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Rwanda un peuple avec une histoire

272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 36
EAN13 : 9782296338180
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RWANDA Un peuple avec une histoire

c. M. Overdulve

RW AND A

Un peuple avec une histoire

L' Harma ttan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5292-2

TABLE DES MATIERES
AVANT-PROPOS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9

CHAPITRE I Les grandes lignes de l'histoire
1. Epoque
2. Epoque

.14

pré monarchique
monarchique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .14

2.1. Période de l'expansion militaire tutsi .14 2.2. Période de la consolidation socio-politique Nyiginya...16 3. Epoque coloniale 32 4. Epoque républicaine .46 4.1. La première République .46 4.2. La deuxième République .50 4.3. Le régime FPR 65 CHAPITRE II Tentative d'analyse 69
CHAPITRE III Réconciliation et justice. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77

1. Réconciliation? 2. Contexte psycho-historique 3. Les relations complexes du présent
4. Justice et sens de la justice.

~ .......77 80 84 .88 95
.115 .121 .129
137

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .86

5. Contribution des ONG et des Eglises ANNEXES Documentset réflexions
I Le" Manifeste des Bahutu"

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97

II III IV V

Ecrit des "Bagaragu bakuru b 'ibwami" Lettre Pastorale de Mgr.Perraudin "Pour le multipartisme et la démocratie" "Convertissons-nous pour vivre ensemble dans la
paix"

............................................................

VI Comité de contacts: rencontre à Bujumbura 7

.153

VII Organisations de réfugiés VIII Déclaration UNAR IX "Rwanda - Réflexions missionnaires"
X "Pardon et réconciliation
détrui t?"

.165 .181 .187

entre les Rwandais" ..........211

XI "Reconstruirons-nousce que nous avons
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 227

XII "Qui parlait donc de justice et de paix? XIII "Un ordre constitutionnel dissimulé" XIV" Au Rwanda, des syndicats de
délateurs"

.233 .241

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 253

XV "La tâcheprophétiquede l'Eglise" BffiLlOORAPHIE... ..

REMERCIEMENTS. ..................

...

.259 ..265

.271

A V ANT -PROPOS
Le Rwanda continue à préoccuper les esprits depuis les terribles événements d'avril-juin 1994, et des livres et études ne cessent de paraître. Pourquoi y ajouter un écrit de plus? Nous voulons essayer d'exposer le contexte psychohistorique du drame qui s'est déroulé au Rwanda, en le situant dans le cadre de l'histoire et de la culture rwandaises. Ce contexte demeure absent dans les informations des médias et n'est souvent pas mis assez en relief dans d'autres publications, qui se concentrent davantage sur des aspects politiques, économiques, démographiques et sociaux. On est tellement hypnotisé par les horreurs d'avril-juin 1994 (ce qui est d'ailleurs tout à fait compréhensible), qu'on tend à croire qu'avant cette date le Rwanda n'a pas eu d'histoire. Si quelqu'un jette un bref regard rétrospectif sur l'histoire, il s'arrête dans la plupart des cas en 1959, année de la révolution populaire, ou, tout au plus, il remonte au début du siècle, et toute la période avant 1994 est interprétée et transformée d t après ce qui est arrivé alors. Cependant, si nous voulons acquérir u~e intelligence correcte de la situation, nous devons rechercher les racines des événements présents dans un passé lointain et donner tout le poids nécessaire aux aspects psycho-culturels. C'est ce que nous nous proposons de faire dans ce qui suit. Dans un premier chapitre, nous exposons les grandes lignes de l'histoire, en commençant aux temps les plus reculés. Bien sûr, nous n'écrivons pas l'histoire du Rwanda, ni même un abrégé de son histoire. Par contre, nous essayons de trouver le fil conducteur qui doit nous permettre de distinguer certaines 9

évolutions psycho-historiques. Ensuite, dans un deuxième chapitre, nous analysons la situation au Rwanda sous cet aspect psycho-historique, pour proposer enfin, dans un troisième chapitre, quelques réflexions dans la perspective de la recherche d'une issue et d'un nouvel avenir pour le peuple rwandais. Dans le cours de notre exposé, nous renvoyons à plusieurs reprises à des documents et des écrits historiques. Il nous paraît utile, voire nécessaire, de tirer quelques-uns de ces textes de l'oubli et de les remettre en lumière. Nous les reproduisons dans les Annexes I à VIII. A part ces documents, nous ajoutons quelques articles récents parus dans des revues, et dont les auteurs, chacun à sa façon, sont à la recherche de voies et de moyens pour réaliser la réconciliation, la reconstruction et le rétablissement de la justice et de la paix, ou dénoncent des pratiques qui les entravent. On les trouve dans les Annexes IX à XIV. Je souhaite que beaucoup de ceux qui se sentent concernés par le Rwanda et y consacrent leur temps et leur énergie trouvent dans notre ouvrage des éléments qui les aident à mieux comprendre ce pays, à approfondir leur sympathie pour sa population et à renforcer leur engagement pour le redressement de ce peuple meurtri.

