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RELATIONS EURO-MÉDITERRANÉENNES ET LIBÉRALISATION AGRICOLE

De
301 pages
Dans un contexte de libéralisation économique, l'Union Européenne et plusieurs Pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée se sont engagés depuis 1995 dans la signature d'accords de libre-échange (Tunisie, Maroc, Jordanie) ou d'union douanière (Turquie) ; d'autres pays sont en cours de négociation de tels accords. Mais cette libéralisation des échanges ne concerne pas encore l'agriculture, fortement protégée par tous les partenaires. Toutefois, les accords signés prévoient de rouvrir le dossier de l'échange agricole en vue d'une libéralisation ultérieure. C'est à la compréhension de cette problématique que s'attache cet ouvrage.
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RELATIONS EURO-MEDITERRANEENNES Er LffiERALISATION AGRICOLE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-2416-7

Sous la direction de HENRI REGNAULT ET BERNARDROUX

RELATIONS EURO-MEDITERRANEENNES ET LIBERALISATION AGRICOLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - ITALIE

Avant-propos

Cet ouvrage résulte d'un travail entrepris à l'occasion d'un séminaire de recherche tenu les 27 et 28 mai 1999 à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme à Aix-en-Provence, sur l'initiative de l'Association GRERBAM International (Groupe de Recherche sur les Économies Régionales du Bassin Méditerranéen) et en collaboration avec l'INRA et le GDRI-CNRS EMMA (Économie Méditerranée Monde Arabe), séminaire auquel ont participé une quarantaine de chercheurs et professionnels venus de France, Espagne, Portugal, Italie, Tunisie, Algérie et Maroc. Ce séminaire et, au-delà, cet ouvrage n'auraient pas été possibles sans le soutien:
de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, de la Direction des Relations Internationales de l'INRA, de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme,

que nous remercions tout particulièrement.

Henri REGNAULT et Bernard ROUX

SOMMAIRE Introduction générale: Quel avenir pour les relations agricoles eurol11éditerranéennes ? (Henri Regnault) 1. Un bilan des agricultures maghrébines structurel et libéralisation commerciale Chapitre 1. Territoires, paysanneries Maghreb (Mohamed Elloumi) entre ajustement

et politiques

agricoles

au

Chapitre 2. La protection des agricultures maghrébines (Hamid Ait Amara) Chapitre 3. L'agriculture et l'industrie agroalimentaire tunisiennes face au partenariat euro-méditerranéen (Hafedh Zaafrane) 2. La concurrence Espagne-Maroc agricole euro-méditerranéenne: l'exemple

Chapitre 4. L'échange euro-méditerranéen sensibles (José Maria Mella Marquez)

des produits

agricoles

Chapitre 5. La concurrence entre le Maroc et l'Espagne sur le marché européen de la tomate (Javier Calatrava, Younes Mahfoud) Chapitre 6. La concurrence entre le Maroc et l'Espagne sur le marché européen des agrumes (Pedro Caballero, Miguel Mut, José L. Benedicto et Maria D. de Miguel)

3. Le Maghreb face à la libéralisation des échanges agricoles Chapitre 7. Les enjeux de la libéralisation de l'agriculture tunisienne (Mohamed Abdelbasset Chemingui) Chapitre 8. L'agriculture marocaine, le partenariat euro-méditerranéen et la globalisation (Najib Akesbi) Conclusion: Les agricultures des pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée entre libéralisation et régulation: les enjeux du partenariat euro-méditerranéen (Bernard Roux)

INTRODUCTION

GÉNÉRALE ?1

QUEL AVENIR POUR LES RELATIONS AGRICOLES EURO-MÉDITERRANÉENNES
Henri REGNAULT
Professeur à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour

Les relations euro-méditerranéennes sont anciennes; on pourrait faire relTIOnter leur origine au traité de Rome lui-même (1957), dans la lTIeSUre où il se préoccupait déjà d'organiser les relations du Marché Commun naissant avec les anciennes ou encore colonies françaises du Sud de la Méditerranée. Au cours des années 60 seront conclus de nombreux accords avec de multiples partenaires Inéditerranéens, du Nord comme du Sud de la Méditerranée: n'oublions pas que, à cette période, l'Espagne, la Grèce et le Portugal étaient, pour les Communautés Européennes, des Pays Tiers Méditerranéens (PTM) au même titre que les Pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée (PSEM); l'hétérogénéité des situations éconolniques et sociales de ces PTM impliquait inévitablement que ces accords des années 60 soient négociés au coup par coup, sans vision d'ensemble. En fait, on peut considérer que le véritable délnarrage des relations euro-lTIéditerranéennes au sens où l'on entend

ce terlne aujourd'hui
Méditerranée

-

relations entre le bloc intégré du Nord de la

et les seuls PSEM - se situe dans les années 70, avec la

1 La problématisation des relations agricoles euro-méditerranéennes que développe cette introduction a notamment été rendue possible par la conduite d'une action intégrée franco-tunisienne (1998-2000), sur le thème "L'agriculture tunisienne face au libre-échange euro-méditerranéen", entre d'une part l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (H. Regnault et J.P. Domecq) et l'INRA (B. Roux) et d'autre part la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Sfax (F. Charfi et A. Ghorbel). Les opinions él11isesdans ce texte le sont sous la seule responsabilité de l'auteur.

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et libéralisation

agricole

définition d'une Politique Méditerranéenne Globale (PMG) définissant un cadre relationnel entre l'UE et des PTM-PSEM, les PTM du Nord de la Méditerranée apparaissant destinés, au fur et à mesure de leur transition délnocratique, à rejoindre l'UE, ce qui fut fait en 1981 pour la Grèce puis en 1986 pour l'Espagne et le Portugal. A partir de la PMG, Inise en œuvre par des accords de 1976 et 1977 avec tous les

