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Raphael du Mans, missionnaire en Perse au XVIIè siècle (2 volumes)

De
424 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 360
EAN13 : 9782296302198
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Raphaël du Mans
missionnaire en Perse au XVIIe s. II. Estats et Mémoire

Rédaction Jean AUBIN Jacqueline CALMARD

Conseil scientifique Geneviève BOUCHON, Jean CALMARD, Jean-Pierre MAHÉ, Francis RICHARD, Catherine POUJOL, Sanjay SUBRAHMANY AM, Luis Filipe THOMAS

Moyen Orient & Océan Indien XVIe.XIxe s.
a paru, de 1984 à 1990, comme périodique annuel. La collection est publiée désormais, sous la forme de recueils thématiques ou de monographies sans périodicité ftxe, par la Société d'Histoire de l'Orient aux Editions l'Harmattan Paris

@ Société d'Histoire de l'Orient - L'Hannattan, 1995 ISBN: 2-7384-3215-8 ISSN : 0764-5562 Composition, mise en page et maquette de couverture: Jacqueline Calmard

Moyen Orient & Océan Indien X~ - XIXe s.

Francis RICHARD

Raphaël du Mans
missionnaire en Perse au XVII es.
Il. Estats et Mémoire

9

Société d'Histoire de l'Orient Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

.

TABLE DES MATIERES
TOME II
Estat de la Perse, 1660 Mémoire sur les Jésuites (circa 1662)

201

Estat de la Perse, 1665 De Persia, 1684 Index des noms de personnes (tomes I et II)

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TABLE DES ILLUSTRATIONS TOME II
Panorama Portraits d'Ispahan par Grelot (BibI. Minneapolis) hors texte:

2-3 114

P. Pacifique de Provins (BibI. franciscaine provinciale) Jean-Baptiste Tavernier en robe d'honneur (coll. part.) Pétis de la Croix en costume persan (anc. coll. Schefer) Jean Thévenot en costume persan (coll. part.) Jean Chardin (coll. part.) John Fryer (coll. part.) Mgr. François Pallu (B.N.) Mgr. François Picquet (B.N.) Evêque, par Afzal Hoseyni (Heeramaneck coll., Los Angeles) Querelle avec un musulman, par M. Qâsem (coll. privée) Baxtyâr-nâme copié par le P. Chézaud (B.N.) L'église des Jésuites de Jolfâ en ruines (Yusokcean, 1854)
Plan du couvent des Jésuites de Jolfâ (Archives des Jésuites, Rome) Début du De Persia (Br. Library)

141 200 231 256 257 279

Estat

de la Perse

1660
Nous avons décidé d'éditer de nouveau le texte de l'Estat de la Perse en 1660, déjà publié en 1890 par Charles Schefer. Il s'agit d'un texte fondamental pour les historiens. Pour son édition, Schefer avait fait établir une copie du manuscrit Français 5632 de la B.N, et, si on compare le texte édité et l'original, on observe nombre de lectures fautives - l'écriture du P. Raphaël étant parfois malaisée à déchiffrer -, d'omissions, de simplifications ou même d'ajouts intempestifs. Nous avons pris ici le parti, étant donné la date de rédaction du texte, de respecter, de la même façon que dans tous les autres documents, l'orthographe du manuscrit, malgré ses difficultés, et de ne pas supprimer certaines redites. Ne nous sont imputables que l'accentuation, la ponctuation, ou la reconstitution, mais toujours entre crochets, de certains mots. Pages ou feuillets des documents originaux sont indiqués en gras entre crochets. Nous avons ajouté, lorsque cela s'est avéré nécessaire, des apostrophes et des guillemets, et, suivant l'exemple de Schefer, mis en italiques les termes persans, turcs, ou en quelque autre langue, que cite le CapuciI). On remarque parfois l'emploi d'un "g" surmonté d'un point (g) pour noter un g dur, ce qui rappelle le "k"

sous lequel le P. Ignace de Jésus plaçait un point (.{c), pour noter le même
son dans son dictionnaire latin-persan de 1651. Un des caractères des écrits du P. Raphaël est la présence de tels mots, persans ou turcs, en grand nombre, notés phonétiquement selon la prononciation de l'époque. Il semble s'agir en fait de la prononciation usuelle au XVne siècle à Ispahan; de la même manière, le français du Capucin reproduit bien des traits du parler manceau. Un glossaire des mots persans tels qu'ils étaient prononcés au XVIIe siècle à Ispahan pourrait ainsi être établi, différent du glossaire de l'édition de Schefer qui ne fournit que des formes modernisées. Pour ce qui est de l'annotation de l'Estat de 1660, nous avons, en quelques endroits, fait renvoi aux Relations Nouvelles du P. Gabriel de Chinon. De fait, même si l'ouvrage, imprimé seulement en 1671, à la requête de Picquet, après avoir été revu et mis en forme par Moréri, n'est pas explicitement daté, sa composition par le confrère du P. Raphaël est antérieure à 1660 et certaines similitudes sont intéressantes à noter, à côté de nombreuses divergences.

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Raphaël du Mans

Dans le cas du De Persia de 1684, sa grande ressemblance avec l'Estat de 1660 nous a conduit, en donnant une traduction du texte latin, à l'annoter

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Panorama général de la ville d'Ispahan. vu depuis la montagne surplombant Jolfâ, vers 1670, Dessin de G. Grelot inséré dans la relation manuscrite du voyage d'A. Bembo. On voit au premier plan Jolfâ et les dÔmes de ses églises. De l'autre côté du pont de Mâmân se trouve le faubourg d"Abbâs âbâd,

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de telle manière, nous l'espérons, que le lecteur puisse se reporter au passage parallèle de l'Estat de 1660 pour comparer les deux descriptions de la Perse safavide rédigées à un quart de siècle de distance.

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Partie droite du même panorama avec les ponts d'AlIahverdi et de Xwâju; de l'autre côté du Zâyande Rud se trouvent, à gauche, le Palais, et à droite, la ville proprement dite d'Ispahan, Au premier plan se trouvent les jardins de Sa 'âdat-âbâd (BibI. Minneapolis)

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Estat de la Perse, 1660 Ms. B.N. Français 5632

[foI.l] De l'an 1660. Le Royaume de Perse pour le présent appellé Olkei Agemi1 est borné du costé du Septentrion de la mer de Kaspie, autrement Bhaar Colzum, mer de Kolzon2, entre Septentrion et Levant des Kalmaq et Yuzbek, qui sont peuples de la Tartarie mineure, divisés en plusieurs petites principautés, royautés, etc.3 Aucuns dérivent le mot de Yuzbec de sa signification maistre de cent, ou cent maistres. Mais les principaux Yuzbeks disent qu'il faut prononcer ozibek, qui signifie celui-là est Signeur, voulant dire leur Roy estre véritablement Roy, les autres ne l'estant que par megaze, dénomination e[x]térieure. Du costé du Levant, et entre Levant et Midi, les terres du Grand Mogor, ou Roy des Indes, bornent ce Royaume. Du costé du Midi est le Sinus Persicus. Entre Midi et le Couchant est l'Arabie. Du costé du Couchant est la Turquie. Entre le Couchant et le Septentrion sont les Kourdes, princes particuliers4, où croist la noix de galle, mazou5 puis une partie de la Géorgie qui vient finir à la mer Kaspie, qui n'a aucune communication avec l'Occéan, mouhif. Est d'eau salée, abondante en poisson, saumons et truictes. Sur icelle sont quelques vaisseaux des Mosquovites et autres, le tout assés mal bastis, ainsi que le pais et industrie grossière leur puis permettre. L'estendüe de cette mer, foul, sera de quelques 250 lieues, icy appelés fersengue. La largeur, arze, sera de 50. Les terres de la Perse qui sont sur ses bords, ou approchant, seront Derbend6, Chamaki7, Gilan, Mazandran. Les terres adjacentes aux Kalmaq
1 2
3 4 5 6 Expression compos~ du mot turc olki1 "territoire", et de l'adjectif 'ajami, "persan". Le nom de Bahr-e Qolzom s'employait surtout pour désigner la Mer Rouge, il désigne cependant aussi la Caspienne. Les Ka1muks avaient alors souveraineté sur la majeure partie des territoires musulmans du Turkestan. Le pays kurde était divisé en un grand nombre de principautés autonomes. Depuis 1639, les Ottomans exerçaient une certaine souveraineté sur plusieurs d'entre elles. Au sujet de la cueillette de la noix de galle, voir M. Chevalier, Les montagnards chrétiens du Hakkâri et du Kurdistan septentrional, Paris 1985, p. 177-179. Port situé sur la côte occidentale de la Caspienne. C'est l'actuelle capitale du Daghestân A Derbend, après avoir traversé le Caucase, on s'embarquait pour gagner Astrakhan et la Volga.

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(peuples qui sont à eux-mesmes), Yuzbek, etc. est cette grande province de Korasson. Du costé des Indes est le pais de Kandahar et ses dépendances. Du costé du Sinus Persicus sont ces 3 ports, scavoir Bender Kommeron8 aprésent appellé Bender Abassi accause. que Chabbas premier et aiul de ce Roy icy, y attirant les Francs, le rendit fort marchand et hanté, car à présent par là passent la plus grande partie des marchandises qui viennent des Indes, qui viennent en Perse se distribuer sur le pays et de là passer aux autres circonvoisins. Chabbas, à raison du service que luy rendirent les Anglois, l'aidant à prendre Ormus sur les Portugais, leur donna [fol. Iv] exemption de péages sur tous ces chemins du Bender, Lar, Chiras, Hispan, etc., tant pour entrer que sortir du Royaume, quelque quantité de marchandises quils eussent, de plus fit concert avec eux de leur donner la moitié de la douanne des marchandises qui viennent des Indes paier au Bender Abassi, ayant transféré la douanne de Ormus à ce Bender Abassi. Là aussi viennent les vaisseaux de la Compagnée des Hollendois, qui aussi pour aller et venir, passer marchandises etc. ne paient aucunes douannes. Mais pour recompenser sont obligés à prendre de la soye du Roy tant de charges par an et ce un peu plus cher que au marché9. Le segond bender s'appelle Bender Congo, distant de ce premier seulement 3 jouméeslO. Là hantent les Portugais et par concert ils ont la moitié de la douanne des marchandis[es] qui viennent des Indes, en outre quelques pièces de chevaux que par an la Perse est obligée de leur donner,

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Shamâxi était la capitale du Shirvân, province reprise aux Ottomans en 1606 par Shâh 'Abbâs 1er. Le Gilân et le Mâzanderân sont les provinces persanes de la rive Sud de la Caspienne. Le port de Gamrûn, qui deviendra Bandar 'Abbâs, avait été pris aux Portugais en 1615. Ormuz ne fut pris qu'en 1622 par les Persans, mais avec l'aide des Anglais. Pour les remercier, le Shâh leur donna un comptoir à Bandar 'Abbâs et ils reçurent le privilège de toucher la moitié des revenus des douanes du port. Allusion aux termes du traité, assez désavantageux pour la Compagnie hollandaise (V.O.C.), conclu en 1652 par la Perse avec l'envoyé hollandais Johann Cunaeus. La V.O.C. était établie depuis 1623 en Perse et bénéficiait de capitulations. Bandar Kong, ou Kangun, situé à l'Ouest de Bandar' Abbâs, entre les caps de Mutaf et de Naband. Chardin (III, p. 137-140) évoque le statut de ce port, dont une partie du revenu de la douane avait été donné, en 1630, aux Portugais, pour les dédommager de la perte de Garnrûn. Voir aussi infra fol. 65v.

