SARAGOSSE A LA FIN DU MOYEN ÂGE

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L'Aragon, en tant que tel, est une terre délaissée par les historiens français, qui réservent plus volontiers leurs soins à la Catalogne ou à la Castille. Cette étude sur Saragosse au XIVe siècle vient donc combler un vide historiographique. L'objet en est une partie des élites urbaines, désignée localement par le terme de ciudadanos, qui détient richesse et pouvoir, mais exclut les nobles et les élites religieuses.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296378926
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SARAGOSSE À LA FIN DU MOYEN ÂGE
Une ville sous influence

Collection Recherches et Documents - Espagne dirigée par D. Rolland avec J. Chassin et P Ragon

Déjà parus

BESSIÈRE Bernard, La culture Franquisme (1975-1992),1992.

espagnole.

Les mutations

de l'après-

LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVllle-XXe siècles (préface de Guy Rennet), 1993. KÜSS Danièle, Jorge Guillén, Les lumières et la Lumière (préface de Claude Couffon), 1994. TODD l TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995. PLESSIER Ghislaine, Ignacio Zuloaga et ses amis français, 1995. SICOT Bernard, Quête de Luis Cernuda, 1995. ARMINGOL Martin, Mémoires d'un exilé espagnol insoumis, 1995. FRIBOURG Jeanine, Fêtes et littérature orale en Aragon, 1996. CAMPUZANO Francisco, L'élite franquiste et la sortie de la dictature, 1997. GARCIA Marie-Cannen, L'identité catalane, 1998. SERRANO MARTINEZ José Maria, CALMÈS Roger, L'Espagne: Du sous-développement au développement, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7393-8

Jean Pierre Barraqué

SARAGOSSE
A LA FIN DU MOYEN AGE
"-

Une ville sous influence

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Préface L'historiographie actuelle aime les villes, les études sociales et économiques, et retrouve ses vieux amours d'autrefois, les pouvoirs, la politique l'analyse des grands événements. Il est heureux qu'une thèse, celle de Jean-Pierre Barraqué, consacrée aux Ciudadanos de Saragosse au XIVème siècle, nous donne une fine étude de tous ces thèmes rassemblés, d'autant plus sur une cité de péninsule ibérique au Moyen Age, ce qui ne tente les chercheurs français qué depuis une très récente période. Nous voilà face à un groupe social, auquel il convient de laisser son nom aragonais, les Ciudadanos, tant la transposition en nos "patriciat" ou "oligarchie" semble périlleuse; à chaque pays son type de ville, à chaque milieu son élite dirigeante; Saragosse a donc ses Ciudadanos au XIVeme siècle (définis par un diplôme de son roi Pierre IV le Cérémonieux en 1348), élite au coeur d'une élite, groupe dirigeant qui n'est pas noble de sang mais qui entend bien vivre noblement à la tête de sa ville. Ces lignages qui ont des chevaux de guerre, qui ont l'argent et les moyens de le faire fructifier, qui ont le pouvoir sur leur ville, sont parfaitement campés par Jean-Pierre Barraqué. Grâce à lui, les historiens médiévistes comprendront encore mieux comment s'établit un "verrouillage social" d'une cité aragonaise, qui plus est de la capitale du royaume d'Aragon au XIVeme siècle. Plongeant ses hommes dans leur ville et leur temps, par un beau mouvement de double spirale ascendante et descendante, Jean-Pierre Barraqué va des canaux d'irrigation de la huerta de l'Ebre à la grande politique méditerranéenne de ce siècle, des grandes familles, leurs alliances, leurs testaments, à leurs objets domestiques comme à leurs pratiques religieuses. Il connaît intimement les notaires de la ville (merveilleuses sources de ces protocoles du XIVeme siècle, qui tapissent les murs des archives), il vit au coeur des quartiers et des campagnes immédiates de Saragosse, dans ce siècle de guerres et de pestes, certes, mais surtout de construction politique. Les Ejea, Mozarabi, Palomar ou Tarba, nous semblent tout proches, avec leurs livres, leurs commerçants fondés-de-pouvoir, leur politique familiale et leur rô 1e dans le service de la ville et du roi. Jean-Pierre Barraqué s'inscrit dans une équipe déjà vaste de chercheurs spécialistes des milieux urbains ibériques. On est tenté de l'imiter et, comme lui, grâce à lui, d'ouvrir tous les registres des notaires des villes et cités du XIVeme siècle. Béatrice Leroy - Université de Pau.

7

Avertissement Lorsque nous donnons une liste de personnages, les noms en italique sont ceux des ciudadanos explicitement repérés comme tels. Cela signifie que le personnage est clairement identifié par son prénom et son nom, et que, de plus, nous le connaissons par ailleurs. Par souci de rigueur, nous ne distinguons pas de cette manière les homonymes dont nous ne savons rien, alors que beaucoup d'entre eux font partie du groupe patricien. De la sorte, la présence des ciudadanos est considérablement sous estimée dans toutes les assemblées où nous l'étudions. Nous utiliserons dans les notes les abréviations suivantes: AHPZ Archivo Historico de Protocolos de Zaragoza. AMZ Archivo Municipal de Zaragoza ACA Archivo de la Corona de Aragon.

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Principales mesures utilisées en Aragon

CODa PIE PALMa PULGADA DEDO

Mesures de longueur 3 pies = 4 palmos 12 pulgadas 12 dedos

768,95 mm 256,31 mm 192,23 mm 21,35 mm 16,01 mm

CARGA QUINTAL ARROBA LIBRA (camicera) LIBRA MARCO ONZA ARIENZO

Mesures de poids 3 quintal es 4 arrobas 361ibras 36 onzas 12 onzas 8 onzas 16 arienzos 32 granos

151,56 kilogrammes 50,52 kilogrammes 12,63 kilogrammes 1,052 kilogrammes 350,83 grammes 233,89 grammes 29,23 grammes 1,82 grammes

CODO SACO CAHIZ ARROBA FANEGA CUARTAL Cap. théorique Cap réelle ALMUD Cap. théorique Cap réelle

Mesures pour les volumes 1,5 sacos 27 pies 1,5 cahices 18 pies 12 pies 4 arrobas 3 pies 2 fanegas 1/8 de cahiz 1/24 de cahiz 1/26 del cahiz 1/96 del cahiz 1/104 del cahiz

454,66 303,11 202,08 50,52 25,26

litres litres litres litres litres

7,77 litres

0,12 litres

9

ARROBA (cantaro) LIBRA DINERAL

Mesures pour l'huile 24 libras 120nzas 40nzas

9,30 litres 0,38 litres 1,93 litres

NIETRO (arroba MEDIAL cantaro) CUARTA MENSURA ou

Mesures pour le vin 16 mediales (arrobas ou cantaros) 2 cuartas 1/32 del nietro 1/4 de la cuarta

158,40 litres 0,90 litres 4,95 litres 1,23 litres

Ces tableaux sont tirés de Sistema aragonés de pesos y medidas de Pablo Lara Izquierdo

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Introduction

çaragoça es la mayor e la mejor e la cabeça de todas es arçobispado. Esta ciudad fundaron e poblaron las conpanias de Tubal, nieto de Noe, e l/amaronla Agripa, e despues la engrandescio e noblecio Ju/lio Cesar, e l/amola çaragoça. Esta ciudad es gentil e fermosa, ay en el/a gentiles casas e muchos caval/eros nobles e muchos mercaderes rricos e muchos oficiales mecanicos e liberales, tiene gentiles monesterios, tiene un ospital de los mejores de Espana e de los mejores rregidos e governados, tiene un monesterio de santa Engracia, que los rreyes catolicos labraron, adonde ay muchas reliquias de virgines e martires en el/a esta santa Elisabet. Esta una yglesia adonde esta una ymagen de Nuestra Senora que se aparescio en un pillar de una claustra, ay en el/a muchas rreliquias. La tierra desta ciudad es en gran parte rregadio adonde cogen mucho pan e vino e fructa e azeite e lino e canamo, e ay tanta abundancia de todo que la l/aman çaragoça la harta, la tierra que no se rriega es por la mayor parte montes de rromeros que son esteriles e secos En las rriberas dei rio de Ebro e dei rrio Gal/ego que pasan por el/a tiene grandes sotos adonde se crian muchas vacas e maravyl/osas terneras, es tierra de muchas aves e caça silvestre,. ay en el/a muchos francolines que son como faysanes. Tiene una syngular puente sobre el rrio de Ebro las casas de la ciudad son de ladrillo e yeso tiene una mina de sal de piedra en un

cerro.I
Cette description nous montre en quelques lignes la vie de Saragosse au début du XYlème siècle. Si elle retient les légendes relatives à l'origine de la ville, elle donne un tableau assez exact des ressources et des curiosités de la capitale aragonaise. La plus grande
I

Escorial, Codices M-I-16f"52. début du XYlème siècle. Anonyme. Ce texte
communiqué par Madame Adeline Rucquoi.

nous a été obligeamment

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partie de ses observations peut être appliquée au XIVème siècle. Cependant, dans sa définition des catégories sociales, elle ne suit pas tout à fait les usages locaux. En effet, un coup d'oeil rapide aux registres notariés montre que la société ne se considère pas comme divisée uniquement en nobles, marchands et artisans. Les notaires urbains énumèrent volontiers las tres concidiones de la ciudat es assaber de clerigos. jidalgos, ciudadanos2. Il s'agit là d'une présentation familière de la société médiévale qui rejette 80% de la population pour ne retenir que ceux qui ont la réalité du pouvoir. Les ciudadanos s'identifient, au-delà de l'appellation locale, avec les membres des élites urbaines de l'Occident chrétien, bien connues par de nombreux travaux. Dire cela revient à dessiner une sorte de portraitrobot: richesse, supériorité culturelle et influence sociale se combinent partout pour assurer une domination exclusive d'un étroit groupe social. Les limites en sont précisément fixées et visent à exclure tous ceux qui travaillent de leurs mains; en Espagne, s'ajoutent évidemment des exclusions religieuses. C'est à partir des registres notariés de Saragosse que nous nous proposons d'étudier ce groupe. Le riche dépôt de l'Archivo Historico de Protocolos conserve une longue série de registres ininterrompue depuis 1316. La richesse de la documentation permet d'envisager une présentation statique des ciudadanos en analysant l'organisation des pouvoirs urbains ou la structure des fortunes. Elle permet également de pénétrer quelques aspects de leur cadre de vie et de leur famille. Cependant, il ne faut pas s'en tenir à une approche trop structurelle. Il est en effet possible d'étudier la réalité du pouvoir dans son fonctionnement, c'est à dire d'analyser par quels moyens concrets, les ciudadanos assurent leur autorité sur l'ensemble de la société et maintiennent leur influence. C'est donc la manière dont l'élite contrôle réellement le pouvoir qui retiendra principalement notre attention. Derrière les institutions, il s'agit de retrouver les individus qui incarnent le groupe, de les replacer dans leur contexte social et familial. Commencée en 1316 avec le plus vieux registre de notaire, notre enquête s'arrêtera en 1369, pour mieux approfondir l'analyse. En effet, la ville affronte deux crises politiques majeures: la Union et la guerre des deux Pierre, qui mettent en évidence tous les rouages du pouvoir urbain, et font apparaître au grand jour tous ceux qui détiennent une parcelle d'autorité.
2

AHPZ Pedro Lopez de Anso, 4 octobre 1363 14

Trois thèmes permettent d'aborder cette étude: l'organisation de la ville et son contexte, les activitès économiques et la composition des fortunes, enfin les pratiques du groupe des ciudadanos.

