Réflexions d'un gone qui a grandi

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Publié le : samedi 1 novembre 2003
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EAN13 : 9782296245143
Nombre de pages : 146
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Réflexions d'un gone qui a grandi

Alfred Charlin

Réflexions d'un gone qui a grandi

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9

(Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-1075-1

A Marylaine, Henri, Christian, mes enfants.

CHAPITRE l
La tâche avance, nous en sommes à mettre en route "l'Ouvrage" alors que les idées sont encore dans les nuages. De toute évidence il y a encore des "gestes" à faire avant de pouvoir aller plus avant, ne serait-ce que celui qui permettra la connexion d'Internet au serveur Netclic !J'ai une partie de la solution car j'ai pu obtenir de Paris un début d'aide sous la forme d'un numéro d'inscription. Demain lundi je vais tenter d'en savoir plus, ensuite vogue la galère vers les grands horizons d'Internet! Ce piétinement n'est pas sans signification c'est certain, mais je n'en vois pas le sens pour le moment. En tout cas c'est l'objet d'un bon exercice de frappe bien que j'en sois encore réduit à tirer un peu la langue pour assimiler les quelques gestes qui devraient m'aider à obtenir un travail assez convenable! J'espère que mon professeur sera compréhensif et que la note ne sera pas trop mauvaise. A demain ! Selon un ouvrage d'initiation il semblerait que l'accès à un serveur peut être semé d'embûches avant d'arriver au résultat cherché. Il y a vraiment de quoi être excité moi qui croyais que l'informatique simplifiait la vie. Encore une illusion perdue! Présentement ce qui m'intrigue et m'excite, réellement cette fois, est de voir En fait j'ai déjà la réponse: la page écrite est montée gentiment d'un cran lorsque je suis arrivé en bout de page Eh bien! Je reviens sur mon premier jugement et reconnais que l'informatique peut simplifier la vie pour peu que l'on trouve les mots qu'elle aime. C'est une grande coquette. Concernant Netclic je dois dire que j'ai tenté de nouveau d'avoir la Hotline à Paris à deux reprises sans

succès. Là, il y a un truc il n'y a pas de doute. Je vais donc
laisser Philippe reprendre les choses en mains, sa qualité d'informaticien devrait pouvoir ouvrir bien des portes! En attendant je vais reprendre la lecture d'Initiation à Internet, afm que la lumière soit! Ce mardi 2 novembre 99, je reprends ma page d'écriture maintenant qu'un semblant de lumière est apparu dans mon horizon avec la connexion sur Internet. En fait la piste vers le serveur précédent n'était pas bonne... nous avons été menés en bateau pour me le faire comprendre et fmalement j'ai admis d'avoir à chercher ailleurs, c'est fait! .. Je crois que j'ai fait quelques progrès dans la maîtrise de l'outil pour l'essentiel. Par contre, je prends conscience de plus en plus que je m'attaque à une tâche qui est ardue. Comment trouver les mots simples qui puissent aider à faire partager à autrui l'aspect d'une réalité qui remet en question toute la perception de notre monde et de la vie de chacun. . . en un mot un commencement de réponse à l'éternelle question "qui suis-je" et j'ajouterai "quel est le sens de ce que je vis et pourquoi ?" Cela peut paraître bien prétentieux et bien aventureux de tenter une réponse de la part de quelqu'un qui a eu, semble-t-il, une vie sans originalité bien que riche en activités de toutes sortes. Commençons simple. Né en 1922 cette ville où les insurrectionnel en souligner car je me qui osent agir contre par le commencement ce sera plus à Lyon je suis un authentique gone de canuts déclenchèrent un mouvement 1831. Ce que je ne peux manquer de suis toujours senti très proche de ceux l'injustice.

