Scrupules et conscience morale

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Qui n'a jamais, en dépit de tous les principes moraux, politiques ou religieux, fait l'expérience des scrupules ? Loin d'être la mise en échec de la conscience morale, les scrupules en sont bien plutôt la pierre de touche. On peut à propos d'un objet général : l'humanité, la famille, l'Etat, se déterminer à partir de principes généraux mais, confronté à un individu singulier, il en va tout autrement : on est compromis, on n'est plus face à un problème moral mais au coeur d'un problème moral.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296311305
Nombre de pages : 206
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Scrupules et conscience morale

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@ L'Harmattan,

1995

ISBN: 2-7384-3792-3

Eric DOUCHIN

SCRUPULES ET CONSCIENCE MORALE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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La vraie morale se moque de la morale.

Pascal

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INTRODUCTION
Devant les souffrances insupportables d'un enfant martyrisé, devant les massacres ou l'oppression, l'indignationmorale est de règle et chacun de s'insurger, dénonçant la lâcheté des uns,
l'égoïsme des autres et l'impuissance des victimes. Pourtant ceux-là même qui s'indignent ainsi sont aussi les premiers à invoquer la diversité des moeurs et des croyances pour excuser d'autres sévices, ignorer d'autres souffrances; à la prétention d'un peuple ou d'une religion à imposer universellement ses valeurs, sa morale, pourrait légitimement s'opposer ce qui serait la vraie vertu morale: la tolérance. Dès lors, si l'indignation morale est autre chose que simple grimace, quelle signification faut-il doooer à cette tolérance qui peut être certes l'expression d'un respect authentique de l'autre mais tout aussi bien alibi de la lâcheté, de l'indifférence voire du mépris à l'égard de celui dont il faudrait tolérer les paroles, les croyances ou les coutumes. Il n'est pas difficile d'être tolérant avec celui que l'on redoute, pas davantage avec celui que l'on ignore et guère plus avec ceux que l'on méprise. S'agit-il dès lors de morale ou d'un simple opportunisme prétendant à la respectabilité? La réponse dans bien des cas ne fait guère de doutes et le discours unanimiste sur les vertus de la tolérance cache, reconnaissons-le, beaucoup de mauvaise foi. Il n'est besoin pour s'en persuader que d'observer les limites vite atteintes de cette tolérance: que les rapports de pouvoir évoluent, que la rencontre de l'autre devieooe plus fréquente, que celui que l'on méprise revendique ses droits et les comportements autrefois tolérés deviennent insupportables.

Plus fondamentalement, faire de la tolérance la vertu morale par excellence apparaît problématique : tolérer tout serait absurde, on tolérerait alors l'intolérance, tendant par avance la tête à la hache du bourreau. La difficulté est bie!l réelle mais a trop souvent servi d'alibi aux pouvoirs liberticides en quête de respectabilité morale ; il convient donc de l'aborder avec prudence. Si la tolérance peut mener à l'absurdité la plus suicidaire, c'est qu'elle ne tire pas sa valeur d'elle-même mais de son objet. Chacun s'accordera par exemple à admettre que tolérer des comportements sadiques, bien loin d'être une attitude morale ne serait qu'ignominie, cynisme ou lâcheté. Il est à l'évidence des comportements que l'on peut tolérer et d'autres qu'il faut bien qualifier d'intolérables. Poser la tolérance comme valeur en soi ne permet donc en aucun cas de répondre à la question cruciale de la détermination du tolérable et de l'intolérable que l'on ne saurait se dispenser de définir. On définit souvent l'interrogation morale par la formulation "que dois-je faire ?" Cette question en contient une autre tout aussi urgente: que dois-je laisser faire? Présentée de cette façon l'interrogation morale n'apparaît plus seulement comme la démarche solitaire d'une conscience en quête d'idéal, de bonheur ou de sainteté mais aussi comme interpellation parfois véhémente voire violente de l'autre et comme remise en cause indirecte ou brutale de son propre comportement, de ses propres projets. Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dira-t-on, que les moralistes s'interrogent sur ce qui est tolérable et ce qui ne l'est pas, au point que la morale peut venir à en être perçue comme un système d'interdictions d'une rationalité parfois contestable, les commandements bibliques se présentent comme l'un des exemples les plus célèbres d'un tel système: meurtre, mensonge, adultère... sont définis comme intolérables et doivent donc être impitoyablement réprimés. Ailleurs ce sont d'autres comportements qui seront visés par les interdits, au point que certains ont pu dire que la réponse à la question de la détermination de l'intolérable semble devoir renvoyer à la

