Rébellions et Révolutions au Zaïre (1963-1965)

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Le présent ouvrage rassemble les communications présentées lors d'une conférence internationale tenue à Paris en décembre 1984. Cette conférence a été le moment fort d'un travail de réflexion, engagé dès 1983 et poursuivi depuis, mené en collaboration entre le Laboratoire C.N.R.S./Paris VII " Tiers-Monde, Afrique ", le Central African Project de l'Université Columbia de New York, le Centre d'Etudes et de Documentation sur l'Afrique de Bruxelles. Ce livre se veut à la fois un bilan provisoire des connaissances sur une révolte populaire africaine majeure du milieu du XXe siècle, et une recherche méthodologique sur l'histoire des mouvements de résistance rurale à partir d'une étude de cas. Les réflexions soulignent la nécessité de rejeter les vieux clichés dualistes ou manichéens pour saisir la complexité des forces, les tensions et les contradictions mises en jeu dans le mouvement de nouveaux dynamismes sociaux, économiques et politiques. De ce point de vue, l'étude de cas gagne beaucoup à être confrontée, dans une approche comparatiste, à l'étude d'autres manifestations de contestation ou d'autres tentatives, ratées ou réussies, de prise de pouvoir en Afrique. Deux problèmes majeurs sont, enfin, posés avec acuité : celui des sources et de leur interprétation ; celui de la subjectivité des approches et de la difficulté de concilier les analyses des " observateurs-chercheurs du dehors " et des " militants-acteurs du dedans ".
Publié le : lundi 1 mai 2000
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EAN13 : 9782296393424
Nombre de pages : 208
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RACINES DU PRÉSENT Collection dirigée par Alain Forest

Dans la collection Racines du Présent
Christian BOUQUET, Tchad, genèse d'un conflit. Monique LAKROUM,Le travail inégal. Paysans et Salariés Sénégalais face à la crise des années 30. Chantal DEscouRs-GATIN, Hugues VILLIERS, Guide de Recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. Claude LIAUZU,Aux origines des Tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). Albert AYACHE, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942), tome 1. Jean-Pierre PABANEL, Les coups d'Etat militaires en Afrique noire. «Connaissance du tiers-monde-Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIx'-Xx' siècles). 2 vol. Ahmet INsEL, La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe WONDJI, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. A.P. OLOUKPONA-YINNON, «Notre place au soleil» ou l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DuQUENET, Le Sénégal et le Front populaire. SEKENE-MoDY CISSOKO, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal des origines à 1854. B. CAHSAI, E. C. WILLIAMSON, Erythrée: un peuple en marche (XIx'-Xx' siècles). O. GOERG, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). J.P. CHAGNOLLAUD,Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Wafik RAOUF, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Ruben DM NYOBE, Le problème national kamerunais. Guy Jérémie NGANSOP, Tchad, vingt ans de crise.
Raphaël NZABAKOMADA-YAKOMA, L'Afrique Centrale insurgée

-

La

guerre du Kongo-Wara - 1928-1931. Francine GODIN, Bénin 1972-1982. La logique de l'Etat africain. Nahum MENAHEM, Israël. Tensions et discriminations communautaires. A.W. KAYYALI,Histoire de la Palestine, 1896-1940. J.P. TARDIEu, Le destin des Noirs aux Indes de Castille, xvI' et XVIII' siècles. Alain RuscIO, Dien Bien Phu. La fin d'une illusion. Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939.

Catherine COQUERY-VIDROVITCH Alain FOREST, Herbert WEISS

RÉBELLIONSRÉVOLUTION AU ZAÏRE
1963-1965 Tome 2

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Cet ouvrage est publié sous l'égide et avec le concours du Joint Committee on African Studies du Social Science Research Council et de I'American Council of Learned Societies. Se sont associés pour sa réalisation, le Central African Project (H. Weiss et Columbia University) et le Laboratoire «Tiers-Monde, Afrique» (C.N.R.S./ Université Paris VII).

