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Schreber et la paranoïa

279 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 340
EAN13 : 9782296328402
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Schreber

et la paranoïa

Le meurtre de l'âme

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4780-5

I
textes réunis et présentés par Luiz Eduardo Prado de Oliveira

Schreber et la paranoïa
Le meurtre de l'âme

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
Idées enfolie. Fragments pour une histoire critique et psychanalytique de la psychopathologie, par J. Chazaud Cet obscur objet du désir, C. Dumoulié Les matins de l'existence, M. Cifali Les psychanalystes et Goethe, P. Hashet Œdipe et personnalité au Maghreb, Eléments d'ethnopsychologie clinique, A. Elfakir Herbes vivantes, Espace analytique et poésie, J. Persini Ethnologie et psychanalyse, N. Mohia-Navet Le stade vocal, A. Delbe L'orient du psychanalyste, J. Félicien Psychanalyse, sexualité et management, L. Roche Un mensonge en toute bonne foi, M.N. L'image sur le divan, F. Duparc Traitement psychothérapique d'une jeune schizophrène, J. Besson Samuel Beckett et son sujet, une apparition évanouissante, M. Bernard Du père à la paternité, M. Tricot, M.- T. Fritz Transfert et structure en psychanalyse, Patrick Chinosi Traces du corps et mémoire du rêve, Kostas Nassikas Métamorphoses du corps. Dessins d'enfants et oeuvres d'art, S. Cady, C. Roseau La jalousie, colloque de Cerisy sous la direction de Frédéric Monneyrou. Ecriture de soi et Psychanalyse, sous la direction de Jean-François Chiantaretto. Mort et création: de la pulsion de mort à la création, Béatrice Steiner. L'invention psychanalytique du temps, Ghyslain Lévy. Angel Guerra, de Benito Pérez Galdos. Une étude psychanalytique,S.Lakhdari La haine de l'amour, Maurice Hurni et Giovanna Stoll. Du droit à la réparation, Yolande Papetti- Tisseron Mallarmé ou la création au bord du gouffre, Anne BourgainWattiau Le Transfert, J.P. Resweber. Le sacré et le religieux. Expression dans la psychose, sous la direction de M. Laharie.

textes de

Chawki Azouri Daniel Devreese Pierre Fédida Jean Gillibert

Thomas Kemple Zvi Lothane John O'Neill

réunis et présentés par

LUlZ EDUARDO PRADO DE OLIVEIRA

-,

REMERCIEMENTS

Pour l'accueil qu'elle m'a accordé, je remercie la Société Psychanalytique de Paris et, tout particulièrement, le Prof Serge Lebovici qui, avec le Prof Daniel Lagache et Mme. Piera Castoriadis-Aulagnier, a été l'un des premiers à me recevoir en France. Je remercie l'accueil chalereux de Mmes. Marilia Aisenstein et Marie-Eugénie Jullian, ainsi que des Drs. Sylvie Faure-Pragier, Alain Fine, Bernard Penot, Georges Pragier et Denis Ribas. Pour les relais de réflexion qui'ils ont su créer, je remercie le Dr. Annie Viala, le Dr. Jean-Claude Bossard, le Dr. François Caroli et les équipes du Centre Hospitalier Sainte-Anne; le Dr. Serge Chaurang et les équipes du CMPP Léon Prince; Mme. Germaine Muszynski, les Drs. Isabelle Delga, Annette Fréjaville, Gilbert Diatkine et les équipes du Centre Le Coteau-Jorge Amado; les Drs. Renée Androu, Antonio Garcia, Agnès Guérin, JeanSamuel Lauff, Bernard Martin et les équipes du Centre Hospitalier Les Murets; le Dr. Pierre Privat et les équipes du CMPP Claude Bernard, ainsi que le Drs. Christian Sueur et Marc Valleur. L'équipe du Coq-Héron a entièrement soutenu l'organisation de ce travail, notamment Mme. le Dr. Judith Dupont et M. Jean-François Chiantaretto, qui ont relu et corrigé l'ensemble de ces textes une première fois. Je remercie Muriel Chauve d'abord, Manuel Periafiez, Isabel Ribeiro enfin, pour le traitement informatique de ces textes. Les fautes qui s'y trouvent encore sont dues à ma

