Saint-Pierre, la Venise tropicale (1870-1902)

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296384910
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SAINT~PIERRE
LA VENISE TROPICALE (1870-1902)

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SAINT-PIERRE
LA VENISE TROPICALE (1870-1902 )

A van t-propos de Paule SA VANE Préface de Marie-Louise AUDIBERTI

* L'aribeennes
ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

Ouvrages

du même auteur:

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Les Tropicales. Poésies choisies de Salavina. Édition de la Revue des Indépendants, 29, rue Bonaparte, Paris. Amours tropicales ou La Martinique aux siècles des Rois. France-Édition, 7, cité Adrienne, Paris 20e. Madellina. Pièce en un acte, en vers, représentée pour la première fois au théâtre de Saint-Pierre (Martinique), parue en 1895 et 1896 (3e édition), chez Sainville Editeur - 92, rue Victor-Hugo, Saint-Pierre.

@ Éditions CARIBÉENNES, 1986 Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction interdits pour tous pays ISBN: 2-903-033-77-3

A VANT-PROPOS

Lorsque j'étais une petite fille, Salavina mon grandpère, m'impressionnait beaucoup et m'intriguait plus encore. Il m'apparaissait généralement muré dans un silence hautain, hormis quand ma grand-mère soulevait des questions littéraires ou d'actualité à propos desquelles j'entends encore la pertinence et l'excellence de ses analyses ou de ses critiques. De leur côté, mon père et mes tantes martiniquais souriaient évasiment lorsque je les questionnais sur Saint-Pierre. Je savais seulement, par ma mère (française de France) que mon grand-père avait tout perdu le 8 mai 1902: parents, amis, fortune et plus encoré un art de vivre si intelligent et si élégant qu'il en était indéfinissable pour qui ne l'avait pas connu et surtout irremplaçable. J'avais trouvé, par ailleurs, quelques ouvrages ou journaux sur la Catastrophe et les ruines, mais sur la vie là Saint-Pierre avant l"éruption rien, si bien que pendant des années, j'ai rêvé d'une ville légendaire et de Pierrotins fabuleux. C'est seulement vers la quarantaine que j'ai découvert Trente Ans de Saint-Pierre dont je ne connaissais jusque-là l'existence que par oui:dire. Envolés le rêve, le mystère, le mythe, finies la Catastrophe, les ruines, j'entrais dans «la Venise Tropicale»: Saint-Pierre de la Martinique. Je la voyais avec ses rues animées, dès l'aurore, par de multiples activités commerciales, ludiques et artistiques, avec «ses buissons fleuris, ses massifs odorants, ses bois touffus ». Un Saint.Pierre où . de drôles d'écoles pullulaient, où «les petits négrillons» (des familles fortunées) « tenaient huit fois sur dix la tête

de leur classe au Séminaire-collège Saint-Louis de Gonzague ». Un Saint-Pierre où « la haine séculaire des races» se traduisait plus en émulation ardente qu'en aliénation dégradante. J'y rencontrais des Pierrotins passionnés jusqu'au fanatisme mais tout autant courtois, généreux, hospitaliers, artistes... Oui la vie à Saint-Pierre de la Mar-

tinique fut un exemple de la « douceur de vivre» au sens
où l'entendait Talleyrand quand il parlait de l'Ancien Régime. Cependant, ce n'est ni la nostalgie ni le regret d'un passé disparu qui m'ont conduite à souhaiter la réédition de Trente Ans de Saint-Pierre. Au cours de mes années d'interrogations, j'ai pu constater que des historiens ou des romanciers avaient, eux aussi, cherché un document écrit sur la vie à Saint-Pierre avant la Catastrophe et avaient trouvé peu d'ouvrages en mesure de sortir ainsi Saint-Pierre de son linceul de ruines et de laves. Trente Ans de Saint-Pierre n'est pas une œuvre d'historien mais celle d'un poète passionnément amoureux de sa ville natale. Cependant, les descriptions des rues, des paysages, des monuments, des personnages et des situations sont suffisamment précises pour plonger le lecteur dans la vie quotidienne à Saint-Pierre entre 1870 et 1902. Au-delà des faits, nous découvrons aussi combien les sangs-mêlés ont fortement contribué à l'évolution économique, politique et culturelle de Saint-Pierre. Trente Ans de Saint-Pierre restitue à la Martinique un passé de métissage, moins connu que celui de la conquête européenne et de l'esclavage.
Paule SA VANE* * Paule Savane, petite-fille de Virgile Savane, actuellement responsable pédagogique d'un institut de formation pour adultes. Secrétaire générale d'une association régionale d'éducation populaire et vice-présidente d'une troupe de théâtre, elle est également l'auteur de cahiers d'analyse d'œuvres littéraires, destinés à l'animation de clubs de lecture.

PRÉFACE

Que la jeunesse s'enfuie est chose normale, mais qu'elle gise enfouie sous la cendre, enclose dans les décombres, comment l'accepter? Virgile Savane est né à Saint-Pierre, en 1866, d'un père mulâtre et d'une mère créole. A cette ville qu'une nuée ardente détruisit en un instant avec tous ses habitants, se rattachent ses plus belles années. Elles sont là qui lui font signe au détour des calles tortueuses, sur le flanc des mornes, dans la palpitation scintillante de la mer. Elles sont là dans le sourire des jeunes filles, les fameuses « Ti-Tanes », les petites tendres. Pour faire son deuil de sa ville, Virgile Savane, mon grand-père, fait mieux que la décrire. Il tient à la revivifier, au sens propre du terme, et pour ce faire il écarte délibérément une mélancolie qui siérait mal à la gaieté de l'époque. Qu'ils étaient donc insouciants et joyeux, ces Pierrotins! Du paysage rythmé de collines aux tamariniers de la place Bertin dispersant leur ombre douce, du sirop dégoulinant des boucauts de sucre au gâteau-coco, des opérettes montées au fameux théâtre bâti à l'image de celui de Bordeaux aux refrains populaires qui courent

