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RWANDA

De
289 pages
Ayant occupé l'avant-scène de l'appareil politico-administratif rwandais dans la période précédant le génocide de 1994 et ensuite, jusqu'en août 1995, l'auteur parvient à éclairer les racines du mal national ; il identifie protagonistes et responsabilités partagées en analysant des événements et des faits hors du schéma de lecture habituel. Les caractéristiques des régimes successifs ainsi que leurs clientèles respectives sont passées au crible : Kayibanda, Habyarimana, Kagame.
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RW ANDA
LE DESSOUS DES CARTES

Eugène NDAHA YO

RW ANDA
LE DESSOUS DES CARTES

L'Harmattan

L'Harmattan

Inc.

5-7, rue de l'Ecole Polytechnique
75005 Paris - FRANCE

55, rue Saint-Jacques

Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

Eugène NDAHAYO est Rwandais. Né en 1959, il est licencié en Lettres de l'Université Nationale du Rwanda. Fonctionnaire de l'Etat depuis 1984, il a été tour à tour chef de division des Relations professionnelles et Internationales au ministère de la Fonction Publique et de l'Emploi, chef Administratif et Financier au ministère des Affaires Sociales et Directeur de cabinet au ministère de l'Information (1993-1995). Il était dans la zone sous contrôle du FPR au moment du génocide de 1994. II a participé aux pourparlers entre le FPR et les partis sur la mise en place des institutions en tant que délégué du parti MDR dont il deviendra Secrétaire Exécutif National. Il a assuré le secrétariat du Forum des partis jusqu'à son départ du pays en septembre 1995. En exil en France depuis février 1996, il sensibilise l'opinion et donne des conférences sur les problèmes de son pays. Membre - fondateur des Forces de Résistance pour la Démocratie (FRD) en mars 1996, il en assure actuellement la présidence. Il est également vice-président de l'Union des Forces Démocratiques Rwandaises (UFDR).

Tous droits de traduction réservés à l'auteur @ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2 - 7384 - 8682 -7

... Car jamais ils ne savent freiner leur avidité Et se contenter de la joie d'un repas modeste. Leur seul but est la richesse, même gagnée par des méfaits. Ils n'estiment ni les biens sacrés ni ceux du peuple. Ils volent et pillent partout où s'offre la proie.. La magnifique ville est menacée par des intrigues de mauvais gars Autour desquels se pressent tous ceux qui sont sans justice. De tels maux ont pénétré le peuple, et le sort De beaucoup d'appauvris est d'émigrer... Ainsi le mal commun du peuple envahit chaque maison, Et les portes cochères ne le retiennent pas. La misère franchit les plus hautes clôtures, elle cherche chacun, Même si, caché dans la chambre, il se croit sûr. Mon cœur, Athéniens, me demande de vous dire Que les actions injustes n'engendrent que de la détresse. Mais la discipline de la loi amène prospérité, Elle ligote le pied de celui qui méprise le droit, Lisse ce qui est rêche, tamise l'avidité et l'orgueil, Assèche la semence de la perdition, Remet le jugement tordu, apprivoise l'audace, Pose des barrières contre la violence de l'émeute Et étouffe la haine querelleuse et furieuse: ainsi Elle ramène finalement l 'humanité à la saine raison.

(Allocution de Solon au peuple d'Athènes)

AVERTISSEMENT

Depuis l'attaque du 1er octobre 1990, par des «boys»

présentés

alternativement comme des déserteurs de l'armée ougandaise, des combattants de la liberté ou comme des champions de la démocratie, les chiffres du bilan des victimes de la folie meurtrière qui ravage le Rwanda sont apocalyptiques: plus de deux millions de morts au bas mot, soit un Rwandais sur quatre. A lui seul, le génocide rwandais, au printemps 1994, a fait entre cinq cent mille et un million de victimes en cent jours, c'est-à-dire dix mille morts par jour! Si, aujourd'hui, la situation au Rwanda ne fait plus la « une» des médias et que ce petit pays a presque disparu de l'attention de l'opinion, il reste pourtant encore dans le cercle de la violence. Des interrogations subsistent également sur ce qui a pu amener le peuple rwandais à commettre le plus ignoble des crimes. On assiste en outre, depuis 1996, à la propagation de la culture de la mort dans l'ensemble de la région des Grands Lacs africains, avec le Rwanda comme porte-étendard. Néanmoins, comme si cela n'intéressait personne, on est obligé d'emprunter des chemins de traverse, les tracer même, pour savoir ce qui se passe dans cette partie du monde où massacrer des êtres humains est devenu banal. Pour résister à l'inattention de l'opinion et pour un vrai travail de réconciliation, incompatible avec les préjugés, les idées reçues et la globalisation, j'ai voulu, à travers ce livre, à la fois tirer la sonnette d'alarme sur les graves dangers qui menacent le Rwanda et J'ensemble de la région des Grands Lacs et partager, sur base de mon expérience personnelle des régimes d'avant et d'après le génocide de 1994, ce que je crois être les principales causes à l'origine de cette hécatombe et les raisons de l'enlisement. Ces pages n'auraient certainement pas vu le jour si je n'avais pas été mêlé à la politique et à l'histoire récente de mon pays. Je n'aurais pas non plus écrit ce livre si la réalité des faits, même de ceux dont j'ai été parmi les témoins oculaires, n'était pas honteusement travestie. Tout dans cette crise se passe en effet comme si la vérité était le danger principal dont on craindrait la contagion. Cela ne signifie aucunement que j'ai l'intention de revendiquer la possession exclusive de la vérité. Si je m'efforce de montrer les motivations historiques, politiciennes et même psychologiques des acteurs des événements du Rwanda et de la région des Grands Lacs, je n'agis ni en historien, ni en qualité de quelque autre spécialiste. Je ne fais que parler à la fois de la place de témoin direct que j'étais jusqu'il y a encore quelque temps et de celle d'observateur 7

intéressé et assidu de l'évolution de la situation que je suis actuellement. La seule chose, la plus importante à mes yeux, que je revendique sans concession, est la liberté d'aider mon pays dans sa tâche urgente de renaissance et de réconciliation. Je reconnais, toutefois, qu'il est difficile de parler de l'histoire immédiate ou très récente. En outre, celui qui, comme moi, a subi ou a été témoin direct des événements, ne peut pas rêver, une fois loin de la bagarre, d'arriver à la totale impartialité. Il est nécessairement victime, même à son insu, des prises de parti, des apologies ou des polémiques, des effets de mentalité de groupes, etc. qui jusqu'ici empêchent les Rwandais d'élaguer l'arbre qui cache la forêt. A considérer également le temps, trop court, qui s'est écoulé entre certains faits et la rédaction de ce livre, ainsi que ma condition actuelle de damné de la terre natale, la neutralité parfaite et l'absence complète de passion tiendraient du prodige surhumain. A ce titre, mais aussi pour des raisons d'honnêteté et de refus de l'anonymat ou l'effacement hypocrite de l'énonciateur, je dois reconnaître d'une part que j'ai d'importants griefs politiques et personnels contre le régime de Habyarimana, qui a atrocement assassiné mon père, torturé moralement et dépouillé ma famille de tous ses biens après le coup d'Etat de juillet 1973. Je dois préciser d'autre part que, étant réfugié politique, il va de soi que je ne partage pas les vues et les méthodes de gouvernement du régime du FPR, au sein duquel j'ai exercé de hautes fonctions pendant treize mois, avant de m'exiler en France, suite à des menaces de mort et pour des raisons politiques qui seront explicitées dans ce livre. Il ne s'agit pas pour autant d'une affaire personnelle. Seules comptent les questions posées, les réponses à y apporter et la dénonciation de la manipulation par laquelle on voudrait les escamoter. Au 6 avril 1994, j'étais Directeur de Cabinet au ministre de l'Information et j 'habitais à 800 m du bataillon du Front Patriotique Rwandais (FPR), présent dans la capitale pour protéger les officiels du mouvement rebelle devant participer aux institutions de la transition, dans le cadre de l'Accord de Paix d'Arusha mettant un terme à quatre ans de guerre meurtrière. En raison de mon lourd contentieux avec le régime et pour avoir ouvertement combattu la faction dite « hutu-power» du parti MDR (Mouvement Démocratique Républicain), le principal mouvement d'opposition contre le régime du Président Juvénal Habyarimana, je figurais sur la liste des personnes à éliminer. J'ai été sauvé in extremis par les soldats du Front Patriotique Rwandais qui ont pris le contrôle, dès le 7 avril 1994 à 16h30, du quartier où j 'habitais avant d'être évacué vers la zone entièrement occupée par le mouvement rebelle dans le nord du pays, à Byumba. A la victoire militaire du FPR sur les forces militaires et paramilitaires de l'ancien régime en juillet 1994, j'ai participé, avec d'autres cadres rescapés des anciens partis de l'opposition démocratique, aux pourparlers entre le FPR et ces partis sur la mise en place du gouvernement du 19 juillet 1994 et des autres institutions. Je fus reconduit dans mes fonctions de Directeur de cabinet du ministre de l'Information que j'allais cumuler avec celles de secrétaire exécutif du parti MDR. A ce titre j'ai pu suivre, en amont et en aval, les 8

