Regards sur Cuba au XIXème siècle

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296316294
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REGARDS SUR CUBA " AU XIXe SIECLE
Témoignages européens

@ L'HARMATTAN, 1996 ISBN: 2-7384-4084-3

Michèle GUICHARNAUD- TOLLIS

REGARDS SUR CUBA ,

AU XIXe SIECLE Témoignages européens

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Collection Recherches et Documents -Amériques latines
dirigée par Joëlle Chas sin, Pierre Ragon et Denis Rolland

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INTRODUCTION

"On peut, certes, consacrer six mois de voyage, de privations et d'écœurante lassitude à la collecte (qui prendra quelques jours, parfois quelques heures) d'un mythe inédit, d'une règle del1lariage nouvelle, d'une liste complète de noms Claniques, mals cette scorie de la mémoire: "A 5 h 30 du matin, nous entrions en rade de Recife tandis que piaillaient les mouettes et qu'une flottille de marchands de fruits exotiques se pressaient le long de la coque", un si pauvre souvenir mérite-Hl que je lève la plume pour le fixer?" (CI. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris: Plon, «Terre humaine / Poche», p. 9) "L'île de Cuba, que Dieu a créée avec ses collines, ses vallées, ses fleurs, ses bois, ses chants d'oiseaux, ses fruits et ses cieux ensoleillés, sa verdure et son climat salubre, est véritablement le joyau de l'océan. Dieu l'a apparemment transformée en un véritable paradis terrestre que l'homme a corrompu pour en faire le plus sombre royaume de la chrétienté" (J. S. C. Abbott [1860], p. 52) 1

L'AMÉRIQUE

LATINE ET LES EUROPÉENS

De l'imaginaire à l'économique Soif d'évasion et d'exotisme, goût de l'aventure, curiosité intellectuelle, quête de soi à travers les autres, le voyage peut répondre à l'une, à l'autre ou à l'ensemble de ces motivations. Cependant, tous les récits étudiés présentent entre eux de grandes différences. Au reste, même de
1. La référence des œuvres citées est donnée sous une forme abrégée qui peut être complétée par la consultation de la bibliographie générale. Lorsqu'un auteur n'y a qu'une seule entrée, par principe cette référence n'est donnée que la première fois. Les citations originalement en anglais et en espagnol, telles qu'elles figurent dans le texte, ont été traduites par nos soins.

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nos jours, la profession d'ethnographe se situe bien à part du "métier" d'explorateur. C'est pourquoi, devant la diversité des voyages de toute sorte qui se sont succédé de par le monde, CI. Lévi-Strauss hésite à les confondre. Certes, il y a loin de la soif d'aventure à la curiosité scientifique, celle de l'ethnologue, notamment. Mais dans le cas de Cuba, qui avait déjà suscité l'émerveillement de Christophe Colomb en 1492, il n'est pas douteux que la beauté mythique de la réalité tropicale insulaire pouvait naturellement fasciner et attirer l'étranger en quête de Paradis terrestre. "C'est la terre la plus belle que jamais yeux humains aient contemplée", s'était exclamé le Découvreur devant l'édénique Perle des Ap:tilles. "Dieu en "a véritablement fait un paradis terrestre", s'écriera en 1860 le Nord-Américain J. S. C. Abbott, frappé par la salubrité de son climat et ses cieux ensoleillés, émerveillé par ses grèves, ses fleurs, ses fruits, sa végétation. Depuis la découverte, le rêve américain ne cessa donc de prendre corps dans l'imaginaire collectif du Vieux Continent, et cette fascination frappa en priorité les esprits les plus avides de merveilleux, d'évasion ou de dépaysement: les Européens du XIXe siècle 2. Avec son goût de l'exotisme, son intérêt pour les contrées lointaines et son souci de la quête de soi, l'époque romantique est avant tout le prolongement du Siècle des lumières et de l'ère des grands voyages scientifiques. Par leur immensité, les horizons lointains et les espaces américains fascinaient et allaient nourrir toute une littérature, celle d'un Chateaubriand par exemple. Mais, dès la fin du XVIIIe et surtout les débuts du XIXe siècle, le monde caraïbe est réellement de ceux qui semblent! avoir particulièrement attiré les voyageurs européens. L'île, monde clos et lointain, territoire mythique depuis l'Antiquité 3, suscitait les enthousiasmes et déclenchait de grands élans lyriques dans les imaginations pré-romantiques et romantiques.
2. Sur les voyages dans l'île de Cuba des siècles précédents, voir les orientations bibliographiques de J.-P. Duviols, Voyageurs français et L'Amérique espagnole vue et rêvée, p. 482-483. Pour les récits de voyage du XIXe siècle, voir C. M. Trelles y Govin, Bibliografia cubana del siglo XIX, D. B. Warden, Bibliotheca americana, et les bibliographies critiques spécialisées sur le sujet: L. Pérez de Acevedo, ainsi que de Cristobal de la Habana, l'ensemble des articles de Social (février, juin, juillet, août et novembre 1932). Pour la première moitié du XlXe siècle, voir la bibliographie générale de notre thèse Littérature et société à Cuba au X/Xe, et la thèse de H. Faivre d'Arcier, La Havane au temps des lumières. 3. Voir l'ouvrage collectif préparé sous la direction de François Moureau, L'île, territoire mythique, Paris: Aux Amateurs du Livre, 1989. 6

Toutefois, lorsque, en 1770, l'abbé G. T. Raynal vantait la prospérité, la fertilité de Cuba et, en dépit d'une gestion défectueuse 4, son immense potentiel sucrier, il est clair que ses considérations étaient déjà moins esthétiques que franchement politiques ou économiques. Plus tard, les troubles et la révolution de Saint-Domingue ont joué le rôle de catalyseur et ont éveillé l'intérêt des étrangers-colons pour cet espace caraïbe, dont l'originalité relative et la réalité coloniale attiraient 5 (culture des plantes tropicales, esclavage, institutions spécifiques, etc.). Au reste, c'est un engouement comparable qui conduisit aussi les voyageurs vers les Indes, à la conquête de l'Indoustan 6.

Un délaissement prolongé de la Perle des Antilles
Il semble cependant qu'on se soit moins déplacé vers Cuba que vers les îles voisines. Toute Perle des Antilles qu'elle soit, Cuba fut jusque dans les premières décennies du XIXe siècle la moins visitée, la moins explorée et la moins étudiée des îles de l'archipel; elle ne connaît pas alors le sort des Antilles françaises, qui furent l'objet d'une curiosité soutenue. Voici ce qu'en disait en 1839 le botaniste français Achille Richard, qui collabora à l'Histoire Physique, politique et naturelle de l'île de Cuba de R. de La Sagra : "L'île de Cuba, que sa position géographique, sa grandeur, la richesse de sa culture et l'étendue de son commerce, placent au premier rang parmi les grandes Antilles, n'a pas été étudiée d'une manière tant soit peu complète, sous le point de vue des productions naturelles qui la caractérisent. Ainsi, pour nous borner à la Botanique, la seule partie que nous soyons appelé à développer ici, nous pouvons dire que l'île de Cuba est peutêtre, de toutes les grandes Antilles, celle dont la végétation est
4.. Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les Deux Indes, Amsterdam: 1770, 6 vol., Genève: J. L. Pellet, 1780, 4 vol. 5. Voir le botaniste Nicolas Joseph Thiéry de Ménonville qui nous laisse ses impressions sur La Havane et sur le Mexique dans son Traité de la culture du nopal, et de l'éducation de la cochenille dans les colonies françaises de l'Amérique, Paris: Dekalain, 1787,2 vol.; voir aussi N. L. Bourgeois, L. E. Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le Vent, Paris: Quillau, Méquignon jeune, 1784-1790, 6 vol. et Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l'île de Saint-Domingue, Philadelphie: Impr. chez l'auteur, 1796, 2 vol. 6. Sur cette littérature orientaliste des voyages, voir Maurice Besson, Les Aventuriers français aux Indes (1775-1820), Paris: Payot, 1932, et Guy Deleury, Les Indes florissantes. Anthologie des voyageurs français (1750-1820), Paris: R. Laffont, 1991, 1l00p. 7

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la moins connue. La Jamaïque, Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe ont été explorées à plusieurs reprises par des naturalistes ou des voyageurs qui en ont rapporté en Europe les nombreuses productions végétales. Les ouvrages de Sloane, de P. Browne, de Swartz ont surtout fait connaître les plantes de la Jamaïque; celles des autre îles ont été décrites dans un grand nombre de monographies ou d'ouvrages généraux, publiés dans les diverses parties de l'Europe, comme ceux de Plumier ou de Jacquin. Cuba, au contraire, n'a été visitée que par un petit nombre de botanistes. Ainsi Jacquin y a fait un court séjour [...]. TIen est de même de MM. de Humboldt et Bonpland, qui n'ont fait que toucher à La Havane, dont ils ont exploré seulement les environs. La florale publiée par M. Kunth à la fin des Nova genera et species" [...] est encore l'ouvrage le plus complet que nous possédions sur la végétation de cette grande île. En fin, tout récemment, M. Pœppig, qui a exploré avec tant de succès plusieurs des contrées de la république du Chili, a rapporté de
Cuba un certain nombre d'espèces

[...]. Tels

sont les seuls ma-

tériaux qu'on possède jusqu'à présent sur la végétation de Cuba" (<<Avertissement», 1er avril 1839, Histoire physique, politique et naturelle de l'île de Cuba, Botanique - Plantes Vasculaires, p. 1-2) 7.

Certains voyageurs ne firent halte à la Havane ou à Santiago qu'au détour d'un périple plus long sur lequel les Antilles ne représentaient qu'un jalon. Mais d'autres résidèrent un certain temps sur l'île, quelques mois voire plusieurs années. Il s'ensuit logiquement une grande hétérogénéité des témoignages, dont l'extension et l'intérêt varient largement. En effet, tantôt ils se limitent à quelques notes brèves 8 et superficielles prises sur le vif, tantôt ils prennent l'ampleur d'un catalogue documentaire et la qualité d'un ouvrage de réflexion.