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CHAPITRE I
LES GRANDES LIGNES DE L'HISTOIRE
Dans cet ouvrage, nous voulons donner un aperçu de l'histoire du Rwanda, sans prendre en considération le point de vue des gouvernants; il ne s'agit donc pas en premier lieu d'un aperçu de l'histoire de la royauté, comme cela s'est fait dans la plupart des cas. Nous prenons comme point de départ le peuple du Rwanda et nous essayons de découvrir comment s'est déroulée l'histoire de la population, des gens du pays. Nous verrons que, dans cette perspective, on peut décrire cette histoire comme une histoire de la pauvreté, de la lutte pour la survie. Voilà sous quel angle nous voulons jeter un regard sur l'histoire du Rwanda. Nous autres occidentaux, nous avons généralement la mémoire courte dans le domaine de l'histoire, nous sommes souvent "myopes" à l'égard du passé, puisque c'est dans les manuels que se trouve notre histoire. Au Rwanda, par contre, on a une très longue mémoire, et les détails des chroniques familiales remontent à six ou huit générations. L'écriture ayant manqué jusqu'au début de notre siècle, tout devait être stocké dans la mémoire des gens pour être transmis oralement. C'est ainsi que cela s'est passé jusqu'à nos jours. Voilà pourquoi le passé lointain a une influence profonde sur l'actualité. Nous divisons ce chapitre en quatre parties: 1. L'époque prémonarchique, qui va des temps immémoriaux jusqu'au milieu du quatorzième siècle, vers 1350; Il

2. L'époque monarchique, qui couvre la période de l'expansion militaire tutsi et de la consolidation sociopolitique de la monarchie Nyiginya, d'environ 1350 à 1895; 3. L'époque coloniale, qui débute à la fin du dix-neuvième siècle avec la colonisation allemande, suivie de la Tutelle belge, et qui prend fin au retour de l'indépendance nationale (1895-1962); cette période englobe du reste la dernière partie de la période monarchique; 4. L'époque républicaine, qui commence avec l'abolition de la monarchie et la proclamation de la République en 1961, devenue effective avec l'indépendance de 1962 et se poursuivant jusqu'à nos jours.

1. EPOQUE PREMONARCHIQUE ( '1 avant J.-C.- 1350 après J.-C.)
En fait, très peu de choses sont connues sur cette époque au Rwanda, et il faut même aborder le peu qui est connu avec de nombreuses précautions. Pendant cette période, le Rwanda était encore couvert par la grande forêt vierge, qui s'étendait sur l'Afrique centrale. Depuis des temps immémoriaux, l'homme, venant du nord-ouest de l'Afrique, pénétrait toujours plus loin dans la forêt, sans toutefois la détruire. Les hommes vivaient en symbiose avec la forêt, se nourrissant des plantes et des racines, qu'ils y trouvaient ou qu'ils cultivaient sur une petite échelle, et de ce que rapportait la chasse ou la pêche. Ils vivaient généralement en groupements d'environ 65 à 100 personnes. Ces groupes étaient peu sédentaires: quand le besoin se faisait sentir, surtout par manque de noumture, ils se déplaçaient pour aller en chercher ailleurs. Des découvertes archéologiques semblent indiquer que les habitants de la forêt étaient conscients de la dimension optimale d'un groupement ou village. Elle oscillait autour de cent personnes. En cas 12

d'excédent, la pression démographique devenant trop forte, on ne trouvait plus de nourriture en suffisance et la pénurie menaçait. Alors, le groupe se scindait en deux et une partie allait chercher plus loin. Si, par contre, le groupe devenait trop petit, généralement en tombant en-dessous de soixante personnes, le nombre ne suffisait plus pour satisfaire les besoins vitaux, et le groupe courait le risque de s'éteindre. Les groupes vivaient en solidarité: ils partageaient le même niveau de vie. Même s'il y avait une certaine stratification sociale, du point de vue économique tous vivaient au même niveau: l'abondance de nourriture voulait dire l'abondance pour tous, et la disette était aussi le drame de chacun. Il n'y avait ni riches ni pauvres et, dans ce sens, la pauvreté n'existait pas. Pourtant, les germes de la pauvreté étaient là, présents dans la stratification sociale. Il y avait dans chaque groupement un chef avec sa famille et ses dépendants: esclaves, clients, protégés, adoptés, serviteurs. La position des femmes était également structurée
selon une hiérarchie précise: première épouse, seconde épouse,