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-813-3 ISSN : 0757-6366

4 Internationalisation d'un conflit

La politique belge à l'égard du Congo pendant la période des insurrections (1963-1964 )
Philippe BOREL

La politique congolaise de la Belgique, à l'époque des insurrections des années 1963-1965, doit être étudiée à la lumière des dynamiques nouvelles que déclenchait, ou que révélait, l'accession du Congo à l'indépendance. Sans pareille mise en perspective historique, on ne peut saisir les tenants et les aboutissants de la politique gouvernementale belge. L'objet de cette contribution étant limité à la politique belge pendant la période insurrectionnelle, nous nous bornerons à brosser les grands traits de l'évolution qui marquèrent la politique belge lors de la période antérieure. L'évolution de la politique congolaise du gouvernement belge, à l'époque des insurrections pourrait être catégorisée en deux périodes principales. La première, qui s'achève au début d'août 1964, est marquée par la prééminence de la recherche d'une solution politique des antagonismes au Congo. La seconde est caractérisée par la priorité accordée à la solution militaire rapide du conflit. Nous n'approfondirons pas l'analyse de la phase qui suit la crise aiguë de 1964. Débutant avec l'année 1965, la politique de stabilisation des régions reconquises se manifesta par l'émergence d'une aide administrative belge, à côté du volet proprement militaire. 7

En marge des problèmes liés aux insurrections, subsistaient les aspects non résolus du contentieux belgocongolais. Il y eut, dans une certaine mesure, interaction entre ces deux «dossiers» de la politique congolaise de la Belgique. Notre souci principal sera de déceler les lignes de forces de la politique congolaise de la Belgique, au travers de l'enchevêtrement complexe de décisions multiples. De suggérer aussi des hypothèses quant. à la logique et aux déterminants de cette politique. Il appert que l'intervention militaire belge fut un élément central du brusque retournement du rapport des forces au détriment des insurrections. Il est tout aussi évident que l'efficacité des interventions extérieures fut en rapport directement proportionnel aux lacunes du système de pouvoir insurrectionnel.
DE L'IMPÉRIUM À LA CONCERTATION PERMANENTE

(1960-1963) Belgique, celle de la neutralité garantie (1830-1914), de la neutralité volontaire (1918-1940) et de l'interdépendance (1945-). L'insertion de la Belgique dans des ensembles internationaux comme l'O.N.V., l'O.T.A.N. et la C.E.E. entraîna des contraintes et contingences, qui furent généralement bien acceptées par le pouvoir et l'opinion publique en' Belgique. La petite dimension du pays, le caractère récent de son histoire nationale, les clivages communautaires, l'importance du commerce extérieur, tout concourait à rendre l'interdépendance acceptable. De la sorte, l'ambition de la politique étrangère de la Belgique consistait à valoriser au maximum «l'étroite zone où la faculté d'un choix entre plusieurs options existe et où, dès lors, peuvent se manifester l'esprit d'initiative, la volonté politique, l'originalité» 2. Pour l'Etat belge, la «zone de choix» était, dans une certaine mesure, plus étendue dans la colonie qu'en métropole. Après la Seconde Guerre mondiale, le Congo belge restait en grande partie la chasse gardée des sociétés

H. Simonet 1 y distingue trois grandes époques:

Survolant

l'histoire

diplomatique

de

la

1. Henri Simonet fut commissaire européen et ministre des Affaires étrangères de la Belgique. 2. Henri Simonet, «La politique étrangère de la Belgique» Stud Dipl, 5 1977. 8

belges, alors que la Belgique ne l'était déjà plus. La colonie présentait l'aspect d'un monde clos, étroitement articulé autour des intérêts des trois grands piliers du pouvoir central, alors que la Belgique se présentait comme championne du libre-échangisme, de l'union européenne et de l'atlantisme. Cette dissymétrie entre la situation nationale et la situation coloniale de la Belgique éclaire partiellement le caractère ambigu, voire contradictoire de la politique congolaise de la Belgique dans l'immédiat aprèsindépendance - en particulier, par rapport à la sécession katangaise. Le processus d'octroi de l'indépendance, les interventions militaires de juillet 1961 et le soutien à la sécession katangaise ont été prises hors du cadre des consultations entre membres de l'Alliance atlantique. Chose impensable pour ce qui concerne les autres grands domaines de la politique étrangère de la Belgique. Ces décisions aboutirent d'ailleurs à placer la Belgique sur le banc des accusés aux Nations-Unies et à altérer l'état de ses relations avec les Etats-Unis. Dans ses mémoires, Paul-Henri Spaak estimait que la Belgique se fit alors «dans le monde, une réputation détestable d'incapacité et d'hypocrisie. Nous fûmes traités aux Nations Unies d'une manière abominable. Nos meilleures intentions furent dénaturées et nos erreurs - hélas il y en eut quelques-unes - furent exploitées sans mesures. (...) L'une des erreurs du gouvernement belge avait été de ne pas s'être assuré le concours de ses alliés, au moment où il avait décidé de sa politique. (...) Les Etats-Unis prirent position contre nous. A l'O.N.U., trop souvent, leur politique consistait à se placer aux côtés des pays d'Afrique et d'Asie, sans prendre en considération les intérêts légitimes de leur partenaire de l'Alliance atlantique» 3. Il n'entre pas dans le cadre de cette contribution d'approfondir l'analyse des facteurs déterminant la politique belge par rapport à la sécession katangaise. Sans doute la politique belge du second semestre de 1960 ne fut-elle pas exempte d'erreurs. Toujours est-il que ses objectifs principaux furent atteints: le gouvernement Lumumba fut remplacé par une autorité centrale «modérée» (Collège des Commissaires, puis gouvernement transitoire d'IIeo) et les
3. P.-H. Spaak, Combats Inachevés, Paris, Fayard, 1969, p. 239-240. 9