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diversité des cultures ou des optnlons : ainsi Voltaire évoquant le problème de l'anthropophagie. Entre dogmatisme et relativisme la réflexion philosophique ne trouve guère son compte mais reste à la recherche d'une réponse universelle à cette difficulté persistante, croyant tantôt la trouver dans des considérations utilitaristes, l'intolérable s'identifiant alors au nuisible, tantôt dans les exigences de la raison pure elle-même. A procéder de la sorte on ne parvient qu'à déplacer le problème sans contribuer, même le moins du monde, à le résoudre. La perspective utilitariste révèle ainsi très vite ses limites: si l'intolérable se définit à partir du nuisible, il faudra préciser ce qu'est une nuisance, faisant appel par exemple à des critères médicaux: tabac, alcool etc... ne pourront être tolérés, mais aussi bien à des critères économiques (les casinos devront-ils être considérés comme nuisibles), ou bien encore écologiques et voici chasseurs voire agriculteurs sur la sellette... Qui ne voit que l'idée de nuisance est trop vague et relative à des systèmes de référence arbitrairement choisis pour servir de critère de détermination de l'intolérable? Economistes, écologistes, thérapeutes mais aussi, pourquoi pas, politiques, professionnels, scientifiques peuvent dès lors présenter leur propos spécifique comme discours moral et s'empressent aussitôt de s'y essayer. Ainsi voyons-nous médecins, ministres des finances ou apôtres de l'écologie "faire la morale" à leurs patients, leurs électeurs, leurs sectateurs et leurs spectateurs, dénonçant les comportements qu'ils jugent nuisibles donc intolérables. Est-il d'ailleurs besoin de morale pour fuir ce qui est nuisible et rechercher ce qui est utile? L'intérêt bien compris suffit largement: refuser ce qui gêne et s'accommoder de ce qui arrange constitue à l'évidence une tolérance à bon marché. Chercher d'w1eautre façon la déterrnit1ationdu tolérable et de l'intolérable dans les exigences a priori de la raison semble tout aussi peu satisfaisant, que l'on adopte le critère de la cohérence ou celui de l'universalité. En ce qui concerne tout d'abord le problème de la cohérence, le principe pourrait se fonnuler de la façon suivante: peut

