Regard d'un Juif marocain sur l'histoire contemporaine de son pays

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296310254
Nombre de pages : 176
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Regard d'un Juif marocain

@Editions L'Hannattan, 1995
ISBN: 2-7384-3727-3

JACQUES DAHAN

Regard d'un Juif marocain
sur l' histoire contemporaine de son pays
De l'avènement de Sa Majesté le Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef au dénouement du complot d'Oufkir (1927-1972)

Editions L'Harmattan 5 - 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Remerciements Je tiens à remercier vivement, pour leur précieuse collaboration à cette œuvre de mémoire: - Monsieur Maurice Grimaud, Attaché au Cabinet Diplomatique du général Noguès, Résident Général de France au Maroc de 1938 à 1942, Directeur de l'Information, à Rabat de 1951 à 1954, Préfet de Police à Paris de 1967 à 1971, Délégué Général du Médiateur de la République de 1986 à 1992 - Monsieur Edouard Secretan, Ancien Contrt5leur Civil au Maroc de 1941 à 1956, affecté à la Direction des Affaires Politiques à Rabat, où ilfut chargé des relations avec les communautés israélites et avec des personnalités musulmanes. fi fut l'ami vigilant et le compagnon de route idéal tout au long de " l'aventure marocaine ". Et au delà. Je tiens également à dire ma gratitude à: - Audrey et Serge Dahan, qui m'ont apporté leur concours efficace et dévoué pour corriger les documents relatifs au présent ouvrage, me permettant ainsi de donner forme et vie à ces souvenirs. Hommages et remerciements à: - Madame Rachel Mrejen-Cohen, gardienne vigilante et passionnée de la mémoire des valeurs et des nobles traditions des juifs du Maroc pour sa précieuse contribution à cet ouvrage. Pionnière de l'émancipation de la femme juive marocaine, elle fut entre 1950 et 1970 présidente de la Wizo à Meknès (organisation féminine internationale du mouvement sioniste); membre du bureau de l'Union des dames israélites à Meknès et du bureau de l'œuvre de l'Aide Scolaire à Casablanca. A Paris depuis 1980, elle participa activement en qualité de membre fondateur à la création de la "Maison du judaïsme marocain" (le centre Rambam) qu'elle a généreusement doté d'une belle bibliothèque. Leurs souhaits et encouragements conjugués, l'amitié dont ils m'honorent, l'espoir aussi de révéler quelques aspects inédits de cette période de l'histoire du Maroc, m'ont convaincu d'entreprendre la rédaction de ces "souvenirs marocains n.

"N'importe quel moment jadis vécu pourrait être retrouvé, bien plus, amené à sa signification véritable. Il n'est pas une sensation, si chétive qu'elle eût été, qui ne puisse revoir le jour et trouver dans le présent sa complétion, comme si l'intervalle des années n'était rien, égal simplement à une brève distraction de l'esprit... Et comme si, la réalité retrouvée dans la mémoire paraissait plus riche de sens, plus digne de foi que naguère..." Georges Poulet Etude sur le temps humain. Proust

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INTRODUCTION

Les souvenirs que j'évoque ici se situent sur trois plans différents. Le lecteur les discernera sans peine, à travers les entremêlements du récit. Le premier est celui de la politique générale du Maroc sous le protectorat français, à partir du 8 novembre 1942, date du débarquement des troupes américaines à Fédala. Cet événement abolit, de fait, les lois d'exception du gouvernement de Vichy, appliquées, à partir du 1er janvier 1941, à l'encontre de Juifs, marocains pourtant en droit, sujets de Sa Majesté Chérifienne: le sultan du Maroc. Les protagonistes de cette période furent: Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef, sultan du Maroc depuis 1927 et le général Noguès, résident général de France au Maroc nommé depuis 1936 par le gouvernement Léon Blum. Le troisième protagoniste, le mouvement nationaliste marocain, n'allait pas tarder à se faire conllêu"treet... reconnaître: le Il janvier 1944, par la publication de son manifeste, le parti de l'Istiqlal fit une entrée fracassante dans la vie publique, sous la houlette de ses deux principaux dirigeants: Si Allal El Fassi, chef charismatique et tribun redoutable et Si Ahmed Balafrej, membre honorable de la bourgeoisie de Fès, dont les convictions nationalistes étaient tempérées par un souci d'ordre, de réflexion, et de prudence. Il fut d'ailleurs le secrétaire général de l'Istiqlal. Le deuxième parti nationaliste, familièrement appelé par ses initiales, le P.D.!. (Parti démocratique de l'indépendance) se manifesta à son tour. Il était également présidé par un notable de Fès, Si Mohammed Bel Hassan El Ouazzani. Ses visées constitutionnelles et modernistes en firent plutôt un parti élitiste qui ne pouvait prétendre ni à l'audience, ni à la popularité de l'Istiqlal. Sous-jacente aux activités politiques et parallèlement à elles, se poursuivait l'évolution des communautés juives du Maroc 7

