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Relations sociales et acteurs sociaux à l'Est

320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 44
EAN13 : 9782296325265
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RELATIONS SOCIALES ET ACTEURS SOCIAUX À L'EST

@ L'Harmattan, 1996

ISBN: 2-7384-4617-5

Relations sociales et acteurs sociaux à l'Est

Actes du colloque de l'Institut de recherches marxistes (Paris, 25 et 26 novembre 1995)

Espaces Marx 64, boulevard Auguste Blanqui 75013 Paris - FRANCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Présentation
Le présent ouvrage constitue les actes du colloque organisé par l'Institut de

Recherches Marxistes les 25 et 26 novembre 1995 sur le thème « Relations
sociales et acteurs sociaux à l'Est ».

Le groupe de travail qui a préparé cette rencontre avait proposé aux participants les trois axes de réflexion suivants: 1. Les bases sociales des transformations politico-économiques ; objectifs et intérêts sociaux. 2. Les présupposés sociaux, économiques, politiques et idéologiques des privatisations; leur influence sur les relations sociales. 3. Pouvoir central, pouvoirs locaux, syndicats, etc., dans les processus sociaux et la désétatisation.
Les quatre séances du colloque ont été présidées respectivement Cohen, Jacques Legrand, Bernard Frédérick et Bruno Drweski. par Francis

On trouvera ci-après le texte des communications écrites fournies par les participants avant le colloque et celui de quelques communications orales rédigées par la suite. Elles ont été regroupées par thèmes dans l'ordre où elles sont intervenues dans les différentes sections des débats. On constatera que certaines d'entre elles sont en fait de véritables études. A la fin de chaque section, nous publions un résumé de la discussion qui a suivi et qui a constitué l'essentiel des travaux. On n'a pas reproduit les brefs exposés oraux qui présentaient le contenu des communications écrites. Le résumé a été rédigé à partir des notes de Jean George et Serge Leyrac. La liste des participants figure en fin de volume.

Exposé d'ouverture
Francis COHEN

Les quelques considérations que je voudrais exposer à l'ouverture de nos travaux me sont personnelles et j'en prends la responsabilité, mais elles s'inspirent des débats du groupe de travail qui a préparé ce colloque et des communications dont le texte nous est parvenu. Qu'entendre par« l'Est» ? Les pays que l'on rencontre en se dirigeant vers l'Est et qui soit viennent du socialisme -« PECQ », Russie, CEI, Mongolie -, soit s'en réclament encore - Chine, Vietnam, Corée du Nord, Cuba. Au-delà des étiquettes, des désignations officielles, des grandes différences et des perspectives particulières, ces pays sont confrontés à des problèmes communs, ceux de la« transition ». C'est eux que nous voulons aborder. Est-ce trop ambitieux? Certes, nous n'embrasserons pas tout, mais il a paru intéressant de confronter les recherches concernant cet ensemble et ses problèmes. Nous nous efforcerons de ne pas nous enfermer dans les spécificités et nous ne rechercherons pas une hypothétique vue synthétique. Il ne sortira pas d'ici une définition de la transition; nous aurons d'ailleurs peut-être à mettre en débat ce terme lui-même. Pourquoi avons nous proposé le thème de « Relations sociales et acteurs sociaux» ? Les péripéties politiques sont plus ou moins connues. Nous ne les prendrons pas ici pour sujet, sans pour autant, évidemment, ignorer les interdépendances du politique, de l'économique et du social. Par exemple la défaite du Vatican en Pologne ne manquera pas d'avoir de grandes conséquences: qu'on se rappelle le rôle joué par le pape polonais dans la chute des régimes de type soviétique. Cette défaite, qui est le résultat d'une situation sociale, va engendrer des changements dans cette situation. De même, nous ne traiterons pas centralement de l'économie, bien qu'elle soit inséparable des évolutions sociales, plusieurs communications le montrent. Nous voulons donc nous attacher plus particulièrement à l'état de ces sociétés et étudier le mouvement, les mutations dans les relations sociales. Cela sans nous borner aux facteurs internes, mais en prenant en compte l'environnement d'un monde à

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domination capitaliste, les problèmes de l'insertion dans les processus de mondialisation et en examinant dans quelle mesure la crise du système socialiste est une partie de la crise générale planétaire. Pour autant, chaque pays va à sa façon vers un type de société inédit ne rentrant pas dans les définitions usuelles. Il ne s'agit ni de « retours» ni de simples « restaurations» ; ne serait-ce que par absence de bourgeoisies et de capitaux, nous disent certains. On ne peut pas se satisfaire d'explications par la simple extension du système capitaliste, le néo-colonialisme, la retombée dans un tiers monde (lui-même en pleine transformation d'ailleurs) ou le sous-développement. Il s'agit de processus neufs. Notre objectif ici n'est pas de décortiquer le passé: il s'agit là d'un travail nécessaire auquel d'autres rencontres pourront être consacrées. Mais on ne part pas de zéro, et il est impossible de comprendre ce qui se passe dans nos objets d'étude sans prendre en compte les fortes continuités dans les mentalités et dans les structures et infrastructures matérielles, sociales et intellectuelles. De plus, beaucoup se déterminent par rapport à ce qu'a été le socialisme, soit en opposition, soit en prolongation. Le marxisme dans nos travaux? Ou plutôt Marx. Aucun de nous, je pense, n'est à la recherche d'un nouveau modèle qui se qualifierait de marxiste ni d'une grille conceptuelle unique. (Par exemple, l'Histoire ferait marche arrière du se au 4e stade de l'évolution de la société humaine, pour caricaturer). Nous ne recherchons pasou plus - dans un corps doctrinal une explication universelle exclusive de la réalité, y compris de la réalité sociale. Cependant, l'héritage de Marx, qui imprègne plus qu'on ne le dit ou le ressent la réflexion contemporaine, nous aide, à condition de ne pas l'ossifier, à la compréhension du processus historique, du jeu des intérêts, des structures de classe et de pouvoirs, etc. Nous avons proposé de consacrer cette première séance aux «bases sociales des transformations politico-économiques ; objectifs et intérêts sociaux ». Quelques problèmes se présentent à l'esprit, parmi d'autres bien entendu. Quelle société est en construction dans ce paysage de déconstruction ? Par exemple, que se passe-t-il en Chine? Va-t-on du socialisme - mais alors quel socialisme?vers le capitalisme - mais alors quel capitalisme? L'épanouissement de rapports marchands, proclamés aujourd'hui après avoir été niés et/ou cachés hier, suffit-il à classer une société, en l'espèce cette société en mutation? Peut-il y avoir durablement un fort secteur libéral sous un régime politique - disons pour simplifier - de parti unique? Je ne suggère pas de prévision. Je pense qu'il s'agit là d'un cas où nous laisserons la question ouverte, en cherchant seulement à en définir les termes, l'état présent et peut-être la dynamique. Nous rencontrons partout une polarisation croissante. Elle n'est pas seulement immorale, mais destructrice des forces d'une majorité, donc des pays eux-mêmes.