7. L'orthographe des citations en français a été modernisée chaque fois que cela était possible, c'est-à-dire en dehors des néologismes et des emprunts lexicaux plus ou moins adaptés, voire déformés - auxquels recourent parfois les auteurs.

8. Pour la première décennie du XIXe siècle, c'est le cas des naturalistes Charles César Robin (1807) et M.-B. Descourtilz (1809) évoqués par J.-P. Duviols, Voyageurs français, p. 166-167. 8

LES ÉCRITS ÉTUDIÉS

Leur double

approche

L'étude qui suit traite donc les récits des voyageurs qui se sont succédé à Cuba au XIXe siècle comme des fragments de la mémoire du passé, comme des images de la réalité insulaire, mais plus ou moins déformée par les préoccupations d'un homme, les préjugés d'un pays ou les modes et les mentalités d'une époque, bref: comme des documents dignes d'intérêt. En dépit de leur diversité ou de leur hétérogénéité, ces témoignages convergent souvent et viennent enrichir ou corriger notre connaissance de la réalité cubaine, quelle qu'elle soit. On nous y parle des paysages citadins et ruraux, des monuments, de la population, des mœurs, des croyances et des coutumes, des richesses et des productions. Mais on y traite aussi des conflits liés au statut colonial de l'île, et des tensions entraînées par la présence d'une population de couleur considérée à la fois dans ses aspects les plus extérieurs, et comme élément d'un édifice socio-économique qui en a provoqué la constitution et en assure le maintien. Cette étude des écrits étrangers, depuis les journaux rédigés sur place jusqu'aux relations plus ou moins officielles, en passant par les contributions ou essais scientifiques, proposera une vision externe de l'actualité cubaine des années 1800-1876, jusqu'à la nouvelle constitution espagnole et la fin des premiers remous révolutionnaires de l'île. Naturellement, ce regard sera plus volontiers global et synthétique que partiel et analytique, comme pourrait l'être un regard du dedans. La vision des étrangers, qui est vision du dehors, sera donc aussi vision des dehors. Par là, elle sera aussi, sinon fondamentalement différente, du moins complémentaire de la vision des Cubains 9. Car ces derniers nous offrent une image globalement interne de la vie insulaire, même si, parfois, elle demeure elle-même extérieure à certaines de ses composantes ou à certains de ses aspects. Enfin, indépendamment de sa valeur historique, cette vision européenne intéresse encore parce qu'elle est aussi vision de l'altérité 10. Parce qu'elle pose et se pose la question de l'Autre - en particulier, celle de l'homme de couleur fondamentalement différent du Blanc oc~ cidental -, elle montrera finalement comment sa découverte, qui passe
9. Sur cette approche interne, voir notre ouvrage antérieur L'émergence du Noir. 10. Pour des études sur l'image de l'Amérique dans l'iconographie et la littérature européenne, voir les travaux de M. Rojas-Mix.

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par une série de stéréotypes, peut également remettre en cause l'approche ou la conscience de sa propre identité. En contrepoint et à titre comparatif, elle sera souvent confrontée à celle de voyageurs nordaméricains de la même époque. Car, même s'ils viennent souvent conforter le point de vue de leurs homologues du Vieux Continent, ils ont abordé, observé et analysé la même réalité cubaine dans le cadre d'une problématique bien différente de la leur. Ne serait-ce qu'à ce titre, il n'est guère douteux qu'ils mériteraient une étude à part.

Des témoignages sur une période brûlante de l'histoire insulaire

La période choisie est une période particulièrement brûlante de l'his- I toire insulaire, et à plus d'un titre. D'abord, au début du XIXe siècle, l'île vit une situation tout à fait originale en Amérique hispanique. En effet, alors que le reste des autres territoires espagnols est animé et agité par de violentes convulsions, alors qu'on assiste à un effondrement progressif du système colonial métropolitain entre 1808 et 1824, elle reste à l'écart de ce vaste mouvement d'émancipation. Certes, comme ailleurs, l'esprit indépendantiste y provoqua des tentatives de soulèvement. Mais ils furent rapidement réprimés, et les Cubains les plus riches comprirent bien vite que mieux valait composer que rompre avec l'Espagne. Il s'ensuivit donc un I . maintien du statu quo qui contribua à isoler encore davantage l'île du reste des colonies. Ce statu quo fut largement favorisé, par ailleurs, par la politique internationale. En effet, représentés par J. Quincy Adams, les Etats-Unis nourrissaient l'ambition d'annexer Cuba, et s'y trouvaient encouragés à la fois par la doctrine de non intervention de Monroe (1823) et par l'échec des projets libérateurs de Bolfvar. En sorte que, alimentée par de fort courants annexionnistes et de puissants intérêts, aussi bien sur l'île qu'aux Etats-Unis, la menace de cette annexion a hanté l'histoire insulaire de tout le XIX e siècle. Il s'agit encore d'une période brûlante parce qu'elle est aussi celle où l'interdiction du trafic négrier et l'abolition de l'esclavage avaient, ailleurs, provoqué des tiraillements internationaux, et également celle où la seconde avait déjà été proclamée au Mexique (en 1829), dans les Antilles britanniques (en 1833) Il et dans les Antilles françaises (en 1848). A Cuba, qui sera aussi la dernière des colonies hispaniques à s'émanciper, c'est seulement plus tard, en 1886 que cette abolition sera établie.
Il. Voir notre ouvrage Ùl correspondance des agents britanniques.

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Par ce retard, l'île prolongeait, d'un certain point de vue, une situation et un système déjà dépassés ailleurs, y compris dans une partie du monde hispano-américain. Mais elle pouvait difficilement rester tout à fait étrangère aux idées qui, en d'autres lieux, avaient précipité cette abolition. On pouvait donc s'attendre à y voir, du moins parmi les gens réputés éclairés, s'amorcer ou s'amplifier des réflexions et des débats qui mettaient plus ou moins en question la nature, la légitimité, et, finalement, l'existence même du système esclavagiste. Du reste, la propagande abolitionniste britannique menée à Cuba par le consul I D. Turnbull concentra l'opinion des penseurs, des politiciens et des . hommes de lettres autour de la fameuse question noire. Des écrits divers et hétérogènes entre eux

Les écrits qui font l'objet de la présente étude émanent de tous ceux qui, de leur passage à Cuba, ont fait la matière d'une publication. Cependant, comme on le verra, nous les avons en quelque sorte subdivisés. D'un côté, il y a ceux que l'on peut considérer comme des relations de voyage, étrangères en principe à toute préoccupation d'objectivité; on peut même avoir affaire à des ouvrages de propagande écrits par des émissaires, des fonctionnaires ou, surtout en poste à La Havane, des plénipotentiaires britanniques qui, à côté d'une correspondance officielle adressée au Foreign Office 12,nous ont laissé leurs impressions ou des commentaires personnels. En second lieu, nous trouvons les contributions scientifiques, descriptives mais aussi parfois programmatiques, publiées dans des revues françaises telles que le Bulletin de la Société de géographie de Paris et la Revue des deux mondes, et issues de recherches précises, soucieuses de faire progresser la connaissance.

Pour l'essentiel, ces relations proviennent donc de Français ou de francophones, d'Anglais, de Hollandais, de Prussiens et d'Italiens venus à Cuba à titre officiel ou à titre privé. Les lettres de recommandation
. autorisées, et leur ouvraient l'accès à un certain nombre de documents
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dont ils étaient en général munis, au reste pratiquement nécessaires, leur permettaient d'entrer en contact avec des personnalités cubaines

officiels. Il de leurs avec une I partie de cesétait donc indispensable ceuxconfronter possibleécrits consulter, documents, du moins qu'il est de et d'essayer d'en repérer la trace plus ou moins fidèle. C'est la meilleure façon de mieux circonscrire leur apport personnel, et de mieux appré-

12. Voir Hansard's Parliamentary Papers, British and Foreign State Papers.

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cier l'originalité de leurs réactions, de leurs perceptions ou de leurs observations, voire de leurs réflexions critiques. A priori, cette démarche pourrait sembler ne pas concerner l'ensemble des articles ou ouvrages à vocation scientifique. Mais il faut savoir que, directement ou indirectement, ceux-ci laissent parfois filtrer des positions personnelles liées à de réelles préoccupations politiques, et percer aussi des intérêts assez éloignés de la seule science. Cette étude embrasse le XIXe siècle, jusqu'à l'aube des premiers mouvements d'indépendance de 1868-1878. Elle couvre donc la période qui, jusqu'aux premiers éclats de la guerre révolutionnaire, coÏncide avec le long cheminement vers l'indépendance. D'un côté, l'île connaît des avancées, des réticences et des reculs, des flambées insurrectionnelles et des actes de répression. D'un autre côté, elle subit la pression constante que maintient sur elle une métropole elle-même prisonnière du regard envieux des autres puissances étrangères - plus particulièrement les Etats-Unis - et partant, de la conjoncture internationale. C'est bien une époque de difficultés et de tâtonnements. Dans ces conditions, derrière l'image que ces étrangers lui renvoient de la réalité insulaire, il n'est pas douteux que le lecteur retrouvera ou entreverra les goûts, les préjugés et les préoccupations liés à leur propre personnalité, mais aussi à la culture de leur pays. Outre ce que ces "aventuriers" nous disent de cette réalité passionnante, mais ô combien différente, il y a donc encore à prendre en compte tout ce qu'ils taisent, rejettent ou excluent.