dysfonctionnements et la dérive de l'appareil politico-administratif depuis l'entrée en scène du nouveau pouvoir au Rwanda. Dans nos initiatives, au cours des réunions entre les partis politiques participant aux institutions actuelles, de rechercher la convergence avec tous nos partenaires suite à l'intolérance, à l'insécurité généralisée et aux massacres de populations civiles innocentes par l'armée victorieuse, et face à notre détermination à sauver le processus de démocratisation amorcé sous l'ancien régime et à consolider l'Etat de droit, mes collègues du comité directeur du parti MDR et moi-même n'avons cessé de subir des menaces du pouvoir parallèle et à être l'objet de fouilles et de surveillance par la funeste « Directorate of Military Intelligence» (DMI). En ce qui me concerne personnellement, les menaces ont pris une dimension inquiétante lorsque le 3 mai 1995, à minuit, une quinzaine de militaires armés de fusils automatiques ont investi mon domicile, l'ont saccagé et nous ont fait subir, à ma famille et à moi-même, des traitements humiliants que les responsables de la sécurité militaire ont qualifiés d'« erreur regrettable» sans autre suite. Peu de temps après, au mois de juillet, le quotidien français Libération publiait un rapport du DMI où je figurais sur la liste des ennemis du pays. Au lendemain de la démission du Premier ministre, le 28 août 1995, après être interdit d'accès au ministère de l'Information, je fus soumis le 6 septembre 1995, sans résultats, à une fouille musclée par des agents de la DMI à la recherche, pour les détruire, d'éléments de preuves rassemblées par la direction du parti MDR sur les victimes du FPR depuis sa prise du pouvoir. Le 10 septembre, grâce à une indiscrétion au sein de la DMI, j'appris que la décision de m'arrêter venait d'être prise. Je dus alors quitter mon pays. Les agents de l'External Service Office (ESO), la branche extérieure du DMI, m'ont poursuivi à Nairobi (Kenya). Les stewards de I'hôtel Milimani, où j'avais échoué, les surprirent mais ne purent pas les appréhender, tentant de s'introduire dans mon appartement. Pour ma sécurité personnelle et celle de ma famille, je ne devais donc pas prolonger outre mesure mon séjour à Nairobi, devenue la plaque tournante des agents du régime. Je suis arrivé en France le 6 février 1996 ; un mois après, j'étais reconnu réfugié statutaire. Aujourd'hui je milite au sein d'une organisation politique de l'opposition démocratique en exil, les Forces de Résistance pour la Démocratie (FRD), lancée le 26 mars 1996, avec l'ancien Premier ministre Faustin Twagiramungu et l'ancien ministre de l'Intérieur, feu Seth Sendashonga, assassiné le 16 mai 1998 à Nairobi, par les escadrons de la mort aux ordres du pouvoir de Kigali.

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AVANT-PROPOS

Le Rwanda est, depuis un certain temps, présenté comme un pays marginal et habité par une société à la dérive. La misère, les massacres, les génocides et la guerre constituent son seul passeport. Des barrières, apparemment infranchissables, se sont érigées entre les deux principales ethnies rwandaises, les hutu et les tutsi, en raison de l'histoire socio-politique du pays. Ces barrières ont pour noms la souffrance, la peur de l'autre, la méfiance voire la haine, etc. Elles ont été construites par plusieurs siècles d'injustice sociale, d'égocentrisme, d'illusions et de mensonges, qui ont donné libre cours à nombre de

discriminations,. à la banalisation du crime et à la culture de la mort et de
l'impunité. Pour permettre au peuple rwandais de renaître de ses cendres et s'engager sereinement vers un avenir plus prometteur, une réflexion approfondie sur le passé et le présent est indispensable. Le retour à la normalisation et à une cohabitation pacifique prendra certainement du temps et risque même de rester un simple vœu pieux et un slogan politique vide de sens. Mais pour espérer et croire que la tolérance et le respect de la vie d'autrui seront un jour possibles, les Rwandais doivent, responsables politiques en tête, oser parler franchement de leur histoire actuelle (guerres, massacres, génocides reconnu et non reconnu) et de leur histoire passée. Une partie de l'élite rwandaise a hier soutenu la dictature, non pas nécessairement par adhésion authentique à une idéologie mais souvent par conformisme et pour des intérêts socio-économiques. Aujourd'hui, rien n'a changé. Après avoir été incapable de prévenir et d'empêcher la catastrophe en raison soit de son mutisme, soit en participant activement au génocide et aux massacres de 1994, l'élite n'a toujours pas tiré des leçons de l'histoire passée et récente de notre pays. Elle continue à fermer les yeux sur les massacres quotidiens, dans le but inavoué de bénéficier d'un regard bienveillant de l'autorité politique. Si cette élite, au même titre que les autorités tant politiques que morales, ne sait pas prévenir les guerres, les massacres, les génocides et autres crimes contre l'humanité, c'est qu'elle a depuis longtemps perdu les valeurs essentielles de la culture rwandaise, en se lançant corps et âme dans une course effrénée vers l'affairisme, vers des préoccupations d'ordre matériel et en se fourvoyant dans des luttes pour le pouvoir. Voilà comment et pourquoi, cherchant à sauvegarder leur position sociale, certains tombent régulièrement Il

dans l'hérésie, cautionnent sans remords l'extermination de leurs compatriotes et encouragent avec énergie l'infamie. Suite à cette profonde crise morale, la société rwandaise a perdu lentement mais sûrement ses repères et s'est laissée entraîner dans une folle logique suicidaire. Le premier pas pour retrouver les balises sera la prise de conscience de ce drame par les Rwandais en tant que peuple. Le gouffre dans lequel le Rwanda a été plongé est un drame humain incommensurable. Il a déchiré le tissu social et a marqué pour toujours le peuple rwandais de graves blessures physiques et morales. La souffrance silencieuse des uns ou la timide révolte des autres nous concernent tous. Si, par lâcheté ou par intérêt, certains parmi nous ont longtemps adopté la loi du silence sur les injustices criantes que nos compatriotes ont subies dans le passé ou sur celles qu'ils subissent actuellement, il est encore temps de briser ce glacis et de solliciter notre courage pour assumer chacun ses responsabilités. Que nous le voulions ou non, nous les Rwandais, sommes tous dans la même galère, quel que soit notre bord. Pour cela nous devons ensemble assumer notre douloureuse histoire. Nous devons sans distinction avoir le courage de remonter le fil du temps pour essayer de comprendre par quels mécanismes le pouvoir politique d'avant hier, d'hier et d'aujourd'hui est parvenu à briser la cohésion de notre société et comment ce pouvoir arrive à convaincre les Rwandais que les hutu et les tutsi sont des ennemis irréductibles et irréconciliables, alors que quotidiennement, sur les collines, nous partageons, toutes ethnies confondues, toutes sortes de choses et sommes dans certains cas liés par des relations familiales solides. Le temps est venu de réaliser que nos attitudes d'aujourd'hui sont conditionnées par une mémoire fondée sur une histoire déformée, trafiquée et globalisante. Il revient à l'élite de désintoxiquer le peuple en condamnant cette falsification et en reconstruisant une mémoire plus conforme à la vérité, plus juste et dénuée de toute complaisance. Pour cela il faut non seulement le vouloir, mais surtout y croire. Puissent ces hommes et ces femmes, profondément humains et dont on ne parle jamais, mais qui, au plus fort de la tragédie et au péril de leurs propres vies, ont fait preuve d'un courage exceptionnel et d'un héroïsme hors pair en sauvant leurs compatriotes condamnés, servir d'exemples et de catalyseurs pour une nouvelle société rwandaise tolérante et réconciliée.