concubine, esclave. Mais les éléments de ce biotope empêchaient un clivage économique et garantissaient la solidarité. La situation décrite concerne surtout la vaste zone couverte par la forêt tropicale de l'Afrique centrale. Les montagnes boisées et inhospitalières de la région entre les grands lacs, où se trouvent le Rwanda et le Burundi, étaient à l'origine beaucoup plus hostiles à l'occupation humaine et sont donc restées inhabitées plus longtemps que le bassin du Congo. Mais on peut supposer que les premières populations qui y pénétrèrent avaient un mode de vie comparable à celui du bassin de l'Afrique centrale. A partir du sixième siècle avant J.-C. environ, les Twa, des Pygmées vivant de la chasse, ont pénétré dans les montagnes boisées du Rwanda. Au septième siècle après J.-C., les agriculteurs hutu ont commencé à arriver dans la région, venant du nord-ouest, sans
13

toutefois chasser les Twa. Ils abattaient la forêt pour disposer des terres cultivables dont ils avaient besoin. Vers la fin de cette période, au milieu du quatorzième siècle, la partie occidentale du Rwanda, approximativement la région à l'ouest de la ligne Akanyaru - Kigali - Byumba, était occupée par les agriculteurs hutu, qui avaient défriché la forêt dans la mesure où ils en avaient besoin. Ils s'étaient organisés en petites principautés, dont les souverains s'appelaient abahinza ou abami et étaient autonomes, indépendants les uns des autres.

2. EPOQUE MONARCHIQUE (1350-1895)
Nous désignons par "époque monarchique" l'époque de la Monarchie Nyiginya. Bien sûr, avant la Monarchie Nyiginya existaient d'autres monarchies, qui régnaient sur de petites principautés, soit des monarchies de principautés hutu, soit des monarchies de principautés tutsi, qu'on a appelées des monarchies claniques. Mais c'est la Monarchie Nyiginya qui a réussi l'expansion de son pouvoir sur tout le territoire. Ainsi, on peut appeler la période prémonarchique aussi Prényiginya. Nous divisons encore cette époque en deux périodes: celle de l'expansion militaire tutsi de 1350 à 1800, et celle de la consolidation socio-politique Nyiginya de 1800 à 1895.

2.1. Période de l'expansion militaire tutsi (1350-1800)
C'est probablement au cours des huitième et neuvième siècles que des éleveurs nomades ont commencé à arriver au Rwanda, venant de l'est. Ils étaient originaires des régions à l'est et au sud du lac Victoria, en Tanzanie, et s'installèrent au Gisaka et au Bugesera, dans le sud-est du Rwanda. Au douzième et au treizième siècles environ, d'autres groupements 14

d'éleveurs nomades pénétrèrent dans le pays, venant de Karagwe et d'Uganda, et peuplèrent les régions du Mutara et du Mubari. Tous ces immigrants fondèrent de petites principautés dans la partie orientale du Rwanda. Cette région, située globalement à l'est de la ligne Akanyaru-Kigali-Byumba, a l'air d'une savane. Les principautés se faisaient la guerre de temps en temps; d'autre part, elles concluaient des mariages royaux et des alliances, ce qui mélangeait en quelque sorte les tribus. A partir du quatorzième siècle, ces Tutsi, c'est ainsi qu'ils s'appelaient, quittèrent les savanes et pénétrèrent dans le centre du Rwanda, le Nduga, où ils s'installèrent parmi les agriculteurs hutu. Il semble qu'au début cette pénétration s'est passée paisiblement, les éleveurs nomades utilisant les pâturages que les agriculteurs ne cultivaient pas. Ainsi, agriculteurs et éleveurs vivaient en symbiose, situation où les deux groupements trouvaient leur avantage. A partir du début du seizième siècle, l'infiltration des Tutsi parmi les Hutu prit un caractère de moins en moins pacifique; ce fut le début des conquêtes militaires. Les principautés tutsi, établies à l'est du pays, se firent d'abord la guerre entre elles. Mais, peu à peu, elles lancèrent des campagnes militaires, d'abord vers le centre du pays, ensuite en direction du nord, du sud et de l'ouest, où elles soumirent les principautés hutu et tuèrent leurs abahinza (princes). En guise de trophées, on coupait les organes génitaux des abahinza tués, on les faisait sécher pour les conserver, ensuite, on les fixait aux tambours royaux - dont Karinga est le principal - du prince Nyiginya, pour rappeler de façon continue et humiliante aux Hutu vaincus qu'ils étaient leurs sujets. Ces conquêtes couvrent une période d'environ trois siècles. Au début du dix-neuvième siècle, le pouvoir de la monarchie tutsi du clan Nyiginya s'impose pratiquement à tout le pays, bien qu'à des degrés très divers. Pendant cette période de conquêtes et d'expansion militaires, l'organisation socio-politique n'a pas encore trouvé 15