* *

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Nous tenons ici à remercier tous ceux, collègues ou proches, qui nous ont aidée de leurs conseils et de leurs suggestions, comme nous les remercions aussi de leur soutien ou de leur aIde. Enfin, notre gratitude va aux Editions L'Harmattan qui, en accueillant ce nouveau travail, ont bien voulu nous renouveler la confiance qu'elles nous ont antérieurement témoignée.

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Chapitre I
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LES VOYAGEURS EUROPEENS A CUBA AU XIXe SIECLE
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Du journal

personnel à la propagande politique

"Un voyageur qui raconte ce qu'il a vu, doit être comme un témoin qui parle devant un tribunal. Vouloir embellir la vérité, c'est presque un mensonge. Dans les mœurs d'un peuple, dans ses œuvres journalières, dans les faits de l'histoire, dans les actions même des plus grands hommes, il n'y a jamais ce beau Idéal sur lequel les Romanciers, les Poètes, les Orateurs modèlent leurs tableaux" (E.-M. Massé, «Avertissement au lecteur» f1825]) "Partout la philosophie rature" (Rivarol) mêlait ses fruits aux fleurs de la litté-

Partis de Marseille, de Nantes, de Bristol ou de Charleston, ils étaient commerçants, pasteurs, consuls, diplomates et plénipotenciaires, scientifiques ou simples aventuriers. Ds étaient français, britanniques, italiens, allemands ou espagnols péninsulaires 1.L'engouement romantique du XIXe siècle pour les contrées lointaines qui succéda à la curiosité scientifique du XVIIIe siècle, les poussait à se rendre aux Amériques ; c'est lui qui les orienta vers les Caraïbes, et plus spécialement vers la Perle des Antilles.
1. Outre trois Espagnols péninsulaires, deux Italiens et un Allemand, il s'agit de plus d'une trentaine de voyageurs français, anglais (quinze ou seize par nationalité). Les informations biographiques les concernant ont été reportées dans la bibliographie.

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C'est ainsi que naquit sur Cuba toute une littérature dite "de voyage". Au total, pour la période qui va de 1800 à la fin de la Guerre des Dix ans (1878-1880), les étrangers venus directement d'Europe ou d'abord passés par les Etats-Unis nous ont laissé une quarantaine de relations, qui ont la forme de lettres, de journaux, de mémoires ou d'essais. Nous l'avons déjà dit, il s'agit d'une époque particulièrement décisive pour l'histoire insulaire et internationale, puisque l'île était travaillée à la fois par la question de son statut colonial et par le problème de l'esclavage qui concernait en outre les possessions de certaines autres nations européennes comme la France, la Grande- Bretagne et la Hollande, mais aussi, outre-Atlantique, les Etats-Unis 2. L'intérêt de ces récits n'en est que plus grand.
DES VOYAGEURS À LA DÉCOUVERTE

D'abord

une quête d'exotisme

Lorsqu'ils nous ont laissé des lettres, des mémoires, des journaux ou des autobiographies, certains voyageurs se contentent de nous confier spontanément leurs impressions, leurs réactions personnelles, voire intimes, sans s'imposer un effort particulier d'objectivité. Ce faisant, ils nous livrent donc des témoignages directs de leur séjour plus ou moins prolongé dans la Perle des Antilles. Il va de soi que leur intérêt varie largement d'une personnalité à l'autre, et suivant la durée du séjour. De même, il arrive qu'ils soient dépourvus de qualités littéraires que leurs auteurs, d'ailleurs, n'ont parfois jamais revendiquées. Il n'en demeure pas moins qu'ils méritent

2. L'abolition de l'esclavage n'a pas eu lieu à la même époque dans tous les pays concernés. Voici quelques éléments de cette chronologie: - 1818: condamnation de principe de l'esclavage au Congrès d'Aix-la-Chapelle. - 1833: suppression théorique de l'esclavage par le Parlement anglais; - 1834-1838: application plus ou moins complète de cette décision dans les colonies anglaises; - 1848: suppression de l'esclavage dans les colonies françaises (lIe République) ; - 1861-1865: suppression de l'esclavage aux Etats-Unis lors de la Guerre de Sécession. - 1866: Suppression de l'esclavage à Cuba: la Junte d'Information qui fonctionna de 1865 à 1868, accepta l'abolition de l'esclavage, mais d'une manière progressive, et moyennant une indemnisation des propriétairèS. - 1869; lors de la Guerre de Dix Ans, la République en armes abolit l'esclavage sans délai et sans indemnisation. - 1862: suppression officielle de l'esclavage dans les Antilles hollandaises. 14

examen et méritent d'être tirés de l'oubli dans lequel on les a trop longtemps tenus, comme le souligne I.-P. Duviols 3. Nous avons déjà rappelé que, déjà attiré par le charme des contrées éloignées, ce début du XIXe siècle, marqué de romantisme, avait un goût immodéré pour l'exotisme. Déterminé par son temps, le voyageur est donc d'emblée moins préoccupé de faire un rapport fidèle et précis que d'épancher ses propres sentiments. Comme l'a dit R. Mathé, "il dédaigne l'exactitude qu'il sacrifie à l'effet" 4. Confronté à la réalité tropicale insulaire, il préfère ainsi faire part de son enchantement, de son ravissement, de son étonnement devant les menus détails de la vie quotidienne, de sa surprise devant les mœurs foncièrement différentes de ses habitants.

De l'exotisme à l'observation, puis à la réflexion
Cela est vrai, du moins pour la France, jusqu'en 1860. Car avec la seconde moitié du siècle, le déclin du romantisme, le développement des sciences exactes et le positivisme d'Auguste Comte, l'exotisme littéraire devient plus exigeant et un revirement s'amorce : "Certes à partir de 1860, la littérature exotique connaît des déviations: plusieurs écrivains vont à l'étranger pour vérifier l'exactitude d'un rêve, non pour cueillir des sensations fortes. Leur attitude est plus philosophique qu'artistique. TIscherchent moins à s'émouvoir qu'à comprendre, à expliquer" (R. Mathé, L'exotisme d'Homère à Le Clézio, p. 123). Devant cette réalité, on s'émeut donc encore, mais désormais on cherche aussi à l'appréhender et à la faire entendre. Les voyageurs de la deuxième partie du XIXe siècle, toujours en quête d'émotions fortes, continuent de vibrer de tout leur corps; mais, au détour de pages pleines de couleur et de charme, on découvre parfois des informations ou des réflexions générales, des méditations de tous ordres. Ainsi, comme renouant avec le mythe du Pays fortuné dans lequel les philosophes du XVIIIe siècle avaient littérairement imaginé des cités utopiques presque toujours situées dans des lieux exotiques, nos voyageurs-écrivains demeurent des peintres, mais deviennent désormais des penseurs. Il est vrai qu'à l'époque, comme d'ailleurs la Grande-Bretagne, la France cherchait à gagner de vastes domaines, des territoires entiers restant à conquérir, sur le plan politique comme sur le plan culturel. Il
3. Voyageurs français, p. 4-5. 4. L'exotisme d'Homère à Le Clézio, p 122. 15

est vrai aussi que, souvent en fonction officielle dans l'île, de nombreux voyageurs laissent inévitablement transparaître dans leurs écrits des traces de la mission dont ils étaient investis. La sensibilité de l'homme public s'y mêle donc fréquemment à la sensibilité romantique éprise de pittoresque, d'émotions raffinées et enrichissantes, au point qu'il est souvent malaisé de faire le départ entre ce qui est de l'écrivain romantique et de l'auteur critique ou engagé. Parfois même, on y épouse une cause franchement partisane et on s'y indigne, on censure, on plaide et on condamne sans sérénité; de l'exo-

tisme, il reste alors peu de chose. Il ne s'agit plus alors du simplejournal
rapidement écrit sur les lieux, mais de réflexions sur l'île débouchant sur des considérations plus abstraites, volontiers politiques ou philosophiques. Cela est particulièrement net dans le cas d'un grand nombre d'Anglo-Saxons qui, préoccupés par l'avenir de leur nation, jouent le jeu de l'impérialisme colonial ou de la concurrence internationale. On ne s'étonnera donc pas que la valeur littéraire de leur production soit quasiment nulle; au demeurant, comme nous venons de le préciser, ils ne la revendiquent presque jamais: "L'auteur de cet ouvrage ne revendique aucun mérite littéraire" (H. Tudor, Narrative of a tour, p. IX). Mais cela vaut parfois aussi pour les Européens eux-mêmes. Malgré tout, les observations personnelles saisies sur le vif confèrent à la chronique de voyage une certaine originalité. Car, au-delà du problème des sources utilisées et des objectifs poursuivis, celle-ci a toujours l'intérêt de l'expérience vécue, même gauchie par l'appartenance culturelle de son auteur. Par exemple, souligne D. Turnbull, un grand nombre d'événements négligés par la presse quotidienne n'auraient jamais été connus si quelques témoins oculaires n'avaient eu le souci de les consigner et de les transmettre en garantissant leur véracité 5. Bien évidemment, il s'agit souvent de faits trop isolés pour être généralisables; mais ils peuvent aider à la reconstitution des menus détails d'une époque. Le récit regroupe alors diverses informations recueillies auprès des grands savants de l'époque - A. de Humboldt, R. de La
5. Après qu'un esclave fut tué sous les coups de fouet d'un mayoral dans la plantation «La Olanda», D. Turnbull s'étonna de retrouver quelques mois plus tard le meurtrier investi de la plus grande autorité. C'est une bonne preuve du silence suspect d'une presse accoutumée, semblait-il, à étouffer promptement les affaires qui étaient jugées compromettantes: "Such events are not of course of daily occurrence ; but as they never by any chance find their way into the newspapers, they are scarcely spoken of beyond the immediate neighbourhood where they take place" (Travels in the West Cuba, p. 279). 16