sur toutes les lèvres, du Français des Belles-Lettres aux tournures imagées du créole, de la peau des filles à la chair suave des fruits, il semble que tout ait eu goût de bonheur. C'est que Saint-Pierre qui inspira entre autres un écrivain tel que Lafcadio Hearn était mieux qu'une simple ville. Cette perle des Antilles signifiait une conquête, la preuve concrète que l'île, toutes couleurs de peaux mêlées, était capable de devenir adulte. Du courage des uns, de la peine des autres, était née une société instruite, cultivée, aussi ouverte aux arts que douée pour le commerce. Saint-Pierre où croisaient les navires du monde entier était bien le fruit d'un croisement. Et ce métissage transparaît dans la position ambivalente de Virgile Savane, pris lui-même entre l'île et l'Europe. La France brille au loin comme un phare, mais c'est à la Martinique qu'il fait bon vivre, dans l'île d'ambre et de soleil. Très tôt, Virgile Savane manifeste un goût pour les arts. Musicien, il jouera de la flûte et se produira dans les formations locales où il peut, si besoin est, remplacer le chef d'orchestre. Si lui et ses amis suivent tous les

spectacles musicaux de la ville, c'est en connaisseurs.

«

A

Saint-Pierre, on naissait artiste, grâce à notre théâtre de premier ordre, fréquenté depuis l'enfance. L'art, si l'on

peut dire flottait dans l'air de Saint-Pierre (1). »

Écrivain, il publiera des recueils de poèmes, un roman, une pièce de théâtre, qui sera donnée plusieurs fois à Saint-Pierre, ainsi que ce témoignage sur sa ville. Plus tard, à Fort-de-France, il rédigera également des chroniques pour les journaux. Ses premières amours poétiques vont aux Parnassiens, tels François Coppée à qui il envoie son premier recueil de vers. Sans le blanc-seing de la métropole, la Martinique, même devenue majeure, doute encore d'ellemême, comme si la flèche d'or de son soleil le disputait
(1) Trente Ans de Saint-Pierre.

.

encore à la nuit des temps. Le jeune poète est également épris d'antiquités gréco-latines auxquelles le destine peut-être son prénom. Il fera mieux. Il adoptera un pseudonyme à la résonance latine. Salavina chantant Savane. La Méditerranée et la Caraïbe s'enchantant l'une l'autre. Quand il écrit Trente Ans de Saint-Pierre, Virgile Savane est à Fort-de-France avec sa femme et ses enfants qui seront bientôt au nombre de huit. Cette ville «tirée au cordeau» (2), dont on sait qu'elle est bâtie sur d'anciens marécages, il a bien du mal à s'y adapter. L'autre-ville, - comme on dit l'autre-pays en parlant de la métropole - la ville morte lui fait de l'ombre. A Fortde-France, ne règne pas, et de loin, l'humeur joueuse de Saint-Pierre. Il est vrai que les sinistrés ont le cœur lourd. Quel carnaval aurait pu rêver farce plus sinistre que celle manigancée par le volcan? Maintenant, Virgile Savane est contrôleur des contributions et il parcourt l'île à dos de mulet pour vérifier si les rhumiers ne mettent pas trop d'eau dans leur tafia, et percevoir les impôts. La France, Virgile Savane devait la connaître après la Première Guerre mondiale quand il s'y transporterait avec sa famille pour accompagner les enfants qui allaient poursuivre leurs études en France. A cette époque, mes grands-parents avaient vu mourir leur fils aîné du fait de la guerre; ils n'allaient pas se séparer des autres. Elle est bien froide et bien grise cette France dont on a tant rêvé autrefois. Ma mère qui avait une vingtaine d'années au moment de cette émigration se souvient de n'avoir été réconfortée qu'en découvrant que les rues de Paris portaient à peu près les mêmes noms que celles de sa ville. Des noms de poètes, de musiciens, d'hommes d'État. La culture était bien là, sur les murs et dans les livres. Mais où était la courtoisie chaleureuse de la Martinique qui voulait que chacun se salue en arrivant au
(2) Ibid.

théâtre? A l'Opéra de Paris où il se précipite, Virgile Savane s'étonne. Les spectateurs s'ignorent délibérément. Quelles curieuses mœurs! C'est à Paris qu'il publie son recueil de vers le plus connu, Les Tropicales. Sur la page de garde, il est écrit: SALAVINA - (Y. Savane) Poète de Saint-Pierre Rescapé de la catastrophe de 1902. Notre grand-père, je le revois avec sa belle tête frisée de mulâtre blanc, ses yeux d'un bleu vif. Ce pater familias autoritaire et imposant qui nous donnait du vous selon une habitude grondeuse des Antilles, cet exilé, veuf de sa ville, amputé de son île, était, je le sais maintenant, un homme blessé, et c'est sans doute cette blessure qui l'a poussé à nous livrer ce témoignage afin que « les linceuls de cendre et les torrents de lave» (3) n'aient pas le dernier mot. Marie-Louise AUDIBERTI*

Tropicales. Marie-Louise Audiberti est fille d'Amélie Audiberti cinquième enfant de Virgile Savane. Romancière elle a pubÎié : - Viens, il y aura des hommes (Stock). '

~) Les

- La peau et le sucre (plon). - Volcan.A paraître (plon).

- La dent ded'Adèle (Grasset). - Sophie Ségur (Stock).

