Radiographies minières

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296343245
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RADIOGRAPHIE

MINIERE

50 ans d'histoire des Charbonnages de France Midi-Nord-Lorraine

Robert COEUILLET

RADIOGRAPHIE

, MINIERE

50 ans d'histoire des Charbonnages de France Midi-Nord-Lorraine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ Éditions L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5553-0

"Une espèce qui meurt, il faut se hâter de la décrire"
Théodore MONOD

SOMMAIRE Préface
Première partie' Provence

. 1939-1945 .

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13 15 17 27 35 41 47 53 57 63 69 81 85 89

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13

Naissance d'une vocation ........ Initiation provençale................................................................. Valdonne ................................................................................. Paris ..................... Exploitant à Meyreuil. ............ Ambiance ...... ....... Le puits Armand de Valdonne.................................................. Le puits Germain .... Les risques du métier ... La Libération ................ Reprise ....... Changer d'horizon?................................................................ Départ .

Deuxième partie: Sarre et Moselle 1945-1952................................. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 Lorraine 1945.. ........................................................................ La nationalisation...................................................................... Logistique ..................... Sarre-et -Moselle en 1945......................................................... Les houles du démarrage .......................... Merlebach . A propos de Sainte-Fontaine.................................................... Menaces sur La Rouve ....... Outre-Manche, outre-Rhin .................................................... Travaux et Matériels................................................................. Relations techniques................................................................. Technique et Sécurité............................................................... La fin des illusions ....... L'affaire Bihl............................................................................ Une page tournée .................................

93 95 101 105 107 113 119 125 131 137 141 147 151 157 161 169

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Troisième partie: Paris: 1952-1967 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Que faire dans un Etat-Major ? La crise charbonnière de 1952 à 1961.. Innover pour durer Les relations avec les bassins et le Cerchar Commissions Les grands problèmes La crise charbonnière: 1961-67... Progresser quand même Le piège

171 173 179 187 195 211 221 231 237 251

Quatrième partie: Le Nord Pas-de-Calais: 1967-1972 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 Le bassin du Nord Pas-de-Calais en 1967 Les contraintes commerciales La simplification des structures Organisation et mécanisation.. Les études électriques Les recherches sur les réactions des terrains La gestion du gisement.. La réduction des effectifs Silicose Sécurité La vie des Groupes ou Unités de Production Le drame du 6 de Méricourt Mai 1968 et la récession Nouveau départ

255 257 267 271 275 281 285 289 293 299 305 315 341 351 359

Cinquième partie: Les Houillères de Lorraine: 1972-1981 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 8 Les Houillères du Bassin de Lorraine en 1972 1973 ... ... 1974 : l'année folle La seconde crise de Faulquemont.. 1975, année normale. 1976: l'année du drame La catastrophe du jeudi 30 septembre 1976 Les suites de la catastrophe du 30 septembre 1976 La réalité de l'accident du 30 septembre 1976 1977

363 365 383 389 405 413 423 435 445 451 463

11 1978: une année difficile 12 La rupture de la digue de Carling 13 1979 14 Fin de parcours POSTFACE: Vie et mort d'une profession

477 491 499 515 537 25 96 130 259 367 444

PLANS: Le bassin de Fuveau en 1939 Les houillères de Lorraine en 1945 Les bassins houillers en 1952 Le bassin du Nord-Pas-de-Calais en 1967 Les houillères de Lorraine en 1972 2èmc NW 1036, schéma isométrique en septembre 1976 ANNEXE 1 : Chronologie de l'histoire des Charbonnages de France.. ANNEXE 2 : Glossaire minier.

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PRÉFACE

Pourquoi ce récit ? Si la pratique de l'art des mines remonte, même en France, à des temps très lointains, la profession minière est longtemps restée dispersée et artisanale. Ce n'est guère qu'au XVlIIème siècle qu'apparaissent de "grandes" compagnies et au siècle suivant que, lentement, le progrès technique fera de la mine de charbon une entreprise industrielle lorsqu'à la force humaine ou animale se substituera un fluide énergétique: d'abord la vapeur puis, plus tard, l'air comprimé qui de la base des puits ira jusqu'aux chantiers, enfin l'électricité. En mine grisouteuse - et la plupart des houillères le sont- cette dernière forme d'énergie n'éliminera pourtant les engins pneumatiques que lentement dans les creusements et les tailles. Il faudra pour cela que soient créés et se répandent des matériels électriques "de sécurité" et que la réglementation en autorise l'emploi. Rien n'ira très vite. Si bien qu'en France ce développement, base essentielle des progrès de productivité, sera surtout le fait du demi-siècle qui s'achève. Et les Charbonnages de France (créés en 1946) y joueront un rôle majeur en facilitant les investissements nécessaires. Mais dans une profession dont la disparition prochaine est annoncée, le souvenir de ces très grands efforts de mécanisation se perdra vite si on ne tente pas de le fixer sans attendre. L'exploitation charbonnière a l'image d'un métier meurtrier: les 1100 victimes de la catastrophe de Courrières, en 1906, ont marqué à jamais l'imaginaire collectif. Depuis cette date, nombre de drames (heureusement bien moins importants) ont entretenu cette réputation que les multiples accidents survenus au jour le jour et l'endémie silicotique ne pouvaient que conforter. D'où la nécessité d'un considérable effort de prévention que les liaisons entre mines, facilitées par la nationalisation, ont permis de coordonner et d'amplifier au point d'arriver, surtout depuis une dizaine d'années, à des taux de fréquence incomparablement moins élevés que jadis et à une incidence faible des pneumoconioses. Entreprise de main-d'oeuvre, la mine est aussi le lieu de conflits sociaux. Beaucoup sont nés de la divergence entre les aspirations du 11

personnel à de meilleures conditions de travail, de meilleures rémunérations, et l'objectif d'équilibre financier des directions, faute duquel la disparition de l'entreprise devenait inévitable. Le compromis entre ces visées à court terme et le souci de l'avenir n'est jamais facile: l'histoire de ces cinquante dernières années le prouve et, sans doute, des leçons en pourraient-elles être tirées pour d'autres conflits. Enfin les hommes. Le métier de mineur les filtre. Ne s'y accrochent durablement que ceux qui résistent à l'épreuve, l'usure physique et nerveuse, l'angoisse parfois. L'exercer donne, en compensation, l'occasion de rencontrer nombre de personnalités de qualité et, de temps en temps, exceptionnelles par leur courage, leur dévouement, leur solidarité active. Même si aucune n'est ici nommément désignée, ce rappel de l'usure des jours ordinaires qui exigent tant de conscience professionnelle, comme celui de grands drames où certaines ont pu jouer un rôle essentiel, leur est dédié. Qui, d'ai1leurs, ayant longuement et de son mieux pratiqué cette profession, n'en est pas resté marqué à jamais? Naturellement tous ceux qui l'ont exercée pourraient conter des expériences personnelles à la fois semblables et différentes car chaque parcours est singulier mais, pour tous les motifs précédents, ce récit n'est peut-être pas inutile: il voudrait simplement contribuer à éviter que le souvenir des acteurs de ce récent demi-siècle d'exploitation charbonnière - et de leurs prédécesseurs - ne se perde trop vite.

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Première partie:
1939-1945

Provence

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Naissance d'une vocation

C'est au cours d'un voyage en Afrique du Nord, consacré aux exploitations minières (phosphate, minerais de fer, zinc, plomb, argent, molybdène et cobalt) que l'Histoire rattrapa les participants: le lor septembre 1939, dans la soirée, la radio annonça l'invasion de la Pologne et la mobilisation générale en France. Cette fois c'était la guerre. Au retour du fin fond du Maroc, l'Ecole des Mines de Paris ne rouvrant pas ses portes, les élèves furent naturellement dispersés: la plupart, mobilisés, allaient achever leur préparation militaire pendant les quelques mois de la "drôle de guerre". Les rares exemptés cherchèrent du travail. Bien que n'ayant pas encore accompli la troisième année d'étude, normalement nécessaire à l'obtention du diplôme d'ingénieur, l'auteur des ces lignes - entré dans cette école par le hasard des concours mais vite fasciné par les mystères du fond, entrevus lors de visites et stages en Lorraine et dans le Pas-de-Calais - fut engagé par les "Charbonnages du Midi", exploitation de lignite secondaire située en Provence. Cette entrée à Meyreuil trahissait pourtant un rejet, inexprimé, vieux de 18 mois environ. Le cours d'Exploitation des Mines ayant un jour porté sur l'existence, dans ce bassin de Fuveau, de "coups de toit"! aux effets destructeurs, pratiquement imprévisibles, le futur candidat s'était alors bien promis de ne jamais fourrer les pieds dans un tel guêpier où l'on affrontait d'aussi imparables risques. Il avait oublié. Quelle chance aussi de pouvoir travailler dans cette région! Qui ne l'a souhaité un jour ou l'autre? Le hasard et la nécessité absolvaient ce trou de mémoire.

1. Coup de toit: explosion spontanée de la couche de charbon, accompagnée parfois d'une avancée de celle-ci vers le vide (voir glossaire). 15

2 Initiation provençale

L'aurore teintait de rose les calcaires blancs de l'Estaque quand le train atteignit l'étang de Berre puis la mer. En ce début de novembre 1939, nulle fumée ou torchère ne souillait un ciel bleu, sans nuage, sous lequel le mistral torturait des cyprès à la Van Gogh. Sur l'eau quelques barques immobiles se doraient au soleil levant. Etait-ce la Provence ou la Grèce? Homère a-t-il chanté Massilia? Le panorama de la ville dissipa l'enchantement, mais au petit matin persistait l'impression de ces merveilleux rochers au sein d'une végétation clairsemée dont on croyait humer les odeurs. Tant d'autres ont, encore maintenant, le coup de foudre pour cette région pourtant largement défigurée. Marseille, du haut des escaliers de la gare St-Charles, ne manquait pas d'allure. La cité s'animait frileusement, le vent froid chassait les passants vers les trottoirs abrités ou ensoleillés; circulation automobile raréfiée par la guerre, la ville paraissait presque silencieuse. Gardanne: une grande rue sans caractère, salie par l'usine d'alumine, contrastant par sa laideur avec le charme des paysages qui l'entouraient. Seule la tour sommitale du vieux village perché rappelait l'ancienne beauté du lieu, désormais abolie. On en sortait sans regret pour apercevoir dans la plaine, à quelques kilomètres, la mine de Meyreuil: deux chevalements, un lavoir poussiéreux, un stock de charbon et divers bâtiments, plutôt disgracieux, heureusement en partie dissimulés par le talus de la voie ferrée de Gardanne à Carnoules, peu fréquentée (on disait que le trafic laissait aux cheminots le loisir d'arrêter les convois en pleine nature pour poser ou relever des collets où des lapins, parfois, se faisaient prendre). A l'écart des installations industrielles, deux maisonnettes et une ancienne ferme convertie en siège social complétaient le domaine immobilier des Charbonnages du Midi. L'ombre des platanes et les fleurs à la saison devaient y rendre le séjour agréable. mais en ce mois de novembre l'ensemble exhibait la lèpre de ses murs derrière des squelettes d'arbres; il fallait monter vers le village de Meyreuil, complètement 17