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La quête du nom Quant aux espèces d'oligarchie, l'une consiste àfaire dépendre l'accès aux magistratures de revenus censitaires tels que les pauvres, bien qu'ils soient la majorité, ne participent pas au gouvernement, alors que celui qui possède le revenu fixé peut y participer; une autre forme, c'est lorsque l'accès aux magistratures dépend de revenus importants et que les magistrats nomment eux-mêmes aux charges vacantes (certes, si ce choix porte sur la totalité de ces censitaires, c'est là, semble-t-il, un régime plutôt aristocratique, mais il est de type oligarchique, au contraire, si le choix se restreint à un groupe déterminé). Une autre forme d'oligarchie, c'est lorsqu'unfils succède à son père; une quatrième, quand on garde la règle d'hérédité indiquée à l'instant et qu'en même temps les magistrats, et non pas la loi,
détiennent le pouvoir...
3

Par ces quelques mots, Aristote établit une distinction claire entre l'aristocratie et sa version dévoyée, l'oligarchie. Le propos du philosophe est l'analyse des constitutions politiques de son temps, mais il nous offre une véritable définition des gouvernements urbains et des élites municipales européennes à la fin de l'époque médiévale. Même si ces dernières ne se sont jamais pensées en utilisant des catégories semblables à celles du philosophe, elles ont construit des systèmes politiques qui allient en proportions variables la sélection des responsables par la naissance ou la fortune, des formes plus ou moins subtiles de cooptation et une mise à l'écart de la majorité de la population. Ces quelques affirmations peuvent être facilement détaillées et approfondies pour fournir une première' approche des sociétés urbaines médiévales. Il est permis de se demander: - Quelle est la composition de l'oligarchie et, en particulier, quels sont les critères (affichés ou non) qui déterminent l'appartenance à la minorité dirigeante? La question de l'ouverture ou de la fermeture de ce groupe est un corollaire inévitable de cette première interrogation. y a-t-il un type d'homme qui incarne cette oligarchie? Comment définir une manière d'Idealtypus du patricien qui peut conduire à privilégier, par exemple, le marchand banquier italien ou les « oisifs» de certaines villes allemandes?
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Aristote. Politique Livre IV, tome II, 1ère partie, Paris: Les Belles Lettres, 1971. 333 pages. Page 158 17

- Quelles sont les bases juridiques et en particulier les privilèges sur lesquels s'appuie cette minorité pour justifier son pouvoir et diriger la ville? - Il Y a enfin la question du pouvoir réel. Qui le possède et à quelle réalité correspond cet exercice du pouvoir? Pour cette dernière question, nous pouvons nous contenter d'une approximation grossière. En effet, possèdent le pouvoir les hommes qui sont capables de déterminer la conduite de leurs semblables. Un homme a du pouvoir lorsqu'il peut obliger les autres à se conduire d'une certaine façon. Il est alors possible de distinguer les espèces de pouvoir selon qu'il dérive de la simple influence qu'un individu exerce sur un autre ou de l'autorité que les lois donnent à certains citoyens sur d'autres ou enfin de moyens de pression, non explicitement prévus par la loi, que les grands tirent de leur position sociale. Il faut donc prendre garde à l'existence de groupes, non représentés dans les institutions, qui jouent, cependant, un rôle considérable dans la vie économique et sociale. C'est, par exemple, le cas de quelques familles nobles installées à Saragosse, dont l'action politique locale ne se dément pas tout en n'apparaissant pas dans les institutions4. Cependant, il ne faut pas se bercer d'illusions: les distinctions que nous venons de faire perdent de leur pertinence devant la réalité médiévale qui les confond toutes. Bien souvent, le pouvoir est issu autant d'une fonction politique que d'une autorité sociale puisque la seconde est nécessaire à l'obtention de la première.
Puisqu'il faut appeler les choses par leur nom, la première question à laquelle nous devons répondre est celle de la dénomination du groupe que nous nous proposons d'étudier. En effet, désigner les élites urbaines médiévales est un travail particulièrement périlleux5. En dépit de nombreuses recherches sur la stratification sociale des villes médiévales, aucune terminologie satisfaisante ne s'est imposée pour caractériser les membres dirigeants de ces communautés par rapport au reste des populations. Le terme d'oligarchie que nous avons utilisé dans un premier temps par commodité n'est pas le plus pertinent; l'incertitude terminologique est sérieuse. D'un côté, les systèmes modernes de classification, dépendant largement de facteurs économiques, échouent à rendre compte de la perception médiévale des
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C'est le cas des familles Tarba, Tarin ou Lanuza. Bensch S. Barcelona and its rulers. Cambridge: Cambridge university Press,
pages. P174-175

1995.457

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statuts et des ordres; d'un autre côté, la remarquable variété des termes utilisés par les scribes médiévaux et les chroniqueurs ainsi que le très large éventail des institutions urbaines rendent les comparaisons presqu'impossibles d'une ville à l'autre. Dans ces conditions, toute tentative pour utiliser une terminologie synthétique est, par avance, vouée à l'échec. Il faut pourtant parvenir à un minimum de consensus sur les termes employés; le plus simple est alors de prendre en compte les termes utilisés par les contemporains. Les définitions médiévales Les groupes dirigeants urbains se voient attribuer et eux-mêmes se donnent, des noms extrêmement variés de ville à ville6. Généralement, le vocabulaire insiste sur la qualité des hommes qui sont au gouvernement: ils sont alors honesti, boni, probi homines, seniores, meliores. Parfois l'accent est mis sur l'organisation familiale; geschlechter ou genera, parente les, alberghi. Pour l'Allemagne par exemple: hommes héréditaires (Westphalie), compagnons équestres (Basse Saxe), damoiseaux (villes Wendes). L'allemand est plus polémique lorsqu'il utilise le mot Mü.fJigganger (les oisifs). En Provence et en Languedoc, les grands marchands de la ville sont appelés platearii , homines de plassa ,placiers. La discussion menée à propos de la désignation des oligarchies toulousaines montre l'instabilité dans le temps et dans l'espace de tels termes7. En Italie, le riche marchand est seigneur, messer, dominus vir, nobilis vir. Toutes les ressources du vocabulaire latin sont utilisées: le dirigeant est egregius, sapiens, potens, miles 8. Il est possible de trouver des
nuances ou des gradations entre ces termes. A Aix en Provence, certains sont réservés à des activités professionnelles bien identifiées comme egregius ou circumspectus pour les juristes, tandis que probus et providus marquent l'appartenance à la frange inférieure de ceux qui ont

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Barel Y La ville médiévale. Grenoble: 1975.700 pages

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Duplan V Les oligarchies toulousaines: familles et sociétés de la fin du

XIIlème siècle au milieu du XVème (1271-1444). Thèse de doctorat dactylographiée soutenue à Pau en 1994. 8 Barel Y. La ville médiévale page 80 note 3. On peut trouver une liste de noms de ce type dans Mollat M et Wolff P Ongles bleus, Jacques et Ciompi. Les révolutions en Europe au XIVème et au XVème siècle. Paris 1970.328 pages. Pages 23 et suivantes 19

part aux élections municipales9. Le mot de ciudadano qui désigne les dirigeants de Saragosse n'est donc qu'une variante de plus qui s'inscrit dans cet éventail. Il permet de différencier précisément les patriciens du reste de la population désigné par le terme de vecino, s'il est propriétaire, et de habitant, s'il concerne des habitants trop pauvres ou frappés par une exclusion. Cette lacune générale du lexique médiéval vient de la conception même de la ville. Celle-ci est envisagée par les penseurs médiévaux comme une totalité, comme une population qui jouit de libertés particulières et non comme un corps social différencié et stratifié. A l'intérieur du groupe urbain pensé comme une universitas, les distinctions n'apparaissent pas nécessaires. Les principes qui déterminent la structure du gouvernement urbain ne sont sujets à controverse ni pour les habitants ni pour les observateurs extérieurs. Si les habitants des villes avaient appliqué les classifications grecques, ils auraient dit qu'ils constituaient des aristocraties ou tout au moins qu'ils tendaient à l'être, mais ils n'ont jamais utilisé ce mot, car leurs préoccupations étaient différentes. En effet, aucun des penseurs ni en Italie ni ailleurs, qui ont étudié la Politique d'Aristote au XIIIème siècle, n'ont appliqué son analyse des constitutions aux villes contemporaines et traité des droits et des travers de la démocratie ou de l'oligarchie. Personne n'a critiqué le gouvernement des villes en tant qu'oligarchie et personne ne l'a défendu en tant que tel. Seules la monarchie et la tyrannie sont discutées, la première parce qu'elle est approuvée unanimement et la seconde parce qu'elle est comprise comme état de non droitlO. Reposant sur des conceptions de la ville et de la société urbaine totalement étrangères à nos propres préoccupations, le vocabulaire politique et social de l'époque médiévale tend des pièges que n'ont pas toujours évités les historiens. Les villes italiennes en fournissent un excellent exemple à travers les concepts utilisés lors des luttes politiques. Magnati désigne les premiers dirigeants des villes italiennes. Ils sont généralement décrits comme différents de ceux de l'Europe du nord, car ils comprennent des familles nobles installées en ville aussi
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Larochelle L. Le vocabulaire social et les contours de la noblesse urbaine

provençale à la fin du Moyen Age: l'exemple aixois. Annales du Midi, Tome 104, n0198, avril-juin 1992, Pp 165 et suivantes.
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Reynolds S. Kingdoms and communitiesin WesternEurope 900-1300 New

York 1992387 pages 20

bien que des familles marchandes d'origine urbaine. Cette formulation est en grande partie anachronique, car elle définit la noblesse comme une sorte de classe légalement définie et installée ou comme un état -ce qu'elle est devenue dans les dernières années de l'Ancien Régime facile à distinguer d'une catégorie de marchands. Le terme de magnati est préférable, car il a des connotations politiques beaucoup plus nettes. Au XIIIème siècle, quelqu'un qui est décrit comme un magnat est potentiellement un des dirigeants de la ville ou un citoyen bien établi qui est éligible aux offices. Que sa richesse vienne de la terre, du commerce, de l'atelier n'a aucune importance pourvu qu'il n'effectue pas de travaux avilissants de ses propres mains, ce qui est assez improbable chez quelqu'un de riche. La plus grande partie des magnats vient probablement de familles bien implantées dans la ville, mais il n'y a aucune raison de penser que ces dernières constituent un groupe fermé. Le fait que certains portent le même surnom ou qu'ils sont en relation ne prouve pas qu'ils soient reliés par des liens de parenté ou d'affinité. Le mot connaît une évolution particulière, car Magnati devient un terme permettant de caractériser ceux qui sont exclus du pouvoir politique dans les villes qui connaissent une évolution politique comparable à celle de Florence et non un terme décrivant ceux qui exercent le pouvoir. Le terme papa/a, si abondamment employé par les chantres de la République florentine, n'avait pas grand-chose à voir avec le peuple: son emploi était éminemment rhétorique et visait avant tout à raviver le consensus anti-magnats. Il recouvrait, en effet, la masse des citoyens dotés de droits politiques, tous ceux qui pouvaient (au moins théoriquement) aspirer aux magistratures suprêmes. Mais, chacun sait que, dans la pratique, les Florentins eux-mêmes ajoutaient des adjectifs pour évoquer la réalité: papa/o grassa, papala media, papala minuta. Nous savons aussi que les révolutionnaires de 1378, évidemment insatisfaits de ces désignations, s'appelèrent papa/a di Dioll. L'étude de chacune des villes d'Occident nous montrerait à la fois les mêmes hésitations dans le vocabulaire ou les mêmes utilisations de termes polysémiques. La difficulté vient de ce qu'aucune dénomination contemporaine n'a eu de signification autre que régionale ou temporelle. Pour contourner ces obstacles, les historiens ont été

Stella A. La révolte des Ciampi. Les hommes, les lieux, le travail. Editions de l'EHESS Paris 1993 21