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parents,

à mes amis, à mes

.J,O,ococompatriotes foudroyés par l'éruption de la monta~.,e Pelée, je dédie cet ouvra~e. Et, puisque déjà, ô Saint-Pierre, tu cJ,ercJ,es à secouer ton linceul de cendre, pour sur~ir, rayonnante, de l'abime de paix où tu devais éternelle1t?ent dormir: Puissent ces souvenirs co.,tribuer à t'en sortir plus tôt! Enfa.,t de la ville disparue, je dépose ce souJ,ait au seuil de ce livre, ainsi qu'un fils pieux prése.,te à sa l1)ère, aI-I jour de sa fête, le meilleur des vœux de son cœur. SALA VINA.
30 juin 1909.

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PROLÉGOMÈNES
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1-"+..+..+ +..'..n'k

Depuis la catastrophe de mai 1902, qui pulvérisa StPierre et ses hahitants, je c1ressais toujours l'espoir d'écrire un jour ces sourenirs. Pourtant à me les remémorer Irop tôt, j'éprouvais d'iwIuiétants serrements de cœur;, , , et m'étreignaient de doùloureux sentiments d'angoisse. A l'instar de notre grand soleil tropical, certains souvenirs m'aveuglaient. Mais aujourd'hui que, sur notro immense nécropole, pousse déjà l'hcI'be dp, l'ounH, ces heures défuntes s'estompent dans la brume du Passé, comme de pâles étoiles d'hiver. Je puis donc, sans souffrance, hélas! les regarder en face, essayer de décrire 8t - Piel'Ie avec son peuple intelligent, la fougue de ses p~ssiolls

nobles et génél'euses, ses joies et ses Jëtes 1 .....: aus!;i avec ses tristesses - combien rares! Car ElJe l~taiL
]a ville heureuse entre toutes,où, comme à Venise, le plaisir' occupait constnmme'1t les habitants qui ne trouvaient guère le lemps de s'enquérir'
du voigin -

ftit-il pape!
la volupté, l'oubli des

Les divertissements,

t.

sentiments tristes - poussés a t'excès: teile était la vie de la merveilleuse Cité. On n'imaginera jamais le flot de bonheur qui m'inonde, à la seule pensée de revivre les heures d'or de ma jeunesse. La jeunesse, voyez-vous, c'est J'espérance en fleur j c'est entassées, toutes les nobles émotions, toutes les passions florissantes d'un cœur naissant; c'est la santé, c'est l'am'our jc'est la jeune fille au sein palpitant j c'est la poésie qui parfume et embellit tous les rêves les plus foIs j - et c'est, aussi, le vin qui chante, vermeil, en votre verre. La jeune3se! mais elle remplace toutes choses Avec elle, le poète le plus gueux prend en pitlé les milliardaires caducs!~ L'enfant de la Muse
.

n'attend-t-il pas son pain quotidien de Dieu,

~

ce

millionnaire d'étoiles?.. Aussi, ce que j'aspire surtout à peindre, c'est la ~aint-Pierre artiste et jeune, vibrante au contact du ',Beau, du Vrai e~ du Grand j - la ville éprise d'Idéal, unique sous les Tropiques, et qu'on appelait, non sans raison: «le Paris des Antilles. » - Du haut en bas de l'échelle sociale, on y rencontrait, en effet, des écrivains, des musiciens et des poètes: - des artistes, dans l'acception la plus large du mot.

-

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que pour faire renaître la Cité d'hier et ses

-

mœurs, je n'uiql1'à raconter ici,tontbonnement, ma vie, J'ai toujours habité Saint-Pierr~. J'y ai vécu en contact avec. toutes les classes sociales qui la peuplaient. .Je puis donc en causer d'abondance, Je ne conterai d'ailleurs que les choses vues, de mes yeux vues, Auteur de ces courts mémoires,je sais bien qu'on IIi'accusera de vanité; que d'après Pascal, le « Moi'» est haïssable, etc, etc, , , A tout cela, je réponcls qu'un grain de vanité ne messied pas à l'homme, et qu'en maintes occasions, il devient nécessaire; que le mot de Pascal est bien vieux pour notre siècle de psychQlogues; et qu'(mfin, le grand pbilosophe corrigea lui-même sa pensée en ajoutant plus bas: Il Vous, Mitton, le couvrez, vous ne l'ostez point. ». - II s'agit toujours du (t Moi. Il A notre époque, nous voyons transformer, en matières à dissection, nos moindres actes, nos sensations les plus infimes. Les. critiq(]e~ du monde entier acceptent, sollicitent aujourd'hui l'étude du « Moi. » A l'impudeur gymnastique dt\s grandf' siècles antiques, a succédé l'impudeur psychologique des écrivains contempor9ins. Jima'gine lJue celle-ci doive moins hJe.sser que ceJlelà. Je n'atTubJerai donc pas ma personnalité d'un manteau d'incognito qui ne tromJ)crait personne, - QueUe tarentule vous pique ? m'a t-ondit. , ,

A quoi bon écrire ces souvenirs?.. Eh ! les.'lis-jemoi- même? . ., Autant demander à l'Etoile, pourquoi elle brille! à l'oiseau, pourquoi . . il chante! . jours - probablement pour mon plaisir, un pêu:'par dilettantisme, mais. certainement, pour lie pas sombl'er dans ce q'ue les Anciens appelaient déjà le ~dium t.itre, et que nous nommoÙs J'Ennui, depuis quelque deux cerits ans; . « Ecrire, composer, a dit Gœthe, même sans rien imaginer ni créer, c'est mettre un baume à ses blessures. »
~

Je les narre, - ces pages du m~tin Mmes

.

