. je me laissai sans doute guider par un

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mélange de préférences personnelles et de circonstances tout à fait
accidentelles. Rétrospectivement. c'est bien ce moment qui fut déterminant dans l'orientation ultérieure de mes recherches. Avant tout, je décidai de tenter l'étude assez détaillée de l'appareil politique et, plus particulièrement, l'appui de la base dans les partis qui semblaient les mieux organisés et les plus déterminés dans leur opposition à l'autorité coloniale belge. Selon ces critères. l'ABAKO. représentant le peuple Kongo. était le mouvement dominant; ce parti, basé à Léopoldville était proche de son réservoir d'origine rurale. Lorsque les résultats des élections de décembre 1959 révélèrent que le mot d'ordre de boycott lancé par l'ABAKO avait été suivi à près de 80%, je fus d'autant plus décidé à obtenir des entrées dans ce parti.

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La chance m'a souri au départ, lors des premiers contacts que j'ai eus avec la direction de l'ABAKO. Cela se passait peu de temps avant le congrès de Kisantu, et je fus particulièrement heureux de pouvoir y assister, non pas en simple invité mais comme invité d'honneur! Ce traitement "spécial" s'avéra cependant peu à peu moins pratique que je ne l'avais d'abord imaginé: les facilités dont j'étais censé bénéficier au départ étaient inexistantes et, en fin de compte, je circulais moins facilement que les journalistes présents! Pourtant, ce que j'ai observé pendant ce congrès a remis en question mon appréciation du degré d'autorité effective de la direction du parti, et je me suis alors penché plus sérieusement sur l'origine du soutien du parti en milieu rural; cela allait devenir l'un des axes de mes recherches. Ce qui déclencha mon intérêt pour ces questions, ce ne sont pas les travaux du congrès de l'ABAKO mais l'ambiance qui y régnait, et aussi ce que j'observai lors d'un grand meeting public final: des villageois des campagnes environnantes vinrent en masse écouter le président de l'ABAKO, Joseph Kasavubu, et, manifestement, ils attendaient de lui une déclaration unilatérale d'indépendance! Fait surprenant, le meeting fut repoussé plusieurs fois ce jourlà et on se demandait même s'il allait se tenir. Il eut finalement lieu dans la soirée et je me suis retrouvé avec deux autres "Blancs", complètement submergés par une marée humaine de villageois, face au président Kasavubu. Je fus surpris de constater que ce leader "charismatique" s'efforçait visiblement de persuader ses auditeurs d'accepter les décisions du congrès et de refuser toute violence. Comment parler donc de "charisme" et de "source de désordre" quand le principal chef radical du moment était si peu assuré de convaincre ses plus fidèles partisans de le suivre? Surtout si l'on pense que ce qu'il leur demandait n'était pas d'agir mais de ne rien faire! Bien sûr, avec le recul du temps, la leçon de ce meeting - qui battait en brèche la thèse du "paysan apathique et de l'élite radicale" m'apparaît encore plus clairement qu'à l'époque. J'ai persisté par la suite dans la volonté d'approfondir la question concernant le type d'autorité que les dirigeants congolais exerçaient sur leurs partisans. Ce champ d'investigation s'est d'ailleurs révélé très fructueux. Mais la "chance" me quitta avec la fin du congrès de Kisantu. La plupart des principaux leaders se rendirent à la "Table ronde" de Bruxelles, et je n'avais pas de liens suffisamment étroits avec les groupes ou partis congolais pour être bien accueilli par les seconds couteaux. Les deux mois qui suivirent furent des mois d'échec et de frustration. Je vivais dans la partie européenne de la ville, ce qui m'apparut bientôt comme négatif. Aussi décidai-je de m'installer à l'université Lovanium, dans l'espoir de créer de "bons contacts" avec la première génération d'étudiants congolais de l'université. Mais je ne suis pas parvenu à mes tins et le rôle des étudiants ne fut d'ailleurs jamais très important dans la lutte pour l'indépendance. En fin de compte, je décidai de louer une maison dans le quartier" africain" de la ville, certain d'y trouver un contact véritable avec la base! Mais, une fois de plus, je me faisais des illusions. L'atmosphère était trop tendue et, pour la plupart des gens, mes acti vités étaient trop ambiguës et trop obscures pour que je puisse susciter leur intérêt ou obtenir d'eux les introductions dont j'avais besoin. Je consacrais mes journées à courir de rendez-vous manqué en rendez-

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et de leaders fortement appuyés par qes Belges maisje décidai de poursuivre
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vous manqué et à tenter de retracer l'histoire proto-politique des associations, entreprise fort ingrate. Bien sûr, j'aurais pu obtenir audience auprès du tout nouveau Parti National du Progrès (PNP) - un regroupement, sur des bases "lâches", de partis modérés

mon idée première et de ne pas commencer mes recherches par un groupe "proche de l'administration", persuadé que cela me rendrait persona non grata aux yeux des partis radicaux ou militants. Ce sont les moustiques qui ont largement contribué à faire tourner la chance! Depuis un certain temps, Us me dévoraient littéralement et je décidai de me plaindre sérieusement auprès des propriétaires de la maison et d'exiger des moustiquaires aux fenêtres. Le propriétaire lui-même était étudiant en Belgique, mais son père venait précisément de rentrer au lendemain de la Table ronde, et nous nous rencontrâmes pour discuter de ce problème épineux. Il se I trouve qu'U s'agissait du trésorier général de l'ABAKO, Simon Nzeza, et je lui fis part, après avoir résolu mes problèmes d'insectes, de mes dilemmes de ! chercheur. Il m'écouta avec sympathie. Non seulement il m'introduisit auprès de nombreux militants même à I dans une tournée qu'il de l'ABAKO, à mais il m'invitapour aller l'accompagner s'apprêtait entreprendre contrôler les

registres financiers des sectionslocales de l'ABAKO.
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Cette tournée dans les districts du Bas-Congo et des Cataractes sous contrôle de l'ABAKO, fut réellement pour moi à la base de ce qui allait orienter toutes ma réflexion sur l'évolution de la lutte pour l'indépendance. J'avais toute latitude pour mes recherches et je pouvais librement poser des questions; seuls les dossiers du parti ne m'étaient pas accessibles. Je pouvais également assister à des réunions de section ainsi qu'aux vérifications des registres t1nanciers des comités locaux, et je pouvais réaliser les interviews que je voulais. L'ABAKO avait acquis une influence considérable. Pratiquement, chaque