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C'est donc un phénomène essentiel, mais il n'épuise pas la réalité sociale et surtout ne l'explique pas. Nous constatons partout une désintégration du tissu social et il est difficile de tenter une typologie rigide, de toute façon insuffisante. Nous pouvons par contre observer les stratifications qui disparaissent et celles qui se créent. Moins que jamais, disent certains, les clivages politiques sont calqués sur les différenciations de classe. Est-ce exact? Que sont, que seraient ces mouvements, cés formations, ces courants interclassistes ? On parle à ce sujet de « réseaux» qui structureraient différents étages de la vie politique. Qu'en est-il ? Une nouvelle classe dominante se forme-t-elle ? En ce cas, quelle est-elle? Bourgeoisie en formation? compradore ? nationale? Est-ce une simple succession? Quels conflits entre les anciens et les nouveaux? Une nouvelle classe moyenne est-elle en formation avec des entrepreneurs, des banquiers, des commerçants, des propriétaires d'actions, des prestataires de services, des sous-traitants? Les pouvoirs en place cherchent-ils à se créer ainsi une base sociale? Dans ses Aperçus de la planète des singes, l'écrivain espagnol Manuel Vasquez Montalban fait état d'une« réduction quantitative et qualitative (H') de la classe ouvrière en tant que sujet historique du changement social ». Qu'en est-il dans les pays qui nous occupent où la classe ouvrière était censée être ce sujet historique? Nous pouvons nous demander aussi s'il existe dans ces pays une base sociale pour une social-démocratie à l'européenne? Autre question: y a-t-il ou non passivité des populations? Les mutations continueront-elles à être tirées d'en haut, ou ne se manifeste-t-il pas sous diverses formes en bas une créativité qui pourrait s'avérer décisive? Au centre des changements, il y a la question de la propriété, c'est-à-dire d'abord celle des privatisations. Qu'en est-il? Comment démêler les déclarations de principe des décisions et de leurs réalisations? Quelles sont les ressemblances et les différences dans leur nature, leurs modalités, leurs rythmes, leur ampleur? Elles rencontrent des résistances volontaires ou passives, de principe ou structurelles. Sur quoi portentelles? Quels en sont les bénéficiaires et les victimes? Sont-elles le passage obligatoire des changements, voire la panacée? Quelles expériences, quels impératifs à l'inverse tendent vers le maintien ou le rétablissement du contrôle, sinon de la gestion, de l'État? Que devient le rapport salarial dans les secteurs dont le statut a peu ou pas évolué et dans ceux qui ont été touchés par les évolutions? Tout cela sans nourrir l'illusion que tout dépendra du régime de propriété -les communications reçues pour ce colloque soulèvent bien d'autres aspects: la question agraire, la démographie, les migrations, les problèmes ethniques, d'autres peut-être seront soulevés. En tout cas, ce colloque n'est évidemment pas une fin. Il deyrait ouvrir des pistes pour des séminaires et des journées d'études pour lesquels nous aurons l'occasion de nous retrouver et d'inviter ceux de nos collègues qui seront intéressés.

Il

I Bases économiques et sociales des transformations

Cinq ans de mutation économique en Europe de l'Est: quelle interprétation?
Wladimir ANDREFF

L'auteur a examiné le bilan de cinq ans de mutations économiques en Europe de l'Est. Une première partie de son travail est publiée dans les Actes du Congrès Marx International (Université Paris X, 27-30 septembre 1995). Il Y confronte les objectifs devant converger vers la formation d'une économie de marché à l'état de leur réalisation. A son avis, la stabilisation économique recherchée dure encore, la désétatisation de l'économie est en cours mais bien des problèmes restent en suspens, les privatisations sont plus lentes et moins efficaces que prévu, les restructurations restent limitées, mais les problèmes sociaux suscitent des mécontentements. La deuxième partie de cette étude est publiée ci-après.

Pour une politique économique alternative de transition L'heure est à un changement de politique économique dans plusieurs économies en transition (ET), notamment suite aux résultats électoraux de 1993 et 1994 qui ont rejeté les libéraux des premières heures de la transition, pour les remplacer par des
socio-démocrates, des réformateurs sociaux et des ex-communistes. Une « nouvelle» politique économique, toujours réformatrice mais plus souple, ou «plus sociale », pourrait bien s'orienter de plus en plus vers une relance de la demande intérieure. Au fond, elle est le prolongement logique, peut-être inévitable, de la quasi-relance observée dès 1992 dans certaines ET, notamment en Pologne, consistant à soutenir les revenus des couches les plus démunies, à laisser se développer un déficit budgétaire ou à maintenir des subventions aux entreprises pour atténuer l'effondrement de l'investissement. Après quatre ans de chute de la production, la variable prioritaire de la stabilisation et de l'ajustement devrait donc devenir le taux de croissance de la production, plus

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que le taux d'inflation. L'évolution de cette variable serait « tirée» par une demande aux origines diversifiées: couverture des coûts sociaux de la transition (retraites, indemnisation des licenciements, allocation-chômage, lutte contre la pauvreté), demande d'investissement pour le maintien en état et la modernisation des infrastructures, demandes du nouveau secteur privé, développement des services marchands. Une gestion plus efficace des entreprises encore publiques (privatisation du « management» et non des actifs, Andreff 1995a) et une amélioration de la collecte des nouveaux impôts en ET pourraient permettre à cette nouvelle politique économique de maintenir un déficit budgétaire modéré mais symptomatique d'une politique de relance de la demande par les dépenses publiques. L'expérience de la Chine et du Vietnam (Andreff 1993d) démontre que, contrairement aux ET européennes, la transition peut s'-inscrire dans une politique de développement dynamique, soutenue par l'expansion de la demande, avec une participation majeure du secteur public, et des résultats macro-économiques assez nettement stabilisés: l'afflux des investissements étrangers dans ces pays confirme la confiance inspirée par un climat d' investissement jugé suffisamment stable, malgré les phases périodiques de surchauffe de ces économies asiatiques en forte croissance. La réaction des ET à cette relance de la demande ne va pas de soi. Tout dépend du diagnostic porté sur la nature de l'économie en voie de transformation en économie de marché plus ouverte sur l'extérieur. La place manque ici pour restituer les controverses théoriques (Davis, Charemza 1989) relatives à la question de savoir si l'ancienne économie planifiée centralement (EPC) était une économie de pénurie (<< à la Kornaï ») ou un régime d'inflation contenue analysable par les théories du déséquilibre. Un aspect essentiel du débat nécessite cependant un commentaire. Pour les théories du déséquilibre, l'inflation contenue est un régime de rationnement à excès de demande. Il est alors logique que la politique de stabilisation et d'ajustement s'attaque au problème de réduire et éliminer l'excès de demande pendant la période (transition) de passage des prix fixes aux prix flexibles. Dans les interprétations de l'économie de la pénurie, on peut aussi bien retrouver l'excès de demande - et Kornaï (1980) est d'ailleurs ambigu sur ce point - que l'idée selon laquelle l'origine de la pénurie se situe du côté de l'offre, dans une insuffisance d'offre chronique et structurelle découlant de causes institutionnelles de rigidité de l'offre et des mécanismes mêmes de la planification (Soos 1984). L'opposition entre régime d'excès de demande et régime d'insuffisance d'offre peut passer pour un jeu de mots. Elle cesse absolument de l'être si l'on précise que l'insuffisance d'offre, qui est une rigidité et une inadaptation structurelles, ne peut trouver remède dans une restriction de la demande, ni dans les politiques de stabilisation et d'ajustement standards (FMI, Banque mondiale). Une politique économique d'accompagnement de la transition exige au contraire, et à la fois, des dispositifs favorables à l'expansion de l'offre (restructuration économique et technique, changement dans l'exercice des droits de propriété et des pouvoirs de