dissimulé et très au dessus de la plaine, pour retrouver terres rouges, pins et cyprès verts, roche blanche veinée de roux et, au détour de la route, soudain, l'énorme falaise aux teintes sans cesse changeantes de la Montagne de Ste- Victoire chère à Cézanne: une splendeur! Quel rêve que de vivre dans un tel décor. Peu des privilégiés qui travaillèrent aux Houillères de Provence par la suite en sont partis sans regret et nombre d'aspirants à ces lieux n'y purent venir .., L'exploitation n'y était pourtant pas sans difficultés mais l'environnement offrait quelques compensations. Les gens du Nord atteints d'héliotropisme s'adaptent au climat méditerranéen ou l'espèrent. L'humour des habitants, leur bonne humeur générale facilitent les contacts; ce n'est qu'à l'usage que se découvre leur personnalité profonde, plutôt rude sous un vernis de cordialité. Le mélange des sangs celte, ibère, grec, maure, latin forme des êtres complexes, secrets, frustes ou déchirés sous une simplicité apparente, aux réactions peu prévisibles, violentes souvent. La mine de Meyreuil exploitait avec la plus stricte économie une partie de cet exceptionnel gisement provençal de lignite du Crétacé Supérieur aux épontes formées exclusivement de calcaires en bancs souvent massifs. Fondés par la Société Financière de La Houve, dirigés par un technicien passé également par les Mines Domaniales de la Sarre, les Charbonnages du Midi se ressentaient de cette filiation sarro-Iorraine dans le choix des méthodes et des matériels: longues tailles, grands convoyeurs, skips dans le puits etc, mais tout était étriqué, comme atrophié faute de moyens financiers. Ainsi les bandes transporteuses reposaient sur des rouleaux plats et non en augets, portés par des chevalets en bois sommairement fixés à des rails légers, peu rigides: conception et réalisation "home made", ensemble instable, disloqué au premier choc. Le charbon s'étalait un peu plus à chaque passage sur un rouleau et tombait de la bande. On pointait même "piqueurs" les ouvriers qui devaient ensuite l'y recharger: ne produisaient-ils pas du charbon? Le réseau de convoyeurs s'arrêtait à 300 m du puits où de petites berlines étaient remplies puis roulées par un traînage à câble et déversées dans les trémies alimentant les skips: ces bennes avaient pour fonction de constituer un volant atténuant les irrégularités de la production des tailles et celles de l'extraction. Le transport du matériel et des bois souffrait de la même insuffisance d'investissement. Les chariots circulaient sur des voies en rails légers reliés par des traverses de bois tendre sur lesquelles ils étaient fixés par de gros clous baptisés crampons, l'achat de tirefonds ayant été jugé trop ruineux. Ruineuse était assurément l'exploitation d'un tel réseau aux fréquents déraillements qui emportaient les convoyeurs voisins! La lenteur des remises en état, accentuée par la difficulté d'intervention dans des galeries 18

écrasées par les mouvements de terrain, paralysait les tailles et les privait trop souvent de matériel de soutènement. Dans les chantiers, on maintenait le toit par des cadres à chapeau de bois et montants constitués d'étançons métalliques à friction, légers, peu fiables, ce qu'on ne soupçonnait guère à l'époque. L'arrière-taille, traitée par foudroyage entre épis de remblais espacés d'une douzaine de mètres, était limitée parallèlement au front par des piles de bois équarris, théoriquement de chêne et trop fréquemment d'essences plus tendres, montés sur effondreurs. Pour l'abattage les mineurs ne disposaient que de simples pics, le réseau d'air comprimé, insuffisamment dimensionné et sous-alimenté, ne permettant pas l'emploi de marteaux-piqueurs dont il n'existait d'ailleurs que très peu d'exemplaires au siège. Quand le charbon devenait trop dur il fallait recourir à l'explosif en demandant au chef d'exploitation une autorisation de tir rarement accordée. Au jour le ventilateur du puits de retour d'air ne fonctionnait que l'été - toujours par économie - lorsque la température extérieure freinait trop l'aérage naturel et menaçait de l'inverser. Nommé ingénieur-adjoint, le nouvel embauché fut d'abord affecté au bureau de paye chargé de toute la comptabilité salariale. "Connaître le détail de cette cuisine est essentiel" lui avait dit le patron à son arrivée. Déjà compliquée - mais on fera bien pire - entièrement manuelle, cette fonction permettait de se familiariser avec les arcanes des salaires catégoriels, les suppléments et primes, les sanctions pécuniaires, le calcul des charges sociales et, enfin, celui du prix de revient de la main-d'oeuvre. Pour traiter tout cela les employés ne disposaient que de petites calculatrices mécaniques: la rotation de la manivelle dans un sens ou l'autre permettait addition ou soustraction; la multiplication consistait en une série d'additions, la division plus délicate passait par des soustractions répétées. Il fallait bien quelques tournées au fond pour se distraire de ces arides sujets. Rudes parurent les premières! La faible hauteur des galeries principales, affectées lourdement par la convergence des terrains, imposait pendant plusieurs centaines de mètres une marche en demi-flexion, pénible pour le dos et les jambes, épuisante au début, usante même après accoutumance. Les retours d'air, écrasés sur de plus grandes longueurs encore et beaucoup plus chauds, n'offraient pas une variante attirante. Au moins gagnait-on à cet exercice, bientôt devenu quotidien, une ceinture musculaire abdominale à toute épreuve. Les premières visites se firent en compagnie du chef-porion de la mine, Ernest Deleuze, dynamique et amical. Bon mineur, connaissant sa fosse sur le bout du doigt, estimé du personnel, il remplissait en pratique 19

la fonction du chef d'exploitation alors mobilisé. Sa tâche se trouvait facilitée par la présence d'un personnage à part: d'origine russe, Michel Poliansky, né en 1894, avait dû interrompre ses études commencées à StPétersbourg en 1913. Blessé à la fin de la guerre dans les derniers combats de l'Armée Blanche, réfugié, apatride, il avait fini par passer à Strasbourg une licence de géologie. Engagé en Sarre puis à La Houve lors de la prise de contrôle de ce siège par Sarre-et-Moselle, il y avait connu Emile Bosc qui l'avait entraîné en Provence lors de la création de Meyreuil. Exprimant son avis sans ambages mais n'insistant pas si l'on n'en tenait pas compte, discret, parfois acide, Poliansky croyait n'avoir survécu à l'adversité qu'en "rêvant" sa vie, comme il l'écrivit un jour. Sans ambition personnelle, un peu en marge, ce témoin quasi muet irritait certains par son sourire volontiers sarcastique et d'autant plus éloquent. Volontairement confiné dans un rôle apparemment effacé, chargé essentiellement des problèmes de sécurité, d'aérage et de grisou, il assurait aussi la planification des creusements et savait, à l'occasion, fixer un prix de tâche. Il rendait en réalité beaucoup de services et sa compétence, rarement en défaut, pouvait être mise à contribution dans bien des domaines. Mais il avait ses têtes. Ce fut un ami. Hors du travail il évoquait parfois ses souvenirs de Russie sans trop d'amertume. Il n'acceptait pas le régime communiste responsable de tant de morts et de sang mais regrettait sa patrie. Provoquer ses confidences sur ce thème n'allait pas de soi. Il y fallait par exemple plusieurs de ces curieux mélanges dont il devait être l'inventeur: un doigt de rhum, un autre de sirop de citron, remplissez de bière ... Rapidement efficace les jours de canicule! Retraité en 1955 il mourut en 77 aussi discrètement qu'il avait vécu, à peu près abandonné de sa famille et sans avoir réalisé le plus cher de ses

désirs: revoir son pays.

.

Nul n'ignore les dangers de la mine. mais il y a loin de cette connaissance de principe à l'observation directe d'un accident mortel. Un mineur polonais, foudroyeur de longue date, déclenchant au poste de nuit les effondreurs d'une pile de bois, fut écrasé par un large placage de toit qui, dans sa chute, renversa le soutènement de renfort fraîchement érigé. Ses camarades, le porion, ne dégagèrent qu'un corps inerte. Constater les faits après coup, inspecter les lieux, s'interroger sur la prévention de tels risques, n'effaçait pas l'émotion. Le plus dur fut d'assister aux obsèques: sollicité de prononcer quelques mots après le discours du délégué-mineur, le jeune ingénieur ne parvint qu'à bredouiller trois phrases et à s'enfuir après avoir serré la main des membres de la famille dont la retenue, la dignité l'impressionnèrent.

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Le drame confirmait l'insuffisance de résistance du soutènement en taille. Les moyens techniques de l'époque n'étaient absolument pas à l'échelle des masses de terrain mises en mouvement par l'exploitation et, encore moins, des efforts dynamiques éventuels. Le boisage ne couvrait qu'une partie du toit et n'influençait pratiquement ni sa fissuration, ni sa rupture. Son renforcement - empêchant même un recul rapide en cas de danger - avec les possibilités du moment relevait de l'illusion plus que de l'utilité. Seule une longue expérience permettait parfois de sentir l'approche d'une chute de bloc ou d'un éboulement mais ce sixième sens n'était pas infaillible ... S'attaquer à ce problème pouvait passionner un esprit espérant - non sans naïveté en une solution prochaine: en fait il s'écoulera plus de vingt ans avant que l'apparition du soutènement marchant le résolve progressivement, vingt ans d'espoirs toujours déçus mais l'espérance fait vivre. Telle est la mine: l'innovation y est essentielle et difficile, onéreuse et aléatoire, lente, souvent dangereuse mais il faut s'obstiner car le progrès est à ce prix.

-

D'autres incidents allaient souligner la puissance des réactions de la nature. Un gigantesque éboulement écrasa un jour toute une intersection de galeries soutenue à grand renfort de ferrailles, détruisant un ensemble de têtes motrices de convoyeurs et bloquant la production pour plusieurs jours. Heureusement des craquements annonciateurs avaient fait fuir le personnel. Une fois le toit tombé tout redevint parfaitement calme, au point de pouvoir explorer sans risque la cloche d'éboulement. De tels phénomèmes ne semblaient dus qu'aux premiers mètres de terrain au dessus de la veine: les bancs de calcaire très épais les constituant, déjà soupçonnés d'être à l'origine des coups de toit, pouvaient-ils expliquer aussi la genèse et la violence des très gros éboulements? Cette roche massive ne se fragmentait que difficilement en taille. D'où des retards au foudroyage, redoutés pour la brutalité de leurs rattrapages. Il paraissait évident que les épis de remblais, construits pour réduire la longueur de taille simultanément affectée par un tel réajustement, freinaient ce foudroyage: ils devaient alors contribuer à aggraver les éboulements plutôt que l'inverse. Dans l'histoire de Meyreuil on avait tenté maintes fois de les écarter ou supprimer, sans persévérer en raison de la dimension des dalles suspendues qui se formaient. Une nouvelle tentative aboutit au même insuccès relatif et, devant le danger de ces énormes masses, on en revint à la méthode traditionnelle. mais ce n'était que partie remise!