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négligence, malgré une dernière lecture, très amicale, de Mme. Josette Privat. Comme dans tout travail qui s'étend sur nombre d'années, différentes personnes, à différents moments, m'ont apporté toute sorte de soutien. Je leur témoigne ma reconnaIssance. Rejanne Chazel, Monique David-Menard, Colline Faure-Poirée, Serge Garnier de Cassangnac, Fadila Kabrane, Caroline et Hans Joachim Kruse, François Roustang, Chantal Tallagrand et René Major ont été auprès de moi dans des situations difficiles. Tomiris Andreiulo, Naruna Bonfim de Andrade, Helena Bocayuva Cunhan, Marisa Cabon, Angela Coutinho, Cris Freitas, Carlota Lopez, Vera Silvia Maranhao, Marie-Noëlle Mathis, Angela Neves, Rosine Perelberg, Vera Renz, Stella Maria da Silva, Mathilda Sitbon, Paulo Sérgio Bond, Paulo Sérgio Duarte, Pedro Guimaraes, Chaim Samuel Katz, José Linhares, Paulo Sternick, Jaime Schwartz, Claudette Eleinis et Maurice Haïk, Grazziela et Rui Fratti, Florence et Jean-Paul Gouita, Paule et Jerôme Lurzel, Susann Heenen- Wolf et Eike Wolf, LuÏz Antonio Prado, Lucia et Fernando Antonio da Rocha Lins m'ont apporté leur soutien personnel et leur amitié. Cet effort de compréhension est dédié à Nanda et à Thiago.

Paris, 1987-1996.

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SOMMAIRE

PRESENTATION L'ENIGME, L'ETRANGER Luiz Eduardo Prado de Oliveira « FRAGMENTSDE DELIRE» OU LA GESTE MEMORABLEDU PRESIDENTSCHREBER Jean Gillibert ANATOMIEDU MEURTRED'AME l)aniell)evreese LOI ET GYNESE FREUO(REN)CONTRESCHREBER John O'Neill
:

15

35

79

135

MIRAGESET CONSTRUCTIONS Chawki Azouri et Luiz Eduardo Prado de Oliveira
TROIS FIGURES DE LA PSYCHOSE: SCHREBER EN PROCES Thomas Kemple LE MEURTRE D'AME : UN CAS DE PERSECUTION PSYCHIATRIQUE Zvi Lothane METAMORPHOSIS SEXUALIS PARANOICA l)aniell)evreese LE PARANOIAQUE EN PERSONNE Pierre Fédida

149

175

221

237

259

11

Noms SUR LA CULTIJRE, LE DÉLIRE, L'HALLUCINATION

Luiz Eduardo Prado de Oliveira
MOTS ET PHRASES EN1ENDUSPARSCHREBER

267

291 309

BIBLIOGRAPHIE

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LES AUTEURS

Chawki Azouri (Paris) : Psychanalyste, membre du CFRP (Centre de Formation et de Recherches Psychanaly-

tiques), a publié notamment, - "J'ai réussi là où le paranoïaque échoue" : La théorie a-t-elle un père?, ainsi que La psychanalyse. Daniel Devreese (Gand) : Doctorat en Psychologie Clinique à l'Université Catholique de Louvain sous la direction des professeurs Jos Corveleyn et Samuel Ijsseling, en 1989. Publications dans la Revue Belge de Psychanalyse (Bruxelles) et dans la Psychoanalytic Review (New York). Recherches sur la psychothérapie des psychoses à l'Université de Würzburg, avec M le Dr Hermann Lang, comme boursier de la Fondation Alexander von Humboldt (Bonn). Pierre Fédida (Paris): Psychanalyste, professeur à Université de Paris VII. Jean Gillibert (Paris) : Psychiatre, psychanalyste, homme de théâtre (acteur, metteur en scène), écrivain (poète et essayiste). Thomas Kemple (Montréal) : Professeur de sociologie à la Concordia University, auteur de Reading Marx writing: melodrama, the market and Marx's "Grundisse". Zvi Lothane (New York) : Psychanalyste, professeur assistant de psychiatrie à la Mount Sinaï School of Medecine, membre de l'Association Psychanalytique Internationale et de l'Académie Américaine depsychanalyse, nombreux articles publiés en diverses langues et en particulier à la Psychoanalytic Review. John O'Neill (Toronto): Professeur émérite de l'York University et professeur associé du Centre de Littérature Comparée de l'Université de Toronto. Membre de la Royal Society du Canada. Auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Essaying Montaigne: a study of the Renaissance

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institution o/writing and reading et The domestic economy of the mind. L. E. Prado de Oliveira (Paris) : Psychanalyste, écrivain, traducteur.

