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Rencontre des soeurs Brontë en terre malgache

De
192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 161
EAN13 : 9782296203242
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RENCONTRES AVEC
LES SŒURS BRONTË EN TERRE MALGACHE

AGENCE DE COOPÉRATION CUL TURELLE ET TECHNIQUE
Egalité, complémentarité, solidarité

L'Agence de coopération culturelle et technique, organisation internationale créée à Niamey en 1970, rassemble des pays liés par l'usage commun de la langue française à des fins de coopération dans les domaines de l'éducation, des sciences et des techniques et, plus généralement, dans tout ce qui concourt au développement des Etats membres et au rapprochement des peuples.
PAYS MEMBRES

Belgique, Bénin, Burundi, Canada, Comores, Centrafrique, CÔted'Ivoire, Djibouti, Dominique, France, Gabon, Harti, Haute-Volta, Liban, Luxembourg, Mali, lIe Maurice, Monaco, Niger, Nouvelles Hébrides, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Tchad, Togo, Tunisie, Viêtnam, Zaïre.
ÉTATS ASSOCIÉS Cameroun, Guinée-Bissau, Laos, Mauritanie. GOUVERNEMENTS PARTICIPANTS Québec.

Nouveau-Brunswick,

Les opinions exprimées ainsi que les orthographes des noms propres et les limites territoriales figurant dans le présent document n'engagent que les auteurs et nullement la position officielle et la responsabilité de l'Agence de coopération culturelle et technique.

RANDRIAMBELOMA-RAKOTOANOSY Ginette

RENCONTRES AVEC LES SŒURS BRONTË EN TERRE MALGACHE

ACCT.
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

MADAGASCAR

à L'HARMATfAN

Robert ARCHER, Madagascar depuis 1972, la marche d'une révolution, 1976. Robert DUBOIS, Olombelona, essai sur l'existence personnelle et collective à Madagascar, 1979. Louis MOLET, La conception malgache du monde du surnaturel et de l'homme en Imérina, tome 1, 1979. Dominique DESJEUX, La question agraire à Madagascar, administration et paysannerie de 1895 à nos jours, 1979. Antoine BOUILLON,Madagascar, le colonisé et son âme, essai sur le discours psychologique colonial, avec le concours du CNRS, 1981. Jean PAVAGEAU,Jeunes paysans sans terres, l'exemple malgache, 1981. Philippe BEAUJARD,Princes et paysans, les Tanala de l'Ikongo, un espace social du Sud-Est de Madagascar, 1983. Césaire RABENORO, Les relations extérieures de Madagascar de 1960 à 1972, avec le concours du ministère des Relations extérieures, coédité avec les P.U. d'Aix-Marseille, 1986. Michel PROU, Malagasy, un pas de plus. Le «royaume de Madagascar» au XIXesiècle, tome 1: 1793-1894, 1987. Ferdinant DELERIS, Ratsiraka, socialisme et misère à Madagascar, collection Points de vue, 1986. L. Rasoamanalina RAMANANDRAIBE, e livre vert de l'espérance L malgache, collection Points de vue, 1987. Patrick RAJOELlNA, Quarante années de la vie politique de Madagascar (1947-1987), 1988. Patrick RAJOELlNA,Alain RANELET,Madagascar, La Grande île, collection Repères pour Madagascar et l'océan Indien, 1989.
.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0610-6

CoUection « Repères pour Madagascar

et l'océan Indien»

Situées au large du continent africain, les lies de l'océan Indien (Madagascar, la Réunion, les Comores, Maurice, les Seychelles...) ont longtemps vécu isolées les unes des autres. Pourtant, aujourd'hui, de nombreux liens diplomatiques, politiques, économiques, commerciaux et culturels les unissent et font de cette région une zone en pleine expansion, même si des disparités existent entre ces différentes entités. De même, si les origines des peuplements sont variées (africains, indonésiens, indiens, chinois, arabes...) chaque ile a su intégrer, au fur et à mesure des migrations, toutes les composantes ethniques et former ainsi, sans trop de heurts,

une « mosaïque des peuples» enviéepar bon nombre de pays
industrialisés. Cette Collection entend contribuer à l'émergence de ces nations sur la scène internationale et également susciter une réflexion critique sur les mouvements de société qui traversent cette Région en devenir, dotée de. potentiels innombrables. Elle réunira, au fil des publications, toutes celles et tous ceux qui partagent cette ambition, loin des a priori et des rigidités idéologiques.
Patrick RAJOELlNA,
Directeur de la Collection