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et ce pour la pesche des perles de Bharin Il, affin que ceux cy laissent pescher en paix. L'autre port, ou bender, est le Bender Rig12.. Là n'abordent que quelques barquettes de Balsora13 qui passent le monde de l'Arabie en Perse. Ces barques vont à la sonde, n'ont ny cloud ni cheville, mais cousues de cordes, le tout fort bien accommodé pour faire promptement naufrage, et ce avec peu de vent et tempeste. Du costé de la Turquie est le Loureston, Kourdeston. Apprésent tout ce que possède le Roy de Perse est compris entre quelques 30 degrés de longitude, commençant ses premières terres du costé de Bagdad, Babilone, au pont appellé Pol Cha14, pont du Roy, ou bien à la montagne de Der Tengue15, porte estroicte, à quelques 85 degrés, et finissant vers Kandahar du costé d'Orient à quelque 115 degrés. Toute la latitude de ce Royaume sera compris entre 24 et 45 paralèles. Par conséquent son terrain contiendra 21 degrés de latitude. L'on observe que le Tropique du Cancer ne passe pas précisément au Bender Abassis, ains avancera en mer quelques lieues. Ce grand Royaume, qui pour estre destitué [fol. 2] d'eaux est pour la plus grande part stérile, plain de déserts, quoy que la terre de soy soit fort bonne et capable de produire quelquonque semence que l'on luy vouldra confier, supposé que elle soit arrosée autant quelle en a de besoing. Ses montagnes stériles, arides, de rochers espouvantables, sans brousailles, arbres, en la plus part. A pour ses principales provinces ou parties principales Gurgistan, terres conquises sur

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Les îles de Bahrain, prises aux Portugais, furent réunies à la Perse en 1602, fonnant une province persane. Bandar Rig, à 75 km environ au Nord-Ouest de l'actuel Bandar Bushehr, face à l'île de Xârg. Certains voyageurs l'ont décrit (cf. Philippe de la Trinité, Voyage d'Orient..., Lyon 1669, p. 43). Basrah, alors indépendant. Pol-e Shâh, pont sur le Qara-Su, immédiatement à l'Est de Kennânshâh. Ce pont sera reconstruit par le grand vizir persan Sheyx 'Ali Xân (cf. Adamec, Historical Gazetteer of Iran, vol. I, Tehran and N. W.-Iran, Graz 1976, p. 505). La frontière occidentale entre la Perse et l'Empire ottoman avait été fixée en mai 1639 par le traité de Zohâb. Derteng est le nom du dernier des districts ottomans que l'on rencontrait sur la route entre Bagdad et Kermânshâh, et que le traité avait donné aux Ottomans (comp. J. de Hammer, Histoire de l'Empire ottoman (...), t. IX, Paris 1837, p. 355-358). Derteng se nomme aujourd'hui Rijâb (Adamec, op. cit., p. 544).

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les lbériensl6, Azerbaijon, Mazandran, Korasson, Savoleston, Kandahar, Sigiston, Arak, Cusistan, Loureston, Kourdeston17 (ceste particule de eston en la langue persiene respond à celle de eus en la latine, comme ferreus, ligneus etc.). Dans chacune de ces grands[e]s provinces sont des Beglerbegui, grands gouverneurs, seigneur des seigneurs, et ceux cy ont encor quantité de Karn soubs eux, qui sont posés et déposés seulement par le Roy. Ces Karns icy sçavent combien par an il faut pour paier la milice qu'ils doibvent entretenir des revenus qu'ils tirent des pais et estre près de marcher eux et leur suite en campagne lors que le Roy les mande. En outre, il faut qu'ils donnent aux coffres du Roy tant par an, encor au grand vizier, Athernadeulet, appuy des richesses, outre quelques présents qu'il leur convient faire de bienscéance aux grands de la Cour qui ont l'oreille du Roy, pour avoir de l'appuy. Outre ces petites provinces où sont Karns etc., sont encore des Sultanies ou petits pais, que un petit gouverneur appellé Sulton commande et iceluy comme les autres est posé et déposé du Roy seulement. L'air de la Perse est sec et froid en ses saisons. Quand au pais du Gilan et Mazandron, froid et humide à raison des marais qui ne se décharg[e]ant point dans la mer Kaspie, rendent ce pais là humide, qui rend l'ait très fascheux. Icy est le proverbe lors que l'on envoye quelqun quoy que en office de commandement ou lucratif en Guilan, par raillerie l'on luy dit
Kessira ne kochti, dozdi ne kerdi, aré kroné karabe, tchera Guilan rnirevil8,

«tu n'as tüé personne, tu n'as point dérobé que ta [fol. 2v] maison tombe en ruine, pourquoy vas tu au Gilan?» Ce pais là seul produict la soye qui se transporte d'icy en Alep, Smirne, Ligournel9, Venize, non point en telle quantité que Ion nous vouloit faire croire, car si en la Perse les habits de soye estoient communs comme en Occident, il faudroit rapporter icy de la soye d'autre pais. Le pais de Corasson produit quantité de rorest, cuivre, mais aigre, et s'il n'est allié de celuy qui vient d'Occident, il n'entre que difficilement en ouvrage. Le pais de Yezde et de Kirman produit des (les)
16 17 GOIjestân est le nom persan de la Géorgie. Depuis 1632, le Kartli est gouverné par un vice-roi musulman, portant le titre de vâli, et vassal de la Perse. Soit l'Âzerbâyjân, le Mâzanderân, le Xorâsân, le Zâbolestân, le Qandahâr, le Sejestân (ou Sistân) l"Eraq,le Xuzestân (ou 'Arabestân), le Lorestân et le Kordestân (dont, depuis 1639,la capitale est Senneh). en persan moderne: kasi-râ na-koshti, dozdi na-kardi, (âyâ) xâne xarâb? terâ Gilân miravi? Livourne.

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laines teftik, fines20, que l'on a porté en Occident pour voir si elles se peuvent feutrer en chapeaux. Apprésent ces gens icy sont fort en cervelle touchant les métaux d'or et d'argent21 de divers endroicts. Ils apportent des pierres qui contienent quelques métaux meslés, sçavoir si dans leur dépuration la dépense paiée à raison du charbon, icy fort cher, des ouvriers etc., il y aura du profit. Ceux qui ne demandent que employ disent que de 100 mans22de pierre, ils ont faict sortir 20 mans d'argent pur, d'autres pierres moins. A présent qu'ils sont dans la chaleur de la recherche, aucuns disent merveilles de ces felezat, minéraux. Aucuns disent le tout estre impofes23. Le temps en fera peut estre comme du temps de Chaabbas de la mine de Kerven, Nokre Kerven est dah krarge, noh hasel, «c'est l'argent de Kerven24, sçavoir dix de despense et 9 seulement qui en provient», et ce comme nous disons «faire de 100 s. quattre libvres». Ils ont semblablement treuvé de la pierre d'azur, qui, broyé, paroist assés belle, néantmoins pasle, mais, employé en peinture, devient verdastre, qui se mat et tombe comme en crouste. Toutefois, ils ont faict icy grandes défenses que l'on se serve ny achepte plus de celle qui vient de la Tartarie25, que nous apellons azur d'oultre mer. Ils ont treuvé du cristal de
20 Taftik, laine fine de chèvre (cf. kork, infra, fol. 65). ces laines de Yazd et de Kennân firent, aux XVIIe et XVIIIe s. l'objet d'exportations. Les Hollandais auront même un bureau à Kennân. Cf. par exemple Bâstâni-Pârizi, p. 126-127. Cf. infra, fol. 67v. Le grand vizir Mohammad Bêg, lequel est toujours en charge en 1660, conscient du déficit de monnaie dans le Royaume, multipliait les efforts pour trouver et exploiter des mines de métaux précieux en Perse (comp. Chardin, VII, p. 402). Le man (ou "mein") d'alors équivaudrait à un peu moins de 6 kg. Selon Thévenot (1727, III, p. 306) le man d'Ispahan est un poids de 12livres. Pour ce qui concerne les monnaies, poids et mesures, on peut se reporter à l'article de Gabriel Ferrand, "Les poids, mesures et monnaies des Mers du Sud aux XVIe et XVIIe siècles", in Journal Asiatique, XI (16),1920, p. 5-150 et 193-312, et à Walter Hinz, Isiamische Masse und Gewichte, in Handbuch der Orientalistik, Erganzungsband, 1, I, Leiden 1955. Sic (?), entendre "impostures"? Le Karvan est un district d'une centaine de villages situé à l'Ouest-Nord-Ouest d'Ispahan, limité à l'Est par Najafâbâd, au Sud par le Lanjân et le Faridan, et à l'Ouest par le Faridan. Tavernier (II, p. 12) cite ce même proverbe, noqre-ye Karvan ast, dah-e xarj. noh-e hâsel. Chardin (III, p. 354) le reprend à son tour, mais situe la mine de "Kervan" dans le Shâh-kuh. C'est-à-dire le Royaume Uzbek (Tartaria major).