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INTRODUCTION

Grâce à la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et au conditionnement de l'aide internationale aux pays du Tiers-Monde à leur degré de démocratisation, s'est amorcé dans le monde le mouvement de libération des peuples longtemps soumis au joug des régimes totalitaires. Le Front Patriotique Rwandais (FPR) choisit précisément cette période de grands bouleversements

sur l'échiquier politique mondial pour attaquer le Rwanda, le 1er octobre 1990,
à partir de l'Ouganda. D'aucuns y ont vu une tentative d'accélérer l'évolution politique du pays. D'autres, en revanche, estimèrent que les chefs militaires du FPR avaient peur d'être pris de court par une libéralisation du pouvoir à Kigali, qui aurait mis en question le sens du combat qu'ils avaient préparé. Ce qui est certain, c'est que cette guerre a provoqué des tensions internes et des massacres horribles. Le régime s'en prenait aux tutsi de l'intérieur, considérés comme une cinquième colonne de l'ennemi, chaque fois que les combattants du FPR marquaient des points sur le terrain. De son côté, le FPR ciblait les populations civiles hutu dans les zones qu'il attaquait ou contrôlait. La guerre a déclenché aussi une montée des mouvements extrémistes sur la scène politique: les éléments les plus radicaux de l'entourage présidentiel se sont organisés et se sont mis à pourchasser les opposants hutu et tutsi, les accusant d'être des complices de l'ennemi. A cause de la guerre également, la crise économique et ses retombées sociales se sont considérablement aggravées. En dépit du discours du FPR sur la démocratie et sur la libération du peuple rwandais du joug de la dictature de Habyarimana, alors Président de la République, la guerre du FPR s'est très vite révélée être une guerre plus nuisible au peuple rwandais qu'au chef de l'Etat. L'activité économique déjà précaire du pays a été paralysée. Du fait de l'occupation du nord du pays par le FPR et des déplacements des populations (un million en 1993, soit environ un Rwandais sur sept), la production agricole a baissé d'environ 25 %. Suite aux dépenses militaires non prévues, les services sociaux, notamment de santé, n'ont plus été assurés et l'inflation a frappé durement les couches les plus démunies. Le gouvernement, ne pouvant plus subventionner les exportations de café, sa principale source de revenus, a baissé de 20 % le prix payé au producteur. De plus, l'accès à la mer par l'Ouganda a été coupé, pesant sur le coût des importations et des exportations qui ne transitaient plus que par la Tanzanie. Le programme d'ajustement structurel qui devait permettre au pays de sortir de la crise économique, signé le 13

jour où débutait la guerre d'octobre 1990, a été retardé. Naturellement, les coopérations étrangères et internationales ont éprouvé des difficultés techniques à lancer des projets, voire à maintenir leurs programmes. La plupart des partenaires du Rwanda ont montré aussi des réticences à s'engager. Les touristes cessèrent d'affluer et les investissements furent ralentis suite à l'incertitude sur l'avenir du pays. Les maigres ressources furent englouties dans les dépenses militaires et le gonflement du déficit budgétaire alourdit fortement la dette intérieure et extérieure du pays. Les pertes en vies humaines commencèrent rapidement aussi à se compter par centaines puis par milliers. Dans cette atmosphère de démocratisation sur fond de guerre et de crise économique durant la période 1991-1994, les luttes politiques ont conduit inexorablement au renforcement des extrêmes et à l'exploitation ethnique du conflit, chacune des deux forces combattantes essayant de rallier à sa cause le maximum possible de membres de son groupe ethnique. Pendant que la situation pourrissait chaque jour davantage, le Président Habyarimana, dont l'autoritarisme était déjà contesté, cherchait à faire de cette guerre un atout politique objectif, tout en continuant à mener des négociations avec les assaillants à Arusha en Tanzanie. Ces négociations portaient essentiellement sur la réforme politique à instaurer au Rwanda pour permettre une réintégration des réfugiés et assurer un armistice durable avec le FPR. L'accord aboutit et put être signé le 4 août 1993, mais les dégâts étaient déjà énormes: la guerre avait provoqué des tensions extrêmes, déchiré le tissu social et causé des pertes considérables en vies humaines et en infrastructures de développement. A peine l'Accord de paix d'Arusha était-il conclu que sa mise en application se heurta à la mauvaise foi des deux blocs politico-militaires, le MRND et le FPR, qui suivaient l'un et l'autre une logique de contrôle exclusif du pouvoir. Les tensions politiques se mirent alors à croître et à se polariser autour du FPR et de la mouvance présidentielle. Les deux belligérants s'étaient rendu compte qu'ils n'avaient aucune chance de contrôler le pouvoir, chacun à son avantage, sans le soutien de l'un ou l'autre parti de l'opposition démocratique. Ils se mirent alors à mener une course effrénée pour attirer ces partis dans leurs girons respectifs. L'enjeu était d'obtenir la majorité ou du moins la minorité de blocage au sein des institutions de la transition prévues par l'Accord de paix. Ils ne se gênaient même pas de menacer publiquement de rendre ces accords caducs, avant leur mise en application, par une reprise généralisée des hostilités au cas où leur plan viendrait à échouer. Ce qui a permis aux extrémistes de tous bords de monter d'un cran dans l'exploitation ethnique du conflit et dans l'exacerbation des tensions sociales, en attisant le climat de violence et d'insécurité consécutive à la crise politique. Dans un contexte où le Président de la République avait perdu l'essentiel de ses pouvoirs, où les prises de décision par le gouvernement étaient devenues lentes et incohérentes, où l'Etat n'était plus capable d'assumer ses responsabilités suite aux luttes intestines au sein des partis de la coalition gouvernementale, où l'administration s'était politisée et ne pouvait plus de ce fait jouer pleinement son rôle de gestionnaire du bien public, nul ne put arbitrer le débat.
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Le retard enregistré dans la mise sur pied et dans l'envoi des Casques Bleus, condition préalable à la mise en place du gouvernement de transition élargie, et dont l'arrivée était initialement prévue dans les 37 jours suivant la signature de l'Accord de paix d' Arusha, servit d'occasion inespérée aux protagonistes pour mettre en marche leurs manœuvres dilatoires. Les rumeurs de destitution du Président Habyarimana, une fois le gouvernement de transition mis en place, lancées à cette époque par le FPR, incitèrent le Président à exiger des garanties supplémentaires, non prévues par l'Accord de paix, notamment une déclaration d'amnistie générale pour les crimes antérieurs au 4 août 1993, commis par les deux parties. Le refus catégorique du chef de la rébellion, le général Kagame, de rencontrer le Président Habyarimana même après la conclusion de l'Accord de paix et son refus délibéré de prendre un poste au sein des institutions de la transition tendaient à confirmer ces rumeurs et les intentions du FPR de ne pas respecter ses engagements. Aujourd'hui il ne fait aucun doute que si l'entourage présidentiel n'avait pas eu la hantise de perdre le pouvoir, et le FPR d'être marginalisé faute de base politique solide à l'intérieur du pays, le destin du Rwanda n'aurait pas tourné au cauchemar. De ce point de vue, la détermination des deux forces combattantes à bloquer la mise en place des institutions de la Transition trahissait chez les protagonistes une volonté objective partagée de poursuivre la guerre. Celle-ci était pour les uns un moyen de prendre le pouvoir tandis qu'elle permettait aux autres de s'y accrocher. Pendant que tous les regards étaient tournés vers les négociations de paix d'Arusha, les chefs de guerre se préparaient, quant à eux, non pas à vulgariser la paix mais à l'assaut final. Plusieurs signes manifestes auraient dû normalement persuader l'opinion nationale et internationale de la fragilité des accords successifs et appeler à plus de vigilance et à plus de fermeté. Au contraire tout le monde a préféré se voiler la face. La préparation de la reprise des hostilités, par d'importants approvisionnements en matériel de guerre, et la généralisation de la guerre et de l'insécurité à tout le territoire, à travers des actes terroristes et des exactions de toutes sortes, par le recrutement et la formation militaire des milices et des jeunes désœuvrés, tant du côté du régime que du FPR, ainsi que les incessantes violations de cessez-le-feu dans les zones de combat au nord du pays, n'ont, contre toute logique, semblé inquiéter personne jusqu'au 6 avril 1994 au soir, sauf bien entendu les deux belligérants qui n'ont jamais, en connaissance de cause, cessé de se « renvoyer la balle». De la même manière, les conséquences prévisibles des jeux d'alliance et d'infiltration des partis de l'opposition démocratique, qui ont finalement abouti à leur implosion et à l'étiquetage de leurs leaders en « hutu modérés» et en «hutu-power », le plus souvent sur base de calculs politiciens et sans nécessairement tenir compte de leurs convictions réelles, n'ont pas été non plus estimées à leur juste valeur. Ainsi, à force de propagande, par médias interposés mais également à travers la rumeur, par la désinformation et par la déformation, les Rwandais furent petit à petit, individuellement et collectivement, catégorisés abusivement entre d'une part les «extrémistes hutu» regroupés 15