dont, pour des raisons de commodité, nous pouvons fixer le point de départ à la déclaration de la Deuxième Guerre mondiale (septembre 1939) et l'aboutissement, le 6 mars 1956, date de la reconnaissance officielle par la France de l'indépendance du Maroc. Dans l'intervalle, se situent la victoire des Alliés (mai 1945) et la naissance de l'Etat d'Israël (mai 1948). Soucieuse de réformer les institutions du judaïsme marocain dans un sens plus libéral et plus démocratique et de répondre aux aspirations de ses principaux mouvements de jeunesse, la Résidence générale procéda à la réorganisation des Comités de Communautés Israélites. Les dispositions du Dahir du 7 mai 1945 en furent la traduction. D'une part elles prévoyaient que les membres de ces Comités seraient désormais élus et non plus désignés par les autorités locales; d'autre part, elles jetèrent les bases de ce qUl allait devenir, deux ans plus tard, l'organisme représentatif central du judaïsme marocain: "Le Conseil des Communautés Israélites du Maroc" dont le siège était à Rabat, capitale du Royaume. Après un premier essai infructueux, il fut décidé, au Congrès de 1947, que cet organisme fédéral serait doté d'un secrétariat général, dont la direction allait m'échoir par le vote unanime de l'assemblée. J'ai assumé cette charge de mai 1947 jusqu'à la proclamation de l'indépendance du Maroc. De ce fait - et nous en arrivons au plan autobiographique, le troisième -, ma vie personnelle se confondit avec mes fonctions pendant toute cette phase de l'histoire du Maroc. Témoin, acteur et responsable, je ne pouvais qu'être totalement impliqué dans une mission aussi lourde que délicate. Un mois avant ma prise de fonction, le 10 avril 1947, le sulta.n Sidi Mohammed Ben Youssef prononça le "fameux discours de Tanger" en présence des représentants des puissances étrangères et des corps constitués, déclenchant ainsi la crise franco-marocaine qui allait générer un climat de tension pendant près de neuf ans, et entrer dans sa phase la plus aiguë à partir de 1960. L'ensemble du pays connut alors une longue période de troubles, d'agitation, d'assassinats politiques et d'actes de terrorisme. Période tourmentée et angoissante où la communauté juive marocaine, prise entre deux fidélités, fut constamment hantée par d'obsédants dilemmes. A quel choix pouvait-eHe se résoudre entre le pays des ancêtres, sagement gouverné depuis trois siècles par les souverains d'une dynastie bienveillante à l'égard de ses sujets juifs, et la France qui représentait pour elle 8

l'idéal de la modernité et qui, à travers son enseignement et sa culture, l'avait introduite dans la civilisation du siècle? La création de l'Etat d'Israël et la révélation de la Shoah vinrent opportunément l'aider à dépasser ce dilemme. Ces deux événements provoquèrent chez tous ceux de ma génération le désir irrépressible d'une liberté absolue et chez l'immense majorité des Juifs marocains "l'ardent désir" du départ vers Israël. Contrarié pendant la courte période du gouvernement Abdallah Ibrahim, cet "ardent désir" ne rencontra plus d'obstacles dès que, contraignant ce gouvernement à la démission et reprenant en mains la direction des affaires, Sidi Mohammed Ben Youssef nomma le prince héritier, Moulay Hassan, président du Conseil et ministre de la Défense nationale (Ie 27 mai 1960). Le capitaine Oufkir se vit confier la Direction de la sûreté nationale: choix significatif pour tous et, pour certains "dirigeants", un avertissement. Le droit à la libre circulation des personnes et des biens fut rétabli et l'émigration vers Israël, jusque là clandestine, allait peu de temps après le décès du roi Mohammed V (Février 1961), et l'accession au trône du prince héritier, être organisée et protégée, malgré le déchaînement, inoUÏ par sa violence, de la presse nationaliste. Ainsi prirent fin, non sans regret et pour certains sans déchirement, les "mille ans de vie juive au Maroc" selon l'expression du professeur Haïm Zafrani. A charge pour ceux qui ont choisi de rester - ou de retourner - dans cette terre bénie de ne pas cesser d'en porter témoignage.