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A l'inverse il arrivait que le toit se fragmentât exagéremment. Dans une longue taille à épis de remblais, des craquements de mauvais augure incitèrent un jour les mineurs à une rapide évacuation vers les voies latérales. Les y trouvant rassemblés le visiteur voulut pénétrer dans le chantier redevenu calme. A peine engagé, l'éboulement commença devant lui, vite étendu à la majeure partie du front, mettant en fuite l'imprudent. Le terrain coulait entre les cadres de soutènement et l'on retrouva nombre d'étançons encore debout, ensevelis sur place sans avoir basculé. L'insuffisance des techniques de contrôle des épontes se découvrait donc bien plus criante qu'imaginé au travers des cours et des stages. Tant que l'abattage du charbon ne pourrait se faire ainsi qu'entre éboulements successifs - qu'ils paraissent se reproduire tous les 15 jours ou tous les 50 mètres ou qu'ils échappent à ce rythme - la sécurité des hommes risquait de mettre en cause jusqu'à la possibilité d'exploiter. Aucune amélioration significative n'étant alors concevable, le soutènement des tailles allait devenir un des principaux thèmes de recherche de l'après-guerre, une revanche à prendre sur les pressions de terrain. E. Bose malgré sa compétence minière ne pouvait que consacrer peu de temps à l'exploitation. Obnubilé par un équilibre financier toujours précaire, pourchassant la clientèle dans un marché étroit où les Charbonnages du Midi avaient dû se tailler une place contre les deux autres sociétés du bassin, plus anciennes et solidement implantées (les Mines de Valdonne et surtout la puissante Compagnie des Charbonnages des Bouches du Rhone), il gérait son entreprise "avec avarice", soucieux d'éviter toute dépense non indispensable et de conduire une politique commerciale conquérante. Descendant rarement il ne se rendait guère compte des coûts de fonctionnement entraînés par le sous-équipement et les défaillances des installations. Dans une période de mévente endémique où les charbons du Gard venaient concurrencer le lignite local à Marseille et au delà, il ne cherchait pas à accroître la production par une amélioration du rendement mais à réduire son prix de revient. L'effectif étant peu compressible, il résistait obstinément aux demandes d'achat de matériel. Dans ce contexte comment améliorer le transport du charbon et du bois, l'abattage et le soutènement en taille? Mis à part ce sujet de conflit, cet homme affable sous des airs bourrus, au teint mat trahissant ses origines méridionales, aimait son métier et son personnel. Il savait conseiller et rendre discrètement service. Affligé d'une forte myopie qui, après la guerre, joua un grand rôle dans l'accident automobile qui lui coûta la vie, fumant de puantes cigarettes à papier maïs qui, à demi-consumées, répandaient leurs cendres sur ses dossiers, sa silhouette rablée, sa démarche voûtée attiraient la caricature et la popularité. Ille savait et en jouait volontiers. 22

"Meyreuil doit fabriquer son capital" avait-il dit au candidat dès la première entrevue. En pratique la faiblesse de la marge bénéficiaire de la mine ne laissait pas de possibilité d'autofinancement et les rénovations nécessaires risquaient de se faire attendre. Ce désaccord tactique n'empêcha pas une amicale entente entre le directeur général et son nouvel engagé. Confrontée aux exigences croissantes de ses clients, la mine dut se résoudre à mieux laver sa production. Chargé d'étudier une modification du lavoir, celui-ci tenta de résoudre sur la planche à dessin le problème posé ainsi: . ne pas consommer d'eau (lavage exclusivement pneumatique), . ne pas rehausser le lavoir existant: loger la table supplémentaire dans les travées déjà encombrées, . réutiliser les matériels disponibles: tables de levage et nonas, transporteurs etc, . dépenser le moins d'argent possible ... Le résultat de l'étude manquant d'élégance, la patron convint que les conditions imposées ne pouvaient conduire qu'à un assez vilain projet à l'exploitation onéreuse. Au surplus la situation commerciale se détendait: on décida ... de ne rien faire. Pour dédommager l'auteur de cette inutile étude, le patron le chargea d'une mission à Valdonne. Un aspect particulier de Meyreuil en ces temps lointains mérite mention. Le regroupement près d'Argelès, au printemps 1939, des restes de l'armée républicaine espagnole, désormais interdits de séjour dans leur pays, posait un difficile problème d'assimilation. Un certain nombre de ces réfugiés, dont d'authentiques mineurs des Asturies, furent affectés aux Charbonnages du Midi. Vivant dans un camp proche de la mine contrôlé par un commandant français, ils travaillèrent au fond comme les Provençaux, noyés dans la masse. On les retrouva en ville le dimanche, certains méconnaissables par leur classe, leur élégance, leur morgue aussi: tel qui discutait volontiers au chantier avec ses pairs ou l'encadrement ne connaissait plus personne dans les rues de Gardanne! L'arrivée de ces Espagnols avait soulevé bien des réserves dans la population locale. Très marqués politiquement, leur insertion dans les syndicats et partis de la région, même les plus à gauche, n'allait pas de soi. Leurs tendances anarchisantes, leur souci de différence, leur mépris parfois pour les indigènes, leur individualisme rendirent certains indigérables mais peu gênants car très minoritaires, si ce n'est par leurs succès féminins. Les autres s'acclimatèrent sans trop de mal, se fondant

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dans une masse aux origines très composites qui n'en était plus à une ethnie près. Les plus difficiles acceptaient pourtant, dans le travail, toutes les observations pourvu qu'on les leur expliquât et, bien sûr, qu'elles fussent justifiées. Leur rendre service n'entraînait aucun remerciement mais quelques-uns montrèrent plus tard, par d'autres voies, qu'ils s'en souvenaient. L'absence de servilité voire de politesse selon nos usages ne signifiait pas perte de mémoire: un peu humiliés par l'aide reçue, ils surent trouver comment aider à leur tour.

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3 Valdonne

Beaucoup plus diversifié et fragmenté que celui de Meyreuil, le gisement de Valdonne comprenait quatre couches plus ou moins exploitables au lieu d'une seule: . Gros Rocher, veine de 1 m environ au nom évocateur, ne contenant qu'une quarantaine de cm de charbon, en deux bancs, . Quatre ans, 10 m au dessous de la précédente, d'ouverture de l'ordre de 1,5 m, très barrée, . Mauvaise Mine, bien nommée car très sale, 2 m au plus, 40 m plus bas, . Grande Mine, quelques mètres au dessous, veine de près de 5 m de puissance (Meyreuil n'en prenait que la partie supérieure, la plus propre). Vraie richesse du bassin de Fuveau, elle fournissait aussi l'essentiel de l'extraction de Val donne où on la découpait en chambres d'une dizaine de mètres de large séparées par des piliers abandonnés de 8 m sur 10 ou 12. Valdonne n'avait recours aux petites couches que dans les zones favorables et les exploitait alors par longues tailles. La. mine perdait de l'argent. L'archaïsme des méthodes et la dispersion des travaux, conséquence de la faible dimension des panneaux bornés par des failles importantes, la grande longueur des galeries à creuser qui en résultait, tous ces facteurs expliquaient la médiocrité des résultats sans suggérer de piste d'amélioration. La Société des Ciments de Lafarge et du Teil et la Compagnie de Navigation Daher, propriétaires des Mines de Valdonne, venaient de signer avec les Charbonnages du Midi un accord confiant à ceux-ci la direction technique de l'entreprise dans l'espoir de la dynamiser et de la redresser. En outre ce rapprochement entre les deux petites unités du bassin renforçait leur position commerciale devant les Charbonnages des Bouches-du-Rhône aux tendances hégémoniques. L'effet de synergie attendu ne tardant pas à se manifester, en cet hiver 39/40 l'ouverture du marché permettait d'envisager une augmentation de la production de Valdonne facilitant son retour à l'équilibre. 27

Pour réaliser ce programme, Bose choisit d'ouvrir un champ d'exploitation supplémentaire en Grande Mine, dans une zone périphérique de la concession assez favorable à en juger par des résultats anciens, arrêtée depuis plusieurs années. Ce bout de gisement, centré sur un vieux puits désaffecté, ne pouvait être desservi par l'unique puits d'extraction de Valdonne, le puits Germain, auquel il n'était relié que par un long roulage mal entretenu et aux multiples changements de niveau. Mieux valait remonter la production future par le vieux puits Armand. Muté de Meyreuil le jeune engagé fut chargé de l'en rendre capable. Auparavant rendez-vous fut pris à Valdonne pour sa présentation. Pour s'y rendre depuis Meyreuil une voiture lui fut confiée, sans doute sortie de quelque musée d'antiquités: changement de vitesse à crémaillère, traction arrière sans différentiel, freins à câbles inréglables ... La faible puissance et l'âge du moteur limitaient les performances et incitaient à profiter des tronçons horizontaux du parcours pour compenser la lenteur des montées. Dans la longue ascension de Gardanne vers Mimet, à mi-côte au lieu-dit Le Cochonnet, un méplat en courbe autorisa une modeste accélération. Las! L'ombre propice, une plaque de verglas attendait le véhicule qui, bien incapable de négocier le virage, en sortit par la tangente et finit par s'arrêter en contre-bas dans un fourré naturellement épineux. S'extirpant difficilement de l'habitacle le conducteur, indemne, surpris de la rapidité d'un évènement pourtant conforme aux lois les plus assurées de la cinématique, dut constater son incapacité à se dégager seul: la végétation bousculée réagissant vigoureusement, des branches enfilées entre caisse et pont-arrière interdisaient tout recul. Sinon Pégase paraissait intact. Il fallait du secours. Penaud il fit signe à la première voiture à se présenter qui s'arrêta obligeamment. Emile Bosc en descendit: un ennui n'arrive jamais seul! L'examen des lieux ne laissant qu'une issue, la fuite en avant, continuant la trajectoire si brillamment amorcée ils réussirent à eux deux à faire descendre le véhicule à travers le maquis jusqu'à une petite clairière reliée à la route par un chemin de terre glissant, argileux, malaisé. Après des tentatives infructueuses, force branchages et cailloux glissés sous les pneus pour en réduire le patinage, le patron poussant énergiquement, le carrosse se retrouva sur la route. Les deux hommes parvinrent à Valdonne passablement maculés et avec un confortable retard sur l'horaire prévu. Service rendu entraînant bienveillance, la sympathie de Bosc pour sa recrue grandit de cet incident. Quant à la réputation de conducteur de celle-ci, elle s'établit à un niveau tel qu'on jugea opportun de lui assurer 28

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un cantonnement proche de son nouveau lieu de travail: une chambre aménagée dans des locaux voisins du puits Armand lui fut attribuée. La simplicité du logis était largement compensée par l'attrait du paysage environnant, abstraction faite du champ de ruines entourant le puits heureusement dissimulé en partie par la végétation. Partout ailleurs des pins abritaient des arbustes verdoyants - et bientôt des fleurs accrochés à des roches blanches veinées de brun-rouge aux formes tourmentées, ciselées par l'érosion. La terre végétale, brune ou lie-de-vin se couvrait au petit matin d'une gelée blanche vite sublimée en une brume irréelle au soleil levant. Sur l'herbe la rosée s'irisait de perles violines ou nacrées aux brèves fulgurances. Dans cette combe un peu reculée, la magie de l'aube durait plus longtemps qu'en plaine. Habitait aussi au puits Armand l'ingénieur du Jour de Valdonne, Henri Debiez. Sa femme et lui se prirent d'amitié pour l'arrivant, l'aidèrent

à s'installer, à se tenir au courant des évènements que dans l'isolement
relatif du lieu, les difficultés du communications, on pouvait ignorer. travail et l'insuffisance des