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PRÉSENT ATION

L'ÉNIGME, L'ÉTRANGER

Luiz Eduardo Prado de Oliveira

Alors même qu'une grande diversité signe leur provenance, certaines notions om-ent la possibilité d'un délicat travail pour les faire converger. Parmi d'autres, prenons celles-ci: l'énigme, l'inconnu, l'étranger, l'attraction, l'événement. Elles intéressent de près nos possibilités de compréhension de la culture et des curieux liens qu'elle tisse avec la paranoïa ou la mélancolie, les deux formations psychiques isolées par Freud en tant que névroses narcissiques, si fréquentes dans notre expérience clinique. Les questions se multiplient et se résument: comment en tenir compte dans la conduite de nos cures? Si la parole est à l'origine de la séparation, le questionnement est signe de son accomplissement. Posée, la question bouleverse l'ordre de l'univers et marque une position singulière. D'où vient le vent? Pourquoi tombe la pluie? Pourquoi la mer sautille-t-elle autour des vagues? Qu'est-ce qui fait briller l'étoile? Un enfant se sépare ainsi

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de son monde ancien. Le plus souvent, la réponse obscurcit la question. Plutôt que celle que pose le sphinx, l'énigme est celle de son existence même, venue d'un ailleurs qui nous demeure inconnu, l'étrangeté est celle de l'attraction à laquelle il finit par succomber lui-même. Autant que sa rencontre, son apparition sur la route est événement. Le sphinx, mais aussi: le bleu du ciel, la diversité des choses, le chant des sirènes, les vagues de l'océan, le silence éternel des espaces infinis, la musique des étoiles, le crime et son châtiment, les lois de l'hospitalité, Moby Dick. Soif d'envoûtement, autant que de séduction. Étranger et donc hostile, écrit souvent Freud. Une tradition foisonnante et variée lui fera écho. Est-elle pourtant unique, l'identification de l'étranger à l'hostilité? Parvenus à la fin de leur traversée, les marins nordiques débarquèrent en Amérique, raconte la saga scandinave. Pour la première fois nous est décrite la rencontre d'êtres si complètement étrangers. Humains, certes, mais en rien ressemblants. Le viking avait faim et soif et il était exténué. Il a donc crié. L'indien est sorti des forêts. La journée durant ils se sont regardés, immobiles, en silence. La nuit tombait. L'indien a fait signe et ses compagnons ont apporté nourritures, boissons et couvertures. La place du sourire entre les étrangers, a-t-elle été à ce point négligée? L'ange à ce point oublié? Le lendemain partaient les visiteurs. Enfer de la rencontre entre deux moitiés du monde,

entre un monde -

et le reste de l'univers: mer des

Caraïbes inondée de sang, mer de Chine, mer de l'Inde. Une baie de sourires ne fait pas oublier les sept océans et les mille ouragans de haine, au contraire du poème de Pessoa, où la furie de l'envahisseur s'arrête devant la concentration des joueurs d'échecs, ou du conseil de Jabès: « Si on te refuse l'hospitalité, fais en sorte que ce refus te soit attribué. »