Il

conduits à forger leur propre vocabulaire sans pour autant gagner en clarté lexicale ou conceptuelle. La notion de patriciat Le terme de patriciat est d'usage tardif, adopté par les humanistes de la Renaissance. Même si, en réalité, il fait son apparition au XIVème siècle - il est attesté à Bruxelles en 1303- les humanistes ont trouvé qu'il évoquait bien les notables urbains et en ont développé l'emploi. Ces dénominations doivent leur diffusion à l'usage de la langue littéraire en particulier dans les dithyrambes et les oraisons funèbres12. Le vocable est utilisé couramment alors qu'il n'épuise pas la réalité de la catégorie sociale qu'il désigne. Lucien Febvre en a rejeté l'usage parce qu'il n'était pas d'origine médiévale, mais la même critique peut être adressée à la plus grande partie de la terminologie forgée par les historiens passés ou actuels: c'est seulement au XVIIlème siècle qu'on emploie les mots de corporation, de féodalité, féodalisme et des termes comme: "élites ou couches dirigeantes" sont plus récents encore dans l'historiographie; cela ne suffit pas à en disqualifier l'utilisation. Le terme de patriciat a pour lui l'avantage d'une certaine diffusion et d'un consensus minimal, car il évoque les liens de famille, le statut hérité et la participation au pouvoir politique aussi bien que la richesse. Son usage reste certainement un pis aller. Le définir trop étroitement limite sa valeur et réduit les avantages qu'il offre pour comparer les groupes de familles dirigeantes dans des cités qui ont des bases sociales et économiques très différentes. Il fournit, cependant, un bon moyen de dépasser un problème lexical insoluble: celui de la trop grande variété et de la fréquente inconsistance du vocabulaire médiéval. Mais l'utilisation du terme patriciat ne parvient pas entièrement à combler cette lacune de la pensée médiévale. Le mot crée une certaine uniformité dans l'historiographie, mais ce n'est qu'une apparence. En effet, le sens varie assez fortement d'un historien à l'autre et parfois même à l'intérieur de l'oeuvre d'un même chercheur. Les différentes recherches ont favorisé toute une floraison de définitions qui, sans être contradictoires, insistent plutôt sur une caractéristique particulière du patriciat dont la somme trace un portrait-robot du patriciat idéal.

12

Batori 1. Das Patriziat der deutschen stadt. Zu den Forschungsergebnissen

über das Patriziat besonders der süddeutschen Stadte. Zeitschrifl jûr Stadtgeschichte Stadtsoziologie und Denkmalpjlege. 1/1975. Pages 1-30. 22

Les définitions des historiens La définition du patriciat est étroitement tributaire de la conception de la ville que se font les historiens. Elle se rattache en particulier à la vision que l'on a des rapports de la ville avec le reste de la société et de l'économie. Dans les débats animés du XIXème siècle à propos de l'origine des villes européennes, l'attention des historiens s'est portée sur l'Allemagne, la France et les Pays Bas. Bien qu'une certaine fierté nationale ait influencé le choix, c'est plutôt la projection idéologique du libéralisme qui en est la cause. Pour trouver des origines historiques à la bourgeoisie industrielle de l'Europe, les érudits à la recherche d'ancêtres ont tourné leurs regards vers la formation des communes médiévales. C'est dans les travaux de Pirenne que cette conception se trouve le mieux synthétisée, en particulier dans son ouvrage intitulé les villes du Moyen Agen. Sa thèse initiale est bien connue: ce sont les invasions musulmanes qui ont détruit le réseau commercial méditerranéen et ont conduit à une décadence rapide des villes en Occident au point qu'il en conteste l'existence mêmel4. La renaissance urbaine ne se fait qu'à partir du Xème siècle; elle est due exclusivement au commerce lointain et la cheville ouvrière en est, bien évidemment, un groupe de marchands qui se constitue alorsl5. Ces marchands se distinguent du reste de la société par une étrangeté radicalel6. A cause de l'association du commerce, de la production
13

Pirenne H.-Les villes du Moyen Age- Paris: 1992, 2ème édition -171 pages

14 Ibidem page

57 On peut donc conclure, sans crainte de se tromper, que la

période qui s'ouvre avec l'époque carolingienne n'a connu de villes ni au sens social ni au sens économique ni au sens juridique de ce mot. Les cités et les bourgs n'ont été que des places fortes et des chefs-lieux d'administration. Leurs habitants ne possèdent ni droit spécial ni institutions propres et leur genre d'existence ne les distingue en rien du reste de la société '17 Ibidem page 84 C'est dans le courant du Xème siècle que s'est reconstituée dans l'Europe continentale une classe de marchands professionnels dont les C'est donc le grand commerce ou, si l'on préfère un terme plus précis, le commerce à longue distance qui a été la caractéristique de la renaissance

économiquedu Moyen Age. De même que la navigationde Veniseet d'Amalfi
et plus tard celle de Pise et de Gênes, e lancent dès le début dans des traversées au long cours, de même les marchands du continent promènent leur vie vagabonde à travers de larges espaces progrès s'accélérèrent à mesure que l'on avance dans le siècle suivant. 16ibidem page 91 Cet être errant, ce vagabond du commerce a dû dès l'abord 23

artisanale et de conseils municipiluX représentatifs, les villes médiévales semblaient les prototypes du capitalisme, de la rationalité et de la démocratie représentative; en résumé, elles représentaient les forces du progrès en face du retard de l'agriculture, de l'obscurantisme clérical et de l'oppression féodale. Les villes étaient alors conçues comme des anomalies dans l'Europe féodale17. En décrivant les communautés urbaines comme une antithèse du féodalisme, il semblait évident que les sociétés modernes émergeaient dans ces lieux où les bourgeois s'étaient complètement libérés du contrôle seigneurial, pour poursuivre leur propre destinée économique et sociale; l'incarnation complète de l'urbanisme médiéval se trouvait alors dans le nord, futur moteur du développement industriel occidental'8. Les villes méditerranéennes apparaissaient comme le parent pauvre des villes du nord, beaucoup plus avancées. Weber, quant à lui, affirme que la cité occidentale a développé ses formes pures au nord des Alpes, car les bourgeois y ont complètement refusé les tabous magiques de l'exclusivisme clanique et
étonner, par l'étrangeté de son genre de vie, la société agricole dont il heurtait toutes les habitudes et où aucune place ne lui était réservée. Il apportait la mobilité au milieu des gens attachés à la terre, il révélait à un monde fidèle à la tradition et respectueux d'une hiérarchie qui fIXait le rôle et le rang de chaque classe, une activité calculatrice et rationaliste pour laquelle la fortune. au lieu de se mesurer à la condition de l'homme, ne dépendait que de son intelligence et de son énergie. Aussi ne peut-on être surpris s'il afait scandale. 17 ibidem page 98 Les villes médiévales nous présentent un spectacle très différent. Le commerce et l'industrie les ont faites ce qu'elles ont été. Elles n'ont point cessé de croître sous leur influence. A aucune époque, on n'observe un contraste aussi marqué que celui qui oppose leur organisation sociale et économique à l'organisation sociale et économique des campagnes. Jamais auparavant, il n' a existé, semble-t-il, une classe d'hommes aussi spécifiquement, aussi étroitement urbaine que lejùt la bourgeoisie médiévale. 18 Ibidem page 127 C'est depuis le début du XIème que l'on aperçoit les premières tentatives dirigées par la bourgeoisie contre l'ordre des choses dont elle souffre. Ses efforts désormais ne s'arrêteront plus. A travers des péripéties de tout genre, le mouvement de réforme tend irrésistiblement à son but, brise de haute lutte, s 'il lefaut, les résistances qu'on lui oppose et aboutit enfin, dans le courant du XIlème, à doter les villes des institutions municipales essentielles qui seront à la base de leur constitution... On pourrait assez justement comparer le rôle qu'ils (les marchands) jouent alors, malgré l'énorme différence des temps et des milieux, à celui que la bourgeoisie capitaliste assuma depuis la fin du XVIIlème siècle dans la révolution politique qui mit fin à l'Ancien Régime. 24

ont formé de nouvelles communautés fondées sur les responsabilités individuelles et contractuelles plus que sur les liens familiaux: la nouvelle trame de l'association civique était une étape essentielle dans la route menant à l'éthique protestante. C'est par le même courant libéral que les prétendues Républiques marchandes italiennes ont été parées de toutes les vertus de la démocratie. La Commune devient alors une sorte de gouvernement représentatif de toute la population urbaine, le Peuple rassemble jusqu'aux couches les plus modestes et s'oppose à la noblesse voire à l'aristocratie tout entière. Cette idée a longtemps été partagée par les meilleurs analystes de l'histoire urbaine européenne. Ainsi, parlant des communes du XIVème siècle, Petit-Dutaillis insiste sur le caractère bourgeois des villes: Dans la seconde partie du siècle, l'histoire des agitations communales se place plus évidemment que jamais dans le cadre de l 'histoire générale. Non seulement les exigences fiscales de la royauté augmentent en fonction d'événements politiques qui mettent en jeu l'existence même de la monarchie capétienne, mais la guerre de Cent ans et le brigandage ruinent le pays,. la Peste noire et les lois sur le travail et les salaires amènent une énorme perturbation dans la main d'oeuvre et les prix,. la Bourgeoisie élève la prétention de contrôler les
dépenses monarchiques et l'emploi des impôts...
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On remarquera dirigeants.

l'usage

de la majuscule pour qualifier les

Ce qui dérangeait cette vision historique était le grand rôle des familles aristocratiques et des familles de chevaliers dans les premières cités-états italiennes. Les communautés urbaines du sud semblaient émerger sans effort, dans un paysage marqué par les ruines et les souvenirs du passé civique romain, libre de la pression de seigneurs féodaux pesants et hostiles; les bourgeois n'ont pas eu à s'organiser si hermétiquement, à affirmer leurs plaintes avec autant de force ou se voir amenés à évoluer si loin du monde seigneurial intellectuellement et politiquement. Si les marchands et une communauté juridique égalitaire caractérisaient la ville occidentale, alors la présence d'éléments aristocratiques privilégiés indiquait une évolution avortée dans le sud: dans cette perspective, une noblesse urbaine détruisait la nature même
19

Petit-Dutaillis Ch-Les communes françaises-Paris :1947 réédité en 1970-373

pages. plS7

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de ville médiévale. Cette vision inspire encore largement Lestocquoy dans sa classique définition du patriciat : C'est une classe sociale dont les contours n'ont pas reçu de confirmation juridique, car on ne peut confondre ces groupes d'hommes assez fermés avec la bourgeoisie, souvent la plus riche mais surtout la plus puissante par la main-mise sur le gouvernement de la ville. Cette classe sociale n'acquiert toute son ampleur que dans les villes où l'industrie et le grand commerce offrent des possibilités d'enrichissement presque sans limites. Il y aura bien ailleurs un patriciat qui tirera sa richesse de la terre: on a cité récemment ceux de Laon ou de Metz. Mais il n'aura pas l'ampleur que permet la vie
internationale de Sienne, de Venise, d'Arras ou de Gand
20.