La première inspection du puits révéla un état de dégradation insoupçonné. Le revêtement de briques de ce trou rectangulaire, raviné par les eaux et non entretenu, s'effondrait par pans, rendant.la circulation dangereuse et impossible l'utlisation du puits à l'extraction. Un petit treuil latéral, les deux cages qu'il entraînait et leur guidage remis en ordre sans gros frais, pouvaient cependant constituer un moyen d'accès au cuvelage à réparer par les équipes d'about, puis de rétablissement de l'extraction principale. La réfection du revêtement soit de neuf, soit en retapant ce qui le méritait, soit en arc-boutant contre les parois des cadres en profilés métalliques, exigeait plusieurs mois. Simultanément il fallait refaire les rigoles et conduites de drainage des eaux de ruissellement et poser moises et guides neuves pour le futur équipage mobile. Au jour on entreprit le démontage de la vieille machine à vapeur qui avait fait la fierté jadis du puits Armand avec, comme moyens d'intervention, quelques crics et palans peu puissants, un vieux camion servant à la fois de treuil et d'engin de transport. Dans la salle n'existait ni pont roulant ni poutre où s'accrocher, les fermes du bâtiment soutenant tout juste le toiture. La petite équipe de "manouvriers" chargée de ce travail déploya des trésors d'ingéniosité pour surmonter ces handicaps. A son contact on ne pouvait manquer d'acquérir une bonne expérience des ficelles de ce métier. Quand se présentait une difficulté sortant des pratiques habituelles une discussion ouverte, sur un pied d'égalité, en cherchait la solution. La fin du démontage des bobines, sur lesquelles s'enroulaient auparavant de gros câbles d'aloès, posa ainsi problème: une demi-bobine restait collée à 29

son axe de rotation résistant à tous les efforts de traction comme aux coups de masse. L'emploi de l'explosif parut alors l'ultime recours, idée qui ne souleva pas l'enthousiasme de la troupe. Faute de mieux on tenta l'expérience en disposant une demi-cartouche pétrie en imitation de charge creuse; elle réussit immédiatement, l'onde de choc ne brisant au passage que quelques tuiles... Sans démolir les énormes fondations de l'ancienne machine il fallut préparer celles de la nouvelle, beaucoup plus réduites. On brûla les dépôts de vieille graisse indécapable, on racla le béton afin d'assurer l'adhérence du nouveau mortier en complétant la liaison par des broches scellées. Couler ensuite le socle derrière des coffrages bien préparés, monter la machine électrique - récupérée de Meyreuil - n'offrit pas de difficulté: l'expérience des plans de treuils d'extraction, consultés à Dourges lors d'un stage antérieur, aidait à comprendre des bleus abîmés et peu lisibles. Il ne resta qu'à aménager les recettes du fond et du jour, aussi simplifiées que possible: le charbon brut, remonté par un petit skip, serait directement déversé dans des camions transitant par la route jusqu'au lavoir de Valdonne. Le directeur de Valdonne avait fait bon visage à l'envoyé de Meyreuil nonobstant l'amertume que la mise en tutelle de son entreprise faisait naître en lui. Charles Cadémartory, vieil homme fixé dans la région depuis longtemps, comprenait fort bien la nécessité d'un regard neuf sur cette exploitation que sa santé ne lui permettait plus d'animer (en particulier il ne pouvait plus descendre au fond): Bose n'en devenait pas sympathique pour autant mais rien ne s'opposait à de cordiales relations avec son subordonné, jeune encore plein d'illusions, qui compensait son évident manque d'expérience par une activité un peu désordonnée mais qui, sans prétention, savait écouter. Se piquant au jeu il finit par prendre en affection ce novice et le fit profiter de son indéniable connaissance des hommes et des choses, l'inciter à plus de prudence et de réflexion. Même si la tarte au potiron de Madame Cadémartory ne transportait pas son hôte occasionnel au septième ciel, son accueil quasi-maternel, l'aide qu'elle lui apporta dans sa vie matérielle méritaient gratitude. Mai-juin 1940. La radio et la presse apportèrent dans ce petit monde passablement retiré la nouvelle de l'offensive allemande puis de la rupture du front. Dunkerque, la débacle, les Allemands à Paris, l'exode: tout s'effondrait mais chacun ne voyait qu'un aspect partiel de la catastrophe sans bien saisir l'ensemble d'ailleurs déformé par les communiqués officiels. L'arrivée d'un lot important de réfugiés, belges pour la plupart, concrétisa brusquement la gravité d'une situation plus imaginée que comprise. Prévenue tardivement la mine improvisa hâtivement un 30

cantonnement dans d'anciens logements ouvriers désaffectés, au lieu dit "Baume de Marron" . Cette sorte de coron, rapidement nettoyé, fut équipé de châlits fournis par l'armée. Pour les premiers jours un poste de secours et une distribution de vivres assurèrent les urgences. Le site, peu riant car sous le vent de la cimenterie de Valdonne dont il dépendait, ne comportait qu'un petit nombre de points d'eau et des installations sanitaires sommaires - pas plus que celles de beaucoup de logements des autochtones- . Dans la journée il y faisait très chaud et les nuits n'apportaient qu'un soulagement modéré. Les réfugiés protestèrent mais les habitants du voisinage comprirent mal que des conditions d'existence proches des leurs (dans bien des villages on manquait d'eau l'été) soulèvent tant de récriminations. Les deux populations se seraient heurtées -les Provençaux ne sont pas très patients- si des solutions plus élaborées n'avaient été progressivement mises au point, à commencer par l'envoi chez l'habitant des familles ayant de jeunes enfants. Mais les premiers temps furent délicats: annoncés trop tard ces malheureux Belges tombaient dans un milieu pauvre, trop différent du leur et mal préparé à les accueillir. La situation ne fut sauvée que par le dévouement de quelques femmes qui surent pallier dans une certaine mesure les insuffisances de l'organisation officielle grâce à un évident génie de l'improvisation, et par la lassitude des arrivants qui finirent par accepter de supporter quelques jours ce qu'au premier abord ils avaient jugé intolérable. La prise du pouvoir par le Maréchal Pétain auréolé de la gloire de Verdun fut interprétée quelques heures comme une volonté -vite déçuede poursuivre la lutte. L'armistice navra et soulagea une population désorientée, spectatrice impuissante d'une ruine dont la soudaineté la laissait assommée. Quant à l'appel du 18 juin 1940 peu l'entendirent dans le secteur ou y prêtèrent attention. Il s'écoulera des mois avant que l'authenticité de cette déclaration soit acceptée pour autre chose que propos irréalistes de la propagande anglaise. La destruction le 3 juillet de l'escadre réfugiée à Mers-el-Kébir en annihilait de toute façon les effets positifs éventuels et les conséquences de ce drame se feront sentir pendant toute la suite: il rejettera vers la "Révolution Nationale" et la collaboration bien des Français et certains définitivement. L'été 1940 s'achevait. Indifférente à la guerre, à l'occupation de la moitié du pays, à la séparation des familles, au sort des prisonniers, aux difficultés de tous ordres, la nature se parait de ses plus belles couleurs. Les vignes rougissaient; une lumière mordorée émanait matin et soir de la muraille de Ste- Victoire passant selon l'heure du blanc à l'ocre, du bistre à l'indigo. De violents orages, brefs en général, apportaient enfin à la terre craquelée de sécheresse un peu d'eau bienfaisante: par endroit l'herbe 31

jaunie reverdissait. Dans ce climat plus tempéré hommes et femmes retrouvaient courage et espoir, parfois humour. Au coeur de l'été, aux heures de soif, Raphaël jardinier des Debiez, succombait à l'occasion à la tentation de se rafraîchir à la bouteille de vin placée dans un puits par ses patrons; y ajouter de l'eau camouflait le larcin. La fréquence de ces prélèvements augmentant, la maîtresse de maison résolut d'en identifier l'auteur encore qu'elle le soupçonnât. Un matin le vin fut remplacé par du vinaigre isochrome. Il faisait chaud et notre homme ne put s'empêcher de téter goulûment sa rasade ... Ses jurons consécutifs ébranlèrent le quartier et l'histoire, complaisamment colportée, réjouit le village. Raphaël n'en fut pas guéri mais utilisa ensuite, dit-on, son nez avant de boire. La fraîcheur des matinées évita bientôt de tels risques. Dans le pays, même la sieste traditionnelle observée en se calfeutrant derrière des volets clos se transforma en longues stations sur le seuil des maisons, propices aux papotages. Les nouvelles locales et celles de la zone occupée -lentes à parvenir et laconiques ou étonnantes alimentaient les conversations. La radio nationale et la presse inspirant méfiance au bon sens populaire, on tentait de capter Londres. Une ligne de partage fluctuante s'esquissait entre les inconditionnels du vieux Maréchal (beaucoup d'anciens combattants, de femmes espérant le retour d'un prisonnier) et les attentistes ou les rares opposants. Peu de gens croyaient que la poursuite de la lutte armée eut été possible en Afrique du Nord et aucun en métropole. Les difficultés de ravitaillement commençantes, l'attribution de cartes de ravitaillement étaient unanimement condamnées comme une preuve du pillage de la France par l'occupant. mais les ralliements connus à de Gaulle demeuraient des cas isolés, désaprouvés en général: Mers-elKébir était trop récent. Meyreuil où était revenu le poulain de Bosc fut honorée de la visite d'une "Commission d'Armistice" ... italienne: une vraie provocation compte tenu de la façon dont le Duce avait rallié la cause allemande. Elle émit la prétention d'inspecter la mine, fond et jour. A la date convenue arrivèrent un colonel italien d'une cinquantaine d'années, bedonnant, non antipathique tant il ressemblait à un bon père de famille, flanqué d'un jeune lieutenant français servant d'interprète, visiblement plus agile. Informé de la pénibilité des tournées, le colonel maintint son exigence: on accéda donc à son désir en le guidant jusqu'à une taille en activité. Le trajet lui fut un chemin de croix en raison de la faible hauteur des galeries, de la température, peut-être aussi d'une allure intentionnellement soutenue. Apprenant dans le chantier, alors qu'il tentait de reprendre son souffle sans écouter d'intéressantes explications sur le fonctionnement 32

d'un couloir oscillant ou le dégagement de grisou, que le retour ne serait pas plus facile, il manqua défaillir: de fait cette seconde partie du programme se déroula fort lentement - ce qui ne la rendit pas plus agréable - car le visiteur se traînait et ses accompagnateurs ne souhaitaient pas devoir le porter, vu son gabarit. L'homme peinait tant qu'à l'hostilité initiale succéda bientôt une réelle commisération. En fin de tournée il fallut le soutenir fermement. Au jour, affalé sur une chaise, il but, se reposa longtemps avant de se résoudre à se laver. "Avez-vous de telles mines en Italie ?" lui demanda, non sans malice, l'Ingénieur Principal récemment démobilisé et de retour à Meyreuil. Il n'y eut pas de réponse audible mais la Commission ne reparut plus: le baptême de la mine avait été efficace!