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Écrirons-nous: étranger et donc accueillant? L'expérience ne nous donnera pas toujours tort. Identique et donc hostile? C'est ce que nous montrent certaines thèses dont celles présentées dans Pour introduire le narcissisme. Mais ni l'amour ni la haine ne se résument aux relations d'identité ou aux relations d'opposition. La diversité des choses est aussi grande que la diversité des sentiments. S'il existe beaucoup plus de choses entre le ciel et la terre que notre raison ne pourrait imaginer, aussi bien ne peut-elle pas échapper au destin de s'envoler dans l'espoir de le faire. Et de se rêver capable d'un réveil audelà du ciel et de la terre, au-delà de son sommeil. Pourrions-nous dire: la folie s'éveille lorsque la raison sommeille? Non, tant l'une et l'autre se tissent, serrées. La folie se situe entre le ciel et la terre, au ciel comme sur terre. Elle appartient au domaine de l'inconnu, de l'énigme, de l'étranger, de l'attirance et de l'événement. N'est pas fou qui le veut, ce qui n'exclut pas l'attirance pour la folie, pas plus d'ailleurs que, chez le fou, l'attirance pour la raison, sinon pour le raisonnable ou le banal. L'événement est fou et banal, raisonnable et déraisonnable, en même temps. Dans Rosencrantz et Guildenstern sont morts, Tom Stoppard le résume magistralement: entre pile et face, entre pile ou face, quelque chose arrive, quelqu'un, le Messager. Entre être ou ne pas être, la suspension du ne pas qui renvoie indéfiniment à être. Quelque chose arrive: le bleu du ciel ou les vagues, entre les nuages. Merveilles de l'univers, enfer, ange toujours messager, cœur même de l'étranger, au point que les mots s'y confondent. « Là où le primitif a posé un tabou, c'est qu'il redoute un danger...» Freud ne se tient pas toujours si loin du romantisme? Nous pourrions tout aussi bien dire: « Là où le primitif a posé un tabou, c'est qu'il anticipe une merveille. » Visages de l'étranger.

17

« Si nous parvenons à faire rire le paranoïaque », dit Freud, «notre tâche est accomplie». Sans doute aurait-il pu en dire autant du mélancolique, pour rester dans le champ des névroses narcissiques. Et si nous souhaitons aller au-delà du narcissisme, pourquoi n'aurait-il pas dit la même chose de la cure du schizophrène ou du dément, pour rester dans un cadre nosologique précis? Heureusement Freud ne nous a pas laissé une psychopathologie du rire. Celui du fou est un mythe qui cache l'absence d'éclats joyeux et étincelants, tout comme la sexualité du psychotique en est un autre, qui cache l'absence d'érotisme et de séduction. Le paranoïaque rit d'un rire sarcastique, tout comme le mélancolique rit de son rire amer. Leur désir n'est jamais désir de désir, mais toujours désir d'absence de désir. Ce sont même des traits qui les marquent. Leur rire est pour autant insensé, leur désir absurde? Il ne faut pas le croire, non. Lacan avait sûrement raison. Les questions que se posent les uns et les autres, leur origine, la manière de les adresser sont certainement différentes. Schreber ne s'interrogeait pas sur le bleu du ciel, ni sur le chant des sirènes. Ignorait-il quelque chose, l'énigme s'imposait-elle, au-delà de son savoir sur l'Ordre du Monde, plus fort que le dieu lui-même? Depuis son cours du 4 décembre 1973 jusqu'à ses plus récentes productions, Laplanche insiste sur la notion d'énigme dont il exploite toutes les variations, marquant de cette orientation le fil rouge d'une pensée. Son point de départ est l'énigme fondamentale, soutenue par une métaphore d'emblée puisée dans Freud: des «purs êtres pensants venant par exemple d'une autre planète» qui nous regarderaient. Le champ de l'énigme est d'emblée circonscrit: la perception ou non de la différence des genres, antérieure et bien plus large que la différence des sexes, comme moment fondateur de la constitution de la

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subjectivité humaine I . Et aussi: « L'énigme est séduction
par elle-même...», la séduction ne bourgeonnant qu'à partir de sa propre opacité, dans la mesure où elle est porteuse d'énigme 2 . Entre temps Rosolato inaugurait sa réflexion sur « l'inconnu originel» qui servira de fondement à son

avancée sur le « signifiant de démarcation»

3.

L'inconnu

n'est pas la mère et il n'est pas le père, il n'est pas l'univers signifiant de l'un ou de l'autre, ni non plus celui de leur communauté. Le signifiant de démarcation ne peut pas se réduire à la chaîne signifiante constitutive des uns et des autres. L'inconnu n'est surtout pas le non-reconnu, il « n'a de sens que par rapport au connu qui compose le mot », au connaissable. Désir « d'une remontée aux origines », il peut être forclos. Il équivaut alors à un « manque du signifiant du manque». L'inconnu se constitue ainsi en tant que sens 4 d'une orientation psychique .
I

.