PSEM

-

du Maroc à la Turquie, à l'exception de la Libye -, les

relations euro-Inéditerranéennes évolueront en plusieurs étapes jusqu'à la nouvelle donne initiée en 1995: réactivation de l'accord d'association signé en 1963 avec la Turquie, signature d'accords d'association avec la Tunisie et le Maroc, puis, ultérieurement avec la Jordanie, négociation, actuellelnent en cours (fin 2000), de tels accords avec l'Égypte, l'Algérie, le Liban, la Syrie. Sur le plan éconolnique, le passage de la PMG aux récents accords se traduit par un bouleverselnent relationnel: on passe d'un système asymétrique de préférences (non réciproques) au profit des PTM à un système réciproque de libre-échange (lnis en place de longue date avec Israël), voire d'union douanière (libre-échange plus tarif extérieur comlnun) avec la Turquie, COlnlne le prévoyait, pour ce pays, l'accord d'Ankara de 1963. Cette évolution des relations euro-Inéditerranéennes fonde un véritable Régionalisme Euro-Méditerranéen (REM) s'appuyant sur un statut cOlnlnercial authentiquement régional et admis comme tel en tant qu'exception aux règles multilatérales de non-discrimination définies par le GATT en 1947 et reprises par rOMC. Le système cOlnlnercial euro-méditerranéen antérieur relevait d'un statut cOlnlllercial international plus douteux du point de vue des règles du GATT: en effet, les relations non-réciproques, admises dans le cadre des Systèlnes Généralisés de Préférences (SGP) bénéficiant à l'enselnble des partenaires en développement, sont contestables sur une base régionale; or, les accords de la génération PMG accordaient aux PTM (tout COlnme les accords avec les pays ACP) un statut cOlnlnercial plus préférentiel que le SGP européen bénéficiant à l'enselnble des PVD, en particulier à travers l'absence de plafonds quantitatifs aux importations admises en franchise. Toutefois, il n'est pas certain que les accords actuels soient totalement irréprochables vis-à-vis des règles cOlll1llerciales multilatérales dans la Inesure où

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celles-ci stipulent (article 24-8a et 8b du GA TT) que les accords régionaux de libre-échange et d'union douanière sont supposés concerner "l'essentiel des échanges cOlnmerciaux portant sur les produits originaires" des territoires impliqués dans la construction régionale. Or, et nous arrivons là au cœur de notre sujet, le libreéchange euro-Inéditerranéen, tout comme l'union douanière euroturque, ne s'appliquent pas aux produits agricoles. Peu nous importe ici de savoir si cette exception agricole pourrait être considérée comIne une cause de non-conformité des accords euro-méditerranéens aux règles cOInlnerciales internationales, du fait de la part Ï1nportante que gardent les produits agricoles dans les flux commerciaux des PSEM, à l'itnport (par exemple pour l'Algérie) ou à l'export (par exelnple pour le Maroc ou la Turquie) ; d'ailleurs, encore faudrait-il pour que cet éventuel problème soit examiné, qu'une Partie Contractante aux accords commerciaux multilatéraux trouve à redire à cette situation et délnontre que ses intérêts sont lésés par cette architecture des accords régionaux euro-méditerranéens. Toutefois, cette exception agricole au sein du régionalisme euro-lnéditerranéen attire d'autant plus l'attention que le régionalisme américain, à travers ]'ALENA2, Inais aussi de nombreux accords bilatéraux, a pris le parti d'inclure les produits agricoles dans le champ sectoriel du libreéchange. Aussi, notre objectif, à travers cet ouvrage, est d'éclairer d'un double point de vue rétrospectif et prospectif, les tenants et aboutissants de l'exception agricole euro-méditerranéenne, et, en particulier, d'en analyser les enjeux économiques, sociaux et territoriaux, tout comme ceux des alternatives possibles.

1. L'EXCEPTION

AGRICOLE EURO-MÉDITERRANÉENNE

Cette exception agricole n'est en rien une nouveauté de la dernière génération d'accords euro-méditerranéens; bien au contraire, elle est une constante des relations euro-méditerranéennes. Dans le cadre de la PMG Inise en œuvre au milieu des années 70, le volet cOlnmercial des accords distinguait bien entre les produits industriels qui bénéficiaient d'un véritable libre-échange unilatéral
2 Jose Maria Mella, dans le chapitre 4, propose une première appréciation de l'impact de l'ALENA sur l'agriculture mexicaine.

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agricole

(pas de droits à l'entrée en Europe, quelles que soient les quantités exportées) et des produits agricoles soumis à des barrières cOI11111erciales diverses. Toutefois, il importe de souligner que le régiJlle douanier accordé aux produits agricoles des PSEM bénéficiaires de la PMG était à cette période plus favorable que celui applicable aux pays du Sud de l'Europe non-membres de l'UE, avec des réductions tarifaires de l'ordre de 40 à 80 % (Raux, 1993). Ainsi, par exel11ple, les produits agricoles marocains entraient plus facilelllent sur le territoire communautaire que les produits espagnols.
Cette situation antérieure explique que l'élargissement de l'UE à la péninsule ibérique (1986), qui avait été précédé cinq ans plus tôt de l'adhésion de la Grèce, allait sonner l'heure de vérité des relations agricoles euro-méditerranéennes. Le taux d'auto-approvisionnement de l'UE sur tous les produits méditerranéens (huile d'olive, agrumes, fruits et légullles) devenait supérieur à 100 %. Une application totale du principe de préférence comlllunautaire aurait été catastrophique pour des pays COl11mele Maroc, la Tunisie, Israël ou la Turquie, avec des risques de graves crises sociales déstabilisantes et des itnpacts régionaux dramatiques sur des zones très spécialisées (par exelnple l'oliveraie sfaxienne). L'UE réaffirlna donc un principe de maintien des courants d'échanges traditionnels, déjà avancé dans une déclaration annexe au Traité de Rome (Convention d'association éconol11ique avec les pays de la Zone Franc). La lnise en œuvre de ce principe passa par la définition de plusieurs régiJnes d'adlnission des productions agricoles des PTM (Raux, 1993) sur le nouveau territoire
COI11111unautaire élargi:

- un régiJne général d'accès préférentiel, dans lequel les produits des PTM faisaient l'objet d'un dél11antèlement tarifaire parallèle à celui applicable aux produits espagnols et portugais, étalé sur les dix ans de la phase transitoire d'admission. Toutefois ce démantèlement tarifaire ne s'appliquait qu'à un nOl11bre litllité de produits, variable selon les partenaires, faisant l'objet de courants traditionnels, à hauteur de quantités appréciées d'un commun accord (c'est-à-dire, en langage non diplol11atique... après de sévères empoignades sur les années de référence à retenir!), et, enfin, dans le cadre de calendriers visant à orienter les exportations des PSEM sur des périodes où les produits COI11111unautaires 'étaient pas commercialisés, n

Introduction générale

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- un régÏ1ne "produits sensibles", concernant à l'origine divers agrumes et les tOlnates, accordant à chaque PTM concerné un contingent tarifaire d'admission et instituant un mécanisme de prix de référence lTIodulableselon les périodes (supposé représentatif des prix de revient des producteurs cOlnmunautaires), avec instauration d'une taxe cOlnpensatoire visant à protéger la production communautaire. En effet, les produits dits sensibles étaient ainsi définis à travers leur caractère fortement concurrent de productions communautaires spécifiques aux pays du Sud de l'Europe, les moins développés de l'espace cOlnmunautaire,