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décision sur l'offre, démantèlement des anciens monopoles d'État, stimulation de la concurrence) et des incitations à offrir davantage qui ne peuvent provenir que de la demande de biens de consommation et de biens d'investissement, ou du fait que la demande soit enfin prise en compte dans l'ET, alors qu'elle ne l'était pas dans la planification des EPC. Autrement dit, la transition est dans un premier temps un passage, désirable ou non, souhaité comme tel ou non, d'une économie du« tout pour la production» où l'insuffisance d'offre s'impose à la demande, à une économie du
« tout pour la transaction» où la demande est réhabilitéeà un tel point que la plupart

des agents économiques abandonnent des activités de production (dans les ET) pour se précipiter dans l'échange (éventuellement spéculatif) . De plus, le passage de l'EPC à l'ET a entraîné une redistribution des revenus (auxquels les perdants tentent de résister par l'indexation) d'une fraction importante de la population, qui s'appauvrit, à une minorité de gagnants pour qui il en résulte une sorte d'accumulation primitive. Si les ET étaient des économies de marché pleinement constituées, on serait exactement dans des conditions où l'économie pourrait réagir positivement à une telle redistribution des revenus, la concentration des revenus aux mains d'une minorité de «nouveaux riches» favorisant la relance par l'investissement. Cette dernière ne se déclenche pas, ou assez lentement et avec retard, pour plusieurs raisons. La plupart des « nouveaux riches» étant d'anciens dignitaires, nomenklaturistes, « mafieux », opérateurs de l'économie parallèle, leur comportement habituel, hérité de l'économie de pénurie, est un ensemble de formes de placement de leurs gains ne privilégiant pas l'investissement (spéculation, achat de devises et fuite des capitaux, dépenses ostentatoires, pour ne rien dire d'activités moins légales mais improductives). Il y a là un obstacle comportemental, au moins momentané, à la relance de l'investissement. Le manque de confiance dans l'investissement à long terme s'alimente en outre, dans les ET, aux sources de l'instabilité politique, de la non-stabilisation économique et d'anticipations de profits certes élevés, mais particulièrement incertains (voir aussi les atermoiements des investisseurs étrangers), alors que des profits spéculatifs à court terme sont quasiment garantis. Le« biais anti-investissement »des politiques de stabilisation et d'ajustement se trouve ainsi démultiplié. Il est donc tout à fait compréhensible que le motif d'exportation, sur des marchés occidentaux moins incertains, l'aient emporté sur le motif d'investissement dès lors que les ET se sont ouvertes sur l'extérieur, que les salaires ont été amenuisés par la redistribution des revenus et laminés par les dévaluations, lorsqu'ils sont exprimés en devises. Ceci est peut-être la plus nette« révolution» économique entre l'ancienne

EPC et l'ET, car dans la première - économie de pénurie - la « soif
d'investissement» (Kornaï) des entreprises n'avait d'égale que leur aversion pour l'exportation (et leur forte propension à importer). Face aux prix flexibles résultant de la libéralisation, faute d'importantes restructurations industrielles à ce jour, la rigidité de l'offre est loin d'avoir disparu

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dans les ET où règne, dans la plupart des branches, le pouvoir de monopole d'entreprises publiques non encore démantelées ou d'entreprises privatisées hors de toute concurrence. Les nouvelles politiques de relance, assises sur une redistribution
des revenus en faveur des
«

nouveaux pauvres », que les nouvelles équipes dirigeantes

sont tentées de mettre en oeuvre, comportent donc un risque considérable: celui que la relance, en situation de prix flexibles et de quantités offertes peu variables, soit pour l'essentiel absorbée par l'inflation. Or, il paraît difficile d'imaginer que les motifs politiques, sociaux (coûts de la transition) et économiques (durée de la récession) n'induisent pas les nouvelles équipes dirigeantes des ET à tenter une politique de relance par la demande intérieure. Doit-on les en dissuader au nom du diagnostic cidessus? C'est ici que se révèle à la fois tout l'intérêt de la problématique de la réhabilitation de la demande et les limites qu'elle comporterait si l'on abandonnait simultanément toute réflexion sur la structure de l'offre; si l'on n'associe pas à une relance macroéconomique de la demande une restructuration microéconomique de l'offre. Si l'on réfléchit à une politique économique alternative pour les ET, dans la ligne des raisonnements précédents, l'un des moyens est d'empêcher les entreprises d'augmenter leur part dans le revenu national par des majorations de prix. On ne voit guère qui d'autre que l'État pourrait, en attendant que les marchés soient contestables, dissuader ou empêcher les pratiques monopolistes de détermination des prix, les ententes entre entreprises (sur le crédit et le troc entre elles et sur les prix), et ceci à l'aide de politiques «anti-trust» et de restructurations industrielles. Cette question étant examinée en détail ailleurs (Andreff 1995a), nous n'y insistons pas ici. Il en va de même d'une seconde alternative consistant à créer un consensus suffisamment fort entre les groupes sociaux en faveur de la politique de stabilisation et du changement de système économique. Ceci signifie sans doute des transformations et une transition menée au rythme accepté par la majorité de la population, y compris nombre de «perdants », plutôt qu'à celui qu'avaient voulu des dirigeants « libéraux» en quête de réélection; donc sans doute des réformes plus lentes à l'avenir que ce qui fut annoncé pendant quatre ans. Il est peu vraisemblable qu'une politique restrictive des salaires puisse être maintenue longtemps, en démocratie, sans quelque forme de participation des salariés. Il semble qu'une politique de l'offre soit aussi nécessaire dans les ET, comme complément de toute tentative de relance macroéconomique de la demande. Au terme de l'analyse ici proposée, la politique de l'offre est indispensable à la stabilisation du taux d'inflation. Tout d'abord de façon triviale: si cette politique stoppe la récession, elle atténue quelque peu le conflit de répartition sous-tendant l'inflation inertielle, en arrêtant la réduction du revenu national à répartir. Plus intéressant, si elle s'attaque aux structures monopolistes du secteur public en ET, la politique de l'offre est de nature à éradiquer les effets pervers de la libération des prix qui proviennent des