INTRODUCTION

Plus d'un siècle s'est écoulé depuis cet automne de 1847 où Charlotte Brontë, sans augurer de l'accueil chaleureux du public, envoya à l'éditeur John Smith quelques centaines de pages de sa

petite écriture serrée relatant la destinée d'une modeste gouvernante de campagne. Plus d'un siècle s'est aussi passé depuis qu'Émily, sur l'insistance de son aînée, a consenti à publier le fruit de son imaginaire: le récit d'une passion intense entre deux personnages épris d'absolu, Catherine Earnshaw et Heathcliff. Que l'on songe également aux distances qui séparent le Yorkshire - que la plupart des femmes dont nous avons choisi d'analyser les impressions n'ont jamais vu - de l'Imerina, région centrale de Madagascar. Que l'on imagine, enfin., le décalage évident en termes d'époque et de culture, entre les auteurs dont les œuvres sont profondément ancrées dans l'Angleterre victorienne, et le public féminin malgache auquel ils ont été révélés vers le milieu de ce siècle. On comprendra alors que nous ayons ressenti un double désir: celui de rendre raison de la longévité de discours romanesques qui, défiant les époques, les distances, les cultures, les mentalités... ont été traduits, adaptés, lus dans des pays aussi divers que l'Europe, l'Asie et même le Moyen-Orient - et celui de comprendre l'engouement d'un lectorat féminin à première vue très différent du public auquel ils, étaient initialement adressés. Mais ce désir est fortement chargé d'appréhension car nous mesurons les risques encourus à vouloir nous plonger dans un univers brontéen maintes et maintes fois exploré par les critiques et les chercheurs du monde entier, objet d'innombrables conférences, colloques, articles, ouvrages, mémoires et thèses. Tout de même, un fait nous rassure: aucune étude ne semble avoir été consacrée à la propagation universelle de Jane Eyre et de Wuthering 7

.

Heights, moins encore à la problématique de leur lecture, notamment dans un pays comme Madagascar, en raison de son insularité. Les ouvrages généraux qui traitent des Brontë, auxquels nous nous sommes abondamment référés et qui sont du plus grand intérêt par la profondeur et l'ampleur des vues, des analyses et des perspectives proposées, ne manquent pas de faire allusion à cette extension surprenante de leur popularité, cependant, leurs auteurs ne se sont guère attardés sur ce point. Les raisons essentielles du choix de ce sujet précis proviennent du souci de participer d'une part à la perception d'œuvres de femmes que nous voudrions ne jamais cesser de méditer, et d'autre part aux recherches faites autour de la jeune Merina en cette période de la première indépendance (1) riche en péripéties politiques, sociales, économiques et culturelles. Le XIXesiècle, témoin de l'émergence de grands noms féminins du roman en Angleterre (Jane Austen, les Brontë, Mrs Gaskell, George Eliot, pour nous en tenir aux plus connus) ainsi que de l'apparition des termes comme «new woman », «woman question », est une période qui sollicite naturellement la curiosité pour peu. qu'on éprouve de l'intérêt pour le personnage de la femme. A la même époque certes, la France peut aussi s'enorgueillir d'une Mmede Staël et de ses romans d'éducation à l'usage des demoiselles de bonne famille (2) ; mieux encore, elle peut, avec raison, tirer fierté d'une George Sand, apôtre célèbre et estimé du roman féministe (3), dénonciatrice des lois iniques qui restreignent l'existence de ses compagnes au sein du mariage, de la famille et de la société (4). Toutefois, l'obsession didactique et le narcissisme de Mmede Staël affaiblissent son analyse. George Sand quant à elle, fait figure d'exception dans une littérature romanesque volontiers éloignée des préoccupations et du rôle de la femme et qui ne se distingue ni par la profusion ni par la variété de ses figures féminines. On n'y décèle pas non plus une spécificité de fond comme de forme semblable à celle qu'Elaine Showalter prête aux productions des romancières britanniques, des sœurs Brontë à Doris Lessing (5) et qui se traduit par une prise de conscience, une définition de la féminité, une réaction avouée ou implicite contre une situation infériorisante. Cette unité de vue est manifeste au début de l'ère victorienne, c'est-à-dire dans les années 1840 lorsque parurent,parmi un foisonnement de romans féminins, Jane Eyre et Wuthering Heights. En effet, en présentant des héroïnes sensibles, armées de toutes les qualités propres à la femme, vouées à la passion amoureuse mais également déterminées dans l'affirmation de leur personnalité, l'expression de leurs sentiments et de leurs désirs, la sauvegarde de leur indépendance et de leur liberté, Charlotte et Emily Brontë sont entrées ouvertement en conflit avec les normes 8