- enfin, un régÏ1ne "produits vitaux", concernant tout particulièrement
l'huile d'olive tunisienne, à laquelle était accordé un traitement préférentiel par rapport aux autres PTM, vu l'ilnportance exceptionnelle de cette production dans les revenus de la population agricole tunisienne. Ce système, mis en place à l'occasion de l'élargissement con11nunautaire à des pays du Sud de l'Europe, a été réajusté à plusieurs reprises, notamment à l'occasion des nouveaux accords instaurant le libre-échange industriel, dans la foulée de l'Uruguay Round. Des prix de référence, s'appliquant à toute l'origine d'un produit pendant des périodes données de l'année, ont été remplacés par des prix d'entrée s'appliquant toute l'année, lot par lot d'importation. Des contingents tarifaires d'admission en franchise ont été renégociés, des calendriers ont été redéfinis. Des certificats d'importation sont devenus susceptibles de complexifier les formalités d'admission et d'exiger des dépôts de garantie. Mais, fondalnentalement, les grands principes de l'entrée des produits agricoles PTM en Europe sont restés identiques: l'Europe reconnaît le droit à l'entrée de fruits et légun1es PTM, en dérogation au principe de préférence con1n1unautaire, mais pas n'importe quand (d'où les calendriers) et pas à n'in1porte quel prix (d'où des mécanismes de régulation des prix de n1ise à disposition sur le marché communautaire).

Les accords de 1995 avec la Turquie, la Tunisie et le Maroc ont enregistré cette prorogation des principes fondamentaux de l'échange agricole euro-méditerranéen et donc de l'exception agricole. Par exelllple, l'article 24-2 de la décision na 1/95 du Conseil d'Association

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agricole

CE- Turquie relative à la l11ise en place de la phase définitive de l'union douanière, stipule à propos des produits agricoles: "Le conseil d'association constate qu'une période supplén1entaire est nécessaire pour réunir les conditions d'établissen1ent de la libre circulation de ces produits". Néanmoins, ces l11êmes accords se fixent des perspectives de libre circulation ou au minimum de libéralisation des échanges agricoles. La décision CE-Turquie déjà mentionnée écrit dans son article 24-1 "Le conseil d'association réaffirn1e l'objectif con1n1un des parties contractantes de progresser vers la libre circulation entre elles des produits agricoles...". Les articles 16 des accords d'association signés en 1995 entre rUE et le Maroc ou le l'UE et la Tunisie (l11ême rédaction des deux articles 16, remplacer Maroc par Tunisie) indiquent "La Communauté et le Maroc mettent en œuvre de n1anière progressive une plus grande libéralisation de leurs échanges réciproques de produits agricoles et de la pêche". L'exception agricole serait-elle en train de vivre ses dernières années et la perspective d'un libre-échange agricole euro-llléditerranéen estelle crédible après une longue phase transitoire, ou bien ces déclarations d'intention sont-elles destinées à rester lettre l110rte ? La première interprétation, la fin prograll1mée de l'exception agricole, selnble trouver quelque crédibilité dans des déclarations de responsables européens considérant que le libre-échange agricole était à l'ordre du jour avec Israël (MEDA- Team Info 2000) et surtout dans une preuve irréfutable que l'Europe n'est pas allergique en soi au libreéchange agricole: en effet, l'accord de libre-échange euro-mexicain (Diario Oficial, 26 juin 2000) inclut l'agriculture dans son champ d'application. La deuxième interprétation, longue vie à l'exception agrico le, insistera sur le fait que les agricultures PTM, fortell1ent protégées3, ne sont pas en état de supporter un libre-échange agricole (ll1ais le sont-ils pour l'industrie ?), que les régions du Sud de l'Europe ne le supporteraient pas non plus, que les informations qui filtrent en cette fin d'année 2000 des premières négociations agricoles prévues par les accords d'association n'ont rien de révolutionnaire et relèvent de sÏ111plesall1énagements techniques qui ne remettent pas en cause le

3 Ce thème de la protection des agricultures PTM est développé, sur les cas 111aghrébins,par Hamid Aït Amara dans Ie chapitre 2.

Introduction

générale

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régil11e cOl11mercial euro-méditerranéen. Mais il n'est pas dans notre propos d'entrer dans un jeu de pronostics. Posons le problème autrel11ent : à partir de l'état actuel des relations eurol11éditerranéennes, replacées le cadre l11ultilatéral de la mondialisation, des situations économiques, sociales et territoriales des PSEM et des pays européens, quels sont les avenirs possibles de la donne cOl11111ercialeagricole euro-l11éditerranéenne, et parl11i ces possibles, où se situe le souhaitable?

2. LES DÉTERMINANTS DES ÉVOLUTIONS POSSIBLES DE LA POLITIQUE COMMERCIALE AGRICOLE EURO-MÉDITERRANÉENNE
Analyser des évolutions possibles de la politique comll1erciale agricole euro-méditerranéenne (PCAEM) suppose une double dél11arche, inhérente à toute prospective: quels sont les points d'ancrage du raisonnement, les certitudes sur lesquelles s'appuyer; quelles sont les variables susceptibles d'introduire des plages de liberté, et donc d'action? C'est au croisement de ces deux démarches que pourront apparaître ensuite des scénarios d'évolution... ou de continuité. Les points d'ancrage de tout raisonnement l'échange agricole euro-méditerranéen portent sur: sur l'avenir de

- l'hétérogénéité des situations agricoles entre l'espace communautaire et l'espace Sud et Est tlléditerranéen, tout cotnme à l'intérieur de chacun des deux espaces, - l'absence de complémentarité autolnatique européennes et les productions des PSEM, entre les productions

- la donne COl11111erciale agricole 111ultilatérale actuelle, encore relativetnent peu contraignante, et le positionnement en son sein des parties aux accords euro-tl1éditerranéens. L'hétérogénéité des situations agricoles est patente: au Nord de la Méditerranée les surfaces moyennes des exploitations auglnentent,