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pierre en divers endroicts, passable pour sa blancheur, mais tout pailleux et en petites pierrettes. Ils ont treuvé du talk, mais qui n'est bon que à pister26 pour argenter les murailles. Ils ont treuvé du jaspe, aussi du marbre jausne, de l'alun de plume et ainsi [fol. 3] autres teUes choses, de sorte que le Roy a donné ordre que l'on prene de nouveau 100 officiers pour ces mines et autres nouveautés qu'ils veulent faire porter à leur terre. Ainsi comme ils disent icy, nostre terre donnem désormais tout ce que nous avions nécessité d'achepter de l'estranger. L'issüe en fem voir la vérité. Ce pais icy donne du fer, suffisammant pour le pais, qui n'en faict pas aussi ces profusions comme en Occident. Les clouds seuls des vaisseaux estants pour espuiser tout ce qu'il y a de mines en ce pais. Du plomb, ils en ont aussi assés pour l'usage qui n'en demande pas davantage. Pour du sel de roche, vers Tauris, Erivan, les rochers ne sont autre chose, tmnsparant comme cristal. Alun, quantité. Sel de marais salés, quantité. La mein ou les 121b. icy porté à Hispan 2 kasbequis27, qui sera un sol. Icy, il est vénal et les pauvres gens qui l'apportent, apprès avoir vendu leur charge, par ausmosne, il leur faut encor donner du pain. Pour des grains, il n'yen a que suffisamment pour norrir les gens du pais, les quels s'ils se multiplioint comme en Occident, il faudroit que une partie d'iceux mourut ou bien pensast à faire colonie ailleurs. De toiles grossières et mal faictes, il s'en treuve sur le pais peu pour ces pauvres gens, toute la provision venant des Indes, qui est la raison que tout l'argent monnoyé sort d'icy pour aller fondre là sans resource. Ainsi dans le pais, il ne faut rien chercher de surplus pour se rendre nécessaire à l'estranger. Le gouvernement du Royaume est despotique28, monarchique, le Roy ayant commandement absolu sur tout son Royaume et sur tous ses subjects, raiet, de vie et de mort sans appréhension de révolte, souslèvement. Et la raison de cela est que tous ces grands sont gens qui sont les premiers et d'ordinère derniers gentilhommes de leur race, le Roy les eslevant et abaissant aussi facilement l'un que l'autre. Il se descharge de ses affaires sur son grand vizier, appellé icy Athemadeulet29, nom d'office. Iceluy est
26 27 Broyer, pétrir. Monnaie de cuivre. Tavernier (IV, p. 336) écrit qu'un "casbéqué" vaut 5 deniers et une maille. Il faut environ 200 kasbeqi pour faire un toman, et 67 1/2 kasbeqi valent une roupie indienne (J. Fryer, A New Accoimt, Londres 1698, p. 211). C'est-à-dire que le Shâh, à l'instar des despotes antiques, exerce un pouvoir absolu. E'temâd od-Dowle est un titre honorifique porté par le vazir-e a 'zam.

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comme un Mere de Palais, avec cette différence qu'il ne termine rien en dernier ressort que par l'ordre et commandement du Roy. Et comme n'ayant aucun appuy de places frontières, gouvernement de grandes provinces, qui se feroint sacrifier pour luy, aucune alliance ou intelligence avec l'estranger. Cela faict que, comme les autres officiers, il prend le temps comme [fol. 3v] il vient, sans projetter de tels grands dessaings comme font nos grands ministres d'estat dont l'intrigue remüe tous les pais de leurs voisins. Partant, l'on ne sçauroit faire icy aucune comparaison de ces grands génies d'Occident avec ces viziers icy qui au jour d'huy sur pied ne sçavent s'ils se coucheront le soir à leur gré. L'on appelle encor cet officier Veziir rast, le vizier du costé droit, accause qu'il se sied dans le megeles, lieu où le Roy et toute sa Cour est assise, à costé droict du Roy, mais quelq[ues] 2 ou 3 pas au dessoubs. L'entretien de ce vizier vient de chaque Kam sur le quel il a par an un russom, certaine taxe déterminée, la quelle il faut bien qu'ils outrepassent en magnificence, s'ils veulent se conserver et estre à l'abri de cette protection, pna. Par honneur l'on appelle encor ce viziir Navab, appuy, refuge etc. Mais à présent cette qualité veut s'usurper encor par quantité d'autre, qui fait que cela ne luy est pas propre. De sçavoir précisément combien chaque an il puist recepvoir pour cet office, cela est impossible, car outre que la vérité n'est point icy dans la bouche des hommes, demandés à l'un, demandés à l'autre, un chacun vous dira plus ou moins selon son caprice. L'un vous dira une somme si exessive que le Roy mesme ne l'a pas, un autre si médiocre que aucuns de ses officiers subalternes en reçoit davantage, desorte qu'il est comme impossible de dire là dessus aucune chose déterminée et asseurée, car icy dans le telaphouz, parler ordinère, les 1000 tomans qui sont 40.000 [Livres] se comptent comme en nos pais les pistoles, mais au faict et au prendre, il n'y a point de finances dans l'espargne. Selon le train de cet officier, sa dépense qui paroist et l'estime du pouvoir du pais, ce sera l'éxès s'il touche en helal haron30, de bon acquis et mal acquis, 900 ou 1000 tomans qui seroit 360.000 ou 400.000 Ib.31. Voilà donc la seconde personne de la Perse. Car pour la première, qui est le Roy, à présent appellé Chaabas tsani, le Roy Abbas deuxiesme, son

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Halâl va haram : ce qui au regard de la Loi musulmane (shari'a) est licite (halâl), et ce qui est interdit (harâm). Gabriel de Chinon, p. 40-41.

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revenu ne sçauroit passer 600.000 tomans, qui seroint 24.000.000 lb.32, encor peut estre la moitié à défalquer, ce qui est plus croiable, car, comme icy le bruict commun luy donne cela et que ces gens icy dans ces matières ne parlent que par egrak, exagérations, l'on puist faire un équation de nombre pour venir à la cognoissance de l'incognu par estimation de [fol. 4] rabais qui approchera du vray. Touchant les noms et qualités, tiltres du Roy, qui icy sont en assés grand nombre, comme "refuge du Monde", "le Soleil pour sa cesse33", et autres tels termes estrangers, mais pour cette qualité de Grand Sophy de Perse, que tous nos relateurs luy donnent, je ne sçay sur quoy fondé car icy ce terme n'est pas seulement cognu et aucun Persien n'en a entendu jamais parler. Bien loin de l'escrire au rang de ses qualités, de vouloir fonder ce nom de Grand Sophi de Perse sur la primatie (comme estant leur chef) de ces pauvres sophis34 qui sont icy de pauvres cancres, sçavoir les balayeurs et la balayeure du dehors de la maison du Roy, qui icy comme l'on dit ser ou pa ne darende35, «qui n'ont ny teste ny pied», gens pauvres et de néant, qui vivent d'industrie, qui portent cet enden bonnet de Perse, tage, pour, à son ombre, excroquer quelque bribe de pain, quelque plat de ris, et ce encor
32 Ibid., p. 75-82, le P. Gabriel de Chinon l'évalue à 700.000 tomans, ou 28 millions de livres tout au plus. Reprenant plus tard la question à son tour, Chardin (V, p. 410-415) avance aussi le même chiffre de 700.000 tomans, comme Ange de SaintJoseph (Gazophylacium, p. 180). "Sesse" (ou "cesse", comme l'écrit aussi le P. Raphaël) est un mot utilisé dans plusieurs relations de voyages au Levant (cf. Tavernier, II, p. 362). Il s'agit d'un calque de l'arabe shash, dont le sens est, selon Dozy, Supplément aux Dictionnaires arabes, IX, Leyde 1881, p. 802, «la longue pièce de mousseline ou de soie que l'on roule autour de la calotte du turban». Les expressions "refuge du Monde" et "qui a le soleil pour sa sesse" sont la traduction des épithètes honorifiques jahân panâh et xworshid kolâh, que l'on donne, en persan, à un souverain. Les soufis de la tariqe-ye safaviye, fondée par Safi od-Din (1249-1334), dont descendait Shâh Esmâ'ille fondateur de la dynastie safavide (m. 1524). C'est eux qui, formant son armée, avaient reçu le surnom de qizilbâsh ("têtes rouges"). Ils furent ensuite en butte à la persécution des mojtahed chiites et perdirent peu à peu toute importance. Le P. Ange de Saint-Joseph (Gazophylacium, p. 158) indique que les soufis de la tariqe-ye safaviye sont domestiques, mais aussi gardiens de l"Âliqâpu d'Ispahan. Persan moderne: sar-o pâ na-dâmnd.

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des restes de la cuisine du Roy. Et des quels icy est ce dictum d'un homme havare qui ne sçait où en prendre pour se mettre soubs la dent, «il ressemble aux souphis; monstrés leur un oignon, ils n'en lesseront pas mesme la peau». Enfin de fonder ce nom de Sophi de Perse sur un si mauvais fondement, cela est hors de raison, outre que cela icy est inaudit36 et que jamais aucun Persan n'a entendu attribuer au Roy, le quel tiendroit cela à déshonneur et toute autre condition cent picques au dessoubs de la sienne. De cette race de Roys icy voicy le 7è. Leur premier père estoit un moulna des descendants de Mahomed appellé Cheik Sephi, l'ancien pur. Je ne sçay si ce mot de Sophi nos escrivains ne l'auroint point tiré de ce Sephi, en quoy je ne voy point encor de fondement car ce nom de leur grand aiul ne s'est donné encor à aucun des Roys de Perse. Et avec tout cela en Occident l'on faict passer ce nom de Grand Sophi de Perse comme si c'estoit le nom général de tous les Roys de Perse, ce qui n'a jamais esté entendu icy. Il est bien vray que le Père de ce Roy icy s'appelloit Cha Sephi, roy pur, mais c'estoit son nom propre et non pas nom propre de tous les Rois généralement. Retournons aux officiers du Roy. Nazer37, c'est-à-dire comme voyant. Icy correspond comme au grand maistre d'hostel en France. Il a l'intendance sur tous les officiers [fol. 4v] du Roy qui sont dans la Maison. Cet office là pourra par an manger de helal
36 37 Inconnu. Nâzer-e boyutât. Compo Gabriel de Chinon, op. cit., p. 53. Il faut comparer les indications données par le P. Raphaël sur les titres des fonctionnaires de l'administration persane safavide à celles des manuels persans d'administration, composés plus tard, à la fin de l'époque safavide : le Tazkerat ol-Moluk (trad. et commentaire de V. Minorsky, Londres 1943; édition par M. Dabir-Siyâqi, Téhéran 1956), ou le Dastur ol-Moluk (éd. par M. T. Dânesh-pazhuh, dans le Nashriye-ye Dâneshkade-ye Adabiyât-e Dâneshgâh-e Tehrân, t. XVI). Pour les salaires des officiers, voir aussi, Bâstâni-Pârizi, chapitre VIII, p. 178-187. Outre le liste donnée par A. Oléarius, une liste des "officiers" de la Perse était donnée, de façon fort sommaire, au chapitre LI des Voyages de la Boullaye (p. 127130), mais elle ne correspond en rien à celle donnée par le P. Raphaël. Il se pourrait fort bien que le P. Raphaël ait disposé d'un manuel persan safavide décrivant l'administration du royaume et son revenu. A Tabriz, le P. Gabriel de Chinon avait montré au voyageur Poullet (cf. Nouvelles Relations, II, p. 296-297) en 1659-60, une "Relation" du revenu de la Perse que lui avait confiée Mirzâ Zâhir od-Din Mohammad Ibrâhim, le vazir d'Azerbaïdjan. Ces manuels auraient précédé le Tazkerat ol-Moluk.