sa structure définitive, elle est en voie d'être formée. C'est surtout sur l'organisation politique que se concentrait l'attention des rois Nyiginya successifs (les Abami, au singulier Umwami ou Mwami=roi). L'organisation sociale n'en était qu'à ses débuts. Ainsi, pendant ces siècles-là, les structures sociales d'ubuhake et d'uburetwa n'existaient pas encore (voir plus loin à ce sujet). Les relations entre Hutu et Tutsi étaient principalement d'ordre économique et commercial: échange de produits agricoles contre des produits d'élevage. Les oppositions socio-économiques n'étaient probablement pas encore très grandes pendant cette période, ce qui signifierait que la pauvreté, pour autant qu'elle existât, n'avait pas encore pris des formes aiguës. Il y avait, bien sûr, des périodes de disette et de famine, mais elles frappaient tout le pays, tous les habitants sans distinction. S'il y avait dans l'ensemble une opposition entre vainqueurs et vaincus, elle ne se traduisait pas encore, au niveau de la population, par une opposition entre riches et pauvres, Cette situation socioéconomique va changer profondément au cours du dixneuvième siècle, qui est celui de la consolidation du pouvoir central Nyiginya.

2.2. Période de la consolidation socio-politique Nyiginya (1800-1895)
Au cours du dix-neuvième siècle, l'autorité tutsiNyiginya se consolide; une stratification socio-économique se développe. Les Abami ou princes successifs Yuhi IV Gahindiro (1797-1830), Mutara II Rwogera (1830-1860) et Kigeri IV Rwabugiri (1860-1895) - nous rencontrerons surtout ce dernier à plusieurs reprises - renforcent leur emprise sur le pays. Ils étendent aussi leur pouvoir à des régions non encore soumises jusqu'alors, telles que Kinyaga et Rusenyi dans le sud-ouest, Bugoyi et Murera dans le nord-ouest, et dans les 16

régions avoisinantes. Cette extension du pouvoir politique engendre aussi une emprise sociale et économique sur toute la population. Ce mécanisme a déjà commencé à fonctionner durant la période précédente, mais il s'amplifie énormément au cours du dix-neuvième siècle, au point de créer de flagrantes oppositions sociales et économiques et une pauvreté jusque-là Inconnue. Jusqu'en 1800 environ, on ne connaissait pas encore un fort attachement au sol, à la terre qu'on habitait: les différents groupes de la population n'étaient pas encore véritablement établis sur une terre sur laquelle ils avaient le sentiment d'avoir des droits. Les éleveurs laissaient paître leurs troupeaux où il y avait de l'herbe, et les agriculteurs allaient exploiter d'autres terrains. Ce n'est que vers la fin du dix-huitième siècle, sous le règne de Kigeri III Ndabarasa (1768-1792), que les agriculteurs ont commencé à défricher plus sérieusement la forêt, pour s'installer définitivement sur le terrain ainsi libéré, qui devient leur propriété et où ils ont dès lors des droits fonciers passant à leurs descendants, de père en fils. Cette sédentarisation sur des territoires familiaux était aussi une conséquence de la croissance de la population. Les champs encore disponibles en dehors de la forêt se raréfiaient de plus en plus. Ce mouvement de fixation des populations continua pendant la première moitié du dix-neuvième siècle. Les chroniques familiales de cette époque qu'on a pu enregistrer attestent que ces premières vagues de "défricheurs de la forêt" comportaient aussi bien des Hutu que des Tutsi, les uns en quête de terres arables, les autres de pâturages. D'une façon générale, les agriculteurs hutu s'installaient sur les plateaux, tandis que les éleveurs tutsi préféraient les versants, ce qui s'explique par leurs besoins respectifs. Les relations interethniques étaient encore purement économiques à cette époque, bien que des mariages mixtes ne fussent pas exclus. Mais des changements s'annonçaient. La grande 17