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agricole

au Sud elles diminuent4; les écarts de rendement sur les grandes productions végétales sont considérables et les variabilités annuelles de ces rendeInents pour raisons climatiques sont sans commune nlesure, du fait des incertitudes pluviométriques au Sud de la Méditerranée. A un système excédentaire dans un Nord en situation de stagnation démographique correspond un système fondamentalement déficitaire au Sud (sauf la Turquie), même si des progrès considérables ont pu être faits dans certains pays5. Ces déficits sont appelés à perdurer: la croissance démographique restera forte pendant au Inoins deux décennies, en dépit de la chute rapide de la fécondité. Mais les situations entre pays du Nord ou entre pays du Sud, ainsi que leurs potentiels de développement respectifs, sont tout aussi hétérogènes, soit pour des raisons naturelles et clitnatiques, soit du fait des politiques qui ont été conduites; par exemple, le contraste est saisissant entre une Turquie autosuffisante - sur des narInes de consolnIllation, certes, perfectibles - et à fort potentiel d'accroissement de sa production et une Algérie caricaturalement déficitaire et ne présentant aucun potentiel exportateur à court et moyen terlne... à supposer qu'à long terme les perspectives soient susceptibles de changer. Pour autant, on imagine Inal que se dessinent des statuts cOlll111erciaux agricoles très différents entre tous ces pays et l'Europe, quand on voit la propension de cette dernière à recopier les accords les uns sur les autres, signe d'une pensée méditerranéenne (inévitablement?) unique! Il sera donc extrêmement difficile de proposer une donne cOIllmerciale euro-l11éditerranéenne qui corresponde aux attentes des différents PSEM ou qui rencontre l'adhésion des 15 pays de l'UE actuelle. Pour autant, derrière cette hétérogénéité, ne se dessine aucune complélnentarité économique automatique. La situation est assurél11ent concurrentielle entre les capacités exportatrices des PSEM et les productions des régions méditerranéennes de l'Europe. On pourrait espérer, au Inoins, une cOInplémentarité entre l'Europe septentrionale des grandes productions végétales et animales et les
4 Mohamed Elloumi, dans le chapitre l, développe une analyse des structures

foncières des trois pays du Maghreb. 5 Hafedh Zaafrane, dans le chapitre 3, propose une analyse détaillée des performances de l'agriculture tunisienne.

Introduction

générale

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PSEM. Si cette cOlnplémentarité existe, à l'évidence, sur le plan agronolnique, elle devient incertaine sur le plan éconolnique : pour se pennettre une politique salariale compétitive face à leurs concurrents sur le Inarché Inanufacturier européen, les PSEM, structurellement inlportateurs de produits alimentaires (tous sauf la Turquie), ont besoin de s'approvisionner au meilleur prix sur le Inarché Inondial ; l'Europe ne saurait leur garantir une telle possibilité, en toutes circonstances et dans tous les cas possibles d'évolution de la PAC à 15 ou 20 ans, d'autant plus que les subventions à l'exportation seront de plus en plus encadrées par les réglementations commerciales lnultilatérales.
La donne commerciale l11ultilatérale agricole actuelle laisse, toutefois, des l11arges de Inanœuvres considérables - pour le l11eilleur ou pour le pire - au régionalisme euro-méditerranéen. On touche d'ailleurs là à un paradoxe central de ce régionalisme: il est le plus affinllé en Inatière industrielle, là où il dispose des Inarges de Inanœuvre préférentielles les plus faibles, puisque le libre-échange n'autorise qu'une faible Inarge préférentielle relativelnent aux conditions Inultilatérales (4 % de niveau moyen des droits à J'entrée dans les pays développés, après l11ise en œuvre de l'Uruguay Round) ; à l'inverse, ce régionalisme est très timide en matière agricole, là où un systèllle préférentiel régional pourrait être d'autant plus discriminant que les droits Inultilatéraux ont été consolidés à des niveaux très élevés: sur les céréales, les niveaux de consolidations des droits de douane (niveau InaxÏ1nuln qu'un pays s'engage à ne pas dépasser, sauf à accorder des compensations à un partenaire qui s'estimerait lésé) sont en 2000 à 82 % pour l'UE et à 152 % pour un échantillon (large) de PSEM (Hathaway et Ingco, 1995, cités in Bensidoun, Chevallier, 1996). A de tels niveaux de droits, s'ils étaient effectivement appliqués vis-à-vis des pays tiers, un libre-échange agricole euro-lnéditerranéen ne laisserait que peu de place à des fournisseurs extérieurs. Face à ces points d'ancrage, quelles sont les variables majeures qui pourraient influer sur la définition des politiques cOlnlnerciales agricoles euro-lnéditerranéennes ? On en distingue clairement quatre, nlais cette clarté est trolnpeuse car ces variables ne sont pas indépendantes et se conditionnent les unes les autres dans un entrelacs d'influences aSYlnétriques :

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agricole

- l'évolution de la PAC, - le niveau de la parité entre l'euro et le dollar, - J'évolution des cours Inondiaux, - Je contenu agricole des futures négociations multilatérales.
L'évolution de la PAC contribuera directement à la définition des lnarges de manœuvre d'une redéfinition de la politique COlTIlTIerciale agricole euro-méditerranéenne, à travers plusieurs canaux. D'abord, la pondération qui sera faite entre les véritables aides directes aux exploitants, indépendantes des volumes produits (rélTIunération des services environnementaux et territoriaux), et les aides proportionnelles aux volumes produits (sous couvert de proportionnalité des aides aux surfaces, à travers la productivité régionale) influera directement sur la capacité de résistance des agricultures périphériques européennes, et en particulier celles des régions du Sud de l'Europe. Ensuite, l'évolution de la part des aides consacrées aux fruits et légumes (actuellement de l'ordre de 5 %) perlTIettra ou non aux producteurs des régions méridionales de l'Europe d'envisager plus ou moins sereinelnent un accroisselnent de la concurrence des PSEM (principalement Turquie et Maroc) sur les nlarchés européens. L'évolution de la parité entre l'euro et le dollar, et son éventuelle stabilisation durable à un niveau donné, spécifiera la cOlnpétitivité internationale des prix européens, et ainsi la capacité de l'Europe à approvisionner les PSEM, pour un montant donné des subventions à l'exportation que l'Europe est prête à débloquer et que les accords ITIultilatéraux l'autorisent à consentir. Cette évolution contribuera donc à déterlniner la complémentarité économique entre l'Europe et les PSEM en lnatière agricole.