Il faut \'ous rlire que j'adorais ma ville natale d'un amom' exclusif, démesuré, presque fanatique 1 Il n'pst. donc point étonnant . que j'entreprenne aujourd'hui sa glorieuse exhumation! Seulement, - il Ya un seulement ...:.-e ne suis j qu'un poète - à ce que prétendait un illustre Immortel qui signait: Fran{'ois Coppée.
.

- II:Merci dé votre dédicace, mon cher Poè(e, je vous prie de croire à toute ma sympathie. J Voilà ce que m'éct'Ïvait le grand Académicien, après avoir lu « Dethzabée» : poème à lui dédié par votre très humble seI'\'iteur, Qu'on ne s'attende donc point à trouver, en ces pages de ma jeunesse, une monographie psycho':'

logique de la Pompéï du XXc- sièCle.
Je ne prétends ni au génie philosophique d'un

Taine, ni au talent psychologique d'un Bourget. Amsi, ne puis-je que narrer les heures vécues à Saint-Pierr'e, conter les faits qui se sont déroulés devant moi - sans commentaire ni jugement. Et si, par hasard, je m'oubliais à flétrir certains actes

politiques d'un Pierrotin,

~

comme Hurard, par

exemple, -. d'avance, je prie le lecteur d'agréer toutes mes excuses. Les émotions sincères, exprimées sans surcharges et sans recherches de virtuosité, ne manquent jamais de plaire à un auditoire impartial. Et maintenant, ô Saint-Pierre! ô ma ville tant pleurée, et tant regrettée! Nouveau Lazare, déchire un moment ton linceul de lave! Dresse-toi vivante devant moi, avec tes rues bruyantes et animées, ton peuple spirituel et gai, tes artistes, tes monuments, ton théâtre, tes joies, tes fêtes! Allons, -amis disparus, réveiHez-vous à ma voix! Trompez la surveillance de la mort! Glissez-vous en silence par la cendre entr'ouvel'te! Joyeux compagnons de ma jeunesse, parcoUl ons, une dernière fois, la Ville ensemble. Recommençons nos l'ollesparties de plaisirs. Rions! Dai ,sons! Chantons! Noçons! Vivons! Et vous aussi, debout, ancienues amies de nos beaux jours, Gabrielle, Ro~e, VaJen:ine, Suzanne! eLc, etc... Venez to._:tes avec nous, vous, les jolies, les rieuses, les folâtres, les spirituelles, les moqueuses! Renaissez lèvres roses et seins

crevAnt la toile, toujours jeunes, - vous que la MOlt a brutalement fauchées au milieu d'un baiser èchangé on tandis qll"à \'os jolies tètes, vous nouiez, dans une pose lascive, vos petlls mouchoirs rose, vert ou bleu ! Venez, venez, légères comme les Gmces dans une ode d'Horace, revivons nos étoilés printemps, nos chères minutes d'amour, alors que vos jarretières se perdaient dans les buissons de nos bois en fleurs! A ce moment précis, m'assiège une cyainte: celle de n'avoir pns assez de talent pour vous faire revivre, - vous et Saint-Pierre --- immortellement belles, - da.ns la mémoire de mes contemporains et dans le souvenir de mes compatriotes qui ont eu l'henr - ou le malheur d'échapper à l'eflroyabJe catastrophe du 8 mai 19(12.
SALA VIN A.
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ESSAI
SUR



LE PATiOIS CRÉOLE
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Avant d'évoquer mes souvenirs, je ne puis m~empêcher de dire quelques mots du patois créole. Ce court chapitre permettra, d'ailleurs, de comprendre les quelques phrases locales dont s'émaillent ces souvenirs. Tout d'abord, existe-t-il un langage créole? Ce patois se parle dans tout l'archipel des Antilles: donc, it existe, - à n'en pas douter Mais de quelle langue mère dérive-t-il?.. A l'étudier comme les géologues étudient notre globe, on remarque vite que le cré(.le n'est, avant tout, qu'un parasite dont les racines s'enfoncent dans le tronc gaulois, mais dont les branches

s'étendent sur toutes les langues de l'Univers. langage sans base, ni fonds gTunitiqur, s'il' en fut. Au Français, on y trouve mélangé l'Anglais: l'Espagnol, l'Italien, Je Provençal, le Basque, l'Allemand, le Hollandais, que sais-jt~!... Et cela s'expJiquf' . Aux premières épolJuesde son histoire, la l\'Iartinique n'était lIU'UIl jardin cosmopolite oÙ sc rencontraiènt toutes les nations du globe. L'F.meraude des mers représentait alors une immense volière oÙ chantaient les oiseaux de toutes espèces, avec des idiomes plus ou moins suaves. D'autre part, rile a étt~conquise et recOlHJuise alternativement pal' les Français et les Anglais! "Plus quc tOilSautres, ces deux peuplés devaient forcément y laisser des lambeaux du génie de leurs langues. Aussi lE Français et l'Anglais dominent-ils dans le langage créole. Mais en impm;ant leurs langues auX:vaincus, les vainqueurs, pOUl'se faire comprendre au dé,but, parlèrent souventle langage simies(Jue des Caraïbes... Ils s'exprimèrent par gestes: - 11llbitudeancestrale que, par apathie, nous avons religieusement conservée. Enfin, pour finir, l'importation des Africains et des Indiens, (Jui. eux aussi, dèbal'quèl'ent avec leurs idiomes, lie contribua pas moins il la formation de ce patois hybride qu'on appelle le