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ou harom 3 ou 4000 tomans. Presque tout ce qui est en la Maison du Roy est entre ses meins. Iceluy a soubs soy un autre Nazer, et ce mis de la part du Roy. Iceluy est comme un controlleur. Sa paie et le tour du baston ne puist pas exéder par an 100 ou 120 tomans tout au plus. Vaka nvis, c'est comme un secrétaire d'estat. Iceluy est seul. Son office est que les requestes qui sont présentées au Roy lorsqu'il s'assied, celuy cy les lit et explique au Roy. Il s'appelle encor Veziir tchep, vizier à mein gauche, accause que en le megeles il se sied à cette mein. Ce qu'il retire de cet office tout au plus puist estre 1000 tomans encor pas. Divanbegui38, seigneur du divan. Cet officier est comme le grand et généralissime provost qui peut cognoistre de tous les meurtres, bateries, etc. de tout le Royaume, de sorte que son fiez n'a point de limite. Là où il peut et le faict envoyer ses leveriers à la chasse pour l'entretien de sa cuisine icy par an du Roy, des bons et mauvais subjects mangera par an 3000 tomans plus ou moins selon qu'il est bon venneur. Gebbé dar Bachi, ce seroit comme grand intendant de l'arcena. Tous les ouvriers à lime et marteau sont soubs sa domination. Il a en son dépos toutes armes espées, horloges etc., du Roy. Celuy cy tout au plus par an mangera 1500 tomans et encor à bien tirer. Iceluy, pour avoir quantité de choses d'or, d'argent, ornés de pierreries, perles, etc. en dépos, là où il se puist perdre à dessain tousjeurs quelques parties, lors que l'on luy redemande ses comptes, c'est à dire adieu tout ce ce qu'il possédoit avant de son propre. C'est beaucoup qu'il échappe avec ses oreilles sauves et que l'on lesse aller en blanc ne pouvant plus tirer aucune teinture de luy. Mir Akrourbachi, prince des creiches. C'est comme nous dirions grand escuier. Iceluy a la veüe sur tous les chevaux, officiers des escuries. A en sa charge tous les harats des chevaux qui sont en Perse, qu'il disperse entre les officiers du Roy (puis, barré: comme nous avons dit). Lors qu'il en recognoist aucuns qui ont bonne apparence, il les garde pour le Roy. Les autres, on les donne à ceux qui en veulent, s'entend des goulons, esclaves, serviteurs, etc. du Roy. Quantité d'autres chevaux qu'il fait eslever chés les [fol. 5] erbab, gens et personnes commodes qu'ils appellent icy ahat, du tiers estat, qui ne sont point en office par corvée comme en France font les signeurs aux villagois les portées de leurs levrettes, chiens, etc. 7 ou 800 tomans mange cet office.

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Gabriel de Chinon, p. 52-53.

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Mir tchekar bachi39, prince chef de la chasse, comme nous dirrions venneur. Iceluy a soubs say plus de 200 officiers (barré: soubs say) pour la fauconnerie. Car icy elle est fort belle, ayants toutes sortes d'oiseaux, pour la grüe, douma, héron, koulenque, ayes et cannes, kaze, ourdek etc. Pour la gazelle, ahou, deux de ces oiseaux se jettant sur sa teste et l'aveuglant de leurs aisles, cependant que les chiens courants, tazi, la viennent pincer. Ils apprennent encor les lions pour le sanglier, goraze. Jusques aux corbeaux leur servent pour d'autre chasse qui soit proportionnée à leurs forces. 5 ou 600 tomans mangera cet office. Echik agaci, maistre du dehors. Celuy cy est appellé grand portier du Roy, le quel estant dans son séant, iceluy est là avec une canne ou baston pour l'ordre du megeles. Ainsi l'on le pourrait appeller grand maistre des cérémonies. Soubs luy sont les Sohbet aïasoul, sont encor comme petits maistres de cérémonie. Iceux sont tousjeurs dans le megeles du Roy avec un baston ou canne pour faire tenir les places à un chacun. Chacun de ces officiers aura par an quelque 80 tomans au plus. Leur chef Echikagaci aura 5 ou 600 tomans, car iceluy, sur chaque présent que l'on faict au Roy, l'on en fait l'estipha, estimation. De 10, illuy faut paier un. Le présent estant estimé cent tomans, il faut que celuy qui fera le présent paie en argent à cet officer 10 tomans, et ce par obligation. Mether. C'est tonsjeurs un chastré, coagé. Iceluy demeure tonsjeurs en la Maison du Roy. Son office est de porter le mouchouër, destemal, du Roy. Pour ce subject, il porte à sa ceinture un petit coffret d'or, dans le quel sont quelques mouchouers. Celuy cy entre avec le Roy sans danger dans son haran. Ce que cet officier mange ou plus tost amasse, cela ne se puist évalüer, car comme domestique du dedans l'on ne sçauroit cognoistre sa dépense, qui n'est pas grand chose pour estre un chatré. Néantmoins sont les plus avarres vilains qui soient en ce pais, car comme de temperamment froid, ils sont comme les crapaux qui gardent tonsjeurs de la terre entre les pates peur qu'elle leur manque. Ils sont tousjeurs dans l'inquiétude d'accumuler argent [fol. Sv] sur argent, qui, enfin, à leur mort retourne à son premier maistre qui est le Roy. Krazinedar, thrésorier. Est encor un chatré du dedans lequel pour chaque toman qui entre soubs sa garde a tant pour son deub. Pour le bul du

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Gabriel de Chinon, p. 54.

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Roy, c'estoit sa seur qui l'avoit et l'on portoit au dedans du haran tous les papiers et expéditions à bullerW là dedans. Il y a bien le mhordar. Mhordar, qui garde un des cachets du Roy, comme nous dirions petit cachet. Cet officier peut manger 200 ou 250 tomans par an. Icy, apprès le bul du Roy, il n'y a plus rien à faire ceeller, mais avant que d'en venir là, il y a tant de buIs particuliers à mettre qui, comme autant de ronces et espines à passer, rompent et deschirent le papier avant qu'ils soit achevé d'estre expédié, car un chacun veut son plus que droit s'il puist ne point passer oultre. Tuchmal, celuy cy est comme l'intendant de la cuisine et de la dépense. Il a de droict le quel des plats qui sort de devant le Roy car il est là lors que l'on dessert. Il plante son cousteau sur le bassin qui luy agrée davantage, qui incontinent est porté à sa maison. Cet officier avec ce plat mangera quelques 200 tomans et plus. Soufretchi bachi, estendeur de nappe. Car icy de poser le couvert, la serviette, fourchette, cousteau, cuiller, l'on se passe bien à moins. Les meins sont naturellement données pour s'aider à tout ce que l'on a de besoin, pourquoy multiplier les estres? Le mouchoüer pour s'essuier c'est ce qu'ils prattiquent icy assés fidèlement. Cet officier icy aura au plus 80
tomans en helal ou harom.

Yemitchi bachi, celuy qui a l'oeil sur les fruicts. C'est à luy que sont concinnés tous les barkroné, présents des fruicts nouveaux, que de toutes les parties du Royaume l'on envoye au Roy pour neouber, nouveauté. Cet officier au plus aura 50 tomans. Oudondar bachi, maistre ou chef de ceux qui dispensent le boais41 pour la Maison du Roy. Celuy ci aura quelque 40 ou 50 tomans. Embardar, celuy qui a les magazins. Entre ses meins d'ordinère, il y a tonsjeurs à la fin de ses comptes un de repetundis42. Celuy cy aura quelque 60 ou 70 tomans. Voilà les principaux officiers de la Maison du Roy qui sont plus intérieurs. Quand aux autres, mettons en premier lieu les

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Imprimer son sceau. Selon Chardin (V, p. 453) la mère de Shâh Soleymân sera gardienne du mohr royal. Bois. A Rome, la lex de pecuniis repetundis était la loi sur les concussions, destinée à pennettre de réclamer des sommes indOment prélevées.

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Hakkimon, médecins. Ceux ci sont beaucoup en nombre [fol.6], néantmoins, il yale hakkimbachi. Pour sa paie il aura plus de 1000 tomans, les autres moins, et ce conforme à leur korbe, faveur, approximation de la source qui fournit à tous ces ruisseaux. Monadgemon, astrologues43. Parmi eux il y a encor un chef, celuy à qui le Roy a plus de croiance pour la bonne et mauvaise heure. Ces estoiles fixes ne se multiplient point si ce n'est dans la révolution de plusieurs années que quelque nouvelle paroistra, puis se diminuant par mesme train qu'elle avoit pris pour croistre son diamètre visüel, enfin, s'évanouissant, lesse le mesme nombre que l'on avoit jadis observé, ressed. Icy cette caste multiplie comme chiendent. Pour un s'en faict une bande, qui tous se fourrent l'astrolabe à la main pour fortifier l'ascendant de leur horoscope. Aucuns d'iceux ont scéance et se sissent dans le megeles du Roy, autres prennent la peine de se tenir debout, encor qu'ils soient les plus mal payés. L'an passé44, l'un de ces judiciaires présenta [une] requeste au Roy, que l'on luy augmentast sa paye. Icelui, soit pour n'avoir pas pris la bonne heure, que le Roy n'estoit pas en bonne humeur de luy accorder sa requeste, il commande que l'on fist le sciai, rescript, de ce que par an coustoint les médecins et astrologues. Sans faire de profondes disquisitions, l'on treuva de liquide 22 000 tomans qui sont 880 000 lb. pour l'entretien de ces deux espèces dont, si l'une en sa prattique manque, la terre cache ses deffauts, si l'autre erre dans son calcul, le ciel le descouvre incontinent. Jartchi bachi, publieur ou chef d'iceux. Iceluy a soubs soy encor quantité d'autres qui, pour 4 ou 5 s. courent le long des rues pour faire disquisition des choses perdües, criant à haute voix «que Dieu pardonne à tout vray croyant qui aura treuvé par exemple un asne, esclave, etc.». A quiconque en donnera quelque signe sont promis sed dinar45 qui sont comme 8 s. Enfin, le pauvre vilagois qui aura promené ce crieur par les karfours de la ville, avec la perte de son asne, puist bien adjouter encor ses 8 s., car icy de restitution, à moins que d'y estre contrainct par force, il ne
43 Gabriel de Chinon, p. 119-122, note que le Shâh accorde une importance extrême à l'avis de ses astrologues, et qu'ils lui coQtent 3 ou 4000 tomans par an. Cf. infra, fol. 56v. Chardin (IV, p. 316-320), évoquant l'abondance des astrologues, écrit que c'est en 1660 que Shâh 'Abbâs II fit faire le calcul de ce qu'ils lui coQtaient. Persan sad dinLir,cent deniers.