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situations de monopole et des collusions entre les dirigeants des entreprises publiques (et privatisées). L'objectif principal d'une restructuration de l'offre reste cependant, à notre sens, de rendre l'offre plus flexible. En effet, l'effondrement de la production dans les ET ne résulte pas, ou peu, d'une restructuration de l'offre (Blejer, Gelb 1992), alors que la restructuration était l'argument par lequel certains conseillers occidentaux justifiaient la récession (Sachs 1993) comme nécessaire pour« purger» les ET de productions inutiles ou inefficaces. L'incapacité des entreprises à satisfaire sur grande échelle la demande nouvelle des consommateurs et des autres entreprises, et à se restructurer dans ce but, est une origine fondamentale de la récession. La rigidité de l'offre provient surtout de blocages des structures « physiques» héritées de l'économie de pénurie: goulots d'étranglement, incertitude permanente de l'approvisionnement, déséquilibres sectoriels en faveur de l'industrie lourde, le tout aggravé par les comportements de monopole des entreprises publiques. La restructuration de celles-ci apparaît ainsi, bien plus que la privatisation, la tâche prioritaire (Andreff 1995a) d'une politique de l'offre dans les ET. Elle l'est d'autant plus que la possibilité d'une relance par les exportations rencontrerait des limites sur les marchés en devises. Mais peut-être est-on revenu ainsi au mythe d'une économie de marché pure? Non, si l'on ajoute que l'État est l'agent incontournable de la restructuration de l'offre pour l' heure, dans les ET. Sans doute participerait -t-il activement à la réhabilitation de la demande, si celle-ci devait intervenir. La variableclé dans cette politique économique alternative est évidemment l'investissement, nécessaire à restructurer l'appareil de production et, dans les ET, composante essentielle de la demande finale. Le but principal de la restructuration industrielle (au sens large, agriculture et services inclus) est d'assurer une réponse durable de l'offre à la stabilisation macroéconomique, puis à la relance de la croissance, en ET. La restructuration des entreprises publiques a donc un rôle crucial dans tout le dispositif et doit être le moyen fondamental, avant même la privatisation, de redéployer et de mieux allouer les ressources en réaction aux changements de prix relatifs et à l'élimination des restrictions quantitatives, dans le contexte de la formation des marchés financier et du travail. Une restructuration industrielle radicale des entreprises publiques les engageant définitivement dans une logique d'économie de marché doit s'attaquer au démantèlement ou au démembrement de celles qui demeurent en position de monopoles (à l'exception des monopoles naturels). Dans la majorité des branches industrielles des ET le degré de concentration est très élevé. Ce démantèlement des grandes entreprises d'État doit cependant prendre garde à ne pas casser des interdépendances techniques et des externalités positives entre certaines composantes de l'ancienne entreprise d'État. Les «canards boiteux» de l'industrie des ET (ou d'ailleurs) ne sont ni privatisables en l'état, ni parfois même restructurables ; selon qu'ils ont ou non un potentiel de compétitivité, d'efficacité et de productivité pour l'avenir, il convient de les restructurer ou de les liquider.

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La restructuration des actifs physiques des entreprises publiques a avantage à s'appuyer sur des plans de réhabilitation préétablis, en commençant par les entreprises les « plus déstructurées », les plus intensives en travail (forts sureffectifs), les plus exportatrices et celles exploitant d'importantes ressources naturelles. Des financements sont à prévoir, le moins possible budgétaires et le plus possible bancaires (après assainissement financier des banques). Une telle restructuration ne se borne pas à réduire à court tenne les déficits des entreprises publiques, mais doit au contraire définir une stratégie de restructuration, y inclus des considérations de spécialisation internationale, de qualité des produits et de positionnement sur les marchés d'exportation, éventuellement avec le concours d'une assistance technique étrangère

ou conjointement avec du capital étranger. Il en est ainsi, en particulier, lorsque la
faible efficacité de l'entreprise d'État en ET s'explique pour partie par une technologie déclassée ou dépassée, par une structure de la production qui ne correspond pas à la demande ou par une localisation inadéquate. Ceci n'exclut pas que l'État, en tant que stratège de la restructuration, non plus en tant que producteur, ait une vision d'ensemble du processus d'assainissement et de restructuration et il est même souhaitable qu'il la consigne dans une sorte de perspective (de plan ?) stratégique modulable dans le temps, tout le contraire de l'ancienne planification rigide et directive. Il est clair que la restructuration des entreprises publiques exige des investissements de rationalisation, de réhabilitation ou de modernisation de l'appareil de production (des investissements intensifs) que les finnes d'État des ET ont régulièrement négligé pour des investissements d'extension de capacités de production, moins efficaces et le plus souvent inachevés. La restructuration du secteur public dans les ET est donc l'objet, quel que soit le nom qu'on lui donne, d'une politique industrielle, plus ou moins animée ou coordonnée par l'État: réorientation des investissements de l'extensif vers l'intensif, des « canards boiteux» vers les entreprises qu'il est possible de réhabiliter et d'assainir financièrement, redéploiement et réorganisation des entreprises subsistant en propriété d'État, modernisation, rénovation de l'appareil de production et des politiques de la Recherche-Développement (celle-ci largement délaissée dans les premières années de la transition) et préparation des éventuelles privatisations. Les outils d'une telle politique industrielle, en rupture avec l'ancienne économie planifiée, ne peuvent ni ne doivent prendre la fonne de subventions, mais de nouveaux instruments financiers et fiscaux, de nonnes et de conseils. De la crise du marxisme face à l'échec du« socialisme existant» l'analyse des capitalismes émergents en Europe de l'Est à

On voudrait, en conclusion, esquisser l'examen d'une vaste question, à savoir: quelle pourrait-être une perspective d'inspiration marxiste pour mener à bien une analyse économique et sociale des mutations en cours dans les ET? Pour cela, il paraît tout d'abord nécessaire d'éradiquer une fois pour toutes les anciens rapports qui existaient entre le marxisme (sans doute faudrait-il dire les

