RENSEIGNEMENT ET INTOXICATION DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE : L'EXEMPLE DU DÉBARQUEMENT

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Fortitude Sud est le nom de code de l'opération d'intoxication qui persuada les allemands que le débarquement allié du 6 juin 1944 était une manœuvre de diversion destinée à attirer leurs réserves vers la Normandie, afin de faciliter le débarquement principal, censé se produire à une date ultérieure, sur les rivages du Pas-de-Calais.
Cet ouvrage nous offre un panorama de l'ensemble des opérations d'intoxication dirigées vers l'Allemagne par les Anglosaxons et du rôle que les manœuvres ont joué dans le déroulement du conflit.
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296386716
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Renseignement et intoxication

durant la seconde guerre mondiale
L'exemple du débarquement

(Ç) L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7796-8

Gilbert BLOCH

Renseignement

et intoxication

durant la seconde guerre mondiale
L'exemple du débarquement

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection" Culture du renseignement" dirigée par Eric Denécé

La collection CULTURE DURENSEIGNEMENT consacrée à est l'ensemble des domaines dits de la "guerre secrète" (renseignement et contre-espionnage, actions clandestines et opérations spéciales, interceptions et décryptement, guerre psychologique et mystification) et à leur impact sur les sociétés, les systèmes politiques et les relations internationales.

INTRODUCTION

Tout le monde ou presque le sait, Fortitude est le nom de code d'une opération d'intoxication montée par les AngloAméricains pour aider au succès du débarquement de juin 1944 en Normandie. Ce qui s'est passé est loin d'être simple. Le programme des opérations militaires alliées à l'ouest pour 1944 fut définitivement arrêté par les chefs des états-majors combinés lors des réunions du Caire en novembre 1943 et de Téhéran en décembre. Le plan Bodyguard, destiné à établir une politique générale d'intoxication en conformité avec les décisions prises, fut finalisé le 23 janvier 1944, Ce plan n'avait - aux yeux des Alliés eux-mêmes - que peu de chances de réussite. Scepticisme justifié: sur la plupart des points, les Allemands ne furent pas dupes. Mais, si les décisions finales relatives à l'exécution des opérations Overlord1 et Anvil 2 ne furent prises qu'à la fin 1943, leur étude avait commencé longtemps auparavant. Dès l'été 1943, deux séries d'opérations d'intoxication, spécialement conçues pour la protection des débarquements, avaient été envisagées: - d'une part, ce qui devait devenir Fortitude (désigné alors simplement comme "l'appendice Y"), comprenant deux actions distinctes: Fortitude Nord tendant à faire croire à un débarquement en Norvège; et Fortitude Sud dont le champ d'application s'étendait des côtes des Pays-Bas à celles du Golfe
l Il s'agit du débarquement en Normandie, rebaptisé ensuite Neptune. 2 Le débarquement sur les rivages français en Méditerranée, rebaptisé

ultérieurement Dragoon.

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de Biscaye; - d'autre part, plusieurs opérations concernant le théâtre méditerranéen. Non comprises sous l'appellation Fortitude, ces opérations ne pouvaient pourtant en être dissociées. Paradoxalement, les objectifs visés par les deux séries d'opérations précitées - c'est-à-dire les idées que l'on souhaitait implanter dans l'esprit du haut commandement allemand - se situaient, sur certains points, à l'opposé de ceux envisagés par le plan Bodyguard. Le conflit fut arbitré en faveur des solutions proposées par Fortitude. Cette décision fut heureuse et, sur un point important, le succès psychologique dépassa les espérances. Grâce à Fortitude Sud, les Alliés souhaitaient persuader les Allemands que le débarquement de Normandie était une opération de diversion destinée à attirer les réserves allemandes loin du Pas-de-Calais, où aurait lieu ensuite le débarquement principal. Les Alliés pensaient qu'en cas de réussite de cette manoeuvre, les Allemands seraient leurrés pendant une quinzaine de jours. En fait, c'est seulement au bout de six semaines qu'ils réalisèrent que le second débarquement qu'ils attendaient n'aurait pas lieu. La réussite de Fortitude eut des conséquences stratégiques très importantes. Toutefois, pendant longtemps, les historiens ont donné de ces conséquences une vision peu conforme aux faits. Les études récentes, qui tiennent compte des possibilités effectives de déplacement des unités allemandes stationnées en bordure ou en arrière du Pas-deCalais, permettent de serrer de plus près la réalité. Mais les opérations d'intoxication qui ont précédé et accompagné les débarquements alliés ne peuvent être envisagées dans le seul cadre chronologique des années 1943-44. Elles constituent l'aboutissement d'une longue histoire, qui a débuté bien avant le déclenchement même de la guerre et dont la prise en considération est indispensable à la compréhension des événements. L'opération Fortitude ne peut être étudiée isolément. Elle n'a constitué qu'une portion d'un ensemble complexe de manoeuvres d'intoxication visant à faciliter le succès de la