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s'en parle point. Cet officier aura quelq[ue] 100 ou plus tomans; pour ses pauvres barbets, ce qu'ils peuvent amasser de crotte par les rues. Mechaldar bachi, chef des portes flambeaux. Celuy cy aura quelques 100 tomans ou plus. [fol. 6v] Cherakchi bachi, maistre de la bouteillerie. Celuy cy, en temps que le Roy se porte à chérir Baccus, son office va assés bien, car les présents du Roy, etc., ne luy manquent pas de temps en temps, selon que cette drogue dispose le cerveau de celuy qui la prend. Cet officier par an mangera 200 tomans. Le vin pour la bouche du Roy se prend en Chiras. Pour ce subject, il y a déffence à d'autres d'en faire. Les Compagnées holendoise et angloise ont licence pour tant de mans par an. Aucuns des grands ont encor licence pour s'en fournir là. Les autres qui en font en cachettent po[r]tent tonsjeurs quelque chose à l'Assef, qui est comme rentier de Chiras46. Tchaltchi bachi, chef des jouc.ûrs d'instruments. Qand le précédent fait bien ses affaires, celuy cy s'en sent, car outre leurs gages, ces deux officiers espèrent plus dans les parties cazuelles que en ce qui est déterminé, qui sera par an quelque 40 ou 50 tomans. Gelaudar bachi, celuy qui tient la bride du cheval du Roy. Celuy cy aura quelq[ue] 80 tomans. Zindarbachi, qui garde les celles des chevaux, 50 tomans. Zengou Kouchisi qui tient l'estrié pour monter, 40 tomans. Ok yay kourtchisi, qui garde l'arc et la flèche du Roy, 30 tomans. En outre, tous ces meitiers que sur la fin nous avons nommé, leur chef est serviteur du Roy, comme Zerguer bachi, che[t] des orfebvres, Nakkachebachi, chef des peintres, Messeguer bachi, chef des joalliers, Nedgar bachi, chef des menuissiers et ainsi des autres, qui ont gage du Roy et lors qu'il y a quelque ouvrage à faire pour sa Maison, c'est à eux que l'on s'adresse. Iceux mettent leurs suppost en besogne, les font paier et sur cette paye là encor prennent quelque petite chose. Kechikchik sont les gardes du Roy, qui la nuict cependant qu'il est en son haran ceux ci sont dehors néantmoins çà et là dans l'extérieur du logis à dormir pour faire bonne garde. Car le soir, ils font porter par un valet et un cheval leur mafratche, lit, matelas, coissins, etc. Là, comme dans leurs maisons passent la nuict à dormir si bon leur semble, car telle est leur faction. La ronde n'a que faire de courir icy, si ce n'est pour corriger ceux qui ne dorment pas et qui par leur bruict [fol. 7] pourroint interrompre le
46 Le vazir qui gouverne la province de Shirâz. Âsa! est synonyme de vazir.

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sommeil des autres. Ceux cy sont ou soldats kazelbache, goulons du Roy, etc., que le Grand Portier met en cet employ de sentinelles. Rien de cela, la sécurité du pais met cette Cour en repos. Quand aux officiers de guerre, un kourtchibachi aura à manger 1000 ou 1500 tomans, un kouller agaci autant, un tuphintchi agaci 1000, un toupchi bachi 2000. Les minbachi, chefs de 1000 hommes, auront 3, 400 tomans, un yuzbachi 200 tomans. Chaque kazelbache qui 10, qui 7, qui 12 tomans, etc. par an. Les officiers du defter kroné, chambre des comptes, un Nazer 200 tomans, un Mestouphi el memalek, apprêteur du bien etc., 600 tomans, Monchi el memalek, qui faict les escriptures, 200 tomans. Le daroga, 200 tomans, etc. Or toutes les payes sont supputés au respec du train que l'on void ses officiers garder pour le quel approchant il faudrait tant, nonobstant, l'on puist prendre au rabais toutes ces sommes, car vous ne voyés aucun officier qui ne soit endebté par sur la teste, espérant tonsjeurs quelque fortune, commission, présent du Roy, qui ne leur manque pas, de 3 ans en 3 ans. Par exemple, un ouvrier, ce terme approchant, il fera quelque curiosité de son art, qu'il présentera par le moien de son chef avec une requeste que il est perichon, pauvre, incommodé, etc. Son chef pousse encor à la roüe. Le Roy dira que l'on luy donne d'ordinère cet enaüm, présent. Est la paye d'une année entière, de sorte que si leur paye est de 10 tomans, cet an, ils ont 20 tomans. Aucuns officiers sont qui ont leur giré, c'est à dire leur vivre. Outre leur paye, l'on leur baille cuit ou cru pour emporter en leur maison comme ils veulent. Ce giré47 contient tant de pain, tant de viande, ris, espice, beurre, poyvre, boais, oignon et sel, qui un demi plat, qui un quart, qui un plat entier, etc. et la mesure de ces plats est déterminée, sçavoir de chaque chose tant à proportion, et ce de tout ce qu'il faut pour faire un plaüs48, qui sont les bisques, tourteaux et pastes fueilletées, etc. du pais, et hors le quel ils ne pensent pas y avoir d'autres mangeries. Car, dittes leur que en Franqueston49 l'on ne mange point de plaus, incontinent par admiration, fille d'ignorance, diront «et que mangent ils donc?» Dans la Maison du Roy
47 48 Comparer Estat de 1665, p. 40. Voir aussi Chardin, VII, p. 331-332. Cf. infra, fol. 36. Plat de riz (persan palâv), accompagné en général de viande. Sur sa préparation, voir par exemple Ange de Saint-Joseph. Gazophylacium. p. 348350. Farangestân, "le pays des Francs", peut désigner la France et l'Europe.

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sont quantité de chattrés [foI.7v] qui ont les offices du dedans et chacun a ses gages. Les chatrés blancs sont au dehors, c'est à dire ne sont point dans le haran, où sont les femmes, qui ne sont servies que par les chatrés noirs et hideux, puants et vilains, pour rehausser l'esclat de ces belles peintures. Le Roy aura des femmes qui, à parler proprement, ne sont que kanizes, servantes, toute fois de la couche du Roy, quelque 300 ou 400 qui, chacune a son donloque50, paye, du Roy pour son entretien d'habits, car pour la bouche cela vient de la cuisine. Chacun a sa chambre, son lieu, là si elles font les mauvaises testes, les coups de baston ne leur couste rien, ayant par dessus elles un daroga, provost, qui au commandement du Roy vous les fricasse d'importance, les couche le ventre sur un coffre, puis leur baille le morion51 sans bourguignotte52 à bons coups de levier. Quelque fois le Roy espousera une femme légitime, comme la fille d'un Beglerbegui, luy donnera son douëre53, etc., mais d'ordinère ce sera de celle là qu'il approchera le moins. De ces femmes 6 par chaque nuict sont de garde, c'est à dire qui viennent coucher en une antichambre proche le lict où dort le Roy. Chaque Kam qui particulièrement est du costé de Gurgistan, ,-,ù (~t le plus beau sang, car le reste de la Perse est comme bazané, tasche d'çn',ûyer au Roy des filles des plus belles qu'il peut choisir. D'où vient que de temps en temps, il faict descharger son haran, baille telle à tel soldat, telle à un tel officier, etc. icy au hazard. Pour ces femmes disons chatines impératrices de Perse qui quelque fois tomberont en la mein de quelque pauvre karabin54 qui, comme affamé en moins de rien aura fricassé tout ce que cette princesse de bas aloy aura peu apporter de la Maison du Roy, qui n'est pas grand chose et ensuite l'un et l'autre bien perichon ne sçavent apprès de quel boais faire flèche. Cecy se voit assés souvent. Du kolphé55 du deffunct Roy-. estoint beaucoup à Hispan de telles abandonnées, qui ne faisoint que pousser requeste sur requeste sur la vérification de leur pauvreté, qui estoit assés évidente à ceux qui n'y pouvoint pas apporter remède. Enfin pour

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Le mot turc tunloq (comparer infra. fol. 38v) désigne la solde d'habillement donnée aux soldats. "Donner sur le morion". donner des coups; le morion est une légère armure de tête. Une sorte de casque. Douaire (mahr) légal. en relation avec le rang social de l'épouse. Soldat porteur d'une carabine (cf. infra. fol. 9v). Persan moderne kolfe. ensemble de personnes qui sont au service d'une maison.

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[fol. 8] payer tout d'un coup, le Roy fit déffence de luy présenter plus aucunes de telles demandes. Tout ce qui se passe au dedans se sçait par ces pauvres déboutées. Apprésent les pauvres Arméniens sont assé en presse touchant leurs filles, car le Roy de temps en temps en faict faire le roole, les faict venir à sa Maison et prend celles qu'illuy plaist, en retiendra beaucoup par apprès en renvoira une partie en retenant quelques unes qu'il met dans son haran. Les chatrés encor pour rendre les autres rançonnent encor leurs parens, qui se seignent comme pélicans pour redonner la vie à leurs petits qu'ils avoint à deux doigts de la mort éternelle. En suite, celles que le Roy aura gardé à quelque temps les baillera en mariage à quelqun de ses officiers etc., qui sera un loup enragé de fain pour dévorer cette pauvre maison d'Arménien en qualité de More. Selon la loy du pais tout le bien appartenant à cette Arméniene morizée56, et encor qu'ils ayent preuvu57 à cet incident par les radresses58 des loys du pais, néantmoins celuy ci, comme appuyé du Roy, en tirera cuiise ou aisle. La Maison du Roy tient un grand circuit. L'apparence du dehors, comme n'estants que murailles de terre bouzillées59 et renduites avec de la terre et paille meslées ensemble, est comme les logis de Beausse vers Chartres60. Au dedans cela est passable. Quantité de divans, talars, etc. qui sont couverts de tous les costés, quantité de portes qui servent aussi de fenestres, des trillis61 de bareaux de boais travaillés par quarreaux, figures, etc. bien compassées; d'aucuns d'iceux sont avec du talke, quelques oiseaux, fleurs, etc. peints dessus. D'autres seront avec des louzanges de verre rouge, bleu, verd etc., venu de Venize, d'autres tous ouverts. Les meubles ne sont que tapis posés à terre, coissins62, etc., quantité de grands mirouers çà et là, posés et enchassés dans les murailles, qui seront dorées, azurées, avec desportraicts moresques etc. Les services de table sont d'or
56 57 58 59 60 Devenue musulmane. Pourvu. Ce qui remet sur le chemin direct. Faites en chaume et en terre détrempée. Le P. Raphaël compare ces murailles aux habitations en terre qu'il avait pu voir le long de la route de Paris au Mans, par exemple dans la plaine située à l'Ouest de Chartres, en direction de Courville. La même comparaison se retrouvera p. 34 de son Mémoire sur les Jésuites. Treillis. Coussins.