expansion militaire du clan royal des Nyiginya et des clans apparentés (les Ega, les Sindi et autres) avait soumis progressivement la plus grande partie du pays durant les siècles passés. Les unités de l'armée commençaient à s'établir dans certains endroits bien délimités, en blocs denses près des frontières et, pour le reste, éparpillées sur le pays. Ces armées recevaient maintenant une nouvelle fonction dans le pays où les populations s'étaient fixées. Elles devenaient les postes de contrôle du pouvoir central des Mwami, qui se renforçait à l'égard des habitants désormais sédentarisés. Mais en même temps, un autre développement s'opérait, qui devait avoir des conséquences extrêmement importantes. Nous avons vu que Hutu et Tutsi vivaient en symbiose, en bons partenaires. Mais du moment que le pouvoir central Nyiginya s'établissait partout dans le pays, les Tutsi, éparpillés dans les collines parmi les Hutu, furent incorporés dans les unités militaires de ce pouvoir central, même s'ils n'appartenaient ni à l'aristocratie ni à aucun détachement de l'armée, mais vivaient tout simplement comme gardiens de bétail. Ainsi s'est créée une sorte de caste militaire hiérarchisée, qui comprenait tous les Tutsi et excluait les Hutu. Une déchirure se dessinait, qui allait se développer pendant le siècle suivant. A cause de la stabilité des unités militaires et de leur concentration autour d'un chef, ce dernier renforça son autorité sur une région. Par son truchement, le Mwami, chef des chefs, devint le seigneur de la terre, des collines, et s'appropria le contrôle sur le bétail, les pâturages et les champs. Ainsi, l'aristocratie militaire se transformait peu à peu en noblesse terrienne avec autorité sur l'agriculture et l'élevage. De là provient la corrélation entre autorité et propriété, entre puissance et richesse. Dans son étude sur l'évolution des structures foncières au Rwanda, consacrée à la commune de Nyaruhengeri, dans la préfecture de Butare, Lydia Meschi attire l'attention sur ce qu'elle appelle "l'individualisme du paysan hutu". La famille 18

restreinte constituait l'unité de production et de consommation, autonome et presque entièrement indépendante de la famille élargie des frères et des oncles. Cet individualisme se manifestait dans la façon d'occuper les terres et déterminait très fortement les structures rurales et économiques. Traditionnellement, la terre était considérée comme la propriété d'une lignée. Le fondateur de la lignée, l'aïeul, avait délimité dans la forêt une certaine parcelle qu'il avait ensuite défrichée et mise en culture. Par ce geste simple, il en devenait le propriétaire légal: cette terre appartenait désormais à sa descendance et était en principe sa propriété inaliénable. Elle serait partagée comme héritage entre ses descendants: chaque famille restreinte en recevrait une partie. Le lignage gardait le droit de propriété, tandis que les familles en avaient l'usufruit. Les parcelles réparties n'étaient pas nécessairement de la même grandeur, puisque le chef de la lignée, en général l'aîné des successeurs directs de l'aïeul, partageait la terre selon son gré parmi ses fils. Quand l'un des fils partait pour aller s'établir ailleurs avec sa famille, sa part revenait à la lignée pour être attribuée de nouveau à quelqu'un. Quand l'autorité centrale du Mwami a commencé à installer ses chefs tutsi dans les collines, les domaines fonciers du lignage étaient soumis à leur contrôle, ce qui diminuait considérablement l'autorité du chef du lignage. Les chefs du Mwami contrôlaient également les terres el1core libres, dont la forêt vierge, et désormais celui qui voulait occuper un terrain et l'utiliser, soit pour l'agriculture (Hutu), soit pour le pâturage (Tutsi), avait besoin de l'accord préalable du chef, ce qui renforçait considérablement l'autorité de ce dernier. La croissance de la population et l'impossibilité d'expansion foncière rendirent donc les lignages vulnérables et dépendants des chefs tutsi, qui pouvaient attribuer ou refuser des terres selon leur gré. Ceci avait pour résultat non seulement l'affaiblissement du lignage hutu, mais aussi son appauvrissement progressif. 19