INTRODUCTION. 5
stratégie alliée en 1944. C'est dans le cadre de cet ensemble qu'il convient de la replacer. Mais il faut aller plus loin encore: la préparation et la mise en oeuvre de ces opérations n'ont été possibles que grâce aux acquis d'une longue expérience, dont l'origine se situe avant même le début de la Seconde Guerre mondiale. Le champ couvert par le présent ouvrage va donc aller bien au-delà de Fortitude. Un premier chapitre décrira le contenu de la notion d'intoxication; puis les chapitres II et III montreront comment est née en Angleterre, à partir de 1937, une politique de l'intoxication reposant sur ce qui fut appelé le Double cross system, qui entraina la mise en place progressive d'une série d'organismes chargés de la mettre en pratique. Les chapitres IV et V présenteront l'élaboration et l'éxécution de l'ensemble des plans d'intoxication destinés à couvrir les débarquements de 1944. C'est à travers ces pages que la genèse et les conditions de réalisation de Fortitude seront examinées. Enfin, le chapitre VI montrera la survie, après Fortitude, du Double cross system et l'utilisation qui en fut faite. Ce livre va donc présenter, sous une forme succincte, un panorama complet de l'ensemble des manoeuvres d'intoxication dirigées vers l'Allemagne par les Anglo-Américains. Ce panorama a paru indispensable pour que lecteur puisse apprécier ce que fut réellement Fortitude, l'opération d'intoxication la plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale.

CHAPITRE

I

QUELQUES NOTIONS ÉLÉMENTAIRES SUR L 'INTOXICATION

La surprise joue à la guerre un rôle essentiel. Elle implique que le belligérant qui en bénéficie se soit assuré préalablement trois atouts: - le secret sur ses propres forces et intentions; - le renseignement sur les forces et les intentions de l'adversaire; - l'implantation dans l'esprit du commandement adverse de fausses idées sur les forces dont il dispose et l'utilisation qu'il envisage d'en faire: c'est le rôle des "ruses de guerre" et de "l'intoxication" . Le secret et le renseignement ne sont pas traités dans la présente étude. Il faut toutefois souligner que, au cours de la Seconde Guerre mondiale, ces deux éléments ont joué en faveur des Alliés, et plus particulièrement en faveur des Britanniques. D'une part, ceux-ci ont pu et su organiser remarquablement leur sécurité et dissimuler leurs plans stratégiques à leurs adversaires1.
1 Aux niveaux opérationnels et tactiques, il y eut quand même quelques "bavures". Celles-ci portèrent essentiellement sur la sécurité des communications radio et se produisirent surtout au cours de la période 1939-1942. Les Allemands ont, jusqu'à la mi-1940, décrypté les messages de la marine de guerre britannique, ce qui a facilité le succès de leurs opérations de Norvège. Ils ont lu jusqu'à la mi-1943 le "code des convois", avec des conséquences graves sur la bataille de l'Atlantique. Les succès de Rommel en Afrique sont dûs en partie à l'exploitation des manquements à la sécurité radio britannique et américaine. Mais le 10 juillet 1942, à Tell