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et d'argent: quantité de grands bassins d'or, de cuves d'or, vaisseaux d'or assés mal travaillés, jusques à des sivières à bras d'or ou pour le moins couvertes de placques d'or, desorte que l'on faict compte de 7 ou 8 000 000 d'or que vauldra tous cette poislerie, vaisselle, etc., qui est le plus beau vaillant du Roy. Lors qu'il vient quelque ambasadeur, eltchi, l'on le loge en ville en quelque maison du Roy. Car dans la ville, il en a quantité qu'il n'a pas eü la peine de faire bastir [fol. Sv], icelles estant restées, condamnés au fisc leur maistres officiers du Roy pour avoir trop faict crier la poule en la plumant ou pour quelque querelle d'Almand que un de leur émules leur aura suscité, ayant esté dépouillé en un coup de ce que à diverses reprises il avoint bien eu de la peine à entasser l'un sur l'autre. Estant l'ordinère icy que ces sangsües, zelou, apprès avoir bien tiré le bon et mauvais sang, l'on les met à desgorger dans le grand bassin. A cet ambasadeur, l'on luy donne un mehmondar, un hoste de la part du Roy, qui va et vient pour pourvoir à ses nécessités. Tous les jours une fois viennent de la cuisine du Roy de ces grands bassins d'or pleins de plaus, chair, etc. à leur façon, portés sur les testes des portefais, pris dans la rue avec leurs guenilles et vestements sordides. Un souillon de la cuisine du Roy les conduira en la maison de l'embasadeur, le quel s'il estoit de complexion européane, les libvrées de ces anges de la Grève63, encor plut à Dieu qu'il fussent en aussi bon équipage, seules seroint capables de le rasasier sans qu'il fut besoing d'ouvrir ces plats. Le Roy lui faict assigner le jour de l'audience. Iceluy estant assis64, avec tout son monde, chacun selon son ordre, tous la teste couverte, les autres moindres officiers en pied, car chaque office sçait son rang et s'il se doibt soir ou non. Lors le grand Portier du Roy, echikagaci, mène cet estranger faire ses révérences au Roy, qui ne sont que inclinations de teste, les meins sur la poitrine. Cependant ses deux pieds, comme ceux d'un oison, tous droicts, approché du Roy, l'Echik agaci de sa mein luy presse les espaules pour le faire tomber sur ses genoux, puis, en cette posture, baiser le pied du Roy, le quel pour ce subject, il retire de dessoubs
63 Les hommes que l'on trouvait sur la place de Grève à Paris, et qui y offraient leurs services comme portefaix. Même expression infra. fol. 74. Furetière (Dictionnaire. l, Paris 1691. p. 90) écrit à propos de ces portefaix: «on appelle par raillerie les crocheteurs des anges de Grève. à cause de leurs crochets qui tiennent lieu d'ailes». Il apparait. à la lecture de ce passage. que le P. Raphael avait déjà assisté à une réception d'ambassadeur à Ispahan.

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ses genouls. Car le Roy s'assied comme les tailleurs en France. Le reste de son monde de mesme. Apprès, l'arnbasadeur se retire en arrière en la place que luy assigne cet officier. Toute la dépense de cet arnbasadeur tombe sur les esnaf, ou artizans de la Ville, sur les quels elle est mise. Ceci s'appelle havadest, nouveautés. Car, outre cela, ils ont encor le bonitché65, le quel à raison de la boutique qu'ils tiennent à loüage du Roy (car icy les ouvriers de mesme meitier sont d'ordinère en mesme canton et ce en boutiq[ues] appartenantes au Roy) et encor de leurs facultés, renom, etc. Tous les ans au primptens sont un mois entier à esgailler66 cette taxe sur tout le senfe, meitier. [fol. 9] Là se hargnent, envie la boutique, le lieu, etc. l'un de l'autre et par ces disputes se font mettre en la taille plus haut les une les autres. Car icy l'elixir de la malice, aiari, fourbe, echki, etc. se treuve parmi cette caste de monde, avec les quels ayés affaire, quelque chose de difficile à faire que vous leur proposiés, ils ne diront jamais qu'ils ne le sçauroint faire. Lors qu'ils voyent apparence de pouvoir estre bien payés, la première chose qu'ils demandent, c'est du krargi, de l'avance, pour avoir l'estofe etc. Ensuite, demandés leur quand cela sera il faict incontinent diront sabah bia beston67 «venés demain, emportés le». Le lendemain ils n'y auront pas pensé, vous paieront d'autre bourde du ser kar Cha68, «que pour avoir esté employés à travailler pour le Roy, ils n'ont pas eu le loisir» et ainsi, sans réflexion, ils vous feront présent de une bonne quantité de bourdes, vous remettant au sabah, demain, et ainsi sabah, sabah vous fera promener 3 mois au bout des quels s'ils vous font quelque chose, il sera très mal faict et encor avec cela vous feront paier au centuple. Pour retourner à notre ambassadeur, la Cour ne s'enqueste pas tant des affaires qu'il a à traicter que des présens qu'il apporte, que l'on faict passer devant le Roy l'un apprès l'autre, une grande bande d'officiers queüe à queüe, comme chevaux de messager, portant chacun sa pièce et ce en long boais pour faire plus d'esc1at. Icy les présens les mieux acceptés sont or, argent, monnoye, pierreries, perles, etc. car de ces curiosités comme du tour, à pans, à ovalle, en roze, du point de Gêne, d'autres telles gentillesses que nos Roys prisent au dessus de l'or, icy ces gens n'agréent point cela,

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Sur le bonite et les taxes exceptionnelles. voir, par exemple, Chardin, V, p. 405406. Disperser, répartir. Persan moderne: sabâh biyâ, besetân. Persan moderne: sar-e kâr-e Shâh, "employés pour le Roi".

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disant akrer tchoub est ketan est69, «enfin ce n'est que du boais, du filet de lin». Lors que ce présent est receu, l'on estime et sur icelle il faut que cet ambasadeur paye ces officiers du Roy, qui de 10 prend un, qui 1/2, qui 1/4, etc., et autres telles maltoutes 70 des quelles en Occident l'on n'a point encor entendu parler. L'ambasadeur expédié, le Roy luy faictun autre présent pour luy, non pour son Roy, et ce le double de ce que l'on a estimé le sien, baise les pieds du Roy, puis prend congé. La coustume icy est que quelconque ambasadeur, porte lettres, etc., baillant ses lettres au Roy et luy baisant les pieds, mange avec le Roy et sa Cour dans son megeles. A la sortie, c'est un plaisir, le Roy se levant pour entrer en son haran, tout ce monde se lève et un chacun sort pour prendre au dehors ses souilliers. Là, d'ordinère, plusieurs qui estoint mal chaussés s'en retournent chaussés à neuf, qui en prend d'autres ne treuvant point les siens [fol. 9v] et ceci arrive continuellement, car là de 5 ou 600 souilliers comme un chacun sort à la foulle le moyen qu'il n'y aie de la confusion, la quelle encor est fomentée d'ordinère par les plus mal chaussés. Là pour y remédier, un chacun ne puist pas faire entrer son lacquais, chater, pour garde[r] ses souilliers. Le Roy sort assés souvent le soir pour s'aller promener. Lors, la nouvelle s'en portant par les rika, va-de-pied, que chacun des grand[s] tient en dehors de la maison du Roy pour donner advis. Vous voyés tous nos cavalliers courir çà et là pour se treuver à sa suitte, qui enfin se grossit de gardes en ordre, archers, karabins, mousquetaires et diverses cazaques71 etc. rien de tout cela que va devant qui va après. Le Roy ira encor en festin chès ses grands et favoris en estant prié. Là il sera traicté des officiers de sa cuisine mesme, car ces invitans pour n'avoir point tant de tracas donneront 12 tomans. La taxe en est faicte au tuchmal etc. qui fera là apprester le souper du Roy. Reste à ce conviant de faire le présent au Roy qui sera un plat plein de sckins72, car icy ils ont fort dévotion aux médailles de Venize. Mesme toutes nos Arménienes, par parade, s'en entourent le vizage qui paroist là dessus comme les clochettes aux mules d'Auvergne. Encor autres présens sont faicts, mais sur tout l'on demande la teinture du soleil ou de la lune.
69 70 71 72 Persan moderne: axâr tub ast, katân ast. Impôt illégalement levé. Casaques, manteaux ou capes de mousquetaires. Sequins de Venise.

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Les revenus du Roy sont taillés sur les terres qui ne sont pas à luy en fond de domaine, les siennes propres, les douannes, les bonitché des artizans, le tegaret, taxe sur les marchands, etc. Enfin icy le Roy, sa Court, soldatesque, etc. mange tout le revenu de Perse. Avec tout cela ils restent comme les vaches de Pharaon, tousjeurs affamés, endebtés et en perplexité d'esprit sçavoir là où ils treuveront de quoy s'entretenir dans le vol qu'ils ont pris, qui d'ordinère surpasse de 2/31eur puissance et revenu. Les principales villes de Perse. Est Hispan qui s'appelle dar el Seltenet, résidence du Roy 73, Tauris, Chiras, Mesched, Kirman, Yezde, Kachon, Ardebil, Erivan, Guilan, Mazandran, Hamedon, Kasbin, Herat, Kandahar74 et autres quantité de petites. Les rues des villes, charea cheher, tortues, bossues plaines de fosses çà et là75,que ces vilains font pour pisser selon la loy, peur que l'urine, baoul, ne rejalissant76 sur eux ne les rende neges, des canaux quarrés de latrine en dehors, là où s'escoulent les mattières et qui aux passants fournissent de parfum plus odorant que le musq. Les rues, sans estre pavées, en hiver de la fange, en esté de la [fol. 10] poussière que le vent balayant et emportant faict un colyre pour les yeux des passants. Les maisons ou clostures des jardins, inégales, hautes, basses, qui a avancé sur la rue pour escroitre son plan, qui s'est retranché en dedans pour lesser un grand placitre 77 pour les chevaux de ceux qui les viennent voir, et ceci pour les grandes maisons. Qui aura deux maisons des deux costés d'une rue fera une arcade, voulte, par dessus pour en rendre la communication plus facile et de deux n'en faire que une. Là soubs ces voutes vous feront des boutiques de fruittiers, herbiers, tabaquers etc. pour en retirer par jour quelques bazerouques78que chaque soir ils prennent pour l'entretien du logis, car de l'attendre au bout de l'an, le boutiquier ne se treuveroit plus à sa boutique.
73 74 D'autres villes de Perse, comme Qazvin ou Tabriz, anciennes capitales, partageaient avec Ispahan, à l'époque safavide, ce titre honorifique de Dâr os-saltanat. Les villes de Tabriz, Shirâz, Mashhad, Kermân, Yazd, Kâshân, Ardabil, Iravân, Hamadân, Qazvin, Harât et Qandahâr. En revanche, le Gilân et le Mâzandarân, sont des provinces dont les capitales ne portent point ce nom. Il est donc évident que le P. Raphaël n'était jamais allé au bord de la Caspienne et qu'il décrit ces contrées de seconde main. Comparer Tavernier, Il, p. 36-37. Persan moderne: shâre'-e s/whr, rue de la ville. Rejaillissant. Terrain situé autour d'un bâtiment. Bâruj ou bâdrug, nom d'une monnaie.

