RENSEIGNEMENT ET OPERATIONS SPECIALES N°4

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Services français et nouvel environnement mondial - Renseignement sous l'Empire - Unités Brandebourg - Renseignement et guérilla au Laos - Une vie de guérilla - Action psychologique et endoctrinement - Renseignement spatial français - Traitement de l'information et gestion des crises - Utilisations opérationnelles d'Internet.
Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296410756
Nombre de pages : 200
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RENSEIGNEMENT & OPERATIONS SPECIALES
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(Ç)L'Harmattan, ISBN:

2000 2-7384-9088-3

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Centre Français de Recherche sur le Renseignement

RENSEIGNEMENT & OPERATIONS SPECIALES
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RENSEIGNEMENT & OPÉRATIONS SPÉCIALES SOMMAIRE
N° 4 Mars 2000

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Editorial Eric Denécé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13 "Le renseignement français face au nouveau contexte international: interview du Préfet Bernard Gérard" Propos recueillis par Eric Denécé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 "Introduction à l'histoire du renseignement sous le Premier Empire" Géraid Arboi t . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 39
"Les unités Brandebourg et le mythe de la cinquième colonne allemande pendant la Seconde Guerre mondiale" Général Albert Merglen . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81

"Les missions du SR d'un groupement de guérilla (province de Vientiane, Laos, 1945)"

Jean Deuve . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 89
"Une vie de guérilla au service de la France: colonel Jean Sassi" interview du

Propos recueillis par Philippe Raggi . . . . . . . . . . . . . . .. 117

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"Traitement psychologique et endoctrinement de l'Indochine à l'Algérie: le cas des camps de rééducation" Marie-Catherine et Paul Villatoux. . . . . . . . . . . . . . . . .. 141 "Le renseignement spatial français face à son avenir"

Philippe Wodka-Gallien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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"Renseignement du second millénaire et gestion des crises" Claude Michel et Christophe Bougeret . . . . . . . . . . . . .. 169 RUBRIQUE RENSEIGNEMENT ET INTERNET

"Les utilisations renseignement"

opérationnelles

d'Internet

en matière de

Jean-François Loewenthal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
BIBLIOGRAPHIE.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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COLLOQUESET CONFÉRENCES.. . . . . . . . . . . . . . . . .. 197

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Gérald Arboit Docteur en Histoire contemporaine, spécialiste des relations internationales, de l'Empire, du Saint-Siège et du MoyenOrient. Christophe Bougeret Ingénieur "guerre de l'information" chez Thomson-CSF Communications, 66, rue du Fossé Blanc, BP 156, 92231 Gennevilliers Cedex. Tel: 01 46 13 20 00. Eric Denécé Ancien analyste du renseignement. Docteur en sciences politiques. Enseignant et consultant en intelligence économique. Rédacteur en chef de RENSEIGNEMENT & OPÉRATIONS SPÉCIALES. Jean Deuve Chef de groupement de guérilla anti-japonais (1944-46), puis chef du SR des forces du Laos (1946-48). Officier et diplomate spécialiste du Sud-Est asiatique. Historien, auteur d'études sur le renseignement au Moyen-Age et les opérations spéciales. Préfet Bernard Gérard Ancien Haut Commissaire de la République en Polynésie et Préfet de région (Languedoc-Roussillon, Centre). Directeur de la DST de 1986 à 1990. Aujourd'hui administrateur de la société Intelynx.