1. Laplanche

: Problématiques

11, Castration,

.symbolisations,

Presses Universitaires de France, 1980, pp. 31-33. 2.1. Laplanche: Nouveaux fondements de la psychanalyse, Presses Universitaires de France, 1990, pp. 126-127. Aussi: 1. Laplanche, "Le temps et l'autre", Psychanalyse à l'Université, Janvier 1991, pp. 33-56, notamment note 4, p. 50, et note 1, p.51. 3. G. Rosolato : La relation d'inconnu, Gallimard, 1978. 4. Poursuivant la pensée de l'auteur, il conviendrait de réfléchir sur les signifiants de démarcation à l'œuvre dans le sacrifice et, surtout, sur l'inconnu originel, dont l'ombre lui apporte un caractère trouble, en ceci que la catharsis implique la pitié autant que la piété, qu'elle exige l'érotisation du sacré autant que la sacralisation de l'érotisme, comme nous le montrent, d'une part, Thérèse d'Avila ou Jean de la Croix, et d'autre part

MicheIange ou le Bernin. Cf.: Le sacr{fice

-

Repères

psychanalytiques, Presses Universitaires de France, 1987. Également: "La communauté constituée en tant que fonction maternelle par le sacrifice, mythe central de la civilisation 19

En 1982, Fédida installe l'étranger au centre de la situation psychanalytique, proposant une nouvelle orientation, proprement clinique et donc métapsychologique, à des questions dont certaines lignes convergeaient autant que d'autres divergeaient par rapport à celles développées dans les travaux mentionnés. L'étranger apparaît d'abord comme « ce fond de silence que les choses sollicitent dans la langue pour se traduirepour se rendre visibles»; ensuite - et ce serait une remarque banale, si l'auteur n'apportait pas une précision de

taille - le séducteur tient par excellence le rôle de
l'étranger dans la fantaisie if?fantile. Nous avons ici les éléments d'une analyse dont la combinatoire est loin d'être exploitée, à savoir, à titre d'exemple, la possibilité d'un axe qui attribuerait les vertus de la séduction au fond de silence de la langue constitué par les choses de l'univers. Langue et chose rivaliseraient dans le jeu d'appropriation exclusive de leur commune étrangeté. Fédida dégage néanmoins une troisième dimension de l'étranger, celle qui constitue désormais l'un des principaux pôles de sa réflexion, en établissant le site de l'étranger comme une création de la situation analytique, entre le rêve et le trait d'esprit, récusant « à l'avance le maternel du moi qui est aussi celui de la langue au service de celui-ci 5 .» De toute évidence, la langue au service du moi ne peut pas être ce qui apporte aux choses le fond de silence qu'elles sollicitent pour se rendre visibles, pour se traduire. D'où tenons-nous notre prétention à vouloir que la langue se réduise à ce dont s'occupe le moi? Le contre-transfert est enfin désigné comme centre du site de l'étranger 6 .
occidentale", Psychanalyse à l'Université, tome 15, n° 57, Janvier 1990, pp. 57-74, Presses Universitaires de France. 5. P. Fédida: "Le site de l'étranger", L'écrit du temps, n° 2, Éd. Minuit, 1982, notamment pp. 38,41 et 44. 6. P. Fédida : Crise et contre-transfert. Presses Universitaires de France, 1992, notamment pp. 197. Si nous convenons facilement

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l'occulte est l'objet de la pensée freudienne 7. Le site de
l'étranger, par définition inconnu, est fertile en énigmes. Ce par quoi se reconnaissent des écoles de pensée en tant qu'elles se différencient des formations paranoïaques. Les unes se fondent sur la diversité, alors que les autres ambitionnent à l'uniformité. Les unes accueillent l'étranger comme partie intégrante d'une pensée qui se mesure à son énigme, alors que les autres, dans l'arrogance de leurs certitudes, l'excluent. Est-ce tout? Non, pas encore. « La force d'attraction, cette loi impénétrable dans son essence la plus intime, impénétrable même pour moi et en vertu de laquelle rayons et nerfs sont attirés les uns par les autres, recèle en germe une menace pour le règne de Dieu, menace dont une figuration allégorique fournit sans doute déjà la base de la légende germanique du Crépuscule des Dieux 8 .» Et plus tard: « Le phénomène deviendra peut-être plus accessible et plus saisissable à la compréhension humaine si on se représente que les rayons sont des êtres animés et qu'il s'agit, parlant de cette force d'attraction, non d'une force agissante mécanique, mais de quelque chose d'analogue aux ressorts psychologiques. "Attirant", cela désigne en
du « refus de l'écoute de se prendre elle-même pour destinataire de la parole », il n'en reste pas moins qu'une question demeure ouverte sur l'articulation entre la position à l'égard de l'inceste et la subjectivation de la mort du père comme condition du langage et de sa mémoire. En effet, plusieurs remarques s'imposent: sur la prévalence de la mort dans l'inceste lui-même, qui nous mène à la nécessaire subjectivation de la mort de la mère, par exemple, ou sur la présence de l'érotisme dans la subjectivation de toute mort. 7. W. Granoff, J.-M. Rey: L'occulte, objet de la pensée freudienne, Presses Universitaires de France, 1983. 8. D. P. Schreber: Mémoires d'un névropathe, Seuil, Paris, 1975, trad. N. Sels et P. Duquenne, p. 30.

