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RENSEIGNEMENT ET OPÉRATIONS SPÉCIALES N° 6

190 pages
Ce dernier numéro de l'année 2000 réunit plusieurs articles : La guerre psychologique alliée sur le théâtre européen - Agents étrangers au service de Hitler et de Staline pendant la Seconde Guerre mondiale -Les problèmes de commandement liés à la guerre de partisans et à la guérilla en Indochine - La section de guerre psychologique du Royaume du Laos - Le renseignement israélien pendant la guerre des Six jours - La doctrine d'emploi des forces spéciales britanniques -Effervescence dans le domaine des drones.
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Centre Français de Recherche sur le Renseignement

RENSEIGNEMENT & , , OPERATIONS SPECIALES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Ine. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7475-0007-1

AVERTISSEMENT

Les opinions exprimées dans les articles publiés dans la revue n'engagent que leurs auteurs. Elles ne sauraient refléter une prise de position officielle ou officieuse de la revue ou du Centre français de recherche sur le renseignement. Par ailleurs, tous les articles et illustrations publiés dans la revue sont soumis à la législation du copyright. Toute restitution de tout ou partie de ceux-ci, sous quelque forme que ce soit, sans mention de l'auteur et de la revue ou sans notre accord fera l'objet de poursuites.

RENSEIGNEMENT & OPERATIONS SPECIALES
~ ~

SOMMAIRE
N° 6 .. NOVEMBRE 2000 Editorial
Eric Denécé

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .P Il

« La guerre psychologique alliée sur le théâtre européen (1942-1945) » Marie-Catherine et Paul Villatoux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p 19

« Agents étrangers au service de Hitler et de Staline pendant la Seconde Guerre mondiale »
Général Albert Merglen

................... ........ P

27

«Les problèmes de commandement liés à la guerre de
partisans et à la guérilla en Indochine (1945-1954) »
Pascal Le Pautremat
«

........................... ...P

35

La section de guerre psychologiqùe du royaume du Laos
.

(avril 1953-décembre 1954)>> Jean Deuve . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P 59
« Le renseignement
Pierre Razoux

israélien pendant la guerre des Six Jours»
107

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .P
»

«

La doctrine d'emploi des forces spéciales .britanniques

Eric Denécé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . P 131

8

.

RENSEIGNEMENT

El' OPÉRATIONS

SPÉCIALES

« Protection du patrimoine économique par les services de sécurité: l'exemple belge»
Frédéric Moser. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .P
147

« Effervescence dans le domaine des drones » Jean-Jacques Cécile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P

155

CHRONIQUE DU RENSEIGNEMENT. . . . . . . . . . . . . . . . . P 165

CHRONIQUE DES OPÉRATIONS SPÉCIALES. . . . . . . . . . p 169

BIBLIOORAPHIE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

P 173

COLLOQUESET CONFÉRENCES.

P 181

~

~

" ONT COLLABORE A CE NUMERO

Gérald Arboit Docteur en Histoire contemporaine, spécialiste des relations internationales, de l'Empire, du Saint-Siège et du MoyenOrient.
Jean-Jacques Cécile Ancien membre d'une unité spéciale et du renseignement militaire français. Journaliste indépend~t, auteur d'ouvrages sur le renseignement et les opérations spéciales. Eric Denécé Ancien analyste du renseignement. Docteur en sciences politiques. Enseignant et consultant en intelligence économique. Rédacteur en chef de RENSEIGNEMENT &
OPÉRATIONS SPÉCIALES.

Jean Deuve Chef de groupement de guérilla anti-japonais (1944-1946), puis chef du SR des forces du Laos (1946-1948). Officier et diplomate spécialiste du Sud-Est asiatique. Historien, auteur d'études sur le renseignement au Moyen Age et les opérations spéciales.

Pascal Le Pautremat Docteur en histoire contemporaine de l'université de Nantes. Chargé de mission au Centre d'études d'histoire de la Défense. Fabienne Mercier-Bernadet Docteur en histoire, spécialiste du renseignement. Chargée de mission au CEHD. Rédactrice en chef adjointe de
RENSEIGNEMENT' & OPÉRATIONS SPÉCIALES.

