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Sahara, un homme sans l'Occident

De
314 pages
A l'occasion de la sortie du film de Raymond Depardon "Un homme sans l'occident", nous rappelons le roman de Diego Brosset dont ce film est librement inspiré.
Diego Brosset, méhariste au Sahara Occidental de 1922 à 1931, conte avec une fidélité que tous les spécialistes ont reconnue et dans un style étonnamment moderne, les errances, les luttes et les drames vécus par Sid Ahmed le Mechdoufi, Maure farouche qui voit, sous la poussée terrible des Français, basculer le monde.
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SAHARA

UN HOMME SANS L'OCCIDENT

L'édition de 1935 est parue sous le nom de Charles DIEGO

@ Éditions

du Moghreb,

1935

Copyright by Éditions de Minuit 1946 @ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0599-1

Diego

BROSSET

SAHARA
UN HOMME SANS L'OCCIDENT

précédé du
Portrait d'une Amitié par VERCORS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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A VANT-PROPOS

Ce livre est une trahison,. il est fou d'embaumer les morts,. leurs naïves et ridicules bandelettes appellent la profanation. Ainsi de notre jeunesse, du temps passé, de ce qui fut. L'homme dont c'est ici l'histoire l'avait compris, obscurément, comme d'autres choses. Seulement l'Occident ne l'avait pas touché. Des courses que nous fîmes ensemble et dont j'éprouve parfois el1core l'humeur sauvage, seule aurait dû survivre la leçon d' humilité qu'elles portaient. Mais être humble. Et renoncer aux joies du souvenir. Que ceux qui liront le livre m'e.xcusent. Il est un puéril effort pour fixer la lente intelligence d'un monde qui sombre déjà dans le passé, d'un monde approché pendant dix ans de ma vie... dix ans que peut-être aujourd'hui je regrette, mais dont il est d'autant plus impérieux de conserver le butin étrange et dérisoire. Kœdia d'Idjil1930. ~laroc Occidental 1934.

PORTRAIT D'UNE AMITIÉ

vie si longue à vivre, si brève à se souvenir. J\insi plus brève d'année en année, à meSllre qu'elle ce~se d'être une chaîne de jours pour n'être plus qu'une trame de souvenirs. I~es souvenirs euxmêmes s'usent, la trame s'allège, n'est plus que fils clairsemés, - écarlates ou son1bres. De cette poignée qui me reste, toujours je tire le même fil, ~'est lui toujours que mes doigts rencontrent. Ah, c'est que sans dotlte aussi il est étrange et pur plus qu'aucun autre. Ce ftl est d'un seu 1
VII

o

PO R TRAIT

D' U N 1~' Aj\4111/

É~

jour. .IJong et s()li(lc pourtant, et d'une couleur éclatante. Car à ce jour est attachée tc>ute une part de ma vie, - peut-être ]a 11Illsprécieuse. ()n parle IJeaucoup de l'atnÎtié: ce n'est pas encore assez. Combien entrct-il de nous-même dans }'}l()mme que nous sommes? Si peu... AbaoeJOtlOé vagissant St1r une île désc.rte,. qtle ~erai5-je aujourd'htti? Un anthropoïde moins évolué que l'hon101c de la pierre. Tout 010n savoir n'est que tradition accumuJée. Il a fallu des milliers de siècles et autant de milliards d'êtres humains pour faire de moi celui-ci qui parfois se figure que ses pensées ne sont qu'à 1llÎ... Cet humain qui chaque jour se fait, - que chaque jour fait, que chaqlle être appr()ché aide à faire ou fléfaire : qui l'a aidé plus que toi, Diégo? De quelle amitié ai-je tiré plus cte richesses? Ce que ce jour lointain de septeml)re, ce que cc jour d'entre les j()urs m'a apporté, moi seul et Dieu le savons. Aujourd'hui Ole voici seul. Te voici dl! côté de Dieu. Et je ne connaîtrai jan1ais l'llonlme qtle j'eusse été s.i je t'avais conservé. Je ne le connaîtrai jamais: cet homme-là est n10rt: avec toi. Naissance d'une amitié: fils qui uri à un se nouent, idées, goûts, sentiments qui parl:Ois se ressemblent, parfois s'opposent, mais toujours mystérieusement s'attirent, patiente croissance, lente habitude, souvenirs j()urs par jours partagés... rien de cela entre nous, Diégo : un seul jour. Un j()ur, un seul jour éclatant et singulier. Et tOtIte Ina \Tie changée, en un seul jour enrichi de toi, de cet être fabulctlX qui fut toi. ([~n un seul jour aussi, hélas, privé de toi, et dés()rmais la terre à jamais manque à ma droite.)
VIII

PORTRAIT

D'lINE'

A.MITIR

Oui, J'histoire de notre amitié - l'hist()ire de ~a naissance - fut celle d'un seul soleil. Ensuite... Quel temps avons-nous passé l'un près (te l'autre? Combien de j()urs en quinze ans? Cent peut-être, ~ pas plus. Dix eussent suffi, autant que mille. L'histoire est ailleurs. Elle n'est pas dans l'habitude, ou )cs idées communes, ou les s()uvenirs partagés. Ah, clle est mytérieuse. C'est un fleuve caché. Mais le COttf!; s'en devine à la végétation luxuriante qui en révèle, à la surface de la terre, les méandres secrets...