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CHAPITRE
UN ENTRETIEN

I

PREMONITOIRE

L'entretien eut lieu vers la fin de l'année 1952. Au cours d'une réception à l'Alliance française à Rabat, je rencontrai monsieur Jean Célerier, professeur d'histoire et de géographie à l'Institut des hautes études marocaines. Je le connaissais de réputation et savais qu'il était très attaché au Maroc autant qu'il était convaincu de la haute mission de la France dans ce pays. Il avait publié un livre, Le Maroc, qui était une sorte d'état des lieux, dans les premières années du Protectorat; ouvrage de vulgarisation, il était relativement court; il dressait néanmoins avec une sobre précision un tableau complet du Maroc, dont il soulignait les principales caractéristiques. Deux phrases m'avaient particulièrement frappé à la lecture de l'avant-propos de son livre: "C'est le Maroc enfin qui dira si notre établissement est une intégration définitive de l'Afrique du Nord dans la cité française, ou un simple moment de notre expansion

coloniale... "
Et plus loin: "Notre plus grand désir est de communiquer aux lecteurs métropolitains la tendresse à la fois fervente et inquiète qui est celle des Français du Maroc pour leur terre d'adoption..." Si la première phrase posait clairement les deux termes de l'alternative et faisait dépendre des résultats de l'œuvre du Protectorat au Maroc la réussite ou l'échec de l'intégration des trois pays du Maghreb dans la cité française, la seconde ne pouvait que susciter l'étonnement: comment la "tendresse" de monsieur Célerier pouvait-eUe être "inquiète" en 1931, quand le Protectorat était plus assuré de lui-même que jamais? J'y pensais quand je me rendais chez lui à la suite du souhait qu'il avait exprimé de me rencontrer. Je me doutais 11

bien que l'essentiel de la conversation porterait sur l'évolution de la crise franco-marocaine, qui entrait alors dans sa phase aiguë. "La situation est sérieuse", me dit-il d'emblée, "et le nationalisme gagne du terrain. L'Istiqlal mène une bataille poIitico-religieuse et se réclame du monde arabo-islamique qui appuie ses revendications et lui apporte son soutien auprès des instances internatio nales. Je suis étonné que vous n'interveniez pas publiquement, que vous ne présentiez pas vos propres revendications et que vous ne fassiez pas valoir vos droits. - De quels droits s'agit-il? Pouvez-vous me les préciser? - De vos droits d'antériorité:. La présence des Juifs au Maroc est attestée, bien avant l'invasion arabe. - Cela, nous le savons, mais je ne vois pas quels droits particuliers notre antériorité pourrait nous valoir. - C'est à vous à les définir et à les présenter. - A l'aube des temps historiques, c'étaient les Berbères qui habitaient au Maroc; je ne leur vois pourtant aucun statut particulier. Si ce n'est l'exercice de leur droit coutumier à travers leur jema' a 1. Tout comme, pour notre part, toutes choses égales, nous avons nos tribunaux rabbiniques. Si entre eux et les Arabes des différences ethniques et linguistiques restent encore perceptibles, l'Islam auquel ils se sont massivement convertis a su les intégrer en adoptant certaines formes populaires de leurs croyances, comme le maraboutisme. II n'y a pas l'ombre d'une discrimination entre eux. Berbères et Arabes, sujets du sultan, sont traités sur un pied d'égalité parfaite. Bien plus, en s'urbanisant, les Berbères s'arabisent et considèrent comme une promotion leur intégration dans la société arabe. Leur participation à la cause nationaliste est une preuve de leur assimilation. Ce qui n'est pas notre cas. - Je le sais et c'est précisément ce qui me donne à penser que vous pouvez prétendre à un statut privilégié. - Nous pouvons, bien sûr, envisager plusieurs cas de figures, mais ils aboutissent tous au même résultat: faire de nous une minorité nationale. Cela n'est ni possible ni souhaitable, en dépit de toutes les garanties qui pourraient nous être proposées. Le président Cassin m'a alerté à plusieurs reprises sur les dangers qu'il y avait à accepter, et encore plus à réclamer un statut minoritaire. l'ajoute que c'est paradoxalement le traité du Protectorat de 1912 qui fait
I Assemblée de notables berbères. 12