Les analyses marxistes ont repris ce schéma en transformant les conflits urbains en luttes de classe opposant les ancêtres des patrons et des ouvriers. Cependant, Lestocquoy a largement réfuté la vision de Pirenne en montrant que dès que l'on peut saisir le groupe dirigeant, il est composé non de parvenus récemment enrichis, mais d'héritiers de familles beaucoup plus anciennes qui apparaissent souvent dans la familia d'un comte, d'un évêque ou d'un établissement monastique. Cela signifie que les familles patriciennes ont souvent derrière elles une longue histoire. Depuis la seconde guerre mondiale, les perspectives ont évolué dans le sens d'une réévaluation des liens entre la ville et la campagne. Les villes du nord n'apparaissent plus principalement comme des relais commerciaux dominés par de grands marchands, mais comme des communautés urbaines, possédant des racines fortes et profondes dans leur arrière pays. En Italie, de la même manière, les éléments aristocratiques ne semblent plus déplacés dans le développement urbain, parce qu'une meilleure compréhension de la croissante productivité de la campagne laisse en retrait la réanimation des villes dans les vallées du PÔ et de l'Arno aux Xème et Xième siècles. Les nobles, résidant dans les anciennes civitates, mais possédant encore de forts liens avec la campagne, ont aidé à concentrer les surplus de l'agriculture dans les marchés urbains. La perspective est ainsi complètement retournée. Les nobles sont perçus non plus comme des
Lestocquoy 1. Les villes de Flandre et d'Italie sous le gouvernement des patriciens (XIO-xvosiècles); Paris: 1952; 245 p. La défmition se trouve dans la conclusion page 242 : 26
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agents retardateurs, mais, au contraire, comme des acteurs transformant les revenus agricoles en capital commercial et, à travers la construction de bateaux dans les grands ports, comme dirigeant leur agressivité vers la piraterie et son jumeau le commerce outre mer. Plus les villes médiévales sont rapprochées des campagnes, plus le fossé historiographique entre Nord et Sud se réduit. Ce rapprochement s'est fait en nuançant l'originalité institutionnelle des villes et leur cohésion sociale tant admirées par les chercheurs des générations précédentes. Des révisions déchirantes ont été menées. Elles ont conduit à montrer du doigt la faiblesse méthodologique qui consiste à traiter les villes comme une entité sociale abstraite; les communautés urbaines prennent leurs caractères et leurs fonctions dans des systèmes plus larges d'organisations politiques et économiques. Des pans entiers de l'historiographie ont été ainsi révisés. En termes économiques, la réanimation de la vie urbaine après l'an mil semble plus le produit que la cause de l'augmentation de la production. Le commerce à longue distance, longtemps considéré comme l'essence même du renouveau urbain, est maintenant passé à l'arrière plan d'une agriculture tournée vers le marché et d'une production artisanale locale. En même temps que les fonctions économiques ont été réévaluées, des doutes ont été émis sur les particularités de la cohésion et de la structure sociales. Certains historiens affirment que les communes médiévales ne sont qu'une projection des solidarités villageoises plus anciennes. Cette simple affirmation arrache le voile révolutionnaire d'égalité politique, de représentation démocratique et de solidarité communale laïque qui aurait distingué les villes à l'intérieur de l'Europe féodale. Leur caractère bourgeois a enfin été mis en doute. Par opposition à un modèle de stratification qui insiste sur les classes horizontales caractérisées par les niveaux de richesse, les occupations économiques et une consciençe aiguë des intérêts politiques, les solidarités verticales appuyées sur la famille, le voisinage et les corporations religieuses qui encadrent des individus de différents niveaux de richesse, ont, pour une génération, retenu l'attention des historiens. La solidarité qui apparaissait essentielle aux historiens plus anciens s'évanouit; les villes médiévales ont pris l'apparence d'une inconfortable agglomération de villages. Les sociétés méditerranéennes ont cette fois servi de modèles. Ainsi, l'accent mis sur le rôle de la noblesse a conduit à nuancer fortement le rôle des classes marchandes et à proposer un modèle de développement social à partir des familles

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nobles. Selon Jacques Heers, des. familles au caractère fortement agnatique, groupes cohérents de nobles ruraux retranchés à l'intérieur des espaces urbains, au moment où les cités commencent à revivre aux Xème et XIème siècles, mettent au point des coopérations familiales dans les affaires économiques et militaires et construisent des maisons fortes à l'intérieur même des cités désertées. Ce développement aristocratique cesse désormais d'être perçu comme une exception, pour être proposé comme un modèle de toutes les villes d'Europe et spécialement des villes du sud. Le modèle s'est ainsi appliqué aux villes de la France du Nord qui, pourtant, lui semblaient si étrangères: Avant 1200 autant qu'après, il faut considérer l'histoire des patriciats urbains presque comme un chapitre particulier de la petite aristocratie. Le titre de miles s y rencontre souvent, surtout à l'époque où la ministérialité offre ici le même mélange d'avantages et d'inconvénients qu'à la campagne. L'ordre lignager règne dans le patriciat des deux France, ainsi que les dépenses et les démonstrations de prestige ou de charité (maisons en ville, dons à l'Eglise et aux
pauvres) et tout l'idéal noble.
2\

De cette mutation radicale de la pensée historique, il faut retenir que le patriciat est maintenant conçu comme l'acteur principal d'un ensemble parfaitement intégré dans la société médiévale. Il n'est donc pas pertinent de le penser comme une rupture avec le reste de la société, mais bien comme un élément cohérent de l'organisation sociale. Cette intégration n'empêche pas que le groupe patricien présente un certain nombre de caractéristiques qui permettent son identification. Les évolutions actuelles de la recherche conduisent plutôt à utiliser la notion d'élites22, Cette expression permet de rendre compte de la diversité des situations et des évolutions, mais, aussi, présente un certain flou qui est dû à l'insuffisance d'outillage de l'historien et, surtout, aux contours plus ou moins vagues de ce qui est désigné par l'expression « élites urbaines ». Dans l'ensemble, l'hétérogénéité l'emporte sur les ressemblances et il n'est pas possible de dégager un modèle. La notion d'élites surtout au pluriel implique l'idée de supériorité, l'idée d'une minorité de gens qui ont de la valeur et qui se réfèrent à des valeurs. En
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Barthélémy D. L'ordre seigneurial. Paris 1990320 pages page 156

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Le titre et le thème du XXVIIèmecongrès(1996) de la Sociétédes Historiens

Médiévistes de l'Enseignement Supérieur Public en est la meilleure illustration: Les élites urbaines au Moyen Age. Nous utilisons en particulier les conclusions de Jacques Le Goff. 28

général, le discours des élites est tenu en termes d'opposition: les élites se distinguent et s'opposent à d'autres groupes. L'exclusion de l'élite de ceux qui exercent un travail manuel est une constante. Les élites sont faites de plusieurs groupes et peuvent présenter une certaine superposition: l'étude des groupes religieux qui appartiennent à l'élite est encore en friche; la place et le rôle des femmes sont également à étudier. Le politique est toujours présent, car la représentation d'ellesmêmes que construisent les élites est un des facteurs de leur supériorité. En fait, l'histoire politique a laissé la place à l'histoire du pouvoir. Tout peut être considéré comme un tremplin vers le pouvoir et la participation aux élites: patrimoine, richesse, solidarité, parentés, savoirs etc... Cela remet à sa juste place l'économique trop souvent isolé et majoré. Il faut une combinaison d'éléments pour faire partie de l'élite. Il faut considérer la ville en eUe-même et voir comment les élites urbaines en tiennent les points chauds sous leur coupe. Le phénomène urbain est d'abord un phénomène local et les élites urbaines sont locales, mais elles sont à replacer dans leurs rapports ville/campagne, dans leur rapport à la propriété et dans leur domination de régions individualisées. Dans une telle étude, l'Italie ne peut servir de modèle, car elle constitue une grande et glorieuse exception. Enfin, qu'est-ce qui provoque l'ouverture OUla fermeture des élites urbaines? Quelques événements font rupture; en particulier, l'impact sur elles de la peste laisse perplexe et montre qu'il faut retravailler le problème du renouvellement ou du hasard biologique. Puis, au XIVème et XVème siècles, le développement de l'administration, du pouvoir royal et des gens de justice marque les élites. Elles se maintiennent en se mettant au service du prince. La notion d'élite est particulièrement bien adaptée à la complexité des sociétés urbaines à la fin du Moyen-Age. Elle permet de rendre compte de la présence à Saragosse à côté des ciudadanos qui sont l'objet de notre étude, de nobles très bien implantés dans la cité qui y sont considérés comme des notables, sans que les institutions leur permettent de participer au pouvoir politique effectif. Cependant, la notion d'élite s'est construite par opposition à celle de patriciat dont elle reprend beaucoup d'éléments en les élargissant. L'identification du patriciat
Dans un contexte historique très précis - celui des villes de l'Empire - Dollinger propose une analyse des différents sens de patriciat.

Il en relève au moins trois:

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1. Le plus souvent, opposant corporations de métiers et patriciat, on entend sous ce dernier nom l'ensemble des lignages qui, par leur richesse mobilière et foncière dominèrent la cité jusqu'à une date variable et tout spécialement ceux qui eurent accès au conseil dirigeant de la ville. 2. Dans un sens plus large, certains auteurs englobent dans le patriciat tous les lignages représentés au Conseil de la ville, y compris au XIVème siècle, ceux des gens de métier. 3. Enfin, d'assez nombreux historiens des villes rhénanes excluent du patriciat la nob/esse urbaine et le restreignent aux lignages des bourgeois non inscrits dans les corporations23. Se retrouvent dans cette énumération quelques points essentiels: la richesse, la participation au pouvoir politique, l'exigence de la constitution en lignages et une interrogation sur les limites institutionnelles du groupe. Des études plus récentes affinent cette conception. Pour Pierre Desportes24, l'insistance sur les lignages se fait beaucoup plus forte, car le patriciat désigne l'ensemble des lignages qui par leur richesse foncière et mobilière dominent leur cité et spécialement ceux qui ont accès aux organes dirigeants de la ville. Il n'est absolument pas nécessaire que leur position dominante ait été consacrée par un statut juridique particulier. En revanche, il est indispensable que les familles en question soient organisées en groupes patrilinéaires et que le temps ait déjà donné sa patine à la majorité d'entre elles. Le nom de patriciat ne saurait convenir à n'importe quelle oligarchie urbaine. L'importance des liens familiaux et en particulier du mariage pour faciliter l'intégration est particulièrement mise en valeur par E. Maschke: Le problème du patriciat et de ses origines a déjà fait l'objet de diverses recherches. Nous savons que le terme n'a été forgé qu'à l'époque de l'humanisme. On a voulu par là désigner -sans support juridique- les couches supérieures de la population constituées par les riches et les puissants. En réalité, on ne s'est jamais trouvé en face
23

Dollinger Ph. Patriciat noble et patriciat bourgeois à Strasbourg au XIVème
France et Allemagne médiévales Alsace. Paris

siècle. Pages d'histoire 1977 .Pages 203-228
24

Desportes P. Reims et les rémois au XlIlème et au XIVème siècles. Paris

1979. 743 pages. La définition se trouve page 276 note 1. Cet auteur préfère la notion d'aristocratie bourgeoise à celle de patriciat.