Sagra et V. Vasquez Queipo - accompagnées des propres observations du voyageur: il devient alors un guide utile, susceptible d'aider et d'orienter tout homme désireux de visiter ou simplement de connaître l'île:
"Strictement limité à l'utile, sans rien négliger de ce qui pouvait peindre les mœurs du pays, qu'un séjour assez prolongé à Cuba nous a permis d'apprécier, notre attention s'est portée principalement vers les grands intérêts qui ont développé les richesses de l'île. [...] Ces documents, ajoutés à nos propres observations, nous font espérer [...] d'avoir groupé les éléments propres à former un guide que l'habitant, le négociant et le voyageur pourront, même plus tard, consulter avec fruit" (G. d'Respel d'Harponville, La Reine des Antilles, p. I-II). Les lettres de R. F. Jameson, "qui sont le résultat d'observations faites pendant une année de séjour à la Havane" 6, le récit de H. Tudor,

d'E.-M. Massé ou de J. E. Alexander, qui parcourut près de seize mille
miles à travers tout le continent dans le même laps de temps se veulent, se voudraient objectifs et tout à fait neutres: "Un voyageur qui raconte ce qu'il a vu, doit être comme un témoin qui parle devant un tribunal. Vouloir embellir la vérité, c'est presque un mensonge. Dans les mœurs d'un peuple, dans ses œuvres journalières, dans les faits de l'histoire, dans les actions même des plus grands hommes, il n'y a jamais ce beau idéal sur lequel les romanciers,les poètes,les orateurs modèlent leurs tableaux. Aucune influence de parti n'a dirigé ma plume. Quand on a un peu vu le monde, autre part que dans les salons, on se détache, pour l'ordinaire, des abstractions politiques, quelque couleur qui leur soit donnée; mais on se rallie plus fortement à ces principes d'humanité qui font regarder tous les peuples comme les membres d'une seule et même famille" (E.-M. Massé, L'île de Cuba et La Havane, «Avertissement au lecteur», p. 3) Î "Je ne devrais peut-être pas avouer que ces volumes ont été écrits, et près de seize milles traversés (suivant la devise de mon peuple "Per mare, Per terram"), dans le laps de douze mois" a. A. Alexander, Transatlantic sketches, p. XI). Ils n'ont donc pas la flamme romanesque et sentimentale qui anime, à peu près au même moment, les romans et les poèmes d'un Shelley, d'un Byron, d'un Chateaubriand, d'un Fromentin ou, un peu plus tard, d'un P. Loti. Désormais, la relation de voyage devient plus utile à consulter qu'agréable à lire. Elle peut également se montrer didactique: 6. B. Huber, Aperçu statistique, p. 12. 17

ainsi, si les activités consulaires et la charge de surintendant des esclaves affranchis à la Havane d'un R. R. Madden 7, si les enquêtes sur les méthodes de fabrication du sucre et sur la vie des esclaves des plantations d'un J. Glanville Taylor 8, leur imposaient une vision fatalement partiale de la réalité cubaine, il est indéniable qu'elles ont aussi donné à leurs écrits une valeur informative.
DES VOYAGEURS SCIENTIFIQUES

La curiosité scientifique de l'Europe s'était déjà tournée vers l'Amérique depuis la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, et la "nature exotique" était déjà devenue un objet d'étude. Il est clair toutefois que, jusqu'en 1830, de toutes les Antilles, l'île était sans doute celle dont on connaissait le moins de choses, la végétation notamment. Contrairement à la Jamaïque, à Saint-Domingue, à la Martinique et à la Guadeloupe, explorées depuis plus longtemps par les voyageurs, Cuba n'avait été visitée jusque-là que par un nombre très réduit de botanistes 9 : A. de Humboldt, A. Bonpland, C. S. Kunth, les frères Jacquin et E. Pœppig. Il est également clair que, pour la plupart, les Français et les Allemands chargés d'une mission scientifique dans l'île avaient pour premier objectif de trouver sur les lieux matière à élargir un certain secteur de la connaissance, comme la zoologie, la géologie, la botanique et la minéralogie. Pour eux, il s'agissait toujours de recueillir de nouvelles données qui seraient ultérieurement susceptibles de favoriser le développement de leur propre pays. Leur mission, nous y reviendrons, avait donc un indubitable contenu politique.

7. Sa visite de plantations de canne à sucre et de caféiers dans les régions de Güines, Bejucal, San Antonio de las Vegas et Bataban6 donne lieu à tout un chapitre intitulé "Condici6n de los esclavos en Cuba: ingenios azucareros visitados en 1837, 1838, 1839", qui constitue le témoignage le plus personnel et le plus vivant de son ouvrage. 8. "I [...] obtained a situation as overseer of a sugar estate [...] which was convenient as a place of residence: I had an opportunity of learning many things [...]. I may state as an instance, that from having paid of late, for a particular reason, a good deal of attention to the theory of sugarmaking [.. .], I should now be in a condition to work at a decided advantage over my neighbours" (J. Glanville Taylor, The United States and Cuba, p. 252-253). Il côtoya également les esclaves dans leurs occupations quotidiennes (op. cit., p. 216). 9. Voir notre article Ramon de La Sagra. 18

Approche et connaissance de l'île
Quelle qu'en ait été l'inspiration, ces rapports transmettaient aux membres d'une société à vocation scientifique une approche de la réalité cubaine du XIXe siècle. Or, la Société de géographie de Paris 10qui publia son Bulletin à partir de 1822, fut la première, sous l'égide d'A. de Humboldt, à fonctionner en tant qu'institution scientifique. C'est pourquoi les articles qui nous intéressent émanent de Français membres de cette Société ou d'autres sociétés savantes françaises ou étrangères Il. Parmi eux, certains résidèrent dans l'île où ils occupaient aussi des fonctions diplomatiques. Tel fut le cas de F. Lavallée, à qui nous devons une série de contributions très riches, qui assuma la mission de viceconsul de France à Trinidad, et d'E. David, consul de France à Santiago 12.Pour d'autres, Cuba ne constitua qu'une halte, qu'un jalon nécessaire sur un long périple. C'est le cas d'A. d'Orbigny qui entreprit un I important voyage en Amérique du Sud, de 1826 à 1833, de J. R. Poinsett qui visita l'île à son retour du Mexique et nous laissa des évaluations chiffrées de sa population, mais aussi de voyageurs scientifiques moins connus. Des cartographes et des géomètres de diverses nationalités ont ainsi accompli une œuvre colossale: ils ont levé des cartes et des plans, dessiné le contour et le tracé des côtes et des réseaux hydrographiques, rédigé des notices topographiques, météorologiques et atmosphériques et proposé des instructions nautiques de grande valeur 13. A titre d'exemple, nous citerons l'Instruction nautique sur les passages à l'île de Cuba et au Golfe du Mexique par le canal de la Providence et le grand banc du Bahamas (1825) de William Steetz, ancien officier de marine I américain, et le Routier des Antilles, des côtes de Terre Ferme et du Golfe du Mexique rédigé à la Direction des travaux hydrographiques
I

10. Née dans les années 1820, la Société de géographie de Paris fut à l'origine une société savante et une institution scientifique qui servit de modèle à la plupart de celles qui furent fondées par la suite. L'influence d'A. de Humboldt y fut prépondérante, et on sait notamment qu'il intervint directement dans sa création. Son Bulletin (BSGP), était divisé en trois sections: la section I s'intitulait «Mémoires, extraits, analyses et rapports», la II «Actes de la Société», la III «Documents, communications, nouvelles géographiques, etc.». De 1892 à 1899, les comptes rendus parurent indépendamment sous le titre Comptes rendus des séances de la Société de géographie. En 1900, les deux publications fusionnèrent pour former La Géographie. Voir l'ouvrage de D. Lejeune et de R. Girardet, L'idée coloniale en France, Paris: La . Table Ronde, 1972. 11. Ce fut le cas de B. Huber, d'A. Barbié du Bocage, de S. Berthelot, de C. Moreau. Parmi eux, certains furent également membres de la Société des savants. 12. Voir GF, 1835-1837. 13. Voir notre contribution dans N. Simon & M. Guicharnaud-Tollis. 19

de Madrid, traduit de l'espagnol par C. H. Chaucheprat, enseigne de vaisseau, et publié par le Ministère de la Marine. Du côté espagnol, le grand savant galicien R. de La Sagra, qui fut Directeur du Jardin botanique de La Havane de 1827 à 1835, a laissé un énorme travail scientifique qui, dépassant largement le cadre de la seule botanique, englobe toutes les sciences de la nature, et propose même des études démographiques et statistiques de l'île 14.Il eut de nombreux collaborateurs, pour la plupart français, qui tantôt firent leurs recherches sur place, près de lui, tantôt travaillèrent à partir des échantillons qu'il leur transmettait depuis la colonie. Le Britannique W. S. Macleay, éminent zoologiste, fut un de ceux qui, à la faveur de sa mission de juge-arbitre au sein de la Commission mixte de La Havane, profita aussi de ses voyages et de ses explorations pour élargir sa connaissance des insectes et de toutes sortes de richesses naturelles de l'île. De même, le naturaliste français A. Morelet qui, "entraîné par l'amour des sciences naturelles et par un sentiment d'émulation nationale", partit à Cuba en solitaire un jour de l'année 1846, en ramena des collections précieuses qu'il offrit ensuite au Museum de Paris.

Du scientifique au politique
Bien évidemment, cette exploration diversifiée faisait considérablement progresser le savoir. Comme il est dit dans un rapport que S. Berthelot présenta devant la Société de géographie de Paris en 1841 :
"[...] une foule de voyageurs dévoués vont chercher, au milieu des périls des explorations lointaines, la solution des problèmes qui restent à résoudre. Les uns s'avancent dans l'intérieur des terres pour visiter des régions inconnues, les autres préfèrent à la gloire des découvertes la précision des premières données. Ainsi, à mesure que la science étend ses conquêtes, le monde se déroule à nos yeux, l'esprit d'investigation pénètre dans tous les détails, l'exactitude mathématique vient remplacer les à-peu-près de l'estime, les premiers tracés se rectifient, les doutes disparaissent, et chaque jour, des documents nouveaux et mieux élaborés ajoutent de meilleures pages à notre atlas. Mais la science n'est pas toute entière sur les cartes: les faits géographiques trouvent ailleurs des applications, et les enseignements qu'on en tire intéressent l'histoire, la politique, le commerce et les arts. Ces faits, étudiés sous tous les rapports,
14. Voir notre article Ramon de lA Sagra.