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Jean-François Loewenthal Ingénieur. Consultant en intelligence économique et nouvelles technologies de l'information. Responsable de la rubrique "Renseignement et Internet". Fabienne Mercier-Bernadet Docteur en histoire des relations internationales. Rédactrice en chef adjointe de RENSEIGNEMENT & OPÉRATIONS SPÉCIALES. Général Albert Merglen Chef de groupe franc pendant la campagne de France et chef d'équipe spéciale "action" de la 1ère Armée. Commandant du 2e bataillon étranger de parachutistes puis de la lIe demibrigade parachutiste de choc (1961-1963). Docteur en histoire et auteur de nombreux ouvrages et articles. Claude Michel Ingénieur "guerre de l'information" chez Thomson-CSF Communications, 66, rue du Fossé Blanc, BP 156, 92231 Gennevilliers Cedex. Tel: 01 46 13 20 00. Philippe Raggi Chercheur indépendant, spécialiste de la guerre d'Indochine et des questions de géostratégie. Collaborateur de nombreuses revues militaires. Colonel Jean Sassi Ancien Jedburgh de France et d'Extrême-Orient. Chef de commando du lIe Régiment parachutiste de Choc. Chef de maquis en Indochine au sein du GCMA, de 1953 à 1955. Marie-Catherine Villatoux Professeur certifié, chargée de recherches au Service historique de l'armée de l'air (SHAA). Auteur de plusieurs articles et communications sur l'histoire de l'armée de l'air ainsi que sur les rapports entre politiques et militaires depuis la Grande Guerre.

AUTEURS.

Il

Paul Villatoux Doctorant en histoire. Auteur de nombreux articles, communications et études sur la guerre subversive et l'emploi de l'arme psychologique à des fins militaires. Prépare un ouvrage sur l'histoire de la guerre psychologique au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Philippe Wodka-Gallien Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, rédacteur en chef adjoint de la revue Enjeux Atlantiques, collaborateur de Air Zone Magazine.

EDITORIAL
Le devoir de mémoire

Dire que le rôle du renseignement n'a jamais été reconnu à sa juste valeur par les dirigeants successifs de notre pays, quels que soient les régimes ou les périodes de l'histoire considérées, est devenu un lieu commun. Mais cela ne signifie nullement que, tout au long de celles-ci, des Françaises et des Français n'ont pas oeuvré fort efficacement dans l'ombre, au détriment de nos adversaires. Malheureusement, l'absence de reconnaissance des "politiques" a provoqué celle des historiens. Et l'histoire du renseignement français - comme des opérations spécialesreste largement inexplorée, alors que nos alliés anglo-saxons savent mettre la leur en lumière avec talent. Ils procèdent à une véritable politique de communication - combinant récits, romans et films - leur permettant de vanter leurs talents en ce domaine et de donner leur propre version de l'histoire. Cela n'est pas sans impact sur leur perception par les autres nations. A notre tour, il nous faut apprendre à procéder de même, afin de rétablir certaines vérités historiques et de donner du renseignement français une image plus conforme à la réalité. Car des grandes nations occidentales, la France est la plus discrète en la matière. C'est notamment à cette tâche qu'a décidé de contribuer RENSEIGNEMENTT OPÉRATIONS E SPÉCIALES, nous nous réjouissons de voir peu à peu d'autres et tenir un discours similaire. A l'occasion de la remise des prix 1999 de l'Association des anciens des services spéciaux de la défense nationale (ASSDN) - récompensant les jeunes Saint-Cyriens s'étant consacrés à des travaux de recherche sur l'histoire du renseignement français - l'amiral Lacoste, ex-directeur de la DGSE, lançait un appel aux anciens du renseignement "pour qu'ils ne se contentent pas d'honorer la mémoire des anciens des services spéciaux victimes du devoir. L'Association doit oeuvrer aussi pour que nos compatriotes reconnaissent enfin

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RENSEIGNEMENI' & OPÉRATIONS SPÉCIALES