Créole: Edifice bàti en commun, inconsciemment, par toutes les races qui ont vé~JJ ou passé sur notre île. Je puis, d'un mot lapidaire, définir le Créole.
Ce n'est pas.un patois, ce n'est pas .une laph'1le: . C'est une bouillabaisse de langues, Langage fuyant qui, pour se faire compréhensif, s'accompagne d'une mimique savante et compli<jpée.. . Il est fait de signes, de gestes, d'intonations diverses et de mots dénaturés à plaisir. On parle le Créole, on ne l'écrit pas. Et je vous artirrne que c'est regrettaJ:>le. Il abonde en figures originales et curieuses. Moi qui écris ces lignes, j'adore ce doux parler en . connaissance' de cause. Un exemple, entre tous: lorsque la pluie tombe, continue, en longues aiguilles, en Europe, pour expliquer ce temps, on se sert d'une métonymie assez heureuse, d'ailleurs, on dit: il pleut des hallebardes. Pour rendre la même idée, le Créole prononce' un mot, un seul: H fifine, dit~il. L'Académie française, à mon sens, devrait ouvrir ses portes au verbe tifiner. II montre bien d'un trait lumineux, l'eau, tombant du ciel, en longues et fines aiguilles. « Les langues gazouillent, en s'approchant du soleil, » a dit un psychologue célèbre. Aux

-

-

Antilles, Ja langue chante, rampe, se traîne en mélopée larmoyante ou gaie, Pour s'exprimer, le Créole, en principe, bannit toute gène et tout etrort. La prononciation des l'exige un travail des lèvres et ~e la langue: il les supprime, sans autre forme de procès. De lui, il fait ii, ou simplement i : sujet et complément, tour à tour. Autant que possible, pour causer, il faut se garder d'ouvrir la bouche. On s'étudie à se faire entendre sans desserrer les lèvres. - Cela paraît bizarre, mais c'est ainsi. D'où, ce jeu de mimique, souligné ùe sousentendus que nous signalons plus haut. Vous appelez votre bonne: Ernestine. En France, celle-ci vous répond: Plait-iI, Monsieur. A la Martinique: Eti ! fait elle. Vous voyez, déjà, comment la fainéantise créole (lénature le français, De deux mots, eHe n'en fait qu'un, un tout petit, qui lui sumt : Eli. Toutes les cor.sonnes qui obligen t l'Antillais à un labeur, si minime soit-il : il les balaye carr8ment. n ne garde que les voyelIes. Que dis-je '?.. Certaines voyelles précédées d'nne consonne, sollicitent un travail de la langue: par ('xp.mple : la. Le créole, pour adoucir ]e son du mot, et, surtout, pour moins cu \Tlr la bouche, ajoute, au vocable, une consonne en suffixe. - Et de

la il fait lan, plus facile et plus coulant aux lèvres. Ainsi, au lieu de la mer, un colonial vous dira: lan mais. Un se prononce an; -- moi: - moin, etc.... De la même façon, et pour les mêmes causes: Sortez, devient sctûti: Venez, vini. Je vous ai dit : - Moin dit ou. Je lui ai dit: - Moin dit li ou encore moin di i qui, covramment, se transforme en moindie! un seul mot, toujours!.. . . Regal'dez-Ie: - gadé-lui, gadé-li, gadé-i et couramment: gadéie!

Lorsque l'amour le fait délirer, le « créole,

Il

allumé, daigne desserrer les lèvres. Sur sa bouche, comme une fleur tropicale, éclot le mot doudou, qu'il prononce à satiété. Autrement, il aurait dit: doûoû. - Doudou, vous l'entendez, n'est-ce pas, ce qualificatif bissé? C'est deux fois doux, archi-doux. Chanter à une créole: ma doudou ! c'est lui dire que son être recèle, pour soi, tout un monde de vOluptlleuses douceurs, qu'à ses lèvres coule l'ambroisie d'Hébé. En somme, quand il cause, le Créole n'aspire qu'à reproduire le son, l'air du mot~ en retranchant tout ce qui gêne sa fainéantise tropicale. Il fait mieux: il répond souvent d'un bruit de la gorge, en donnant au son, suivant le cas, des intonations diverses et contraires.

En Français: ({Paul, vas-tu au théâtre ce soir?

J

-.: ({ Non!
En créole: 8ouaisa"J »

»

({Paul,

est-cé ou ka allé th4dte au

-- tIOn-ml.. (sol-do) - sol, en haut.. Ici, Paul répond non, sans desserrer les lèvres.

-

Maif', oui » En créole: « Raoul, ou ka prend quéchosan"J on 1/ (do-sQI). tI 0.1 Raoul, ponr dire oui, n'a pas ouvert la bouche. Çà, c'est du pur créole: de l'apathie pel'fectionnée. On voit qu'il est difficile de fixer un tel langage, à moins de l'écrire avec des notes, comme .
({

-

tI Raoul, prends-tu

-

quelque

chose?

..

-

~

.

un morceau de musique.

J'ai dit, plus haut, que l'Anglais, pour une bonne part, avait contribué àla formation de notre patois. En effet, un professeur de langues nous faisait jadis remarquer l'analogie existant entre l'auxiliaire to do, de~ fils d'Albion, et l'auxiliaire créole Ka, Ké. « I corne. » - Vous dit l'anglais: - Je. viens, mais dans une, deux, cinq minutes. tI I do come» Je viens, en vous le disant. I.e créole a volé cette tournure aux Englishmen. Jean, vini ici!

-

-

Moin vini.