*
Quand je rappel]e à moi ce jour, ce qui aussitôt sc lève est un remords, - un aveu: l'aveu (l'avoir été (l'al)()f(l aveugle. Tandis qu'il deScetl(lait en s()uriant vers moi, je n'ai pas su le voir. Ses habits me l' ()ot caché: ils étaient militaires et bien que je portasse les mêmes je n'éprouvais pour eux guère '(l'amitié. Je souffrais alors d'un mal propre à la jeunesse (j'avais vingt-cinq ans), celui de juger hâtivement les hOl11mes selc)n leur groupe ou leur caste (celui aussi de jtlger grossièrement cette caste clle-même) : le jugement ainsi paraît plus sûr, parce qu'il s'appuie sur des ch()ses qu'on peut cOtl.naître. Tandis QllC jllger un homnle... Il faut pOlIr }'{)scr (les qualités ctc l'esprit qu'on n'acquiert pas tl1êtT1et()u;()urs a\rec ]' âge. Ainsi voit-on des 'Tieil)arcls (lire encore (ct 11cnser) : C'est un Juif, un Bourgeois, tIn Anglais, un (~uré. On répondra peut-être avec une apparence de '\Térité : le choix d'llnc
IX

P()Rl

R/lfJ~

D'UNEf

AAfITID1

carrière. n'aide-t-il pas à juger un homme? On naît Anglais, mais prêtre ou militaire on décide de l'être. Dans une certaine mesure, je l'accordc. !)at1S une certaine mesure seulement: cultiver la terre est-il touj()urs le fruit d'un choix? Ou descendre à la flline ? ()u embarquer pour la pêche? C'est le métier souvent qui ch()jsit l'homnle. Pour mes yeux alors trol) prompts à juger, ce qui descendait vers moi en souriant c'était un lieutehant, - un marsouin. Je faisais moi-nlêmc une période militaire au camp de ChâJons, et j'étais sous-lieutenant de réserve dans les ZOt1~Yes. Je venais d'arriver. Oo.m'avait dirigé sur la ~ Cornpagnie : « Vous vr)us présenterez au Jieute3 nant Brasset ». Je dus J'attendre. Je faisajs les cent pas devant }('$ baraquements. !\1on sentiment général était un ennui profond. Nous étions en 1928 et l'idée qll'une guerre fût de nouveau possible m'apparaissait comme aussi absurde que criminelle. l"es quinze jours perdus à sçjourner dans ce camp lunaire me remplissaient d'avance d'une sorte d'animosité écœurante. J'attendais Je cotnmandant de la C()ffipagnie sans curiosité comme sans sympathie. Je vis descendre enfin vers moi Uf1 garçon plutôt grand, blond de poiJ, brun de peau, aux pallpières flétries. Il portait SOtl uniforme avec une affectati()n d'élégance négligée qui ne ~e plut pas. Je n'aimai pas ses bottes fal1ves, ses gants de porc retourné~ aux poignets. Ses yeux étaient vifs, ils me parurent moqueusement l1autains. Il retira l'un de ses gants, me tendit la main. « Drôle d'idée de vous avoir x

paR l'R~~1.IT D'UNE

AAl/TIE

envoyé chez n1()i, dit-il. Mes cadres sont au complet. Que vais-je faire de vous? Enfin, allons boire un verre ». I~a grande barraque ~u mess était à quelque distancc. Je ne me souviens pas de ce qui fut dit tandis que nous y allions. Quelques questions sans doute concernant ma position militaire, et mes réponses. I~nfin nous nous assîmes devant une table de 'fer. Nous étions seuls. L'atmosphère, sous le toit de zinc, en dépit de la chaleur était froide, morose et n10rne. On nous servit deux bocks d'une bière
111ut{>t tiède.

. J'a'Tais JJellr que le silence t1e s'installât, un de ces silences (lif1tciles à rompre. Je me répétais: «Je m'cn fiche. C'est à lui de parler, s'il veut ». Il dit en effet: - Vous êtes ingénieur?

- Non.
- Comment, non ? Vous avez vous-même inscrit...
- ()11, je suis ingénieur, si vous voulez. J'ai- un diplt>111Cd'ingénieur, avec médaille et félicitations du jury. i\fais je ne suis pas entré et je n'entrerai pas dans l'industrie. Je n'ai pas plus de goût pour l'usine que pour l'armée, dis-je avec une certaine .

v()lonté de provocation.

C'était pour votre père? dit-il en souriar\t. - Comment? - Vous avez fair ces études-là pour lui faire plaisir, mais vous aviez une autre idée en tête?
--

-

Oui,

dis-je un peu interloqué.

'

-. Et c'est?
XI

PORTRAIT

D'[lNE AMll.IE

- L'art.
- Et plus précisém~nt?
Tout. à coup je me trouvai idiot. Je le lui dis. Il termina son bock. « Vous êtes Parisien? » dit-il en s'essuyant les lèvres, et j'acquiesçai. « Nous nous trouverons sûrement des amis communs », ajOtltat-il et sur ces paroles très ordinaires il se leva. Non tnoins polin1ent je dis: « Probablement », et il me serra la main et me quitta.