imposées par leur société. Une société synonyme de conservatisme étriqué, de soumission à un ordre régenté par l'homme, prônant la retenue dans les opinions, les comportements, le langage. Elles ont, chacune à leur manière, soulevé le dilemme qui agite l'âme féminine confrontée au problème de l'amour, du mariage et des

rapports avec l'homme et ce faisant, elles ont laissé un message
qui garde aujourd'hui encore toute sa valeur et son authenticité. Les lectrices malgaches, on le verra, ont, elles aussi, fait partie de celles qui ont perçu ce message. L'analyse de leurs motivations apparaît donc comme une entreprise passionnante. Il est établi par exemple, pour considérer le problème sous une autre perspective, que la venue à Madagascar au XIXesiècle de missionnaires protestants britanniques a incontestablement influencé les mentalités, notamment celles des femmes de qui dépendait l'éducation morale des enfants. Dès lors, on peut se demander si des traces d'un tel passage ne subsisteraient pas au-delà des années dans l'inconscient collectif des Malgaches. N'expliqueraient-elles pas, ne serait-ce que partiellement, la complicité d'une partie de la population lisante avec des ouvrages littéraires reflétant, à des degrés différents, un ensemble de croyances, de principes, d'attitudes caractéristiques de l'Angleterre victorienne et conçus dans

le cadre d'une période qui coïncide avec la pénétration anglaise
en lmerina ? Pourquoi ne pas étendre nos propos à l'ensemble de l'île '! D'emblée, précisons que même si le mot «merina» désigne la population des Hautes Terres centrales incluant un vaste territoire limité au nord par la région d'Ambatondrazaka, au sud par celle de Fianarantsoa, nous en circonscrirons l'emploi aux habitants de Tananarive qui en est la capitale. Vivant dans une ville qui occupe depuis le siècle dernier une situation particulière par son statut de centre politique, administratif, économique et religieux et jouissant d'un niveau d'instruction relativement avancé, les Merina sont considérés comme le groupe ethnique le plus sensible aux processus d'assimilation car le plus fréquemment informé de la production littéraire étrangère. Seules les femmes font l'objet de notre investigation parce qu'il semble, et grand nombre d'enquêtes sur la lecture le confirment (6), qu'elles soient plus attirées par les romans que les hommes, dont le goût va plutôt aux ouvrages d'aventure et de fiction policière. De plus, Jane Eyre et Wuthering Heights sont des romans féminins écrits par des femmes. En tant que tels, ils mettent en situation des héroïnes qui, si elles aiment, souffrent et même meurent pour un homme (cas de Catherine dans le roman d'Emily Brontë), l'éclipsent par une présence irradiante, offrant davantage de possibilités d'identification en révélant des sensa9