~ 70 ~ -le + du pied la telTe, il en sortira, pour toi, des légions de notes. » - Voulez-vous, oui ou non, me faire silence? Une gamme plus aiguë clôt le bec au Révérend. .. Il se recouche, vaincu. . , . . Heureux, mais harassé il la tin de mon harmonieuse plaisanterie - la natm'e réclame toujours ses dl"üits - je m'étends, tout habillé, sur mon lit de camp. ~t bientùt je m'endors, non sans penser, à lïnstar de Stendhal, (Ique nos parents et nos maîtres sont nos pires ennemi~ quand nous entrons dans le monde. » Mais une tclle vunition dépassait un peu les bomes. Ma mère s'en inquiéta. « - Ces moines, disait-elle, comprennent singulièl'ement l'éducation. On ne réduit pas Hll enfant en l'incarcémnt, 24 heul'es dumnt, dans un obscur cachot. On J'abètit ou on le tue. A l'ouverture du Lycée, mon fils sortira du Séminaire. » Et voilà comment et pour~lOi, je quittai le Collège, à l'arrivée des professeurs du Lycée. J'y laissai pourtant de nombreux et chers souvenirs. Je n'oublierai jamais certains abbés qui m'estimaient beaucoup, pt Touroul père que notre gaminerie avait baptisé « Tète-Poule! » Musicien dans l'lime, il m'adorait parce qpe musicien, Pour ètl'e exact, il me faut convenir

+

-li69i1-

...

armée d'hirondelles. Jusqu'ici, cela va très, bien. On m'écoute, ravi, sans doute. Et... je comprends ma bévue. Où diable avais-je la tète? Pour Mtir les murs de Thèbes, Amphion n'a-t-il pas fait marcher des pierres au son de sa lyre? Mais je charme, malgré moi, le sommeil de mes persécuteurs, parbleu! Vite, je retourne à l, scie de mes gammes Et maintenant c'est

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une explosion de notes, toujours les mêmes, qui partent en flèches aigues et reviennent incessamment. La gamme chrom~Jique p,'!tille sous mes doigts infatigables. Elle ouvre ses ailes, s'envole, revient, monte, descend, repart furieuse, éternelle! toujours la même, toujours, toujours! Cette fois, j'atteins mon but. On frappe du pied sur ma tête.

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-Du silence, s'il vous plait, ou je descends.. Prenez garde à vous! J'interromps le~ rêves d'un Révérend, qoellè joie! Aussi mes gammes fusent de plus belle!
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C'est la pétarade d'un bouquet de feu d'artifice.. .. une fusillade de notes qui mitraillellt le tympan des moines I Et, là haut, résonne encore le plancher sous la patte énervée d'un de mes bourreaux. ~ Bien, bien, lui crié-je d'en bas. , Frappe 6.

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commis'? Je ne sais trop. Ces Religieux, qui prêchent la pitié, la bonté, et surtout le pardon de l'oflense, trouvèrent le courage de m'enfermer, seul, toute une nuit, dans une noire prison, sans lumière aucune, - pas même celle des étoiles! Une crise de frayeur pouvait m'emporter ou tout au moins déterminer, chez moi, le prodrome de quelque maladie. Ils prétendaient, sans doute, dompter ainsi mon orgueil ! Vers neuf heures du soir, alors ,que s'éteindraient tous les bruits de l'Etablissement, j'aurais pleuré, gémi, demandé gràce !. . . .. Eh bien, non! Furieux, je ruminai, contre mes bourreaux, tant de projets de vengeance que je perdis le temps d'avoir peur. Mes persécuteurs en furent pour leurs frais. A huit heures précises du soir, tandis que la clochette pe l'Ecole appelait, au dortoir les pensionnaires, je saisis, à pleines mains, mon adorable compagne de nuit: lisez ma flûte. Après quelques gammes, j'improvise des va. riations sur la ~~ Dernière pensée de Weber» que je sais par cœur. Mes doigts volent sur les clefs de l'instrument avec une agilité prestigieuse... Par milliers, tes notes s'envolent de ma logette, Jimpides, claires, sonores. .. Elles montent vers l'infini comme une

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malsaine, que, pour la première fois, mon être s'ouvrit au vice. On n"imagine pas ce qu'invente l'ennui d'une âme en fleurs murée dans un cachot... Nos premiers éduca~eurs ne s'occupent jamais assez ne cette poussière de sensations qui voltige autour fit" nos àmes et qui, grains invisibles, lèvent pour le bien ou le mal. - Plus tard, je parvins il vaincre le clésœuvrement, sans écoute!' les c(lnseils dt" la brute qui gît en nous. Flutiste, mon instrument partagea désormais mes heures de détention. .. Il fut mon compagnon d'infortune. Aux récréations ,....- voire même pendant l'cltude je jouais de8 variations sur l'éternel «Carnaval de Venise» -- J'aiguillonnais ainsi J'heure et me consolais de ma captivité d'une faron plus heureuse, et surtout plus morale. Sur cette nouvelle incartade, les Pères gardèrent le silence des sphynx. Ils se clélassaient, les bougres, à écouter ces milliers de notes cristallines qui, comme des oiseaux, s'envolaient de mon antre. Eux aussi, Hs éprouvaient le besoin de se distraire, d'oublier, un instant, leur captivité et leur renoncement volontaires. On se fatigue à tout, même à prier le Très-Haut. Une fois, ils m'obligèrent à dOl'mir entre les murs de mon noir séquestre. Quel crime avais-je

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Silence, s'il vous plait. Je vous l'ai déjà dit, je vous le répète, une dernière fois, monsieur: Si vous ne changez pas de conduite, je me verrai forcé de vous renvoyer à vos parents. Dans mon coin, je me démène, enragé, prêt à crier à l'injustice. Sans la présence du grand c: Manitou, » noU3 aurions engueulé, d'importance, pions et professeurs. @:: Conçoit-on pareille infamie? coller des zéros à des hommes comme nous!.... Il n'empêche. A notre arrivée, le lendemain, à six heures, son trousseau de clefs à la main, ]e Préfet nous conduit dans les trois cachots de l'établissement. A double tour, il nous y enferme. ({Tachez d'être sages, nous dit-il gaîment, en guise d'adieu.» Et nous voilà prisonniers, avec, pour nous distraire, deux mille lignes à copier! Pour tromper notre ennui, nous grimpions au

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grillage des portes. Nous pouvions ainsi causer,
Mais, les Révérends logeant au-dessus des séquestres nous n'échangions que des banalités. La moindre note discordante aurait fait doubler notre punition. Nous causions, l'épée de Damoèlès suspendue sur nos têtes. . Hélas! c'est là, danseette chambrette froide et

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..œil-

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Infandum! c'est nous, les vauriens, qui obtènons les bulletins rose ou bleu (1er ou 2me) de nos classes. . . .