Catherine Newbury a signalé les mêmes mécanismes au Kinyaga, dans l'actuelle préfecture de Cyangugu. Ses informateurs du Kinyaga affirment qu'avant le règne du Mwami Kigeri IV Rwabugiri, donc avant le milieu du dixneuvième siècle, les habitants de la région étaient autonomes et jouissaient d'un relatif bien-être matériel. Mais, avec l'avènement du Mwami Rwabugiri, le pouvoir central s'imposait de plus en plus par le truchement de chefs envoyés par la cour du Mwami. Pour s'assurer du pouvoir, ceux-ci provoquaient des oppositions entre les lignages hutu de la région, afin de les affaiblir. Les chefs envoyés par les Mwami ne fondaient pas leur pouvoir sur le consentement du peuple, comme c'était le cas des chefs de lignage traditionnels, mais sur l'autorité du Mwami, ce que le peuple ressentait comme une soumission à un pouvoir étranger. Traditionnellement, les relations patron-client étaient une forme d'alliance, qui profitait aux deux partis. Mais, avec les nouveaux chefs, elles devenaient de plus en plus une occasion pour le seigneur et maître d'augmenter son pouvoir au détriment de ses subordonnés. Cette autorité avait maintenant un caractère d'exploitation, c'était un moyen pour le chef de s'enrichir personnellement, aux dépens du peuple, qu'il suçait jusqu'à la moelle. Pour donner une idée de la complexité des relations de dépendance vers la fin du dix-neuvième siècle, essayons de visualiser cette texture sociale dans un diagramme montrant la structure et le réseau des institutions sociales, politiques et militaires, et les relations entre elles. (voyez le diagramme p.22-23)

20

Ce diagramme n'est pas complet. Il ne rend pas compte de toutes les relations sociales existantes. Il ne fait par exemple aucune mention des structures de la famille restreinte (urugo), de la famille (inzu), de la lignée (umuryango) et du clan (ubwoko). Par contre, il montre bien qu'il y avait des structures parallèles, dans les relations de dépendance, qui allaient de haut en bas, que les inférieurs étaient à leur tour les supérieurs d'autres, sités plus bas encore, et ainsi de suite, dans une stratification hiérarchisée., Il faut garder présent à l'esprit que l'individu n'appartenait pas soit à l'une, soit à l'autre structure hiérarchique, mais qu'il appartenait en même temps à toutes, et qu'il occupait dans chaque structure une position propre à celle-ci. Et tout en bas, à la base de ces structures, se trouvait le peuple, le commun des habitants. Il avait donc beaucoup de seigneurs au-dessus de lui, il était soumis dans les différentes structures à beaucoup de supérieurs à qui il devait rendre des services, car, dans les différentes structures, chaque seigneur avait le droit d'exiger des prestations de sa part. Dans la pratique, cela revenait à dire que les meilleures positions dans les différentes structures étaient occupées par des Tutsi, avec seulement quelques exceptions importantes concernant les Hutu dans des positions inférieures, la population au bas de la pyramide sociale étant constituée de Hutu et des quelques Tutsi restants. Cette st~cturation de la pyramide sociale était aussi une source de jalousies parfois très vives entre les hommes au pouvoir dans les différentes structures parallèles, et chacun, pour flatter son supérieur immédiat, exigeait toujours davantage de prestations en travail et en nourriture de la part de ses subordonnés et donc, en définitive, du petit peuple. Il en résultait une exploitation étouffante du peuple qui se trouvait au bout de cette chaîne de prestations à fournir. L'individu était livré à l'arbitraire de plusieurs chefs, dont chacun avait ses exigences et possédait le pouvoir de punir s'il n'obtenait pas satisfaction. Prenons comme exemple un paysan hutu quelconque et 21

STRUCTURES DES INSTITUTIONS 1.

sacrO-POLITIQUES

6

5 6

t

t
STaUCTURE KILITAIRE

t
STRUCTURE

SOCIALE UBUHAtE

22

~--'''''''bJ<"~,~''''''''-~~'".'''"!'.':_

Explication des termes rwandais:

1. umwami 2. umugabekazi 3. abiru

rOI reine-mère dignitaires de la cour, gardiens du code ésotérique 4. abagaragu b'umwami vassaux du roi 5. abagaragu vassaux 6. abashebuja seigneurs 7. umugaba général 8. abatware b'ingabo chefs d'armée 9. imitwe y'ingabo détachements de l'armée 10. amatorero compagnies de cadets Il. imitwe y'inka détachements de vaches faisant partie des imitwe y'ingabo 12. ubushyo troupeau de bovins 13. inyambo vaches royales 14. abatware b'intebe chefs de l'administration royale 15. abatware b'ubutaka chefs terriens 16. abatware b'imikenka chefs du cheptel 17. abatware b' umusozi chefs de colline 18. ibisonga sous-chefs 19. ibirongozi assistants du chef 20. abamotsi assistants du sous-chef 21. abatware b' imiryango chefs de famille 22. abagabo hommes