*
C'est tout ce qui fut dit. Rien d'autre. Rien. N()us ne nous revîmes plus jusqu'au lendemain .natin. C'était un samedi. Il s'agissait de tirer la journée jusqu'alt soir - jusqu'à l'heure du train qui me mènerait passer le (limanche à Paris (nous y avions droit). J'étais plein de patience mais aussi d'une certaine appréhension: la Con1pagnie, de bon tnatin, s'en allait avec le bataillon exécuter dans un vallon dénudé une manœuvre de détail, ct je me sentais, je me savais d'une incompétence profonde dans ce métier. « Je m'en fiche, au fond », me dL..aisje, mais ce n'était pas sincère, j'a.i toujours sO\lffert d'être au-Jessous d'une tâche quelle qu'elle fût, m';:re iC.'.1l"0sée, êtne importune. Je marchais avec m ma section. IJe lieutenant Brasset, sur son cheval, nOtlS suivait, nous précédait, faisait galoper sa mO:Iture dans les ch~mps. Je le regardais parfois, a\Tec un médiocre intérêt (je reconnaissais pourtant honnêtement, en mauvais cavalier que je suis, XII

PORTRAIT
qu'il montait bien,

D'CINE

Ail1/TIÉ

- surtout pour un marsouin). Quand, parvenue sur le terrain, la troupe forma les faisceaux, les officiers comme toujours se réunirent .par petits groupes: la « réserve» se mêlait peu à « l'active ». Je m'éloignai. Ces palabres trop connl1es m'impatientaient. Je passai un petit bosquet. Dans la clairière, seul, le lieutenant Brosset galopait. Je le reconnus a]ors qu'il lançait sa bête à l'assaut d'une haie prodigieusement halIte. Cela me parut insensé, et en effet la bête se déroba, le cavalier tomba. lJa chute dut être ftIde. Mais il se releva d'un rl1ême mouvement, rattrapa la bride, remonta ell selle en morigénant le délinquant d'une voix sonore. Je vis qu'il riait. Il fit faire à son cheval le tour de la clairière et de nouveau le lança sur la haie. Le cavalier passa, non le cheval. Il retnonta en selle une troisième fois. Il riait toujours. Moi je partis. J'avais l'estomac contracté, mOil Cœtlr était partagé entre l'admiration et la colère. L'ac1tniration parfois peut se mêler d'irritation, quand elle est d'lIn ordre inférieur, qlland la raison la désapprouve. « Jeu de brute », pensais-je. Je ne sais s'il réussit à passer la haie. Le coup de sifflet nOt1Srassembla. Brasset reparut, prit le commandement de la Compagnie, et je commençai ma pénitencCe Je dus me montrer incroyablement empoté. Brasset ne me ménageait point. Il lançait son cheval Sttr moi, me mettait le nez dans ma sottise. J'aurais dû être humilié, je ne l'étais pas, et m'étonnais de ne pas l'êt~e. Je sentais, je devinais . (ces deux mots sont encore trop forts) je Rairais quelque chose d'étrange dans l'accent, dans le
XIII

PORTRAIT

D'UNE

AjlfITIÉ~

regard, qui parlait contre ses parotes. Il ne riait pas et pourtant il y avait là de l'ironie, mais non pas dirigée contre moi. Contre quoi donc? Je ne savais, et d'ailleurs une nouvelle bévue venait bientôt interrompre cet embryon de surprise. Cela dura deux heures, pendant lesquelles~ pour tout dire, je m'ennuyai ferme. II y eut l10e pose, et ]es officiers se rassemblèretlt pour casser la croûte, active et réserve mêlées. Cette fois je restai parmi eux, parce que pour commencer on discuta la manœuvre. Brosset, je le remarquai, souriait dr(>lement sans rien dire. Nous étions tOtlS cIeux fort silencieux. La discussion rapidement glissa, prit un tour léger. J-Jasomme de sottise qlli se (!ébita en quelqtlCS minutes fut affligeante. Je m'enfermai (comme on le fait à cet âge) dans un silence lIe plus en plus hargneux, m'efforçant de ne rien écouter. J.la bêtise me crispe. Et puis l'un des officiers" un capitaine, finit tout de fnême par dire quelque chose de sensé. On parlait de l'honneur. Il dit: - Et l'hon.1eur des femmes? Quand on y réfléchit bien, les hommes sont pleins d'inconséquence. Si les honnêtes femmes mettaient, à nous arracher notre honneur d'homme, la même persévérance et Jc même amusement que nous mettons à les prive r du leur, que penserions-nous (i'elles? Sommesnous rien de plus que des sauvages? dit-il et je vis qu'il s'adressait à Brasset. « Voilà le connaisseur, pensai-je. C'est bien cela: une noble bruite militaire férue de chevaux et de femmes ». Mais Brasset ne dit rien. « Eh bien, mon vieux, dit l'autre, toujours dans les nuages? » XIV