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C'est icy la coustume que des boutiques neufves faictes, incontinent un boutiquer qui en un autre quartier de la ville sera parti sans dire adieu, hemmety, se présentera pour l'habiter. Le vent du soir fera venir les tambours, envoiera quelques portefaix chargés des marchandises de son débit se promener çà et là avec le tambour pour donner advis de cette nouvelle boutique. Quelques jours il faict fort l'empesché à débiter, faire sonner ses balances. Cependant, il mange une partie de sa boutique; l'autre a esté baillée aux Kazelbache à crédit, quoy que plus cher pour perdre le tout. Enfin ce boutiquer n'a plus de mahié, principal, pour refournir sa boutique. Ses créanciers le pressent; luy n'ayant point autre alage, remède, desloge à la sourdine, sans tambour. Voilà l'ordinère de nos boutiquers de mangerie d'icy dont le station permanente ne permet point à leurs ustensilles de se rouiller en un lieu. Icy dans Hispan la ceinture des murailles (hassar, faicte de terre que la pluye et les neiges de l'hiver battent assés souvent en ruine, et qui ressemblent à celles de nos villes de Beausse) n'est pas si grande que celle de Paris 79. ayant assés souvent arpenté les unes et les autres par promenades. Comme chaque maison icy a son jardin, qui plus, qui moins, ces logis par bas sans estages, ces chambres ou divans grands, etc., si Paris estoit basti de la sorte, il y auroit d'une des portes à l'autre, prenant diamétralement, plus de l5lieues sans exagération, affin d'y pouvoir loger tous ses habitans aussi [fol. tOv] à large comme ils sont en Hispan. Le calcul s'en puist faire par estimation du diamètre du terrain de Paris à celuy d'Hispan, qui sera comme de 4 à 3, une maison contenant 30 et 40 personnes, en Paris, resserrés peut estre en 40 ou 50 pieds quarrés. Icy quelle estendüe de terre il faudroit pour cela sans compter ce jardin80.

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Cette comparaison se trouvait déjà dans la description d'Ispahan donnée par le P. Pacifique de Provins dans son Voyage (éd. Assise 1939, p. 254). L'enceinte qu'avait pu suivre, à Paris, le P. Raphaël dans ses promenades, celle de Louis XIII, représentait, des deux côtés de la Seine, une dizaine de kilomètres de pourtour. La longueur de l'enceinte ancienne d'Ispahan, n'englobant pas les faubourgs, ne représentait en effet certainement pas plus. Chardin (VII, p. 284) l'évalue à 20.000 pas, mais, selon lui (VII, p. 273-274), le pourtour de la ville avec ses faubourgs est de 12 lieues, et il y a à Ispahan de son temps, vers 1666,38.000 "édifices" en tout, dont 29.000 à l'intéreur de l'enceinte et le reste dans ses faubourgs. Voir, enfin, Ange de Saint-Joseph, Gazophylacium, p. 187. Tavernier, II, p. 33-34, comporte un texte voisin. Voir aussi infra fol. 81v-82v.

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D'antiquités dans la Perse est la palais de Darius vers Chiras, icy appellé Tchel Menar, quarante colomnes81, là où il s'en voit encore beaucoup, leurs bazes des graveures en le rocher de personnages, et autres telles choses, que nos relateurs veulent estre plus de remarque en leur ruine qu'elles n'ont esté dans leur entier. A Bachu82, vers la mer Kaspie, est un ancien chateau qui estoit sans doubte la demeure du prince avant que le pais fust conquis par le aieul de ce Roy icy. Là est une placque de marbre gravée de ces paroles turquesques ondé mondé Alla bilur hamdé83, "iey, là, Dieu sçait où"; ces gens icy pensoint que c'estoit une énigme de thrésor caché dans ces mazures, comme assiégés qui défont pans de muraille entiers pour avoir une souris, ils ont ruiné et renversé quantité de belles antiquités là pour en fouiller dans les fondements et treuver ce qu'ils n'ont peu rencontrer. Ce Tchehel menar vers Chiras a esté basti par Ardechir84 que dans l'Escripture Sainte nous appelIons Assuérus. Cette grande ville où il habitoit et que nous disons Suzan est Chuchan, iey vers Hamedon, dans le quel Hamedon85 se void de marbre blanc la sépulture de Mardaka, Mardokée et
81 Persépolis, ou Taxt-e Jamshid, dont le site avait été décrit par de nombreux voyageurs depuis Barbaro au XVe s. jusqu'à de La Boullaye-le-Gouz. Tavernier rapporte toutefois, dans ses Six Voyages, que le peintre hollandais P. Angel, ayant dessiné les ruines de Cehel Menâr, considérait «que la chose ne valait pas la peine d'être dessinée», et lui-même partageait cet avis. Il n'est d'ailleurs pas sftr que le Capucin s'y soit rendu. Partis d'Ispahan vers Chiraz, Mgr. Pallu et ses compagnons ne purent voir Persépolis le 1er octobre 1662. Celui-ci note (ms. B.N. Fr. 25 063, p. 4008) : «Nous n'avons point vil les 40 colonnes mais seulement le crayon que les Capucins [d'Ispahan] en ont envoyé à Paris à Mr. d'O, frère [sic?] de Mr. [de Roncherolles]». Ce dessin est-il conservé? Qui en est l'auteur? Persépolis est aussi évoqué p. 12-13 du de Persia du P. Raphaêl. Au sujet du château de Baku, voir l'article de Dunlop, in E.!., 2de éd., I, p. 996-997, où il est fait état de deux forteresses; mais aussi se rapporter au texte des Amœnitatum de Kempfer où, face à la p. 268, début de la desription de Baku, figure une gravure représentant la ville. Turc moderne: ondami onda, Allah biler handa. Ardashir est la forme iranienne d'Artaxerxès, l'Assuérus de la Bible (aujourd'hui identifié à son prédécesseur Xerxès). Selon la tradition iranienne cela aurait été Ardashir, et non Darius, qui aurait fait bâtir Persépolis. Dans une synagogue de Hamadân se trouvent en effet, côte à côte, les tombes présumées d'Esther et de Mardochée. En passant par Hamadân en 1647, le P.

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Ester en ce lieu fermé de portes ferrées. D'autres antiquailles qui méritent pour estre immortalizées dans les histoires, il n'y a rien qui mérite la despense de papier. Retournons aux officiers de chaque ville. Kelonter86, le plus grand de la ville. C'est un titre donné du Roy. A iceluy sont adressées toutes les patentes du Roy. Il [est là] pour respondre et maintenir le droict des habitans lors que ils sont trop foulés des vexations du Vizir87, qui est un officier commis là par le Roy, pour retirer les rentes du Roy et pour gérer toutes ses affaires. Celuy cy prend à rente ce territoire et par conséquent tire ce qu'il peut des subjects, raïat, pour satisfaire à sa bouree et à celle du Roy. Il a l'œil sur tout ce qui regarde [fol. 11] le bien du Roy. L'intérest du quel en apparence se présentant, vous voyés ce bon et fidelle serviteur d'un zèle du bien de son maistre prononcer à plaine geule Mal cha est88, c'est le bien du Roy, que je ne puis et ne doibs lesser perdre, vous diriés qu'il n'a là dedans d'autre intérest que celuy du Prince. Mohteseb89. C'est comme un juge de police. C'est à luy de mettre le nerke, taxe sur les danrées de bouche. Tous les boutiquiers de cuisine sont ses tributaires, avec les quels il s'accommode moyennant qu'ils luy gressent la mein, de la quelle ils ne manqueront pas d'avoir quelque revers s'ils manquent à leur debvoir. Nonobstant cela de temps en temps il fera promener par les rues de la ville par ignominie quelque pauvre malotru, disant c'est pour avoir fraudé au poids, prix courant, etc., et ee pour se faire passer pour grand justicier. Mais avec cela le peuple n'en croit rien comme porte l'épitète de cet ouvrier dans le vers suivant. Kazi, juge. Cheik el Esloum, aussi juge. Nous en avons parlé assés au long90. Seulement icy se passe une façon d'intérest d'argent assés gentille. C'est que un homme voulant emprunter 100 tomans et en paier l'intérest à

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Raphaël avait pu les voir. Mais il ne connaissait probablement pas Suse, qui se trouve beaucoup moins près de Hamadân qu'il ne le dit, à près de 300 km. Cf. l'article kalantar rédigé par A.K.S. Lambton dans E./., 2de éd., IV, p. 495-497 qui précise ses fonctions au temps du P. Raphaël. Sur ces vazir, voir infra, fol. 79, et surtout l'Estat de 1665. Persan mod.: mâl-e Shâh ast. Sur le mohtaseb, évoqué aussi plus bas, voir W. Floor, The office of Muhtasib in Iran, in Iranian Studies, XVIIIIl, 1985, p. 53-74, notamment p. 65-66 pour l'époque safavide. Cf. infra, fol. 58v-60.

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10 pour cent, il engagera sa maison à cet homme pour cent tomans à paier dans un an, etc. Ils font ce papier juridique de cent tomans, à présent le maistre de cette maison n'a plus de droict en cette maison, c'est à l'autre de l'habiter luy mesme ou de la loüer à qui bon luy semble. Lors le débiteur luy dit «reloüés moy ma maison, mon argent est aussy bon que celuy d'un autre». Enfin, il reprend son logis à ferme de 10 tomans par an et ainsi sans faire translation de ses meubles il faict son affaire. Un autre prest d'argent sur une maison est beiat, cherte91, qui est de prendre sur sa maison tant à paier en tel temps que si ce terme là se passe, la maison est perdüe pour son premier maistre. Telle est la loy du pais. Mais maintenant la malice leur vient de prolonger ces procès, embrouiller les affaires, ne se treuvant maintenant rien d'asseuré, rien de déterminé que par argent, ruze, amis, etc., l'on ne le puisse renverser. Moufti. Ce seroit à luy d'expliquer les choses difficiles de la Loy, de déclarer le helal harom, licite, illicite. En la Turquie, c'est la premier de la Loy, une personne de considération telle qu'il n'est point subject à la condition des autres, qui d'ordinère finissent par le chemchir92. Ici c'est un pauvre serpent que appeine ses voivins [fol. Uv] mesme cognoissent. Maaref, le cognoissant. C'est une personne qui cognoist tous ces grands de la ville, leur estat, conditions, qualités, séances, etc. L'on se sert de luy dans les mariages, là où dans l'assemblée de quantité de personne, il soufle le maistre «un tel est de telle condition, telle et telle reception luy est debüe»93, mais particulièrement à la mort des grands, là où le fils apprès l'enterrement se tient au logis où un chacun le vient voir, luy dire ser chouma salomet bachetfJ4,«que vostre teste soit en santé». Ce maaref enseigne à cet enfant qui ne puist pas accause de son aage avoir une cognoissance explicite de tous ces complimenteurs et de leur condition, pour les traicter conforme à leur qualité, de galion, tabak, kavé, etc., de paroles et remerciments et paroles de chekesté nafse, humilité, et plaines de respec. Pich namas95. Ce sera celuy qui fera les prières à la mosque96, qui est encor le vaës, faisant la prédication, et par une hippocrisie de saincteté
91 92 93 94 95 Bayâ't (?), contrat (ou charte) de vente ou d'échange. Persan: SMmshir, glaive. Due. Persan moderne: sar-e shomil sa/âmat bâshad. Celui qui conduit la prière publique. Cf. aussi infra, fol. 55v.