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être toléré tout ce qui ne contredit pas le principe de la tolérance, c'està-dire que seules les attitudes d'interdiction ou de coercition physique ou psychologique devraient être considérées conune intolérables. "Il est interdit d'interdire" pouvait-on lire sur les murs il y a quelques années. Une telle attitude revient en fait à rechercher systématiquement le niveau minimal d'interférence avec autrui en s'interdisant tout jugement sur ses actions et a fortiori toute ingérence dans ses affaires dès lors que celles-ci n'entraînent aucune perturbation notable dans l'existence du voisinage. Peut-on considérer ce qui n'est en réalité qu'un évitement Inaximal d'autrui conune l'essence même d'une attitude morale? Il est permis d'en douter. De surcroît, l'existence est toute e11tièreingérence dans les affaires d'autrui: que ce soit la relation entre parents et enfants largement tissée de pressions et d'interdictions, ou tout simplement l'amour qui ne tolère guère l'infidélité; que l'on considère aussi le fonctionnement des groupes qui ne saurait se passer de règles, donc de contraintes souvent arbitraires. Même dans le domaine du jeu on ne tolère guère la tricherie alors qu'elle n'y prête guère à conséquences. Affirmer que l'on peut tout tolérer sauf l'it1tolérance est sans doute fort cohérent logiquement mais cela ne saurait suffire pour constituer une morale. Certains comportements pourraient fort bien être tolérés sans entraîner de contradiction, conune l'infidélité conjugale; il n'est pourtant pas nécessairement immoral de refuser de les tolérer. C'est autrement qu'il faut déterminer le seuil de l'intolérable, mais le critère rationnel de l'universalité ne nous apparaît pas davantage satisfaisant. Si ce principe a acquis la célébrité avec la morale kantienne, l'appliquer au problème de la tolérance reste néanmoins délicat. Puisqu'il conviendrait d'agir en sorte que la maxime qui guide l'action puisse être érigée en loi universelle, il faudrait ne tolérer que ce qui est universellement tolérable et le tolérer sans aucune restriction ou exception; ce n'est tout au moins qu'à cette condition que la tolérance pourrait être qualifiée de morale. Il est tout à fait possible d'envisager en effet d'autres formes de tolérance qui seraient motivées par autre

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chose que le devoir, par prudence ou habileté par exemple, et qui pourraient le cas échéant s'avérer immorales. Si nous prenons ainsi l'exemple du mensonge, non seulement il ne faudrait jamais mentir mais pas davantage tolérer le mensonge, ce qui serait s'en rendre complice. Une telle tolérance peut être habile ou simplement prudente, elle n'en serait pas moins immorale. Ainsi, non seulement le mensonge serait intolérable, mais le tolérer serait également intolérable. Le même raisonnement pourrait être tenu à propos du vol ou du meurtre, aboutissant chaque fois à la même implacable conclusion: ne peut être toléré que ce qui est confonne au principe d'universalité du devoir, soit parce que c'est l'expression même du devoir, soit parce que c'est totalement anodin donc éventuellement universalisable sans inconvénients (ne pas manger de certains aliments, ne pas boire d'alcool...). Cette nuance pennet en effet de distÎ11guerentre ce qui doit être toléré et ce qui peut être toléré,

entre ce qui ne doit en aucun cas être toléré et ce qui peut être
éventuellement interdit pour des raisons de prudence, de commodité, d'intérêt commun ou par simple convention (marcher sur les pelouses, se dénuder en public, user de stupéfiants...). Utiliser le critère de l'universalité aboutit donc à restreindre considérablement le champ de l~ tolérance: d'une part ce qui doit être impérativement toléré devient de fait un droit imprescriptible des personnes or dès l'instant où l'on parle de droit, le problème de.la tolérance ne se pose plus, (si quelqu'un possède un droit de propriété sur un objet, je n'ai pas à tolérer l'usage qu'il en fait mais à respecter son droit) , d'autre part un comportement non universalisable, même justifié par les! meilleures raisons du monde (mentir pour protéger quelqu'un, voler pour se nourrir...), devient absolument intolérable. Entre les deux ne restent comme objet possible pour la tolérance que les comportements les plus anodins, c'est-à-dire en fait ce qui ne .pose pas sérieusement problème, les manifestations les plus superficielles des différences entre les personnes ou entre les peuples.

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Il est certain qu'à ne tolérer que ce qui est sans importance on ne fait pas courir de grands risques au principe même de la tolérance et la raison peut donc facilement s'en trouver satisfaite, mais le prix à payer est que la tolérance se trouve par là même dépourvue de tout intérêt: on peut tout aussi bien la refuser, les deux attitudes étant également acceptables, mais de toute façon cela n'a aucune importance. Chacun s'accordera à reconnaître que le problème de la tolérance ne prend une dimension morale que dans des situations d'une toute autre importance, précisément lorsque l'idée même du devoir devient floue ou contestable et que l'enjeu du choix se révèle capital.