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d'une classe sociale dotée d'un statut juridique clairement constitué. Il s'agissait là bien plutôt d'un groupe étroitement uni par le lignage et qui, au moyen du connubium, pouvait s'assurer l'intégration de tout nouveau venu. Les contemporains savaient d'ailleurs toujours très bien qui appartenait à ce groupe. 25 Dans cet article, l'auteur insiste beaucoup sur la participation au pouvoir politique qui, à partir de la richesse, permet de définir le patriciat des villes allemandes jusqu'à l'irruption des corps de métiers dans la vie politique. L'insistance sur les comportements familiaux qui seraient propres au patriciat, est très sensible chez les historiens de l'Empire. L'utilisation du mot déjà évoqué de Geschlechter qui regroupe les idées de lignage et de famille les y encourage grandement. Une parenté distinguée et des biens considérables sont considérés comme des facteurs décisifs d'appartenance au groupe: Mitgau définit ainsi le patriciat comme une véritable catégorie sociale, c'est à dire une communauté formée par une union consanguine et une confiance en soi du groupe. Persister dans cette approche, pose immanquablement la question de l'ouverture ou de la fermeture du patriciat. Il faut encore prendre quelques précautions dans ce domaine, car il est trop facile de trouver des relations entre quelques conseillers, puis d'affirmer que tous formaient un cercle étroit. dont les opposants et les adversaires étaient exclus, puis que toute personne, à l'extérieur de ce cercle, était un adversaire ou un opposant. Ainsi, en 1945, il était possible pour Lestocquoy de commencer son étude d'Arras en disant qu'un simple regard sur la liste des échevins était suffisant pour constater le monopole du pouvoir patricien. Des études ultérieures montrent que moins de la moitié des échevins enregistrés à Arras au XIIIème siècle viennent de 18 lignages tandis que le reste vient de familles qui, apparemment, n'appartiennent pas au premier rang. L'affirmation de stratégies familiales propres au patriciat est assez généralement acceptée; l'endogamie est constatée partout et les exceptions à la règle concernent généralement des pratiques de mariage avec la noblesse environnante. Une pratique similaire se rencontre à Valladolid26et peut être soupçonnée à Saragosse. Cependant, ces pratiques familiales n'ont rien d'exceptionnel et se retrouvent dans tous les groupes qui cherchent
25

Maschke E. Continuité sociale et histoire urbaine médiévale. Annales AESC,
936-948

1960, pages
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Rucquoi A. Valladolid au Moyen Age. Paris: Publisud, 1993. 809 pages 31

à définir et à défendre leur place dans la société médiévale. A bien des égards, nous retrouverions les mêmes dans la noblesse et, plus particulièrement, dans la petite noblesse. En réalité, les sources font défaut bien souvent pour dessiner parfaitement les contours des familles patriciennes et on se rabat sur le seul modèle véritablement documenté en supposant qu'il s'applique aux autres villes d'Occident: l'exemple toscan27. Les grandes lignes en sont connues: mariage tardif des hommes et très forte différence d'âge entre les époux. Les différences sociales sont moins souvent évoquées. Ainsi, la fortune du patriciat florentin lui fait connaître un cycle de développement particulier. Le ménage des patriciens est toujours plus large que celui des catégories pauvres et connaît des évolutions ralenties. Les familles patriciennes restent larges même lorsque le chef de famille avance en âge. A partir du moment où la forme des familles et leurs structures ne sont pas connues dans le détail, il est difficile d'en reconstituer les stratégies matrimoniales ou plus largement familiales. Seuls subsistent des bribes de documents et des soupçons. Dans ces conditions, prétendre utiliser telle forme de famille, tel type de stratégie pour caractériser une structure patricienne paraît être un exercice particulièrement hasardeux. Cependant, dans le discours politique médiéval, la famille ou le lignage tiennent une place extrêmement importante. Valladolid 28est l'exemple même d'une structuration lignagère. Au XIIIème siècle, émerge un groupe très restreint de dix familles définies comme des familles de chevaliers (caballeros). Le groupe n'est pas entièrement homogène, chaque lignage est divisé en maisons (casas) et l'ensemble des lignages est lui-même séparé en deux blocs antagonistes. Ils construisent un système d'alternance au pouvoir qui leur est désormais réservé par les diplômes royaux. Casas et Tinajes appartiennent encore, au tout début du XIVème siècle, aux structures de parenté réelle, mais ils sont avant tout un mode d'organisation et de répartition du pouvoir urbain, destiné à éviter les conflits internes au groupe et à défendre le monopole de celui-ci face au reste des habitants de la ville. Au début du XIVème siècle, une féroce rivalité oppose les grands marchands qui, malgré leur richesse, ne peuvent atteindre les offices, aux chevaliers, issus des anciennes familles de la ville. L'oligarchie chevaleresque s'est fermée sur elle-même et exerce seule
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Herlihy D, Klapisch-Zuber

C. Les toscans et leurs familles.

Paris: 1978.703 p

2%

Rucquoi A. Valladolid au Moyen Age. Paris: Publisud, 1993. 809 pages 32

les magistratures municipales. A la suite d'un conflit, les riches négociants, à la tête d'un parti populaire, la Voz deI Pueblo, remportent enfin une victoire en 1321: ils exercent désormais la moitié des magistratures urbaines, à égalité avec les deux lignages qui se partagent l'autre moitié. L'accès au pouvoir leur est désormais assuré. Chevaliers et bourgeois, dont le mode de vie et la fortune étaient déjà semblables, opèrent une véritable fusion sociale. Elle s'est faite par l'intermédiaire des lignages qui, de familles de sang, se sont transformés en familles spirituelles, en clientèles, ainsi que le révèlent les Ordonnances mises par écrit au XVème siècle. Ceux qui sont assez riches peuvent désormais demander l'admission dans l'une des casas de l'un des lignages, et, par la suite, espérer que leur échoit une magistrature. Le patriciat est désormais uni, et l'ouverture des lignages chevaleresques, sans doute aidée et renforcée par l'établissement de liens matrimoniaux, écarte toute menace de renouvellement des luttes pour l'accession au pouvoir dans la ville. La fermeture des lignages n'a donc été qu'une étape relativement courte dans la vie urbaine. Caballeros et hombres buenos, qui dominaient le Concejo au milieu du XIIIème siècle, se retrouvent à la tête des destinées de la ville dès la seconde décennie du XIVème, mais cela se fait au prix d'une transformation radicale. Pour Saragosse enfin, nous possédons une définition récente qui insiste moins sur la structuration familiale que sur la participation au pouvoir politique et à certaines activités professionnelles: Quant à la catégorie sociale des personnes occupant les charges municipales, nous avons vu ici la très rare participation des artisans et l'absence d'intervention des minorités ethniques et confessionnelles ou des catégories sociales différentes des citoyens; c'était un groupe oligarchique de grands commerçants et de juristes qui possédait les deux degrés de la citoyenneté et monopolisait le gouvernement (de la villej29.

29Maria Isabel Falcon Perez. El patriciado urbano de Zaragoza y la actuacion reformista de Fernando II en el gobierno municipal. Aragon en la Edad Media, II, 1979. Page 245 En cuanto a la clase social de las personas que ocupaban los cargos municipales, veiamos alli la escasisima participacion artesanal y la nula intervencion de las minorias etnicas y confesionales 0 de los estamentos distintos al ciudadano ,. era un grupo oligarquico de grandes comerciantes y juristas poseedores de vecindad y ciudadania zaragozana el que monopolizaba el gobierno. 33

Il serait possible d'aligner longuement ce type de citations, mais il est plus expédient d'en proposer une synthèse. Nous pouvons reprendre celle de Barel qui regroupe les principales caractéristiques en écartant celles qui paraissent trop étroites ou trop vagues. Economiquement, le patriciat est fondé sur la richesse. On a voulu limiter son origine au commerce et, précisément, au commerce lointain, mais cette affirmation doit être complétée et nuancée par l'étude des autres activités économiques patriciennes. Dollinger considère finalement que le patriciat est composé de lignages de puissants qui dominent la ville par leur richesse. D'autres historiens insistent plus sur des points qui ne sont finalement que des variations autour d'un même thème, on parie alors de citoyens riches, d'hommes développant des activités économiques. ou bénéficiant de l'indépendance économique30. Il est, cependant, possible de trouver des exemples de patriciens très appauvris qui ne perdent pas leur qualité. On peut donc considérer que, si la richesse est indispensable pour être admis dans un patriciat, l'importance de cette fortune ne constitue pas un signe caractéristique fiable d'appartenance au groupe. Il y a évidemment des groupes riches qui n'ont pas pu l'intégrer. Les privilèges ne sont pas un critère applicable systématiquement. On peut restreindre le patriciat à ceux des lignages qui jouissent de privilèges précis. Bien qu'ils soient un moyen fréquemment utilisé par le patriciat pour se démarquer ostensiblement du reste de la population urbaine, même riche ou très riche, on ne les retrouve ni tous ni partout, et leur absence ne signifie pas nécessairement qu'il n'y a pas de patriciat. L'opposition entre lignages des puissants et corporations de métiers n'est pas toujours valide. Elle est particulièrement pertinente dans l'Empire où, pendant tout le XIVème siècle, les métiers font pression pour accéder aux conseils urbains et siéger à côté des patriciens. Elle n'a aucune signification dans certaines villes italiennes comme Florence, car ce sont justement les métiers qui servent de cadre et, parfois, de paravent à la domination patricienne. Il n'en reste pas moins que partout le patriciat se définit en partie par opposition à tout ce qui est travail manuel et à ceux qui l'exercent. En s'appuyant sur

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Bâtori 1. Das Patriziat der deutschen stadt. Zu den Forschungsergebnissen

über das Patriziat besonders der süddeutschen Stiidte. Zeitschrift jûr Stadtgeschichte Stadtsoziologie und Denkmalpflege. 1/1975. Pages 1-30. 34

cette opposition entre dirigeants et métiers, Madame dei Val Vadivieso interprète les conflits sociaux castillans à la fin du Moyen Age3!. Une des caractéristiques essentielles du patriciat est la détention soit du monopole, soit des leviers essentiels du pouvoir politique dans la ville. Parmi les chercheurs qui traitent de l'Empire, le critère qui revient le plus souvent est celui de l'éligibilité. Beaucoup d'auteurs vont même jusqu'à en faire une condition indispensable en ne voulant intégrer au patriciat que les familles éligibles qui ont exercé sur une période prolongée une domination politique dans la ville en occupant de façon continue les postes les plus importants32. Il y a là un point important, car il est inconcevable qu'un patricien ne soit pas éligible dans sa ville natale ou qu'un patriciat n'ait ni pouvoir ni responsabilité. Enfin, la dernière caractéristique du patriciat, si évidente qu'on est presque tenté de l'oublier et peut-être la seule réellement indiscutable, est d'être une caste urbaine, dont l'existence et le pouvoir viennent de l'existence et de la puissance de la ville. En réalité, cette recension peut être simplifiée et, en même temps, précisée. La richesse est une condition indispensable, mais il faut savoir jusqu'à quel point les patriciens sont des marchands. Il faut rejeter cette idée classique, mais contraignante que la seule base de la fortune est le négoce lointain. Dans certaines villes, les occupations des grands commerçants les éloignent physiquement du pouvoir urbain33.L'origine de la fortune importe peu, 'ce qui veut dire que des nobles peuvent participer au pouvoir urbain. L'accès au pouvoir politique doit être nuancé. La participation au pouvoir politique est retenue par tous comme un critère, mais est avant tout une évidence; c'est parce qu'elle détenait le pouvoir politique que cette catégorie sociale a retenu l'attention des historiens et on a de plus
Del Val Valdivieso M I. OIigarquia "versus" comun (consecuencias sociopoliticas deI triunfo deI regimiento en las ciudades castillanas)-. Medievalismo, Boletin de la sociedad espanola de estudios medievales.Ano 4, numero 4, 1994.Pages 41-58. DeI Val Valdivieso M I. Ascenco social y luchas por el poder en las ciudades casteIlanas del siglo XV.- En la Espana Medieval- Madrid: 1994. n017. Pages 157-184. 32 Bâtori I. Das Patriziat der deutschen stadt. Zu den Forschungsergebnissen über das Patriziat besonders der süddeutschen Stiidte. Zeitschrift fûr Stadtgeschichte Stadtsoziologie und Denkmalpjlege, 1/1975, Pages 1-30.
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Wolff P. Commerces et marchands de Toulouse (vers 1350-vers 1450).