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RENSEIGNEMENT

El' OPÉRATIONS

SPÉCIALES

GénéraI Albert Merglen Chef de groupe franc pendant la campagne de France et chef d'équipe spéciale « action» de la 1ère armée. Commandant du 2e bataillon étranger de parachutistes, puis de la lIe demibrigade parachutiste de choc (1961-1963). Docteur en histoire et auteur de nombreux ouvrages et articles.

Frédéric Moser Journaliste indépendant spécialisé dans la veille technologique et le renseignement économique. Collaborateur de différents médias belges et français. Auteur de deux ouvrages consacrés à la sareté de l'Etat et au problèmede la drogueen Belgique. Pierre Razoux Docteur en histoire, auteur de nombreux articles et d'ouvrages sur le conflit israélo-arabe,Pierre Razoux travaille actuellement au ministère de la Défense britannique dans le cadre d'un échange de fonctionnairesentre nos deux pays.
Marie-Catherine Villatoux Professeur certifié, chargée de recherches au Service historique de l'armée de l'air (SHAA). Auteur d'articles et de communications sur l'histoire de l'armée de l'air et sur les rapports entre politiques et militaires depuis la Grande Guerre.

Paul Villatoux Doctorant en histoire. Auteur de nombreux articles et communications sur la guerre subversive et l'emploi de l'arme psychologique à des fins militaires. Prépare un ouvrage sur l'histoire de la guerre psychologique au cours de la seconde moitié du XXe siècle.
Philippe Wodka..Gallien Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, rédacteur en chef adjoint de la revue Enjeux Atlantiques, collaborateur de Air Zone Magazine.

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EDITORIAL
Les moyens spéciaux d'accompagnement des actions militaires

Le nouveau contexte des engagements extérieurs, notamment les opérations de maintien de la paix, impose des conditions particulières d'intervention aux forces armées, les obligeant à adapter leurs méthodes et à faire preuve de discernementdans l'usage de la violence.Depuis une décennie, les états-maJors ont donc fait appel à des modes d'action spécifiques, longtemps victimes de la désaffection des militaires conventionnels: les opérations psychologiques (Psyops) et les affaires civilo-militaires (ACM). Depuis leur retour au sein de la panoplie d'outils des forces, ces pratiques
ont largement fait la preuve de leur utilité. Le renouveau des opérations psychologiques

Longtemps considérée comme l'un des domaines n08conventionnels de la guerre - ce qui justifiait alors son

rattachement au monde obscur du renseignement et des

opérations spéciales - l'action psychologique voit aujourd'hui son rôle légitimé en raison de l'entrée de nos sociétés dans l'ère de l'informationet de la communication. lle n'est plus une E démarche subversive, inavouable, mais un mode d'action destiné à préparer et accompagner les opérations politicomilitaires modernes. Elle s'affirme chaque jour davantage comme un outil essentiel pour les démocraties. En effet, lors des opérations extérieures,convaincreest devenu une nécessité pour les forces de maintiende la paix, qu'il s'agissede l'opinion nationalequi consent à l'envoi de troupes, de l'opinion publique et des médias internationaux,des populations locales au profit desquelles s'effectue l'intervention; sans oublier, enfin, les
belligérants eux-mêmes.

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RENSEIGNEMENT

Er OPÉRATIONS

SPÉCIALES

Aujourd'hui, en France, dans le cadre des interventions extérieures, les opérations psychologiques sont pleinement intégrées au sein de la doctrine de maftrise de l'informationl. Elles sont à la fois outil d'influence (soutienpsychologiquedes forces et lutte contre la désinformation et la propagande adverse) et de contre-influence (couper un adversaire de son soutien populaire, assurer la contre-information dans un pays totalitaire). Les techniquesemployéesse situent à l'opposé de la propagande et de la désinformation. Les opérations psychologiques ont lieu dans un souci de transparence et de respect de principes démocratiques, caractérisé par quatre principesd'action: - une approcheéthiquerejetantla propagandeet la terreur, - le respect de la libertéde pensée et d'opinion, - la véracitédes informations1ransmises, - la crédibilitédes faits annoncés. Il est toutefois essentiel d'insister sur les différences qui existent entre les opérations psychologiques stricto sensu (missions d'accompagnementdes forces, action psychologique sur le théâtre d'opérations,sur les populations locales et sur la presse internationale),qui relèvent légitimementdes armées et la guerre psychologique2,laquelle n'a nullement disparu. D'un usage extrêmement complexe, celle-ci doit être entourée du plus grand secret car elle est l'une des formes de l'action clandestine.
Le développement des affaires civilo-militaires Les affaires civilo-militaires (ACM) regroupent l'ensemble « qui permettent de prendre en compte l'interaction entre les forces présentes sur un thét2tre d'opérations et leur environnement civil, afin de faciliter la réalisation des objectifs
des actions