L'évolution des cours lnondiaux des produits de base, et en particulier des céréales, sera déterlninante de la capacité des PSEM à préserver leurs propres productions vivrières tout en libéralisant leurs systèlTIeScOlnlnerciaux agricoles. Actuellement beaucoup de PSEM garantissent à leurs agriculteurs des prix à la production très supérieurs aux cours lnondiaux, et gèrent finement les iInportations nécessaires à l'équilibre de l'offre et de la delnande, avec des contingents d'admission à taux très réduits par rapport aux niveaux de

Introduction générale

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consolidation des droits. Si les cours Inondiaux étaient à la hausse, plus la part des surfaces PSEM cultivées dans des conditions de coûts cOlnpatibles avec la concurrence internationale serait importante d'autant plus que le libre-échange industriel permet de diminuer les coûts des intrants agricoles - et lnoins seraient redoutables les impacts sociaux et territoriaux d'une ouverture des frontières agricoles, que ce soit vis-à-vis des seuls producteurs européens ou plus largement en direction du reste du monde.
Enfin, personne ne peut penser qu'une redéfinition radicale de la politique cOlnmerciale agricole euro-méditerranéenne pourrait intervenir à très court terme. Elle devra donc tenir compte de la donne I11U Itilatérale qui résultera du prochain cycle de négociations cOllllllerciales... qui tarde à se mettre en place après l'échec de la réunion de Seattle. Si on peut anticiper des pentes d'évolution qui viendront accentuer les orientations de l'Uruguay Round en matière agricole (baisse des droits de douanes, diminution des subventions

internes

-

qui pourraient influer à la hausse des cours mondiaux- et

dÜllinution des subventions à l'exportation ainsi que volulnes exportés subventionnés) nul n'est en état de dire, à la fin de l'année 2000, jusqu'où un consensus international peut aller, du fait de la complexité des rapports de force internes aux blocs cOlnlnerciaux (puissance et degré d'holnogénéité des lobbies agricoles cOlnparativelnent aux intérêts industriels et en matière de services) et entre les blocs conllnerciaux (divergences et convergences entre les États-Unis et l'Europe, notamlnent face aux grands candidats à un accroisselnent de leurs exportations - groupe de CAIRNS). Au terme de cette analyse, il apparaît clairelnent que les variables, et les incertitudes qu'elles véhiculent, l'elnportent sur les points d'ancrage d'une prospective de la politique commerciale agricole euro-luéditerranéenne. Dès lors, plusieurs scénarios très typés d'évolution de cette politique restent possibles, lnême si on peut subjectivelnent leur attribuer des probabilités différentes de réalisation et si on doit objectiveluent ne pas souhaiter ces réalisations avec le nlêllle enthousiaslue.

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Relations euro-méditerranéennes

et libéralisation

agricole

3. TROIS SCÉNARIOS D'ÉVOLUTION DE LA POLITIQUE COMMERCIALE AGRICOLE EURO-MÉDITERRANÉENNE A partir de la situation actuelle, sans exclure son Inaintien plus ou 1110insénové, trois scénarios d'évolution restent possibles: r
scénario "Préférence agricole euro-méditerranéenne", avec des barrières cOlnlnerciales élevées vis-à-vis du reste du monde, sans transferts budgétaires agricoles entre l'VE et les PTM,

- un

- un scénario "Ouverture agricole euro-lnéditerranéenne",

avec des barrières cOln1nerciales peu élevées vis-à-vis du reste du monde, et sans transferts budgétaires,

- un

scénario "Régulation euro-méditerranéenne des marchés agricoles", avec transferts budgétaires agricoles euro-méditerranéens et une protection c01n1nerciale adaptée suivant les 1narchés. Le scénario "Préférence agricole euro-méditerranéenne" correspondrait à une situation de libre-échange agricole euroInéditerranéen fer111évis-à-vis du reste du monde, selon une logique d'extension du principe de préférence communautaire à l'ense1nble de la zone euro-méditerranéenne, 1nais sans transferts budgétaires. Le libre-échange euro-111éditerranéen est donc étendu à l'agriculture. Les produits végétaux et animaux européens entrent libre1nent dans les PSEM et inverse111ent les fruits et légumes des PSEM ne sont plus sou1nis à aucune contrainte d'entrée dans l'espace communautaire, ni calendrier, ni prix d'entrée minÏ111u111. Dans la version la plus radicale de ce scénario, les PSEM maintiennent des droits très élevés sur les produits externes à la zone euro-méditerranéenne, dans les liInites autorisées par les niveaux de consolidation des droits: ils donnent donc une priorité absolue aux importations en provenance de l'Europe, au détrÎlllent de tous les autres producteurs. Les i111pactssociaux et territoriaux dans les PSEM (exode rural, abandons de cultures) sont inversement proportionnels aux effets écon0111iques, en fonction des prix européens: - si les prix agricoles européens sont élevés (à supposer que l'on revienne à une logique de prix garantis) et que l'Europe économise sur ces 111archés captifs méditerranéens ses possibilités de subventions

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d'exportations, les productions locales sont relativement préservées, t11ais le coût de reproduction de la force de travail est majoré, dil11inuant ainsi la cOlnpétitivité manufacturière des PSEM vis-à-vis de la concurrence externe, notalnment asiatique, sur les marchés européens, - si les prix européens tendent vers les cours mondiaux, les Î111pacts éconolniques négatifs, via les prix des biens-salaires, sont l11inorés, t11ais les il11pacts territoriaux et sociaux sont lnaximisés: le vaste réservoir de la population active agricole et rurale des PSEM (de 30 à 50 % de la population active totale) tend à se déverser dans une Inalurbanisation accentuée et un chômage urbain aggravé, menaçant ainsi des équilibres socio-politiques déjà très tendus. Ces équilibres sont doublelnent Inenacés: à la menace populaire des Inasses rurales appauvries et Inigrantes, risque de s'ajouter la défection, en terlnes d'alliances de classes, des bourgeoisies agraires dépossédées de leurs rentes et rejoignant dans leur opposition au libre-échange les etn bryons de bourgeoisie nationale industrielle sans perspective de déploielnent international, qui subissent de plein fouet les Ïtnpacts du Iibre-échange industriel. Sur l'Europe, les Ïtnpacts négatifs de ce scénario sont localisés sur les zones Inéridionales productrices de fruits et légulnes selon des calendriers proches des productions PSEM : la concurrence entre le Maroc et l'Espagne - qui fait l'objet de la deuxièlne partie de cet ouvrage- est très forte, tout particulièretnent sur les agrumes6 et la tOlnate7. Ces Ünpacts sur le Sud de l'Europe sont plus ou moins forts suivant les évolutions de la PAC, aussi bien en terme d'aides directes aux exploitants que de ventilation sectorielle des aides, et suivant les disponibilités de fonds structurels pour faciliter les reconversions. Toutefois, l'avance acquise par les régions tnéridionales de l'Europe par rapport à la concurrence des PSEM - aussi bien en terlnes de nlaîtrise technique que de maîtrise commerciale - conduit à relativiser la Inenace concurrentielle des PSEM à court et tnoyen terlne.
6 Le cas des agrumes est examiné, dans le chapitre 6, par Pedro Caballero, Miguel Mut, José L. Benedicto et Maria D. De Miguel. 7 Le cas de la tomate est développé, dans le chapitre 5, par Javier Calatrava et Younes Mahfoud.