L'Alsacien hausse les épaules. On sent qu'il est mécontent. .. Pensez donc! De petits nègres se permettant de devancer leurs condisciples blancs!Aussi, c'est le rictus aux lèvres, et d'un geste dédaigneux, que le Révérend nous tend nos billets.. II se promet déjà de prendre sa revanche. .. avec nos notes d'études et de classe. Trois notes se suivent: conduite, application, et classe. Le Primus commence... 11arrive à nous, le sourire de Machiavel aux lèvres. - Rius : serro, serro, quatre (le maximun, c'est six, n'est-ce pas? ) Trés bien! Celui-ci s'amende un peu. Et, se baissant vers son porte-clefs: «Marquez-lui, mon père, un jour de cachot. . - Mono: serro, Berro, deux. - «Encore mieux!... vingt-quatre heures de séquestre! » C'est plus que parfait Deux jours de prison! Trépidation de l'étude. .. Mouvements.......

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Salavina:

Berro, Berro, Berro!

.....

murmures.

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et le mauvais exemple.» - Mais, premiers de nos classes et payant bien, Jes Pères se voyaient forcés
de souffrir nos. . peccadilles.

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HéJas! nos succès d'alors nous coûtaient parfois fort chers... Laissez-moi vous faire revivre une petire scène typique entre mille. - Dix heures. du matin. Les premières classes sont réunies à l'Etude des «Moyens» - la plus grallde de l'Ecole. (Elle surplombait presque lé
({Monte-au-Ciel. » )

Flanqué de son « préfet de discipline» crasseux, les narines noires de tabac, le Supérieur arrive,.précédé de son ventre... Le silence règne-

(style Fénélon)

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commeun roi.

Poussah gavé de victuailles, le Révérend se hisse dans sa chaire. Regardez-le: 11 est magnifique, le bel Alsacien: ses joues fleurissent de santé. Il assujettit ses lunettes sur son nez un peu grossier... puis, promène un regard satisfait sur cette foule de gamins qui l'entourent. Attention! Le Supérieur ouvre Sa serviette que vient de lui passer le préfet de discipline. Moment critique: minute psychologique pour l'élève. L'assemblée frémit comme un champ de cannes sous la brise... C'est que le Jésuite Primus va, d'abord, donner les places des compositions mensuelles.

...

+ -le intelligence. Je fus altéré oe savoir; j'eus soif d'idéal. Byron J'a dit, avant moi, «Je suçais les livres, comme l'abeille les fleurs. » C'est à ce moment précis que mes parents ils le pouvaient - devaient m'interner dans un lycée de France. J'y aurais commencé brillamment mes études. C'est le seul reproche que je me permettrai envers l'homme si Joyal, si juste, et si droit que fut mon père. Ah! voyez-vous, le même gland qui, dans la forêt, devient chêne, pousse plante d'étagère dans une serre. Tous ceux qui comme moi, ont recelé des germes de grandeur, et n'ont trouvé, pour se développer, que le milieu dans lequel a vécu ma prime jeunesse, ont dû certainement partager les souffrances de ce « chêne» emprisonné. Au Séminaire, dès que l'enfant commençait à comprendre, on le préparait au... Baccalauréat. C'était le quatrième dieu de l'Ecole... Il suivait de près le Saint-Esprit. .. Souvent même, - vers la Rhétorique -.Le Baccalauréat reléguait au second plan ses illustres confrères sans protestation aucune de ce tdumdeirat Tra dei dera,
trala la !... A cette époque, dans le jésuitique établissement, on me comptait parmi trois ou quatre bandits réprouvés... «Nous semiùns partout le désordre

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...et.

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d!une peiite clairière, en contrp-bas de la route, Les branches d'LJnprunier versent une ombre dense .sur le tapis de gazon qui se déroule âmes pieds.
-'

Tiens, m'écriai-je, me voilâchez moi,
on peut semeltre âson aise. ..

parbleu!..

Vive ,la libel'té !.. Il ne me reste pIlls qu'à lancer'des pierres dans J'arbre p9ur que pleuve sur moi la manne'oéleste. . . sous la forme de prunes tnombin. Ce que je suce de ces prunettes !, . Elles sont ,bien aigres, surtouLaprèsmon repas de quorr; bast! Je les trouve quand même juteuses et parfumées,., Gavé de fruits, je m'étends, face au ciel) sur le gazon, respirant avec « harmonie,» -pour parler la langue de Platon... Et je m'endors, heureux, pensant que la vie est bien belle, et que l'homme le misérable, --- la gâte depuis des siècles. . . Je m'éveille vers quelle heure '? . Dieu seul le

sait. Ulle soif ardente,

--

on l'aurait à moins - me

force à dévaler vers la rivière. . . Là, je m'abreuve délicieusement, philosophi.quement, comme Dio-

gène, . dans le creux de ma main...