derrière le Président Habyarimana, et d'autre part les «lnkotanyi et leurs complices », c'est-à-dire les tutsi et les hutu qui ne partageaient pas les vues des premiers. De la sorte, les ennemis à abattre venaient d'être désignés et leurs listes implicitement dressées par chaque camp. Les expatriés et les pays étrangers impliqués dans le processus de paix ne purent pas non plus échapper à cette catégorisation selon que leurs représentants prônaient le dialogue entre les parties ou qu'ils prenaient des positions allant dans le sens contraire de ce que l'autre partie espérait. Dans ce contexte, les enchères auxquelles s'est livré le FPR à propos de la présence militaire étrangère au Rwanda, en raison du risque qu'elle présentait d'empêcher ou de différer à plus ou moins longue échéance la mise en œuvre de son plan, étaient suffisamment révélatrices de ses sombres projets. Il en est de même des manœuvres dilatoires de l'ancien régime et du FPR pour retarder l'arrivée des troupes onusiennes devant faire appliquer l'Accord de paix. Pour le Front Patriotique Rwandais, il fallait à tout prix obtenir le départ des troupes françaises jugées hostiles et les remplacer par des contingents qui lui soient favorables. Pour la mouvance présidentielle, il fallait faire échouer la mission de la MINUAR et ses troupes, particulièrement celles du contingent belge Uugé partial) chargé de garantir la sécurité dans la ville de Kigali et de concrétiser les dispositions de l'Accord de paix d' Arusha par la mise en place des institutions issues desdits accords. Lorsque le 6 avril 1994, huit mois après la conclusion de l'Accord de paix, l'avion du Président Habyarimana est abattu, des violences sans précédent se déchaînent, pulvérisant tous les records de la barbarie. La garde présidentielle, les milices entraînées par cette dernière et une partie de l'armée se mettent à massacrer méthodiquement les leaders de l'opposition d'abord et ensuite les tutsi et les opposants hutu. La Mission des Nations Unies d'Assistance au Rwanda (MINUAR) resta passive car, selon sa mission, elle ne pouvait utiliser ses armes que pour se défendre elle-même! Elle n'en fut même pas capable puisque dix casques bleus belges furent assassinés. Le pays sombra alors dans le chaos. La garde présidentielle, certains éléments de l'armée, des miliciens déchaînés, des responsables civils et une partie de la population fanatisée s'engagèrent dans des massacres systématiques, tuant tout sur leur passage, n'épargnant ni femmes, ni enfants, ni vieillards; forçant même parfois des hutu à exterminer leurs voisins ou amis tutsi. Des tutsi aussi, certains convaincus de servir la bonne cause et d'autres forcés ou tout simplement par opportunisme ou pour sauver leurs peaux, participèrent à ce carnage. Le FPR de son côté nettoyait tout sur son passage dans sa progression vers la prise totale du pouvoir. Le nombre des victimes de ce génocide est incertain: entre 500.000 et un million; certains parlent même de un million et demi. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, on ne dispose pas de chiffres plus précis six ans après! Quand l'armée du FPR occupa le pays en juillet 1994, le gouvernement intérimaire s'enfuit au Zaïre. Beaucoup de militaires, de miliciens, de fonctionnaires et de collaborateurs de diverses institutions du régime déchu 16

s'enfuirent également. Les populations en proie à la panique refluèrent par millions vers le Zaïre, le Burundi et la Tanzanie. Ceux qui choisirent ou furent contraints de rester sur place furent souvent tués ou soumis à de graves sévices par l'armée du FPR. Le nombre de ces victimes est également inconnu. On l'estime à plusieurs centaines de milliers. Aujourd'hui, l'intensité des massacres observée au cours des cent jours du génocide a certes diminué mais la logique génocidaire demeure. Les structures de l'ancien régime ont été récupérées par le FPR telles quelles et ont été renforcées. Les populations civiles sont fréquemment l'objet de massacres systématiques et d'exactions diverses par l'armée qui s'est placée au-dessus de la loi et des institutions de l'Etat et use de la violence et de la répression pour imposer un pouvoir ethnique. La violation systématique des libertés publiques et individuelles ainsi que l'institutionnalisation de la violence d'Etat ont été érigées en système de gouvernement; les justiciables sont privés des garanties d'une justice impartiale et équitable et le régime entrave chaque jour l'administration de la justice en refusant de se soumettre aux lois et en soumettant les juges à sa seule volonté; le pouvoir terrorise les populations en maintenant sur les collines des armées et des milices permanentes et légitime l'impunité de ses soldats en couvrant les massacres. Bref, autant hier la protection de la minorité tutsi était faible et le régime considérait les tutsi comme déloyaux et devant payer les pots cassés, autant aujourd'hui la majorité hutu est exclue de tous les secteurs de la vie nationale et fait l'objet d'éliminations massives. Ce même pouvoir se livre au pillage des biens de l'Etat et des particuliers et anéantit la vie du menu peuple menacé par des maladies et par une pauvreté chronique. Des réseaux concussionnaires se sont constitués au sein de la classe dirigeante qui a fait main basse sur les biens publics et privés; la corruption s'est généralisée à tous les échelons de l'administration et les détournements de fonds publics ainsi que de l'aide internationale sont des pratiques normales. La population est maintenue dans une misère et dans une souffrance extrêmes, en particulier les rescapés tutsi de l'intérieur et de manière générale les hutu à qui le pouvoir en place, monopolisé par les anciens exilés tutsi, vole le deuil et qu'il prive des droits élémentaires. Pour les anciens exilés, les rescapés tutsi sont pour la plupart des «collaborateurs» des hutu considérés dans leur globalité comme des « génocidaires ». Pour parachever son œuvre de mort, de désolation et de tyrannie, le régime en place s'est lancé dans un expansionnisme agressif sous le couvert des heurts et des massacres contre les populations tutsi de l'est du Congo. Déclenchée en novembre 1996, la guerre du Congo, au cours de laquelle plusieurs centaines de milliers de réfugiés rwandais ont fait l'objet d'une épuration ethnique systématique, fut d'abord présentée comme une guerre défensive contre les camps de «réfugiés armés» et contre les Interahamwe infiltrés au Rwanda depuis le territoire congolais. Elle servit néanmoins d'occasion à l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL), épaulée par les armées rwandaise, ougandaise et burundaise de s'emparer du pouvoir à Kinshasa en mai 1997.
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Après avoir goûté au beurre zaïro-congolais, le FPR et Kampala exigèrent une année plus tard tout le beurre et l'argent du beurre pour avoir aidé le Président Kabila à chasser du pouvoir le maréchal Mobutu. Depuis, les populations non tutsi du Congo qui tentent de s'y opposer sont assimilées à des Interahamwe et sont méthodiquement exterminées. Inversement les tutsi congolais se font massacrer au nord et au sud Kivu, accusés de servir de relais aux agresseurs.