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extérieure, taschant de s'en acquérir le nom pour mieux faire ses affaires, ses arcboutans suivants sont les talebelmes, estudiants, escoliers, qu'il faut bien essuyer quantité d'espreuves de perséverence en cet estat de toque blanche, de chapelet en la mein le long des mes, de zèle particulier de Loy etc., avant que de pouvoir arriver en l'estat de ce cheik, ancien. Le vers .

persien comprend tous ces personnages là avec leurs attributs:

Mohteseb dos est I Kazi ruchveti Cheik Cheiton est I Moulna negbeti Der gehendam ach bogra mipezende Cheik ve moulna entezari darende97 Le Mohteseb est un larron, le Kazi homme de présent et corruption, Le Cheik est un Démon, le Moulna est pauvre g[u]eux endebté Dedans l'Enfer l'on cuisine, cuist de la soupe, potage, mneste98, etc. de Bogra99, Ils attendent là le Cheik, Moulna, etc. Darogal00. Nous avons dit ailleursl0l, qu'il est provost pour le crimine[l]. Celuy cy est payé par le Roy encor de tant comme icy en Hispan de 400 tomans, en cas que ce que il reçoit des parties, bateries, etc., ne luy puissent rendre cette somme. C'est pour quoy de la part du Roy il y a un mouchref comme controleur escrivain, qui escript tout ce qu'il reçoit par an, affin que si ces gérimé, amandes, qu'il faict tant sur l'aggresseur [fol. 12] que deffendeur ne montent à cette somme de 400 tomans, qui sont pour son entretien, l'on luy parachève au compte du Roy. Cette somme, ces deux officiers qui s'entendent comme larrons en foire, font si bien leur calcul, leur addition par soustraction, que le Roy leur est tonsjeurs redebvable. Ce daroga icy une plainte luy estant faicte, regarde, à travers ses gens qui sont là la g[u]eule ouverte pour gober la voiture, celuy qui luY plais t, ou

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Mosquée. Persan moderne: Mohtaseb dozd ast, qâzi rashvati
nekbati

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Sheyx Shaytân ast, molnâ

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Darjahannam

âsh Boghra mipawnd

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Sheyx va molnâ entezâri dârand.

Menestre, sorte de soupe. Une bouillie faite avec de la viande et de la pâte. Le nom de ce plat, âsh-e Boghrâ, vient de celui de Boghrâ Xân, son inventeur, l'un des anciens princes du Xwârazm (cf. Dehxodâ, Loghat-nâme, s.v. âsh et Boghrâ). Selon le vers satirique, on prépare d'avance en enfer ce mets raffiné en l'honneur de la venue de ces personnages. 100 Cf. l'article de A.K.S. Lambton, in E.I., 2de éd., II, p. 167-168. 101 Infra fol. 52.

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peut estre le premier en date de service pour son entretien, beaucoup de temps s'estant passé que l'on ne luy a donné quelque os à ronger. Il l'appelle, celuy ci entend au premier mot «hélé Aga», «ouy, Maistre, Seigneur». «Va t'en prendre un tel, me l'amène, etc.». Cetuy cy part comme un traict d'arbaleste, tournera et virera tant qu'il treuvera son homme. S'il y a de la résistance, par menaces du daroga, mettre toute une contrée en qualité de records pour luy aider, liera ce prisonnier, le traicte avec telle rudesse et sévérité que bon luy semble, le meine ignominieusement s'il veut. Cest une âme damnée délibvrée en la puissance du Diable. L'ayant amené, le daroga dira que l'on le mette aux fers. Zendan kroné, prison. Là incontinent, ils luy fouillent en sa poche pour luy oster quelque peu d'argent qu'il y aura. Icy le geolier qui tient ce lieu à ferme, le soir venu, commande à ce prisonnier de faire venir tant et tant de mangeries de telle et telle sorte qu'il faut par nécessité qu'il face venir pour appaiser ces lyons, autrement il poura bien subir ce dictom de droit "qui n'a point en monnoye, qu'il le paie en son corps". Le soir venu, l'on luy demande tant pour son giste, non que l'on luy baille aucune chose pour dormir, si non la terre toute nüe, de sorte que l'on dit en nos pais le galère, il faudroit dire la prison chès les Mores. Et quoy que face ce pauvre patient, de temps en temps, il ne lesse pas d'attraper de bons coups de baston, car icy il est considéré comme un noyer que l'on bat pour en avoir plus de profit. Ce pauvre malheureux, s'il est condamné à quelque suplice, tiré à la place comme un chien avec dix mil injures, mesme du puplicI02 qui, le voyant en cet estat, au lieu de compassion au moins naturelle, luy diront «gehendam gunakar est» 103,«que le Diable l'emporte, l'enfer etc., c'est un pécheur, un criminel». L'on coupe icy pieds, oreilles, meins, pour les larrons qui n'ont [fol. 12v] pas assés pour les rachepter. Car s'ils donnent bon prix l'on les leur lesse, l'on ouvre le ventre, les tripes pendantes. L'on le pendra ainsi vivant à un chameau que l'on promènera par la ville. Mais tout ceci rarement. Icy, c'est une récompense de Roy, de grand, etc., de vous donner la garde d'un prisonnier, le quel, s'il est de qualité et que son hoste soit homme cruel, jamais les mines du Peru I04ne rendirent tant que fera cette garde, supposé qu'elle aye quelque fixation de mercure.
102 Sic. pour public. 103 Persan moderne: jahannam; gonâhkâr ast. 104 Les mines d'or du Pérou.

"Estat" de 1660

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Ahtas, c'est comme chevalier du guet, qui, la nuit, doibt faire la patrouille pour envoyer dormir tous les bateurs de pavé. Celuy cy, selon l'anciene constitution, de toutes choses volées dans le ressort de sa juridiction debvoit paier l'équivalent, ne l'ayant peu faire retreuver en espèce. Que si par sa diligence il le faisoit recouvrer, son droict estoit 1/3, sçavoir de 30 tomans il en avoit 10 pour ses peines. Pour cette dernière clause qui tourne à son profit, elle est en usage et s'en faict fort bien paier; pour l'autre, il ne l'entend plus, ce qui est perdu est perdu. En dernier ressort touefois cettuy cy cognoist tous les compagnons cavaliers d'industrie et s'il les prend quelque fois, se sera pour avoir esté intimidé de ses maistres comme Divanbegui, Daroga, etc., et encor il sçait le moien de les espargner comme gens qui luy gardent la foy en quelquonque capture. Icy, de maires, échevins de ville, consuls, etc., J'on ne sçait ce que c'est. Tous ces beaux ordres de communautés qui, par loyx, statuts, police, etc., ne sçauroint empiéter les unes sur les autres, ces charités des hospitaux, prisons, malades, veufves, orphelins, rien de tout cela. Pour bien concevoir l'estat de ce pais, il faudroit conférer les deux extrêmes ensemble, sçavoir celuy de ces antropofages Margajats 105,là où le plus fort est le maistre et où le désordre est l'ordre qui les gouverne. L'autre seroit celuy d'Occident. Là, outre la raison et bonté naturelle, la vraye religion nous a tiré de l'estre animal pour nous porter à celuy des anges. Puis prendre le millieu entre ces deux pour former l'idée de celuy cy. Encor ce milieu le faudroit il géométrique, non aritmétique, affin que sa différence ne fust pas si ésloignée du brutal comme de l'angélique. Partant, puisque notre bon heur mesme temporel dépend de la religion, en peu de mots, faisons l'anatomie de la leur, affin de voir jusque au dedans de ce cadavre rempli d'infections. [fol. 13] La religion de Perse est la mahométaine, l'anciene ayant esté des adorateurs du feu, dont il en reste encor bon nombre appellés icy GuèbreslO6, leur plus grande contrée estant vers les pais de Kirman et Yezde, en outre espars en divers lieux. Iceux sont les anciens Perses, mais
105 C'était le nom de certaines peuplades du Brésil. Saint François de Sales, dans ses Sermons, parle ainsi des «cannibales et Margajas qui s'entremangent les uns les autres». 106 Le chapitre de Gabriel de Chinon consacré aux Gaures est bien plus développé. Néanmoins, le P. Raphaël donne des renseignements différents de ceux donnés par son confrère. Le terme de Guèbre correspond au mot persan gabr, par lequel les Musulmans désignent les Zoroastriens.

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Raphaël du Mans

à présent tributaires comme de différente religion du Prince. Leurs vestements sont d'ordinaire couleur grize enfumée, portent la barbe longue, leurs femmes ne se cachent point le visage, sont habillées de différente façon des autres femmes du pais, leurs caIçons ou haut de chause qui leur passent les talons, larges et amples, la teste entourée de mil nippes colorées de telle forme et figure qu'il n'y a que la peinture ou l'œil qui puissent le cognoistre et l'exprimer. La couleur de ces Guèbres est bazanée, brune, moiene entre le blanc et le noir. Ils ont des temples là où ils gardent du feu, jour et nuict avec grande vénération et dans leurs maisons encor font le mesme. Interrogés s'ils le tiennent pour leur dieu, ils respondent que non mais bien pour le plus noble et profitable de tous les éléments et luy portent encor ce respec à raison qu'il n'osa et ne voulut pas brus 1er leur prophète Abraham 107 lors que Nernrout le voulut faire mourir de ce suplice. Les Mores persans ont encor cette mesme tradition que Nembrot commanda à toutes ses provinces d'envoyer du boais pour brusler Abraham, à quoy ils obéirent, le mirent sur le haut du buscher, puis taschèrent d'y mettre le feu, le quel ne voulant point prendre, s'estaignoit tonsjeursl08. De quoy Nemrout estonné consulta ses devins qui luy dire[nt] que l'ange Gibreel, Gabriel, estoit là dessus avec Abraham, Ebrahim, qui le protegoit. Enquis comment l'on pouroit le faire sortir de là, ils respondirent n'y avoir point d'autre moien, alage que faire commettre un crime énorme en sa présence et que, ne le pouvant souffrir, il quitteroit la partie. L'on amena pour ce subject un frère et une seur. Le frère s'appelloit Kaü et la seur Li. L'on leur commanda en présence de ce bus cher et ange, ferichté, etc., de se cognoistre, gemea. L'ange, à cet aspec excécrable perdit patience, pris la fuite. Mais Dieu, par un autre moien, sauva le pauvre Ebrahim, qui estoit

107 Zoroastre, que la tradition persane avait souvent confondu avec le prophète Abraham, considérant que son nom (Zardosht) était seulement un surnom accolé à celui d'Ebrâhim (Abraham). La communauté zoroastrienne d'Ispahan, établie au sud du Zâyande-Rud, peu à peu réduite et islamisée au cours du XVIIe s., intéressait les missionnaires. Peut-être faut-il voir ici un écho des réponses données par ces Guèbres aux Capucins. 108 Dans les histoires des prophètes de l'Islam (Qesas al-Anbiyâ), ou dans le Rawzat alSafâ, il est dit comment Nemrod fit dresser un immense bOcher pour brOler Abraham, mais que Dieu fit éteindre le feu. Nous n'avons pas retroué la source écrite de l'anecdote qui suit, mais Chardin (IX, p. 17-19 et VII, p. 479-480) rapporte un récit très voisin d'après "les molla persans".

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