.P()RTRAIT D'UNE

AiUITIE

- Non pas, dit-il doucement, je suis trop près du soleil. Ces mots inattcI1l1l1S me firent dresser l' orei])c. « IJa réplique de Hatnlet à son oncle », pensai-je très vite et aussi: « Un marsouin qui cite Shakespeare... » et je le regardai mieux. Ce que je vis doubla ma surprise. Je vis le regard de Brasset glisser entre ses .paupières fripées, se poser sur le mien, une bonne seconde, avec une acuité pétillante, enregistrer avec amùsement ma propre expression, et se porter tranquillement dè nouveau sur le groupe de ses camarades, qui visiblement n'avaient rien entendu à ces paroles, dont je compris soudain qu'elles étaient un signe, un signe à moi adressé' par dessus leurs têtes, - pour moi seul. - Question non fondée, mot1 capitaine, disait Brasset. L'honneur c'est d'une part l'opinion qu'ont les autres de notre valeur, d'autre part la crainte que nous inspire cette opinion. Celle-ci varie selon les mœurs, l'honneur n'était pas le même à Sparte et à Athènes, celui des femmes n'est pas le mên1e en ()rient et en ()ccident. Nous sommes tous des sauvages pour autant que nous nous soumettons à ces' mœurs sans les disctlter, sans les passer au crible de l'absolu. C'est ce que nous faisons toute la sainte journée. C'est ce que je fais en vous appelant « mon capitaine» plutôt que « ma vieille branche », - en 'engueulant, parce qu'il s'embrouille dans notre petit jeu à nous, tel pékin dont la valeur intellectuelle vaut bien pourtant celle de maints galonnés que o<?us connaissons... » Je le vis sourire: « On nous reproche souvent notre fatneux : « ne pas
2 xv

PORTRAIT

D'UNE

AMITIE

chercher à comprendre ». C'est pourtant la meilleure règle d~action - la seule en- vérité - en amour comme en guerre... On eJ/ sûr de ne jamais foire qllC &1 'lIlt l'on l.rl incapable de comprendre: comprendre t',/I.re .rentir capab'~ de faire. A rSUAfER LE PLlJJ POSSIBLE D'HUAfANITÉ, voilà la bonne forn/tl/e... « Gide maintenant »), pensai-je, et dans un éclair je compris la signification des paroles sur lesquelles il m'avait quitté la veillè, ces paroles à double sens dont l'apparence banalement mondaine était un piège pour ma sagacité (une épreuve pour la mesurer, - et je rougis car elle avait tourné entièrement à ma confusion) : - Nous nous trouverons sûrement des amis cOmmuns... Et alors je souris, et sans qu'il m'eût regardé je sus qu'il vit ce sourire, car son sourire aussi s'accentua. - Quel charabia, dit le capitaine. Pourrez jamais vous habituer à parler clairement? Assumer le plus possible d'humanité... Qu'est-ce que ça veut dire? - Cela veut dire, dit Brosset, que nous saurons aimer d'une même ardeur les joies de l'esprit et celles du corps, l'action et la méditation, mener la vie dans la vie comme dans le rêve, ne pas plus sacrifier les femmes aux philosophes que les mathématiques à la bonne chère, comprendre Einstein mais aussi un chef Berbère, StendhaJ, Freud, et un Toucouleur, pénétrer Mozart ou Bach et conduire sa troupe au combat, mener du même cœur son cheval, un flirt, sa voiture, son savoir et son esprit critique, s'apprendre à courir, à nager, à comprendre XVI

POR1'RAIT

D'UNE

AMITIÉ

l'Angleterre, l'URSS, la Chine, la chasse à la baleine, la théorie des quantas, en bref saisir la vie, p()ssédcr Dieu, ne pas craindre certes de mOl1rir, mais m()ins encore, mais moins surtout, de VIVRr~ » I Je le regardais, et maintenant j'apprenais à décf)llvrir tout ce que je n'avais pas su voir. Je vis que cette (légance négligée que je lui reprochais n'était pas affectée, mais l'expression sincère d'un goût inné, d'un penchant naturel à l'harmonie que tout son corps déjà révélait inconsciemment. Les attacl1es étaient fortes ma~s non épaisses. l.le cou, bien pris et musclé, laissait prévoir que l'âge ~ûr le rendrait puissant. Les épaules, le c()ffre étaient larges. l'vlais sur tout ce corps entièrement tendu ver~ la force la tête sans être petite était bien prise et déliée, et si Je visage assurément exprimait la décision et l'énergie, il exprimait davantage encore la vivacité, la curiosité, - une pénétration questionneuse et lucide. .I.lavolonté était dans l'œil, le sourcil, la base du nez, non dans le menton qui était fin et arrondi. La bOllche ferme, un peu grande, était bordée aux commissures par ces plis où s'inscrivent l'ironie et aussi l'entêtement. Toute la peau était brûlée de soleil, et un peu usée, comme par le vent et le sable. Les paupières fripées, fatiguées, je le voyais n1aitltenant, ne l'étaient pas du fait (le quelque débaucl1e, nlais d'une lumière trc)p ,~ive trop longtemps s()utcnue, - de ce rire aussi qui ne sctnblait jamais le quitter t()llt à fait. Et le regarc) de ses yeux bruns, extraordinairement vif, était... oui... étrange, peut-être inquiétant... and his eyes \vere wild... Il parlait. Et j'admirais la maîtrise avec laquelle
XVII