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CHAPITRE I DES DIVERGENCES PROFONDES SUR LES ORIGINES ET LA NATURE DE LA TRAGEDIE
Li Le poids de la passion

Tenter de comprendre et d'expliquer l'origine de la tragédie rwandaise et en particulier le crime innommable du génocide qui, au printemps de l'année 1994, a brutalement sorti le Rwanda de l'anonymat le plus complet sur la scène internationale pour le hisser à la première place du hit-parade des «monstres célèbres », relève d'une gageure. Bien plus, chacun a son opinion toute faite sur la question. La situation est d'autant plus complexe que, dans cet univers lugubre, le mensonge et l'hypocrisie sont une seconde nature chez les protagonistes. Dans ces conditions, il n'est pas toujours aisé, pour un observateur externe, de savoir qui, de celui qui râle le plus fort, de celui qui a l'œil crevé ou de celui qui n'a plus toutes ses dents, est la victime ou le bourreau même si cela semble à première vue un peu léger face à une tragédie aux dimensions du génocide rwandais. Les téléspectateurs du monde entier ont indubitablement encore en mémoire les images horrifiantes d'hommes, de femmes et d'enfants sauvagement massacrés au Rwanda en 1994, quand plus de cinq cent mille personnes périrent, en un temps record de trois mois, plutôt par des méthodes archaïques (machettes, gourdins,...) que sous l'effet d'armes de destruction massive. En 1996-97, lors de ce que les médias ont appelé « la guerre du Zaïre », des images d'une rare cruauté sont à nouveau apparues sur les écrans. Le monde entier s'est indigné et s'est demandé pourquoi ces Rwandais, dont le pays ne s'étend sur une superficie guère plus grande que deux départements français et compte parmi les trois pays les plus pauvres au monde, ne font que s'entre-tuer au lieu de développer ce pays jadis considéré comme la Suisse de l'Afrique en raison de ses innombrables et belles collines, de ses atouts climatiques et touristiques. Des essais d'explication du cheminement vers cette horreur indicible ont été fournis par des universitaires, des historiens et autres «spécialistes» de l'Afrique en général ou de la région des Grands Lacs et des «questions» rwandaise et burundaise en particulier. Les aspects les plus souvent évoqués concernent l'opposition ethnique « endémique» entre hutu et tutsi, les séquelles de la colonisation et les remous provoqués par la démocratisation d'une part et la situation économique d'autre part, notamment le blocage structurel de la 19

croissance, la crise conjoncturelle liée aux fluctuations des exportations, à la politique d'industrialisation et à l'endettement de l'Etat, à la chute des termes de l'échange, au programme d'ajustement structurel, etc. Si effectivement une crise économique est apparue au cours de la deuxième moitié des années 1980, la crise socio-politique, elle, a des origines beaucoup plus lointaines et beaucoup plus profondes. Et ce n'est pas à proprement parler une simple différence d'appartenance ethnique qui est fondamentalement à l'origine de la tragédie mais plutôt l'exploitation politique de cette « différence ». Ce n'est pas non plus parce que l'Allemagne ou la Belgique, puissances coloniales successives, se sont appuyées sur une minorité ethnique comme relais de leurs administrations que cela devait nécessairement engendrer des confrontations dramatiques. C'est encore moins la démocratisation en pleine crise économique qui a donné lieu aux massacres. Les autres pays africains où on dénombre une multitude d'ethnies culturellement plus différentes, où le pouvoir colonial s'est consolidé sur le même modèle, où la crise de subsistance a été plus durement ressentie qu'au Rwanda et qui n'ont pas échappé au vent de la démocratisation du début des années 1990 n'ont pas pour autant connu des génocides! Même si de telles approches permettent de comprendre certains aspects dans la dynamique de la crise, elles sont toutefois à relativiser d'autant plus qu'il est apparu que chaque fois que cette partie de l'Afrique, qu'une littérature florissante depuis la colonisation a rendue mythique, est au centre des débats la raison du cœur a souvent prévalu sur la raison tout court, donnant ainsi lieu à de fortes altérations des faits suite à la manipulation voire leur falsification intentionnelle. Prises au pied de la lettre par une population en majorité illettrée, ces falsifications grossièrement maquillées sont de nos jours devenues partie intégrante du problème de sorte que les confrontations dramatiques auxquelles nous assistons régulièrement tirent leur origine en partie de cette situation. Face à l'ampleur de cette tragédie inédite et surtout face à ses conséquences, des observateurs, autres que les spécialistes, ont aussi essayé de comprendre les raisons qui ont amené certains Rwandais à commettre l'irréparable et ont proposé des solutions pour que cela ne puisse plus se reproduire. Peu reconnaissent ne rien comprendre à une barbarie dont les contours échappent à tous les schémas de conceptualisation. Beaucoup en revanche se sont laissés manipuler et ont choisi leur camp en fonction des préjugés pseudo-ethniques. Ceux qui détiennent des éléments pouvant permettre non pas d'expliquer mais tout au moins d'appréhender le cheminement vers cette catastrophe, en raison des informations auxquelles ils ont eu accès, préfèrent garder le silence et ne pas s'engager à cause de leurs accointances avec certains milieux qui ne sont pas nécessairement intéressés par la recherche de la vérité mais plutôt par les bénéfices politiques et autres qu'ils pourraient, eux et leurs amis, tirer de la confusion actuelle. Ce refus de la vérité et cette détermination à occulter les responsabilités des uns et des autres nuisent gravement à toute recherche de solution pour sortir de l'impasse actuelle et sont vraisemblablement à l'origine de l'apathie de la. 20