principales sociétés minières belges purent poursuivre leurs activités. L'arrivée de Paul-Henri Spaak au portefeuille des Affaires étrangères, en avril 1961, conditionnera le réajustement de la politique congolaise de la Belgique. Le nouveau gouvernement de coalition social-chrétien/socialiste était dirigé par Théo Lefèvre. P.-H. Spaak était, sans conteste, la personnalité la plus marquante du nouveau gouvernement. L'évolution politique de Spaak l'avait amené progressivement de la gauche à la droite du Parti Socialiste Belge. Maîtrisant les arcanes de la politique intérieure belge (il fut ministre de manière quasi ininterrompue depuis 1935), Spaak était, de tous les hommes politiques belges de l'époque, le plus connu au sein des instances internationales. Nommé président de l'Assemblée consultative du Conseil de l'Europe, en 1949, il devint, en 1957, secrétaire général de l'O.T.A.N., fonction qu'il quitta afin de redevenir ministre des Affaires étrangères et vice-premier ministre de la nouvelle coalition gouvernemen tale mise sur pied le 25 avril 1961. Il devait garder les Affaires étrangères jusqu'en 1966. Lorsqu'en avril 1961, Spaak retrouva le portefeuille des Affaires étrangères, la crise congolaise était rien moins que résolue. Les troupes de l'O.N.V. n'avaient pu mettre fin à la sécession katangaise, ni même obtenir le retrait des conseillers politiques et militaires belges. L'est et le nord du pays se trouvaient encore sous contrôle du gouvernement lumumbiste de Stanleyville, présidé par A. Gizenga. Le
gouvernement «central» de

J.

Ileo

était

provisoire.

L'O.N.V.

ne le considéra

d'ailleurs

jamais comme un

gouvernement, mais plutôt comme un « pouvoir de fait avec
lequel on expédie les affaires courantes» 4. Le premier objectif du ministre Spaak fut d'expliquer aux pays membres de l'Alliance atlantique les grandes orientations de sa politique: «J'estimais indispensable de mettre fin à l'isolement dans lequel la Belgique se trouvait depuis juillet 1960» 5. Profitant d'une réunion du Conseil Atlantique à Oslo, en mai 1961, «j'affirmai que le règlement des affaires congolaises dépassait les possibilités de la seule Belgique, qu'elle ne pourrait agir efficacement qu'à condi4. J. Gérard-Libois, Sécession au Katanga, Bruxelles, C.R.I.S.P.-I.N.E.P., 1963, p. 159. 5. P.-H. Spaak, op. cit., p.243. 10