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exposés dans un but d'utilité générale, forment les annales de la science" (BSGP, XVI, 2e série, p. 351).

Les considérations géographiques au sens large que l'on rencontre dans cette littérature ne se veulent donc pas seulement et exclusivement descriptives. F. Lavallée, S. Berthelot, B. Huber, A. Barbié du Bocage, affichent bien dans leurs écrits tout un programme scientifique. Mais il s'intègre dans le cadre d'une mission politique, celle que s'étaient fixée la France, et, comme elle, un certain nombre d'autres puissances européennes. Cette mission ne saurait donc être comprise sans aborder le rôle que la France a prétendu jouer au XIXe siècle sur l'échiquier européen et mondial, et l'idée qu'un certain nombre d'Européens éclairés ont pu se faire de leur pays et de leur continent, à cette époque de formation des nations.

agricole" - pour reprendre l'idée de S. Berthelot et celle du savant R. de La Sagra -, ils ont une confiance illimitée dans le futur, ils veulent voir toutes les virtualités cubaines exploitées. En dépit des craintes suscitées par la politique abolitionniste britannique et par l'éventualité d'une rébellion de la population de couleur, ils affichent, nous le verrons (ci-dessous dans le chapitre IX), un réformisme tranquille. "révolution

Sur ce point, les travaux des historiens 15nous ont enseigné précisément que, au début du siècle, il n'y a guère eu de nationalisme sans un "européanisme" concomitant, car, "de l'idée de la "mission" d'un peuple à l'idée de l'union des peuples européens, il n'y a qu'un pas" 16. Selon J.-B. Duroselle, le mouvement des nationalités est né $OllSle signe de la contradiction, et a oscillé du nationalisme le plus étriqué à l'idée mythique d'une Europe-Nations. Il n'en reste pas moins que, avant 1848, ce qui a prévalu en France c'est l'idée que chaque peuple, rassemblé en nation, doit accomplir sa "mission" spécifique. Chez certains de ces savants, ce grand projet romantique n'excluait ni des ambitions proprement nationales, ni la foi en un idéal national, comme on pourra le voir plus tard sous Napoléon III. Ils nous offrent des réflexions scientifiques sur la situation de l'île, démographiques, statistiques, économiques, etc., ils font des efforts en faveur d'une

15. Voir les travaux de I.-B. Duroselle. 16. L'idée d'Europe dans l'histoire, p. 216. Pour J.-B. Duroselle, l'idée de l'Europe se serait forgée dans les premières décennies du XIXe, grâce à l'acharnement de millions d'hommes à détruire l'Europe des souverains. Il en veut pour preuve en France les flambées révolutionnaires de 1820-1821, 1830-1831 et de 1848. C'est alors que serait né "un mouvement où la valeur suprême est la nation, avec l'idée que les peuples d'Europe doivent vivre dans la paix et l'amitié" (op. cir., p. 211-212). 21

Mais tout cela repose avant tout sur une conception historiciste de la géographie, une géographie qu'ils s'efforcent d'asseoir sur différentes sciences, et plus encore sur l'idéologie de l'époque, qui faisait facilement. cohabiter cette idée de la "mission civilisatrice" avec des visées colonialistes ou impérialistes. Il n'est donc pas étonnant que, parfois, le discours cesse d'être authentiquement scientifique pour devenir volontiers politique et passionné. Il n'empêche que, en plusieurs occasions, leur idéologie vient parfaitement coïncider avec celle des Cubains les plus "réformistes". Car, nous le verrons aussi, ces derniers, qui souhaitaient vraiment le développement de l'île, le faisaient eux-mêmes dépendre d'une économie rurale construite sur des bases scientifiques, ouverte aux connaissances étrangères - françaises essentiellement - et servie par l'introduction des sciences appliquées 17. A la limite, avec toutes les informations qu'elle apporte, cette littérature de voyage devient une arme. C'est en tout cas ce qui s'observe avec les défenseurs d'une cause individuelle ou officielle, notamment celle des abolitionnistes britanniques ou des antiesclavagistes français.
CONSULS ET COMMISSAIRES

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Depuis le Traité de Vienne, et surtout depuis que, en 1817, la Grande-Bretagne avait obtenu le droit de visite, le trafic négrier, qui demandait une surveillance permanente, imposait à La Havane la présence de fonctionnaires britanniques. Un courrier para-officiel important

On doit à ces derniers tout un ensemble d'écrits qui furent publiés parallèlement aux documents officiels 18.En fonction dans la capitale cubaine à partir de 1819, ces agents ont entretenu avec le Ministère des Affaires étrangères de Londres 19une correspondance suivie, régulière et nourrie, riche d'informations.
17. A. Bachiller y Morales a démontré le rôle influent joué précisément par les Sociétés royales économiques dans le développement des sciences appliquées venues de l'étranger (Apuntes para la historia de las letras, J, p. 61). 18. Sur la correspondance officielle, voir notre ouvrage La correspondance des agents britanniques. 19. Ces documents, qui figurent dans les HPP, ont été exploités pour l'étude des Antilles britanniques par William Law Mathieson dans ses ouvrages British slavery

22

Elle comprend évidemment les dépêches que le gouvernement britannique a envoyées aux différentes puissances étrangères qui avaient conclu avec lui le traité d'abolition du trafic négrier: l'Espagne, mais aussi le Portugal, les Pays-Bas, le Brésil, le Danemark, les Etats-Unis, la Suède et la France. Mais il faut signaler surtout les intéressantes missives que les membres britanniques des quatre Commissions mixtes instaurées dans la colonie de Sierra Leone, au Surinam, à Rio de Janeiro et à La Havane ont adressées au ministère des Affaires étrangères de Londres. Dans l'île, à partir du 12 novembre 181920, deux de ces fonctionnaires siégèrent donc, successivement, aux côtés de deux commissaires espagnols et d'un secrétaire, pour former la Cour de la Commission, véritable tribunal chargé de repérer les activités négrières clandestines, mais aussi d'arrêter les bâtiments suspects, d'instruire leur procès et d'appliquer les sanctions. Cependant, c'est parfois le consul lui-même qui assurait l'intérim, ou qui effectivement les remplaçait. Aussi, surtout à partir de 1836, les informations communiquées par ces commissaires sontelles complétées par des rapports consulaires fort circonstanciés et, partant, dignes d'intérêt. Ainsi donc, à côté de cette correspondance officielle, ces diplomates et plénipotentiaires britanniques nous ont laissé une prose plus naturelle, au style plus délié que les rapports parlementaires, dans laquelle affleurent des préoccupations abolitionnistes. Nous mentionnerons tout particulièrement les lettres de R. F. Jameson qui, en 1820, occupait à la Havane les fonctions de premier juge de la Commission mixte; mais aussi les écrits de R. R. Madden qui, de 1836 à 1839, occupa celles de consul, de juge arbitre de la commission mixte de La Havane et de surintendant des esclaves affranchis par ladite commission; et enfin ceux de D. Turnbull, qui, bien que consul de 1837 à 1839, se fit surtout connaître à Cuba pour sa propagande abolitionniste. Parce qu'ils étaient les trois viscéralement attachés à cette cause, toutes leurs préoccupations, toutes leurs activités insulaires, leurs rencontres, leurs fréquentations, leurs déplacements sur les plantations, leurs visites de sucreries, n'avaient d'autre objectif que d'observer le travail des esclaves ruraux, et de comparer la situation cubaine à celle des îles britanniques.

and its abolition (1823-1838), Londres: Longmans & Co, 1926, x-318 p., et Great Britain and the slave trade(1839-1865), Londres: Longmans & Co, 1929, xi-203 p. 20. La première correspondance remonte en effet à cette date (HPP, VIII (18201821), p. 195). H. Kilbee assumait alors les fonctions de juge, et R. F. Jameson celles d'arbitre. 23

D'évidentes arrière-pensées tif, c'est' qu'ils pensaient que, entraînant à plus ou moins longue
échéance celle de l'esclavage, elle affaiblirait rapidement la force humaine de travail, et, par voie de conséquence, la production sucrière cubaine. Bien évidemment, ce calcul intéressé n'était pas sans rapport avec la conjoncture économique des îles britanniques au même moment. A quelque 140 km au sud de Cuba, la Jamaïque anglaise, en d'autres temps reine du sucre, subissait encore le contrecoup de l'épuisement de ses terres les plus fertiles; de leur côté, la Barbade et Antigua étaient frappées de plein fouet par la concurrence du sucre martiniquais, dominicain et guadéloupéen. Mais c'est surtout la politique coloniale de Londres qui rompit l'équilibre interne de l'archipel anglais. S'ils faisaient de la suppression du trafic négrier leur premier objec-