Paris: Privat, 1954. 740 pages. 35

en plus tendance à confondre sous l'appellation patriciat tous les groupes urbains dirigeants.' Cela revient à utiJiser comme élément d'explication ce qui devrait être l'objet de l'étude. Le patriciat est défini comme le groupe qui participe au gouvernement, comme le groupe qui domine le gouvernement et parfois comme le groupe qui monopolise le gouvernement. Il y a d'importantes distinctions entre ces trois formulations, mais les glissements de sens sont faciles de l'un à l'autre, jusqu'à pousser à des affirmations qui ont besoin d'être prouvées. L'appréciation des luttes politiques en est un exemple flagrant. Souvent, la pétition de principe était que le pouvoir devait être monopolisé, que les contemporains ne voulaient pas des riches et des puissants comme dirigeants et qu'ils les auraient chassés du pouvoir sans que ces révolutions ne fussent l'objet d'un contrôle étroit et de nombreuses manipulations de la part des patriciens. Les révolutions civiques semblent confirmer cela comme une évidence seulement si l'on accepte l'idée que ceux qui accèdent au pouvoir à travers elles ne sont pas des patriciens. Il est plus opératoire d'analyser les conflits politiques comme des rivalités internes au patriciat lui-même. En réalité, la définition du patriciat est rendue difficile par le fait qu'elle rassemble une série de critères qu'aucun patriciat ne possède en totalité. Il faut se résigner à l'idée que chaque patriciat pris individuellement correspond à une combinaison de critères qui lui est propre. Cela l'apparente donc aux autres patriciats européens, mais l'en différencie en même temps. Il est tentant dans ces conditions de se raJlier à la vision d'Alfred Stolze ou tout au moins à sa démarche lorsqu'il propose de parler de patriciat dès lors que deux des trois caractéristiques suivantes sont observées: - politiquement, lorsqu'existent des privilèges relatifs au gouvernement et à l'administration de la ville. - sociologiquement, lorsque se manifeste un groupe séparé du reste de la société qui affiche une certaine primauté. - économiquement, quand le groupe possède une grande richesse ou au moins des revenus importants et assurés. L'origine de ces revenus ne compte pas: profits tirés de la propriété foncière, rentes, commerce de gros ou lointain, exercice d'une profession libérale etc... Toutes ces sources de revenus souvent confondues dans le même patrimoine concourent à la richesse exigée sans qu'une soit plus particulièrement discriminante.

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Pour être tout à fait complet, il est indispensable d'introduire une dernière condition qui est la taille de la ville, car il paraît difficile de parler de patriciat dans des agglomérations trop petites. Nous nous sommes contentés de raisonner jusque là en envisageant une approche classique du patriciat dans sa définition sociale ou institutionnelle. Il est possible de l'envisager d'une autre manière en établissant le lien entre le patriciat et le système. Patriciat et système Venue des sciences de la nature à travers la sociologie, la notion de système permet une approche de la ville et de son organisation politique dans sa globalité. Un système repose essentiellement sur quatre concepts fondamentaux: -L'interaction entre ses éléments: l'attraction réciproque en modifie le comportement ou la nature. -La totalité: un système étant composé d'éléments est plus que la somme de ses éléments. Le tout implique l'apparition de qualités émergentes que ne possédaient pas les parties. Cette notion d'émergence permet une hiérarchisation de systèmes. -L'organisation est le concept central. C'est l'agencement des relations entre individus qui produit une nouvelle unité possédant des qualités que n'ont pas ses composants. Elle a un aspect structurel représenté par un organigramme et un aspect fonctionnel représenté par un programme, ou, en histoire, un fonctionnement réel. -La complexité qui dépend du nombre des éléments ainsi que du nombre et du type de relations que nouent ces éléments. Deux caractéristiques sont particulièrement intéressantes pour les historiens: -un système peut émerger soit par rassemblement de plusieurs systèmes préexistants soit àla suite d'une longue évolution. -Les systèmes ne se maintiennent qu'à travers l'action, le changement; leur identité ne provient pas de la fixité de leurs composants, mais de la stabilité de leur forme et de leur organisation34. Cette approche a l'avantage pour l'historien de conjuguer deux aspects qui sont souvent difficiles à concilier dans les recherches: l'étude des structures et l'analyse de leur évolution dans le temps. Deux ouvrages utilisent les concepts de la systémique pour l'analyse de la ville médiévale. Le but de l'ouvrage d'Yves Barel est de

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Durand La systémique. Paris 1983 37

démontrer qu'à partir d'un certain seuil la ville médiévale se comporte comme un système. Au début, la ville est un ensemble social qui est reproduit de l'extérieur, mais qui ne se reproduit pas. Le système urbain n'apparaît qu'avec les caractéristiques de l'autoreproduction. La ville est alors le résultat de la féodalisation et du premier essor du commerce. Elle est produite, dans une logique féodale, par des acteurs féodaux et n'est que le sous-produit d'un autre système. La ville est alors dans une situation d'indétermination qui doit être levée pour faire place au système urbain médiéval. C'est la logique du patriciat qui le crée. Elle s'analyse non comme une tentative de prise de pouvoir à l'échelon sociétal, mais comme un essai de partage et, si possible, de monopolisation du pouvoir en des lieux socialement et territorialement déterminés. Quand le patriciat émerge comme groupe, il rend possible la production et la reproduction de la ville, comme système de pouvoir, en même temps que la transformation de la ville permet la reproduction du patriciat. La ville apprend à dominer la campagne dans un c~dre et des limites qui ne remettent pas en cause la domination de la féodalité. Il ne peut y avoir de chronologie générale du phénomène: si la plupart des patriciats émergent au XIIème siècle, la fin de leur domination est plus étalée dans le temps. Il n'y a en ce domaine aucune rigidité, car le patriciat florentin prospère à la fin du XIVème siècle, celui de Venise domine encore au XVIIIème, tandis que certains patriciats allemands restent en place jusqu'au milieu du XIXème. Deux. idées nous paraissent particulièrement fécondes dans l'étude d'Y.Barel : l'étude des différenciations internes du patriciat et les caractéristiques de l'organisation patricienne. Les mêmes principes poussent à la naissance du patriciat et à sa différenciation interne. La lutte pour le pouvoir et la richesse est toujours une lutte double où les éléments qui tiennent à un individu, une famille ou un lignage, ont autant d'importance que ceux qui tiennent au groupe entier. Il y a enchevêtrement de la stratégie de groupe et des stratégies particulières, le premier résultant des secondes. L'affrontement entre intérêts privés et collectifs du groupe patricien a donc été un facteur constant de différenciation interne du patriciat. Mais les divisions internes ne dessinent pas à l'intérieur du patriciat de sous-groupes nettement distinctifs, bien qu'ils cherchent à s'affirmer par des noms. Ces sous groupes, même s'ils sont durables, ne se différencient pas toujours par une orientation ou une implication sociale et économique particulière. Le mode de régulation propre au patriciat s'analyse comme l'existence,

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derrière les stratégies de chaque acteur social, d'une quasi intentionnalité qui est autre chose que cette stratégie même. Cette coexistence explique la présence d'actes doubles qu'il ne faut pas confondre avec un compromis, car ils manifestent un accord profond pour le maintien et la survie du système. Pour bien caractériser ces actes doubles, il faut faire trois observations: - les groupes sociaux se mettent implicitement d'accord sur ce qui n'est jamais, ouvertement discuté, c'est à dire la survie du système même si les intentions de chacun continuent de diverger. - un acte simple pourrait détruire le système, l'acte double au contraire le reproduit, - Les actes doubles n'ont pas la même signification pour chacun des groupes qui y concourent. En réalité, les groupes antagonistes ne sont d'accord sur rien sinon sur la reproduction du système et sur le fait de continuer le combat sur des bases nouvelles. A partir de là, se dégage une nouvelle analyse des conflits politiques urbains. En effet, la reproduction du système ne se fait pas en dépit des perturbations et des intentions des groupes sociaux, mais du fait même de ces perturbations et de ces stratégies intentionnelles. L'un des traits les plus frappants des conflits urbains médiévaux est que les victoires, même lorsqu'elles ~ont radicales, ne sont pas et ne peuvent pas en général être exploitées jusqu'au bout par les vainqueurs. On observe souvent un contraste entre le caractère apparemment radical de la victoire et la modestie de la modification dans le rapport de forces que cette victoire amène. En d'autres termes, tout se passe comme si ces victoires ne servaient à rien. Les caractéristiques de l'organisation patricienne sont plus faciles à saisir. Elle se retrouvent dans le soin mis par le patriciat à mettre sur pied des organisations verticales qui coupent tout le tissu urbain ainsi que dans l'indifférenciation du pouvoir et la confusion des intérêts publics et privés. Cette analyse systémique rencontre sur ce point des études menées en dehors de ce cadre conceptuel. Elle a été menée dans son intégralité pour Valladolid puisque la vie de la capitale castillane est analysée en termes d'émergence, de reproduction, de désagrégation puis de survie, d'un patriciat urbain35. Dans cette vaste analyse, les facteurs extérieurs au système urbain pèsent de tout leur poids sur son évolution et conditionnent très largement son évolution et sa disparition.
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Rucquoi A. Valladolid au Moyen Age. Paris: Publisud, 1993. 809 pages 39

Cette dernière étude nous introduit aux particularités de la péninsule ibérique qui obscurcissent encore le problème de la définition du patriciat. Les spécificités espagnoles Les villes espagnoles posent un problème très particulier: celui de la limite de la noblesse et de la situation de l'oligarchie urbaine par rapport à elle. Si la définition de la noblesse est évidente, puisqu'il s'agit d'une qualité personnelle transmissible héréditairement, accompagnée d'exemptions fiscales et d'obligations de services, il est difficile d'affirmer que les habitants des villes qui jouissent de privilèges fiscaux sont de même statut que la noblesse de sang. L'origine de cette situation est à rechercher dans les grands besoins militaires des monarchies hispaniques tout au long de la reconquête: l'utilisation massive des cavaliers entraîne le recrutement de roturiers et la consolidation des conquêtes impose de favoriser la stabilisation de défenseurs. C'est pour répondre à ces impératifs qu'apparaît ce groupe intermédiaire qualifié de caballeria vil/ana en Castille ou d'infanzones ermunios en Aragon. L'évolution de ces groupes n'est pas aisée à reconstituer, mais témoigne à la fois de leur distinction progressive du reste de la population et de leur difficulté d'intégration au groupe supérieur. A l'aube de la reconquête, dans les villes, les hommes libres les plus riches sont autorisés à servir à cheval contre une solde et un certain nombre d'exemptions de corvées: c'étaient les caballeros villanos. Les comtes de Castille firent un grand usage de cette cavalerie dont lefuero de Castrojeriz est l'exemple le plus ancien (974). Parallèlement, un groupe tend à se dégager de la masse des inférieurs avec des milites de métier infanzones ou infanliones. L'origine de ce groupe est controversée: cadets de magnats wisigothiques pour Sanchez Albornoz ou groupe surgissant localement et spontanément. Ils prêtent un service à cheval en retour d'une solde ou d'un bénéfice. En profitant de la reconquête, ce groupe a acquis une position enviable qui se traduit dans le fuero de Castrojeriz par une compensation qui se fixera comme la composition de la noblesse, supérieure à celle des caballeros villanos. A cela, s'ajoute la possibilité de ne pas faire de service militaire sans contre partie 36. Dans l'ensemble léono-castillan, les mots caballero villano et infanzon renvoient à des réalités nettement différenciées.
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Gerbet MC. Gerbet MC. Les noblesses espagnoles au Moyen âge XI-){vème
pages. P 17.