tion d'être comprise et aidée par ses alliés. J'attendais d'eux des informations, des conseils. J'étais prêt à écouter les critiques. En un mot, je voulais appliquer, comme ministre, le principe des consultations approfondies que j'avais défendu lorsque j'étais secrétaire général de l'Alliance. J'affirmais ainsi ma volonté de coopérer avec l'O.N.U. pour l'exécution des résolutions du Conseil de Sécurité» 6. Ainsi, pour la première fois, un des fondements de la politique post-coloniale de la Belgique se trouvait formulé avec clarté. L'aide et la compréhension requises des alliés de la Belgique visent plus précisément les Etats-Unis. C'est d'ailleurs aux bonnes relations avec ce pays que Spaak attribue le redressement rapide de la position belge au Congo et le rétablissement de son crédit international. «Ce redressement belge n'a été possible que grâce aux bonnes relations que j'ai entretenues avec les Etats-Unis. (oo.) Ils n'ont pas essayé de supplanter les Belges au Congo. C'eût été d'ailleurs une bien mauvaise opération. Ils voulaient seulement éviter que le Congo ne devienne un terrain sur lequel, une fois de plus, l'Est et l'Ouest s'affronteraient ». De la sorte, les Etats-Unis n'étaient plus perçus sous l'angle d'une éventuelle concurrence avec la Belgique. Les finalités principales de deux nation.s étaient différentes et compatibles. Pour les Etats-Unis, le Congo était, avant tout, perçu comme une donnée géo-politique importante. Leurs préoccupations relatives au Congo-Léopoldville se comprenaient dans le cadre d'une politique mondiale dont la ligne de clivage centrale était le conflit des blocs Est-Ouest. Pour la Belgique, il s'agissait, prioritairement, de préserver ses positions économiques. Cette situation de non-concurrence relative, s'ajoutant à la disproportion des forces en présence, explique l'articulation très étroite qui marquera, dès 1961, les décisions essentielles des politiques belge et américaine à l'égard du Congo. Maintenir le Congo dans la sphère d'intérêts occidentale, établir une structure fédérale stable et négocier l'intégration des dirigeants katangais au sein d'une large alliance de toutes les fractions modérées de la nouvelle classe politique: tel était, en 1961, le «tronc commun» de la politique belgo-américaine. Le 28 juin 1963, des accords bilatéraux furent établis entre
6. Id., p. 262.

11

la Belgique et le Congo, sous l'appellation d'« arrangement belgo-congolais en matière d'assistance militaire ». Ces accords stipulaient que «le personnel militaire belge n'exercera pas de commandement opérationnel ». L'assistance militaire belge avait pour but d'assurer le fonctionnement d'écoles pour gradés et de centres d'instruction pour recrues 7. La Belgique acceptait aussi de fournir une assistance technique et administrative aux quartiers généraux de l'Armée Nationale Congolaise (A.N.C.). L'aide militaire de la Belgique revêtait à l'époque une importance d'autant plus grande que la force de l'O.N.U./Congo devait, en principe, quitter le Congo, le 31 décembre 1963 8. Le gouvernement belge aurait préféré"apporter sa contribution au plan de réorganisation et de modernisation de l'A.N.C. 9, dans le cadre d'une action conjointe d'assistance bénéficiant de la collaboration et de la coordination des Nations-Unies. Cela ne fut pas possible, du fait de l'appartenance à l'O.T.A.N. (à l'exception d'Israël) des six pays auxquels le gouvernement Adoula avait sollicité une assistance militaire. Ainsi, la Belgique dut concevoir son aide dans le cadre d'accords bilatéraux. Ramener au Congo 200 officiers belges, après les événements des trois premières années de l'indépendance au Congo n'allait pas sans risques diplomatiques. Plus que d'autres, Spaak en était conscient. «Quelle allait être la réaction internationale? D'autre part, le maintien de l'ordre au Congo était d'une importance capitale. Notre aide technique en dé endait et, pour des raisons politiques, nous pensions qu'i fallait aider Adoula au maximum. J'ai pris soin de ne rien entreprendre sans en

f

avertir le Secrétaire Général et sans avoir son accord»

10.

L'accord belgo-congolais de juin 1963 servira de cadre de justification à l'aide militaire que la Belgique fournira à l'A.N.C. en 1964. Il fixe le caractère non-opérationnel du
7. Les cycles d'études et de formation dans les écoles et centres d'instruction furent mis en route à Kitona et à Luluabourg, en septembre 1964. 8. Le gouvernement Adoula requit et obtint une extension de 6 mois de cette force. En difficulté financière et par crainte de se trouver embourbée, l'D.N. U. n'allait pas accepter d'extension supplémentaire. 9. Ce plan intitulé «Plan Greene », du nom du colonel américain qui avait dirigé, en juillet 1962, une mission d'études sur la réorganisation de l'A.N.C., servira de base aux assistances militaires étrangères. 10. P.-H. Spaak, op. at., p. 265.