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D'autre part, le décryptement des messages radio émis par les Allemands a donné aux Anglais l'avantage du renseignement. La suprématie alliée dans le secret et le renseignement a conditionné le succès dans le domaine de l'intoxication. La ruse de guerre se prepose de tromper les yeux de l'ennemi; limitée dans le temps et l'espace, elle constitue une opération spécifique, portant sur un point précis. Elle vise, dans la plupart des cas, un niveau de commandement adverse qui ne se situe pas à l'échelon le plus élevé. L'intoxication a pour but "de troubler et d'égarer le cerveau" de l'adversaire, c'est-à-dire son haut commandement. Il s'agit de renseigner celui-ci de manière à l'amener à prendre des mesures qui, justifiées en apparence, auront pour lui des conséquences dommageables, vOire catastrophiques. l'intoxication est "l'arme par excellence de l'intelligence", ce qui ne signifie nullement que sa possession dispense d'être fort. Arme psychologique, visant la pensée de l'adversaire, elle n'a d'efficacité que si elle le conduit effectivement à des actions sur le terrain qui se révèleront inadaptées aux réalitésl. La première question que doit se poser le maître d'oeuvre d'une opération d'intoxication n'est pas "que voudrais-je que l'adversaire pense ?", mais "que voudrais-je que l'adversaire fasse ?" Si la notion d'intoxication relève d'un art délicat: est simple, sa mise en pratique

a) Les organismes chargés des manoeuvres d'intoxication ne peuvent agir qu'une fois arrêtés les plans réels des opérations militaires2. Ces plans sont du ressort des états-majors. C'est à
El Eisa, les Anglais élimineront la 3e Horchkompanie (compagnie d'interception) de l'Afrika Korps et les documents saisis montreront l'ampleur du problème. Les Britanniques prendront les mesures nécessaires et Rommel sera désormais sourd. 1 Les citations entre guillemets sont extraites de Pierre Nord, L'intoxication, édition de poche, pp 44-45, Fayard, 1971. 2 Faute de quoi peuvent surgir des situations dont la cocasserie n'atténue

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ceux-ci qu'il revient de déterminer les actions qu'il serait souhaitable de voit l'adversaire accomplir, grâce aux fausses idées que l'on va s'efforcer d'implanter dans son esprit, pour faciliter le succès de ces plans. Mais les spécialistes de l'intoxication sont en général mieux placés que les états-majors pour apprécier ce qu'il est effectivement possible de faire croire à l'ennemi, et comment. Des échanges de vues sont donc indispensables. En règle générale, il est toujours difficile, si ce n'est impossible, d'implanter chez l'adversaire une idée entièrement nouvelle. L'intoxication doit donc jouer sur les idées préexistantes et, à l'intérieur de celles-ci, renforcer les fausses au détriment de celles qui sont exactes. b) Il faut disposer des moyens de faire passer à l'adversaire les informations qui entraîneront son intoxication. Ces moyens sont multiples et doivent être étroitement coordonnés. Fortitude a fait grand usage de renseignements transmis par l'intermédiaire d'agents doubles, mais il était indispensable que des renseignements concordants soient envoyés par plusieurs agents et qu'ils soient confirmés par une multitude d'indices objectifs, indépendants et observables. Il a fallu procéder sur le terrain à de gigantesques opérations de camouflage, compensées par la
pas la gravité. En août 1944, sur le front italien, une modification des plans d'opérations eut pour conséquence qu'une attaque bien réelle dut être prévue dans un secteur que la manoeuvre d'intoxication menée jusqu'alors avait désigné aux Allemands comme devant constituer un point particulièrement sensible! L'organisme en charge de l'intoxication, la Force A, se trouvait ainsi confronté à un problème qu'il résolut de la façon la plus brillante. La campagne d'intoxication continua selon les mêmes lignes, mais devint de plus en plus maladroite: "les camouflages étaient imparfaits, les fausses embarcations censées servir au jutur dibarquement étaient disposées n'importe comment, la simulation des trafics radio jut rendue évidente grâce à des maladresses aisément identifiables par un expert. En bref, il jut démontré aux Allemands. par les preuves les plus claires. que la manoeuvre d'intoxication était bien réellement de l'intox. Lorsque la réalité s'avéra coïncider avec l'intoxication, les Allemands jurent surpris "(M. Howard, Strategic deception, British Intelligence in the Second World War, Vol. 5, p 163, 1990).