I homme,

chacun avait payé sa cotisation de membre et s'identifiait vraiment au parti. I Chaque village avait sa propre structure organisationnelle. Le boycott des institutions administratives était pratiquement total. Le président Kasavubu et le comité central du parti étaient entourés d'un très grand I respect. On sentait vraiment que ces chefs pouvaient demander de très grands sacrifices à leurs partisans. Mais il y avait aussi des faiblesses. Certains responsables locaux semblaient parfois agir en dehors du contrôle du comité central. L'enthousiasme suscité par le boycott de l'administration frôlait les limites de "l'irrationnel" et semblait aller au-delà des consignes des chefs. Les directives tendant à réduire la contestation de l'administration belge restaient lettre morte. Il y avait aussi des conflits internes et des divisions au sujet de l'autorité du parti. En t1n de compte, les espoirs placés dans l'indépendance semblaient exagérés. Je garde particulièrement en mémoire l'exemple de ce membre d'un comité tocal qui expliquait pourquoi il avait organisé le boycott du service de vaccination: il craignait que les médecins belges ne veuillent empoisonner les Congolais... Lorsque je lui fis remarquer que les vaccinations seraient faites par

chaque femme ou enfant était inscrit au parti, ce qui signifie que

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des intirmières indigènes. il me rétorqua que, de toute façon, depuis qu'il était question d'indépendance, plus personne n'était malade! Simon Nzeza et son entourage de Léopoldville n'étaient visiblement pas d'accord avec ce qu'il disait mais aucun n'osa le contredire. Après mon voyage dans les milieux de l'ABAKO, je me suis subitement trouvé devant de multiples pistes de recherche. En effet, le lent processus qui m'avait connaître et le fait d'avoir pu pénétrer le parti considéré comme le plus fermé et le mieux discipliné, et d'avoir pu nouer à nouveau des contacts avec les principaux leaders de retour de la "Table ronde", tout cela m'aida à obtenir l'autorisation de visiter les tiefs de pratiquement tous les partis. En fait, dans la plupart des cas, les leaders de ces partis consentirent à me fournir un "guide" qui, vu les circonstances, se révélait absolument nécessaire, les lettre de recommandations étant insuftisantes. Ayant toujours l'espoir d'étudier tous les partis importants, je mis au point un programme me permettant d'aller dans leurs bastions, l'un après l'autre, et de faire ainsi le tour du Congo. Inutile de dire que mon projet était trop ambitieux et qu'il fut remis en question presqu'au début, à cause de la pluie et des routes impraticables. Je ne pouvais cependant plus considérer cela comme un revers majeur. Après l'ABAKO, je pus étudier le Parti solidaire africain (PSA), puis je m'envolai vers Stanleyville et Bukavu pour y étudier le Mouvement National

Congolais (MNC/Lumumba) ainsi que le Centre de regroupement africain
(CEREA). Au vu des élections de mai 1960, ces partis constituaient les forces

politiques les plus importantes (à l'exclusion du Parti National du Progrès
(PNP) qui n'était pas vraiment une organisation unifiée). Les 4 partis avaient

remporté approximativement 50% des sièges à la Chambre des députés.
Comme il y avait plusieurs dizaines de partis en lice à l'époque où je tis mes choix, je peux considérer que j'avais bien choisi! Le comité central du PSA me délégua Louis Mandala Mandar, secrétaire du bureau politique national, comme guide pour mes déplacements à travers le tief du parti, dans les régions du Kwango et du Kwilu. Cette fois encore, je dois reconnaître que j'ai eu beaucoup de chance de tomber sur une personne qui ne ménagea pas ses efforts pour faciliter mes recherches et, tout comme Simon

Nzeza, il devint un véritable ami. Ce voyage dans le bastion du PSA me permit
également de mieux identitier de nombreux problèmes que j'avais seulement

entrevus lors de mon voyage au sein de l'ABAKO.
Je m'étais procuré de nouveaux outils de recherche car il me fallait maintenant obtenir des preuves matérielles sous forme de documents du parti et de témoignages formels. J'avais en effet acquis un appareil-photos suffisamment puissant pour microfilmer des documents en plein jour, ainsi qu'une machine à photocopier, qu'on pouvait si nécessaire brancher sur la batterie de la voiture! J'avais également un magnétophone portatif. Beaucoup de chercheurs qui discutent des techniques de recherches sur le terrain sont opposés à l'utilisation de tels moyens. Mon expérience personnelle m'a rendu partisan énergique de ces outils de travail. A partir du moment où l'on est

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admis et où l'on a obtenu la confiance de ses interlocuteurs - et quels résultats de recherches pourraient être valables autrement'? - ces appareils non seulement facilitent l'enregistrement de l'information mais. de fait. ils augmentent le potentiel de coopération. Il y a quelque chose de grave et de sérieux dans le fait d'enregistrer le point de vue d'une personne tout comme dans le fait de photograpruer les documents d'une section locale. et ce côté "grave" - bien ressenti d'ailleurs comme tel - est une aide plus qu'une entrave à la collecte d'informations. De plus. la possibilité de rassembler une foule de documents non sélectionnés. que l'on analysera et triera plus tard. augmente considérablement la portée et le volume des données recueillies. Mon voyage dans les régions dominées par le PSA s'est déroulé de fin avril à mai 1960. Ce qui signit1e que j'étais "aux premières loges" pour observer comment le PSA menait cette campagne électorale de la plus grande importance. C'est aussi l'époque où le président national du parti. Antoine Gizenga. entamait une tournée dans les régions de l'intérieur. après une longue absence qui l'avait mené en Europe de l'Est et de l'Ouest et en Afrique