Plus fondamentalement encore, si le problème de la tolérance se pose, non dans la banalité du quotidien, mais dans
l'urgence d'une situation déconcertante et inédite, il faut envisager l'idée que le tolérable ou l'intolérable ne puissent être déterminés a priori donc universellement mais doivent sans cesse être redéfinis, redécidés. Certes l'histoire montre de façon évidente que les hommes et parfois les mêmes hommes n'ont pas toujours tenu les mêmes choses pour tolérables ou intolérables, mais ici la multiplicité des exemples ne saurait rien prouver: on pourrait en effet alléguer qu'à certains moments ces hommes ont eu tort puis ensuite raison ou l'inverse; on pourrait égalelnent soutenir que si les hommes n'ont jusqu'à présent pas été capables de fixer de façon satisfaisante les limites de la tolérance, cela ne dispense nullement de chercher à les poser. On ne saurait pas davantage se contenter d'un relativisme évolutiomuste : "à chaque époque ses tabous", quitte à le moduler suivant l'humeur en théorie du progrès ou de la décadence. Il s'agit en réalité de chercher, non plus dans l'universalité mais dans une pensée de la singularité, une autre approche du problème moral. Il n'y a sans doute pas, essaierons-nous de montrer dans cet essai, de solution à l'interrogation morale, mais on peut en tout cas lui apporter des réponses bonnes ou mauvaises sans que puisse être défmi a priori un critère universel de discrimination. A l'encontre de toutes les tentatives visant à constituer une

morale universelle, le présent travail s'efforcera d'établir que si les

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problèmes moraux se posent à chaque fois de façon différente, la seule attitude morale véritablement possible doit être une appréhension de la singularité. Faute d'une telle approche on se trouve condamné à cette interminable tentative de conciliation entre les principes universels et l'irréductible différence des personnes et des situations que l'on nomme la casuistique. Tenter de définir la morale au niveau de la singularité peut sembler un impossible pari. N'aboutit-on pas aÎ11siinévitablement à un relativisme et à un opportunisme qui seraient la négation même de la morale? Nous essaierons de montrer qu'il n'en est rien mais qu'il faut renoncer à deux projets traditionnellement associés à la réflexion philosophique: déduire la morale de principes et fonder la morale. Les principes n'ont en effet d'autre fonction que d'asseoir l'attitude morale sur le plan de l'universel en définissant des règles propres à s'appliquer à de multiples situations. Poser par exemple en principe le vol comme un comportement intolérable amène à formuler des règles: "tu ne voleras point", "le voleur aura la main tranchée", qu'il faudra appliquer à des personnes et des situations différentes mais considérées comme semblables. Essayer de comprendre le comportement d'un individu à partir de sa singularité en le replaçant dans le contexte de ses motivations et de la situation dans laquelle il s'inscrit rend inutile et même vide de tout sens toute interrogation sur le vol en soi aussi bien que sur le mensonge, le meurtre, l'adultère, l'avortement envisagés dans l'absolu au niveau des principes. La question ainsi n'est pas de savoir si le vol en soi est intolérable, mais si le larcin de ce miséreux famélique qui subtilise quelques aliments dans les rayons d'un grand magasin est, oui ou non, intolérable. n est inutile de prétendre justifier la désobéissance à un principe par l'appel à un autre principe: ce serait établir une fantastique hiérarchie des principes qui ne pourrait elle-même se constituer qu'à partir d'autres principes et ainsi à l'infini en s'éloignant toujours davantage de la considération de l'autre dans sa singularité.