PORTRAIT

D'UNE

AMITIÉ'

il c1irigeait l'entr' tien, sugJ~érait à ses c()mpagn()ns les questions qu'ils (levaient poser p()ur lui permettre, à lui, de se lancer sur les c}lemins qu'il choisissait, et là d'y développer, avec la même vigueur et le même brio que je lui avais vus à monter son cheval (y compris cette vivacité riante à se remettre en selle après une chute), d'y déployer une jonglerie d'idées curieuses, imprévues, et peut-être un peu trop brillantes, mais visiblement destinées à moi seul, à me donner de lui une connaissance certes avantageuse', mais fort peu conventionnelle dans le domaine des goûts, des sentiments, de la sagesse et de la morale; de sorte que non moins visiblement il jouait là une carte périlleuse, où les chances de m'indisposer étaient plus nombreuses que celles de me gagner, - et en effet la désapprobation unaniment peinte sur le visage de ses camarades ne manquait pas de saveur; mais a\.lssi il semblait bien qu'il devinât que je ne pre.n.drais point toutes ses paroles au pied de la lettre, qu'il me fît confiance pour démêler ce qui était sincère de ce qlli voulait seulement étonner, et pour savoir dans ce la1)yrinthe me diriger vers le but secret qui était 1/1,'.Et peut-être après quinze ans ne sais-je en effet de lut rien que ne m'aient fait deviner ces dix minutes. Du' moins rien d'essentiel.
'

XVIII

PORTRAIT

D'UNE

AMITIÉ'

*
Comme un aveu, quand nous fûmes seuls il me dit: - Mai,r '!loi, de vous je ne sais rien. Nous revenions vers Je camp. Il m'avait troqué contre son cheval (confié avec sa monture Je' commandement de ma section et celui de 1a Compagnie à un camarade), et nous marchions loin en a\Tatlt. Je dis: - Vous m'avez trouvé trop silencieux?

- Non. Vos silences sont très expressifs. Parce qlle j'aime à parler, ne croyez pas que je ne sache pas comprendre les silences d'autrui. Vos silences d'hier, ceux d'aujourd'hui m'en ont appris beaucoup sur vous. Mais tout de même j'aimerais en savoir davantage. - Moi aussi, dis-je. Et d'abord: pourquoi faitesvous ce métier? Cette qtlestion brutale le fit rire. - Pour faire carrière, dit-il de sa belle voix forte. Je tournai vivement la tête et mon expression le fit rire de plus belle. C'est alors, là, dans ce chemin creux, dont je n'oublierai jamais plus la couleur de la terre, d'ocre et de sienne brûlée, que je tournai la dernière page de mon adolescence: avant même qu'il eût parlé je compris que j'allais l'approuver, - et cela signifiait l'abandon de ma fidélité romantique. à Pascal et à ceux qui cherchent en gémissant, cela signifiait que je n'allais plus mépriser sans recours ceux qui, malgré la. vanité et l'absurdité évidentes de la vie, accepta.ient d'en respirer
XIX

PORTRAIT

D'UNE

AMITIÉ

à plein5 p()Umf>llS les l,ca\ltés et les j()ics. I)()l\r la J,rCll1ièrc f()is, le dé(l~it1 QllC j'épr()uvais pour Cc!\ ll(H11meSheureux rIl'apparut déraisonnable et caduc... -- Parfaitement, disait Brosset ironi(luement, p()ur faire carrière. V ()lIS êtes tous les mêmes. V ()US imaginez le métier des armes comme celui de... ()h, ~,.
je veux bien reconnaître que n()s petits 'copains (1e t()ut :\ l'l,cure ne conCOllrcnt point à VOlIS en d()nncr une haute idée. ~fais si je devais juger la vie 'civile sur V()$ camarades de la réserve, sur ceux du m()ins qll'il tn'a été donné d'approcher... Je veux bien allssi que Je rnétler idiot que tant()t je Vt1US ai fait faire QC soit pas al,te à V~)t1Sgagner... (~uoi qu'jl en s()it, âttendez l'heure du thé. Nc)us irons ensenlble au mess. (~e n'cst ici qu'un nl1nce raOtlt, Otl ne se trollvent assctl'l11lés Q\l'tlne bictl petite part de l'armée française: et p()Urtar1t je vous tl1()ntrcrai, réunis là, c(Jof()ndus dans la f().ule des gaJonnar(ls gratlds ct I,ctits que \r()us nlél1riscz à b()ll dr()it, je VOlIS n100trcrai . <'lueJquc$ 11~>111nleS , extra()rdinaircs, lluelqucs ,
SpCCI1-11CnS C()OlIT1C '10US n Ctl renc()ntrerez pas

s()uvent

clans v()tre vie...