ouvrier

Le milieu familial était assez quelconque, milieu d'une grande pauvreté où le chef de famille avait 2

consommé une partie de la paie de la semaine au bistrot avant de rentrer au foyer. D'où le grand jeu de l'éthylique: scène de ménage, menace de "tout faire sauter", ce qui avait comme résultat de faire fuir la mère avec mes quatre jeunes frère et sœurs chez un voisin compatissant.. .en attendant que "ça passe". Et je restais là avec mes angoisses n'osant pas abandonner la lamentable épave. Il restera à la mère de demander éventuellement à la boulangère de lui faire crédit à l'approche de la fm de la semaine... J'avoue que j'avais bien des difficultés à survivre à cet état de fait. Mes nuits étaient hantées par un fantôme rouge penché sur ma couche, l'angoisse était bien présente. De plus des punaises nichaient dans les torsades métalliques du sommier de mon lit.. et ça pue quand on les écrase. Nous dormions tous dans la même pièce, un grand vase de nuit était là pour répondre à toute éventualité, le poste à galène du père est à sa portée sur sa table de nuit. L'hiver, bouillottes et briques de construction chauffées au préalable dans le four de la cuisinière apportaient quelque douceur dans notre univers. La bougie pour la chambre, la lampe à pétrole puis le "gaz d'éclairage" pour la cuisine-séjour eurent pour mission de nous apporter la lumière à la tombée de la nuit et de refluer la colonie de cafards sous les lames juxtaposées du parquet. L'été l'atmosphère était tout autre, la fenêtre ouverte nous permettait de jouir du sifflement des martinets aux ailes noires nichant sous la gouttière du toit, et le meuglement plaintif des vaches emprisonnées dans les wagons à bestiaux de la gare des Brotteaux avait quelque chose de lugubre. Au matin c'était le tintamarre dû au lavage des bidons à lait de l'entreprise de laiterie proche qui ponctuait les activités du quartier. Au rez-de-chaussée l'épicier faisait griller son café aux effluves embaumant tout le voisinage comme une invitation à consommer. L'inoubliable laitier équipé de son 3

gros bidon de lait et de ses mesures spécifiques grimpe chaque matin l'escalier de l'immeuble pour remettre à chaque intéressé sa portion de lait contre menue monnaie. Des clients absents ont laissé leur bidon devant leur porte avec l'argent correspondant, je suis encore bien petit à l'époque et partant à l'école je ne peux résister à la tentation de m'emparer de quelques pièces de monnaie pour aller les déposer sous le paillasson de la porte palière de mes parents. Il y eut comme un branle-bas dans le landerneau mais j'en fus quitte pour une leçon de morale. Je devais avoir quelques problèmes avec l'argent qui dispense de tellement de bonnes choses ou simplement du nécessaire. Ainsi le temps passe, à chaque jour suffit sa peine dit-on et je grandis avec ce sentiment d'être le seul à me comprendre. A qui faire partager mes interrogations, mon mal de vivre qui me renvoie chaque jour à faire des gestes dont je ne vois pas la fmalité autre que celle de satisfaire à un rituel bien fade. Les perspectives d'avenir dans le contexte où je suis plongé ne m'autorisent pas à compter sur des lendemains qui chantent. Que vais-je devenir? Question angoissante qui ne devrait pas être de mon âge et pourtant elle s'impose sournoisement comme pour bien situer ma différence. Qui suis-je donc à ne pas pouvoir être simplement satisfait des plaisirs puérils des autres jeunes? Aurais-je un jour une réponse? Ce vendredi 5/11 je ne résisterai pas à l'idée d'ouvrir une parenthèse. Feuilletant le magazine Time dans une édition spéciale j'y découvre les merveilles qui nous attendent pour le proch~m; siè~le : maîtrise de la plupart des maladies, extension dé':' lai; robotisation, sauvegarde de l'environnement, etc... .et} un mot reprise en mains des problèmes d'aujourd'hui! à!un degré plus fignolé, sur la base des connaissances acquises et admises, comme étant certaines. J'avoue ne pas trouver là la pilace"tie l'individu 4