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Le scénario "Ouverture agricole euro-méditerranéenne" est celui d'une double ouverture. Il se traduit, lui aussi, par la mise en place d'un libre-échange agricole euro-méditerranéen, Inais ouvert sur le reste du Inonde. Le désarmement commercial agricole des PSEM et la fin du déInantèleInent des Inonopoles d'importation d'offices étatiques s'inscrivent tout autant dans la logique Inultilatérale du prochain cycle de négociation que dans la logique régionale euroInéditerranéenne. Les PSEM se garantissent ainsi un approvisionneInent international en produits agricoles au Ineilleur prix. Les cours Inondiaux jouent le rôle de régulateur des prix internes. Les iInpacts positifs sur la compétitivité manufacturière sont InaxÎ1nisés, les Ï1npacts territoriaux négatifs aussi. Les équilibres sociaux sont tout aussi difficiles à gérer, sauf forte expansion n1anufacturière, facilitée par les meilleures conditions de reproduction de la force de travail dues aux bas prix des biens-salaires résultant d'une double ouverture industrielle et agricole, expansion absorbant le trop plein de Inain d'œuvre agricole à productivité Inarginale faible voire nulle (colnme dans les plus optitnistes des approches dualistes de l'économie du développement).
Le scénario "Régulation euro-méditerranéenne des nlarchés agricoles" est le plus volontariste et le plus difficile à Inettre en œuvre. Il suppose la volonté et la capacité de l'Europe d'adapter à un espace plus vaste et plus hétérogène ses principes d'organisation des marchés agricoles. II vise à faire tendre les prix payés aux producteurs PSEM des grandes productions végétales et animales vers les prix européens (eux Inêlne possiblelnent alignés sur les prix internationaux), sans abandons Inassifs de cultures, donc à travers des aides aux exploitants, financées par une caisse de péréquation agricole euro111éditerranéenne. Cette caisse peut être alimentée par trois sources: des financelnents sur budget européen supposant d'amplifier l'effort budgétaire consenti aux PSEM à travers la ligne ME DA ; des financeIllents sur budgets PSEM, prenant le relais des financelnents consacrés aux caisses de compensation actuellelllent en vigueur ou d'autres formes de subvention des denrées alimentaires; des prélèvelllents sur des exportations agricoles des PSEM entrant libreIllent en Europe, mais à des prix administrés (à travers ce prélèvelnent) à un niveau cOlllpatible avec une concurrence soutenable

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par les producteurs des régions Inéridionales européennes, ce qui pennet à l'Europe d'éviter les subventions de cOlnpensation à ces régions qu'elle aurait dû débourser en cas de libre-échange pur et siInple, relativisant ainsi l'augmentation de la facture MEDA. A l'origine, chacun produit à ses coûts, vend à des prix semblables pour les grandes productions végétales et animales, différents pour les fruits et légul11esconcurrentiels, mais se voit garantir un revenu par des transferts entre pays et entre produits. La charge de ces transferts repose sur:
- les consolnmateurs européens de fruits et légumes, qui payent plus chers ces produits que dans une situation de libre-échange, - les conSOlnlllateurs des PSEM, éventuellelnent et dans des proportions variables, selon les pays et l'alnpleur des interventions actuelles des caisses de cOlnpensation, - les contribuables européens à travers la 1110ntée en puissance Iigne budgétaire agricole méditerranéenne, d'une

- les contribuables des PSEM, Inais à une Inoindre hauteur que dans leurs anciens systèlnes de caisses de compensation et qui bénéficient donc ainsi d'une réduction de charge fiscale, qui tend à cOlnpenser l'éventuelle hausse des prix de certains produits alÎlnentaires. Cette architecture n'exclut pas des ajustelnents productifs et des sorties de production des zones et des producteurs marginaux, pour optiIniser l'efficacité productive de l'enselllble euro-lnéditerranéen. Mais ces évolutions se font d'une 111anière progressive, en tenant cOInpte des possibilités d'adaptation et de reconversion et non par le couperet brutal, déstabilisant et socialement inacceptable d'un marché artificiellenlent unifié entre des pays aux structures productives hétérogènes. Finalement, à travers ce dernier scénario, il est proposé de dépasser le strict cadre d'une politique commerciale agricole eurol11éditerranéenne, au profit d'une politique agricole euronléditerranéenne globale, et de substituer aux systèlnes nationaux PSEM de caisses de compensation alimentaire un mécanisme euro111éditerranéen de péréquation agricole. Un telle option, assurélnent anl bitieuse, aurait le Inérite de dépasser un des dossiers les plus

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cOI11plexes des relations euro-l11éditerranéennes par une avancée sensible de la construction régionale euro-méditerranéenne dans un sens conforme à l'histoire du régionalisme européen - le marché régulé par des politiques communes et des transferts budgétaires - et non par un repli sur la pure logique de l11arché qui anime le régionalisl11eaméricain (Regnault, 2000). 4. ENTRE POSSIBLE ET SOUHAITABLE: QUELLE POLITIQUE PROMOUVOIR?
Ces trois scénarios, plus le maintien plus ou moins rénové du systèl11e actuel, constituent donc quatre voies possibles de continuité ou d'évolution du régime commercial agricole euro-méditerranéen. Ces quatre voies n'ont, à l'évidence, pas la même probabilité d'être explorées. Elles doivent aussi être distinguées suivant leur caractère plus ou l110ins souhaitable. Quels peuvent être les critères de hiérarchisation de ces politiques possibles? A notre avis, un seul peut-être privilégié, pour juger de la plus ou moins grande réussite du régionalisme eurol11éditerranéen, dans ses dÏ111ensions industrielle ou agricole: l'impact sur le développel11ent des PSEM. Le retard de développement des PSEM par rapport à l'Europe est patent: les PNB par habitant au sein de l'espace COl11111unautaires'étagent, en 1998 (PNUD 2000) entre 10 670 $ pour le Portugal et 33 040 $ pour le Danemark (France: 24 900 $) ; les principaux PSEM se situent entre 1 240 $ au Maroc ou 1 290 $ en Égypte et 3 160 $ en Turquie, l'Algérie (1 550 $) et la Tunisie (2 060 $) se trouvant en position intermédiaire. L'impact des options possibles restera de toute l11anière marginal sur l'Europe considérée dans son ensel11ble, même s'il est vrai que les Ï111pacts localisés sur des régions l11éridionales des pays méditerranéens européens pourront être non-négligeables et que les pays concernés -