23

,appeloft~le Kanaka. Son chef tutsidan_s .Ia structure sociale ,e:xigede.lui la livraison d'une certaine quantité de sorgho pour faire. de la, bière. En même ~mps, son chef politicoadllÙmstratif, lui aussi Tutsi,deDW1de qu'il vienne travailler à. la.réparation de, sa maison.. ~~!K>n chef militaire, encore un .:T\1tsi,..réclame, la pr6sençe>>de;.J{anaka comme porteur pend~t une expéditi~n. i::Puisqq,'il;nepellt bien sûr pas satisfaire à toutes ce~sobligatiQQ_,;"~_'(:même temps, et qu'il ne Muts~'.y soustraire sans être.~p.,,'}.J{anaka se voit obligé de fai~,,,1 à sa femme et à ses'.en~. Il en résulte une lourde 'p__SiOflSur toute la famille, dont .1~smembres sont du même .COUp;;.a~I1S 1!:iœpOssibilité;. travailler leur ..propre lopin de de, terte,avec comme.co~aéquenœ la,.pauvreté et la faim. ;'f;.i'~r$cia. .fin du di~~neu~me siècle, un~ scission plTOfondeéparait donc ..lesrichesetles puissants des pauvres s et'cdesfaibles. Claudine Vital affiflDe que la situation était ~J_Jque la richesse de'UDsca\lsa.itla pauvreté des autres, que .J.:j"s'.vjYaieDtielJt6~tod'a\)OncRnce,.tandis que l'homme du ~uple devait se donner. toutel.-les peines du. monde pour survivre et faire survi~: safemmç ~tses enfants. La classe domiwmte~se disting_'radi~_~nt~q.:peuple par le luxe et l'abondance dans lesquelselle<;vi:vait. La scission entre Ie
monde des dominateurs et celqi- .dossujets marquait toute la vie , quotidienne dt,l!:hQJIlme'rw~s."

Ladépendançe; des: pa)Jvre,..par rapport aux riches prenaitd.es formes diverseS.,ip~~s,datent toutes du début du diX-8\tvième siècle, c'est-à-dire du règne de Yuhi IV Oalûtt4iro, et elles se sont toutes développées peu à peu, à mesureq~e le pouvoir des riches augmentait et que la pauvreté des assujettis se généralisait. Nous voulons regarder de plus près quatre structures de pauvreté: ubuhake, uburetwa, uruharo et urucanshuro.
Pendant'longtemps, on a considéré l'ubuhake comme un très anciou,'système' qui concenWt presque toute la société. Toutefois~des recherches plus récentes ont démontré que la / 24

structure ubuhake, telle qu'elle était connue au début du vingtième siècle, ne remonte pas plus loin qu'au début du dixneuvième siècle et qu'elle ne s'était pas généralisée à la fin du siècle au point de concerner toute la population. L' ubuhake, résultant d'un clientélisme pastoral plus ancien, fut instauré sous le règne du Mwami Yuhi IV Gahindiro (1797-1830) et s'est répandue pendant le règne du Mwami Mutara III Rwogera (1830-1860). Au départ, l'ubuhake fut l'expression d'une relation sociale d'éleveurs tutsi entre eux: l'un donnait une ou plusieurs têtes de bétail à l'autre. Un tel don de bétail était toujours accompagné d'une cession de pâturage. Les relations d'ubuhake, une sorte d'alliance, se nouaient surtout entre des familles illustres de la noblesse tutsi et elles comprenaient des droits et des devoirs mutuels. De telle sorte que l'aristocratie militaire se transformait petit à petit en une noblesse terrienne d'éleveurs. Le système ubuhake a atteint son plein développement sous le règne du Mwami Kigeri IV Rwabugiri, donc pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Toutefois, il concernait exclusivement l'aristocratie tutsi, le Tutsi humble et la masse des Hutu en étant exclus. L'ubuhake en soi n'était pas une structure de pauvreté, mais plutôt l'expression de la cohésion de l'aristocratie tutsi, une structure de protection et de sauvegarde de ses intérêts. Mais c'est justement en tant que tel qu'il a contribué dans une large mesure à la naissance et à l'expansion de la pauvreté, car l'ubuhake accentuait et structurait la scission entre l'aristocratie et le peuple. La solidarité des communautés et des clans fut dissoute en faveur de l'individualisme, les différences ethniques dégénérèrent en oppositions. Tout cela allait créer un nouveau système économique au profit exclusif de l'aristocratie au pouvoir. Celle-ci s'enrichissait aux dépens de la population, astreinte à de durs labeurs. L'origine du système ubuhake se trouve dans le centre du pays, où l'autorité des Nyiginya était la plus forte. De là, il s'est répandu relativement tard, vers la fin du dix-neuvième 25