I

En effet, en 1830, les libéraux triomphent et les whigs reviennent au
pouvoir. Il s'ensuit une activité réformatrice débordante, à commencer. par l'Emancipation Act de 1833, qui voulait saper l'institution de l'esclavage. On sait que, dans ces colonies, elle eut des conséquences désastreuses : les plantations furent abandonnées, et l'on en revint à une simple agriculture de subsistance, surtout à la Jamaïque et dans les îles les plus grandes; bref, en 1838, maintenir l'apprentissage des esclaves s'avéra impossible. Par le fait, des abolitionnistes, on le voit, pouvaient effectivement devenir antiesclavagistes, et inversement: de leur côté, certains antiesclavagistes français et britanniques luttèrent vigoureusement pour l'abolition. Tocqueville, de Broglie et Lamartine, qui pourtant composaient avec l'esclavage et proposaient des solutions mitigées avaient déjà ouvert la voie politique. Mais V. Schœlcher a bien été celui qui s'y engouffra, lui en qui A. Césaire voit "un de ces grands honnêtes hommes, qui ne pardonnera jamais à l'esclavage de s'être jeté au travers de sa route, quelque part du côté de la Nouvelle-Orléans ou de La Havane" 21.Car c'était là la question essentielle, celle qui alimentait les débats et les polémiques, celle qui animait et divisait les grands esprits du siècle, comme le montre cette déclaration de G. Lafond de Lurçy en 1842 :
"Dans l'espoir d'apporter quelque lumière sur cette intéressante question, je viens, Messieurs les Pairs, vous soumettre les 21. A. Césaire, Esclavage et colonisation, introd., p. 2. Pour V. Schœlcher, voir L'esclavage aux Etats- Unis et Des coloniesfrançaises. ainsi que ses conférences sur Toussaint Louverture, sur l'esclavage au Sénégal, aux Etats-Unis et dans les Antilles françaises. 24

observations que m'a suggérées une expérience acquise pendant quinze ans de voyage autour du monde, et par conséquent dans tous les pays où l'esclavage a existé et existe encore. [...] Je m'estimerai heureux si je peux aussi, moi, simple voyageur, contribuer au progrès de cette grande mesure par mes modestes travaux" (Un mot sur l'émancipation, «Dédicace à Messieurs les Pairs», p. 26) 22.

Néanmoins, dans le fracas du XIXe siècle, l'esclavagisme demeurait plus vivace que jamais. Ainsi, face à V. Schœlcher, A. Granier de Cassagnac 23,cherchant et trouvant dans les textes sacrés des justifications à l'injustifiable, assimilait la traite à une croisade, et voyait dans l'esclavage une entreprise de christianisation. Comme l'antiesc1avagisme, l'esclavagisme avait donc aussi ses champions. CONCLUSIONS
"L'abbé Raynal a dit, à une époque où l'agriculture et l'industrie étaient dans l'enfance et versaient à peine dans le commerce, en sucre et en tabac, pour la valeur de deux millions de piastres, que "l'île de Cuba seule pouvait valoir un royaume à , l'Espagne". Ces paroles mémorables ont eu quelque chose de prophétique: depuis que la métropole a perdu le Mexique, le Pérou et tant d'autre états, déclarés indépendants, elles devraient être sérieusement méditées par les hommes d'état qui sont appelés à discuter les intérêts politiques de la péninsule" (Essai politique, l, p. 261).

C'est ainsi qu'en 1826 A. de Humboldt appelait ses contemporains à méditer sur le sort politique d'une île dont les liens de dépendance avec la métropole devenaient de plus en plus problématiques.

Visées politiques et réformisme libéral La Revue des Deux Mondes offre deux sortes de contributions sur Cuba: soit le récit de voyage (à proprement parler) de ceux qui y ont effectivement résidé, comme E. Ney, J.-J. Ampère et E. Duvergier de
22. Il proposera en particulier deux dispositions: l'une, inspirée des colonies espagnoles, donne à un esclave le droit de se faire racheter par une tierce personne; l'autre réduirait à deux ans l'apprentissage de l'esclave à la liberté. 23. Voir Voyages aux Antilles, mais aussi Colonies françaises, Paris: Fournier, 1836 et De l'émancipation des esclaves, Paris: Delloye, 1840.

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Hauranne ; soit l'article de fond, œnvre de savants 00 d'érudits qui réfléchissent sur la situation politique de l'île à un moment donné de son

histoire, et sur le rôle possible que pourrait y jouer la France. On a donc là deux regards, mais deux regards qui se complètent. Il n'est pas douteux que dans leurs articles, G. d'Alaux, F. Clavé, Ch. I de Mazade, ou même, plus tard, A. Cochin et A. Cochut, répercutent le I
point de vue du réformisme libéral, celui d'hommes marqués par la politique coloniale française, surtout après les événements de 1848. Il est clair encore que l'action menée par V. Schœlcher pour l'abolition de l'esclavage à partir de 1840 a fortement influencé ces esprits. Pour un auteur aussi hostile que lui à cette institution 24,il est certain que la situation cubaine évoquée en avril 1841 dans Colonies étrangères et
Haïti,. résultats de l'émancipation anglaise facilitait la comparaison
avec

I

l

la situation des autres colonies étrangères voisines, qui avaient déjà commencé à émanciper 25leurs esclaves ou étaient sur le point de le faire. Plus généralement encore, lorsqu'il s'est posé, le problème de l'apprentissage des anciens esclaves, ou celui du possible rachat de leur liberté, a mis en cause l'équilibre entre les nations européennes. Car, selon les réponses qui lui ont été données, la question de l'affranchissement a été de celles qui ont conditionné l'évolution des différents pays du Vieux Continent, tous dépendants des choix de la Grande-Bretagne. Celle-ci souhaitait ardemment la ruine du trafic négrier et tentait de l'accélérer; mais dans le même temps, elle veillait aussi à ses propres in-

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I

I

térêts commerciaux et s'assurait la suprématie sur les autres pays.
Au reste, c'est là une analyse que n'ont pas manqué de faire un certain nombre de témoins: "Le peuple anglais a, du reste, parfaitement compris l'intérêt commercial de la question de l'émancipation. Il sait que l'appel des esclaves à la liberté anéantissant le travail dans nos colonies, et surtout au Brésil, ainsi que dans l'île de Cuba, forcerait l'Europe à aller chercher ses denrées tropicales dans l'Inde. [...] Dans un temps plus ou moins éloigné, les bras venant à y manquer, toute la culture coloniale se trouvera naturellement portée dans l'Inde, et l'Angleterre seule restera chargée des approvisionnements de l'Europe entière" (G. Lafond de Lurçy, Un mot sur l'émancipation de l'esclavage,p. 31). Mais outre-Atlantique, le regard nord-américain pesait lourd lui aussi. En effet, au moment où, en 1850, le courant annexionniste
24. Voir ses ouvrages De l'esclavage des noirs, Abolition de l'esclavage et Des colonies françaises. 25. Voir aussi Coup d'œil et Deux dernières années.

26

s'amorçait dans l'île, les Etats-Unis n'entrevoyaient

pour elle qu'une

seule solution: la voir tomber entre leurs propres mains ou entre celles de la Grande-Bretagne: "En ce qui concerne l'île de Cuba, il n'y a qu'une chose à dire. Avec ou sans les Etats-Unis, elle sera bientôt délivrée de la do-

mination espagnole; et ce qui est encore pire pour ce pays
~

- si

elle se libère sans notre aide ou notre influence, elle tombera entre les mains de l'Angleterre. Comment les Etats-Unis accepteront-ils la possession par cette nation d'un lieu qui contrôle le golfe du Mexique et l'embouchure du Mississippi?" (R. Kimball, Cuba and the Cubans, «Préface», p. iii-iv).

Cuba, des images à l'analyse
La présentation des textes étrangers, et surtout l'étude de leurs sources, mettent en évidence les risques et les difficultés d'une approche unilatérale de leurs écrits. Comme nous l'avons dit, un énorme fossé sépare le voyageur indépendant en quête d'exotisme, du savant ou du chargé de mission. Et le simple journal écrit à chaud sur place, surtout descriptif, familier, voire intimiste, ne peut être mis sur le même plan que le traité à vocation scientifique ou que l'ouvrage de propagande, abolitionniste par exemple, écrit à distance, quelques années plus tard. L'un propose des images pittoresques prises sur le vif, des impressions accumulées parfois sans ordre, au gré des déplacements ou des visites, alors que l'autre offre un récit ordonné, agencé, de faits vécus, mais décantés et passés ,

au crible.de la réflexion.

Chaque fois, l'image qui est donnée de la colonie et la présentation des problèmes insulaires varient en fonction de l'origine des informations plus ou moins officielles qui ont été glanées sur place. Elles varient aussi selon la mission dont ces étrangers peuvent se trouver investis, et, dans ce dernier cas, selon leur liberté, leur marge de manœuvre, et leurs options personnelles. Mais, presque partout, le "ravissement" est relayé par une analyse qui, quelle qu'elle soit, en vient souvent à remettre en cause le système colonial, la politique métropolitaine et, au-delà, l'assujettissement de la population de couleur. A la limite, ce sont l'abolition de l'esclavage et l'émancipation de la colonie qui sont évoquées, et, en contrepoint, le rôle qu'ont tenu ou que pourraient tenir dans ce nouveau contexte les différentes puissances del'un et de l'autre continent. 27

Chapitre II IMPRESSIONS HAVANAISES ET PROVINCIALES

Un exotisme de l'éspace entre mythe et réalité

"Heureux ceux qui séjournent ici avec une traite qui leur permet de se laisser aller à toutes les séductions du luxe et de la mode. Plus heureux encore, cependant, ceux qui n'y apportant qu'une humble fortune mettent leur joie dans la contemplation d'une belle nature, qui leur donne gratuitement l'éclat de ses rayons célestes et les caresses de ses brises embaumées" (X. Marmier [1851], II, p. 12) "La Havane est un des sites les plus délicieux que j'aie jamais vus. La luminosité du ciel, le spectacle grandiose de la mer, la richesse de la végétation aux alentours, son port spacieux avec sa forêt de mâts témoignant de l'intensité du trafic, et une sorte de prospérité se manifestant à chaque pas, rendent cette ville très agréable et très intéressante" (c. Barinetti [1841], p. 120) "La Havane [...] est, après Madrid et Barcelone, la ville la plus peuplée des domaines de la Couronne d'Espagne, et la première par ses richesses et l'étendue de son commerce. Elle tient aussi le premier rang comme place forte. Quatre forts, une citadelle, quatre batteries, outre ses murailles, la défendent" (G. d'Hespel d'Harponville [1850], p. 90)