occidentale. Il était accompagné par une personne quelque peu mystérieuse.
. Andrée Blouin. qui passait tantôt pour être Russe. tantôt Guinéenne (2). Tout cela me rendait fort impatient de rejoindre la caravane du président. Comme personne ne savait exactement où il se trouvait mais par contre. qu'il était attendu à Kikwit dans les prochains jours. on me conseilla de me fixer dans cette ville. Pendant ce temps. on m'accorda un accès totalement libre aux dossiers du comité provincial de Kikwit et je profitai de ces journées pour photograpruer des échanges de correspondance, des rapports du parti et toutes sortes de documents. A cette époque, j'ignorais les nombreux antagonismes qui existaient au sein du PSA. Lorsque Gizenga, Mulele. Blouin et leur suite arrivèrent à Kikwit. je fus très surpris de constater un changement d'atmosphère subit et total. On m'accordait des interviews très formelles soudain. et je n'avais plus accès à aucun dossier - en fait les portes se refermaient! Il s'avérait que c'était l'aile Kamitatu du parti qui m'avait donné les autorisations nécessaires, ce qui me rendait suspect aux yeux des autres! J'avais en outre la très nette impression que ce changement était dû. en partie du moins. à l'influence de Blouin; objectivement, on pouvait d'ailleurs difficilement lui reprocher de trouver I imprudent de donner ainsi libre accès à tous les documents à un Américain inconnu! (3) Je pus néanmoins continuer à glaner des informations auprès de la base. L'empreinte du hasard sur la poursuite de ma recherche est cependant
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(2) En fait. Andrée Blouin était française, née de père français et de mère centtafricaine. Elle avait participé en 1958 à la campagne du Référendum en Guinée pour le PDG de Sékou Touré et. en 1960. elle rencontta Gizenga et d'autres Congolais à Conakry qui l'invitèrent à les rejoindre à Léopoldville. (3) 25 années plus tard, j'ai revu Andrée Blouin et nous sommes non seulement devenus de vrais amis mais elle m'a beaucoup aidé à organiser un colloque sur les Révolutions/Rébellions au Congo en 1963-64. tenu à Paris en 1984. Madame Blouin est morte à Paris en 1986. 23

manifeste: si je m'étais précipité au-devant de Gizenga. le présent ouvrage n'aurait sans doute pas pu être réalisé. car la majeure partie de ma documentation fut rassemblée pendant mon attente impatiente à Kikwit. Cette péripétie a eu des suites. Deux ans plus tard. des leaders du PSA demandèrent au "Centre de recherche et d'information soci-politique" (CRISP) s'il ne pourrait pas éditer un recueil commenté des documents du parti. Le CRISP l'avait fait chaque année depuis 1959 pour les documents relatifs au Congo en général. ainsi que pour ceux de l'ABAKO. Benoît Verhaegen et moimême acceptâmes ainsi de prendre en charge l'édition d'un volume sur le PSA. En raison des bouleversements qui se succédèrent au Congo après l'indépendance. la majorité de la documentation générale du PSA fut perdue si bien que les photocopies en ma possession restèrent les seules copies existantes. De plus. un matériel important me fut donné par des responsables qui, ayant eu vent de la compilation entreprise par le CRISP, recherchèrent dans leurs archives. d'anciens procès-verbaux. d'anciens rapports,lettres, etc. Le livre qui en résulta, Parti solidaire africain - documents (4) permet au lecteur de retrouver les documents intégraux. Plus tard, en 1960 lorsque je retournai au Congo, je constatai que je pouvais réellement "légitimer" ma présence dans le Kwilu et dans d'autres régions par la simple référence à ce volume. ou en le présentant à des personnalités que je désirais interviewer ou dont je sollicitais des informations. Le fait d'avoir édité un volume constitué de documents congolais m'aida grandement à me faire connaître; il fut aussi bien accueilli parce qu'il correspondait à un grand désir de voir écrite l'histoire de l'Afrique - ce désir n'est d'ailleurs pas limité aux intellectuels, il existe jusque dans les villages où le nombre de gens instruits est pourtant très faible. Dès la tin de mon voyage à travers les territoires du PSA, je me rendis dans la Province orientale et dans le Kivu. Mon introduction dans le Mouvement national congolais dépendait de l'accord de Lumumba mais là, la première difficulté vint du fait que, pendant les premiers mois de mon séjour au Congo. il était en prison et n'en sortit que pour prendre immédiatement l'avion vers la "Table ronde" de Bruxelles. Lorsque je parvins à lui être présenté. j'avais déjà effectué mon voyage dans les territoires de l'ABAKO. Il accepta immédiatement que je rencontre la base du MNC et donna, par écrit, des instructions à toutes les sections. leur enjoignant de coopérer avec moi. J'arrivais pourtant à un moment critique à Stanleyville, capitale de la Province orientale: la Force publique était partout et les débats du congrès du MNC étaient littéralement couverts par le vrombissement de ce qui semblait bien être un avion militaire. Lumumba lui-même était en grande forme et il m'emmena à des meetings impromptus tenus dans des bars et ailleurs! Il était sans conteste le plus ouvert et le plus franc de tous les leaders de l'époque qu'il m'ait été donné de rencontrer. Il comptait un ou deux Belges parmi ses collaborateurs et il était en excellents termes avec quelques autres.