tions, des idées, des expériences et des sentiments proches de ceux de leurs lectrices. Les années 60 sont intéressantes dans la mesure où c'est à partir de cette date que l'enseignement féminin aux niveàux secondaire et universitaire a véritablement pris son essor, permettant à un plus grand nombre d'accéder à des œuvres de littérature. Au confluent de diverses influences culturelles, la sienne propre, celle héritée des évangélisateurs britanniques, puis du colonisateur français (7), cette génération de femmes a bénéficié d'une ouverture intellectuelle assez exceptionnelle (8). Ajoutons que cette décennie est une décennie d'optimisme mêlé d'inquiétude et cette complexité nous interpelle malgré le manque de perspective et de recul. Le groupe de lectrices dont il est question ici naquit en effet à la veille des dix dernières années de l'ère coloniale (1940-1950) et grandit dans l'atmosphère euphorique de l'indépendance retrouvée de 1960. A quelque point que l'on se tienne aujourd'hui, en amont ou en aval, les années 60 sont à nos yeux des années fécondes et privilégiées. Les générations précédentes ont été perturbées par les deux grandes guerres (9) puis par la répression du Mouvement nationaliste de 1947 (10) et ses conséquences psychologiques et, d'une manière quasi permanente, par les contraintes politiques et morales inhérentes à la situation coloniale. La génération suivante, celle qui est née précisément dans cette décennie et qui a aujourd'hui entre quinze et vingt-cinq ans, vit une histoire totalement différente. La colonisation lui paraît une période lointaine et floue. L'indépendance, l'avènement de la première république, le sentiment d'une certaine compétitivité scolaire? Une évidence parfois évoquée avec nostalgie au regard des problèmes actuels de l'enseignement. L'angoisse? Elle est pour elle dans la difficulté de jouir d'une formation gratuite adéquate et pis encore, dans la crainte d'être privée de l'exercice d'une profession et sûrement pas dans cette crise d'identité ou de civilisation qui marque la fin des années 60 et le début des années 70 et qui a entraîné la remise en question de la destinée politique du pays en 1972. Dans la profusion des faits qui ont jalonné cette période, un des événements les plus marquants, en ce qui concerne les femmes, est l'évolution scolaire et intellectuelle, l'acquisition d'une instruction qui n'est pas sans faille puisque imposée par une puissance tutrice souvent aveugle aux réalités nationales, mais dont nous ne retiendrons, pour le besoin de notre thèse, qu'un aspect: l'aptitude à appréhender le contenu de deux grands classiques de la littérature anglaise, lus, assimilés et appréciés par une grande partie des lecteurs du monde entier. Notre dessein réduit dans le temps, l'espace et la portée, se 10

borne à un essai d'éclaircissement que nous voudrions assez fidèle, assez rigoureux, d'un fait en apparence inouï: comment les écrits de Charlotte et Emily Brontë en changeant de destinataires ont pu conserver leur efficacité? Comment les frustrations, les tourments, les velléités de révolte et les espoirs de femmes prisonnières du carcan rigide des principes d'éducation victorienne ont pu traverser les âges et les frontières pour échouer à Madagascar, émouvoir les jeunes lectrices merina et alerter leur sensibilité féminine? On le constatera, ce travail n'a p~s la prétention de proposer une lecture savante de Jane Eyre et de Wuthering Heights mais simplement d'essayer de les voir sous des angles nouveaux, mettant ainsi en lumière des réactions inattendues mais qui sont des indices incontestables de l'art de ces dames de la littérature victorienne. Pour ce faire, nous nous proposons dans un premier temps

d'examiner les voies par lesquelles Jane Eyre et Wuthering

Heights.

sont parvenus entre les mains de nos lectrices; viendra ensuite l'analyse des dominantes les plus caractéristiques. Réparties en trois unités significatives: le romantisme, les représentations de la femme, l'inscription des deux romans dans la réalité victorienne, celles-ci serviront de trame à une tentative d'explication du succès des Brontë en Imerina. Une telle démarche, que nous voudrions avant tout littéraire, nous conduira fatalement dans des sphères où nos connaissances sont limitées: l'Histoire, la psychologie, la sociologie de la lecture, les mentalités... et nous mettra constamment en éveil devant les difficultés à vouloir mettre en rapport deux pays, deux cultures, deux littératures de dimension inégale. Elle nous obligera par ailleurs à utiliser, outre les œuvres originales, leur version française, seule version en circu}ation à Madagascar. Au terme de ces péripéties pourront être dégagées en conclusion les réponses à la question qui nous importe le plus: pourquoi tant d'attrait pour ces deux romans victoriens? Goût pour les récits d'époque, besoin d'évasion, de dépaysement, phénomène de mode ou, comme le dit Roland Barthes, «goût fantasmatique de la "réalité" (la matérialité même du "cela a été")?» (11) De tout cela un peu sans doute. Mais les véritables raisons ne seraient-elles pas plus complexes, plus profondes?