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personnel militaire belge - et, dans une moindre mesure, la mise à la disposition individuelle. Ces clauses feront l'objet de subtils distinguo lorsque le rôle militaire de la Belgique s'amplifia dans le courant de l'année 1964. Notons que les autorités congolaises s'étaient réservé la possibilité d'agréer ou de refuser les techniciens proposés par la Belgique. Cette dernière disposition visait à contrecarrer une éventuelle introduction massive, dans l'A.N.C., d'officiers belges ayant servi la gendarmerie katangaise.
A LA RECHERCHE D'UNE DES INSURRECTIONS SOLUTION NÉGOCIÉE

Nous avons évoqué l'importance accordée, tant par la Belgique que les Etats-Unis, à la stabilité politique et à l'orientation pro-occidentale du pouvoir central congolais. Dans cette optique, jusqu'en août 1964, tout en assurant une aide à la réorganisation de l'A.N.C., P.-H. Spaak compta prioritairement sur une politique de négociations et de réconciliation. La réapparition de Moïse Tshombe sur les devants de la scène politique est ambigüe dans la mesure où elle représente, quasi simultanément, le dernier chapitre de la politique de réconciliation et la transition à la solution militaire rendue possible par l'introduction de mercenaires et de nouvelles formes d'aide militaire belge et américaine dans 'l'A.N.C. La détérioration de la position du gouvernement Adoula. - L'image du gouvernement Adoula, en tant que gouvernement d'union et de réconciliation nationales, se dégrada fortement dans le courant de l'année 1963. L'implantation d'un foyer insurrectionnel au Kwilu, à partir de septembre 1963, mena à la proclamation de l'état d'exception dans la province (janvier 1964). La mise en congé du parlement, le 29 septembre 1963, suscita la création du C.N.L. (3 octobre 1963). Le 24 octobre 1963, les dirigeants des trois principaux syndicats étaient incarcérés. Dans le courant de l'année 1963, les difficultés entre le gouvernement central et certaines provinces avaient abouti à la proclamation de l'état d'exception dans les provinces du Haut-Congo, de la Cuvette-centrale, du Maniema, du Sankuru et les territoires de Bumba, de Goma et de Rutshuru. A ces problèmes d'ordre politique, s'ajoutaient la 13

dégradation sur les plans économique et financier l'absence de solution au contentieux belgo-congolais.

et

La mise en place du gouvernement Tshombe. - Le renforcement de la position de M. Tshombe, durant son exil en Espagne, est loin de provenir du soutien que le gouvernement belge lui aurait apporté. Le cliché «Adoula, homme des Américains» contre «Tshombe, homme des Belges» est une simplification méconnaissant la nouvelle orientation donnée par Spaak à la politique congolaise de la Belgique. Le crédit de M. Tshombe, auprès des Affaires étrangères, avait été entamé, en 1962, par les nombreuses manœuvres dilatoires du «président» du Katanga par rapport à l'application du Plan Thant de solution pacifique de la sécession katangaise. «Les Belges et les Américains se réunirent à plusieurs reprises. Au début de l'été 1962, le State Department, d'accord avec moi, rédigea un long document. Ille présenta à U Thant, qui l'adopta tel quel. (...) La responsabilité de l'échec incombe essentiellement à Tshombe et plus encore à ses conseillers européens, dont hélas certains étaient belges. Leur politique fut pleine de réticences, d'équivoques, de déclarations et de prises de position contradictoires. Ils croyaient se montrer "fins diplomates". Dénués de véritable expérience politique, ils finirent par exaspérer tout le monde. Même ceux qui désiraient le plus obtenir une réconciliation finirent par perdre patience» 11. La position que symbolisait Tshombe avait été affaiblie lors de la prise en charge du ministère des Affaires étrangères par Spaak. Ce dernier avait opéré une réforme significative en liquidant le «ministère des Affaires africaines », dont les principales compétences avaient été reprises par une nouvelle direction générale, dénommé C.R. U. (Congo-RuandaUrundi) intégrée au ministère des Affaires étrangères. Cette direction fut dotée de 35 fonctionnaires travaillant sous l'égide de l'ambassadeur de Bassompierre. Or, c'est précisément au ministère des Affaires africaines que Tshombe comptait ses principaux amis politiques belges. Ce ministère était dirigé par Harold d'Aspremont Lynden qui avait précédemment assumé la responsabilité de la «Mission

11. Id., p. 256-257. 14

technique belge» au Katanga, sans l'action de laquelle la sécession du Katanga n'aurait jamais pu se consolider. Bref, le renforcement de la position politique de Tshombe, en 1964, est essentiellement due à la détérioration de celle du gouvernement Adoula, ainsi qu'à l'opération de contacts tous azimuts menée par le dirigeant katangais. Au surplus, la présence, en Angola, de quelques centaines de gendarmes katangais encadrés par une dizaine de mercenaires européens représentait un véritable atout. A ceux-ci s'ajoutait un nombre nettement plus élevé de gendarmes

katangais démobilisés Sud-Katanga 13.