(4) CRISP, Bruxelles, 1963,300 p. 24

Le MNC (L) (5) était organisé sur une base beaucoup plus vaste que les autres partis que j'avais rencontrés; il comptait davantage d'employés; les bureaux du parti étaient plus importants et il y régnait une activité plus intense. Mais lorsque je tis ma tournée à l'intérieur des territoires, je constatai que les sections du parti avaient été créées à la hâte. que les cadres étaient en grand nombre des jeunes gens sans travail. qu'on y utilisait des méthodes de persuasion assez "rudes" et qu'en tin de compte. tout était nettement moins bien contrôlé que dans l'ABAKO ou le PSA. Les bouleversements qui se produisirent après le 30 juin 1960 ont été si radicaux que. mis à part quelques éléments complémentaires de documentation, je n'ai pu rassembler davantage sur la lutte pour I l'indépendance. A mon départ. j'avais la conviction que l'élite politique congolaise avait réussi. de façon étonnante, à harmoniser les revendications des masses populaires afin qu'elles adhèrent à une action concertée suffisante pour livrer une bataille déterminante contre l'appareil administratif belge et récupérer les élections à son profit. Comme j'avais pressenti cette tendance profonde à rejeter tout ce qui s'apparentait à l'administration, à la loi, à l'ordre en fait une attraction quasi magnétique vers l'anarchie j'étais réellement étonné de constater à quel point l'élite politique avait pu canaliser cette contestation et la "calmer". Quiconque a une notion de ce qui se disait couramment sur le Congo en cette fin d'année 1960 et en 1961, peut comprendre à quel point j'ai été étonné par ce que j'observais.

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Quand j'ai commencé mon travail de recherche dans mon université, je me suis trouvé devant l'alternative suivante: ou bien rassembler toutes mes recherches et mes observations, ce qui me permettrait d'écrire une étude générale sur le nationalisme congolais ou bien me concentrer sur un seul parti et, dans cette optique plus limitée, fouiller aussi profondément que possible, les phénomènes de comportement politique que j'estimais être à la fois importants et caractéristiques du Congo. Je choisis la deuxième solution - bien que j'aie consacré la première partie de cette étude à une analyse générale de la période ayant précédé l'indépendance. J'ai opté pour le Parti solidaire africain, parce qu'il représentait l'un des principaux partis et l'un des plus militants, parce qu'il était dirigé collégialement et donc en principe moins susceptible d'être influencé par les décisions d'un seul homme, et surtout parce que j'y avais eu le plus libre accès aux archives et mes contacts avec ses sections rurales avaient été les meilleurs et les plus nombreux. J'ai porté une attention particulière aux relations entre dirigeants du PSA et adhérents. Pour l'examen de ces rapports et comme corollaire direct du choix que j'avais fait de "l'étude d'un cas", j'ai insisté sur l'importance du "radicalisme rural" : la population rurale, dans les régions dominées par le PSA, avait des

I (5) Le MNC s'était divisé en plusieurs courants dont le plus important était leMNCLumumba. C'est le MNC-K (Kalonji) qui faisait partie du cartel ABAKO-PSAI

MNCIK.qui eut une grande importancefin 1959-début1960.
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positions anti-coloniales spontanées. plus radicales et plus agressives que celles de l'élite. Lorsque je jette un coup d'oeil rétrospectif sur l'évolution de ma réflexion. je constate que j'ai commencé à me faire une opinion au moment où je rédigeais une étude destinée à un séminaire sur le Congo. C'était en octobre 1961. Je commençai mon exposé en insistant sur l'évolution du nationalisme congolais, qui se rapprochait sensiblement au départ du nationalisme en Afrique occidentale. mais j'en venais alors à affirmer que:
"(...) à partir de 1958, le Congo amorça un réel revirement par rapport à cette évolution. On pouvait en effet discerner dans les masses, la poussée d'un radicalisme qui n'avait rien d'idéologique. En fait, la classe dirigeante était plus nwdérée que les masses urbaines et celles-ci plus modérées que les masses rurales (...) On peut attribuer ce curieux développement de la situation politique elplusieurs facteurs. En premier lieu, un facteur psychologique: nulle part ailleurs dans l'Afrique nouvellement indépendante, l'impact du régime colonial ne s'était fait sentir aussi fortement sur les sociétés locales existantes. Les Congolais avaient été plus rapidem.ent et plus profondément touchés par le régime colonial que les ~fricains d'Afrique occidentale,' non seulement en raison du régime politique particulier instauré par la puissance coloniale, mais également en raison de l'évangélisation massive des Congolais (50% étaient considérés comme chrétiens) et de l'éducation des masses à un niveau primaire qui l'accompagnait; enfin parce que la Belgique avait négligé d'accorder aux chefs traditionnels ou à la nouvelle élite, une place importante dans la société (...) En outre, le degré élevé d'urbanisation et de "détribalisation" résultant du développement économique avait COl/une résultat un a.tfiblissement considérable de la cohésion de la société tribale (6). Pour la majeure partie des masses congolaises, l'indépendance devait signifier la fin de l'humiliation par les Blancs et la .fin d'une époque où tout se faisait selon
les valeurs de ceux-ci.

"L'évolué" par contre acceptait en grande partie les méthodes de l'homm.e blanc, mais il désirait seulement se substituer au colonisateur. Dans cette optique, la classe dirigeante poursuivait eSfientiellement des buts matérialifites, c'est-à-dire qu'elle convoitait la fonction de l'homme blanc, sa maison. son standing de vie, alors que les villageois visaient une révolution totale. "(7) (6) En 1967, j'insistlis sur le fait que les institutions traditionnelles avaient subi profondément l'impact de la situation coloniale créée par la Belgique. mais je disais que l'identification avec les groupes ethniques se maintenait alors et se maintient encore fortement. En effet, il y avait beaucoup de "détraditionalisation" mais peu de "détribaIisation", c'est-à-dire que peu de gens avaient perdu le sentiment d'identification avec leur ethnie malgré le fait qu'ils ne maintenaient plus les traditions, les rituels et qu'ils ne suivaient plus les consignes données par les chefs traditionnels. (7) Travaux à l'occasion de la réunion annuelle de l'Association des études africaines, African Studies Bulletin (New York: African Studies Association), vol.IV, nOIV, 26