11

Notes de l'introduction

(1) Les historiens appellent la période qui fait l'objet de cette étude celle de « la
première indépendance» ou encore celle de « l'indépendance octroyée », la distinguant ainsi de celle de « l'indépendance réelle» de 1972 issue de la révision des accords de coopération franco-malgache de 1960. (2) On songe à Delphine (1802), Corinne ou l'Italie (1807). (3) Son « avant-gardisme» fut surtout salué à l'étranger et précisément en Angleterre où douze de ses romans furent ,traduits dans les années 1840. Ajoutons que Charlotte Brontë, Harriet Martineau, Elisabeth Barrett, George Éliot furent de celles qui ont été impressionnées par ses œuvres et sa vie: Elisabeth Barrett lui a même dédié un sonnet. (4) C'est là le thème majeur de Indiana (1832) et de Lélia (1833). (5) Point de vue que l'auteur développe dans son ouvrage intitulé A Literature of their Own. London. 1978. (6) Entre autres celle menée par J. Hassenforder d'où il ressort que 98 % des femmes interrogées déclarent aimer lire des romans. (Goût des Lecteurs dans une Bibliothèque Municipale de la Région Parisienne, Centre d'Études Économiques, 1957, p.4). " (7) Madagascar était une colonie française de 1896 à 1960. , (8) Notons que bien avant 1960, le pays a compté quelques femmes médecins, avocates ou professeurs et un grand nombre de sages-femmes, d'institutrices, d'employées de bureau. (9) Madagascar a servi la France à ces occasions. Il a perdu 4000 hommes lors de la Première Guerre Mondiale (H. Deschamps, Histoire de Madagascar, Paris, 1972, p. 254). (10) 1947: date de l'insurrection nationaliste contre les occupants français qui a fait environ 550 victimes du côté des étrangers et 89000 du côté malgache sur une population de 4100000 habitants. (Source: la très intéressante étude de Jacques Tronchon, L'Insurrection Malgache de 1947, thèse 3<cycle, Paris VIII, 1973, tome I, pp. 45 et 48). (11) Le Plaisir du Texte, Paris, 1973, p. 85.

12

PREMIÈRE PARTIE

PÉNÉTRATION DE JANE EYRE ET DES HAUTS DE HURLE-VENT A TANANARIVE DANS LES ANNÉES SOIXANTE'

CHAPITRE

I

LE PUBLIC DE CHARLOTTE ET EMILY BRONTË A TANANARIVE: UNE RÉALITÉ

Il est établi que Jane Eyre et Les Hauts de Hurle-Vent, avec leurs caractéristiques respectives, continuent à être présents de façon vivace dans la mémoire des lecteurs en plusieurs points du globe, comme le démontrent leur rayonnement universel et tout particulièrement leur place dans la littérature anglaise. Mais comment ont-ils pu parvenir jusqu'à Tananarive et de quelle manière et en vertu de quelles motivations se sont-ils retrouvés entre les mains de nos jeunes collégiennes de la capitale des années 60? Une approche de réponse nous amènera tout d'abord à établir la matérialité d'un tel public puis à considérer la part faite aux différents moyens de distribution et aux techniques de commercialisation d'alors, le rôle joué par les enseignants et par les textes et enfin la place prépondérante de la maîtrise de la langue française et de l'instruction. Déterminer l'effectif du public lisant, c'est-à-dire, susceptible

de déchiffrer un texte écrit, « .. .d'accomplir des actes de lecture
autonome» (1) est relativement aisé, en ce sens qu'on peut disposer du taux d'alphabétisation et de scolarisation d'un pays (2). Il en va tout autrement de l'évaluation du public réel que constitue la clientèle des librairies et celle du public lettré, capable de mobiliser ses capacités de jugement et sa sensibilité lors d'un acte de lecture, en raison de l'inexistence de données objectives (documents de vente dans les librairies, documents de prêt dans les bibliothèques ou journaux intimes, lettres, romans...). Or, c'est précisément à cette catégorie de lecteurs que des œuvres à la fois littéraires et de portée générale comme Jane Eyre et Les Hauts de Hurle- Vent (3) s'adressent. Nous savons par contre, pour avoir 15

été témoin d'un engouement du public féminin tananarivien pour ces romans, que celui-ci est essentiellement constitué de la population scolaire féminine qui a bénéficié, après l'Indépendance de 1960, des progrès rapides de l'instruction. C'est ce qui nous a déterminé à adopter le système de l'enquête: unique moyen à notre disposition pour prouver d'une manière concrète l'existence effective d'une génération de lectrices malgaches attentives aux œuvres qui ont porté le nom des sœurs Brontë bien au-delà de leur siècle. L'enquête, avec ses limites et ses avantages, a pris en compte les réponses d'un échantillon ciblé, composé d'anciennes élèves des trois principaux établissements ouverts aux jeunes filles

de l'époque (4).
Contenu du questionnaire

.