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4 Paris

A Paris l'Ecole des Mines rouvrait ses portes. Il fallait donc regagner la capitale pour la troisième année d'études nécessaire à l'attribution du diplôme d'ingénieur. L'intervention du Service des Mines de Marseille facilita l'obtention de l'indispensable autorisation d'entrée en zone occupée: l "'Ausweis" orné du rapace rituel aux ailes déployées. Le voyage de Marseille à Paris, en ces premiers jours de novembre, par sa durée et ses conditions ne ressemblait pas à une partie de plaisir: se hisser dans un wagon surpeuplé, ne pas prétendre accéder aux toilettes, supporter la chaleur ou le froid, la soif et la faim, le manque de sommeil, l'entassement en permanence et la station debout jusqu'à l'approche de la ligne de démarcation où le train se vidait car n'y restaient que les privilégiés munis du document officiel valant patte blanche. Le contrôle par des uniformes verts ou gris réputés corrects laissait un profond malaise même en l'absence de tout incident, ce qui fut le cas. Au-delà le train se remplissait de nouveau, des conversations s'amorçaient anodines, méfiantes, contrastant avec la liberté de ton de la zone sud. Enfin Paris. Un Paris étrangement vide, au trafic automobile largement monopolisé par les troupes d'occupation omniprésentes et leurs séides, aux vélos-taxis à l'image des pousse-pousse chinois, aux autobus surmontés d'une baudruche gonflée au gaz pour pallier le manque de carburant liquide. Un Paris obligé à une gestion parcimonieuse des tickets d'alimentation pour éviter de jeûner en fin de mois, une ville où de longues queues montrait la difficulté de les honorer. Un Paris triste, s'enfonçant dans la misère et qui rongeait son frein. L'Ecole reprit ses cours dans une ambiance morose. Des élèves manquaient, prisonniers ou disparus ou préférant mettre le maximum d'espace entre les Allemands et eux. Incomplet, le corps professoral tentait de ranimer l'intérêt pour les études mais le coeur n'y était guère. Survinrent les incidents du 11 novembre 1940: manifestation à l'Arc de triomphe, réaction brutale des occupants, qui ordonnèrent la fermeture des facultés et grandes écoles dont les étudiants durent se présenter 35

chaque jour au Commissariat de Police de leur quartier pour y signer un registre de présence; dans beaucoup de cas une tolérance tacite des fonctionnaires locaux permit de ramener cette formalité plus vexatoire qu'utile à une apparition hebdomadaire. Le désoeuvrement laissant des loisirs pour toutes sortes d'activités qui ne correspondaient pas forcément aux souhaits des autorités allemandes, la mesure de fermeture fut vite rapportée: à l'Ecole des Mines les cours recommencèrent le 28 novembre. Pénible hiver! Les difficultés de ravitaillement et de chauffage, l'obsédante présence des troupes ennemies alourdissaient l'atmosphère. Allait débuter le cycle infernal attentats-représailles, otages et déportations et déjà la rencontre permanente d'uniformes étrangers et de civils inquiétants dans la rue, l'autobus et le métro, la chape des interdictions multiples donnaient une sensation quasi-physique d'étouffement. Les repas pris au foyer de l'Ecole -la maison des Mines et des Ponts et Chaussées, rue St-Jacques- devinrent spartiates. Au pommes de terre mystérieusement disparues on substitua des végétaux peu connus: rutabagas dont la soudaine et massive apparition sur les marchés redonnait foi en la théorie des mutations brusques au moins pour les espèces légumières, topinambours etc. Pour contribuer à l'amélioration de l'ordinaire, l'Ecole organisa dans ses murs un petit marché hebdomadaire ou l'on pouvait trouver parfois un poulet étique, à condition d'acheter simultanément navet ou autre racine peu calorique, carotte à l'occasion, le tout à des prix élevés mais inférieurs à ceux du marché noir qui se développait. La faim, toute relative encore, provoqua des somnolences et même un jour un évanouissement. Certains heureux dont la famille vivait à la campagne reçurent des colis de ravitaillement qu'ils partagèrent souvent. mais cette pratique ne résista pas longtemps à la douceur du siècle: des paquets arrivèrent incomplets ou vidés de toute denrée comestible remplacée parfois par des matières difficilement assimilables genre sable ou cailloux; nos ancêtres géophages s'en fussent contentés mais l'amour de la minéralogie ne nourrissait plus que les esprits. Aussi la course géologique organisée en avril 1941 devait-elle laisser aux participants un souvenir plus alimentaire que scientifique: une grande bouffe à base de haricots blancs qui comblait des estomacs privés depuis longtemps de telles satisfactions rustiques et surpris de leur abondance. L'admiration pour la technicité des ardoisiers de cet Anjou béni des cieux n'en fut qu'accrue et le rapport de stage amélioré: si l'on prie mal dans l'inconfort - Ste Thérèse d'A vila dixit - on travaille malle ventre creux. Revenir à Paris c'était replonger dans un monde sans espoir, de misère, de révolte ou de résignation, de suspicion car la "collaboration" et l'antisémitisme commençaient à empoisonner le climat. 36

Petit côté irritant: il avait fallu céder à la Wehrmacht une partie de l'Ecole dont les beaux laboratoires de chimie inaugurés en 1938 par Albert Lebrun et la présence de ces militaires multipliait les risques de friction. Poursuivre des études dans ces conditions frisait l'irréel, l'intemporalité. Les perturbations de l'enseignement, le temps perdu en multiples démarches (toucher ses tickets mensuels, faire queue chez les commerçants, attendre des transports en commun raréfiés .,. ) ne constituaient que des gênes mineures mais leur accumulation exaspérait les uns et usait les autres. Les cours en pâtissaient: comment s'intéresser sérieusement à la cristallographie ou à la législation industrielle dans un pays en guerre larvée et alors que l'on vient soi-même de remplir des occupations professionnelles ou militaires pressantes, alors que J'emprise policière s'alourdit alentour... Les sinistres affiches intitulées' "Bekanntmachung" annonçant l'exécution de "terroristes" faisaient leur apparition sur les murs de la cité; si le Statut des Juifs promulgué par Vichy en octobre 1940 n'avait pas semblé avoir trop de conséquences pratiques, son aggravation en 1941 allait faire de ceux-ci des boucs émissaires, offerts à la vindicte publique, bientôt promis à la déportation (mars 1942) et contraints au port de l'étoile jaune. La cohabitation avec un occupant de plus en plus pesant dans une ville aussi réactive et secrète que Paris ne pouvait que tourner au drame. Méprisant presse et radio vichyssoises ou germaniques qui puaient la propagande, la population écoutait Londres. Retrouvant leurs instincts gaulois contestataires, les Parisiens - y compris les plus convaincus de la victoire allemande- se découvraient des réflexes de fronde auxquels ils succombaient avec un évident plaisir ou s'en défendaient avec gêne. Les projets ou thèses de fin de scolarité souffrirent de ces circonstances mais, lors des examens terminaux, les professeurs indulgents ou complices ne firent pas preuve d'une sévérité hors de saison. La peau d'âne confirmée on allait pouvoir passer aux choses esssentielles. L'atmosphère parisienne devenait irrespirable. Les défilés au pas de l'oie, les drapeaux empesés, la croix gammée partout présente, cette suffisance triomphante, réveillaient les souvenirs de l'été 1936 passé à Cologne, mais en les caricaturant. A l'époque, le Reich s'enivrait de ses succès sportifs aux Jeux Olympiques de Berlin où seuls les USA lui tenaient tête. Cologne, pavoisée en permanence, paraissait continuellement en fête. Les conversations avec les habitants, dont le but premier était d'améliorer une très imparfaite connaissance de la langue de Goethe, roulaient naturellement sur ces Jeux qui semblaient confirmer, sinon la grandeur de J'Allemagne comme le répétaient presse et radio, du moins l'efficacité de ses méthodes d'éducation physique, mais comme on ne peut parler de 37

décathlon ou de natation toute la journée, on en arrivait vite aux thèmes politiques. La jeunesse allemande et les adultes très généralement - et sans doute sincèrement - acceptaient le nazisme. La propagande permanente, la disparition de toute presse d'opposition y étaient pour beaucoup mais aussi la réduction massive du chômage. L'hitlérisme militant rassemblait sous l'uniforme des milices activistes largement recrutées au départ parmi ces "Arbeitloser" trop négligés auparavant par les pouvoirs publics. Son antisémitisme virulent fournissait en outre aux masses une explication commode des difficultés économiques du passé et du présent. On aurait pu penser que, triomphant, le nazisme abandonnerait des slogans manichéens, ridiculement simplificateurs tels que ceux reproduits par un périodique haineux titré "Der Srurmer" abondamment diffusé, mais les populations se manipulent plus aisément quand on leur offre en pâture quelque responsable tel que "la ploutocratie judéo-chrétienne inspirée par les ennemis de l'Allemagne à l'Est comme à l'Ouest" .., Puissamment orchestrée, entretenue par les défilés permanents des SA ou SS, des jeunesses hitlériennes des deux sexes (HJ, BDM) la fièvre chauvine pouvait aussi servir des objectifs à court terme. Au cours de cet été 36 soudain presse, radio, banderoles furent consacrées à un thème unique, le danger russe, éclipsant même les Jeux. Une semaine plus tard, le service militaire porté de un à deux ans, le sujet fut abandonné aussi brusquement qu'il avait surgi. Deux mois outre-Rhin. Après l'étonnement admiratif des premiers jours, la saturation puis l'inquiétude envahissaient la conscience du visiteur que sa mauvaise compréhension de la langue préservait sans doute de l'hypnose qui saisissait nombre d'Allemands - et des plus modérés - à l'audition des discours du Führer. L'Allemagne clamait sa volonté de paix mais agitait les minorités sudètes, réclamait Dantzig à la Pologne, se plaignait de manquer cruellement de terres, d'espace vital alors que l'Angleterre et la France "en regorgeaient" .,. Indéniablement l' orage montait que la guerre d'Espagne, encore à son début, allait canaliser quelque temps. mais ensuite? Cinq ans plus tard, revoir les mêmes défilés à Paris comme en pays conquis, entendre les mêmes slogans, les mêmes appels à la haine mais dans sa propre patrie, en sa propre langue, sentir s'alourdir un régime policier à la botte de l'occupant, subir une presse écrite ou parlée asservie, poussant à la délation, décourageantes perspectives! Heureusement les exploitations minières accessibles se situaient en province. Nord Pas-de-Calais maintenant interdit, Lorraine remise en activité sous gestion allemande, il ne restait qu'à retourner en zone libre où, tout de même, on respirait mieux.

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Dès le 23 juin les Charbonnages du Midi confirmaient l'engagement du nouveau diplômé. Un convoi d'étudiants allait être autorisé à gagner le sud: il s'y inscrivit. Le 31 juillet le train quitta la Gare de Lyon à l'heure prévue. Le responsable du convoi fit l'appel des partants d'après la liste officielle timbrée du "pigeon" habituel valant laissez-passer: stupeur, le voyageur pour Meyreuil n'y figurait pas! Que faire? Descendre à une gare intermédiaire pour revenir à Paris entreprendre de nouvelles démarches au succès douteux? Mieux valait tenter la chance. En cas de refoulement on trouverait peut-être près de la ligne de démarcation une filière clandestine pour la franchir .., A la "frontière", dans un wagon devenu très silencieux la Feldgendarmerie se fit présenter l'Ausweis collectif et les cartes d'identité des passagers. L'oublié tendit la sienne sans hésitation apparente. Le policier parut la confronter à la liste et la rendit sans réagir. Un second comptait les voyageurs qui passa deux fois. Les minutes s'écoulaient lentes, lourdes. Enfin le train s'ébranla mais nul ne parla avant plusieurs kilomètres. Négligence, indulgence ou erreur des contrôleurs, le convoi et tous les étudiants se trouvaient maintenant en zone libre. Le passager en trop s'aperçut qu'il ruisselait de sueur. Le lor août 1941 le transfuge se retrouvait à Meyreuil, adjoint au chef d'exploitation. Le 20 juin précédent, l'armée allemande était entrée en Russie, apparemment sans rencontrer beaucoup de résistance.