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Mon retour aux Etats Unis. et ma réintégration dans la vie académique ne se firent pas sans frustrations. Premièrement, mon appel pour une réévaluation du rôle de la paysannerie dans les mouvements contestataires fut largement ignoré. En plus. le public pour lequel j'avais écrit l'histoire de l'organisation du PSA - les Congolais qui avaient rendu possible l'ensemble de ces recherches - n'avait pas le moyen de lire mon ouvrage car, à l'époque où le manuscrit fut enfin prêt, la situation politique au Congo rendit la distribution du livre sur place impossible. Enfin. pendant les années qui suivirent directement l'indépendance, il n'y avait plus aucun signe de ce "radicalisme mra/" que j'avais cru découvrir et que j'avais décrit. Au contraire, on me rapporta qu'alors que le niveau de vie. surtout au Kwilu, déclinait de façon catastrophique. le PSA cessait quasiment d'exister au niveau local, et aucun mouvement de contestation ne se manifestait; le contraste avec ce que j'avais cru observer était tellement fort que je commençais à douter de l'ensemble des interprétations que j'avais avancées. Mes doutes allèrent croissant quand M.Crawford Young (8) revint d'un voyage d'étude et d'enquête dans une bonne partie du Kwilu. Il n'avait pas observé de "radicalisme rural", mais au contraire. de "la passivité rurale". Nous passâmes des heures entières à comparer nos notes de recherche et nos enquêtes enregistrées sur magnétophone, nos impressions des secteurs et des villages que nous avions tous deux visités. Ce que j'avais vu en 1960 s'était apparemment évaporé sans laisser de trace! Dans ces circonstances, le lecteur comprendra mes réactions quand les premières nouvelles sur le mouvement révolutionnaire du Kwilu me parvinrent. Voilà du radicalisme sous une forme tellement claire qu'on ne pouvait plus le nier! Le phénomène s'accompagnait maintenant d'éléments nouveaux. telles qu'une orientation idéologique marxiste, voire maoïste. Dès lors, mon unique souci fut de retourner au Kwilu pour étudier ce qui paraissait être un mouvement révolutionnaire véritable. Mais, ce ne fut qu'au cours de l'été 1966 que je pus retourner au Congo. Il n'était pas facile d'obtenir un permis de voyage pour le Kwilu. ou de trouver des moyens de transport adéquats. Après quelques semaines à Léopoldville. j'étais en possession des permis civils et militaires ainsi que d'une vieille 4 x 4, avec laquelle je partis pour Kikwit. Une fois de plus. la chance me sourit. car mes contacts du passé m'assurèrent un accueil chaleureux tant de la part du Gouverneur que des administrateurs locaux. Le Gouverneur assigna même l'un de ses collaborateurs de cabinet pour m'accompagner à l'intérieur de la province. Mais. très vite, je découvris que mon rôle était devenu tout à fait différent de ce qu'il était en 1959-69. A l'époque, j'étais l'invité des gens qui avaient organisé la contestation; maintenant j'étais l'hôte des gouvernants; auparavant les Américains leur paraissaient sympathiser avec les visées des

décembre 1961,pp.8-9. (8) Auteur de Politics in the Congo publié en 1965 aux Etats Unis et traduit en 1967 en français dans une version raccourcie sous le titre: Introduction à la politique congolaise, CRISP-IRES, Kinshasa-Bruxelles. 27

contestataires; maintenant on les associait au gouvernement, et à la répression militaire de la rébellion; à la première époque, mon guide était une haute personnalité du PSA, maintenant je voyageais en compagnie d'un fonctionnaire qui trouvait nécessaire de porter un fusil! Inutile de le dire, je ne trouvais personne qui consentît à un entretien sur sa participation au mouvement révolutionnaire! En fait, ceux qui - de mauvaise grâce acceptaient de parler, prétendaient avoir été emprisonnés par Mulele! Si j'avais interprété mes entretiens sans esprit critique, il aurait fallu conclure qu'il n'y avait jamais eu de partisans au Kwilu, seulement des prisonniers! Déprimé par la situation et par ma naj"Yetéd'avoir pensé que mon rôle de chercheur serait le même que six ans auparavant, je limitai mes entretiens aux personnes qui s'étaient formellement opposées à Mulele. Je demandais partout et à tous, s'ils n'avaient pas de documents provenant, ou traitant de la rébellion. Dans un bureau de zone, j'interrogeai l'administrateur qui me décrivit la destruction causée par la rébellion. A la fin de notre entretien, je lui posai ma question habituelle: "Y a-t-il quelques documents pris sur les partisans, ou qui les concernent?" Il se tourna vers un assistant et lui demanda d'apporter une viei11e cantine métallique qui contenait du matériel rapporté plusieurs mois auparavant, par les troupes qui avaient attaqué un camp de rebelles. La malle verte qui avait dans des temps révolus appartenu à un missionnaire fut promptement sortie d'un cagibi. Elle déversa des milliers de documents, lettres, listes, etc., avec indications claires de leur origine. Apparemment, ces papiers n'avaient jamais été touchés depuis leur prise; beaucoup de documents étaient rangés en rouleaux attachés par de fines racines, utilisées comme rubans. A mon grand étonnement et plaisir, l'administrateur trouva "amusant" mon intérêt pour cette paperasse, et n'eut pas d'objection à ce que je parte avec la malle et son contenu. Je n'avais pas réussi à interroger une seule personne qui voulût reconnaître avoir été un révolutionnaire, mais je possédais maintenant la collection probablement la plus importante de documents provenant directement d'un mouvement révolutionnaire qui trouvait ses sources dans la paysannerie africaine! Le problème de cette collecte extraordinaire était que la documentation, en très grande partie constituée par la correspondance entre les "équipes", c'est-àdire les unités de base et la direction générale était rédigée en like/eve, lingua franca du Kwango-Kwilu (basée sur le kikongo). Je ne trouvai personne à New York qui connût cette langue et quand je réussis à faire effectuer quelques traductions en Europe ou au Congo, les documents ne révélèrent rien de particulier, sinon le fait que ce mouvement avait réussi, en. quelques mois seulement, à monter une bureaucratie incroyablement complexe. En fin de compte, je me concentrai sur les listes des adhérents aux "équipes"; heureusement, plusieurs donnaient un bon nombre d'indicateurs sociaux pour chaque partisan enregistré. Par exemple, les listes mentionnaient l'occupation ou la profession, le degré de scolarisation, ou encore précisaient l'âge et la date à laquelle le partisan avait adhéré au mouvement. De ces 244 listes qui comprenaient presque 13 000 partisans une image d'ensemble révéla qui ils étaient et quelles étaient les caractéristiques des cadres locaux. Je fus également intéressé en découvrant ce qu'étaient devenus