l'importance des activités de renseignement, au sens large du mot. Je vous demande de surmonter vos réticences légitimes de vrais professionnels, élevés dans le culte du secret, qui n'ont pas jusqu'à présent souhaité parler de leurs activités passées. Car il se trouve qu'à l'étranger, nos adversaires, et même nos meilleurs amis, portent sur nos services spéciaux des jugements très critiques dans la mesure où ils ne disposent que d'informations insuffisantes, erronées, voire franchement mensongères. Il court beaucoup de légendes malveillantes qui se nourrissent d'enquêtes publiées par certains journalistes peu scrupuleux ou d'autobiographies fantaisistes d'anciens responsables en mal de publicité. Faute de mieux, seules de telles légendes servent de références, même dans les milieux académiques les plus sérieux qui se penchent sur l'histoire de nos services. Il est donc indispensable d'entreprendre dans notre pays un effort systématique de recherche, d'explication et de publication pour ne pas en laisser l'exclusivité à des universitaires étrangers. Mais il convient de le faire en toute clarté et en toute rigueur"!. De tels propos adressés à de jeunes officiers et à de jeunes chercheurs sont essentiels, car notre pays ne peut plus faire l'impasse d'une véritable culture du renseignement. Une telle démarche est aujourd'hui indispensable. Il n'est plus possible de se réfugier derrière les arguments fallacieux du manque de sources ou de la confidentialité pour en différer la réalisation. D'une part, la déclassification progressive des archives n'est qu'une question de temps; d'autre part, l'histoire du renseignement français ne commence pas à Londres, en 1940. Pour les périodes antérieures, les sources historiques n'ayant jamais véritablement été exploitées dans cette perspective, il est logique qu'elles n'aient rien livré en la matière. Il n'est qu'à lire le travail de Gérald Arboit sur l'Empire pour comprendre qu'elles regorgent de trésors qu'il faut savoir - et vouloir - chercher. De nombreux aspects du renseignement français, largement antérieurs au XXe siècle, demeurent donc méconnus. Même si nous n'en donnons ci-après qu'un aperçu fort superficiel, ils méritent d'être mis en lumière car ils offrent un aperçu d'une histoire beaucoup plus riche que ne l'imaginent généralement nos contemporains.
1 Bulletin de l'Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale, n° 183, 3e trimestre 1999, p. 10.

EDITORIAL.

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Episodes

méconnus

du renseignement

français!

Si l'on met de côté l'histoire spécifique du duché de Normandie2 - et à la lumière des connaissances actuelles - la pratique organisée du renseignement dans le royaume de France ne s'observe guère antérieurement au XVe siècle. Certes, les Croisades donnèrent lieu à quelques initiatives originales, notamment en raison des contacts établis avec l'Orient - beaucoup plus avancé en ce domaine - et à travers la création des ordres templier et hospitalier. Mais le plus souvent, au cours du Moyen Age, la chevalerie française dédaignera l'art du renseignement au profit de chevauchées aussi tumultueuses que stériles. En raison de sa totale ignorance des situations et de son refus coupable de s'informer, elle commettra des fautes diplomatiques graves et connaîtra des revers militaires retentissants, dont la guerre de Cent Ans fut l'un des épisodes les plus célèbres. Il faudra attendre l'arrivée de Du Guesclin, pour que s'esquisse un début d'évolution. Louis XI apparaît véritablement comme le premier monarque français à être profondément imprégné de renseignement et d'intrigues, servi notamment par Olivier le Daim. Mal lui en prit si l'on considère l'image négative et erronée que lui a accordée l'historiographie nationale. Mais à partir de son règne, il devient possible de suivre l'évolution d'un service secret français. Sous François 1er, un gentilhomme décrypteur, Monsieur de la Bourdaizière, perce les mystères des messages secrets allemands, espagnols et italiens. Puis en 1586, le diplomate Blaise de Vigenère invente un procédé connu sous le nom de "chiffre carré" ou "tableau de Vigenère" qui surpasse tous les autres systèmes de chiffrement. Henri IV attache à sa personne un mathématicien, le vendéen Viète, qui parvient à lire les messages de la Ligue, facilitant ainsi les décisions de son maître.. Les Espagnols l'accusent de sorcellerie, mais les papes, pratiquant eux-mêmes la cryptologie, se gardent de l'inquiéter3 .
1 Une partie des exemples présentés sont extraits de l'ouvrage de JeanPierre AIem, L'Espionnage: histoire, méthodes, Lavauzelle, 1987. 2 Cf. les écrits de Jean Deuve dans cette revue et aux éditions Charles CorI et. 3 Sophie de Lastours, La France gagne la guerre des codes secrets, 1914 1918, Tallandier, 1998.