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pardon se . pose bel et bien face à cet autre auquel on se trouve
confronté quand bien même ses agissements pourraient sembler condamnables. Fonder la morale permet d'échapper à un tel trouble en justifiant cette exigence de cohérence, l'enracinant souvent dans une "métamorale" : religion, politique ou autre. La morale est sauve ainsi... mais on a du même coup, comme nous le verrons, supprimé tous les problèmes moraux. Se dessine ainsi plus précisément l'idée directrice de ce travail, qui pourrait assez simplement se formuler de la façon suivante:

Fonder la morale, que ce soit sur là raison, le sentiment, l'utilité ou la foi revient à tenter de justifier les principes eux-mêmes comme éléments d'un système de valeurs dont la nécessaire cohérence se trouve postulée a priori. Pourtant les origines des obligations comme des interdits moraux apparaissent bien souvent diverses, s'enracinant dans l'histoire, l'organisation économique, sociologique, politique, les croyances religieuses ou idéologiques de chaque société. Le fondement de la morale n'a donc pas pour fonction d'en permettre l'émergence mais de la justifier après coup, et, s'il faut en postuler la cohérence, c'est que ce n'est qu'à cette condition qu'il est possible d'en faire un idéal de comportement propre à s'adapter à des situations diverses, à la rencontre sans cesse renouvelée d'autrui. Pour prétendre à l'universalité la morale se doit d'être système et c'est pour se constituer en une telle structure qu'elle doit se donner un fondement. Entre la recherche de la cohérence et la prise en compte de la singularité individuelle il faut souvent trancher et c'est sous la forme d'un tel dilemme que se posent souvent les problèmes moraux, par exemple lorsque se pose la question du pardon. Du point de vue de la cohérence le pardon est une aberration: soit l'individu n'est pas responsable de sa faute et il se trouve excusé sans qu'il soit besoin de lui pardonner, soit il est responsable et il doit être condamné. Pardonner revient à refuser de condamner, ce qui semble bien équivaloir à tolérer; comment dès lors sans contradiction peut-on tolérer la faute, non content d'avoir excusé l'erreur et la faiblesse? Pourtant le problème du

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la conscience morale se constitue non comme conscience de principes ou de valeurs c'est-à-dire comme conscience d'un devoir mais comme conscience de problèmes. Celui qui croit connaître son devoir n'a plus en fait de problèmes moraux mais tout au plus des problèmes d'adaptation ou d'interprétation; celui qui se pose des problèmes moraux, à l'inverse s'interroge sur son devoir et, loin de découvrir en lui la certitude d'un impératif catégorique, ne rencontre que le trouble de ses scrupules. Si le problème de la singularité apparaît comme le révélateur de l'interrogation morale, c'est l'expérience du scrupule qui en marque la spécificité; aussi ce travail s'efforcera-t-il d'en dégager la signification et les conséquences. Une conscience délivrée de tout scrupule mériterait-elle encore le nom de conscience morale? C'est à partir de ce concept de scrupule que peut se reposer en tennes nouveaux la question de la tolérance, non plus considérée comme l'application de principes déterminés a priori, mais comme l'expression de scrupules éprouvés face à la singularité d'autrui. La frontière de l'intolérable ne peut plus dès lors être dessinée universellement, mais se profile en creux dans la forme des scrupules qui surgissent au sein de la relation à l'autre. Cette détermination pourra parfois apparaître cohérente mais pourra tout aussi bien se révéler contradictoire: ce qui sen1ble intolérable de l'w1 sera parfois toléré d'un autre, ce qui semble tolérable un moment ne le sera plus une autre fois. Ainsi en est-il des scrupules qui nous condamnent à répondre chaque fois de façon nouvelle à une question à première vue toujours semblable. Une conséquence panni bien d'autres de cette reposition de la question morale à partir des concepts de scrupule et de singularité est la dissociation de la morale et de la justice. Pour être juste il faudrait appliquer à tous les mêmes principes et voilà que.les scrupules viennent bouleverser, disloquer les principes, voilà que l'on découvre que chacun réclame à être traité de façon différente des autres; la conscience morale au fond n'a que faire de la justice, la renvoyant au domaine juridique où elle prend tout son sens. L'articulation du droit et de la

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morale ne saurait donc aller de soi et il persiste inévitablement à ce niveau une irréductible dissonance. Si les scrupules conduisent à remettre en cause les principes prétendument universels, nous les voyons souvent ne se manifester que sporadiquement chez certains, plus fréquemment chez quelques autres et sembler totalement absents chez beaucoup. Se pose dès lors la question de l'origine des scrupules qu'il nous faudra chercher dans l'analyse de cette relation à autrui que nous appelons la compromission qui de façon simultanée transforme l'individu en victime et l'implique jusqu'à le rendre responsable de sa situation. C'est autour de ces trois concepts de compromission de scrupule et de singularité que s'articule une réflexion qui au-delà d'une analyse de l'expérience morale, débouche sur la perspective d'une redéfinition des rapports entre morale, droit et politique.