Sans doute, comme l'indiquent Granoff et Rey,

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effet pour les rayons ce qui les intéresse. La chose évoque donc ce que chante Gœthe dans son Pêcheur: "Moitié elle l'entraîna par le fond et moitié il sombra" 9.» Freud veillait à la psychanalyse: «H' les gens pourront croire que j'ai fait la théorie d'après le livre 10 .» Il est enthousiasmé par Schreber et il compte « faire un usage sérieux du terme technique de "langue fondamentale". » Soulignons le mot: technique. Celle de la psychanalyse ne devra pas trop s'éloigner de l'attention envers la langue fondamentale de chaque patient, de ce qui le rend unique. Attentif à l'usage de la langue, Freud ne néglige pas la force d'attraction. Il pense que dans certaines conditions il est possible de croire que «le moi attire à soi tous les rayons» et aussi que les intuitions de Schreber ressemblent «presque à quelque perception endopsychique de ces processus reconnus par la psychanalyse 11.» Il va jusqu'à faire appel à ses amis et collègues pour revendiquer sa priorité sur Schreber, comme il est devenu banal, mais non , pas mutt' Ie, de Ie remarquer. 12 Il ne souligne pourtant pas l'analogie entre la force d'attraction et les « ressorts psychologiques », ou la phrase puisée dans Gœthe: moitié elle l'a entraîné, moitié il a sombré. Excellent exemple des jeux du transfert et du contre-transfert! Il reviendra à Pontalis, si sensible aux liens unissant la psychanalyse au romantisme, d'établir leur
9. Idem, pp. Il, note 5. Voir également une précédente étude que j'ai consacrée à cette question: Prado de Oliveira, "Trois études sur Schreber et la citation", Psychanalyse à l'Université, tome 4, n° 14, Mars 1979, Éditions Réplique, notamment pp. 274-275. 10. S. Freud - C. G. Jung, Correspondance, 1910-1914, Gallimard, 1975, p. 98. Il. S. Freud, Cinq psychanalyses, Presses Universitaires de France, 1970, pp. 321. 12. Cf. : Prado de Oliveira, "L'invention de Schreber", Le cas Schreber, Presses Universitaires de France, 1979, notamment pp. 22 et 36-37.

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articulation. Pourrions-nous écrire: entre le rêve et la douleur, le transfert, autrement dit, force d'attraction? Désormais, comme ressort fondamental du transfert, à la suite de Pontalis, il faudra inscrire une «force d'attraction de la langue» 13, à condition de ne pas oublier le silence dont l'une et l'autre sont tissées. Le transfert envers la langue possède une dimension toute particulière. Faudrait-il ajouter, pour bien marquer qu'il s'agit d'une école de pensée: force d'attraction généralisée, tout comme est généralisée la séduction? L'insistance se voudrait ici analogue au mouvement de certaines toiles de Miro, où l'effet du trait qui revient sur son propre parcours, le retraçant plusieurs fois plutôt qu'une, finit par indiquer autre chose que cette insistance, à travers la création d'une sorte d'éblouissement de l'événement. De même dans certains films de Resnais, où la répétition d'un seul plan finit par montrer autre chose que ce plan. Comment en effet échapper à l'insistance de la métaphore de l'école de pensée lorsque nous constatons que le chemin qui mène à la reconnaissance de la force d'attraction de la langue traverse de si belles pages sur l'étranger et la migration, l'arrachant à la seule situation analytique pour l'élargir à l'ensemble de son mouvement 14? Là où après avoir écrit sur le site de l'étranger Fédida était

venu à écrire sur l'inquiétante étrangeté du transfert

15,

Pontalis écrit sur « cet inconnu qui vient vers nous et qui ne nous est rien» pour permettre à l'analyse de commencer, quand se produit le «transfert en nous de l'étranger, de ce qui est le plus étranger au patient. » La folie est l'une des plus puissantes figures de l'étrangeté.
13. J.-B. Pontalis : La force d'attraction, Seuil, 1990, pp. 109110. 14. Idem, pp. 86-91. 15 P. Fédida: "L'angoisse dans le contre-transfert ou l'inquiétante étrangeté du transfert", Crise et contre-transfert, op. cit., notamment p. 188.