1 Cf. le document intitulé La gestion de l'environnement psychologique en opération, EMAlEMP/Stratégies et doctrines. Ce texte est le développement de la section 5 du chapitre VU de la doctrine interarmées d'emploi des forces. 2 Ensemble des méthodes utilisées en vue d'influer sur les événements, sur les actions des pays étrangers et sur le comportement de leurs citoyens. Ces méthodes comprennent la propagande clandestine, la désinformation orale et
écrite

- qui

peut aller jusqu'à

la falsification

de faits ou de documents

-

l'utilisation d'agents d'influence, de radios clandestines et d'organisations internationales de masse.

ÉDITORIAL

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civils et militaires poursuivi »1.Les ACM interviennent autant au profit des populations locales que des forces d'interposition. Elles agissent afin d'éliminer autant que faire se peut les frustrations des populations locales belligérantes qui pourraient générer un redémaITage des affrontements. Leur rÔle est donc essentiel. Les ACM ont pour but de prendre ou de faire prendre toutes les mesures pennettant d'assurer des conditions aussi normales que possibles à la vie locale et de contribuer à la reconstruction administrative, économique et juridique du pays. Par leurs actions concrètes au profit de populations locales (approvisionnement, assistance aux ONG, reconstruction), elles ont également un impact direct sur l'environnement psychologique car elles permettent d'intégrer au mieux les forces déployées dans leur environnement

L'étonnante absence de la composante «leurrage simuloJion»

et

A cÔté des opérations psychologiques et des affaires civilomilitaires, une troisième composante de l'action nODconventionnelle semble aujourd'hui négligée: le leurrage et la simulation. Pourtant, durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés avaient adopté une approche globale intégrant ces modes d'action. Ds mirent notamment sur pied des unités spécialisées dans l'illusion, capables de simuler à grande échelle de faux trafics radio et de faux déploiements de troupes et de matériels, afin de donner vie à des armées fantômes et de conduire des actions de déception lors d'opérations offensives ou défensives2. Par exemple, après le débarquement de Normandie, afin de tromper les Allemands sur la direction principale de la progression alliée, une manœuvre de déception fut entreprise. Elle fut l'œuvre « des 1 200 hommes de la 23e des troupes spéciales du quartier général américain, spécialement
entraînés aux manœuvres de simulation et équipés de manière à

1 En France, les affaires civilo-militaires ont été définies par la directive n0796IDEFlEMAlEMPlIDR du 11/07/97. 2 Au début des années 1990, l'Irak a été soupçonné de faire appel à ces types de subterfuges afin d'égarer les Alliés lors de l'offensive au Koweit (matériels achetés en Suède présentant une forme et une signature radar identiques aux vrais ).

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RENSEIGNEMENT El' OPÉRATIONS SPÉCIALES

jouait le rtJled'une division blindée tout entière, la compagnie A recréait les bruits d'une division d'infanterie. Quant à l'opération tactique Nan, elle représentait le mouvement vers l'ouest d'une autre division d'infanterie, tandis que l'opérationtactiqueHautbois imitait une troisième division se dirigeant vers Saint-Nazaire.us véhiculesportaient defaux insignes et les hommes, de fausses épaulettes, à l'attention des agents d'arrière-garde des régions d'Avranches, Brest et Lorient qui transmettaient régulièrement à l'attention de l'ennemi »1.De même, les Britanniquesparvinrentà simuler les échos radars d'une flotte de bombardiers grâce à des ballons captifs, cerclés d'un fil de cuivre. L'innovationen était due à un ancien responsable des décors du fameux film César et
Cléopâtre