-- ... (:elui-ci, disait-il en effet un peu plus tard, atta}J~é avec moi (levant nos « panacllés » et nle n1()ntratlt un ()fI1Cier dans ]a f()rcc (te l'âge, un pctl IJccl()onant, p()rtcur (l'une barlJc n()ire qui Itli COtlvrait la p()itrinc, ceJlli-ci, c'est l\I{)llatnnlcd Alain Brétillcllr... un })()\.lrguignr)n llés()rtl1ais 111tlSult11an.II cst cI hactji) c'est-à-(lirc qu'il a été aclmis à'la IV[cc<'luc. l ~LS Hrabcs Je C()11Sidèrent C()n1tnc un saint. S()n influence là-bas est énorme. Il parle tous les dialectes, du pcrSat1 au berbère. Ce n'est qu'lIn chef de bataillon,

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I~ORl~RAIT

D'UlVE

Ai\tfITIÉ

mais le général COmn1a:1Ùant l'armée d'Orient, ou le Résident général, ne s,,)nt que minces personnages transitoires aupr:~i d~ Ju.i, et ÂJesU11raient prétendre à égaler son autorité.#. CeI1Ji-là, (iui tourne la tête, c'est le !:apitain~ Soulier. II a introduit dans la balistique des méthodes de calcul si neuves, qu'elles ont largemet1t débordé leur domaine et désormais s'épanouissent dans l'astronomie. Il revient d'Amérique où il a passé deux ans parce que l'observatoire du Mont Wilson avait supplié qu'on le lui envoyât... Et voici Monin d~ Baufret, là-bas... celui qui bourre sa pipe... le commandant Monin de Baufret. Dans toutes les questions, passé ;0° longitude Est vous ne ferez que des sottises si vousn~avez d'abord pris son avis. Et comme il ne le donne qu'à quiconque lui plait, il est extraordinairement ménagé et Souvent c'est le ministre qui se dérange. Je ne vois r,réser1tement q-ue ces trois-là. Il ~n viendra d'autres. ~iais c()mprenez-vous ce que cela peut V()llI()ir dire, parfois, « faire carrière »), dans C~métier? Il ne s'agit pas de gagner des gal()ns ni même des ét(}iles. Il st-agit (le faire de soi queJql1e chose... (le faire (le s()i, par le travail, lin de ces pers()nnages exemplaires... Il parlait avec une animati()o d()ot je sentais qu'elle était faite a,rant tout (le c()n\ricti()n, nlais aussi d'an}U~~mel}t. Sa v()ix, tinl!)réc et qu'il 11C tentait pas tl'étouffer, portait. à distance et je voyais (luelques têtes galonnées se retourner en 50uriarlt. Et soudain je n'aimai pas ces st)urires. Ouit j'y lisais une indulgence un peu moqllfuse, et une p-arcille expression sur ces visages où je lisais aussi XXI

PORTRAII~ D'UNI-:;

AMITIl~'

la médiocrité, la suffisance et parfois la bassesse me rCI1dit d'un coup solidaire de celui dont elle sem-

blait excuser -

mais désavouer -

l'enfantillage,

celui dont peut-être je ne me faisais pas encore une opinion définitive, mais dont je savais du moins désormais qu'il n'était ni médiocre, ni bas. - Vaus, disait-il, V()US, il vous est facile d'être libre. Vous avez en tête une idée, une seule... - Comment le savez-vous? - Ai-je tort? .dit-il, et comme je souriais: V nus voyez bien. Une seule idée. Du. moins en ce moment. Peut-être en aurez-vous une autre plus tard, quand vous aurez mené celle-ci à bonne fin. V DUS mènerez toujours vos idées à bonne fin. Je vous admire pour cela, c'est un rude avantage, mais c'est aussi une limitatiqn. Moi, je ne peux pas me limiter. J'ai trop (1eforce en moi, une surabondance (Ie vie. Si j'étais libre, je m'éparpillerais. Vous savez bien que souvent rien n'est plus fructueux que le~ contraintes. J'ai choisi celles que confère cet habit. l)'abord parce qu'il convient à mon caractère. I~nsuite. parce qu'il ouvre à qui le veut un éventail incomparable de possibilités surprenat1tes (l'Eglise seule peut-êt~'e en ouvre d'aussi largès), où chacun peut trouver l'occasion de s'accomplir. Enfin parce qu'il est un des seuls aussi qui vous laissent des pério(les lIe tranquillité admirable, (le vrais loisirs, pendant lesqtlc)s vous pouvez faire ce que vous voulez (Je v()tre cervelle. Ainsi moi, à trente ans, j'ai déjà vécu trois ou quatre existences. Celle d'un aristocrate français. Celle d'un prince marocain. Celle d'un nomade berbère. Celle d'un meneur de rezzou
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PORTRAIT

D'UNE

AMITIE

mauritanien. Chacune traversée d'une foule d'expériences. J'en vivrai d'autres. Il en est une ql1i commence avec vous, aujourd'hui même. Je ne .m'étonnai pas. Je ne m'étonnais plus: j'attendais. Il le comprit .et rit. - Au vrai, cette existence-là, elle est de longtemps commencée. 1\fais jusqu'à ce jour elle demeurait secrète. Avec vous elle va entreprendre sa vie au grand jour. Cette rencontre est miraculeuse. - Je ne sais ce que vous allez dire, si toutef()is je l'entrevois: mais vous ne me connaissez pas! protestai-je et j'étais réellement effrayé, (j'ai toute ma vie souffert d'l1ne crainte douloureuse d'être surestimé et de décevoir). Que vous ai-je (lit qui vous aide à me juger? D'ailleurs vous ne me laissez pas le loisir de placer un mot - ce n'est pas un reproche: j'ai besoin de temps pour rassembler les mots d'une phrase, encore faut-il que mes idées soient claires, ce qu'elles ne sont pas Je plus souvent. Du talent j'espère en avoir mais, « intelligent », selon ce qu'on entend généralement par ce mot, je ne le suis pas. V DUSêtes prévenu.
--