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les partisans après la défaite du mouvement. et spécialement les cadres. car je faisais l'hypothèse que les élites (quelles qu'elles soient) réussissent à survivre. tandis que les révolutionnaires ordinaires ont. bien plus souvent, tendance à payer les frais de la débâcle. Avec cette idée en tête. je m'efforçai de découvrir leurs métiers, leur niveau de vie. avant, pendant et après la rébellion du KwHu. Les documents me permettaient d'établir les listes de cadres, région par région, mais seule la recherche sur le terrain pourrait me permettre éventuellement de produire des données statistiques sur le sort des révolutionnaires. En 1972. je pus entÏn voyager de nouveau au Congo. Mon but était d'essayer de faire des interviews j'espérais qu'assez de temps s'était écoulé pour que cela fût possible - et de parvenir à retracer l'évolution d'un maximum des ex-cadres mulélistes. Mais. à mon arrivée à Kinshasa, je compris que des enquêtes sur les mouvements insurrectionnels des années soixante et spécifiquement au KwHu seraient vues d'un mauvais oeil par les autorités. Les possibilités d'obtenir la permission pour mener à bonne fin ma tâche étaient presque réduites à zéro. Que peut faire un chercheur disposant de près d'un an pour effectuer des recherches sur le terrain en Afrique, mais découvrant que son sujet est "tabou"? Plusieurs autres chercheurs ont été conftontés à cette question. Dans mon cas, j'ai décidé que si je ne pouvais pas enquêter sur "mon sujet", je dirigerais mes recherchers ailleurs. Je mis donc rapidement sur pied un projet pour étudier la mobilisation locale du Mouvement populaire de la Révolution (MPR), parti unique devenu depuis peu (1971) Parti-Etat du Congo-Zaïre. Dans mes contacts avec les leaders de ce parti, je soulignai que j'avais étudié la mobilisation de masse pendant la lutte pour l'indépendance. pendant les rébellions, et que j'étais par conséquent intéressé par l'observation du MPR dans une tâche similaire. Ces déclarations, tout à fait sincères, furent accueillies avec enthousiasme par les dirigeants du MPR! Une fois de plus, je partais pour l'intérieur, accompagné par des "guides", mais cette fois à la solde du MPR! Dans un endroit, le guide se révéla être la même personne que Lumumba avait désignée pour m'accompagner douze ans auparavant! Les cadres survivent donc! Faire des recherches sur un parti gouvernemental est, bien sûr, tout à fait différent d'une enquête sur un parti anti-colonialiste ou un mouvement révolutionnaire. De nouveau, j'arrivais sur place avec certains préjugés un peu flous, mais j'étais prêt à être remis en cause par ce que je percevais comme étant la réalité. J'avais pensé que le MPR était simplement une structure

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imposée. sans soutien populaire. Je conclus à la longue que ma vision n'était
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pas correcte, du moins à l'époque, en 1972. Pendant les premières années d'existence du MPR dans les années 60 de l'après RébeIIionlRévolutionet répression du gouvernement l'administration avait été "détribalisée", c'est-à-dire qu'aucun fonctionnaire alors ne pouvait être originaire du même groupe ethnique ou de la même région que celui ou celle qu'il administrait. Ce qui était considéré comme une forme d'oppression. Par la suite. la politique s'inversa et le MPR put s'assurer un relatif mais réel soutien local en confiant beaucoup d'autorité et de pouvoir à des personnes choisies localement. Cela fut souvent perçu comme une forme d'autodétermination. En

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plus, jusqu'en 1971 environ, les deux structures - celles de l'administration et celle du parti - rivalisaient au niveau local, ce qui permettait aux gens d'exprimer leurs griefs de façon sérieuse devant une autorité différente de celle dont ils se plaignaient. Les dossiers que j'étais en mesure de recueillir étaient remplis de plaintes émises par les dirigeants MPR locaux contre l'administrateur, et vice versa. Du point de vue du pluralisme, il est dommage qu'après 1971, le parti et l'appareil d'Etat aient fusionné de fait, et que l'autorité étatique au niveau local une fois de plus, soit devenue monolithique. Une partie de mes voyages à l'intérieur du pays me mena de nouveau au Kwilu où l'ordre de mission donné par les autorités MPR nationales était assez efficace pour me permettre de rassembler une documentation précieuse (copies au carbone ou photograprues) des dossiers administratifs qui traitaient de la rébellion et de la période juste antérieure. En plus, je ne pouvais résister à la tentation d'effectuer un suivi dans au moins un secteur, pour voir ce qu'il était advenu des chefs d'équipe de la rébellion, après la défaite du mouvement révolutionnaire. Armé donc d'une liste d'une trentaine de noms puisés dans les documents récoltés en 1966 (9), j'arrivai dans le secteur choisi, plutôt éloigné. Je demandai à parler avec quelqu'un qui fût au courant. On me présenta le maître d'école local qui - pouvait-il en être autrement? - avait été un des "prisonniers" de Mulele. Nous avons, ensemble, passé en revue la liste, après que je lui aie expliqué soigneusement comment je connaissais ces noms. Effectivement, il semblait les connaître tous. Il m'informa, qu'en général, soit ces gens étaient morts durant le soulèvement, soit ils avaient retrouvé leur profession et situation sociale antérieures. En parcourant la liste, j'arrivai au nom d'un commissaire politique: silence. Je répétai le nom, et finalement il me dit: "oui, oui, je sais, il est assis devant vous!" Je me suis souvent demandé ce qu'il a dû penser et si ma curiosité scientifique ne m'avait pas mener trop loin. Mais, personne d'autre n'était présent lors de cet entretien: son angoisse évidente ne correspondait pas à un risque réel. Mon intérêt illimité pour les mouvements révolutionnaires des années soixante a persisté. En 1984, nous organisions, en collaboration avec l'rustorienne Catherine Coquery- Vidrovitch, responsable du laboratoire Afrique Noire à l'université de Paris VII, un colloque consacré à l'analyse de cette révolte africaine quasiment unique. Au cours de cette rencontre, nous fûmes en mesure de donner la parole à plusieurs dirigeants de la rébellion. Finalement, j'eus aussi la chance d'obtenir la coopération d'un ancien membre de la direction générale de Mulele pour analyser plus en profondeur le contenu des archives.