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marxismes, orthodoxe et hétérodoxes) et les EPC socialistes et soviétiques. L'éradication est aujourd'hui plus facile, et en cours, du fait de l'échec économique, politique et social du système soviétique. Certes, il ne s'agit pas ici - comme on l'observe dans diverses thèses libérales - d'identifier l'effondrement du système soviétique (à l'élaboration duquel certaines idées marxistes ont tout de même largement participé) à une fin du marxisme ou de sa pertinence théorique. Notre point de départ serait plutôt le repérage des limites du marxisme pour analyser le système soviétique, en raison des implications politiques et idéologiques que cette analyse a toujours impliquées pour les marxistes de toute obédience (communistes orthodoxes, staliniens ou réformateurs, trotskistes, maoïstes, titistes, guevaristes, etc. ). Autant le marxisme tend à affermir certaines de ses analyses lorsqu'il s'attache à étudier le capitalisme existant, autant il s'est affaibli, voire détruit, dans ses propos et ses thèses sur le « socialisme existant ». Ce dernier a fait entrer le marxisme en crise, comme l'indiquait déjà Althusser (1978), avant même que le système soviétique n'entre lui-même dans la phase finale de sa crise. Il n'est guère possible de soutenir que le marxisme sorte parfaitement indemne de l'expérience du système soviétique, des rapports laudatifs ou critiques qu'il entretint avec celui-ci, et encore moins de son impréparation théorique à analyser la crise et l'effondrement de ce système. La vulgate marxiste enseignée dans les pays socialistes, l'économie politique du socialisme, était une idéologie de légitimation des régimes politiques et du parti unique (communiste) au pouvoir en URSS et en Europe de l'Est. Il n'a donc jamais pu produire une analyse « scientifique» des EPC, de leurs dysfonctionnements et de leur crise, puisque sa fonction était de nier cette dernière. Cette vulgate est morte avec le système soviétique. Le marxisme orthodoxe occidental est souvent resté proche de cette vision légitimante du système stalinien et, lorsque quelques communistes réformateurs prirent leurs distances, ils n'allèrent pas jusqu'à une analyse critique objective du système (pour une critique personnelle de ces approches, voir Andreff 1978a, 1983a). Autrement dit, le marxisme orthodoxe ne s'est jamais départi de son dogmatisme et ne peut donc survivre, sans de profondes altérations de son dogme, à la disparition du système qu' il légitimait. La même critique s'applique, jusqu'à un certain point, au dogmatisme des critiques du système soviétique avancées par les marxismes hétérodoxes, caractérisant celui-ci d'économie encore en transition vers le socialisme, à déformation bureaucratique, ou de capitalisme d'État, ou de société post-révolutionnaire stable, ni socialiste, ni capitaliste (pour une critique personnelle de ces thèses, Andreff 1978b, 1983b, 1984a). Par principe, et par désaccord avec la ligne politique communiste orthodoxe, ces marxistes hétérodoxes pronostiquaient la crise politique ou économique ou globale du système soviétique, depuis longtemps; ce qui, ex post, est à mettre à leur crédit, bien que tous furent surpris par le moment et les formes exactes prises par la rupture du système. Suffisamment surpris pour mettre en veilleuse, au minimum, leurs analyses antérieures des réalités soviétiques, ou pour regagner, pour certains d'entre eux, des rivages théoriques plus stables (évolutionnisme, théorie de la

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régulation, institutionnalisme). Il y a donc peu à espérer d'une analyse des mutations économiques des ET partant de l'un quelconque de ces dogmes marxistes hétérodoxes, aujourd'hui dépassés par les événements historiques. Plusieurs marxistes hétérodoxes, délaissant leurs anciennes thèses sur la « nature de l'URSS », ont rejoint la théorie de la régulation (post-marxiste et post-keynésienne, pour faire bref) et en ont tenté l'application aux «pays de l'Est ». Dénotant ainsi un autre aspect de la crise du marxisme, par démission, face aux réalités soviétiques. Il y avait une autre voie - elle fut peu empruntée -consistant à introduire plus d'agnosticisme, de pragmatisme et d'emprunts théoriques extérieurs dans l'analyse marxiste des pays de l'Est, au prix il est vrai de l'abandon de quelques certitudes et de dogmes ancrés dans la tradition marxiste. Les rares appels en faveur d'un tel marxisme éclectique (Andreff 1984b), ne partant pas de l'un des dogmes précédents mais de la réalité économique et sociale des EPC, et ouvert à des auteurs et des thèses de connaisseurs non marxistes du système soviétique (Kornaï, Nove, etc.), ne furent guère entendus, ou alors tardivement par certains auteurs post-marxistes (de l'école de la régulation notamment). Il semble donc que le marxisme en soit réduit, pour l'heure, à la critique du capitalisme, car le « socialisme existant» est un projet et une réalité révolus, de même que ses variantes hétérodoxes, autogestionnaires, chinoises, cubaines, etc. Que reste-t-il d'autre actuellement aux marxistes orthodoxes sinon d'être, par leur contestation, une opposition « adoucissante» du capitalisme (revendications salariales, sociales, défense du secteur public au sein de ce système) ? Pour les marxistes orthodoxes et hétérodoxes, un projet de société post-capitaliste est à remettre sur le métier après l'échec du socialisme soviétique et du socialisme autogestionnaire yougoslave, et le succès du « communisme de marché» conduisant au capitalisme émergent en Chine (Cuba et la Corée du Nord ne semblant pas devoir fournir des «modèles» pour l'avenir) ? Faute d'une analyse marxiste disponible pour expliquer la transition du socialisme (fût-il dégénéré, bureaucratisé, etc.) au capitalisme, et dans l'impossibilité de faire une lecture de Marx validant une généalogie des sociétés strictement inverse à celle sous-tendant ses analyses, on ne peut pour l'instant espérer plus qu'une approche d'inspiration marxiste, ou ayant des rapports plus ou moins lointains et détachés du marxisme, pour interpréter la mutation des ET d'une autre façon que les deux thèses dominantes. Ces dernières sont d'une part la téléologie libérale du passage à l'économie de marché la plus « pure» possible (pour une critique, Andreff 1993b), et d'autre part celle d'une mutation plus graduelle conduisant les ET vers une économie sociale de marché. Notons que les deux concepts omettent de souligner qu'il s'agit d'une transition vers le capitalisme. Et que l'économie sociale de marché, très prisée par la deuxième vague de gouvernements (non libéraux) des ET, n'est entrée dans les faits que dans l'ex-RDA, par immersion totale dans le capitalisme ouest-allemand, et à un coût qu'aucune autre ET ne peut envisager.

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Quatre axes de réflexion, d'analyse et de recherche paraissent se dégager aujourd'hui dans la perspective sus-indiquée. L'un consiste à soutenir que l'ET est une économie mixte (Chavance 1992, Lavigne 1992), ce qui n'est pas faux, mais pèche à la fois par insuffisance de spécification - toute économie en transition est par définition un mixte d'éléments de l'ancien système disparaissant et du nouveau système émergeant - et par excès de spécification - si l'on pense à un type particulier de capitalisme, tell' économie mixte à la française, que les ET sont loin d'avoir atteint. Il faut préciser et spécifier davantage la combinaison de marché et d'État des ET, de régulation marchande et non marchande (Andreff 1995a), mais encore y replacer le rôle des réseaux, mafieux et légaux, qui, pour être fondamental, est différent de celui connu dans les capitalismes émergents en Asie (Andreff 1993c, 1995d). Plus intéressante est la tentative de l'approche régulationniste de spécifier, au moins au niveau de chaque ET, sous la notion de trajectoires nationales, la voie particulière empruntée sur le chemin du capitalisme (Chavance 1995, Magnin 1995) et de distinguer quels capitalismes pourraient être« trouvés» à l'issue de la mutation en cours (Boyer 1994). Le dernier auteur essaie d'évaluer la vraisemblance pour la Russie, sans conclure, de l'un des cinq aboutissements suivants: capitalisme de marché financier de type anglo-saxon, micro-corporatisme à la japonaise, économie sociale de marché de type allemand, capitalisme étatique sur le modèle français ou capitalisme socialdémocrate à la scandinave. Ce qui est d'ailleurs paradoxal pour les raisons suivantes. Le risque que l'analyse dérive vers la téléologie (de l'un des « modèles» de capitalisme) n'est pas nul. Si« l'idée de trajectoire traduit l'évolution-réorganisationinnovation du système dans le temps» (Magnin), tout élément de téléologie est interdit dans l'analyse et une convergence vers l'un des capitalismes connus n'est pas des plus probables. Surtout si l'on ajoute que « la trajectoire d'un système complexe peut être marquée par une succession de bifurcations d'ampleurs différentes» et que « la trajectoire suivie dépend bien du chemin parcouru» (Magnin), alors il est même certain que si l'ET tchèque est sur la trajectoire du capitalisme, l'aboutissement sera un capitalisme tchèque spécifique, original, national. C'est à la fois l'intérêt et la limite de cette approche. Reste à vérifier si les trajectoires des ET, toutes bifurcations prises en compte, conduisent bien au capitalisme, ce que ce type d'analyse ne pourra évaluer qu'ex-post. Un troisième axe naturel de réflexion est tout simplement le prolongement des travaux qui avaient été entrepris naguère sur le rapport salarial en URSS et en Europe de l'Est (dont nos contributions dans Andreff 1978b, 1983c, 1993a). Il s'agit d'étudier de quelle façon ce rapport se transforme, ou est susceptible de se transformer, pendant la transition, étude qui dépend évidemment de l'analyse que l'on adu rapport salarial dans l'ancien système. Soit l'on part des analyses de l'organisation du travail dans les entreprises soviétiques et du mode de consommation à l'Est, déterminant un taylorisme « arythmique» (Andreff) ou« précaire» (Drach 1983), et alors l'étude porte sur les