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Je hais tous les gens à principes. Ils sont ce qu'il y a de plus détestable en ce monde. On ne saurait attendre d'eux aucune espèce de sincérité,. car ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu'ils devaient faire ou sinon, ils regardent ce qu'ils font comme mal fait.
André Gide L'immoraliste

CHAPITRE I RETOUR DE LA MORALE ET DESIR D'UNE MORALE
LE RETOUR DE LA MORALE Il est courant aujourd'hui d'entendredire que cette fin du XXe siècle se trouve marquée par un retour de la morale: solidarité,
droits de l'homme, ingérence humanitaire, comités d'éthique

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thèmes auxquels se réfèrent souvent bruyanunent responsables politiques ou religieux, intellectuels "engagés", scientifiques ou médecins.

Derrièrecette apparente unanimitése profile toutefois une ambiguïtéque l'expression"retour de la morale" a au moins le mérite de mettre en évidence.Annoncer le retour de la morale, (pour autant qu'elleaitjamais été banniede notre société),n'est ce pas implicitement se réfugier à l'ombre des clochers ou des minarets dont on avait prétendu un moments'écarter? Le retour de la morale n'est-il pas tout simplementun retour en arrière, symptômed'une inquiétude,voire d'un refus devant l'ouverture par la technique du champ de la liberté humaine, désarroi devant l'évolution des règles du droit et horreur

RETOUR DE LA MORALE ET DESIR D'UNE MORALE

devant la barbarie à l'échelle planétaire que mettent sous nos yeux les médias omniprésents. Ambiguïté, disons-nous, et même paradoxe d'une société qui se réclame du progrès mais en même temps soupire après des valeurs longtemps reniées, de peuples fascinés qui écoutent, bien qu'en maugréant, les rappels à l'ordre moralisants du chef d'une église dont ils n'ont plus la foi et dont la rigueur austère apparaît chaque jour plus étrangère à la liberté qu'ils revendiquent. On refuse bien sûr les intégrismes, ces épouvantails des temps modernes, mais on déplore le "crépuscule du devoir"} en se laissant confisquer finalement le discours moral par ceux là même qui se fixent pour objectif de conduire une contre-révolution des moeurs, quand ce n'est pas une contre-révolution politique. Comment dans ces conditions ne pas dénoncer dans ce retour de la morale illusion, manipulation ou mauvaise foi? Pourtant le problème apparaît incontournable; une société peut-elle exister sans morale même implicite, sans s'appuyer sur un certain nombre de principes et de valeurs collectivement reconnus? Il semble bien que non, et, de ce point de vue, les tentatives de refondation de la morale témoigneraient de la lucidité des sociétés modernes dans le regard qu'elles jettent sur elles-mêmes. Une appréciation aussi rassurante dissimule cependant une autre difficulté, d'ordre logique cette fois: on affinne la nécessité d'une morale, mais de quelle nécessité s'agit-il si ce n'est d'une nécessité ellemême morale? Symétriquement, il en est de même lorsque l'on déplore l'impossibilité de se référer à des valeurs unanimement reconnues pour fonder jugements ou engagements moraux.

LE CERCLE MORAL Poser la nécessité d'une morale revient à affirmer qu'une société respectant certaines valeurs morales, que ce soit l'honnêteté,la
} Nous pensons ici à l'essai de Gilles Lipovetsky : Le crépuscule du devoir, l'éthique indolore des nouveaux temps démocratiques Paris Gallimard 1992.

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