bipède. Est-il condamné à être considéré pour toujours comme un bipède limité à être enfenné dans l'univers mental qu'il a réussi à conquérir dans un passé qui ne demande qu'à être dépassé. Je ne peux souscrire à cette idée, je ne peux admettre l'idée commune que nous sommes destinés à reproduire les gestes du passé qui ont été conquis par nos anciens. En quelque sorte nous serions obligatoirement limités et condamnés à une mort quasi certaine. Ca ne colle pas avec cette pulsion qui veut que malgré tout nous voulions survivre, et bien que nous ne saisissions pas le sens profond de nos actions de chaque jour si douloureuses soient-elles, nous nous accrochons à cette vie dans un aveuglement que nous ne souhaitons pas discuter. J'arrête ici ma parenthèse pour mettre en scène un nouvel épisode de mon enfance qui devait m'apporter une pierre de plus dans la découverte de l'adulte. Ce fut mon entrée à la "grande" école après un passage à la Maternelle dont je ne garderai pas un souvenir bien excitant. Avec quelque angoisse j'allais faire mes premiers pas chez les "grands" avec mon entrée au Cours préparatoire. De suite le "maître" énonça la règle à respecter pour une bonne assimilation du savoir dont il était dépositaire et chargé de nous en initier: pas de bavardages, on lève le doigt pour répondre à une question, on prend ses "précautions" avant d'entrer en classe, enfm rien que des évidences qui me laissaient rêveur, préoccupé que j'étais par la froideur du décor: l'estrade et son bureau qui devront marquer pour toujours la distance du maître à l'élève, ces bureaux d'écoliers aux panneaux inclinés avec rainures et trous sur la droite qui m'intriguaient particulièrement au point que je ne pus résister à la tentation d'y plonger un doigt. Ce fut ma première découverte, Eurêka! J'avais découvert ce liquide noir qu'on appelle "encre". Il devait bien y avoir là une relation directe avec ces blouses noires dont impérativement nous étions tous affublés. 5

Bientôt nous allions comprendre concrètement le sens du mot discipline. Notre maître avait une pratique évoluée dans la façon de sévir pour tout écart sérieux de la loi du lieu, particulièrement concernant les délits de bavardages intempestifs. Avec un art sans reproche, entre le pouce et l'index de sa main droite il vous saisissait la phalangette de l'auriculaire de votre main gauche pour y imprimer un pincement dont vous gardiez longtemps le souvenir. La main droite restait intacte pour la tenue sans problème du crayon d'ardoise. Une autre pratique pour notre éducateur consistait à saisir à la verticale une ardoise ~esquelles étaient toutes fabriquées d'un carton bien durci) et d'en asséner la tranche sur le crâne du contrevenant. C'était autrement convaincant que le "piquet" qui obligeait l'élève à maintenir son regard sur l'encoignure murale la plus proche du bureau du maître, les mains sur la tête. Cette première année d'initiation m'avait préparé à quelques autres années de scolarité dans le primaire où je trouverai quelques nourritures répondant à mon besoin de savoir malgré mon aversion pour l'histoire et la géographie. A la maison j'avais appris l'essentiel: il ya des choses "qui ne se disent pas" et d'autres "qui ne se font pas", c'était simple: il n'y avait qu'à.. .Par ailleurs, nous enfants, nous nous comprenions très bien: quand nous étions embarrassés par un mot absent de notre vocabulaire nous avions le choix entre "truc" et "machin". C'est dire s'il y avait abondance de ces termes dans nos conversations! Pour du vocabulaire, l'acquisition ne fit aucun doute et même bien au-delà de ce que les enseignants nous enseignaient et bientôt nous pûmes en apporter la preuve notamment au niveau du Cours supérieur, structure possible après le Certificat d'études avant la poursuite des études du second degré. En fm de scolarité on nous demanda de 6