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Raison parmi d'autres pour que continue à s'exercer la force d'attraction du livre de Schreber. Les circonstances ont certes beaucoup changé. Les temps sont loin où nous avions le privilège, revendiqué par Freud pour les psychanalystes et souligné par Pontalis, d'émigrer comme nous l'entendions. Si l'hospitalité envers le migrant ou l'étranger n'est pas inimaginable, sa velléité de repartir et revenir est sévèrement sanctionnée par les lois. Un étranger qui redouble d'étrangété: accueilli, il repart. L'imagination, curieuse, interroge, égarée: meurtrier, meurtri, amoureux, aimé, fuit-il ou va-t-il à la rencontre, au devant de ce qui déjà l'atteint? Il porte un rêve, un songe le porte, qui détournent son regard vers d'autres rivages et l'empêchent de voir ce qui l'attend déjà. Il se serait détaché de son mât pour suivre les voix des sirènes et il espère revenir. L'Ailleurs ou le Divers tiennent, peut-être, pour lui, le lieu de l'Autre, et son insistance à le défier appartiendrait à un mystère où le défi ne se soutiendrait que de son propre mouvement. Quelque chose lui serait arrivé. Ne se cacherait-il pas à l'ombre de l'objet, ne s'y serait-il pas perdu 16? Il chercherait à être au cœur de l'événement. Mais ne l'annoncerait-il pas cet événement et, pire encore, sa venue elle-même ne serait-elle pas assimilée à son existence, événement réel? Ces patients qui nous parlent de choses lointaines, de leur désert sans fin ou de leurs si accueillantes palmeraies, de leurs bourrasques et de leurs îlots, ne nous sont pourtant pas plus étrangers que ceux qui nous parlent de choses bizarres qui se passent devant leurs miroirs, entre les portes de leurs immeubles, juste en bas de chez eux.
]6. Selon l'expression de Freud à propos de la mélancolie, reprise par M. Moscovici dans son livre L'ombre de l'objet, Seuil, 1990. L'auteur s'intéresse aussi à l'événement psychique en tant qu'il serait le seul événement. Cf.: Il est arrivé quelque chose: approches de l'événement psychique, Ramsay, 1989.

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Ange et démon, l'un dans l'autre confondus, dans cette incessante migration, l'étranger nous annonce notre intime et inquiétante étrangeté, au-delà du malaise de la culture et du trouble du monde. Il est celui qui apaise dans son inquiétude, celui dont l'inquiétude elle-même est apaisante. Démon est l'autre nom de l'ange. Prétendre que les anges n'ont pas de sexe est une vieille boutade, un peu ingrate. Le paranoïaque ou le mélancolique vivent en enfer et s'il leur arrive de faire des rares excursions au ciel, ce sont pour eux des régions désertiques. Peut-être y rencontrent-ils Dieu ou bien le Prince, mais jamais l'ange ou le démon, jamais la grâce, la séduction, la tristesse ou la nostalgie, jamais l'étranger. De lui, ils n'aperçoivent que l'ombre, quand ils le font. «Ombres d'hommes », comme Schreber les décrit. Et comment pourrait-il en être autrement, alors que l'Idéal du Moi s'est réduit au Moi Idéal et est venu envahir tout entière les positions du Nomdu-Père et de l'Autre, selon l'une des lectures possibles du

SchémaL en tant qu'il est à la racine du Schéma 9{17.