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siècle, en direction du nord-ouest (aujourd'hui les préfectures de Gisenyi et de Ruhengeri) et du sud-ouest (préfecture de Cyangugu), à mesure que l'autorité centrale étendait son pouvoir. Si l'ubuhake était donc un système propre à l'aristocratie tutsi, il n'en était pas de même pour la structure uburetwa. L'immense majorité du peuple hutu y était soumise. L'uburetwa consistait en l'obligation pour chaque homme de travailler deux jours par semaine (et la semaine traditionnelle ne comptait que cinq jours) au service du chef politicoadministratif (cf. graphique) et cela sans être payé. Il s'agissait d'une corvée en échange de laquelle il n'y avait aucune compensation de quelque nature que ce soit. Il aurait été instauré par le Mwami Kigeri IV Rwabugiri et imposé aux cultivateurs hutu comme mesure de représailles. En effet, raconte la légende, pendant une guerre que Kigeri IV faisait en Ankole, au sud de l'Uganda, il envoya des troupes hutu, armées d'arcs, de flèches et de lances, comme avant-garde. Elles rencontrèrent les Banyankole et les Baganda qui, eux, étaient armés de fusils. Les Hutu périrent en grand nombre ou s'enfuirent. Ensuite, les Tutsi reprirent le combat; également armés d'armes traditionnelles, ils subirent le même sort. Le Mwami attribua sa défaite aux Hutu, et pour les punir, il promulgua l' uburetwa. Les relations entre Tutsi et Hutu, à l'origine exclusivement de nature économique, principalement par troc, eurent désormais un caractère de soumission et d'esclavage des Hutu vis à vis des maîtres tutsi. En général, les Tutsi étaient exempts de l' uburetwa, même s'ils n'appartenaient pas à la noblesse. C'est ainsi qu'ils acquirent un statut de privilégiés par rapport à la grande majorité des Hutu. L' uburetwa était la manifestation la plus humiliante et la plus répandue de la soumission du peuple. L'introduction de l' uburetwa a signifié pour les Hutu un profond changement de la société traditionnelle. La réciprocité, qui caractérisait autrefois les relations, était complètement 26

absente dans l' uburetwa, qui était marqué plutôt par l'exploitation des pauvres et des faibles de la part des riches et des puissants. L' uburetwa était donc une vraie structure de pauvreté. Il marquait la soumission totale de la majorité hutu de la population à la minorité tutsi qui s'était emparée du pouvoir. Ce fut une forme d'exploitation terrible. Le fardeau de cette corvée, deux jours sur cinq de travail obligatoire non payé, fut un obstacle énorme pour les hommes, empêchés de travailler régulièrement et suffisamment leurs propres champs. Cette tâche incombait donc pour une grande partie aux femmes, qui portaient déjà la lourde charge du ménage et des enfants. De plus, elles aussi pouvaient être appelées pour certaines tâches dans la maison du chef. Tout ceci provoquait une situation de misère sans précédent, la famille ayant à peine assez de nourriture et devant vivre sous la menace permanente de la famine. L'uburetwa causait une pauvreté à laquelle personne ne pouvait échapper et qui gardait le peuple en soumission totale. Mais il existait en outre d'autres formes de pauvreté pour quelques individus ou familles, qui étaient encore bien plus menaçantes. Cela concerne la situation des banyaruharo et des bacanshuro. Les banyaruharo étaient des gens qui, par manque de terre, étaient obligés, pour survivre, de se louer comme ouvriers agricoles, en général comme laboureurs, à un maître, propriétaire de beaucoup de terres. Ils travaillaient sur ses champs et recevaient pour ce travail un petit salaire en vivres, qui devait suppléer leurs propres récoltes, insuffisantes par manque de terres. Le munyaruharo travaillait toujours pour le même employeur, qui mettait à sa disposition une isuka, une houe. Cette isuka créait une relation entre employeur et employé, ce qui faisait que ce travail, bien que modeste, n'était pas méprisé. Mais on ne s'offrait comme munyaruharo que sous la menace de la pauvreté et de la famine. Par contre, le mucanshuro était considéré comme le 27