« Communauté internationale» face à cette affaire qui, depuis l'extension du conflit à toute la région des Grands Lacs à partir de 1996, a dépassé largement le cadre rwandais. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, il ne s'agit pas là d'une attitude propre uniquement à l'observateur étranger et pressé qui a conclu un mariage monogamique avec un journal ou ne pratique pas une lecture distanciée des faits et des opinions et ne recourt pas à d'autres sources d'information. Paradoxalement, le politicien éminent, le professeur d'université, le chercheur, etc. se sont laissés eux aussi, volontairement ou non, prendre au piège si bien que les divergences entre eux ont toujours été (et restent encore) tellement considérables et la passion si forte chez certains qu'ils ont versé dans la pure propagande, au mépris de l'objectivité professionnelle. Selon leurs sensibilités, nombre parmi eux n'hésitent pas, pour justifier l'action de l'une ou l'autre partie en conflit ouvert au Rwanda depuis 1990, à attribuer la responsabilité de cette tragédie aux acteurs de l'autre camp, feignant en même temps d'ignorer, avec une mauvaise foi à peine voilée, celle équivalente sinon plus importante des acteurs du camp opposé et de leurs alliés. Certains s'arrogent même le droit de posséder la vérité, la seule à croire sous peine d'être tourné en dérision. Bref, dans l'affaire du Rwanda, tout le monde semble prédisposé par rapport à l'un ou l'autre camp et personne n'est apparemment prêt à reconsidérer son système de référence. Comme si la situation n'était pas suffisamment compliquée, de vieilles querelles idéologiques sont ravivées entre intellectuels francophones et anglophones, catholiques et laïcs, colonialistes et anticolonialistes, sous prétexte de vouloir déterminer le camp idéologique historiquement responsable de la tragédie. Et quand les puissances financières, politiques, religieuses et les médias nouent des mariages de raison ou d'intérêt, avec une forte tendance à la polygamie et au regroupement familial, à l'image de ce qui se passe actuellement dans la région des Grands Lacs, la subjectivité rend subitement aveugle le journaliste, l'homme d'église, le militant des droits de l'homme et les transforme en caisses de résonance, en soldats ou en mercenaires des groupes d'intérêts. Les Rwandais eux-mêmes sont pris au piège du prisme déformant et colorant des acteurs, particulièrement celui du responsable politique au pouvoir ou dans l'opposition. Dans les deux cas, la solidarité ethnique ou régionale, qui ne connaît que la confiance de proximité, entre en jeu et les opinions divergent selon que l'on est proche ou non du pouvoir en place. Voilà pourquoi quiconque cherche à saisir la racine du mal rwandais, à travers les analyses et les déclarations des uns et des autres, livres d'histoire et articles de presse, est frappé par des divergences difficilement conciliables dans l'interprétation des faits. Chez les uns et les autres, cette divergence de vues provient ou du refus de comprendre ou de la compréhension stéréotypée ou encore de l'ignorance réelle et/ou tactique ou alors de la désinformation et de la déformation. Les plus importantes de ces divergences ont trait surtout à l'histoire du pays et aux responsabilités des uns et des autres dans le déclenchement et dans le déroulement de la tragédie. On est toutefois surpris par la similitude idéologique entre le camp de ceux qui ont pris le pouvoir en
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1994 et celui de ceux qu'on présente faussement (ou qui se présentent comme tels) comme les héritiers des leaders politiques des années 1959 qui ont aboli la monarchie à laquelle étaient profondément attachés les parents des nouveaux maîtres de Kigali: les deux se disent révolutionnaires et ont juré de ne pas oublier le passé. Les deux sont également convaincus que le combat ne doit jamais s'arrêter. L'ironie est que, déterminés à faire l'histoire, les uns et les autres se sont pris au piège de la même histoire. En effet, à chaque tournant, ce qui n'est que justice pour les uns est ressenti par les autres comme une cruelle vengeance. Pour les fils, les petits-fils des féodo-monarchistes imbus de leur prétendue supériorité naturelle, la révolution de 1959 était une révolte paysanne qui aurait pu rester au niveau d'une insurrection incapable d'atteindre le pouvoir, n'eût été le coup de pouce du colonisateur belge à la recherche d'alliés pour retarder l'indépendance du pays. Pour l'autre camp, cette révolution est l'unique acte fondateur du Rwanda car le pouvoir ne doit appartenir qu'à la majorité. Avant la révolution et l'avènement de la République, les hutu et les tutsi étaient certes encore colonisés et les deux avaient conscience d'être des victimes. Il est certain cependant que les hutu l'étaient doublement: le colonisateur ayant choisi la voie de l'administration indirecte, les hutu étaient à la fois sous le joug du système inique des us et coutumes basé sur le clientélisme et le servage, à travers un engrenage complexe de liens de vassalité. Ils subissaient en même temps les contraintes du système colonial, caractérisé par les corvées et la chicote sous l'autorité des chefs tutsi. Quant aux tutsi, même s'ils étaient définis comme étant une race supérieure, ils n'avaient pas de droits civiques. Dans ce domaine, et seulement dans ce domaine, ils étaient des victimes. C'est pourquoi le nationalisme radical contre les Belges était plus fort chez les tutsi que chez les hutu. Les tutsi avaient développé un sentiment de révolte dû à cette prise de conscience de leur supériorité « raciale ». Le combat des hutu contre les chefs tutsi et non pas directement contre le colon, à l'instar des tutsi, a été en revanche assimilé à un tribalisme (comme naguère certains, y compris de grands philosophes comme Jean Paul Sartre, ont pris le mouvement de la négritude comme un racisme antiracisme) et non au nationalisme parce que les hutu étaient définis comme un groupe ethniquement inférieur, devant être dominé par les tutsi. Faut-il rappeler que, au moment où ailleurs en Afrique on notait un certain nombre de mouvements nationalistes, au Rwanda le pouvoir tutsi apportait son concours aux colonisateurs allemands d'abord et belges ensuite. Les rares cas de résistance que l'histoire a retenus pour le Rwanda sont les cas isolés du chef hutu Rukara et du chef twa Basebya en 1910 ! Le nationalisme des années 1950 était à cet égard un habit de circonstance pour les réactionnaires tutsi dans leur tentative d'arracher l'indépendance sans perdre leurs privilèges de caste. Néanmoins, les deux combats, présentés l'un comme nationaliste et l'autre comme tribaliste, avaient chacun des aspirations démocratiques. S'ils sont critiquables tous les deux, ils méritent d'être situés dans leur contexte parce que là se trouve aussi l'un des nœuds du problème: la priorité était-ce la justice 22

sociale ou la pérennisation, par une indépendance immédiate, des inégalités et d'une mentalité qui avaient rabaissé le hutu à un sous-homme juste bon pour les corvées? Chacun appréciera. On n'avait en tous cas jamais, avant la prise de conscience de l'élite hutu, entendu une seule fois le roi du Rwanda s'inquiéter du sort de ses sujets en matière de droits de l'homme et de leur participation au pouvoir. Rares avaient été les chefs tutsi qui avaient osé ne fût-ce que critiquer l'exploitation honteuse des masses paysannes (travail obligatoire pour le chef, redevances en nature, etc.) ou la chicote, les corvées et autres mauvais traitements infligés au hutu. Au contraire, face à l'éclosion du mouvement social hutu, lancé en juin 1957 à Kabgayi et qui s'est constitué officiellement en parti politique le 18 octobre 1959 sous le nom de Parmehutu (Parti du Mouvement de l'Emancipation hutu), l'aristocratie tutsi a réagi en formant autour du Mwami (roi) un parti dont la ligne de défense était la négation du problème d'inégalité de chances et de traitement entre les hutu et les tutsi. Au moment où le mouvement social, à majorité hutu, prônait l'idéal de la possibilité pour chacun de peser sur son destin et réclamait la fin de l' hégémonie tutsi et du régime féodal, l'organisation de la propriété foncière, la codification des lois, en un mot la démocratisation avant l'indépendance, pour éviter que l'exclusion dont étaient l'objet les hutu et le monopole détenu par quelques lignages tutsi ne perpétuassent des inégalités dans le Rwanda moderne, mais acceptait tout de même un Mwami constitutionnel sous certaines réserves (cfr. le premier manifeste-programme du Parmehutu), le parti monarchiste UNAR (Union Nationale Rwandaise) affirmait, quant à lui, que ce problème était un problème artificiel créé par les administrateurs coloniaux et les missionnaires. Ce parti fit alors de l'indépendance immédiate du pays son objectif principal, pour noyer cette question pourtant fondamentale. Se présentant comme les défenseurs du Mwami, les membres de l'UNAR se considéraient, en plus, comme les seuls patriotes! Le non-attachement au roi de la part de la plupart des leaders hutu était dans ce sens considéré comme un acte criminel passible de la peine de mort. Le roi lui-même, craignant d'encourager la surenchère de l'élite hutu en reconnaissant le problème des inégalités entre hutu et tutsi, dénoncées à travers de nombreuses pétitions et devant le Conseil supérieur du pays, avait en juin 1958 coupé court au débat avec une brutalité déconcertante:
« On nous a posé un problème, et après examen attentif, nous déclarons: il n y a pas de problème! Et que prennent garde ceux qui disent le contraire... Tous les auteurs de cette désunion méritent l'opprobre public, et une sérieuse condamnation. Les promoteurs de pareils méfaits ne sauraient se cacher, et si la chose se répète, l'arbre qui produit de tels fruits, je l'extirperai. Il en coûtera cher à quiconque s'insurge contre le Rwanda ou cherche sa désunion. Quant à celui qui lui tend des pièges, il se verra lui-même pris dans ses propres filets ...Le pays entier est coalisé à la recherche de l'arbre mauvais qui produit ces mauvais fruits de division. Quand il sera trouvé, il sera coupé, déraciné et brûlé pour qu'il disparaisse et que plus rien ne reste» (1). 23