12

dans les provinces du Lualaba et du

Afin de se construire une image d'homme-clé de la réconciliation, M. Tshombe s'assura des contacts avec une des fractions les plus puissantes du pouvoir en place: le groupe de Binza auquel appartenait le général Mobutu. Parallèlement, les contacts avec deux représentants du Comité National de Libération (C.N.L.), aile Gbenye, aboutirent à la signature d'un protocole d'accord entre la Conakat et le eN.L., le 23 février 1964. Jouant habilement de ses relations avec le eN.L. et d'une opération de presse visant à transférer sur Adoula la responsabilité de l'assassinat de P. Lumumba, Moïse Tshombe obtint d'être reçu le 12 juin par M. Keita, président du Mali, un des porte-parole du progressisme africain. Ayant, de la sorte, réussi à se construire une position de médiateur possible dans la perspective d'une éventuelle réconciliation, le retour de M. Tshombe bénéficia du soutien de la Belgique. A cette époque, P.-H. Spaak croyait encore pouvoir récupérer l'aile jugée modérée du eN.L. (aile Gbenye) et l'intégrer au sein d'une large alliance des groupes modérés. Cette position transparaît dans une lettre adressée, le 12 juin, par le ministre belge des Affaires étrangères au Premier ministre congolais, e Adoula: « En effet, c'est une chose pour un gouvernement étranger de participer à la formation des forces de l'ordre d'un autre pays; c'est une autre chose de participer directement à des opérations ordonnées de répression. Dans ce dernier cas en effet, il ne s'agit plus d'une mission objective d'amélioration des forces
12. 10000, d'après le document O.N.V. 5/5784 du 29.6.64. 13. La province du Katanga avait été divisée en 3 nouvelles provinces.
15

d>ordre dont tout gouvernement a besoin> mais bien d>un soutien actif apporté à une politique et, dès lors, à un partage de responsabilités. (...) Je crois qu>il est de mauvaise politique de ne penser qu>à des mesures coercitives s>il est possible, sans compromettre l'essentiel, de trouver des solutions politiques négociées. (...) Il me paraît donc d>autant plus difficile, au moment où M. Tshombe, M. Soumialot et un certain nombre de représentants du C.N.L. à Brazzaville se déclarent prêts à discuter, d>associer plus directement la Belgique à des mesures uniquement répressives. Au contraire, tout ce qui pourrait aider à maintenir l'ordre serait facilité si l'on avait l'impression

qu>une réconciliation nationale s>opère» 14.
De son côté, M. Tshombe ne se lassait pas d'insister sur l'arbitrage qu>il pourrait assurer comme chef de gouvernement: «J e me suis réellement battu contre des agressions étrangères, tout comme les gens du C.N.L. D>autre part, je suis un ami de l>ordre, comme M. KasaVubu ». Et, continuant à forcer quelque peu la main à l'histoire: «A la première table ronde en 1960, j'avais déjà réussi à réconcilier tout le monde, à former un front commun sans lequel nous aurions été divisés devant la Belgique. Je suis convaincu d>y arriver encore. Il faut la participation des Gizenga, des Soumialot, des Gbenye, des Mulele, si on veut vraiment reconstruire le Congo» 15. Dans un article du quotidien Le Soir, des 28-29 juin 1964, C. -L. Binnemans exprime sans détours la principale raison du préjugé favorable dont un nouveau gouvernement congolais bénéficierait de la part de Bruxelles: «Impliqués dans les troubles actuels, certains leaders sont, estime-t-on, récupérables. Qu'ils participent à la réconciliation et qu>on leur fasse une place, et le C.N.L. accuserait le coup. Ce Conseil de Libération Nationale - qui n'est déjà pas représentatif de tout le peuple congolais - ne serait, alors, plus «national» du tout mais apparaîtrait comme imposé de
l'extérieur» 16.