donner l'illusion de forces biens supérieures. La compagnie C

les besoins du film un revêtementcouIeur bronze, conducteur d'électricité. Ainsi un simple ballon enduit de cette peinture donnait le même écho radar qu'une sphère d'acier de taille identique ou produisait la même signature qu'un navire de guerre. n est étonnant que les Américains, qui ont réuni pêle-mêle au sein de l'USSOCOM forces spéciales au sens propre et unités d'accompagnement, n'aient pas mis sur pied une telle composante, d'autant qu'avec les savoir-faire des métiers du cinéma et des effets spéciaux propres à Hollywood, ils disposent des atouts nécessaires. fi faut certes reconnattre que le recours à de telles pratiques est généralement le fait d'un acteur conscient de son infériorité et qui, par ce type de stratagème, cherche à la réduire et à tromper son adversaire. L'histoire révèle que l'emploi des subterfuges a rarement été le fait de nations fortes, dont la puissance militaire même leur assurait la victoire sans qutilleur soit nécessairede recourir aux subterfuges. Mais en raison de la dématérialisation croissante du monde dans lequel nous vivons et de l'emploi de plus en plus fréquent des moyensde renseignementtechniques(drones, satellites), ces pratiques de l'illusion et du leurrage devraient se voir remises en vigueur,à leur tour.

- dont

l'héroïne

était Vivian

Leigh

- qui inventa

pour

1 Anthony Cave-Brown, Histoire de la guerre secrète. Le rempart des mensonges, Pygmalion/Gérard Watelet, 1981, pp. 389-390.

ÉDrrORIAL

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Opérationsspéciales ou opérationsnon-conventionneUes? Depuis la guerre du Golfe, les opérations psychologiqueset les affaires civilo-militaires ont fait l'objet de nombreux écrits et colloqueset la littératureoccidentaletraitant des questions de défense les a intégrées dans le concept «d'opérations spéciales». Si les engagements modernes - notamment les interventions effectuées sous le mandat de l'ONU - mettent indéniablementen lumièrela nécessitéde recourir à des actions psychologiques et à une assistance civilo-militairepour trouver une issue à une crise, il est difficilementjustifiable de qualifier ce type de pratiques « d'opérations spéciales»1.Cet amalgame abusif est une conséquencedirecte de l'influence prégnante du modèle américain, qui conditionne plus ou moins consciemmentl'évolutiondes doctrinesdes pays alliés.
L'influence du concept américain de Low Intensity Conflict Au milieu des années 1970, suite à leur défaite dans la péninsule indochinoise, les Etats-Unis réalisèrent qu'ils allaient devoir faire face à la multiplication des conflits de type insurrectionnel dans le cadre de leur rivalité stratégique avec Moscou et que le danger majeur pour leur sécurité viendrait de conflits régionaux. Une réflexion en profondeur fut alors menée par les états-majors et les think-tanks sur les guerres révolutionnaires et les façons de les combattre. Le Pentagone élabora alors une nouvelle doctrine, intitulée Low Intensity Conflict (LIC), afin de répondre à ce nouveau type de menaces.

La formulation du concept LIC s'étant effectuée dans un contexte de guerre froide, les crises dans le Tiers-monde furent d'abord perçues comme l'exploitation, par des mouvements armés par l'URSS, de difficultés politiques, économiques et sociales chez des alliés des Etats-Unis. Ainsi, pour le Pentagone, un conflit de faible intensité apparaissaitcomme un affrontementdans lequel le but de l'autre belligérant n'était pas la recherche d'une victoire classique, mais beaucoup plus la destruction d'un ordre social existant et son remplacement par un nouveau systèmede valeurs,d'inspirationmarxiste. Les Américainscomprirentrapidementque la riposte à cette forme d'agression ne pouvait être exclusivement militaire et
1 Voir à ce sujet l'éditorial de Renseignement et opérations spéciales, n° 5, juilletlaoOt 2000.