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conditions d'un éventuel passage au fordisme (ou toyotisme ?), ou de son impossibilité, pendant la transition. Soit l'on adopte une vue plus institutionnelle du rapport salarial en URSS (Roland 1989) et la question devient celle de savoir quelles sont les transformations institutionnelles affectant le marché du travail, ce qui rejoint le schéma de pensée régulationniste, et peut s'y intégrer. Soit enfin, on estime (Chavance 1984) que le rapport salarial est surdéterminé par les formes du pouvoir politique soviétique en URSS - et ce qu'il faut analyser est la modification des relations hiérarchiques de travail, tant au niveau des différenciations inter-individuelles qu'à celui du rôle de l'État et de la mise en place de nouvelles institutions; ici encore la jonction se fait avec les analyses régulationnistes. Une récente revue critique de ces thèses est proposée dans Dieuaide, Motamed-Nejad (1993). Cette critique s'appuie sur l'hypothèse que le système de crédit et la formation des rapports marchands sont premiers dans la détermination du rapport salarial (Motamed-Nejad 1993) et diagnostique, sur cette base, que l'économie marchande est, pour l' heure, inachevée, à l'issue des réformes en ex-URSS. Plus récente, la quatrième piste de recherche tente de voir jusqu'à quel point on peut adapter l'analyse par Marx (1867) de l'accumulation primitive - concept utilisé par cet auteur pour représenter les formes du passage au capitalisme - aux conditions particulières de formation d'un capitalisme post-communiste dans les ET. Rappelons que pour Marx, « l'accumulation primitive est antérieure à l'accumulation capitaliste et sert de point de départ à la production capitaliste, au lieu de venir d'elle ». C'est une période« d'expropriation de la population campagnarde ». Il faudrait ajouter en ex-URSS: et aussi d'expropriation de la population des entreprises industrielles d'État et de transfert de ces entreprises à des propriétaires privés, par voie de privatisation. Marx décrit « la législation sanguinaire contre les expropriés» : ici les comportements acquis du socialisme réel résistent quelque peu à l'aspect sanguinaire. L'intervention « de l'État, favorisant l'exploitation du travail et, partant,l' accumulation du capital» est précisément l'un des enjeux de la transition: après la vague libérale des premières années de la transition, il reste à voir si les inévitables (et aujourd'hui croissantes) interventions de l'État iront dans le sens indiqué par Marx ou tendront plutôt vers ce que nous avons nommé une politique économique alternative. Lorsque Marx parle de spoliation, d'aliénation frauduleuse des domaines de l'État, du pillage des terrains communaux, etc., pour transformer l'ancienne propriété féodale ou patriarcale en propriété privée, il évoque un vaste processus de redistribution des patrimoines et des sources de revenus au sein de la population, qui est spécifique à l'accumulation primitive. Ceci n'est pas sans évoquer le comportement des ex-membres du Parti communiste aujourd'hui businessmeny (en russe I),des anciens« nomenklaturistes » de tout poil et de la mafia, pour transformer l'ancienne propriété socialiste en patrimoine privé. N'y manquent ni l'usage de la violence, ni la corruption, ni la concussion, ni la criminalité, surtout dans l'ex-URSS. Une première esquisse d'analyse,

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directement basée sur le texte de Marx au sujet de l'accumulation primitive, est proposée par Slim (1995). On peut ajouter, en suivant Marx (1867), que «dans l'histoire de l'accumulation primitive, toute révolution fait époque qui sert de levier à l'avancement de la classe capitaliste en voie de formation ». Ceux qui ont vu une« révolution» post-communiste dans les événements de 1989-1990, surtout des penseurs libéraux, ne croyaient pas si bien dire..., mais sans achever la phrase de Marx. Et plus loin: « Pendant la genèse historique de la production capitaliste, la bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'État; elle s'en sert pour "régler" le salaire, c'est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger lajoumée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu. C'est là un moment essentiel de l'accumulation primitive. » Si l'on veut transposer ce passage aux ET, on peut noter que les salaires réels y ont bien été déprimés et que l'allongement du temps de travail y prend la forme de la généralisation des emplois multiples pour un même individu. Quant au retour de l'intervention de l'État, pour réguler le salaire et la protection sociale (Andreff 1995a), même s'il peut être désirable, y compris dans une politique économique alternative, il convient de ne pas se leurrer quant à son rôle dans une période d'accumulation primitive: il est de réunir les conditions qui doivent faire transiter vers la production capitaliste. A ce moment-là, le recours à la menace, à la violence et au crime n'est plus nécessaire. Le retour à la sécurité de la vie quotidienne des ET peut servir d'indice au progrès de l'accumulation primitive vers l'accumulation tout court (par la voie de l'investissement dans la production du capital amassé au cours de la redistribution des patrimoines). Pour le dire dans des termes marxistes, la fin de la prédominance du capital usuraire et du capital commercial (et dans le cas de la Russie du capital « colonial» et de l'échange inégal avec le reste de la CEI) et leur conversion en capital industriel et financier, concentré aux mains de grands propriétaires (on retrouve le problème des « noyaux durs» de contrôle des entreprises privatisées) serait un indicateur d'accumulation primitive en voie d'achèvement dans les ET. Pas avant des années sans doute. Nagels (1993) a recours aussi au concept d'accumulation primitive du capital pour expliquer les conditions de « l'enfantement du capitalisme» dans l'ex-URSS. Le mouvement dynamique de la transition y est présenté comme le déroulement synchrone de la destruction de l'ancien régime et de la construction des fondements du nouveau système de production et d'échange. Si Nagels note, àjuste titre, que l'accumulation primitive s'accompagne souvent de situations chaotiques, d'absences de règles de droit claires, de vide juridique, il ne voit pas qu'elle est fondamentalement un processus de redistribution des patrimoines, des capitaux et des sources de revenus, par échange inégal, voire par spoliation, expropriation et pillage. Le seul phénomène rappelant cet aspect de l'accumulation primitive, évoqué par Nagels, est la « périphérisation » de l'ex-URSS, le fait que « la situation des (anciennes) républiques vis-à-vis du Centre