siècle. Paris: Armand Colin, 1994.298

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Cette différenciation s'accuse avec le repeuplement de la Meseta sud et de l'Andalousie, par définition plus tardif: il reflète l'apparition d'une véritable noblesse, distincte des cavaliers roturiers. Il apparaît ainsi une catégorie sociale bien différenciée en hidalgos, hidalgos caballeros, nobles adoubés, escuderos, quand ils ne sont pas adoubés, caballeros de orden, quand ils appartiennent à un ordre de chevalerie et enfin magnates. Dans cette classification, qui se met en place aux XIIème et XIIIème siècles, la chevalerie ou la possibilité d'être armé chevalier apparaît comme un critère de différenciation 37. Lorsque les magnats accèdent aux privilèges de la noblesse, les infanzones les suivent. Au XIIème siècle, le terme d'infanzon est remplacé par celui d'hidalgo bien que ce terme continue d'être employé dans le vocabulaire littéraire et juridique. Si on compare les deux niveaux de noblesse, il faut noter l'absence de barrières juridiques, ce qui permet une certaine mobilité, mais ne reflète pas l'abîme économique existant entre les deux catégories. Le groupe des hidalgos était ouvert aux caballeros villanos. A partir du XIIème siècle, les souverains multiplient les privilèges des cavaliers roturiers et font, par là même, évoluer leur statut: ils sont exemptés des impôts directs, font bénéficier quelques hommes de ce privilège et accaparent les charges municipales, car ils réservent pour eux la citoyenneté qui est interdite aux nobles. Comme ils acquièrent la possibilité de transmettre ces privilèges à leurs fils et qu'ils commencent à former des lignages, ils se trouvent alors dans une condition très proche de celle de la noblesse et constituent, tant qu'ils continuent de servir, une noblesse de fait. De leur côté, les infanzones étaient très intéressés par les pouvoirs politiques des caballeros villanos. Deux mouvements se produisirent simultanément: d'abord la fusion entre caballeros villanos et nobles, groupes aux caractéristiques si proches qu'ils se fondent dans l'ensemble des caballeros face aux roturiers enrichis. Ensuite, l'accaparement des charges municipales par les caballeros villanos et leurs alliés nobles. Cela conduit à une aristocratisation du pouvoir municipal et à une distanciation vis à vis des seigneurs qui aboutit à l'autonomie urbaine 38. La situation en Aragon, malgré des analogies de vocabulaire, présente quelques différences nettes. La rapidité de la reconquête entraîne le développement du groupe des caballeros. Le roi offre au

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ibidem p44 ibidem p53 41

noble qui a édifié une tour ou un. château, la possibilité de le conserver allodialement à condition de. partager avec lui les terres et les hommes. Les revenus du baron augmentent, ce qui lui donne la possibilité de solder davantage de caballeros ou de milites. Ceux qui étaient liés à un seigneur étaient qualifiés d'infanzones. Ce terme se répand au XIIème siècle comme équivalent de noble avec la capacité de posséder, acquérir et aliéner des terres libres. Il s'étend socialement, car il faut multiplier les cavaliers non nobles; le roi, le premier, octroya l'infanzonia à des villages entiers. L'instrument privilégié d'une telle pratique est l'octroi de jiteros. En développant la foralité militaire, dont Saragosse finit par être le prototype, le roi donne aux colons qui s'installent le statut de infanzones ermunios 39. Ils sont exemptés d'impôts indirects, des impôts pesant sur l'élevage, tandis que les obligations militaires ne dépassent pas trois jours à leurs frais. Après 1134, il devient très difficile de distinguer les infanzones ermunios des infanzones primitifs qui voient leur service réduit à trois jours. C'est là le sens de la définition des Césaraugustains comme infanzones sans honneur, car la possession de ce dernier aurait impliqué une participation de trois mois par an aux opérations militaires. Dès le milieu du XlIIème siècle, un gros effort de définition des catégories nobiliaires apparaît dans le droit aragonais, à un moment où la fixation de ce même droit est un enjeu politique et social. Plusieurs documents nous permettent d'éclairer cet effort de qualification. Vidal de Cafiellas présente une classification dans sa propre compilation des fueros : Tai es la condicion de los aragoneses et jite de antiguidat que la condition dellios et de cada uno dellios sea departida en tal manera, car son unos yfanzones et los unos de servitio 0 de signo, enpero de los yfanzones los unos son hermunes el los olros francos de carla. Empero de los hermunes yfanzones los unos son barones, los otros richos omnes el los otros mesnaderos el los otros simples cauaylleros et los otros yfanzones simplamento. La compilation des jiteros d'Aragon, faite à Huesca en 1247, offre une définition très précise de la noblesse. Dans les fueros de
M.C. Gerbet, dans le lexique placé à la fin de son ouvrage, donne la définition suivante: Irifanzonia ermunia signifie en Aragon l'exemption de tout tribut pour un homme et ses descendants. 4°Tilander G. Vidal Mayor traduccion aragonesa de la ohra ln excelsis dei thesauris de Vidal de CafieIlas Lund 1956,II,p 453 VII,29 De statu hominum. 42
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Aragon (Livre VII), les infanzones et les milites sont définis comme des nobles de sang. Mais les infanzones, n'appartenant pas à une mesnada (mesnie), n'ayant pas reçu d'honor d'un grand ou d'un roi, ne doivent qu'un service annuel de trois jours, à leurs frais. L'usage du cheval, avec les privilèges y afférents, est strictement réservé aux nobles. Les Cortes de 1265 précisent encore ces privilèges. L'infanzonia s'applique aux personnes comme aux biens meubles auxquels elle confère l'exemption fiscale. C'est cette définition qui est retenue par les foristes du XIVème siècle. Conditio infantionis talis est quod non debet servire nisi per tres dias cum suis expensis domino regis et in duobus casibus, cum vadit ad campestre proelium vel ad obsidionem castri sui in terram suam.. in aliis casibus tenetur sequi paciarios contra malefactores regni. Item et si non sequuntur poenam habent ut ibi dicitur.41 Ainsi se constitue une manière de classification qui place au sommet les ricombres qui appartiennent aux familles les plus riches et les plus influentes très peu nombreuses dans ce royaume. En dessous, les infanzones caballeros qui doivent accompagner le roi qui les a adoubés sur le champ de bataille. Enfin, les infanzones simples qui ne doivent que trois jours de service. Les études menées sur Huesca 42nous permettent de préciser plus avant. L'exemption totale d'impôt apparaît, dans le droit aragonais, comme la caractéristique essentielle de la noblesse; en revanche, quand ils sont seigneurs, les nobles peuvent exiger toutes les taxes de leurs paysans. Dans les formules, pour prouver la infanzonia on affirme que

Observancias dei reino de Aragon de Jaime de Hospital. Introduccion y texto critico por Gonzalo Martinez Diez. Zaragoza 1977.PP 490. P233. Cette définition est parfaitement valable pour la fin du Moyen Age. Zurita la rappelle lorsqu'il relate l'entrée du roi à Saragosse en 1359. y parque los infanzones que llamaban ermunios, segun fuero dei reina, no eran obligados a seguir al rey en guerra sino en casa que fuese a dar batalla campai 0 en cerco de castillo y con pan de tres dias, reconoci6 entonces el rey a los vecinos de Zaragoza que le sirvieron en aquella entrada que le guardarfa sus privilegias y que aquello en la venidero no les causarfa perjuicio. Zurita Livre IX, Chap XX tome 4 p 367 42Laliena Corbera C et Iranzo Munoz M T. El grupo aristocratico en Huesca en la Baja Edad Media: bases sociales y poder politico. in Les sociétés urbaines en France méridionale et en péninsule ibérique au Moyen Age. Pau 1991. 544 p.PP 183/202. 43

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infancio hermunius (est) qui debet recipere et non dare pro aliqua villania. La possibilité d'accéder à ]a chevalerie, fermée aux non nobles, se complète avec ]a capacité d'entrer ou de faire entrer dans ]a dépendance noble. En ]307, des Cortes convoquées à Saragosse, mais réunies à A]agon, permettent aux nobles par ]a disposition de testamentis nobilium d'instituer un de leurs fils comme héritier ce qui permet de lutter contre ]a division des patrimoines. Cela suppose la liberté de tester et se pratique couramment à Saragosse. Tout cela est reconnu dans la documentation qui définit ainsi un statut social désigné par le terme de scudero ou de caballero. Il est difficile de distinguer dans ]e groupe ceux qui sont au service des aristocrates du rang ]e plus élevé, ceux qui sont des moyens propriétaires terriens exempts d'impôts et qui acquièrent une résidence en ville et les membres de ]a petite noblesse installés en ville au cours du XIVème siècle. Depuis 1311, date d'un accord entre les caballeros et les autres habitants, il y a une participation de la petite noblesse au pouvoir. Exemption d'impôts, accès à la chevalerie et participation au pouvoir municipal caractérisent donc ]a noblesse de Huesca. Ce dernier trait n'est pas une généralité, car la puissance de la noblesse est telle que le roi cherche tout naturellement une alliance avec les villes. Les nobles, alors, sont exclus de ]a citoyenneté et de l'accès aux charges municipales en Catalogne et dans bon nombre de villes des trois autres états comme Saragosse. Un dernier élément de réflexion nous est fourni par les enquêtes visant à établir l'infanzonia d'un personnage. L'enquête menée en juin 1327 43 pour établir celle de Pelegrin de Oblitas, avocat de Saragosse, est exemplaire. Ce dernier s'oppose aux représentants de la ville qui avaient voulu lever un impôt, il prétend que sa qualité d'infanzon l'en dispense: dixit se fore in possessione infancione et quod non posset inveniri quod ipse pater vel avus ipsius fecissent servitutem regalem. L'argumentation du représentant de ]a ville est subtile, car i] affirme que tous les citoyens de la ville sont infanzones par privilège et que Pe]egrin a ce privilège comme tout citoyen. Il ajoute qu'il ignore s'il est infanzon d'une autre manière. Or toute l'enquête qui suit vise à établir que Pe]egrin ne paie pas d'impôt, que ce privilège remonte à
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ACA. Cancilleria. Collectanea. Procesos de infanzonia. Legajo Il. Infanzonia n0144. 44

trois générations, qu'il possède des biens et qu'il appartient à une famille d'infanzones. Les témoins soulignent l'existence de tous les parents qui ont été adoubés ou qui ont participé à l'ost royal: nous apprenons ainsi que le bisaïeul de Pelegrin était un chevalier de la maison de Luna. A la fin de l'enquête, les collecteurs nient avoir eu connaissance de l'infanzonia de Pelegrin. La pratique différencie donc clairement les infanzones de carta des infanzones de sangre. Pour les premiers, il suffit de répondre aux exigences de la citoyenneté, mais cela n'ouvre que des privilèges fiscaux; pour les seconds, l'hérédité et le mode de vie apparaissent comme des critères plus importants. Cette distinction se retrouve dans la pratique notariale. Lorsque le notaire Pedro Lopez de Anso, le 4 octobre 1363 44, enregistre le paiement d'un impôt, il nomme les procureurs qui sont de las tres concidiones de la ciudat es assaber de clerigos, fidalgos, ciudadano. Cette distinction n'est utilisée qu'en matière fiscale, les fidalgos sont visiblement des privilégiés et lorsqu'ils doivent participer aux frais de la cité, ils ont leurs propres assemblées paroissiales et leurs propres collecteurs. Il apparaît ainsi que la distinction fidalgolciudadano est la variante locale de l'opposition noblesse héréditaire/noblesse de fueros et que seuls les premiers sont considérés comme de véritables nobles. Le qualificatif appliqué à chaque personne est également important: le mot noble est réservé par les notaires aux membres de l'aristocratie la plus élevée, celle des ricombres. La noblesse petite ou moyenne se voit réserver le vocabulaire de la chevalerie: caballero, escudero, mais elle partage avec les ciudadanos l'usage du don qui précède le prénom. La conception aragonaise repose donc sur une distinction assez floue, mais qui reste proche de celles qui ont été mises en évidence dans d'autres régions espagnoles.45 On y distingue clairement la noblesse de sang constituée d'hidalgos, caballeros et escuderos, de la chevalerie urbaine composée de omnes de caballo et de caballeros de cuantia. Cette distinction est patente dans le domaine politique, car les ciudadanos ont toujours refusé la participation des nobles au pouvoir municipal. En 1366, les nobles demandent que cette clause soit abrogée mais Saragosse s'y refuse; deux ans plus tard devant l'insistance des, nobles, le roi Pierre IV nomme une commission présidée par le justicia
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45 Menjot D. Hidalguia et caballeria à Murcie: contours sociaux d'une aristocratie urbaine du XIIIo au XYo siècle. in Les sàciétés urbaines en France méridionale et en péninsule ibérique au Moyen Age. Pages 219/229. 45