Les responsables de la diplomatie belge eurent même à tenir un rôle d>intermédiaires dans le retour de Tshombe. Conscient du comportement désastreux de l'A.N.C., le
14. Cité in: Congo 1964, Bruxelles, C.R.I.S.P., p. 158. 15. Interview de M. Tshombe, Combat, Paris, 20-21 juin 1964. Cité dans Congo 64, op. cit., p. 163 16. Id., p. 167-168. 16

général Mobutu avait convaincu C. Adoula de rappeler M. Tshombe. Le Premier ministre Adoula avait ainsi obtenu de l'ambassade de Belgique à Léopoldville de se mettre en rapport avec le journaliste belge Pierre Davister, ami de longue date de Tshombe, afin de persuader celui-ci d'accepter un retour immédiat au Congo. La démarche réussit. Il n'est pas impossible que, dans le chef du général Mobutu, l'opération «retour aux affaires de M. Tshombe », ait été envisagée pour une raison autre que l'hypothétique réconciliation à laquelle tenaient les responsables de la diplomatie belge... L'échec de la réconciliation. - Il ne fallut pas longtemps pour que soit dissipé l'espoir de voir M. Tshombe obtenir des résultats dans le sens d'une réconciliation nationale. Aucun membre reconnu du C.N.L. ne figura dans son nouveau gouvernement dont les principales figures étaient des hommes honnis par les lumumbistes. L'insurrection, à l'est du pays, s'étendait avec une rapidité imprévue, ce qui diminuait les chances d'une issue négociée du conflit. Une solution rapide devait être trouvée au dilemme que l'aggravation de la situation militaire posait au gouvernement belge. C'est à ce moment qu'intervint le glissement vers l'élaboration d'une solution militaire. Habile tacticien, loin d'abandonner ouvertement la voie de la diplomatie de la conciliation, Spaak en intensifia même les signes les plus visibles. A l'appui de l'idée qu'il poursuivit une politique de réconciliation jusqu'au bout, Spaak a évoqué ses contacts

avec

le

président

de

la

« République

Populaire »,

Ch. Gbenye. Après un échange de lettres, au début du mois d'août, Spaak accepta de rencontrer Gbenye, le 23 août, à la demande de ce dernier 17.La rencontre est donc postérieure à

l'élaboration et au début de mise en œuvre du

« plan

Vandewalle ». Voici le résumé que Spaak nous donne de son exposé à Gbenye :
«I. Une solution militaire du conflit qui divise le Congo paraît impossible. II. Dans l'hypothèse où la guerre civile durerait ou dans celle où l'on verrait le Congo se diviser entre deux ou plusieurs
17. D'après la version de Spaak

-

la seule disponible.

17

autorités, il y a les plus grandes chances d'assister à une intervention étrangère sur une grande échelle. Ni le Congo, ni l'Afrique n'ont le moindre intérêt à voir se créer une nouvelle Corée ou un nouveau Vietnam. III. La solution militaire étant impossible ou dans tous les cas trop coûteuse, il faut chercher une autre solution. Il n'y en a qu'une: une solution politique basée sur une réconciliation aussi large que possible. IV. Une solution politique ne peut être trouvée que si les parties ne mettent pas à leur accord des préalables, mais si, au contraire, elles se mettent d'accord sur un programme positif d'action. V. (...) La légalité du gouvernement naîtra du fait qu'il existera et qu'il sera reconnu par l'étranger. L'objectif à atteindre est la formation d'un gouvernement d'union aussi large que possible. (...) VI. Il faudrait présenter cette formule comme une formule . . transitOIre.( ..) » 18 .

On pourrait s'étonner du postulat de l'impossibilité d'une solution militaire, alors que Spaak avait déjà chargé le colonel Vandewalle (V.D.W.) d'élaborer un plan de reconquête et que le gouvernement belge avait déjà marqué son accord. Spaak était-il sceptique sur les chances de réussite de ce plan? Il est tout de même difficile de croire que ce diplomate chevronné aurait accepté d'engager des dizaines d'officiers belges dans des tâches de commandement de la nouvelle et principale formation combattante de l'A.N.C. (la 5e Brigade mécanisée à mettre sur pied), aux côtés de mercenaires, si ce plan lui avait réellement paru douteux. Reste l'hypothèse de la tentative d'explorer toutes les solutions possibles d'une solution négociée, avant d'engager définitivement la Belgique sur le terrain des opérations militaires. Mais, dans ce cas, les chances d'amener Gbenye à la table des négociations n'eussent-elles pas été plus grandes si Spaak avait parlé le langage de la realpolitiek : faire comprendre que la Belgique et les Etats-Unis disposaient des moyens et de la volonté de briser les insurrections? En rejetant l'éventualité d'une solution militaire du conflit, Spaak ne trompait-il pas le dirigeant du C.N.L. sur les intentions... et les projets en cours? Ce qui représentait objectivement le contraire d'une pression en vue de la recherche d'une solution négociée.
18. P.-H. Spaak, op. at., p. 274-275.