remplir des imprimés qui devaient nous permettre d'accéder à la structure souhaitée, pour ma part l'E.N.P. "La Martinière" à Lyon. Quelques-uns furent superflus et devaient faire notre bonheur, nous les complétions par des mots assez suggestifs, entre autres: grosse bite, jute, giclée pour quelques destinataires imaginaires. Cela aurait pu en rester là, pas de quoi fouetter un chat (sans allusion I). Mais nous fûmes bientôt quelques-uns à être convoqués au bureau du Directeur pour demande d'explication. Justification impossible. C'était à la veille des vacances de Pâques, à titre de représailles on nous gratifia de quelques divisions à calculer avec preuves par 9, aux dividendes une douzaine de chiffres, aux diviseurs 8 ou 9. De quoi passer de sympathiques vacances à l'insu de l'attention des parents! Nous avions perdu une bataille mais pas la guerre! Bientôt noua allions contourner la difficulté d'avoir à résoudre un problème qui dépassait de loin nos possibilités. Durant toutes ces années scolaires nos maîtres avaient réussi à faire de chacun de nous un petit génie. Qu'ils en soient loués pensions-nous! Pour l'affaire qui nous divisait et pour laquelle il y avait une évidente injustice, la solution dépendait seulement de nous-mêmes. Aussi nous avions imaginé un stratagème qui devrait neutraliser l'ennemi et qui consistait à commencer à résoudre honnêtement le début des divisions pour un ou deux chiffres au quotient, ensuite bourrer de chiffres fantaisistes le reste de l'opération et fabriquer une preuve par neuf selon les règles arithmétiques apprises. Nous avions ainsi gagné quelque droit au repos après ce dur labeur! . .. Les vacances passées, nous eûmes quelque appréhension en rendant nos copies mais nous n'en entendîmes jamais plus parler. Je suppose que nos censeurs ne devaient pas être très fiers de leur sanction. Peut-être n'avez-vous pas très bien compris cette histoire de divisions, n'est pas un génie qui veut et tout le 7

monde ne peut avoir fréquenté le groupe scolaire Antoine Raymond. De plus l'usage moderne de la calculette nous prive de bien des exercices cérébraux. J'en étais là de mes réflexions lorsque m'est apparu que cette dernière étape m'avait fait faire un pas de plus dans la connaissance de l'adulte à moi l'enfant qui avait tout à apprendre. Du moins c'est ce que l'on m'avait toujours affirmé. Or combien de fois n'avais-je pas répondu à mon entourage soucieux de m'expliquer la moindre des choses: "je sais"... "Je sais"... Peut-être savais-je bien en effet mais n'avais pas les mots pour le dire. C'est bien plus tard que je réalisais que je pouvais comprendre bien au-delà des mots et des démonstrations théoriques. Il est coutume de penser que l'enfant a "tout" à apprendre et on s'est empressé de lui bâtir des écoles, lycées, universités où il est plus facile de le gaver de savoir, sans se soucier de la nourriture qui convient à ce "qu'il sait" déjà. Ce savoir doit le conduire à la meilleure adaptation possible au système de société figée dans laquelle nous sommes bloqués à l'aube du troisième millénaire. Je persiste à croire qu'il serait urgent de reconsidérer les valeurs qui ont force de loi mais qui restent des résurgences d'un passé bien révolu si noble soit-il. C'est un sentiment intense d'insatisfaction qui grandissait peu à peu en moi. Sentiment d'injustice et d'incompréhension d'adultes qui conduisent une barque où je ne trouve pas ma place. Sentiment d'autre part partagé par tous ceux qui sont nés du mauvais côté de la barrière. Personne pour entendre notre souffrance, sans doute nécessaire afm que d'autres puissent connaître le bonheur. ..? Ce n'est pas le "cathé" qui allait répondre à notre questionnement. Celui-ci avait lieu immédiatement après la matinée scolaire dans une salle attenante à l'église, à une heure où l'estomac crie famine. Que pouvait comprendre un estomac qui n'a pas d'oreilles! Même en voulant bien admettre que Jésus s'était sacrifié pour sauver le monde il 8

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