Paranoïaque et mélancolique se perdent dans la quête d'improbables réponses à la question de leur identité. Dans ce sens, ils constituent des figures aux frontières en même temps les plus étranges et les plus intimes de notre culture, là où elle est habitée par l'énigme et hantée par l'inconnu, là où la violence de l'événement devient écrasante et la force d'attraction oscille entre l'explosion et l'extinction. Depuis que l'émerveillement devant la diversité des mondes est devenu marginal, le nôtre s'est renfermé dans le délire de sa grandeur et de son envie de maîtrise de l'univers, qui révèle maintenant toute l'extension de son

17. J. Lacan: "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose", Écrits, Seuil, 1966, notamment p. 571.

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impuissance, sœur de sa capacité de séduction. Hantée par la persécution, notre culture s'organise autour du meurtre. À la suite de cet aveuglement généralisé, le fou ne court plus par monts et par vaux, comme le petit cheval du fils de Machiavel, qui se réjouissait de l'événement. Non, il se blottit au cœur du quotidien. Le paranoïaque est l'homme du monde, il l'incarne, qu'il le représente ou qu'il s'y oppose, tout en se présentant comme rationnel, voire raisonnable. Freud a avancé des thèses au sujet de deux institutions qu'il a voulu exemplaires: l'église et l'armée. Lorsqu'il l'a fait d'autres exemples, par leur situation à l'époque, n'apparaissaient pas dans tout leur éclat. Depuis l'appareil d'état ou l'appareil de parti se sont épanouis en splendeur, imposant une bureaucratisation généralisée dont la nature est à peine cachée par les nouveaux termes liés à la technocratie. Les institutions, en se multipliant, ont dévoilé leur secrète nature. L'homme de l'institution prétend ne pas supporter la diversité des êtres et l'ambiguïté des paroles pour mieux les réduire, les uns, aux masses, et les autres, aux mots d'ordres. L'homme de l'appareil et l'homme politique, devenus gestionnaires, s'évertuent à nous faire la promesse de leur capacité à mettre fin à une crise qu'ils rendent chaque fois plus grave. Les analyses de Horkheimer et Adorno, les premiers, dans leur Dialectique de la Raison, ont montré que toute pensée authentique contient un moment paranoïaque, au quel nous devons ajouter un instant mélancolique. «De fait, en projetant ses peurs et ses désirs sur des objets extérieurs, la pensée paranoïaque élève une protestation déformée contre l'absence de réconciliation entre particulier et universel », absence que notre monde perpétue et intensifie à travers son espoir délirant de rayer toute

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« tuer la mort 18.»

absence, tout manque, dans son effort désespéré pour

Ces auteurs affirment que la paranoïa est «l'ombre de la connaissance »et que nous sommes plongés dans cette obscurité. «La paranoïa est en réalité le système de ceux qui ne sont qu'à demi-cultivés, qui ne vont au-delà de l'immédiateté que pour réduire la réalité à une formule réifiée. Incapable de supporter la séparation entre la vie intérieure et la vie extérieure, l'apparence et l'essence, le destin individuel et la réalité sociale, le paranoïaque rétablit l'harmonie au prix du sacrifice de sa propre autonomie. » Adorno poursuit en montrant comment la folie a peu à peu gagné le «cœur de l'intimité», rendant toute conversation impossible au moyen de la soumission des êtres humains au pouvoir magique des mots, soumis euxmêmes aux mouvements les plus désordonnés: K..tout se passe comme dans la politique où la discussion a depuis longtemps été remplacée par les assertions du pouvoir. Parler est devenu affaire de mauvaises manières. On se rapproche de plus en plus de ce qui se passe dans la vie sportive 19.»En effet, condamnés à la répétition des mêmes tâches à longueur de journée et jusqu'à la fin des temps, soumis à des hiérarchies qui prolifèrent comme des cancers, étouffés à ce point par les lois de la compétition, la thèse ne semble pas délirante qui veut que le remède à nos maux réside en cela même qui les a créés, selon une sorte d'homéopathie suicidaire. Alors que toute solution semble devenir affaire d'exhibitionnisme, il pourrait revenir à une discrète psychanalyse de restaurer les conditions d'une conversation qui se situerait aux antipodes de ce qu'elle est
18.

Cf. : M. Jay, L'imagination dialectique: histoire de l'École

de Francfort (1923-1950), Payot, 1977, trad. E. Moreno et A. Spiquel, pp. 265-266, en particulier. 19. T. W. Adorno, Minima Moralia: R~flexions sur la vie mutilée, Payot, 1980, pp. 130-131, trad. E. Kaufholz et J-R. Ladmiral.

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