La réalité d'aujourd'hui est que, comme hier, le Rwanda n'est pas encore sorti de ce cercle vicieux d'exclusions politiques, d'inégalités sur base ethnique, de revendications de justice, de démocratie et de souveraineté. Seulement les revendications varient suivant qu'on partage avec le régime en place la parenté, l'appartenance ethnique ou régionale. Ainsi, contrairement à ses revendications durant la période féodo-coloniale, l'élite tutsi sous la République n'a cessé de réclamer. ..justice en priorité. Seulement il s'est avérée que, pour elle, justice est synonyme de domination, de préférence ethnique. Et chaque fois qu'elle est au pouvoir, l'élite tutsi nie le problème ethnique et ne cesse de rappeler au monde le sacro-saint principe de la souveraineté nationale et de la non-ingérence dans les affaires internes des Etats. Pourtant, ce sont des extrémistes de cette même élite tutsi qui, au début des années 1960, ont les premiers appelé à l'arbitrage de l'Organisation des Nations Unies pour résoudre la question du pouvoir au Rwanda, croyant retourner la situation à leur avantage. L'élite hutu, quant à elle, réclame la démocratie comme avant 1959 ! Mais qu'en a-t-elle fait pendant les trente ans durant lesquels elle a été au pouvoir? Ce comportement signifie que, comme avant 1959, les extrémistes parmi ceux qui sont présentés comme la minorité ont toujours peur de la démocratie. Il signifie aussi que, après l'hécatombe de 1994 sous leur responsabilité, les extrémistes de la majorité ont peur de la justice. Ceux de la minorité ont peur que la démocratie, qu'ils interprètent comme la dictature de la majorité ethnique ne soit une manœuvre pour continuer les pratiques d'exclusion dont les tutsi furent l'objet sous le régime républicain (1961-1994) et pour parachever le génocide, comme une propagande insidieuse tente de le faire croire. Parallèlement, ceux de la majorité ont peur que réclamer la justice ne soit une manœuvre de la minorité pour usurper le pouvoir à jamais et une manœuvre de vengeance, d'autant plus que, sous l'effet de la globalisation et sans discernement, les hutu sont dans leur ensemble considérés comme coupables et comme, par conséquent, devant être châtiés.
I2 Une compréhension stéréotypée des origines temporelles de la tragédie

L'histoire du Rwanda sert souvent de référence aux protagonistes pour justifier la situation actuelle. Ainsi, pour certains, la période pré-coloniale serait l'âge d'or de la nation rwandaise. Au cours de cette période les relations entre les ethnies auraient été parfaitement harmonieuses. Cette harmonie aurait été brisée par la colonisation, puis achevée par la révolution socio-politique de 1959 qui constituerait le point de départ du génocide de 1994 et de l'institutionnalisation de la haine ethnique. La Belgique et l'église catholique, fidèles à la stratégie colonialiste de diviser les populations indigènes pour pouvoir anéantir les revendications nationalistes des années 50, dans la plupart des colonies, seraient les premiers responsables de la tragédie rwandaise pour avoir empêché le cours normal de l'histoire en soutenant le mouvement d'émancipation hutu à partir de 1957. En outre, si l'on est proche du pouvoir actuel, on admet que la tragédie a pris fin en 24

juillet 1994 avec la victoire du FPR et la mise en place des institutions actuelles. Pour d'autres, la période pré-coloniale serait une ère entièrement sombre de la nation rwandaise dès lors que celle-ci était soumise à un pouvoir oligarchique cruel et à une rude exploitation économique et sociale, comparable à l'esclavagisme, au profit d'une minorité ethnique. La première thèse, qui est aussi la position officielle du régime actuel, constitue une manœuvre pour nier la légitimité de la révolution de 1959 et les transformations profondes et positives que cette révolution a apportées. Elle vise à masquer la réalité historique de l'exploitation, à la limite de l'esclavage, dont une partie de la population a été victime sous le régime féodomonarchique. Cette thèse est aussi une façon habile de désigner les coupables des malheurs actuels, notamment ces étrangers venus briser le passé merveilleux et tous les républicains démocrates qui ont conduit la révolution. De la sorte, en niant le sujet et le rôle de ces acteurs politiques, les défenseurs de cette thèse nient l'action elle-même et ce qu'elle représente. La même thèse constitue également une tentative d'élever les attaquants, en l'occurrence le Front Patriotique Rwandais, au rang de héros, de leur reconnaître en même temps le statut de victimes et de les laver ainsi de toute responsabilité dans la tragédie: initiative des hostilités, massacres massifs depuis 1990 jusqu'aujourd'hui. Ainsi, d'agresseur, le FPR passe au statut de victime, dont il faut excuser les massacres et autres violations graves des droits de l'homme et les effets néfastes de la guerre qu'il a déclenchée. Aveuglés par leurs schémas et par leur lecture souvent incomplète des événements et incapables eux-mêmes de déterminer les causes de la maladie et les remèdes pouvant permettre de la guérir, divers groupes comme Golias, Survie, African Rights, l'Us Commitee for Refugies, etc. ainsi que certains cercles politiques et des journalistes qui, apparemment, partagent les mêmes intérêts que le régime du FPR, ont suivi par leur agitation la logique de désordre des nouveaux maîtres du pays, au lieu de souligner le caractère criminel du pouvoir de Kigali et la répression aveugle qu'il a érigée en système de gouvernement. La campagne menée, parallèlement à une grande entreprise de réécriture de l'histoire du pays par le FPR, pour changer les emblèmes nationaux et pour effacer tous les symboles de la République, à commencer par le drapeau et I'hymne national ainsi que les noms des rues dans la capitale, s'inscrit également dans cette logique. A cet effet, depuis la victoire militaire du Front Patriotique Rwandais, une publicité tapageuse et malsaine a été faite autour de l'église catholique rwandaise et du parti MDR qui puise ses racines dans les idéaux de la révolution de 1959. L'arrestation, le 14 avril 1999, de l'Evêque de Gikongoro, Mgr Augustin Misago, qui a porté à 20 le nombre de prêtres incarcérés pour génocide, a marqué un tournant dramatique dans l'humiliation de l'église catholique romaine, accusée dans sa globalité d'avoir pris part ou à tout le moins de n'avoir pas pu empêcher le génocide rwandais ou alors d'avoir raté sa mission évangélisatrice. On oublie souvent de souligner que, même si le primat de cette 25

église était hutu, la majorité du corps ecclésiastique, évêques et prêtres, étaient des tutsi! Pour mesurer l'ampleur du mouvement et la détermination diabolique du régime actuel à mettre l'église catholique au pas, il y a lieu de rappeler sa décapitation préméditée par l'assassinat des évêques Vincent Nsengiyumva, archevêque de Kigali, Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi, Joseph Ruzindana, évêque de Byumba et treize prêtres à Gakurazo (Gitarama), en juin 1994, ainsi que celui de Mgr Phocas Nikwigize, évêque de Ruhengeri, à son retour des camps de réfugiés du Zaïre en 1996. Plusieurs autres prêtres, étrangers ou rwandais, ont été victimes aussi de la folie meurtrière du régime. L'archevêque de Bukavu (RDC), Mgr Munzihirwa, a subi le même sort pour avoir apporté son soutien aux réfugiés, quand le FPR entamait l'extermination des réfugiés rwandais dans les camps du Zaïre. Le problème mérite d'être examiné avec sérénité pour comprendre l'enjeu: d'une part, le régime du FPR a conscience de son impopularité et de son incapacité à stabiliser le pays. Pour empêcher les forces sociales de prendre la relève et de créer les conditions d'une démocratie répondant aux exigences des Rwandais, l'oligarchie militaro-ethniste au pouvoir cherche à leur imposer une nouvelle composition et une orientation. Les propos du Président Bizimungu, selon lesquels, coupable ou pas coupable, Mgr Misago est indésirable et devrait exercer son ministère ailleurs qu'au Rwanda, sont assez illustratifs des intentions du régime. Il s'agit d'autre part de décrédibiliser l'église catholique, bien implantée dans la région des Grands Lacs, au moment où le rôle du FPR dans le génocide rwandais commence à apparaître au grand jour et où l'épuration ethnique ainsi que les massacres à caractère génocidaire menés par des légions tutsi et leurs alliés sur le territoire congolais sont vigoureusement dénoncés par l'agence de presse MISNA de l'église catholique. L'église catholique rwandaise, en particulier, doit payer un lourd tribut pour s'être désengagée, en 1959, de son association avec le pouvoir féodal inique d'une minorité tutsi pour soutenir l'émancipation de la classe paysanne composée en majorité de hutu et qui, dans la suite, a renversé la monarchie et proclamé la République le 28 janvier 1961, quelque temps avant d'obtenir