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C'est sous Richelieu que le "service" français connut un essor considérable. En effet, on imagine mal la France, première puissance européenne aux XVIIe et XVIIIe siècles, parvenant à un tel statut sans un service de renseignement adapté. Pourtant, peu d'historiens paraissent s'être posé la question. Les trois missions que le cardinal confia à ses "services" furent l'abaissement de la maison d'Autriche, la répression des complots ourdis par la noblesse en liaison avec les puissances ennemies et le démantèlement de l'organisation protestante en France. Certes on note le tropisme intérieur qui caractérise le renseignement françaisl, mais on remarque que des missions claires et précises étaient fixées. Le chef d'orchestre de l'action clandestine française était alors le père Joseph2, véritable expert du renseignement. Pendant le siège de La Rochelle, l'éminence grise de Richelieu confia trois missions à son organisation: le renseigner sur tout ce qui se passait en ville; acheter des Rochelais susceptibles de livrer les défenses de la cité; saper le moral des assiégés en introduisant sa propagande dans la place. Seul le second objectif ne fut pas atteint. Mais on y voit déjà la combinaison du renseignement et de l'action politique et psychologique. Par ailleurs, le père Joseph étendit son dispositif dans toute l'Europe, principalement via son ordre des Capucins. Le cardinal éleva, parallèlement, l'art de décrypter les écritures secrètes à la hauteur d'une science d'Etat et s'assura les services d'un dénommé Rossignol, orfèvre en la matière. Mazarin héritera de ces réseaux et de ces savoir-faire, ce qui lui permettra de poursuivre l'oeuvre de Richelieu. Une nouvelle impulsion fut donnée au ~etviC#- de' renseignement sous le règne du Roi-SoleM~ ,gfâce à Colbert, dont on connaît la sollicitude pour les manufactures françaises. Il n'hésita pas, afin d'encourager leur développement, à envoyer des agents dans les nations voisines, afin de subtiliser leurs secrets industriels; C'est ainsi que furent rapportés d'Angleterre les plans du métiet"""as, innovation française dont la technique 's'était perdue.~ert procéda de même dans le domaine de la flotte de guerre en envoyant des agents observer les chantiers navals
1 Cf. l'éditorial du n01 de Renseignement et opératior!!f$péciales, mars 1999. 2 De son nom exact Franç~is Leclerc du, Tremblay, né en 1577. Il était le fils d'un ambassadeur de France à Venise et sa mère appartenait à la famille de La Fayette.