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est identique à celle des pays endettés du tiers monde ». Outre que cette supposée identité est discutable, le Centre (les économies occidentales) n'est pas un capitalisme en formation (ou dans «l'enfantement »). Nagels aurait plutôt dû insister davantage sur l'échange inégal et la redistribution de richesse entre les anciens secteurs soviétiques (industrie lourde, armement, État) et les nouvelles activités capitalistes qui se constituent à l'intérieur de l'ex-URSS, dans le secteur privé et dans l'économie parallèle. Mais il n'insiste que sur le fait que l'accumulation primitive doit rendre les travailleurs disponibles (la montée du chômage) et les moyens de production disponibles et accessibles à la propriété (certaines modalités de privatisation de masse ne confirment pas vraiment cette disponibilité). Ille justifie par la nature spécifique (elle l'est en effet) de l'accumulation primitive en ex-URSS: «c'est la première fois dans l'histoire des économies industrialisées que la propriété collective des moyens de production est en voie d'être massivement privatisée ». Mais, de ce fait, il ne saisit pas exactement le mécanisme de redistribution de la valeur que constitue l'accumulation primitive chez Marx, mis à part l'achat à vil prix des moyens de production par la nouvelle bourgeoisie plus ou moins mafieuse (p. 153). Malgé les limites que nous avons relevées, les quatre axes de recherche recensés ici paraissent les plus féconds pour produire une approche théorique alternative des thèses dominantes au sujet de la mutation en cours dans les ET. De là à soutenir qu'elles sont de nature à faire sortir le marxisme de la crise où l'a enfoncé l'effondrement du « socialisme existant », il y a un pas qu'il serait imprudent et prématuré de franchir.

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Bases sociales de la restauration capitaliste en Europe de l'Est
Catherine SAMARY

La fonnule magique des discours électoraux en Europe de l'Est a été dans les
années 1980: «marché + privatisations

= efficacité

économique

+ démocratie

».

L'objectif recherché par les populations quand elles ont voté pour les nouvelles coalitions était de vivre mieux et plus librement. On voulait des vitrines pleines, la liberté de s'exprimer et de voyager, la sécurité sociale... Les queues ont disparu, mais même des produits de base sont souvent inabordables; de nouvelles fonnes de censure et de nouveaux murs se sont dressés - ceux de l'argent; et le mauvais pleinemploi a cédé la place au chômage. « On voulait aller vers l'Ouest et on va vers le

Sud» dit-on à l'Est ... Et l'on constate de plus en plus un processus de « tiersmondisation » recouvrant un creusement des écarts de richesse et de très grandes différenciations entre pays - voire entre régions et branches d'un même pays, selon les positions de marché. Les caractéristiques de la restauration capitaliste seront sensiblement différentes selon qu'on se situe en Allemagne ou en ex-URSS, en République tchèque ou en Roumanie. Je ne discuterai pas de ce point ici. Dans tous les cas, même s'il y a des gagnants et l'acquis d'un pluralisme politique, la « transition systémique» comme on dit, recouvre de colossales régressions sociales et culturelles pour la grande masse des populations. Cela est vrai même dans les pays d'Europe centrale et orientale qui semblent avoir touché le fond de la crise de « destruction» supposée créatrice d'un ordre meilleur. L'endettement extérieur donne prise aux politiques d'austérité imposées à la fois par le FMI et par les critères d'adhésion à l'Europe de Maastricht; ces politiques ne feront qu'accentuer les effets escomptés de restructurations industrielles qui sont loin d'être achevées dans les grandes entreprises - y compris dans les pays « phares» comme la République tchèque. Pourtant l'horizon capitaliste semble indépassable... Car la crise est généralement présentée et massivement vécue par les populations concernées comme un échec du

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socialisme face au capitalisme. Cet échec aggrave, en tous les cas au niveau des consciences, les difficultés de résistance au capitalisme mondialisé - alors même que ce capitalisme et les « recettes libérales» qui le dominent conduisent à des régressions colossales. L'intelligibilité du passé peut dégager un avenir. Nous avons la chance de pouvoir étudier, contrairement à Marx, plusieurs décennies d'une tentative sans précédent de rupture avec les critères capitalistes sur plus d'un tiers de la planète. Espérons qu'il sera possible, pour tous ceux et celles qui n'acceptent pas le nouveau terrorisme de la «pensée unique» et de la fin de l'histoire, de mettre en commun, quels qu'aient été nos horizons différents, le nécessaire bilan critique de cette expérience. J'espère quant à moi qu'il s'agira de la préhistoire et non de la fin du socialisme. Cela ne sera possible qu'à la condition d'une radicale « mise à plat ». Je veux y contribuer ici en m'appuyant non sur de quelconques « contre-modèles» -le socialisme sera toujours à inventer et Marx n'a jamais légué de recettes - mais sur les fils conducteurs du marxisme: il faut chercher dans les rapports de production de ces sociétés-là, notamment dans le rôle qu 'yjouait le système politique, la source de leur crise et de leur fragilité face au capitalisme mondial. Contrairement à ce qu'affirme l'appel à ce colloque, de telles approches ont existé dans le passé, même si elles n'ont pas forcément toujours vu clair; compte tenu de l'isolement et de la répression subie par leurs auteurs I. Bref, on n'était pas obligé soit de tout dénigrer, soit de se faire les porte-parole apologétiques d'un « marxisme» devenu religion d'État. Le courant auquel j'appartiens, la formation marxiste que j'y ai reçue, notamment au travers des ouvrages d'Ernest Mandel 2,se revendiquaient du projet émancipateur et des progrès réalisés après la révolution d'Octobre - mais n'étaient pas prêts à faire du stalinisme une simple « déviation ». Surtout, contrairement à tous ceux et celles qui ont cru que la défense d'Octobre signifiait« choisir son camp» et faire l'apologie de l'URSS, nous avons cherché contre vents et marée à nous placer toujours et partout du point de vue des travailleurs, de leur émancipation, de la satisfaction des besoins - y compris en URSS, contre le parti/État au pouvoir. Cela seul nous permettait de comprendre la révolte des travailleurs hongrois de 1956, celle de Solidamosc en Pologne - réprimées

I.La révolution trahie ou En défense du marxisme de Trotsky restent des témoignages d'une intégrité qui était possible dans la défense de l'URSS contre toute attaque venant du capitalisme - mais en critique radicale du système et de la politique qui ont étouffé le potentiel progressiste de la révolution. Dire cela ne signifie pas que Trotsky lui-même n'a pas commis d'erreurs ou qu'il n'est pas nécessaire de soumettre ses propres écrits à une relecture critique... 2.Cf. notamment Traité d'économie marxiste, collection I 0/18, centré sur l'analyse du capitalisme, mais dont un chapitre entier est consacré à l'URSS et un autre aux questions théoriques du socialisme.