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création d'installations et la mise en place de troupes et de matériels en partie fictifs dans des endroits où rien ne devait se passer. II a fallu inventer et justifier un faux ordre de bataille, l'appuyer par de faux trafics radio, faire croire à la présence d'éminentes personnalités dans des lieux ou à des postes où elles n'étaient pas, organiser des "fuites" diplomatiques, etc. Et l'on s'aperçoit que si les organismes d'intoxication ne peuvent comporter qu'un nombre limité de personnes, celles-ci doivent être appuyées par une logistique importante, mobilisant des milliers d'hommes et un matériel considérable, le tout dans des conditions préservant le secret. Une coordination minutieuse à tous les échelons, y compris les plus élevés, doit être respectée pour que la plausibilité des faux renseignements soit sans faille. c) Dans la mesure du possible, tout doit être agencé pour qu'une fois la surprise réalisée - c'est-à-dire quand l'inexactitude des informations fournies a débouché sur la fausseté des déductions que l'adversaire en a tirées et donc sur l'inadaptation des dispositions qu'il a prises sera devenue évidente pour lui - il subsiste des explications plausibles afin que les canaux qui ont servi à l'intoxication puissent encore être utilisés une autre fois. Opérations de rattrappage toujours délicates. d) L'intoxication ne s'improvise pas. Elle nécessite du temps et de la pratique. Or en ce domaine comme en d'autres, l'expérience ne s'acquiert qu'au travers de multiples échecs. Pour aboutir au succès, il faut d'abord accréditer les agents, c'est-à-dire amener l'adversaire à leur faire confiance et le persuader que les filières utilisées sont sûres. Ceci implique que des informations vraies - les plus inoffensives possibles, mais il est parfois nécessaire d'accepter des sacrifices soient transmises, non seulement au cours d'une période initiale, mais encore dans le cours même de la manoeuvre d'intoxication. Celle-ci doit apparaître à l'adversaire comme une suite logique des renseignements exacts, alors même qu'elle mêle des vraies informations à des fausses destinées à l'induire en erreur.

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e) Il est souhaitable, mais pas toujours possible, d'être en mesure, avant le déclenchement de ce que l'on espère être une

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surprise, de vérifier que la manoeuvre d'intoxication a atteint ses objectifs, c'est~à-dirè que l'adversaire a bien été persuadé de ce que l'on souhaitait qu'il croie. Dans le cas de Fortitude, les Alliés ont sur ce point bénéficié de circonstances exceptionnellement favorables. f) Enfin, il faut garder à l'esprit que l'adversaire, selon toute probabilité, tente simultanément contre vous des manoeuvres similaires, et qu'il serait imprudent de sous-estimer ses capacitésl. De même, il faut tenir compte du fait que les spécialistes du renseignement adverse ne sont pas des débutants et qu'ils examinent avec scepticisme les informations qui leur parviennent. Jeu de colin-maillard passionnant (surtout pour ceux qui, bien après les événements, prennent conscience de ce qui s'est passé), mais dangereux, où les enjeux sont considérables et où la moindre faute risque d'entraîner la perte de tous les "investissements" antérieurs, voire un retournement complet de la situation. Finalement, c'est la bataille elle-même qui rend le verdict: elle est le dernier acte - le seul visible - dont le long prologue secret, inconnu de la majorité des acteurs, n'apparaîtra s'il apparait - que longtemps après. Utile sur le plan conceptuel, la distinction entre ruse de guerre et intoxication tend à s'estomper dans la réalité. Surtout, les deux techniques doivent être combinées. Il ne suffit pas de suggérer à l'adversaire une idée fausse, il faut lui prouver que cette idée fausse est vraie. Ceci implique de tromper ses yeux et ses oreilles en même temps que son cerveau.

1 Les Allemands ont avant la guerre et au début de celle-ci (c'est-à-dire jusqu'à la fin de la campagne de France) brillamment réussi leurs manoeuvres d'intoxication. C'est ainsi, par exemple, que les services français et britanniques ont largement surestimé le nombre des chars et des avions adverses. Ils enregistront encore ensuite quelques succès.

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