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5 Exploitant à MeyreuiI

Lentement Meyreuil évoluait. Dynamisée par un ingénieur lorrain, Charles Bihl, réfugié en Provence après sa démobilisation et qui avait arraché de haute lutte quelques autorisations d'investissement, la mine se dégageait un peu des errements admis: les rails des nouvelles voies de roulage étaient maintenant tirefonnés sur leurs traverses; le parc des étançons métalliques augmentait en tailles malgré les restrictions de consommation d'acier imposées en ces temps de guerre. Révolution enfin, un premier convoyeur en augets s'installait. Le personnel et surtout la maîtrise constatant ces améliorations, l'homme avait été vite accepté malgré un mode de commandement plus brutal que de coutume dans la région, mais il ne faisait pas l'unanimité secouant trop de routines, balayant des habitudes laxistes devenues des "avantages acquis", inaliénables. Un conflit aigu venait de l'opposer au chef des équipes d'abouts surpris à déambuler dans Gardanne à une heure où il était supposé entretenir l'un des puits avec ses hommes. L'algarade, sonore car les deux personnages ne manquaient ni de voix ni de vocabulaire, répercutée dans tout le secteur, n'avait pas desservi l'ingénieur lorrain: les auditeurs appréciaient en connaisseurs la qualité des acteurs, la pertinence des arguments échangés et ... l'heureuse conclusion (sursis à sanction jusqu'à récidive). Meyreuil, quelques mois auparavant, avait subi une sérieuse alerte. Au début de 1941 un coup d'eau s'était produit dans une taille. Dans ce gisement de calcaires affectés de grandes cassures tectoniques et au faciès localement karstique, les venues d'eau n'étaient pas exceptionnelles mais la mine y avait échappé jusque là par un choix judicieux des zones exploitées, évitant soigneusement l'approche des régions à concentration de failles a priori dangereuses. Cette fois la nature s'était moquée des prévisions! Le danger était d'autant plus grand que Meyreuil, mal dotée en moyens d'exhaure puisque réputée sèche (toujours l'économie), ne pouvait encaisser un accroissement de débit dépassant la dizaine de mètres-cubes par minute. 41

Retour d'Aix où il s'était rendu pour quelque démarche, Bihl trouva le directeur et l'ingénieur principal passablement découragés. Au dire des mineurs, évacués en hâte, l'irruption paraissait importante; dans les esprits trottait l'histoire de la célèbre venue d'eau des puits de l'Arc qui, en 1918, grimpant à 30 m3 par minute, avait contraint à l'abandon définitif de cette mine et dont le résidu permanent constituait maintenant la véritable source de la rivière. Une reconnaissance au fond permit de ramener l'évènement à de plus rassurantes proportions. Déjà le débit diminuait. Certes ni la taille ravinée, ni les autres en aval ne pouvaient reprendre mais la noyade de ces dernières avait préservé les installations essentielles. Il suffisait d'emprunter aux mines voisines, par exemple à Valdonne qui n'en manquait pas, une pompe de dénoyage assez puissante, de monter rapidement une tuyauterie du quartier inondé aux albraques et on en sortirait en quelques jours. En Lorraine on avait l'habitude! Retrouvant ses souvenirs de Sarre, Bose approuva. D'ailleurs, une fois son réservoir vidé, le coup d'eau se réduisait à un filet sans inconvénient sérieux. mais le panneau lieu de l'incident fut abandonné. La sympathie entre Bihl et le Parisien fraîchement échappé de la zone occupée naquit, sans difficulté, en raison d'une évidente concordance d'opinion sur la situation du pays, d'avis convergents sur les hommes et les choses de Meyreuil. En outre les deux protagonistes se complétaient bien. Le premier apportait une expérience minière plus large que celle des cadres locaux, une exceptionnelle compétence dans un domaine à peine abordé dans les houillères: l'électrification du fond dont le second ignorait tout. Par contre celui-ci connaissait mieux la mine et son personnel, autochtones et réfugiés, travaillait en confiance avec la maîtrise, entretenait des liens amicaux avec le chef-porion Deleuze et s'entendait à demi-mot avec Poliansky plus taciturne que jamais. Il fallait faire équipe pour tenir à flot Meyreuil dont l'équilibre financier restait précaire. L'inflation et la pénurie engendrant un marché noir des métaux augmentaient les prix des fournitures ce qui consommait d'avance les gains attendus des efforts de modernisation. L'époque multipliait les problèmes. L'entretien des lampes de mine par exemple qu'on ne pouvait plus remplacer: on dut changer plusieurs fois d'électrolyte, réutiliser - en essayant de les régénérer - des plaques réputées usées ... La capacité lumineuse de ces lourdes lampes à accumulateur ne s'en améliora pas, l'alternance soude-potasse les dégradait plutôt, mais elles tenaient sensiblement le poste. Au début de l'été, comme chaque année, on avait mis en marche le ventilateur principal pour relayer l'aérage naturel qui s'essouflait. Quand la température diminua, Bihl et son adjoint s'opposèrent à son arrêt. 42

Décision historique: de cet été 1941 Meyreuil fut ventilée, comme les autres mines, en toutes saisons! Il en était temps: les débits de grisou croissaient et devenaient inquiétants. Un incident vint justifier a posteriori le bien fondé de cette exigence. Une forte secousse en taille fut un jour accompagnée d'un dégagement de gaz (fait très rare dans cette mine) si important que la teneur en méthane du retour d'air grimpa fortement. Un agent de maîtrise alerté par l'odeur (en Provence le grisou a souvent une odeur sui generis) donna l'alarme. La taille évacuée, restait à secourir une équipe de reboisage occupée sur le trajet du mélange gazeux. Comme les teneurs montaient encore, une équipe de sauvetage conduite par le nouvel ingénieur, masque respiratoire sur le nez, partit en reconnaissance. Elle se hâtait: outre le risque d'inflammation fortuite on craignait l'asphyxie, par manque d'oxygène, des reboiseurs s'ils ne s'étaient pas repliés à temps. La chaleur du retour d'air, sa faible hauteur et la gêne due aux appareils Fenzy freinaient les intervenants dont l'inquiétude redoubla lorsqu'à proximité du lieu de travail de l'équipe ils aperçurent des lampes mais aucun mouvement alentour. Suants, le coeur battant la chamade, ils parvinrent enfin sur place pour trouver, au détour de la galerie, des mineurs consommant paisiblement leur "briquet", fort étonnés de l'irruption de ces Martiens. Que le spectacle n'ait pas été dû à un exercice d'entraînement comme ils le pensèrent d'abord mais à un réel danger les remplit d'incrédulité: se reposant à une intersection de voies d'aérage, le bouchon de gaz avait défilé devant eux sans qu'ils le soupçonnassent. Pour eux l'atmosphère était restée parfaitement saine. La première expérience de feu de mine du Provençal d'adoption date de cette période. Un échauffement ancien, soigneusement fermé, se réveilla à la faveur de fuites d'air insoupçonnées au travers des barrages probablement fissurés par la convergence: des fumées apparurent au fond d'un long cul-de-sac. La compétence de Bihl palliant l'ignorance de son adjoint, une stratégie de lutte fut rapidement élaborée dont celui-ci assura l'exécution. Deux barrages devaient être reconstruits ou étanchéifiés. On injecta sans grande peine un mélange d'argile et de ciment en suspension dans l'eau, pour colmater les terrains accessibles et on doubla les barrages par un épais tampon d'argile bloqué par un mur de maçonnerie. Sur le retour du feu l'oxyde de carbone noircissait instantanément les tubes détecteurs et il fallut y travailler avec des appareils respiratoires; la température n'arrangeait rien. Charles Bihl ne resta pas longtemps à Meyreuil. En 1942 les Schistes Bitumineux d'Autun lui offrirent le poste d'ingénieur en chef chargé d'un important programme de modernisation: aménagement du puits des 43

Télôts, développement de l'exploitation souterraine, rénovation de l'usine de distillation. II conservait aussi la fonction d'ingénieur-conseil, auprès d'une firme grenobloise s'intéressant au matériel électrique antidéflagrant, qu'il assumait depuis dix-huit mois et qu'il allait garder jusqu'à son retour en Lorraine en 1945. Son adjoint, devenant du coup responsable du fond à Meyreuil, regretta ce départ. Et la mine l'absorba plus encore qu'antérieurement par les continuels problèmes qu'elle posait, matériels et humains, les incidents et accidents. Un après-midi, un coup de toit violent fut ressenti au jour: sur son bureau le lourd téléphone à magnéto tressauta; l'ébranlement fut enregistré par le sismographe de Marseille ... Enquête faite, la cause - ou l'effet ?- provenait d'un petit pilier de charbon en cours d'élimination qui venait de sauter inopinément, plusieurs heures après le tir destiné à le neutraliser. Par chance l'explosion n'avait fait qu'un blessé léger. L'apparition des coups de toit à Meyreuil datait de moins de dix ans. Primitivement l'exploitation avait été conduite par longues tailles rabattantes comme en Lorraine et en Sarre. En bout de panneau on abandonnait un large pilier de charbon pour protéger la descenderie d'accès à sa base de l'écrasement que l'approche du front de taille eût provoqué. Ses dimensions, la profondeur modérée de chantiers, devaient mettre l'exploitation à l'abri des coups de toit, connus depuis longtemps dans le bassin et sur lesquels l'Inspecteur général Jarlier avait publié une étude dans la revue "Les Annales des Mines" en 1925, assortie de "principes à consulter" à vocation préventive. Pour les avoir suivis Meyreuil se croyait immunisée mais en février 1935, un coup de toit très important avait détruit en quelques secondes une grande partie d'une descenderie dont les flancs s'étaient rejoints en glissant sur le mur, selon le classique "effet de tiroir". Par miracle il n'y avait personne dans la galerie aux endroits affectés mais l'état du matériel pris dans l'explosion (berlines réduites à une surface quasi-plane, essieux pliés comme guimauve) donnait une idée de la puissance mise en jeu. n avait donc fallu admettre que la mine n'échappait pas à ce genre de manifestations mal expliquées et que les mesures de prévention alors préconisées ne suffisaient pas, d'autant que les zones encore intactes de la même descenderie sautèrent à leur tour en deux fois (juin 1937 et juillet 1938). Dès 1935, la méthode d'exploitation avait été modifiée. Désormais les tailles, exclusivement chassantes et démarrées le long de la descenderie, ne créaient plus de piliers. D'autres incidents cependant, moins violents, les affectaient soit dans la voie de tête (longeant les vieux travaux du chantier précédent) soit le long du front, près de cette voie ou aux irrégularités d'alignement ou aux bosses dures de celui-ci. Pudiquement baptisés 44

secousses, ces phénomènes spectaculaires ne s'annonçaient par aucun signe précurseur. Il ne faisait pas bon de se trouver en face des points où ils se produisaient. Les anciens piliers constituaient un danger potentiel pourtant autrement sérieux et la direction, en accord avec le Service des Mines, en avait prévu l'élimination en y abattant le charbon par des tirs d'ébranlement devant si possible détruire l'équilibre métastable des terrains et provoquer leur explosion hors de la présence du personnel. La méthode, hélas, devait présenter des failles puisqu'en mai 1942 un des derniers piliers de la fameuse descenderie claqua au nez des mineurs des heures après le tir, projetant l'un d'eux contre un bois de soutènement. Un vieux pilier ayant explosé déjà dans le passé pouvait donc recommencer, à l'encontre des théories en vigueur, avec assez d'énergie pour tuer. Information chèrement payée! Quant à l'incident décrit précédemment, heureusement humainement anodin, l'origine en fut découverte peu après: une petite cassure du terrain, ancienne car abondamment calcifiée, qui s'était réouverte permettant un faible décrochage local du toit. Ces phénomènes dynamiques si brutaux et si fréquents devaient bien avoir des causes communes. Jarlier en avait découvert certaines mais il en fallait poursuivre l'étude puisque quelques coups de toit contredisaient ses conclusions. Curieusement d'ailleurs, les précautions adoptées dans le bassin par
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les diverses exploitations différaient un peu les unes des aütres: il devait

être fécond de tenter d'en dégager les raisons en interrogeant les uns et les autres, de recenser et analyser les incidents mal expliqués. mais il y faudrait du temps...