18

Sans exclure entièrement l'hypothèse qu'à cette date, Spaak ait cru en la possibilité, même minime, d'arriver à une solution négociée, il est clair que le fait de rencontrer Gbenye, de rédiger un memorandum des conseils prodigués, allait servir au ministre belge des Affaires étrangères, lorsque viendrait le moment de justifier les décisions politiques et militaires devant l'opinion publique nationale et au sein des forums internationaux. En fin diplomate, Spaak ne sous-estimait pas l'intérêt des dossiers et des documents étayant l'image d'une politique de conciliation, au moment où la Belgique courait à nouveau le risque d'être désignée en tant que pays agresseur. La rencontre du 19 août, entre Spaak et les représentants diplomatiques africains accrédités en Belgique, semble participer de la même logique. Il paraissait opportun de réaffirmer les principes dont se réclamait la politique belge: reconnaissance du seul gouvernement légal, aide consentie à la demande de celui-ci et non-ingérence dans les affaires intérieures du Congo. Dans le cadre de l'aide, la Belgique avait mis à la disposition du Congo plus de 2 000 techniciens dans les domaines administratifs et de l'enseignement. Sur le plan militaire, l'aide conservait un caractère technique: l'unité de personnel des Forces aériennes mise à la disposition du gouvernement congolais ne pouvait en aucun cas participer à des missions de combat. Spaak évoqua l'urgence d'une action des pays africains par exemple, par une offre de bons offices ou de médiation de la part de l'O. V.A. - afin d'enclencher un processus de réconciliation. Le souci manifesté par la diplomatie belge à l'égard de l'O. V.A. trouvait son origine dans la crainte de voir le gouvernement Tshombe subir une forme d'ostracisme de la part de cette instance africaine. Dans semblable hypothèse, la tolérance, voire l'aide de certains pays limitrophes (Congo Brazzaville, Burundi, Ouganda) à l'égard du C.N.L. aurait été stimulée. Or la publicité entourant le recrutement de mercenaires (en majorité d'origine sud-africaine) par les autorités congolaises en augmentait déjà le risque. La 3e session extraordinaire des ministres de l'O. V.A. à Addis- Abeba (du 5 au 10 septembre 1964) réussit à formuler une résolution sur la situation au Congo et, surtout, à constituer une «commission ad hoc» de réconciliation. Cette commission, présidée par le président Kenyatta, ne 19

put établir fût-ce un début de dialogue entre le C.N.L. et le gouvernement congolais, chacune des parties refusant de considérer l'autre comme interlocuteur valable. Par une ironie de l'histoire (que l'on se rappelle le souhait formulé par Spaak devant les diplomates africains), les positions de cette commission causèrent de sérieux embarras diplomatiques à la Belgique et aux Etats-Unis. Annonçant l'envoi d'une sous-commission à Washington, le 22 septembre 1964, Kenyatta déclarait: «Nous cherchons à convaincre nos amis qu'il faut cesser tout envoi de matériel (...) au Congo (...). Sans le retrait de toute intervention étrangère, la commission ne pourra accomplir

sa mission»

19.

Le jour précédant l'intervention sur Stanley-

ville, Kenyatta demandait au gouvernement américain de faire pression sur Tshombe pour obtenir un cessez-le-feu et le renvoi des mercenaires. Le 26 novembre, soit deux jours après le parachutage sur Stanleyville, la Commission ad hoc,
convoquée par

J.

Kenyatta,

condamna

l'opération

aéropor-

tée. Au surplus, par son existence même, la commission fournissait un argument à ceux qui condamnaient l'opération belgo-américaine, comme une violation de la Charte des Nations Unies. L'article 52 de cette Charte encourageait la création d'organismes régionaux chargés de régler de manière pacifique les différends de caractère local. C'est ainsi que le Kenya, qu'on ne pouvait pourtant soupçonner d'antipathie à l'égard des U.S.A., déclarait au Conseil de Sécurité de l'O.N.U. : «Et pourtant, le 30 septembre, à Washington, les hauts fonctionnaires du State Department ont exprimé une compréhension pleine de sympathie pour la noble entreprise de la Commission au service de la paix et de l'unité de l'Afrique (...) et indiqué avec clarté qu'ils attachaient une grande importance au succès de la commission. Ce qui s'est passé par la suite n'a fait que prouver que les assurances du gouvernement des Etats-Unis ne valaient même pas le papier sur lequel elles étaient couchées (...). L'assurance donnée n'avait été qu'une ruse» 20.

19. Congo 1964, op. at., p. 481. 20. Id., p. 501. 20

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