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par ceux qui se disaient «communistes ». C'est avec cette problématique critique que j'ai quant à moi travaillé tout particulièrement sur l'expérience autogestionnaire yougoslave - pour en comprendre les faiblesses et contradictions du point de vue
des autogestionnaires eux-mêmes
3. La

fragilité puis la crise du système soviétique et

des réformes introduites ailleurs ne signifient pas que le capitalisme était (et est) indépassable. Il faut resituer ce débat-là sur le plan historique, dans le cadre général des réflexions nécessaires sur les conditions d'émergence du socialisme. Sur ce plan, il est nécessaire - même si je ne le fais pas ici 4 - de reprendre le débat (menchevisme contre bolchevisme) sur la révolution d'Octobre 5 - car le bilan critique non seulement du stalinisme, mais aussi du léninisme (et des oppositions boukharinienne et trotskiste), est logiquement subordonné au débat premier: est-ce que l'échec d'Octobre était fatal, est-ce que la tentative même d'un~ voie non capitaliste était une utopie? Ou bien, comme je le crois, y-avait-il des possibles, des bifurcations de l'histoire, ou une autre dynamique aurait été prédominante dans un sens de consolidation du socialisme (sur le plan international, des victoires ailleurs, en Allemagne, par exemple; sur le plan interne une autre écoute des critiques émises par Rosa Luxemburg envers le bolchevisme...) ? M'inscrivant dans cette deuxième logique d'interprétation, je voudrais souligner quelques arguments: les écarts de niveau de vie se sont réduits entre les pays dits socialistes et les pays capitalistes développés en gros jusqu'au milieu des années 1970. Le fait qu'il y ait eu d'immenses progrès sociaux et culturels montre que le choix bolchevique n'était pas utopique: une voie non capitaliste de développement était possible, pouvait être efficace. Et pour les générations qui ont vécu le passé « pré-communisme », les écarts se mesuraient non pas avec les pays capitalistes développés voisins, mais avec ce qu'ils avaient eux-mêmes expérimenté lorsque dominait une « économie de marché» et les rapports de dépendance envers le capital étranger: à l'exception de la Tchécoslovaquie et de l'Allemagne de l'Est, le passé
« pré-communiste », dans ces pays de la périphérie capitaliste,était dominé par des dictatures régnant sur des sociétés largement arriérées.

3.Cf. C.SamaryLe marché contre l'autogestion, l'expérience yougoslave, La Brèche; ou encore les Cahiers d'Étude et de Recherche de l'lIRE sur« plan, marché, démocratie », analysant les contradictions sociales de la planification bureaucratique et des différentes réformes marchandes introduites, de la Hongrie à la Yougoslavie (librairie « La Brèche », Paris). 4.Cf. ma contribution au Colloque sur Marx organisé par Actuel Marx et d'autres revues, à Nanterre en septembre 1995. 5.Une des questions essentielles qui resurgit avec l'effondrement de l'URSS est de savoir si Octobre était « prématurée» au regard d'une interprétation linéaire du « matérialisme historique» prétée à Marx. Dans un de ses derniers ouvrages, Marx l'intempestif(Ed. Fayard, 1995), Daniel Bensaïd mène ce débat avec l'école du «marxisme analytique ».

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Devait-on caractériser les formations sociales qui ont réalisé ces progrès comme
« socialistes »? Telle n'était pas la problématique des Bolcheviks 6, mais c'est ce qu'a proclamé Staline dans les années 1930... Il sera nécessaire et fructueux de reprendre de façon critique la problématique introduite par les marxistes soviétiques des années 1920: quelles qu'aient été les ambiguïtés réelles dans l'usage qu'ils faisaient du mot « socialisme », l'URSS était à leurs yeux uneformation sociale en transition, socialiste par ses objectifs - déjà plus capitaliste, pas encore socialiste 7. Il ne s'agissait donc même pas de ce qu'on pouvait éventuellement supposer à partir des textes de Marx comme devant être la« transition socialiste au communiste ». Loin d'être sémantique, cette question recouvrait la compréhension d'une difficulté historique majeure dans les conditions d'émergence d'une société socialiste: la révolution avait pu être victorieuse dans un des chaînons les plus fragiles du système capitaliste conçu comme « économie-monde ». Mais pour se réaliser en tant que société sans classe où régnerait la propriété sociale des moyens de production, et pour être capable de se confronter sans protection au capitalisme mondial redoutable de productivité, il fallait une tout

autre échelle (dans l'espace) et un autre niveau (qualitatif) de développement 8. Il
allait donc s'agir d'orienter le pays dans le sens de la satisfaction des besoins, de la remise en cause des rapports d'oppression et d'exploitation - en espérant qu'une telle orientation et une politique étrangère de soutien aux luttes de libération nationales

6.Cf. notamment Lénine, L'impôt en nature, Éd. sociales. 7.Il faut relire à ce sujet,« dans le texte », c'est à-dire sans les déformations qu'en a produites Staline, le débat Préobrajensky/Boukharine. 8.Tel était le sens de la« théorie de la révolution permanente» de Trotski qui prolongeait et développait l'approche que Marx avait de la «révolution russe» à venir dans sa «Lettre à Vera Zassoulitch ». Contrairement à la caricature qu'en a léguée Staline, la « révolution permanente », opposée à la thèse stalinienne de la« construction du socialisme dans un seul pays », ne signifiait pas qu'on ne pouvait pas s'engager dans la voie de la construction socialiste - encore moins qu'il fallait exporter artificiellement la révolution ailleurs. La thèse de Trotski fut reprise dans les Thèses d'Avril de Lénine. Elle comportait trois dimensions: 1. les formations sociales de la périphérie capitaliste où la bourgeoisie autochtone est très faible et dépendante ne peuvent pas connaître le même type de développement capitaliste que les pays « du centre ». Les tâches de la révolution bourgeoise (industrialisation, question agraire, question nationale) y seront accomplies par une révolution prolétarienne qui ne peut s'arrêter en chemin: il y a donc dynamique et nécessité de transcroissance de la révolution bourgeoise en révolution socialiste (dans ses objectifs) ; 2. la prise du pouvoir n'est qu'un tout premier pas sur la voie de la construction du socialisme; celle-ci implique donc une révolution culturelle, socio-économique et politique « permanente» qui doit assurer le développement des rapports de production socialistes sur la base du développement des forces productives; 3.la supprématie du socialisme sur le capitalisme a besoin de l'échelle mondiale pour s'affirmer face à un mode de production capitaliste mondialisé. Si la révolution socialiste commence sur l'arène nationale, elle doit se poursuivre comme mouvement d'émancipation à l'échelle mondiale pour être finalement victorieuse. L'URSS doit favoriser ces mouvements d'émancipation et de lutte anticapitaliste.

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