obstacle à toute solution de cette nature. En impliquant implicitement le traité de Madrid de 1880, il a fait de nous ce que nous sommes: des sujets du sultan de nationalité marocaine, dont la capacité juridique, limitée par l'exercice du droit musulman, nous vaut une condition d'infériorité. - Qu'espérez-vous alors? L'évolution rapide du Maroc vers un régime démocratique réel. - Une monarchie constitutionnelle alors? - L'Istiqlal et le PDI ont évoqué cette possibilité, mais je ne m'arrête pas au concept. Ce qui nous intéresserait, ce serait dans des délais raisonnables l'adoption et l'exercice des libertés fondamentales qui nous rapprocheraient des démocraties occidentales. - Utopie tout cela! Je ne vois pas le Maroc prendre cette
directi on 1...

Les partis nationalistes vous promettent monts et merveilles, mais, tout comme moi, vous connaissez les pesanteurs du monde islamique. Une fois l'indépendance acquise, vous y retomberez mais ce sera alors sans la France. Que feriez-vous dans une telle situation? - Je suis naturellement conscient de ces pesanteurs mais je ne vois pas comment une importante communauté comme la nôtre, qui est appelée à se développer et qui aspire à la modernité, subira sans réagir. On peut prévoir que, dans un premier temps, sera tentée l'expérience d'une coexistence égalitaire. Mais si, par la suite, les garanties fondamentales évoquées ne nous sont plus assurées, il est probable que les regards se tourneront vers...ailleurs, là où les droits de l'homme sont reconnus... Dois-je préciser davantage? - Cela n'est pas nécessaire, mais je ne sais si la crise permanente du Proche-Orient vous laissera un long répit. En vérité, je ne vois pour votre communauté aucun avenir dans ce pays. La force des choses finira par lui imposer le départ..."

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CHAPITRE II
A LA RECHERCHE DES ORIGINES

A Rabat où je suis né, j'ai ouvert les yeux sur une société médiévale. Le caractère monolithique de l'Islam et celui, théocratique, de la monarchie marocaine, l'avaient moulée dans des structures immuables. La société musulmane qui se perpétuait sans se renouveler, comme celles des pays arabes riverains de la Méditerranée, vivait telle qu'en elle-même... le temps ne l'avait pas changée. La société juive, regroupée dans les villes et éparpillée dans les montagnes et les vallées de l'Atlas vivait

conformément à la Halakha 1, au rythme des shabatots 2 et des
célébrations religieuses. Les deux populations entraient en contact à travers leurs activités économiques; leurs relations pouvaient parfois se prolonger par des relations personnelles. Le statut de la communauté juive était implicitement celui de la Dhimma 3, visible et omniprésente sous son quadruple aspect d'habitat, de vêtement, des hiérarchies et des exclusions. Statut aggravé au Maroc par le fait que c'était le seul pays d'Islam où il n'y avait pas d'autre minorité que la juive. Le face-à-face fut cependant moins éprouvant que dans les pays chrétiens du Moyen Age où, comme on le sait, existait la même situation. Les rapports entre les deux populations étaient souvent neutres et paisibles, parfois même complices, mais marqués de temps à autre par des brusques et violents accès de fièvre qui dégénéraient en affrontements dont, vu le nombre, les Juifs étaient naturellement les victimes. Ce statut était tempéré par l'absence de toute contrainte ou
1 Voir lexique. 2 Voir lexique. 3 Voir lexique. 15