Un questionnaire anonyme composé d'une série de questions fermées et ouvertes a été établi dont les principales rubriques ont permis dans un premier temps de déterminer les origines scolaire et sociale des jeunes filles interrogées (5), leurs habitudes de lecture, le volume de leur bibliothèque personnelle. Les questions ont été graduellement orientées vers les noms des Brontë inévitablement associés à Jane Eyre et Les Hauts de Hurle-Vent. Sont venus ensuite des précisions sur les moyens par lequels elles se sont procuré les deux romans et les sentiments que ceux-ci leur ont inspiré. Le temps qui s'est écoulé entre l'acte de lecture et le questionnaire étant plus ou moins long, nous avons prévu de rappeler les thèmes susceptibles d'avoir motivé leur engouement. Méthode d'Échantillonnage Accompagné d'une enveloppe timbrée à notre adresse, le questionnaire a été envoyé à 128 lectrices potentielles choisies en fonction de leur appartenance à un groupe d'âge et en fonction des écoles fréquentées. Notre connaissance personnelle du milieu, la concentration géographique, professionnelle et sociale qui confine à une sorte de microcosme ont rendu aisé le ciblage. Ces lectrices, qui ont aujourd'hui entre la trentaine et la quarantaine, occupent, pour la plupart des postes assez élevés sinon des fonctions importantes dans des entreprises privées, dans des établissements hospitaliers, dans l'Administration en général, sans oublier celles qui constituent la majorité du personnel enseignant actuel. Certaines sont des employées de bureau, d'autres exercent des métiers professionnels féminins, une infime minorité demeure au foyer. 16

.

La première remarque qui nous vient à l'esprit en prenant connaissance du résultat dont nous disposons (61 réponses aux 128 questionnaires envoyés) est la suivante: le chiffre semble assez faible comparativement au volume de la population scolaire annuelle des classes de troisième et de seconde d'un établissement donné (6) (environ 480 élèves). C'est là une faiblesse toute relative puisque dans l'absolu, les données chiffrées sont satisfaisantes dès lors que près des V3 des personnes ayant renvoyé le questionnaire ont lu Jane Eyre, que davantage ont lu Les Hauts de Hurle-Vent et que plus de la moitié ont lu les deux ouvrages. La proportion de celles qui les ont appréciés est également intéressante comme le fait apparaître le tableau qui suit: sur 61 réponses,

Limites et Force du Résultat de l'Enquête

Ont lu JANE EYRE

Ont lu LES HAUTS DE HURLE-VENT 47

Ont lu JANE EYRE et LES HAUTS DE HURLE-VENT 37

41 Ont apprécié JANE EYRE 35

Ont apprécié LES HAUTS Ont apprécié JANE EYRE et DE HURLE-VENT LES HAUTS DE HURLE-VENT 33 31

D'autre part, ce chiffre est, ne l'oublions pas, purement théorique. Il ne rend compte que très imparfaitement de la réalité. La présence d'un public récepteur des œuvres de Charlotte et Emily Brontë à Tananarive avant les années 1970 est un état de fait que toute ancienne élève d'une école secondaire de bon niveau ayant un penchant pour la littérature, et plus spécifiquement, pour le roman, ne démentira pas. Leur silence nous fait mesurer la justesse de la remarque de Claude Labrosse lorsqu'il affirme: «...Qui mieux que le lecteur peut parler de la lecture, de sa lecture et qui mieux que lui s'y refuse ou néglige de le faire» (7). La crainte d'être catégorisée socialement à partir de ses goûts littéraires ou du rythme de ses lectures peut avoir inhibé certaines personnes interrogées et nous ne doutons pas qu'avec l'indifférence à l'écrit qui caractérise toute société ancrée dans l'oralité, avec le refus de se souvenir, avec d'autres paramètres anthropologiques qui nous échappent, une telle appréhension ait pu être à l'origine des nonréponses.
17