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RENSEIGNEMENT

El' OPÉRATIONS

SPÉCIALES

qu'il leur fallait envisager une réponse globale, incluant: le renseignement, la diplomatie coercitive, les opérations spéciales de contre-guérilla et de contre-terrorisme, le développement économiqueet social, les actions civiques et la communication. Les Etats-Unis décidèrent donc de se doter d'un outilleur permettantde conseilleret d'encadrerdes armées étrangères, des mouvements de résistance aux régimes marxistes, de conduire des actions de développement économiqueet d'assistancehumanitaireau profit de populations touchées par la guerre, afin de lutter contre les frustrations sociales pouvant constituer un terrain favorable à la guérilla. Dans ce dispositif furent intégrées, dès l'origine, les opérations psychologiques au profit des gouvernements en place et de l'image de Washington.
Une approche spécifiquement américaine L'une des caractéristiques de la conception américaine de la défense est la définition systémique des menaces potentielles et la constitution d'outils militaires chargés d'y répondre de façon très ciblée, mais indépendamment les uns des autres: le nucléaire ne répond qu'au nucléaire et le corps de bataille, lourdement équipé, ne peut être facilement adapté à une guelTe légère en raison de ses matériels, de sa logistique et de sa doctrine d'emploi. n a donc fallu regrouper dans le concept LIC tout ce qui ne rentrait pas dans les cas de figure précédents et créer un outil indépendant pour faire face à des crises d'un niveau d'intensité moindre. Le Pentagone a donc confié à l'US Special Operations Command (USSOCOM) le traitement des crises dites de "basse intensité". Mais seule une partie des effectifs de ce commandement sont des unités spéciales au sens européen du terme et une large part des missions qui lui sont confiées sont exécutées, en France ou en Grande-Bretagne, par les forces conventionnelles. L'état-major américain a par ailleurs inclus, dans les attributions de l'USSOCOM, la guerre psychologique et les affaires civilesl, c'est-à-dire l'ensemble des opérations menées en direction des populations..civiles dans le cadre d'un engagement extérieur. Cette conception des opérations
1 Toutefois, les Américains font la différence entre les Special Forces (Rangers et Special Forces Groups de l'USAnny, SEALSde l'US Navy) et les Special Operations Forces (les unités d'action psychologiques et les affaires civiles ).

ÉDffORIAL

.

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spéciales apparatt donc tout à fait spécifique à la doctrine militaire américaine. Force est de constater que pas plus les opérations psychologiques que les affaires civiles ne correspondent à des opérations spéciales, stricto sensu. Les rattacher aux forces spéciales risque de provoquer le détournementde leur finalité et d'engendrer une méfiance durable dans l'esprit des populations viséesl. Cet amalgame est aussi, à un degré moindre, l'expression de la réserve des militaires traditionalistes à l'égard de tout ce qui ne relève pas du combat strictement conventionnel. Dans cette perspective, les autres modes d'action sont fréquemment affublés de l'épithète « spécial », quelle que soit leur nature: Or l'étude de la Seconde Guerre mondiale nous rappelle que si opérations psychologiques2et affaires civilo-militaires3furent utilisées par les AIllésdans la lutte contre les puissancesde l'Axe, elles ne furent cependant pas confondues avec les opérations spéciales. Au demeurant, l'histoire nous rappelle qu'une troisième discipline, entièrement consacrée au leurrage, exista parallèlement aux opérations psychologiques et aux affaires civiles, contribuant avec la plus grande efficacité aux nombreuses opérations de déception lancées contre l'adversaire. La réunion, dans un même ensemble, de ces moyens spéciaux d'accompagnementdes opérations militaires semble être de nature à faire reconnattre leur spécificité et à assurer leur pérennité. *
Ce n° 6 de RENSEIGNEMENT ET OPÉRATIONS SPÉCIALES est

notamment consacré à l'action psychologique, à travers les deux contributions de Marie-Catherine et Paul Villatoux, sur les organismes alliés chargés de ces opérations pendant la Seconde Guerre mondiale et de Jean Deuve, sur la Section de guerre psychologique du Laos (1953-1954). Cet article mérite en
1 Certains pays, sous prétexte que les ACM, en raison de leur proximité des populations, permettent d'obtenir des renseignements, les utilisent afin de préparer des actions offensives ou la libération d'otages. 2 Cf. l'article de M.-C. et P. Villatoux dans ce numéro. 3 Notamment via rAllied Military Government of Occupied Te"itories (AMGOT).