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6 Ambiance

A son arrivée en août 1941, le nouvel embauché avait été logé dans un studio loué à Aix faute de disponibilité proche de la mine. Matin et soir le trajet était assuré par le directeur ou l'ingénieur principal du Jour, tous deux Aixois. Pour un exploitant l'astreinte à un horaire fixe, l'absence de liaison téléphonique et la privation de moyen de transport entre son domicile et la fosse ne pouvaient durer: on convint au départ de Bihl d'un emménagement dans la maison habitée par celui-ci à Gardanne. En attendant, les soirées et dimanches à Aix ne manquaient pas de charme. La déambulation sur le Çours Mirabeau à peu près libre de toute circulation automobile, les haltes au Café des Deux Garçons où se retrouvait la jeunesse estudiantine, le pittoresque architectural des vieux quartiers, rendaient le séjour agréable. Mais il devenait difficile de s'y nourrir: le volume des plats servis dans les restaurants diminuait de mois en mois, les prix variant en sens inverse; certains établissements réduisirent le diamètre des assiettes car, présentée dans une soucoupe, une portion spartiate semblait plus consistante. De temps en temps, un repas au marché noir relançait l'activité stomacale et économisait les précieux tickets de pain et de viande mais la rémunération allouée par les Charbonnages du Midi ne permettait pas de renouveler fréquemment de telles agapes. Le théâtre d'Aix donna le Faust de Gounod. Dans le désert culturel du moment ce fut un triomphe lyrique même si Marguerite n'avait plus la grâce de l'adolescence ni sa voix de cristal. Et l'art pictural! Malgré la difficulté de trouver des tubes de couleurs, on exposait à Aix. Madame Bihl (Anne Willette-Bihl) reprit ses pinceaux et présenta quelques unes de ses oeuvres. Sa peinture aux teintes franches, aux formes nettes, cernées comme dans un vitrail, connut un incontestable succès nonobstant le malheur des temps que traduisaient ses toiles. Les quelques kilomètres entre la maison de Gardanne et la mine se parcouraient à bicyclette. L'absence de téléphone ne gênait pas: nombre 47

de mineurs habitant la ville, en cas d'urgence un cycliste-messager venait prévenir. Dans sa migration l'ingénieur perdit l'agrément d'un séjour urbain plus vivant que celui de Gardanne mais gagna une liberté de mouvements indispensable à l'exercice de sa fonction. On pouvait aussi atteindre le siège à travers la campagne par un sentier de bornage: une trentaine de minutes de marche à un rythme soutenu dans la fraîcheur du matin, une excellente mise en train. Presque toute l'exploitation de Meyreuil se déroulait en aval de l'étage d'extraction. Le charbon sortant de la voie de base des tailles remontait à ce niveau par des galeries inclinées, creusées sous le toit de la couche au début du panneau en coupant assez de mur pour espérer leur conserver une hauteur suffisante après convergence. Espoir que le temps ruinait régulièrement contraignant à de difficiles rabassenages dans ces descenderies où, à côté du convoyeur remontant le charbon, un traînage sans fin assurait le transport des matériels et des terres de creusements. Ces réparations entreprises le plus tard possible, les galeries n'offraient à la circulation des hommes et des convois qu'un passage souvent réduit. Dans ces conditions un déraillement tournait vite à l'incident majeur, voire à l'accident grave, et le vieillissement des attelages de berlines et chariots, générateur de ruptures, en augmentait la fréquence: les véhicules en dérive heurtaient la bande qui se déchirait, le soutènement pouvait être emporté d'où éboulement. La remise en état de l'ensemble devenait un calvaire. S'ajoutait la mauvaise qualité des tissus caoutchoutés, la rapide pourriture du coton dans l'ambiance chaude et humide du fond notamment au niveau des agrafages. Si par chance les ouvriers occupés au nettoyage du convoyeur apercevaient un début d'avarie, on pouvait intervenir avant rupture, formule préférable à une réparation plus tardive, bien qu'arrêtant les tailles plusieurs heures. Le pays recevant de moins en moins de coton, des esprits ingénieux créèrent des bandes en fils d'acier réunis en torons tressés en une sorte de câble plat, large et mince. Ce fut un échec complet non seulement sur les rouleaux plats de Meyreuil mais également avec des supports en auget: trop déformable dans tous les sens, inélastique, la bande s'échappait quelles que fussent les dispositions prises pour la recentrer; de plus elle tamisait le charbon! Il fallut en rester aux toiles de coton, les faire durer malgré leur taux de défaillance croissant. Plus pittoresque: des gerbes d'étincelles apparurent un jour en divers endroits du réseau de convoyeurs ou à son voisinage, bientôt suivies d'une disjonction générale privant le fond de toute énergie; une mine morte! La charge de l'entretien électromécanique reposant sur les ateliers, le chef-électricien prit la cage. Une heure plus tard, n'ayant pas repéré la cause de la panne, il alerta son patron, l'ingénieur principal du jour 48

universellement connu sous le vocable de "père Bébet", robuste Toulousain au verbe haut, qui descendit à son tour, son célèbre chapeau auréolé de sueur et de crasse vissé sur la tête (à Meyreuil, comme dans le reste du bassin, la barrette était inconnue: elle ne sera introduite qu'après 1945, avec la lampe-chapeau). Sur place, après un récit détaillé des évènements qu'il commenta par une appréciation sans nuance de l'incompétence de son dépanneur, il médita devant la sous-station de transformation et donna l'ordre de relier à la terre le neutre du secondaire, normalement isolé, après insertion de voltmètres à haute résistance sur chaque phase. Pendant ce montage il s'allongea sur le convoyeur le plus proche et ferma les yeux, veillé par l'ingénieur d'exploitation impatient de redémarrer ses installations et curieux des causes de l'incident et de la façon d'en sortir. Lorsqu'on le prévint de l'exécution de ses instructions, Bebet remit le transformateur sous tension, observa ses voltmètres puis fit partir ses hommes avec mission de démarrer les convoyeurs selon un échelonnement et un horaire précis. Une demi-heure plus tard le disjoncteur principal s'ouvrait: l'engin responsable isolé, tout le reste pouvait repartir. " Vous avez cru que je dormais alors que je réfléchissais" jeta Bebet triomphant à son compagnon lequel, après réflexion, rétorqua: "mais pour déceler ainsi le défaut vous n'aviez pas besoin de ces trois voltmètres ... " "Sacré mineur! On ne peut rien te cacher. Mais leur déséquilibre m'a donné une idée de l'importance de l'anomalie". Le lendemain l'autopsie du coffret de commande du convoyeur suspect révéla une déchirure de l'isolation du barreau tournant support du pôle mobile du contacteur: le défaut, très fugitif, n'apparaissait qu'au cours de sa rotation. Cette leçon d'électrotechnique concrète encouragea son observateur à travailler sérieusement les problèmes que pouvait poser le grandissant développement de l'électrification du fond à laquelle sa collaboration avec Bihll'avait déjà un peu initié. La méconnaissance alors fréquente des particularités du sujet peut être illustrée par les anecdotes suivantes, à peine déformées par la vox populi qui les répandait. Un ingénieur de l'arrondissement minéralogique visitant Valdonne surprit au fond un électricien qui, pour dépanner un coffret de chantier, l'avait ouvert sous tension et en tirait d'assez jolis arcs. Attentif le fonctionnaire s'enquit: "Il s'agit bien de matériel antidéflagrant ?" "Naturellement" répondit l'ouvrier sans sourciller! Quelques années auparavant l'Ingénieur en Chef de Marseille apercevant à Meyreuil une ampoule électrique, pendouillant au bout de 49

deux fils mal isolés pour éclairer le point de chargement en berlines, avait posé la même question et obtenu une réponse analogue. L'histoire faisait encore la joie des indigènes. Les relations avec l'Administration s'agrémentaient parfois ainsi de bonne humeur mais les rieurs n'étaient pas toujours du même côté. Les jours de mistral, l'eau des bains-douches de la mine, tirée de bassins à ciel ouvert qui recevaient les poussières du lavoir voisin, coulait noirâtre des pommes et robinets, suscitant les protestations du personnel habitué mais non résigné. Dans une période où, le vent soufflant depuis nombre de jours, la grogne s'accentua, le délégué-mineur protesta plus que de coutume alléguant l'apparition d'irritations cutanées. L'ingénieur TPE qui n'en ignorait rien, déplorant lui-même la couleur de l'eau dans laquelle il se lavait à chacune de ses tournées, vint cependant enquêter. Les bains des ingénieurs dont il avait l'usage comportaient six cabines crasseuses aux carrelages lacunaires, aux miroirs brisés, aux vieilles baignoires dont la fonte apparaissait en larges zones brunes sous l'émail usé. Ils étaient confiés aux bons soins d'une bonne femme sans âge, éleveuse de chèvres par vocation, vivant avec elles dans une sorte de cabanon-étable et dont la propreté n'était pas le souci dominant. Aussi, négligeant la mère Ida, le TPE interrogea le gardien de la salle des "pendus", jouxtant les douches des ouvriers, et responsable de leur entretien. "Il paraît que cette eau noire donne des maladies de peau "Oh non, Monsieur l'Ingénieur, elle est tellement sale que même les microbes y crèvent". L'auditoire éclata de rire, délégué inclus. On entreprit pourtant de couvrir les fameux bassins. L'eau, désormais claire, irritait encore les épidermes sensibles car trop calcaire; mais les plaintes diminuèrent. Les relations avec le personnel ne baignaient pas toujours dans l'huile mais le bon sens général, l'esprit de répartie des partenaires permettaient souvent de terminer dans la bonne humeur des discussions difficiles, de trouver le compromis modeste sauvant la face des uns et des autres sans mettre en péril l'équilibre économique ni pérenniser des anomalies ou des injustices évidentes. Naturellement les réclamations salariales ne manquaient pas. Le paiement collectif en taille suscitait des protestations de la part des bons ouvriers à qui le porion donnait une plus grande longueur de front à abattre qu'aux autres. Pour récompenser chacun selon son mérite on institua alors un mode de paiement individualisé basé sur la surface abattue par chaque mineur, mesurée à la fin du poste à partir d'une ligne blanche peinte sur le toit, matérialisant la position antérieure du front, l'irrégularité d'alignement