Toutefois la qualité des documents qui nous ont été renvoyés ne leur en donne que plus de valeur. En effet, c'est avec un enthousiasme et un soin particulier que certaines lectrices se sont attachées à développer leur impression personnelle dont l'authencité ne nous semblait pas devoir être sujette à caution. Qu'il nous soit permis de citer en exemple quelques extraits significatifs: - «Jane Eyre est un roman qui a de grandes qualités. Tous les personnages ont beaucoup de relief et l'analyse de la passion de Jane est en tout point remarquable... », écrit l'une d'entre elles. - «Jane Eyre est un livre passionnant. Votre attention est retenue dès les premiers chapitres.. .d'autant plus que c'est assez bien écrit et présenté», constate une autre. - «Les Hauts de Hurle-Vent est beaucoup plus fort, plus soutenu que Jane Eyre et la personnalité de ses principaux protagonistes (Catherine et Heathcliff)est tout simplement inoubliable »,
. se souvient encore une troisième.

- «Les Hauts de Hurle-Vent...est une des œuvres les plus étranges et les plus passionnantes de la littérature anglaise. Il se tient sur l'alternance des intuitions psychologiques extraordinaires et de la naïveté», confie plus subtilement cette dernière. Les opinions négatives sont empreintes du même accent de

sincérité. Les Hauts de Hurle- Vent rebute par « ...le côté invraisemblable de l'histoire... son incohérence... », et Catherine et Heathcliff déconcertent par «.. .leur démesure ». Jane Eyre est jugé « . . .trop romantique». Une lectrice avoue: «j'ai bel et bien lu les deux romans mais ils ne m'ont pas marquée autant que d'autres que j'ai lus à la même époque.. .tels que Les Grands Meaulnes (sic), La Princesse de Clèves, Paul et Virginie ou les

pièces de Marcel Pagnol.» . La crédibilité des réactions est amplifiée par une constatation supplémentaire: sur les 61 personnes qui ont répondu au questionnaire, 3 avouent n'avoir pas pris connaissance des romans en question (8). Les autres ont répondu avec une bonne volonté non feinte et beaucoup d'inspiration prouvant ainsi qu'elles étaient des lectrices averties et intéressées. Plus d'une soixantaine de témoignages sur un acte de lecture commis il ya à peu près vingt ans ne peuvent, à notre sens, être négligeables et leur caractère personnalisé en fait des documents privilégiés. Les non-réponses n'effacent en rien l'existence d'un public brontéen en terre malgache car elles sont largement compensées par la teneur des propos qui nous sont parvenus. Mieux, elles peuvent ne pas être prises en compte au regard du nombre 18

de lectrices réelles mais anonymes à qui sont destinés les exemplaires de Jane Eyre et des Hauts de Hurle-Vent circulant dans la capitale.

Notes chapitre I (1) R. Escarpit, La Révolution du Livre, Paris, (1965) 1969, p. 137. (2) Ainsi, l'UNESCO pu déterminer qu'en Afrique, le public lisant représente 1/8 a de la population totale, en 1965. (3) C'est sous ce titre que l'œuvre d'Émily Brontë est connue à Madagascar. (4) - Lycée Jules Ferry (aujourd'hui devenu Lycée de Faravohitra) créé en 1930 pour les enfants français dont les parents étaient en poste dans le pays pendant la:colonisation, ouvert à un quota réduit de nationaux après 1946 et à un plus grand nombre après 1960.
-

- École St Joseph de Cluny créée au début du siècle par la première communauté de religieuses catholiques du même nom, installée à Madagascar. (5) Avec le recul, nous nous sommes aperçus qu'il aurait été intéressant de leur demander la religion à laquelle elles appartenaient, ceci pour confirmer l'influence du protestantisme au sein de certaines catégories sociales en Imerina. (6) La plupart ont lu Jane Eyre et Les Hauts de Hurle- Vent au niveau de ces classes. Mais il est des jeunes filles qui les ont lus (ou relus) plus tard. (7) Lire au Dix-Huitième Siècle, La Nouvelle Héloïse et ses Lecteurs, Lyon, 1985, p. 11. (8) L'une d'entre elles fait cependant allusion aux versions édulcorées parues dans la presse du cœur.

Lycée Joseph Rabearivelo (ex Collège Moderne et Technique) créé en 1947.

19