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britanniques pour y surprendre les raisons de la qualité supérieure de leurs vaisseaux. Sous Louis XV, notamment, au cours de la guerre de succession d'Autriche, la France bénéficia d'un service de renseignement militaire particulièrement actif - dirigé par le comte d'Argenson, secrétaire d'Etat à la Guerre - même si l'administration centrale rechignait partois à en assurer les dépenses. Ainsi le 29 mai 1744, le comte de Bercheny lui écrivait: "Vous savez Monseigneur, de quelle conséquence il est d'avoir des espions, sans quoi on ne peut faire aucune espèce de guerre, et quand on en rencontre un bon, on ne saurait le trop payer". Ce n'était pas un simple service diplomatique parallèle que le service secret de Louis XV, mais un véritable service de renseignement et d'action qui recrutait des agents et distribuait des fonds en Pologne, en Suède - pour obtenir de ce pays une participation plus active aux opérations - à Constantinople - pour combattre le rapprochement entre la Prusse et le Sultan - et à St Petersbourg - pour saper les accords anglo-russes. Cependant, vers la même époque, l'espionnage commença à avoir mauvaise presse. Ainsi Montesquieu déclarait que "l'espionnage serait peut être tolérable s'il pouvait être exercé par des braves gens,. mais l'infamie nécessaire de la personne fait juger de l'infamie de la chose". Ce à quoi d'Argenson répondit pour sa part, comme il lui était reproché d'utiliser un certain nombre de malandrins dans ses services: "trouvez moi d'honnêtes gens qui veuillent bien faire ce métier f". Mais la tradition d'action secrète n'en fut pas pour autant remise en cause. Louis XVI, monarque que l'histoire a fort décrié, ne cessa d'acheter tout au long de son règne des intelligences chez ses voisins européens. Il versa des pots-devin à tous ceux qui pouvaient être influents et favorables aux termes de sa politique. Surtout, il s'engagea dans la lutte aux côtés des insurgents américains en leur apportant non seulement son soutien politique, mais aussi des renseignements, des armes et finalement un corps expéditionnaire. Avec tout le succès que l'on sait. L'histoire du renseignement sous la Révolution reste à explorer et à écrire. Mais le peu que l'on en discerne éveille l'intérêt. Par exemple, en 1792, la Convention n'hésita pas à déclarer: "Si à l'extérieur, nos agents ne peuvent nous faire du bien, qu'ils s'occupent de faire du mal à nos ennemis. Il faut enfin abandonner pour quelques temps les principes de

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délicatesse avec des ennemis peu délicats ou pour mieux dire, aussi féroces que les nôtres (...). Il faut s'occuper d'incendier leurs ports, leurs arsenaux, leurs ateliers, leurs vaisseaux et même faire tomber leurs grandes têtes. Nous avons des Curtius, employons-les, méditons avec eux les projets les plus désastreux contre l'Angleterre, l'Espagne"l. On le voit, Churchill n' a rien inventé en créant le Special Operations Executive (SOE) en 1940, dont la finalité était de "mettre le feu à l'Europe". Sous l'Empire, sans dévoiler l'excellent article de Gérald Arboit figurant dans ce numéro, il faut rappeler que Napoléon accorda toute son attention au renseignement économique. Sa "Société pour l'encouragement mutuel" doit être considérée à la fois comme l'héritière des pratiques instituées par Colbert et l'ancêtre des démarches modernes d'intelligence économique. Sur le plan politique, l'Empereur ne limita pas l'action de ses services à l'Europe et l'étendit à l'Amérique. Après avoir placé, en 1808, son frère Joseph sur le trône d'Espagne, il espéra un moment s'approprier l'Amérique latine que gouvernaient des vice-rois espagnols. Ceux-ci ayant refusé de reconnaître Joseph, il tenta de dresser contre eux Créoles et Indiens. Il organisa dans ce but un réseau qui fonctionna à partir de 1809. Son chef, un certain José Desmolard, recruta de nombreux agents français qui, sous couverture des professions de commerçant, marin ou cuisinier - et dotés de passeports américains - opérèrent à partir de Mexico, de La Nouvelle Orléans et de la Californie. Desmolard n'ayant jamais obtenu que des résultats médiocres, il fut remplacé par Jacques Athanase d'Amblimont qui mena une lutte souterraine et acharnée contre Luis de anis, le représentant de la junte espagnole en Amérique. D'Amblimont réussit une opération que l'on peut considérer comme un chef d'oeuvre d'action politique le déclenchement de l'insurrection qui, en 1811, fut bien près de chasser les Espagnols du Mexique. Malgré l'échec de l'opération, les menées françaises se poursuivirent jusqu'en 1815, date à laquelle, avec la chute de l'Empire, elles cessèrent tout à fait. Nous pourrions ainsi multiplier les exemples à l'envi. Il n'est pas de domaines où l'histoire du renseignement français ne bénéficie d'antécédents forts anciens et de réussites
1 Mémoire sur l'organisation des agents secrets, s. d. Aulard, cité par J.-P. Alem, p. 198.

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spectaculaires. Et l'on est surpris lorsque l'on prend conscience de la qualité des hommes qui y contribuèrent.