et encore l110ins leurs agents économiques directel11ent Ï111pliquésn'ont pas à supporter seuls le poids d'un ajustement éventuel de la politique cOl11merciale euro-méditerranéenne; mais ces problèmes localisés sont traitables par des politiques adaptées, en terl11es de réajustel11ent de la PAC et des fonds structurels, et peuvent être l11inÏ111isés dans le dernier scénario de régulation eurol11éditerranéenne des l11archés agricoles. Par contre les Ï111pacts,

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positifs ou négatifs, de la donne commerciale euro-méditerranéenne sont inévitablement forts sur des PSEM dans lesquels (chiffres PNUD 2000, sauf population active agricole: chiffres Institut de la Méditerranée, 2000) :

- la

part de l'agriculture dans le PIB (données 1998) dépasse fréqueluluent les 15 % : Maroc 16,6 % ; Égypte 17,5 %; Turquie 17,6%),

- la population active agricole représente en 2000 entre un quart de la population active totale (Algérie 24,3 % ou Tunisie 24,6 %) et le tiers (Maroc 36,1 %, Égypte 33,3 %) voire presque la luoitié pour la Turquie (46,2 %),

- les inlportations aliluentaires peuvent dépasser les 20 % des
iIuportations totales (1997 ou 1998) : Égypte 21 %, Algérie 32 %,
alimentaire représente entre le quart et la luoitié de la consoluluation totale des ménages (Turquie 23 %, Tunisie 35 %, Égypte 44 %, Maroc 45 % ; France 12 %), légitimant ainsi une lecture ricardienne des problématiques de développement (Regnault 1997), les prix des biens alimentaires restant un déterluinant essentiel des salaires et donc de la compétitivité internationale de l'économie toute entière. Analysés à la lumière de ce critère fondalnental de l'impact sur le développeluent du Sud, la hiérarchisation des politiques cOluluerciales agricoles euro-Iuéditerrannéennes possibles est vite faite: la prolongation pure et simple des politiques actuelles serait néfaste; le libre-échange ferlué au reste du monde ne pourrait intéresser que les céréaliers européens et les lobbies horticoles du Sud; le libre-échange ouvert serait déjà plus porteur de développement dans une analyse économique au premier degré, mais aussi source de telles tensions sociales et territoriales qu'elles pourraient faire échouer le développement, faute de consensus social; la régulation euro-Iuéditerranéenne serait la voie idéale d'un développelnent équilibré entre l'agriculture et l'industrie avec préservation d'un consensus social euro-Inéditerranéen... lnais il est bien connu que les voies idéales sont difficiles à construire!

- la consoluluation

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La prolongation de l'exception agricole euro-n1éditerranéenne telle qu'elle fonctionne aujourd'hui et son interaction avec les politiques cOlnmerciales protectionnistes de nombreux PSEM constitueraient un frein au développement de ces pays et risqueraient de Inettre en péril le libre-échange industrie1. En effet, les politiques d'ouverture des PSEM ne sont tenables que pour autant qu'elles ne fragilisent pas les équilibres des balances de paiements, condition indispensable de la durabilité des convertibilités courantes des 1110nnaies des PSEM, sans lesquelles il ne saurait y avoir de libreéchange. Les Inenaces sur les tissus industriels PSEM de substitution à l'inlportation, les perspectives d'augmentation des importations de produits Inanufacturés, la concurrence asiatique accrue sur les Inarchés textiles européens (à travers le délnantèlement des Accords Multifibres), suggèrent qu'il est indispensable que les PSEM trouvent de nouveaux débouchés cOlnmerciaux en Europe, et qu'ils gèrent la reproduction de leur force de travail dans une logique concurrentielle vis-à-vis des autres régions en développement, qui cherchent, e1les aussi, à accroître leurs parts sur le marché européen. La donne cOJnJnerciale agricole actue11e dans la zone euro-Inéditerranéenne est loin d'a11er dans ce sens, en ne permettant pas aux PSEM d'exploiter leurs avantages comparatifs agricoles (sur les fruits et légumes) et en n'autorisant de bas prix des biens-salaires alimentaires qu'à travers l'intervention de coûteuses caisses de cOlnpensation nationales, grandes dévoreuses de deniers publics. Ces fonds pourraient être plus utileInent affectés à l'amélioration des infrastructures et des politiques éducatives, porteuses d'attractivité vis-à-vis des investisseurs étrangers, lnême si le déficit d'attractivité des PSEM ne saurait se IiIniter à cette seule dilnension. Pourtant, on peut craindre que cette prorogation de la donne actue1le, avec des assouplisselnents lnineurs de part et d'autre de la Méditerranée, ait une assez forte probabilité de réalisation, en tant que solution perturbant le lnoins de fragiles équilibres économiques et sociaux, aussi bien à l'intérieur de l'Europe (pas de dépenses supplélnentaires, pas d'interventions structure1les spécifiques sur les régions lnéridionales), qu'à l'intérieur des PSEM (pas de relnise en cause des équilibres socio-territoriaux, pas de nlenaces sur les a1liances de classes (Rogowski, 1989) à travers un brutal décrochage des rentes des bourgeoisies agraires, fondées sur des prix garantis élevés).