exclusion économique, et par les libertés religieuses et juridiques qui étaient reconnues aux Juifs en raison de leur appartenance aux "Gens du Livre"("Ahlou El Kitab"). Quant au plan culturel, nous avions affaire à deux sociétés closes, parfaitement étanches l'une à l'autre. Rares étaient les Juifs qui connaissaient la langue arabe classique et plus rares encore ceux qui la pratiquaient; quasi inexistants étaient ceux des Musulmans qui avaient des notions d'hébreu. C'est dire que, sur le plan culturel, les relations entre les deux communautés étaient inexistantes. La symbiose judéomusulmane de ce que l'on a appelé l'âge d'or espagnol (du IXème au XIIème siècle) faisait de temps à autre l'objet de pieuses évocations, sans plus. Chaque communauté juive pratiquait, dans le droit-fil de la tradition espagnole, le rituel religieux, le droit rabbinique et la prosodie des bakkachots 1; la société musulmane, dans les limites de sa bourgeoisie, avait gardé de son passé andalou tous les raffinements de l'art de vivre. La seule chose commune fut la musique andalouse, dont la nostalgie est restée vive chez les Juifs émigrés. Ces deux mondes écrasés, depuis des siècles par des pesanteurs de toutes sortes, furent brutalement réveillés de leur léthargie en 1912 par l'irruption du protectorat français. A partir de cette date, le clivage allait nettement s'établir entre les deux sociétés. Les Juifs, jusque-là confinés dans leur statut de Dhimmis, voyaient dans la présence de la France un espoir d'émancipation, tandis que les Musulmans la subissaient comme une occupation intolérable, un acte de force, perpétré par la France avec la complicité des puissances colonisatrices eL.chrétiennes. Ce clivage ne pouvait que s'accentuer pendant toute la durée du protectorat, pour ne prendre fin que par l'exode massif des Juifs marocains, pendant les deux décennies qui ont suivi la proclamation de l'indépendance du Maroc (1956-1976). Mon enfance se déroula au Mellah de Rabat qui rassemblait, à quelques familles près, toute la population juive de la ville. Le quartier était vivant et animé et j'étais sensible à la ferveur spirituelle de mes coreligionnaires et à l'étroite solidarité qui les liait les uns aux autres. Mais bien vite le climat du ghetto me devint pesant; à la suite d'une grave émeute qui s'y produisit en 1932, j'ai éprouvé une haine de l'enfermement qui allait me marquer pour le restant de ma vie.
1 Voir lexique. 16

Trois ruptures successives vinrent heureusement briser cet enfermement: la première fut celle de l'enseignement de l'école primaire, fondée par l'Alliance Israélite Universelle; à travers l'apprentissage de la langue, elle nous initiait à la civilisation française. La deuxième fut l'accès au lycée, et la troisième, l'inscription à la faculté des lettres de Bordeaux, le Maroc étant alors rattaché, pour l'enseignement supérieur, à l'académie de cette même ville. Le hasard faisant la vocation, selon l'expression de Pascal, je m'orientai, par une nécessité imprévue, vers la préparation d'une licence d'arabe sous la houlette d'un supérieur maronite, monseigneur Féghali, qui régnait souverainement à Bordeaux sur les études sémitiques. Cela me permettait, à l'occasion des examens de fin d'année, de retrouver d'anciens condisciples musulmans marocains. Je comptais parmi eux plusieurs amis qui m'avaient introduit dans leurs familles, dont j'ai pu admirer l'urbanité et le raffinement, et qui, sur la plan éducatif, entretenaient des relations exemplaires avec leurs enfants. C'est ainsi que mes études et mes fréquentations m'incitèrent à approfondir ma connaissance de l'Islam, de l'histoire du Maroc et, dans la suite logique, de celle des Juifs du Maroc. Quand j'appris que la présence juive au Maroc était antérieure à l'ère chrétienne et, a fortiori, à l'ère musulmane, je fus au comble de l'émerveillement et de l'enthousiasme et je me sentis affermi dans les valeurs de ma tradition. Ainsi, nous plongions nos racines dans le monde berbère depuis l'Antiquité. Comment ne pas être tenté de voir dans l'ancienneté de notre établissement sur la terre marocaine la noblesse de notre généalogie et la pérennité du message millénaire que nous portions? Mais alors, comment m'expliquer cette présence juive, hébraïque pour être plus précis, si loin de sa terre d'origine? On a de la peine à imaginer ce que fut la mobilité des populations de l'Antiquité. Il suffit de parcourir l'histoire de cette époque, pour savoir combien elle fut jalonnée de migrations dans toutes les directions du globe et comment, souvent, les périples s'achevaient bien loin de leurs points de départ. Le chameau, le mulet, l'âne et le cheval accompagnaient les longues marches des migrants tandis que des embarcations rudimentaires s'aventuraient dans les mers. Etions-nous donc les descendants de ces hommes de l'antique Judée, qui accompagnèrent leurs voisins et cousins phéniciens, ces précurseurs du commerce et du transport 17

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