Je sais t()ut cela, dit-il (~h) il ne me trouvait

donc pas intelligent... J'en fus attriste). Il y a trentesix sortes d'intelligences, et dieux merci la vôtre et la mienne n'ont rien de commun. C'est cela qui est admirable, que j'en sache sur vous sans que VallS ayez quasiment rien dit autant qlle vous en savez sur moi après mes interminables laïus. Et ce que je sais, c'est que vous êtes sans doute l'homme dont je rêve, celui dont je peux tout attendre, sauf de me tromper, - ou de se tromper. Il me regarda un
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PORTRAll1

D'lINE

~4k[IIJ~

temps sans parler, avec cette sorte de demi-sourire rêveur qui répond à certaines pcnsé€'s intérieures.. On sent, reprit-il plQS lentement, que vous êtes derrière chacune de vos paroles, complètement. Quelle sécurité I J'ai besoin d'un garç()tl comme vous, jusqu'à la moelle des os. Il se tut cnc()re, sembla hésiter avant de franc}1ir un dernier obstacle. Puis: I..c métier des armes laisse des )()isirs, vous ai-je dit. Dans le llésert, ce sont des loisirs solitaires. Ses )reux sc lllantèrent dans les miens pour déclarer: Je les passe à écrire.' Il se tllt, atteoc1ant je ne sais quoi. Je dis: - C()mment, nature}Jen1ent! P()urquoi, naturellement! .-- .A qu()i les passcricz-\,()US ? A vous parler tout seul dans la glace? Cette fois il ne rit pas. Il me regarda pr()fondétnent: - C()mtnent dois-jè prendre ces mots-là? - Vous êtes bon nagel1r, n'est-ce pas? - ... ()ui... Il ne résista LJas: Le cent mètres en 60 secondes. Bientôt j'irai plus vite: j'apprends le crawl.

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Naturellement.

La montagne? Le rocher seulement. Au Sahara il n'y a que du rocher. - Je vous ai vu à cheval. Je vous ai vu manœuvrer une compagnie.. Je vous ai entendu quand vous avez un auditoire. Mais seul SOlIS une tente, au milieu des sables, que p()urriez-vous faire? - Il m'arrive aussi (te lire, vous savez. - Vous avez fait en sort-e, en effet, que je
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-

PORTRAIT

D'[lNE

AMITIE

l'apprisse. Mais lire, tllaÎs s'instruire, c'est absorber. (:e n'est pas se (Iépenscr, prodllire de l'énergie. Cela ne pourrait vous suffire. Donc il vous faut écrire. (~e que valent vos écrits, je n'en préjuge pas. Je vous écoutais ce matin, il m'a semblé qu'on pouvait s'enrichir en vous éCol1tant, toutefois les paroles passent trop vite pour les peser à leur valeur, je ne sais ce qlli des vôtres subsisterait sur le papier. Mais peu importe. aIl, pCl1 importe t Seul compte à mes yeux ce bouillonnement que je sens en vous. Cette ardeur, cette vigueur, cette joie sont assez. Que Dieu m'en (Ionne le Cll0ix, dis-je avec ct1vie et presq\le un peu (l'atnertutne, et je n'hésiterai pas une minute: j'écllang~rai sans regret cette mienne peau c(>ntre Ia v(>tre.

*
IJe soir de ce jour, - de ce seul jour, - le train nous en1menait vers Paris. Brosset était venu n1C rcjoin<.lre (lans le compartio1cnt où j'étais seul, -...-où je soullaitais qu'il me trou\,ât sans aller toutef()is jusqu'à l'y aider (nla présence J1Cme paraît pas si souhaitable qlte je puisse l'imposer sans crainte,
..--

je Sllis tr()l) orglleillet1X, veux-je dire, pour accepter d'ennuyer). J'étais venu d'avance (exprès), et je Jc voyais arpenter Je quai sans paraître t11Cchercher ni nle voir~ parlant à l'un ct à l'alltre de sa voix timbrée; nous partîmes doucen1cnt tandis qu'il donnait encore certains ordres, et déjà nous allioJl~ assez vite quand la portière brllsqucment s'ou'~ri I xxv

PORTRAI1~ D'UNE'