A cause de mon pragmatisme "américain", à cause des méthodes éclectiques que j'ai utilisées, à cause de mon refus d'obéir à une idéologie ou
(9) Les documents originaux sont à la disposition du public à l'Institut Hoover en Californie et les micro-films au Laboratoire Afrique Noire-Tiers Monde de l'Université Paris VII-Jussieu. 30

méthodologie définie quelle qu'elle soit. j'ai dû payer un certain prix. Rapidement après mon arrivée au Congo en 1959. je découvris que certains fonctionnaires belges me prenaient pour un agent de la CIA; plus tard. aux Etats-Unis. certains universitaires se demandaient. à haute voix. si j'étais un maoïste puisque j'affirmais l'existence du radicalisme paysan. Plus tard. ma vision de l'appui populaire initial apporté à la mobilisation autour du MPR me firent passer pour un avocat du Mobutisme et de l'appui américain à ce régime! Ce texte me donne enfin l'occasion et j'en suis très heureux - de remettre les pendules à l'heure en affirmant que je n'ai rien été de tout cela! Comme je l'ai dit. j'ai essayé d'utiliser le bon sens pour observer la réalité tout en étant conscient de la nécessité de toujours rester critique.

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LIMITE DES

SUD LANGUES

SOUDANAISES ET NILOTIOUES

3. Les fiefs ethniques in Crawford YOUNG, Introduction à la politique congolaise, CRISP-Bruxelles 1968, p.ll3.

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(a) Dans cette carte, le P.N.P. n'est pas indiqué séparément, il est compris dans la caté. gorie des listes locales et individueUes. Source: adapté de la Cœ'te électorale du Congo, préparée par J.-H. Pirenne, Bruxd!les, A.R.S.O.M., 1961.

4. Les éjections de mai 1960 in Crawford Young, Introduction à la politique congolaise, 1968, p.159.

CRISP-Bruxelles,

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MOUVEMENT

NATIONAL.
I.I!:OPOLOVN..LE. TI!:I.. 838S LE

CONGOLAIS

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de bien vouloir accueillir le

Professeur Herbert WEISS, ~ui effectue un voyage d'études et d'information à travers le Congo. Sur sa demande, le9 dirigeants locaux du M.N.C. lui prâterant tout le concours nécessaire, ;r compris celui de.lui confier un guide pour ses'

voyages.

LéOpoldville, le p. LUMUJlBA. président

,_.,

...;:::;>

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PREMIERE PARTIE

L'évolution des partis politiques au Congo
Etapes historiques et problèmes de fonctionnement

Principales abréviations
ABAKO ABAZI APIC ARP ASAP
ASSORECO BALUBAKAT

Alliance des Bakongo Alliance des Bayanzi Association du Personnel Indigène du Congo Belge et du Ruanda-Urundi
A 1Iiance Rurale Progressiste Association des Anciens Elèves des Pères Jésuites

Association des Ressortissants du Haut-Congo Association des Baluba du Katanga Centre de Regroupement Africain Coalition Kasaienne Confédération des Associations Tribales du Katanga Coopérative de la Solidarité Africaine L'Union Kwangolaise pour l'Indépendance et la Liberté Mouvement National Congolais Mouvement Socialdti Maniéma Parti National du Progrès Parti du Peuple Parti Solidaire Africain Parti de l'Unité Nationale Parti de l'Unité Congolaise .Rassemblement des Démocrats du Congo Rassemblement Démocratique du Lac du Kwango et Kwilu Union Congolaise Union Nationale Congolaise (Stanleyville) Union des Mongo Union des Intérêts Sociaux Congolais

CEREA COAKA
CONAKAT COOPESA

LUKA
MNC MSM PNP PP PSA PUNA PUC RADECO RDLK UC UNACO UNIMO UNISCO

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INTRODUCTION A LA PREMIERE PARTIE

I

La première partie de cette étude décrit le contexte de la lutte d'indépendance du Congo et donnera au lecteur, nous l'espérons, des points de repère pour l'étude du Parti Solidaire Africain. Cette analyse globale insistera aussi sur la grande importance alors de l'alliance ABAKO-PSA dans la Province de Léopoldville, tout en soulignant les limites régionales de ces 2 partis et en signalant l'émergence de quelques constellations politiques dans d'autres régions du Congo. L'analyse historique met en exergue les événements politiques les plus importants depuis 1958 environ jusqu'à l'indépendance, sans omettre les principaux problèmes rencontrés par les partis congolais pendant la lutte d'indépendance, et en particulier entre février et juin 1960. Un tableau en annexe présente les principales caractéristiques des neuf premiers partis aux élections de mai 1960. Uneétude des partis congolais pose le problème du choix du vocabulaire et des étiquettes; les partis étaient récents, et pour diverses raisons, une caractérisation idéologique ne veut pas dire grand'chose; les classifications faites pour d'autres partis africains dans d'autres régions du Continent ne sont pas non plus d'une grande utilité. Le plus important pour le lecteur est peut-être la distinction entre politique et stratégie:

- par politique on entend le niveau de pression exercée sur la Belgique pour une libéralisation du régime colonial et l'octroi de l'indépendance, et le choix entre plusieurs structures possibles pour le futur Etat indépendant -fédéraliste ou centraliste,
niveau local pour gagner de nouveaux membres, pour s'opposer aux autres partis et traiter avec l'administration locale et la population blanche. A noter que très souvent avant l'indépendal1f1e, il n'y avait pas grand lien dans les partis congolais entre politique' et stratégi;è. Si les partis politiques n'av~ent que deux 'ans d'ex.istence aûmoment de l'indépendance, le 30 juin 1960, il faut néanmoins diviser la période qui la précède en 4 phases bien distinctes; La première jusqu'aux émeutes de janvier 1959 à Léopoldville - se caractérise par la politisation des associations urbaines, la multiplication au sein de l'élite de groupes de discussion ayant une orientation idéologique bien souvent sous patronage belge, la cristallisation de fidélités politiques pendant 37

- la

stratégie

évoque elle le degré de combativité

des partis surtout au

-

-

les élections locales de 1957 et 1958 dans les villes principales. et la formulation précoce de revendications nationalistes à l'autorité coloniale belge. - La deuxième - depuis les émeutes de Léopoldville jusqu'à l'été 1959 - est marquée par le développement de la prise de conscience politique et de la contestation; partie de l'élite moderne. elle gagne des fractions importantes de la population urbaine et rurale. A partir de cette période. les partis politiques ont commencé à mettre en place des organisations ayant une large base populaire et des sections locales dans les villages. - La troisième - de l'été 1959 à mars 1960 - correspond à un véritable effrondrement de l'administration belge dans de vastes régions du Congo. et à l'accès des partis à des fonctions quasi-gouvernementales. TIest difficile de donner une date précise du début de ce phénomène: dans certaines régions. comme au Bas-Congo. il existait déjà en avril 1959; dans d'autres. il fallut attendre les élections demail960.Mais dans la plupart des régions du Congo. il y a eu un moment où le divorce s'est fait entre la population et l'administration sans engendrer de réactions violentes et les nouveaux partis. mal préparés. sont venus combler le vide ainsi laissé. Cette période a également vu un revirement quasi total de la politique belge: d'un plan vague d'indépendance sur 4 ans. on est passé à un engagement à octroyer l'indépendance la même année.

- La quatrième - de mars à mai 1960 - est une période d'anarchie
révolutionnaire dont la véritable nature a été occultée par une succession d'événements politiques dramatiques qui a servi d'exutoire à ces tendances: la campagne électorale. l'accession au gouvernement de transition des principaux leaders du moment. les premières élections au 1er Parlement du Congo et aux assemblées régionales. la négociation entre dirigeants de parti pour un gouvernement de coalition. l'exode de nombreux Européens et les préparatifs des fêtes de l'indépendance.

Tous ces événements défilèrent rapidement et eurent tendance à masquer
non seulement le fait que le pouvoir politique était passé de l'administration belge entre les mains des dirigeants politiques congolais mais que ceux-ci n'exerçaient le pouvoir que dans des limites plutôt étroites. En fait. personne n'avait un contrôle réel sur les populations. bien qu'elles aient exprimé les attentes les plus grandes concernant l'indépendance. Il fanait réaffirmer l'autorité du gouvernement sur des questions aussi vitales que la levée des impôts; mais pour ajouter aux problèmes. les conflits interethniques dégénérèrent en guerres limitées; plusieurs régions connurent une augmentation dramatique de mouvements millénaristes destructeurs. La mutinerie de la Force Publique participa à cette décomposition générale du tissu social et elle est à la source de tant d'événements nouveaux que l'étude de la période post-indépendance ne peut être incluse dans cet ouvrage.

38

CHAPITRE

1

LES PREMIERS PAS DE "L'ELITE" DANS LA VIE POLITIQUE CONGOLAISE JUSQU'EN JANVIER 1959

I

Les partis politiques congolais (1) ont presqu'exclusivement leurs origines dans les grands centres urbains. à savoir la capitale du pays. Léopoldville et les cinq autres chefs-lieux de Province. Luluabourg. Elisabethville. Bukavu, Stanleyville et Coquilhatville. La population de ces centres urbains peut grossièrement se répartir en trois groupes: "l'élite moderne", les travailleurs permanents et leurs familles. et la main-d'oeuvre instable constituée en grande partie de ces jeunes' hommes nouvellement arrivés à la ville et qui n'ont pas d'emploi régulier. quand ils ne sont pas carrément sans emploi. Puisqu'il est couramment admis que les travailleurs permanents font d'autres choix politiques que la foule inorganisée des sans emploi, il aurait été judicieux d'établir une distinction entre les 2 groupes dans l'analyse qui suit. Malheureusement ce n'est pas possible faute d'éléments d'information appropriés; c'est pourquoi nous ferons référence à ces deux catégories de résidents urbains sous la terminologie de "masse urbaine" ou de "population urbaine". Il est à noter cependant que ce handicap est peut-être moins grave qu'il n'y paraît au premier abord: on peut en effet se demander si ouvriers et population désoeuvrée ont vraiment toujours un comportement si différent. Chaque fois que les informations dont nous disposons. témoigneront d'une différence de comportement significative. nous en tiendrons compte dans l'analyse. "L'élite moderne" congolaise, ceux que l'on appelle parfois "les évolués" ou "les intellectuels" était constituée de ceux qui avaient reçu une instruction de niveau moyen. Parmi cette élite. il y avait d'anciens séminaristes, des enseignants. des auxiliaires médicaux et agricoles et des employés de bureau de l'administration et de sociétés commerciales. Pendant cette période par contre il n'y eut aucun diplômé de l'Université car aucun étudiant congolais n'avait pu accéder à ce niveau d'études (2).

Dans les villes de moindre importance et dans les villages. ceux qui se considéraient ou étaient perçus par d'autres Congolais comme faisant partie de
(1) Nous présentons en annexe et sous fonne de tableau, les principales caractéristiques des partis qui ont émergé et ont eu le plus d'écho dans la population à la fin de la lutte pour l'indépendance. (2) Et même lorsque sortirent les premiers diplômés de l'Université, il semble qu'on les ait toujours considérés comme une classe à part. Un Congolais l'a d'ailleurs dit à l'auteur: "Pour nous, les diplômés de l'Université sont déjà des savants". 39