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RENSEIGNEMENT

ET OPÉRATIONS

SPÉCIALES

« leçon de choses» qu'apprécieront les experts. Les lecteurs trouveront aussi un large compte-rendu du récent colloque consacré aux opérations psychologiques,s'étant tenu au Sénat. Les opérations spéciales sont également largement évoquées: le général Merglen se penche sur les actions conduites par les agents étrangers au service des puissances de l'Axe entre 1939 et 1945 ; Pascal Le Pautrematdéveloppeune réflexion originale sur la guerre irrégulière en Indochine et sur les problèmes de commandement et d'organisation qu'elle posa à l'armée française; un article vient par ailleurs éclairer la doctrine d'emploi des forces spécialesbritanniques,dont découle le rôle et les missionsdu SpecialAir ServiceRegiment. En ce qui concerne le renseignement, Pierre Razoux nous dresse un tableau très complet du rôle des différents services israéliens à l'occasion de la guerre des Six Jours. Frédéric Moser, que nous remercionsde sa contribution, aborde ensuite la délicate question de la sécuritééconomiquedans son pays, la Belgique. Jean-Jacques Cécile - dont nous saluons la sortie du livre Du Golfe au Kosovo: renseignement,action spéciale et nouvel ordre mondial chez Lavauzelle - nous présente un
panorama très instructif des drones, ces nouveaux moyens privilégiés d'acquisition du renseignement. Le lecteur retrouvera enfin les rubriques initiées lors du dernier numéro:

.

chroniques du renseignement et des opérations spéciales, bibliographie,conoques et conférences. Nous avons par ailleurs le plaisir de vous annoncer la parution du troisième ouvrage de la collection Culture du renseignement, intitulé Des réseaux et des hommes. Contribution à l'histoire du renseignement. n s'agit de la publication des communications de la Commission d'histoire du renseignement du Centre d'études d'histoire de la Défense (CEHD), pour les années 1999/2000. A cette occasion, nous remercions le professeur Maurice Val.sse,directeur du CEHD, de la confiance qu'il a bien voulu nous témoigner en nous confiant la publication de ces textes et nous attirons l'attention de nos lecteurs sur leur diversitéet leur intérêt scientifique. Eric Denécé

,

LA GUERRE PSYCHOWGIQUE ALLIEE SUR LE THÉÂTRE EUROPÉEN (1942-1945)
Marie-Catherine et Paul ViUatoux

Partis en ordre dispersé, Britanniques et Américains disposent encore, début 1942, d'organismes de guerre psychologiquedistincts.Les premiers ont mis sur pied, trois ans plus tÔt, dans le plus grand secret, un département spécialisé dans la propagande et la « guerre politique» connu sous les initiales EH (Electra House) qui est rapidement intégré au Special OperationsExecutive (SOE), organisme créé en juillet 1940 pour, suivant les mots de Churchill, « mettre le feu à l'Europe »1. A partir de septembre 1941, les Britanniques ont par ailleurs constitué un organe autonome de guerre psychologique, Ie Political Warfare Executive (PWE). De l'autre cÔté de l'Atlantique, toute une pléiade de services de guerre psychologique spécialisés pour le temps de guerre ont également été créés à la suite de l'attaque de Pearl Harbor par l'aéronavale japonaise. Toutefois, estimant que leur nombre nuisait à leur pleine efficacité,le président Roosevelt a procédé dès avril 1942 à leur réorganisation, n'en laissant subsister que deux: l'Office of War Information (OWl), qui a la haute main sur le domaine très sensible de ]a propagande intérieure mais possède également une section spécialisée pour la propagande vers l'étranger; et l'Office of Strategic Services (OSS) du
colonel William Donovan, chargé de la guerre secrète.

1 Cité par Philip M. Taylor, Munitions of the mind. A history of propaganda from the ancient world to the present day, Manchester, New York, 1995, Manchester University Press, p. 224.