AMI1~/É

et c'était lui. Il s'assit près de moi en riant et dit: -- <:esera tOl1t de même plus facile S0l1Scc c()stumc. Nous étio11S en effet en « pékins » l'un et l'autre. (~e]a lui allait m()ins bien. Le torse était trop puissant pc)ur le vcst()n ci\ril qui est un vêtctnent cIe faibles, (te citaciins fragiles. Il manquait d'aisance dans cette sc)rtc d'hal)its p()llr sé(lcntaires fatigués. Pourtant cela le rappr()chait de moi, en effet. D'abord il cessait d'être mon chef et je reprenais ainsi plus aisément mes av-antages. Je crois que cela me (lélia la langue. II se montra d'une curiosité aussi artiente que luimême, - non pas sur ma vie: sur IT10n art. Il c()nfronta avec les mientleS toutes sortes de ses idées, dont beaucottp étaient fausses. Je le trouvai merveil.leusement prêt à les abandonner; mais au contraire f()rt têtu sur celles qu'il savait justes. Pllis ndus en revînmes au sujet qui le préoccupait si fort, la littérature. Nous discutâmes énormément Péguy, parce que (lui dis-je), n1algré tout ce que je sentais d'ardent, tle sincère et de prc)fond en Péguy il me fatiguait vite. Pour nle convaincre il me récita sur le champ vingt poèmes, jusqu'à en effet me fatiguer, et je le lui dis, et il rit. Il dit qu'il lui était difficile de comprendre comment les gens pouvaient se fatiguer, à lui qui toujours était si merveilleusement dispos 11()ur tout effort, quel qu'il soit. C'est bien là, lui (Ils-je, Je point dramatique d'un homme comme moi, si vite, si vite fatigué. Et pourquoi, malgré ce talent (lU'il m'enviait sans le connaître, je troquerais les y~ux fermés ma peau contre la sienne. ~-- Mauvais n1arché, quant à la durée: ma vie est aventureuse, vous savez.
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PORTRAIT

D'UNE

AMITIE

- Peut-être cessera-t-elle de l'être, puisque vous a piqué la tarentule littéraire... - Je ne crois pas. C'est possible mais je ne crois pas. Si je continue d'écrire ce sera tOlljours sur un tambour. Je ne saurai jamais rien sacrifier. - Il le faudra pourtant. Sinon...

- Sinon?
- Vous commencerez souvent sans jamais finir. Il rit: - Croyez~'TouS? Eh bien, vous me décidez: j~ vous enverrai mon rom1n. Je l'ai commencé et je l'gi fini. Naturellem~nt il ne vaut rien. Mais ce n'est point parce qu'il a été écrit sous la tente, en i\fauritanie, page par page entre deux contre-rezzou : c'est parce t]tle je t1C sais pas écrire. Et ce que j'attend~ de vous c'est de me dire pourquoi il est mauvais, ce qui en lui est mauvais, - et aussi ce qui est bon, ce qu'on peut sauver... - !\1ais je ne suis pas écrivain, et encore moins critique! Et je vous l'ai dit, je ne suis pas intelligentt - dans ce sens-là. Ni cultivé: je ne sais pas lire pour apprendre, et ne retiens rien. Vous vous trompez de porte, mon pauvre ami! Il se leva (nous entrions en gare de l'Est)t me prit par les épaules et me secoua: - l\ferveil1eux, dit-il. Vous êtes l'homme qu'il me faut. Demain j'irai où vous m'avez dit pour voir vos œuvres. Je sais. qu'elles me surprendrl)nt sans m'étonner. Et nous nous retrouverons ici-même, demain soir. Combien dure votre séjour au camp de Châlons? Quinze jours? C'est .court. Nous n'aurons pas le temps de tout dire (il rit) mais tout
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PORTRAIT

D~UNE

..4MITIE

de même en quinze jours il y a place pour bien des patoles~ - et pour bien des silences.

*
Je ne fus pas au rendez-vous. Dans la nuit je fus
pris du « mal (le miserere )}. Iole lend-emain matin on me transportait à la clinique~ on mtenlevait l'appendice à cinq heures. Je ne retournai pas au can1p de Châlons. Brosset occupait beaucoup ma pensée, le premier jour parce que je ne savais comment le faire prévenir~ et je I~imaginais m'attendant, m'attendant, et voyageant seul et se demandant peutêtre pourquoi je le fu}'ais (dès que je pus écrire, je lui envoyai un mot). Et puis~ à mesure que les jours passaient... J'avais écrit auss-i à un autre camarade pour lui recommander ma cantine. Je ne reçus de réponse ni de l'un, ni de J'autre. J'aurais dû m'etl d()uter, pen~ai-ie et je lirnitai en moi-même les (1é~ât~ de ma (1écepti()11en la Canl()llAant de sceptiCiSJ11C (ic clairv()yancc. c.:'est un esprit léger. II et change d'ami comme (le tnir()ir... Il faut un a-uditoire à sa vanité, c'est t()ut. Oublions-le. Je crus y parvenir. Ma mère m'apportait mon courrier à la clinique, - les lettres (le ceux qui voul~icnt I~en s'intéresser à Ina santé. r~J-)cy tl1(~t peu de régutait larité et peu de soin, n'ayant janlais pu se faire à J'idée qllC mon courrier fût chose imp()rtante. Pas d'autres lettres, tu es sûre? dcmanclai-je. Rien de (:hâlons? -OJ}, tu me fais penser, si, une que j'ai ouverte,. je croyais à une lettre officielle. Je j'-ai
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