Des personnalités célèbres engagées dans le jeu de l'ombre Si notre histoire du renseignement demeure méconnue, il en va légitimement de même pour ses acteurs. A tel point que beaucoup ignorent la part prise en ce domaine par des personnalités célèbres, agissant par ailleurs au service du renseignement, sans que leurs contemporains le sachent ni parfois même que l'histoire leur en rende grâce. Bien qu'ils aient laissé quelques traces de leurs activités dans la littérature française, celles-ci sont passées inaperçues. Par exemple, Rabelais, dans le chapitre XXN de Pantagruel, est le premier a donner une liste complète afin de créer une encre sympathique. Bien que sa description contienne quelques fantaisies, elle est pour l'essentiel extrêmement bien documentée. Au XVIIIe siècle, si Montesquieu formula quelques jugements peu amènes sur le renseignement, d'autres écrivains furent au contraire gagnés à sa cause. Voltaire joua ainsi un rôle réel en matière de renseignement et d'influence; il fit partie de ces personnages que l'on trouve à la périphérie des services mais dont l'emploi est néanmoins capital. En 1742, le cardinal Fleury lui demanda de se renseigner sur les intentions du roi de Prusse, car il était le meilleur ami de Frédéric II. Plus tard, Choiseul, ministre des Affaires étrangères, le chargea d'une mission comparable. Beaumarchais fut également agent secret au service de Louis XVI, sous le nom de Noracl. Il fut dépêché en Angleterre en juin 1774 pour détruire un pamphlet contre Mme du Barry; puis il poursuivit jusqu'à Vienne l'auteur d'un texte sur la stérilité du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. En mai 1775, il intervint auprès du chevalier d'Eon pour récupérer des documents compromettants ayant appartenu à Louis XV. Puis Beaumarchais joua un rôle actif dans le soutien de l'insurrection américaine et fut chargé d'acheter, en Europe, des armes pour les insurgents. Min de les leur faire parvenir, il fonda avec quelques amis une compagnie de négoce appelée Roderique-Hortalez. Il profita même d'une
1 Anagramme de Caron, son véritable nom de famille.

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représentation de Figaro à Bordeaux, en 1777, pour superviser le départ d'une des premières cargaisons d'armes pour le nouveau monde. Quinze ans plus tard, en 1792, la Convention le chargea encore d'aller récupérer plusieurs dizaines de milliers de fusils achetées par la France et bloqués en Hollande. Mais si Beaumarchais agit dans le renseignement, il n'en négligea pas moins l'art des stratagèmes et les intrigues, parfois les plus inextricables. A ce titre, le théâtre est souvent le reflet de la vie de l'auteur: dans le Barbier de Séville (1775), Figaro prépare ses actions, comme Beaumarchais les siennes, avec le même tour d'intelligence combinatrice : "Moi j'entre ici, où, par la force de mon art, je vais d'un seul coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles"1. Beaumarchais fait recourir son personnage à des moyens identiques à ceux qu'il utilisa dans le renseignement: lettres interceptées et artifices plus ou moins innocents de la pharmacopée. Surtout, il illustre sa connaissance pratique de la désinformation et de la calomnie: "D'abord un bruit léger, rasant le sol comme une hirondelle, avant l'orage, pianissimo, murmure et file et sème en courant, le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine et rinforzado il va, le diable; puis tout à coup, on ne sait comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait? "2. Cet engagement des artistes au service du pays dans des opérations clandestines ou dans des actions nonconventionnelles se vérifiera encore en 1914. Des peintres et décorateurs célèbres seront sollicités pour réaliser des décors d'habitations en trompe l'oeil, destinés à masquer des positions d'artillerie. Le peintre André Mare fut ainsi engagé
1 Figaro dans Le Barbier de Séville, Acte 1, scène 6.
2 Bazille - le maitre de chant - dans Le Barbier de Séville, Acte 2, scène 7.

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