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RENSEIGNEMENT ET OPÉRATIONS SPÉCIALES

Le regroupement des organismes de guerre psychologique alliés
L'idée d'un débarquement anglo-américain en Afrique du Nord est émise par Churchill lors de la conférence Arcadia qui se tient à Washington du 22 décembre 1941 au 14 janvier 1942. Les deux alliés y prévoient une étroite coopération tant au niveau militaire que psychologique. Ainsi, dès l'été 1942, il est prévu, que l'OWI envoie à Londres, aux côtés des armées, des propagandistes prêts à se joindre à elles lors du débarquement (Opération Torch). A l'automne, le général Eisenhower décide d'aller plus loin et d'intégrer le personnel de rOWI, de ross, du MOIl et du PWE dans une nouvelle section de guerre psychologique placée sous la direction du général Mac Clure. Elle reçoit le nom de Psychological Warfare Branch (PWB) des Allied Forces Headquarters (AFH). Cette nouvelle section va être chargée de la propagande alliée sur le théâtre méditerranéen jusqu'à la fm de la guerre. C'est ainsi qu'au matin du 8 novembre 1942, les membres de la PWB débarquent avec les troupes alliées sur les côtes d'Afrique du Nord. Leur action consiste d'abord à gagner la sympathie de la population: à l'aide de porte-voix et de hautparleurs installés sur les navires de la flotte américaine, ils commencent par annoncer, en français, qu'il s'agit d'un débarquement allié et que la population n'a rien à craindre. Cette information est répétée les jours suivants par l'intermédiaire de la presse et des journaux qui passent peu à peu sous le contrôle de la PWB. Les propagandistes apportent par ailleurs leur concours à la reddition des forces ennemies en lâchant plusieurs millions de tracts. Pourtant, peu après, un conflit ouvert éclate entre le gouvernement américain, à la tête duquel Roosevelt prône une politique purement diplomatique, et certaines personnalités de la PWB, très favorables au mouvement gaulliste, donc désormais en désaccord avec la politique officielle de la Maison-Blanche. Les négociations entamées, en particulier avec

d'anciens membres du gouvernement de Vichy, les inquiètent au plus haut point et sont susceptibles, pensent-ils, de faire réagir défavorablement l'opinion publique américaine et étrangère. Ces querelles s'ajoutent aux tensions depuis longtemps
1 Ministry of Information.

lA GUERRE PSYCHOLOGIQ.UE

AU/ÉE

(1939-1945)

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latentes entre rOWI et ross, pour le contrôlede la propagande extérieure. Une ordonnance du 9 mars 1943 clarifie ainsi les choses: désormaistross doit limiter son action aux opérations de propagande noire (qui trompent sur leur origine) et aux actions subversivest donc à un rôle clandestin; l'OWI, de son côté, est appelé à coopérer avec les armées sur les théâtres militaires dans des opérations de propagande blanche (ouverte et directe) ; dans le même temps, ses agents restent étroitement subordonnés à l'autorité du commandant en chef du théâtre d'opérations. La déclaration psychologiques de Casablanca et ses conséquences

Le 24 janvier 1943, Roosevelt, présent à Casablanca en compagnie de Churchill (conférence dite de Anfa), lance sa grande idée d'une « redditioninconditionnelle» des adversaires des Anglo-Américains - Allemagne, Japon, Italie. Dans le domaine de la guerre psychologique,cette décision prise par le président des Etats-Unis sans le consentement de Churchill, n'est pas sans conséquence sur le plan stratégique. En effet, si cette exigence de reddition inconditionnelle est propre à stimuler le front intérieuret à donner courageet espoir aux pays occupés, elle bouleverse la stratégie des propagandistes de la PWB. Comme le souligne l'un d'eux, le colonel Davis, « cette politique de la capitulation inconditionnelle rendait plus difficile la conduite de la guerre psychologique. Une des conséquences, c'était que nous ne pouvions offrir aucune espérance à des groupes qui se 'disputaient le pouvoir en Allemagne. Une autre, que nous ne pouvions faire aux Allemands aucune promesse précise sur leur avenir comme l'avaitfait Wilson avec ses quatorzepoints. Résultat: alors que
les propagandistes de la Première Guerre pouvaient affaiblir le moral allemand par une propagande d'espoir, ceux de la Deuxième Guerre devaient l'affaiblir par une propagande de désespoir. Les thèmes, si adroits fussent-ils, ne pouvaient soutenir que. deux propositions générales, la certitude de la victoire alliée et la valeur morale des idéaux démocratiques» 1. De même, cette exigence fait le jeu, du moins à court terme, de la propagande nazie, Goebbels saisissant l'occasion pour
1 Colonel Davis, Conférence sur l'action psychologique, archives IHEDN, 7e session, 20 juillet 1955, n° 704/DE, fiche n° 215,pp. 1-2.