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IMPRESSIONS

DE LA HA VANE

C'est d'abord sur la ville de La Havane où ils débarquaient que les Européens à destination de la Perle des Antilles portaient leurs regards 1. Car ils furent rares à ne pas avoir de contact avec la capitale 2, et à ne pas céder au charme légendaire d'une ville des Tropiques dont les voyageurs vantaient les "merveilles de fécondité, de richesses et d'élégance" 3. D'ailleurs, c'était souvent un périple à travers l'archipel antillais qui les menait à Cuba, considérée comme la reine des îles, sans rivale depuis la ruine de Saint-Domingue, et à sa capitale, elle-même reine des villes. Pour autant, les réactions des voyageurs ne furent pas unanimes. Dans la plupart des cas, le spectacle du port et la découverte de la cité soulèvent d'emblée enthousiasme et admiration. Mais il leur arrive aussi de montrer plus de tiédeur 4, voire même de faire des réserves. Ce double réflexe s'explique partiellement par ce qui avait pu les pousser vers Cuba, parfois un certain romantisme en quête de dépaysement. En effet, la mythologie dont était auréolée la Perle des Antilles, faite de rêves et de craintes, pouvait déjà orienter leurs premières impressions, et les rendre sensibles à son charme tropical, ou au contraire inquiets de savoir qu'elle était également connue pour être un repaire de pirates et l'un des hauts lieux de l'esclavage sur le Nouveau continent 5. Sa beauté tropicale

Une baie magnifique et un port animé Pour les Européens, La Havane c'est avant tout la ville des Tropiques. La découvrir, découvrir avec elle les délices des Antilles, c'est
1. L. Pérez de Acevedo, La Bahana en el siglo XIX, 1919, p. 220-244 et p. 348368 ; voir aussi dans la série «Recuerdos de antano» de la revue Social, les articles critiques publiés successivement par C. de la Habana sur R. F. Jameson, 1. Howison, A. Abbott, R. H. Dana et sur la Comtesse de Merlin. 2. Pourtant ce fut le cas de 1. Glanville Taylor et d'A. Abbott, qui évita délibérément La Havane, tenue pour une ville de débauche. 3. A. Granier de Cassagnac, Voyage aux Antilles, II, p. 293. 4. "There is nothing sublime or transcendent, but enough to justify the assertion that "one is sure to like Havannah" " (A. C. N. Gallenga, The Pearl of Antilles, p. 32). 5. "I was about to view a city, on account of its noble harbour and favourable site for commerce, has accumulated great wealth, and is peopled by a strange mixture of inhabitants: I was about to visit the head-quarters and grand rendezvous of pirates and slavery" (1. E. Alexander, Transatlantic sketches, p. 318).

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comme découvrir la Capoue du Nouveau monde, le ciel et le soleil d'été de Naples ou de Sicile 6, Et en effet, sa baie plonge dans un tel ravissement que sa beauté n'a rien à envier ni à celle de Naples ni à la rade de Gênes 7, Outre qu'elle offre un spectacle grandiose, l'approche de La Havane donne également à certains voyageurs un avant-goût de la prospérité de l'île: "On a ainsi, du premier regard, devant soi, l'expression la plus élevée et la plus éclatante de la force et de la richesse d'une nation" 8, Mais à d'autres, cette grande beauté fortement suggestive rappelle un peu l'Orient:
"En entrant dans le port, le spectacle est d'une beauté pittoresque qui suggère plus particulièrement l'orient" (Incidents of travel, p. 62) ; "Je croyais me retrouver dans l'Orient, au Caire, dans ces rues étroites et sablonneuses, mais où l'on est à l'abri du soleil ; dans ces places ornées de palmiers toujours verts, où l'on voit l'ouvrier travailler dans sa boutique ouverte, et cette foule de nègres en guenilles, mais si gais et si hardis" 9. Ce sont ensuite le site et plus spécialement les fortifications de la ville, que protègent les deux forts du Morro et de la Punta, la sensation de prospérité, l'intense activité portuaire qui attirent et retiennent l'attention, et entretiennent l'émerveillement: "L'agglomération de La Havane s'étend près de l'extrémité occidentale de Cuba; son beau port, son trafic intense, sa prodigieuse prospérité et son importante population, en font non seulement la ville la plus importante et la plus intéressante des Antilles, mais encore la clé de la riche et noble île sur laquelle elle est située" U.Howison, Foreign scenes, p. 105). "Le spectacle de la campagne, de la ville, et des fortifications qui couronnent les hauteurs, est très beau, et l'arrivée et l'entrée dans le port offrent la vue la plus charmante qui puisse être imaginée" U. R. Poinsett, Notes on Mexico, p. 279-280). 6. E. Duvergier de Hauranne, Cuba et les Antilles, p. 140-141. 7. "Not more strange, not more rich, not more beautiful is the bay of Naples or the roadstead of Genoa!" (W. H. Hurlbu(r)t, Gan-Eden, p. Il). "Arriver en Angleterre par la Tamise, à l'île de Cuba par le port de La Havane, aux Etats-Unis par la rade de New York, c'est comme si l'on pouvait arriver en France par l'avenue de Neuilly et l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile" (A. Granier de Cassagnac, op. cit., II, p. 296). 8. A. Granier de Cassagnac, op. cit., , II, p. 297. 9. 1.Lôwenstern, Les Etats-Unis et La Havane, p. 331-332. Sur l'entrée dans le port et sur les fortifications, voir aussi D. Turnbull, Travels in the West Cuba, p. 198-204. 31

Dans le port, le trafic est si intense et l'activité si concentrée qu'il n'est guère comparable qu'à celui de New York 10.De même, la beauté et la noblesse de son ensemble architectural suggèrent d'autres comparaisons:
"C'est une place-forte, et son port est un des plus sûrs de toute l'Amérique; son entrée est étroite et entourée des forts et châteaux Morro, Cabanas, Principe et Punta. La beauté de ce port est assez connue: ces forts et ces édifices élevés sur les rochers ont un certain air mauresque qui me plaisait, surtout à moi, tout fraîchement sorti de la simple et mesquine architecture des Etats-Unis" (E. Ney, L'île de Cubtt, p. 434); "Tous les voyageurs qui viennent tour-à-tour chanter l'hymne de gloire à la reine des villes créoles, lui disent: que si elle n'a pas pour couronne la sauvage majesté des côtes rocheuses de Rio Janeiro, ni pour couche le luxe de végétation qui orne les bords de la rivière de Guayaquil, aucune, du moins, surtout depuis que la pauvre Pointe-à-Pitre n'existe plus, aucune ne se mire plus gracieusement dans une eau plus belle; aucune ne s'étend sous un ciel plus amoureux, entre sa forêt de mâts de navires et ses bois de palmiers et d'orangers; aucune ne s'endort plus en sûreté derrière les formidables masses de ses fortifications" a.-B. Rosemond de Beauvallon, L'île de Cuba, p. 19-20).

Le port, contemplé de différents endroits, devient alors, comme pour Baudelaire, ce "séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie" 11,ce refuge rassurant, ce havre de paix et de sérénité que les êtres tourmentés aiment à retrouver, surtout sous les Tropiques.

Une ville peuplée et vivante Ce qui a frappé ensuite les esprits, c'est la présence d'une importante population, grouillante et bigarrée. Adossée au port, en effet, La Havane étonne par son extension, par l'étendue de ses faubourgs, qui, en 1840, sont déjà plus grands que la ville elle-même 12.
10. "I have never seen so much shipping, and such an appearance of business, in any port in the United States, except New York, and there it is not, as here, concentrated in one spot" (J. R. Poinsett, Notes on Mexico, p. 281). 11. Voir encore: "Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratiquepour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir" (<<LePort», Petits poèmes en prose, XLI). 12. A. Granier de Cassagnac, op. cit., p. 298.

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Elle étonne aussi par sa prospérité, qui reflète celle de toute l'île, et qui, depuis la ruine de Saint-Domingue, n'a plus d'équivalent dans l'archipel antillais. Son développement prodigieux depuis la chute de sa voisine et rivale "lui a rendu l'enceinte murée trop étroite; aussi ses maisons ont-elles sauté par-dessus les murs et les fossés, courant s'aligner en rues infinies du côté de l'ouest, sous forme de chalets, de palais, de villas magnifiques" (A. Granier de Cassagnac, Voyage aux Antilles, II, p. 300) 13.. Déjà, A. de Humboldt signalait que, de 1791 à 1810, la population havanaise était passée de 44 337 à 96 296 habitants, et avait ainsi augmenté de 117% en 19 ans, comme le fait remarquer Ch. Minguet. En 1840, sans les faubourgs,. la population de la vieille cité est de 12000014. Avec ses 130000 habitants en 1846, G. d'Hespel d'Harponville, dont les évaluations se situent pourtant bien au-dessous des recensements officiels, la disait la plus peuplée des domaines de la Couronne d'Espagne après Madrid et Barcelone, et la première par ses richesses et son commerce. En 1860, où elle compte alors 200 000 âmes, E. Bean Underhill affinne qu'elle est alors la ville la plus active et la plus prospère de toutes les Antilles, et qu'elle possède l'un . des plus beaux ports du monde 15. La première impression d'ensemble que nos voyageurs retirent de La Havane est donc souvent favorable. J.-J. Ampère 16est frappé par sa gaieté. Pour lui, l'exotisme vient des maisons, blanches ou colorées, de la foule bruyante et colorée, où dominent les hommes de couleur d'une beauté sculpturale 17,de l'élégance des voitures (volantes) qui défilent avant le coucher du soleil sur la promenade située aux portes de la ville; il est aussi dans les yeux des belles Havanaises.
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Beato, J. de la Pezuela, Diccionario, E. Roig de Leuchsenring, 1. M. de la Torre, La que fuimos. 14. "Before us, lay the wide spreading old city, said to contain one hundred and Itwenty thousand inhabitants" (J. J. Gurney, A Winter in the West Indies, p. 202). Pour 1841, voir aussi les évaluations d'A. d'Orbigny: "112000 habitants pour La Havane dont 23 000 esclaves, et 1 045 000 habitants pour toute l'île" (Voyage pittoresque, p. 10-11). Voir enfin E. Ney, L'Ile de Cuba, p. 459 et R. de La Sagra, Historia fisica, I, p. 72. 15. The West Indies, p. 464. 16. La Havane, p. 306-307. 17. "Ces hommes à demi-nus font voir des épaules, des bras et des poitrines qui sont souvent d'une grande beauté de forme; on dirait des statues vivantes d'ébène ou de bronze" (1.-J. Ampère, La Havane, p. 306).