Puis, en

tianochant, je me dirige vers la ville, non sans regrets. . J'avais à peine une douzaine d'années, Alors commençaient à s'épanouir toutes les fleurs de mon

of!6t ~ ...

gauche, gazouille, limpide et claire, la Roxelane, . Brusquement, débouche à mes yeux, le chemin en lacets du Parnasse. Sur un talus au revers de la route, se
" J

Là se pressaiènt vous en souvenez-vous ? - des rangées d'amandiers et de vomi-chats. - Me voici il l'orée de la route des Trois-Ponts. Une autrè Dame, - celle-ci de rose vêtue flamboie à ma droite, dans une haute chapelle où se balance une lampe éternelle. Oh! si j'aimais la statistique, j'aurais, volontiers, calculé ce que Saint-Pierre dépensait d'huile pour entretenir ces miHiers de lampions qu'allumait la superstition des fidèles aux pieds de leurs soi-disant vierges. Mais, je reprends ma flânerie. A ma droite, le vent chante, parfumé, à travers les arbres et les fleurs du « Jardin des plantes, JI - tandis qu'à ma

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dressent de gigantesques pruniers sauvages", Ils sont littéralement criblés de prunes d'or", On dirait d'un ciel vert troué de millions d'étoilettes. , , Les mains dans les poches, je contemple d'en bas, mon dessert, comme un avare, son or. L'eau m'en vient à la bouche, , , Puis, je plonge dans un buisson, au mépris des trigonocéphales de l'endroit -l'enfant n'a peur d~ rien: il ne sait pas. - Je tombe au milieu

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coup de sifflet, puis se détache de J'appontement. Il file également vers le sud, tandis que six heures finissent de sonner à l'horloge de la Bourse. La bedaine gonillée de quorr, je me décide à laisser le grand quai... On peut m'y voir de loin. Que faire? où aller '?.. Sur la savane du Mouillage? . .. On m'y connait trop. . . Va pour la route des Trois-Ponts et pour celle du Parnasse I... J'escalade la rue de Montmirail.. . Me voilà sur Jes boulevards. .. Une coquette petite place où chantent des manguiers géants, me rappelle malgré moi, la cour des Il grands» du Séminaire. Jerne laisse choir sur un banc et dévore du p.in saupoudré de quorr. .. Que, pour moi, la vie estroseàce moment là... Et, combien savoureux, mon déjeuner de spartiate à l'appétit de mes dix ans. Mon reKard s'arrête, à peine, sur une grande chapeUe qui s'ouvre devant moi, adossée au morne

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une

Dame de Lourdes

quelconque!...

Il en

pleuvait de ces Dames, sur les routes ombreuses des campagnes de Saint-Pierre. Je quitte mon banc, tandis que s'agenouHIent aux pieds de la Vierge bleue, une jeune fille et deux vieilles bigotes, vraies loques humaines, mÙrus pour l'éternité! Je passe derrière le théâtre et longe toute la partie du Boulevard qui domine la savan.e du Fort.

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mes poches de sucre brut. Je fouillais du quorr : c'était J'expression consacré,e. Vous df>vinez, sans doute, l'opération'!... j'introduis mon couteau entre deux douvelles d'un boucaut, j'appuie fortement sur le manche: faisant ainsi levier, la lame - qui n'arien de l'acier écarte les douvelles. .. Par la fente ainsi pratiquée, de la pointe de ma règle, je fais alors sortir des morceaux de quol'r, comme des oiselets de leur nid. On réprimait cette ~aminerie, - je n'écris pas vol - par la prison, ~t une forte amenqe... f:ndommageant ainsi les boucauts, On causait en eHet, de graves préjudices aux proprietaires du sucre. Aussi, tout en fouillant dn quorr, fallait-il surveiller !a police. . . -- Donc, j'avise, tout près du littoral, un tonneau plus malade que les autr~s. Point n'est besoin de mon couteau. J'y vois des ferites partout... L'œil au guet, j'opère au-dessus d'une vieille épongeant du gros-sirop. Joyeuse, la glaneuse essaie un rire édenté. .. P.-isti! qu'elle est vHaine. Mes poches remplies de qUO'f"t,je me ballade sur le grand quai, le nez au vent, libre, aspirant à pleins poumons l'air imprégné de sel. Dentut moi, autour de moi, se balalicent de coquets navires, d'élégantes goèlettes, de fins bateaux. Vers le Mouillage, le yacht jette son dernier

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...

Les commères de la ville tiraient de ces douces rivièrettes, un profit plus lucratif. Vraies glaneuses, dès l'aurore, elles arrivaient sur la placè, avec, sur la tête ou sous le bras, une terrine et du linge propre: leurs instruments de travail, quoi! Accroupies entl'e les boucauts, elles épongeaient le sirop ruisselant à leurs pieds, de tous cÔtés; puis, sur Jeur terrine, tordaient ensuite le ling'e imbibé de liquide. Elles recueillaient ainsi des chopines de gros-sirop qu'eUes vendaient assez cher, aux fabricants de loquos. (a) Il est vrai de dire que le sirop, ainsi ramassé, ne laissait pas d'ètre noir et sale, puisqu'il lavait la chaussée de toutes ses malpropretés. Mais le Pierrotin, philosophe à ses heures, s'en consolait pur ce joli proverbe créole: Ça zieu pas rouais, cœur pas fait mal! (c) Cela étant donné, vous avez déjà certainement souri en pensant au couteau chipé à Erriestine? Je n'allais pas éventrer les vieilles glaneuses, oh! non! mais bien glaner comme elles. Seulement, tandis qu'elles ramassaien t du gros-sirop, j 'emplissais

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(a) Tablette noire fahriqu.é6 avec la pulpe du coco sec, rappé, et du ,gros EÎ1'Op. (c) De ce que les.yeux ne voient pas, le cœur ne souffre pas.

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