l'indépendance du pays, le 1er juillet 1962.
Cet acharnement du FPR à mettre à genoux l'église catholique, considérée comme le principal artisan de la chute de la monarchie dont se réclament certains chefs du FPR, est intervenu au moment où les héritiers du principal pilier de la révolution socio-politique de 1959, le parti MDR, subissaient le courroux des extrémistes du régime, avec l'appui d'une poignée d'usurpateurs comme P.Célestin Rwigema (Premier ministre) et Anastase Gasana (ministre pendant cinq ans). Ces derniers, rattrapés par leur passé trouble, au même titre que le Président Pasteur Bizimungu, impliqué dans les événements sanglants de 1972-1973, avaient cru atténuer leurs propres responsabilités et obtenir la grâce de «l'homme fort» du régime, le général Paul Kagame, en échange de la globalisation de la responsabilité des crimes à l'ensemble des hutu. Un marché de dupes n'est pas à déplaire aux extrémistes du FPR, qui y trouvent un 26

argument de plus pour disqualifier globalement les hutu et tout pouvoir dans lequel ces derniers pourraient avoir leur mot à dire. L'hostilité vis-à-vis du MDR est en réalité dictée plus par la place qu'il occupe dans le conscient collectif des Rwandais pour avoir tiré le menu peuple, principalement le hutu, des ténèbres de la féodalité et pour l'avoir ensuite élevé à la dignité d'homme. Plus que le rôle de certains leaders du MDR dans ce qui s'est passé au Rwanda, c'est le caractère populaire de ce parti et le symbole qu'il véhicule qui expliquent ce harcèlement. Fidèle à sa stratégie de diaboliser et de culpabiliser sa victime pour pouvoir l'anéantir, le FPR présente le MDR comme le principal artisan de l'idéologie génocidaire. La persécution de l'église et du MDR par le régime, mais aussi de tous ceux qui protestent contre les méthodes du FPR et veulent montrer son rôle dans le génocide rwandais, la délation érigée en principe politique, et le refus de toute analyse politique allant au-delà de ses schémas et de son dogmatisme périmés, sont donc des manœuvres d'intimidation pour devancer les critiques et pour empêcher en toute quiétude le déploiement des initiatives démocratiques. L'acharnement du régime actuel à assimiler les aspirations démocratiques du projet révolutionnaire à l' ethnisme et à ramener la révolution de 1959 et la chute de la monarchie à un triste événement trahissent dans ce contexte une idéologie axée sur la suprématie de l'ethnie par rapport aux droits du citoyen. 1959 n'a pas été une série d'actes de génocide, comme le pouvoir actuel veut le faire croire à des fins politiciennes et démagogiques. Il s'agissait d'un sursaut révolutionnaire lié aussi bien au désir d'affranchissement du peuple contre un régime féodal rétrograde, injuste et par trop cruel qu'au désir d'établissement d'une société égalitaire et juste dans un pays où l'oppression, l'exploitation et les disparités sociales, politiques et autres, pesaient sur une grande partie de la population, les hutu en particulier. Le Dr Kant, qui sera nommé premier Résident impérial allemand au Rwanda, avait noté, en 1898, en ce qui concerne les relations entre les hutu et les tutsi:
« Les hutu étaient dans une dépendance d'esclaves vis-à-vis des watutsi Je suis impuissant devant leurs requêtes et leurs difficultés lorsqu'ils se plaignent de l'oppression qu'ils doivent subir et de leur privation totale de tout droit. A plusieurs reprises, je leur ai dit de se débrouiller eux-mêmes,. je me suis même un peu moqué d'eux en leur disant qu'eux, qui sont cent fois plus nombreux que les watutsi, ne savent que gémir et se plaindre comme des femmes...» (2).

Dans cet univers fait d'inégalités liées à l'appartenance ethnique, l'accès à l'école des missionnaires, boudée par l'aristocratie, allait faire découvrir aux Rwandais de modestes couches sociales les principes de la déclaration universelle des droits de l'homme, ceux des révolutions française et américaine, ceux ayant présidé à la naissance de la Société des Nations et de l'Organisation des Nations Unies par la suite, ainsi que ceux du christianisme, en particulier la fraternité entre les hommes qui sont tous des créatures égales (quelles que soient les races) devant Dieu, leur créateur. 27

Ce nouvel environnement fit prendre conscience aux Rwandais de ce qui leur manquait dans la pratique de cette contradiction fondamentale entre l'état dans lequel ils vivaient et l'état dans lequel ils auraient dû vivre. C'est sans doute pour cette raison que la justice a été le principal mot d'ordre de la révolution de 1959 et que la première revendication des révolutionnaires a été la réforme du système éducatif et foncier, la suppression des corvées, la répartition des emplois administratifs et la représentation équitable de toutes les composantes de la population au sein des institutions. Mais ce réveil s'est produit dans un contexte et un cheminement qui ont conduit à l'effusion du sang et à des incendies provoquant mort d'hommes, des déplacements de populations et des exodes vers l'étranger, surtout que les tenants du pouvoir résistaient aux réformes voulues par la société. En effet, face à une prise de conscience de la masse hutu avec ses exigences d'égalité et de justice sociale devenue inévitable au cours de la dernière moitié des années 1950, l'aristocratie tutsi n'a pas compris la nécessité de faire des concessions et de canaliser ce mouvement d'émancipation. Seuls les membres du parti RADER (Rassemblement Démocratique Rwandais) au sein duquel on trouvait des monarchistes réellement progressistes, furent perspicaces et menèrent des actions en ce sens, en se rapprochant des partis de la masse. Ils furent cependant mis en minorité face au conservatisme féodal, à l'extrémisme et aux violences provoquées par les irréductibles extrémistes tutsi de l'UNAR, plus nombreux et soutenus par le roi. Face au danger que représentait la puissance potentielle des hutu et conscient de l'emprise psychologique que l'univers mythologique autour de la personne du roi avait encore sur le menu peuple, le parti UNAR adopta la violence politique comme stratégie pour briser le mouvement de contestation de plus en plus téméraire. Des listes de leaders hutu, assimilés à des ennemis du roi et dont il fallait se débarrasser par tous les moyens, furent publiées et des appels à la violence et à la haine ethnique furent lancés lors des meetings incendiaires de ce parti tenus à Nyamirambo et à Astrida, respectivement les 13 et 20 septembre 1959. De nombreux leaders hutu furent agressés, d'autres assassinés, comme Polepole Mukwiye, Secyugu, Kayuku, Kanyaruka, Sindibona... Ce manque de perspicacité de la part de l'aristocratie tutsi allait provoquer la fin précipitée de la monarchie par les leaders hutu décidés à casser, avant le départ du colonisateur belge, le monopole politique, économique, social et culturel tutsi qui maintenait les hutu dans une infériorité sociale (Annexe 1). La deuxième thèse est, quant à elle, véhiculée par les adeptes d'un pouvoir hutu fort, d'une part pour justifier les errements et les pratiques d'exclusion et de «bouc émissairisation» du tutsi qui ont jalonné la gestion postrévolutionnaire et d'autre part pour légitimer la part du lion qui, selon eux, leur revient de droit dans la conduite des affaires du pays en vertu de leur supériorité numérique. Ce qui n'atténue en rien les actes de génocide dont les extrémistes hutu portent la responsabilité. Il est donc prétentieux et manipulatoire de vouloir, dans ce contexte, situer à une période donnée, le point de départ de la calamité qui s'est abattue en 1994 28