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rO

d'Aragon pour examiner cette affaire. En 1383, l'infant Juan est bien obligé de reconnaître que rien ne peut empêcher la ville de jouir de ses privilèges dont cette exclusion fait partie46. Il est admis traditionnellement que cet acharnement s'explique par le fait que, si les nobles avaient été admis, on aurait vu parvenir au pouvoir dans la capitale les membres de la plus haute noblesse aragonaise avec laquelle aucun patricien n'aurait pu prétendre lutter. Cependant, la réalité n'est pas aussi simple que pourrait le laisser croire la logique suivie jusqu'ici. En effet, si la distinction est réelle entre les deux catégories d'infanzones, elle n'établit cependant pas de frontière infranchissable. Dans l'acte même, où il définit le statut des ciudadanos, Pierre IV précise qu'il est toujours possible de sortir de cette condition: Et quod possint quotcumque voluerint ad gradum milicie promoveri et attingi cingulo militari ulla nostri vel successorum nostrorum petita licencia vel obtenta Il n'y a aucun obstacle juridique au passage dans la catégorie des chevaliers qui s'identifient ici avec la noblesse héréditaire. La pratique montre que, sans être fréquents, de tels changements existent. Nous reviendrons ultérieurement sur les anoblissements47, sur les mariages entre les deux catégories et sur une stratégie lignagère qui voit une partie de la famille rester dans le cadre urbain, porter le titre de ciudadano et accéder à toutes les fonctions municipales, tandis que l'autre en parvenant à la chevalerie s'en voit rej~ter, mais parvient à des fonctions importantes auprès du roi. Il y a donc deux catégories sociales proches, juridiquement identiques, mais, dans la mentalité du temps, une seule est considérée comme véritablement noble; le mot prend alors un sens très proche de celui qu'il a dans tout le reste de l'Europe. Les villes catalanes connaissent une autre définition de l'oligarchie. Elles utilisent, en effet, une seconde notion, celle de civis honoratus qui est totalement étrangère à tout ce que nous venons de définir. Barcelone est l'exemple parfait de l'utilisation du terme. La Catalogne présente la combinaison très originale d'une vieille monarchie d'origine féodale dominant des territoires de plus en plus étendus et des cités marchandes n'atteignant pas à une complète autonomie. Ce système se met en place au XIIIème siècle autour d'une
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Historia de Zaragoza p325,.. Il est évident que ce mot prend ici le sens de passage de la infanzonia urbaine

à la noblesse héréditaire. 46

suzeraineté identifiée avec les intérêts urbains pendant une période de

grande prospérité commerciale 48 ; il faut bien mesurer ici l'écart avec
l'Aragon qui, dans le même temps, définit son droit et sa structure sociale en opposition avec cette même monarchie. La structure sociale de la capitale catalane au début du XIVème siècle est divisée en trois mans traditionnelles représentées au conseil des cent, qui connaissent les mêmes exclusions que Saragosse: les ecclésiastiques, les chevaliers et les minorités religieuses. C'est à propos de la partie la plus fortunée de cette oligarchie qu'apparaît la notion de Ciutadan honrat dans la bouche du roi Jacques le~9. Le mot peut provenir du rang honorable qu'on reconnaît aux hommes tout autant que de leur qualité de possesseurs de domaines fonciers qualifiés d'honores. Le patriciat qui, à la fin Moyen Age, domine la vie urbaine apparaît vers le milieu du XIIIème siècle lorsque les villes de Catalogne se dotent d'une organisation municipale: ces hommes en furent sans doute les promoteurs auprès du roi. Ces ciutadans honrats sont intéressants par les métiers qu'ils occupent. La première main constitue une aristocratie de l'argent, ce sont des familIes qui vivent de la banque, de l'armement maritime ou de la draperie et continuent à se livrer aux affaires, mais que leur fortune classe à part. En dessous, viennent des armateurs et des hommes d'affaires. Autour de ces familles gravitent toute une série de personnages, dont la présence augmente le prestige et les moyens du chef de famille. Les bourgeois se distinguent nettement des chevaliers parce qu'ils ne peuvent être nobles. Le fait ressort nettement du texte de Jacques 1er. Cela ne les empêche pas de rechercher pour leurs filles l'alliance de la noblesse moyenne et rurale des alentours en les dotant richement. Au terme de cette recension, nous pouvons mieux cerner l'objet de notre travail. Les ciudadanos de Saragosse s'inscrivent tout naturellement dans le cadre des élites urbaines; ils en présentent toutes les caractéristiques ce que nous nous emploierons à montrer tout au long de notre étude. Cependant, ils ne sont pas toute l'élite; il existe une petite et moyenne noblesse césaraugustaine qui joue un rôle important. La ville, en tant que capitale, est le lieu de réunions aussi
48 Battle C. La classe politique urbaine de la couronne d'Aragon 1300-1450. in Pouvoirs et sociétés politiques dans les Royaumes Ibériques au Bas Moyen Age. Nice 1986 p 204 49 Battle C. La haute bourgeoisie de Barcelone. Les sociétés urbaines en France méridionale et en péninsule ibérique au Moyen Age. 544p. pp229-240.

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importantes que les cortes, ou, à l'occasion, résidence royale. Les plus grands noms de la noblesse aragonaise résident alors en vi1\e et y exercent forcément une grande influence même s'ils n'y sont pas complètement intégrés. Enfin, Saragosse est siège d'un archevêché et possède des coIlèges de chanoines riches et nombreux ainsi que de grands couvents ou monastères; tout cela implique la présence d'un nombre important d'ecclésiastiques dont beaucoup font partie des famiIles les plus importantes. Il y a donc des élites différenciées dans la vi1\e. Les ciudadanos n'en constituent qu'un sous-ensemble, mais le plus important, car il a su garder pour lui le pouvoir politique dans la ville. S'ils n'oublient jamais la situation juridique qui leur apporte tant d'avantages fiscaux, ils se comportent bien plus comme des propriétaires, des marchands ou des avocats que comme de véritables chevaliers ne rêvant que plaies et bosses. C'est sans doute à partir de l'activité et du genre de vie qu'elle entraîne que se définit le plus facilement le ciudadano. S'il y a un niveau de fortune minimal, l'appartenance au patriciat est liée aussi à la conscience coIlective, le regard des autres: on est jugé par les autres comme faisant partie de l'élite, ce qui est aussi important que d'en avoir le statut, les fonctions, les charges et les revenus. Ceci explique pourquoi la distinction semble assez facile à faire pour les notaires contemporains alors qu'eIle est si délicate pour nous. En résumé, même si le terme de patriciat n'est pas accepté par tous, car trop fortement connoté dans le temps, l'espace et l'historiographie, nous lui resterons fidèles pour désigner cette partie des élites urbaines non-noble, laïque, qui détient le pouvoir municipal et que l'usage local nomme ciudadanos.

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Civitas Caesaraugustae Il n'y a rien de plus mobile que l'organisation spatiale d'une ville médiévale. A partir de quelques points fixes constitués par les murs et les principaux édifices religieux ou civils, la vie des quartiers n'est faite que de colonisation, d'abandon ou de reconversion. De plus, suivant l'époque considérée, les sources varient et les connaissances qui s'appuient essentiellement sur l'archéologie pour les périodes les plus anciennes, s'enrichissent de l'apport de nombreux textes à la fin du Moyen Age. Des archives de toutes origines convergent pour enrichir notre connaissance: les archives locales, dès qu'elles existent ou les archives royales conservées à Barcelone, car l'autorisation royale est nécessaire pour le moindre des travaux. Si nous combinons ces sources, nous pouvons arriver à un tableau assez complet de l'évolution urbaine, de la vie des quartiers et des privilèges qui font vivre la cité. I) L'évolution de la topographie urbaine

a) l'époque romaine Saragosse s'enorgueillit d'une origine prestigieuse; elle plonge ses racines dans la colonisation romaine et dans l'organisation de l'Espagne impériale. Les conditions d'implantation et les techniques utilisées lors de la construction de la colonie, ont laissé des traces qui s'inscrivent comme un véritable palimpseste dans la ville actuelle. Les choix effectués lors de la fondation pèsent encore lourdement au XIVème siècle. Cela est particulièrement sensible dans l'organisation des fortifications et dans les difficultés pour traverser le fleuve. Le site de la ville est celui d'une plaine, située sur la rive droite de l'Ebre, dont le terrain ne présente pas d'avantage particulier pour la défense. Elle ne peut donc reposer que sur la fortification artificielle et l'activité de l'homme. Aussi, les différentes enceintes jouent-elles un grand rôle dans la constitution de l'espace urbain. Un simple coup d'oeil sur le plan permet de reconstituer les trois grandes étapes de développement urbain: les périodes romaine, musulmane, et chrétienne. Car Saragosse est d'abord une colonie romaine. Dans son testament, Auguste explique comment il emploie les troupes qui sont à son service pour mener à bien la fondation de colonies et comment il

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récompense ses hommes grâce à des donations50.Au départ il s'agit plus d'occupation militaire que de romanisation: il faut assurer la domination impériale et le recrutement des troupes autochtones. La fondation de Saragosse n'échappe pas à la règle, mais elle marque une étape significative dans l'occupation du territoire hispanique: jusque là, l'administration romaine s'efforçait de contrôler la route qui courait sur la rive gauche de l'Ebre, depuis Tarraco (Tarragona) passant par IIerda (Lérida), Osca (Huesca) pour aboutir à Oiarso. L'implantation rive droite qui suppose la construction d'un pont. marque la volonté de pénétrer plus profondément vers l'intérieur de la péninsule. Saragosse devient ainsi un des plus grands noeuds routiers de l'Espagne antique, qui voit confluer les voies qui mènent vers Bilbilis et le Sud, vers Calagurris (Calahorra) et l'ouest ou vers le Somport en remontant la vallée du Gallego. L'importance de l'opération nous est encore manifestée par le nom retenu: Caesaraugusta. C'est le seul cas en Occident où sont réunis les noms prestigieux des fondateurs de la dynastie. La date précise de fondation pose problème, car l'occupation continue du site empêche une bonne connaissance archéologique qui ne progresse qu'à l'occasion de fouilles de sauvetage. A l'heure actuelle, la seule source utilisable pour dater la fondation de la ville est, outre l'archéologie, la numismatique. Les estimations des historiens varient de 24 av lC. à 12 av lC. avec une certaine vraisemblance pour la date de 19 avant J.C. Rien dans les fouilles archéologiques actuelles ne permet d'affirmer que, dès l'époque augustéenne, l'ensemble de l'urbanisme est clairement défini. La colonie a été fondée en laissant, ouverts de vastes espaces. Il est tout aussi évident que la ville a subi un réaménagement à une époque de peu postérieure à la fondation, comme le montrent les trouvailles de la rue Don Jaime qui mettent en évidence le remaniement d'une zone d'habitations privées présentant des structures domestiques pour aménager une espace public avec un système d'égouts. Cependant, dès le début, des aspects importants ont été affirmés définitivement. L'organisation des murailles défensives est de ceux-là, puisque les tours fouillées récemment sont de l'époque augustéenne. Le monument romain le plus spectaculaire se retrouve dans l'enceinte de pierre bordée par le Cosso. Ce mur, au XVème siècle était flanqué de 120 tours semi circulaires, mais, à cette date, il avait fait l'objet de restaurations pour faire face à la guerre contre la Castille.
50Aree J. Caesaraugusta,

ciudad romana. Zaragoza 50

1978.

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