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Une évolution de cette situation initiale vers de plus grandes préférences européennes (concessions unilatérales de l'Europe), souhaitée par beaucoup de PSEM et leurs lobbies agro-exportateurs, ne constituerait qu'un aménagement très peu satisfaisant de l'exception agricole. D'une part, une telle politique d'accroissement de préférences sur base régionale serait peu conforlne aux règles multilatérales et risquerait de se voir condamnée. D'autre part, et surtout, elle ne ITIodifierait en rien la problématique des biens-salaires et de la cOlnpétitivité des PSEM.
Une évolution dans le sens du scénario "Préférence agricole euro-nléditerranéenne" peut être tenue pour peu probable. C'est en effet une option ingérable vis-à-vis du reste du monde, Inaximisant les probabilités de représailles des partenaires comlnerciaux de l'Europe, nlenaçant les intérêts de l'Europe en matière industrielle et de services. On ne se plaindra pas de cette faible probabilité, car il s'agit d'une option qui perturbe fortelnent des équilibres socio-territoriaux, au Sud et au Nord, sans garantir pour autant une dynamisation de la cOlTIpétitivité et, au delà, du développement des PSEM. Le scénario "Ouverture agricole euro-méditerranéenne" constitue une pente d'évolution compatible avec une évolution consensuelle de la donne commerciale multilatérale. Il serait bien en phase avec un nouveau cycle Inultilatéral de négociations cOlTIlnerciales approfondissant la libéralisation agricole initiée par l'Uruguay Round, tout cOlnme il serait parfaitement conforme à l'esprit et à lettre des accords multilatéraux qui veulent que les accords cOlnlnerciaux régionaux soient réciproques et portent sur l'essentiel des échanges. Sa réussite pourrait être porteuse de dynamisation du développement des PSEM, même s'il ne faut pas exagérer les itnpacts positifs éventuels8. Mais cette réussite est loin d'être garantie, tant cette solution serait synonyme de déséquilibres sociaux et de coûts d'ajustelnent à court et Inoyen terme. En fait, on imagine Inal la gestion politique d'un tel scénario au Sud de la Méditerranée: seuls des régÏ1nes dictatoriaux à base sociale étroite seraient capables
8 Dans le chapitre 7, M.A. Chemingui, à travers la mise en œuvre d'un modèle d'équilibre général calculable, examine les impacts sur l'économie tunisienne de divers scénarios de libéralisation.

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d'itllposer une telle thérapie de choc. Aussi, en dépit de sa bonne faisabilité externe - vis-à-vis du reste du Illonde -, la Illise en œuvre d'une telle option, se traduisant par l'élimination ou la marginalisation d'une bonne partie des actifs ruraux et des bourgeoisies agraires, seIllble peu probable comIlle solution générale pour la gestion des relations agricoles entre l'Europe et les PSEM. Par contre, on Î1llagine bien sa Illise en œuvre dans un cas spécifique comme celui des relations entre l'Europe et Israël, sous réserve de signaux productifs inappropriés conduisant à une pression accrue sur un facteur rare (et convoité) de la région, l'eau, voire de signaux politiques inopportuns tant que le conflit israëlo-palestinien n'a pas trouvé de conclusion légititlle. Enfin, l'option "Régulation euro-méditerranéenne des n1archés agricoles" peut sembler a priori peu probable tant les obstacles à SUf1llonter sont nOIllbreux. Certes, son acceptabilité multilatérale n'est pas plus difficile à défendre que celle de la PAC: derrière une telle option se profile une conception du régionalisme qui n'est pas moins légititlle que la conception libérale aIlléricaine et sur laquelle l'Europe doÏt être capable, sauf à renier son histoire, de tenir tête aux Etats-Unis et autres pays plus soucieux de leurs seuls intérêts que de régulation sociale internationale dans un bassin méditerranéen fragile. Par contre, son acceptabilité régionale à court terme de la part de l'Europe elleIllêllle est difficile à imaginer, tant la construction européenne est actuellelllent focalisée sur l'élargisselllent à l'Est et sur l'évolution des institutions européennes. De plus, cette option supposerait que l'Europe s'engage financièrelllent à une hauteur sans COlll1llune lllesure avec les financelllents MEDA, pour alimenter une caisse euroInéditerranéenne de péréquation agricole. MêIlle si nous n'en SOInmes pas ici au chiffrage de cette option, il est évident qu'il faudrait que l'Europe dépasse son blocage actuel à envisager une progression notable de son budget, actuellelllent limité à 1,27 % du PIB de l'VE Enfin, la lllise en place de tels mécanismes de péréquation euroInéditerranéenne Î1llpliquerait un lllinimum de construction institutionnelle euro-Illéditerranéenne, afin de gérer le cofinancelllent Nord-Sud de cette politique agricole. Outre les réticences européennes, il n'est pas certain que l'acceptabilité politique serait bonne dans des PSEM tiraillés entre leurs aspirations occidentales et

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leurs ancrages arabo-et/ou-musulmans. Donc, à bien des égards, cette dernière option peut sel11bler relever de l'utopie. Pourtant, la l11ise en œuvre de cette utopie est peut-être la seule voie possible pour résoudre un dossier agricole qui va sans doute devenir le dossier clef du régionalisl11e euro-l11éditerranéen, tout comme il a été le dossier clef de la construction européenne, à une période donnée. On sait combien la 111ise en place de la PAC a été décisive pour la réussite de la construction européenne, par le désamorçage de tensions fortes: il reste aux politiques, au Nord et au Sud de la Méditerranée, à s'el11parer de ce dossier, s'ils veulent vraiment promouvoir une région eurol11éditerranéenne au sein de l'économie l11ondiale, et sécuriser la zone par un développement accéléré des PSEM dans un cadre délllocratique. L'objectif de cette introduction était de poser une problél11atique générale de la question agricole dans les relations euron1éditerranéennes, dans une période où le thème des échanges agricoles est abordé, à l'échelle l11ondiale, dans une optique de libéralisation. Les analyses et les études de cas qui suivent se focalisent sur la Méditerranée Occidentale: c'est en effet dans cette zone que sont le plus anciennement et fortement implantés les réseaux qui ont été à l'origine du sél11inaire d'Aix-en-Provence (Maison Méd iterranéenne des Sciences de l'Homme, mai 1999) qui a constitué le point de départ de l'élaboration de cet ouvrage. Cette situation pourrait avoir l'inconvénient de ne pas traiter des spécificités de la Méditerranée Orientale (Turquie, Israël...) qui ont pu être évoquées brièvel11ent dans cette introduction. Néanmoins, et pour l'essentiel, l'analyse approfondie des cas maghrébins et espagnols, au cœur de cet ouvrage, est révélatrice des enjeux et des stratégies agricoles de l'ensel11ble de la zone euro-l11éditerranéenne et de leurs interactions avec le positionnel11ent de cette zone dans l'économie mondiale. La première partie propose un bilan des agricultures n1aghrébines entre ajusten1ent structurel et libéralisation con1merciale. La deuxièl11e partie traite de la concurrence agricole euro-n1éditerranéenne : l'exen1ple Espagne-Maroc. Enfin la troisième partie analyse le Maghreb face à la libéralisation des échanges agricoles.

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