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E. Sullivan ramène à quatre traits l'originalité de La Havane: ses quais dont celui de San Francisco réputé pour son animation, son théâtre Tacon, la splendeur de ses femmes et la petite taille des riches créoles qui fument le cigare 18. "Les maisons, les véhicules, la végétation, les animaux sont pittoresques" (Rambles and scrambles,p. 11), dit encore R. H. Dana. Pour A. Granier de Cassagnac, rêver de La Havane, c'est rêver à
"ses belles femmes suspendues à ses balcons à jour, à ses voitures aux ferrements d'argent, à ses théâtres et ses promenades" (II, chap. X, p. 295).

Pour d'autres, cependant, ce mélange de bruits, de cris, d'odeurs, cette foule bruyante et agitée, cette atmosphère lourde et pesante, ces visages inaccoutumés (espagnols, mais plus fréquemment africains) dont l'Européen est soudainement assailli, se révèlent au contraire fort déplaisants, et engendrent le vertige et un profond malaise: "TIme fallut passer artistement, si je puis dire, à travers tous ces nègres portefaix, qui font rouler en tous sens des caisses, des tonneaux, des ballots en el muelle de la aduana, au milieu de tous ces carretones et carretillas à une seule mule, sur lesquels on jette les marchandises passées à la douane, ou qui apportent au bord de l'eau, avec une profusion intarissable, les sacs de café, les caisses de sucre, les boucauts de mélasse qu'on doit embarquer. [...] Tout cela fit sur moi une première impression très déplaisante [...]" (E.-M. Massé, L'île de Cuba et La Havane, p. 68-69)" 19. Les hommes de couleur présentent des visages si typés, si franchement "étranges" et "bizarres" même, que, devant tant de nouveauté, le visiteur blanc, sous le choc, ne parvient pas toujours à dissimuler son ébahissement:
"Quant aux habitants, je ne sais comment les décrire. Ce sont certainement les spécimens les plus originaux, les plus singu-

18. "The Havana is unequalled in the world in four respects; -her quays and sheds, the beauty and lightness and coolness of her Opera-house, the Teatro de Tacon, the size and splendour of her ladies eyes, and the diminutive size of their cigarsmoking lords" (E. R. Sullivan, Rambles and scrambles, p. 237). 19. Cette première impression de mouvement et d'agitation se trouvait parfois renforcée par le calme et la monotonie antérieurement rencontrés aux Etats-Unis (I. Lowenstern, Les Etats-Unis et La Havane, p. 332). 34

Hers et, à bien des égards, les plus extravagants de l'espèce vivante que j'aie jamais vus" (Incidents of travel, p. 59). De fait, de jour cornroe de nuit, l'insolite est partout: "Aucune ville que je connaisse, ni Paris, ni Londres, ni NewYork, ne donneraient une idée de la Havane: elle a un aspect, une couleur, un bruit qui lui sont propres; vue de jour, elle est d'une étrangeté grandiose; vue de nuit, elle est d'une étrangeté mystérieuse et poétique" (A. Granier de Cassagnac, II, p. 300).

Son insalubrité Mais, même positives, ces premières impressions, essentiellement visuelles, sont très vite altérées par les effets négatifs d'une puanteur que certains témoins disent répandue et généralisée dans toute la ville. Dans les effluves pestilentiels qui stagnaient, retenus dans des ruelles étroites, sales et mal aérées, les uns reconnaissent l'odeur fétide de la viande et du poisson séchés 20,conjuguée à celle que le préjugé racial attribuait aux esclaves. Pour d'autres, il s'agissait d'une odeur particulière et plus subtile, un mélange d'huile, d'ail et de tabac 21,mais partout présente, .cornroe du reste dans la plupart des villes européennes.
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A cela il convient d'ajouter l'absence d'égout, la chaleur et la présence de déchets malodorants dont étaient emplies les ornières des 22, qui contribuaient encore à une mauvaise hygiène générale 23, \ruelles 20. Il s'agissait de la viande et du poisson séchés importés pour nourrir les esIclaves: "J'étais encore affecté, tout en me rendant à l'hôtel, par l'odeur nauséabonde du tasajo exhalée des boutiques catalanes [...J" (J.-B. Rosemond de Beauvallon, L'île de Cuba, p. 97). S'il a été émerveillé, lui aussi, par l'intensité du commerce portuaire, par le luxe, la richesse et l'opulence d'une partie de la population, R. F. Jameson n'en a pas moins été sensible à certains désagréments de la ville. L'odeur du même tasajo, mais encore les émanations entraînées par l'absence d'égoût, les immondices de toute espèce, les rues non pavées, la boue des ornières, ne laissent finalement au voyageur que des impressions très mitigées (R. F. Jameson, Lettersfrom the Havana, p. 60). 21. "There is a peculiar, subtle odour everywhere prevalent, such as is perceived in many cities of continental Europe, partaking of oil and garlic with a smack of tobacco" (J. Hawkes, A steam trip to the Tropics, p. 63). 22. "The situation of Havana is but too favourable to the propagation and retention of disease, being, in addition to its fortification, enclosed on all sides with a circle of rising ground which precludes the free circulation of air and causes a stagnant cloud of fetid vapour. [...] On passing the sea-gate you become sensible of Dnegrat cause of disease, from the insufferable stench of the stores of dried beef and fish, which are imported for the sustenance of the blacks. A multitude of narrow ,treets open to your eye, each contributing to the congress of smells, by their want Dfsewers and paving, the holes, worn in the ground by wheels and horses, being ca35

et faisaient craindre une propagation rapide d'épidémies telles que la fièvre jaune 24.

En 1800, le premier contact avec la ville avait déjà été négatif pour A. de Humboldt 25. Il l'est encore pour des Français comme A. de Montlezun en 181726, E. Massé, E. Ney, et pour le Guadeloupéen francophone J.-B. Rosemond de Beauvallon, qui se montrent surtout sensibles aux aspects négatifs. Se promener dans les rues devient alors une épreuve semée de mille embûches, et le dépaysement tourne au cauchemar :

refully filled up with offals. Add to this the swarm of black population, and you have a very fair olfactory catalogue" (R. F. Jameson, Letters Jrom the Havana, p. 59-60). Sur la saleté des rues, surtout pendant la période des pluies, et sur le manque d'hygiène propice à la propagation de la fièvre jaune, voir aussi; "The streets of Havana are narrow, and, during the rainy season, excessively dirty; for some of them remain in a state of nature, having no pavement of any kind, either for carriages or foot-passengers. [... J The streets are badly aired and odiously dirty" (1. Howison, Foreign scenes, p. 111 et 128). au encore; "Yo creo que no hay en el mundo calles mas sucias que las de La Habana. Apenas se puede caminar mas que en fila junto a las casas, salpicados por las volantas que se cruzan, detenidos por las carretas que llevan el azucar y el café, y por inmensas hileras de mulas, de negros, de capuchinos, de entierros y de procesiones que se suceden sin interrupci6n" (E. Ney, Diario de viaje,p.34). Quelques années plus tard, les impressions sont les mêmes: "[...J the streets are narrow, dirty, ill-paved, and full of disagreeable scents and sights" (E. Bean Underhill, The West Indies, p. 463-464).

23. Sur le problème général de l'hygiène urbaine en Amérique espagnole, voir
,

Jean-Pierre Clément, "La naissance de l'hygiène urbaine dans l'Amérique espagnole du XVIIIe siècle", La Ville en Amérique espagnole coloniale, Séminaire intei-universitaire sur l'Amérique espagnole coloniale (Colloque du 4-5 juin 1982 organisé par A. Saint-Lu & M. C. Bénassy), Paris, 1984, p. 109-130. En fait, malgré certains efforts pour lutter contre l'insalubrité dans la seconde moitié du XVIlle siècle, la saleté régnait encore à La Havane au XIXe siècle. 24. La fièvre jaune semble avoir créé une véritable psychose au sein de la population. Cette psychose parut pourtant injustifiée à plusieurs témoins qui affirment que la maladie était relativement bien mmmsée dans laseconde moitié du siècle (voir E. Sullivan, op. cit., p. 279 et R. F. Jameson, Letters from the Havana, p. 2 et p. 59). 25. "On marchait dans la boue jusqu'aux genoux; la multitude de calèches ou volantes qui sont l'attelage caractéristique de La Havane, les charrettes chargées de caisses de sucre, les porteurs qui coudoyaient les passans, rendaient fâcheuse et humiliante la position d'un piéton. L'odeur du tasajo ou de la viande mal séchée empestait souvent les maisons et les rues tortueuses" (Essai Politique sur l'île de Cuba, l, p. 9-10). 26. "Je fus désagréablement surpris à mon entrée en ville, hier soir, de trouver les rues les plus ,sales qu'on puisse voir (Voyage, p. 62).

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