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interdisant de se contenter de multiplier le nombre de couloirs affectés à chacun par l'avancement moyen. On ne pouvait espérer que le total des aires ainsi mesurées coïncidât avec la surface balayée par la taille relevée en fin de quinzaine par les géomètres. Des essais avaient montré que l'écart, toujours par excès, conservait sensiblement toujours la même valeur: il suffisait d'en tenir compte dans le calcul du prix de tâche. La méthode rendit justice aux bons abatteurs. En revanche on vit apparaître des payes au salaire minimum garanti par les accords conventionnels et qui soulevèrent des protestations. Les incidents étaient rares. La maîtrise, issue du tas, en restait proche, compréhensive, parfois complice. Le chef d'exploitation freinait les sanctions pécuniaires, imposant de n'y recourir qu'en cas d'imprudence manifeste: il y eut des mois sans amende. Mais on discutait beaucoup et, à force de paroles, le message finissait par passer. La faible dimension de l'entreprise, le volume réduit des effectifs facilitaient une certaine connaissance des individus, l'amélioration des relations humaines. L'activité syndicale demeurait raisonnable: la CGT seule représentée au fond, ne faisait pas de procès d'intention à la direction mais s'efforçait à l'objectivité. La Fédération parisienne était loin et même ses relais marseillais; le délégué local, militant doué de bon sens, prenait assez librement position: il ne manquait pas d'influence sur les mineurs mais n'en abusait pas. La structure hiérarchique de Meyreuil couvait des conflits latents. La double dépendance fond et jour des services électromécaniques par exemple engendrait des difficultés dans le choix des urgences. Le responsable du fond finit par faire admettre, non sans peine mais l'amitié du père Bébet y aida beaucoup, la priorité de ses options tactiques et la nécessité d'une concertation stratégique. Quant au penchant de l'ingénieur principal du fond à la remise en cause des positions prises par son subordonné vis à vis du personnel, "à vous de punir, à moi d'atténuer ou de lever la sanction", malgré sa dérive parfois démagogique il pouvait présenter un avantage occasionnel: il suffisait de tenir compte de cette règle du jeu et qu'on n'en abusât point. La maîtrise collaborait loyalement. Avec le porion d'abouts en conflit du temps de Bihl, un modus vivendi fut élaboré après une tournée nocturne au cours de laquelle il fit une démonstration de sa dextérité dans l'épissure d'un câble de traînage: on convint que le porion ne s'absenterait plus de son travail sans prévenir (la moindre des choses!) et qu'en cas d'impossibilité il viendrait s'en expliquer le lendemain. Ce pacte fut à peu près respecté. Ces traînages fonctionnaient correctement en voie sensiblement horizontale. En pente les déraillements et les accidents très graves dus à la 51

course folle de berlines en dérive conduisirent à renforcer l'interdiction de présence humaine pendant ces transports, à inventer des dispositifs de retenue ou de blocage d'efficacité variable: barrières articulées, antidériveurs accrochés au dernier véhicule et sensés capables de retenir le convoi en s'arc-boutant sur une traverse, é1ingues reliant les berlines entre elles, etc. Aucun de ces palliatifs n'était infaillible. Après la réparation d'un câble ou son remplacement, l'allongement pouvait outrepasser la marge permise par le dispositif de tension: s'ensuivait un dégorgement hors de la poulie de retour. Constatant un tel fait lors d'une tournée, le témoin voulut remettre le câble en place en jouant sur son élasticité. Las! Projeté par le retour de l'onde de tension par lui-même impulsée, il se retrouva les quatre fers en l'air sur des placages rocheux aux coupantes arêtes. Le dos entamé, vexé, il dut conter sa sottise à l'infirmier qui le pansa à sa remontée. Ce dernier n'en rit pas trop: c'était un ami, médecin espagnol qui ne pouvait exercer en France faute d'accord entre les deux pays sur la validité réciproque de leurs diplômes. Avec ses bons soins, l'imprudent put reprendre ses descentes dès la semaine suivante. Courtes vacances! On prenait vite le goût de ces longs trajets solitaires, de l'exploration d'anciens travaux peu visités, modifiés d'un passage à l'autre, de l'observation des effets des pressions de terrain, de la rencontre d'obstacles inattendus: eau accumulée en un point bas formant siphon qu'on hésite à franchir ignorant son exacte longueur et l'atmosphère qui règne au delà, éboulements à l'attirante cloche ... On y apprenait bien des choses et la découverte de fossiles marins, d'algues bleutées ou de soufflards de grisou valait bien une cicatrice de plus.

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7 Le puits Armand de Valdonne

Le 1ernovembre 1942 les responsables des exploitations de Meyreuil et de Valdonne permutèrent. L'un et l'autre y virent la chance d'une diversification de leurs activités. Pour l'envoyé à St-Savoumin, siège de Valdonne, les instructions reçues de Bose patron des deux mines, se résumaient à ceci: accélérer le redressement commencé. Déjà, dans les petites couches, de longues tailles avaient été montées. L'abattage s'y faisait à l'explosif car le charbon, détendu dans la plupart des cas par le dépilage antérieur de la Grande-Mine, était plus dur qu'à Meyreuil. Dans un chantier en Mauvaise-Mine on essayait une haveuse pneumatique à bras avec de médiocres résultats car la veine, truffée de rognons pyriteux et d'inclusions stériles, cassait beaucoup de pics. Ces nouvelles tailles rapportaient peu compte tenu des creusements supplémentaires qu'elles exigeaient, de la dispersion entraînée, des problèmes de roulage consécutifs. La Grande-Mine restait donc la ressource principale. Si l'essentiel de l'extraction sortait au puits Germain, le puits Armand maintenant en pleine activité apportait une notable contribution. Dans ses chantiers le lignite, abattu au tir comme ailleurs, était chargé à la pelle dans de petites berlines ovales de 300 litres, véritables coquilles de noix, circulant à bras d'homme dans la "remonte" au pendage entre piliers résiduels, tirées par un âne dans le niveau de base (ou poussées à bras) jusqu'à la voie inclinée permettant de les ramener à l'étage d'extraction par un treuil ou une poulie-frein. Au delà, la cavalerie assurait le transport vers le puits: la corporation des palefreniers jouait un rôle important à Valdonne. Malheureusement, tout ce roulage empruntait des voies en rails plats juste calés dans des traverses de bois entaillées: montage bien trop léger pour une circulation fiable même avec ces petits véhicules. L'instabilité de l'ensemble, la pourriture des traverses et le mauvais état des essieux et des roues multipliaient les déraillements et, par suite, les "manques à vides" ce qui ne choquait personne: on ne souffre plus de ce qu'on subit tous les jours. Que faire d'ailleurs sans matériel et sans argent? 53

Encore à l'époque les mineurs étaient-ils nourris presque suffisamment grâce aux "tickets de force" qui leur valaient des rations particulières, privilège que la raréfaction du ravitaillement allait éroder. Certes nombre à Valdonne cultivaient un petit lopin voire un champ pierreux mais en terre lourde, fertile, où oignons, tomates, melons et pastèques poussaient à la saison pourvu qu'on les arrosât. Sauf pour le pain, la sobriété traditionnelle de la population lui aurait presque permis une alimentation normale si tous avaient possédé un bout de terrain: un poulet de temps en temps, un agneau à Pâques pour les plus favorisés, des champignons de couche cultivés dans les galeries d'une ancienne exploitation souterraine de calcaire Portland pouvaient compléter l'ordinaire. Le vin ne manquait pas. Au puits Armand on s'éclairait avec des lampes à acétylène à feu nu bien plus efficaces que celles à accumulateur, antidéflagrantes, du puits Germain ou de Meyreuil. mais un courant d'air, une goutte d'eau pouvaient souffler la flamme. Aussi les mineurs descendaient-ils briquet ou allumettes. N'ayant pas pris cette précaution -elle fleurait le péché mortel pour un habitué des fosses grisouteuses- le nouvel arrivant se retrouva un jour dans le noir. Au cours d'une tournée dans le retour d'air général de Valdonne, revenant du puits du Cerveau où se trouvait le ventilateur, il pénétra dans le secteur du puits Armand par un sas en zone humide. L'eau de ruissellement, pulvérisée par le souffle de l'air à l'ouverture des portes, éteignit sa lampe. Sans moyen de rallumage, dans une complète obscurité où seuls les rails pouvaient servir de guides pour retrouver le puits à quelques centaines de mètres, il progressa les tâtant du pied, réfléchissant à chaque aiguillage, maudissant le manque de casque à chaque heurt de la tête sur un bois ou un tuyau, jusqu'à une lueur finalement devinée et qui devint celle des lampes de deux cantonniers surpris de l'apparition de cette ombre. Il s'aperçut alors qu'il se dirigeait dans une mauvaise direction: ainsi dans le noir il perdait tout sens de l'orientation sur un trajet qu'il connaissait bien! Dans ce secteur de Grande-Mine, très ouverte (plus de 5 m), à toit heureusement excellent car le soutènement de bois ne portait pas grandchose, l'exploitation était conduite par chambres montantes et recoupes horizontales de 8 à 10m de large séparant des piliers de 8 m sur 12 environ. Le tir faisait souvent tomber simultanément un faux-toit en gros blocs de 60 à 80 cm d'épaisseur. Pour d'obscures raisons le puits Armand était indemne de coups de toit. mais des feux y naissaient fréquemment. Dès l'apparition d'une légère vapeur il fallait arroser ou défourner le charbon chaud: tout retard compromettait l'extinction car le rapide épaississement des fumées

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supprimait toute possibilité de localiser les points suspects et l'arrosage à l'aveuglette, devenu seul possible, rendait la lutte bien incertaine. Malgré l'organisation de visites systématiques, la surveillance moins continue des jours de repos augmentait la probabilité de ces incidents. Sitôt l'alerte donnée il fallait chercher dans le village des volontaires qui, même rapidement descendus, trouvaient une situation dégradée et souvent ne pouvaient plus qu'intervenir au jugé, s'inspirant des observations de l '''inventeur'' du feu. Appelé à l'aide ainsi, un dimanche, par l'équipe d'intervention le chef d'exploitation trouva une remonte envahie de fumée, au sol recouvert de charbon et de gros blocs de faux-toit à peine visibles. Circulant à tâtons les mineurs arrosaient au hasard, incapables de situer le foyer. L'atmosphère devenait progressivement irrespirable mais toussant, crachant, cherchant l'air au ras du sol, les hommes poursuivaient leur tentative. Le chef-porion, vieux mineur riche d'une expérience trentenaire des traîtrises de Valdonne, sauva la situation en ... arrêtant l'arrosage. Convaincu que l'échauffement se trouvait dans le charbon abattu et non au flanc d'un pilier, il put alors explorer lentement les lieux, sans rien voir mais en cherchant à la main la zone chaude. Grattant sous les blocs de calcaire il finit par localiser celle-ci. En une demi-heure, la reprise de l'arrosage régla alors l'affaire: l'atmosphère s'éclaircit, redevint normale. Le feu éteint, on laissa par précaution une surveillance permanente jusqu'au lendemain où la remonte fut déblayée et nettoyée. En pratique le flair et la compétence de la maîtrise étaient rarement mis en échec dans ce type de mésaventure. D'autres incidents, inhabituels, la trouvaient plus désarmée. L'un surprit tout le monde. Au dessus de la Grande-Mine dépilée la préparation d'une taille dans une petite veine exigeait le creusement d'une voie de base en cuvette car recoupant le synclinal du puits Armand perpendiculairement à son axe. Une pompe fut installée au point bas où l'eau s'accumulait. Le creusement se terminait par un tronçon montant qui devait percer dans d'anciens travaux. Le trou de protection foré en avant du traçage vers cette zone provoqua, comme prévu, une venue d'eau sous pression qui ne devait pas durer longtemps. Mais surprise: quand on voulut pénétrer dans la descenderie on la trouva pleine de gaz, non de grisou -inconnu au puits Armand- mais de gaz carbonique libéré par les eaux et qui stagnait dans la cuvette obturée par elles en son point bas. Il fallait vider ce bas-fond pour rétablir l'aérage secondaire et achever le percement. Accéder à la pompe et la démarrer exigeaient l'emploi d'appareils respiratoires autonomes peu familiers au personnel valdonnien. L'ingénieur et son chef, Jacques Peuvergne, alors ingénieur principal, s'en chargèrent. La distance à parcourir n'excédait pas deux ou 55

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