SECRET ET MENSONGE D'UNE IDENTITÉ

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C'est au cinquantième anniversaire de la libération que l'auteur décide d'ouvrir la porte de son passé. C'est à Givet dans les Ardennes que Nicole a vécu durant vingt et un an auprès de son " père ", sa mère et ses " frères et sœurs ". Humiliée, bafouée, considérée comme la bâtarde, d'attardée mentale… par sa mère, Nicole quitte la maison le jour de ses vingt et un an : elle demande ses papiers. - Je n'ai plus rien te concernant lui dit sa mère.
1968 : Nicole fera quinze jours de prison. A sa sortie elle apprend qu'elle est franco-allemande. Elle n'est pas née à Bordeaux mais en Allemagne de l'Est , son père n'est pas français mais allemand…
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296419353
Nombre de pages : 240
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SECRET ET MENSONGE D'UNE IDENTITÉ

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de : Pierre Dominicé, Magali Dubs, Guy Jobert, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif: reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus
Volet: Histoire de vie Claire SUGIER, Haiti terre cassée... Quinze ans dans la campagne haïtienne, 1996. Line TOUBIANA, Marie-Christine POINT, Destins croisés. Elles sont profs, l'une estjuive, l'autre est catholique..., 1996. Pierre DUFOURMARTELLE, Globe trotter et citoyen du monde, 1997. Auguste BOUVET, Mémoires d'un ajusteur syndicaliste, 1997. Martine LANI-BA YLE, De femme à femme à travers les générations. Histoire de vie de Caroline Lebon-Bayle 1824..1904, 1997. Guy-Joseph FELLER, Libre enfant de Favières. Territoire de serpents, 1997. Malika LEMDANI BELKAÏD, Normaliennes en Algérie, 1998. Robert VIAL, Histoire des hôpitaux de Paris sous l'Occupation, 1999. Guislaine JOURDAIN, Combat au quotidien dans le Chili de l'aprèsPinochet, 1999. Marcel BOLLE DE BAL et Dominique VESIR, Le sportif et le sociologue,2000. Léon VOERLHE, Jean-André OLIVIER, Le siècle de vie d'un enfant du peuple, 2000. Martine LANI-BA YLE (ed.), Raconter l'école, au cours du siècle, 2000.

Nicole GRONDEIN

SECRET ET MENSONGE D'UNE IDENTITÉ
Le douloureux parcours d'une «franco-allemande »

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9536-2

AVANT-PROPOS

10 mai 1995. L'émission« Bas les Masques», dirigée par Mireille Dumas, vient de se terminer. Je quitte le plateau alors que de nombreux souvenirs cognent encore dans ma tête. Durant de longues minutes j'ai revécu et fait vivre à des millions de téléspectateurs le calvaire d'une petite fille qui a eu le malheur de naître, en 1945, d'une mère française et d'un père allemand, officier SS en France durant la Seconde Guerre mondiale. Enfant de la honte, humiliée, sans identité car non reconnue par mes parents, j'ai pu recomposer le puzzle de . I I 1\' ma VIe grace a ma perseverance, mes rec herc hes, des témoignages... Ceci était nécessaire afin de comprendre, de savoir qui je suis et quelle faute impardonnable j'ai pu commettre pour être tant haïe par ma mère. Mais encore aujourd'hui, à cinquante-trois ans, je n'ai toujours pas compris, et inlassablement, trois mots qui me font si mal:
«

Dis, maman, pourquoi?

»

Chapitre premier

LOUISE

En ces temps troublés de la dernière guerre, Louise avait dix-sept ans. C'était une belle jeune fille blonde, souriante et gale. Chaque jour, elle retrouvait son amie Françoise dans le bistrot de Charleville-Mézières que tenait René, le père de Françoise. Le café était fréquenté par les soldats de la Wehrmacht qui occupaient la région. René, bien que ressentant une haine farouche vis-à-vis des ennemis de la France, était obligé de les recevoir souvent après la fenneture. Un après-midi deux militaires entrèrent dans le café et s'installèrent à une table:
«

Du vin, dit l'un d'eux, et du très bon, la seule chose

que les Français savent faire. » Puis, s'adressant au patron: « Dites-nous, monsieur René, ne connaîtriez-vous pas une jeune fille qui serait intéressée par un emploi de maîtresse de maison dans un mess d'officiers allemands? - Non.. . Non... je ne vois pas », répondit René un peu trop .précipitamment, tout. en continuant de frotter , energlquement son comptolr. « Ce poste est pourtant agréable et bien payé », ajouta l'autre soldat.

Louise et Françoise s'étaient arrêtées de parler. Louise prêtait une oreille particulièrement attentive aux propos échangés. Elle se leva soudain, glissa sa main dans sa belle chevelure d'un geste coquet, s'avança vers les soldats et, sous le regard perplexe du père et de sa fille, elle demanda: « De quoi s'agit-il, exactement ? Vous pouvez me donner quelques... renseignements? - Avec plaisir, Fraülein », répondit le plus jeune des soldats dans un français légèrement chuintant.
« Voilà!

Nous sommes six, tous des gradés.Nous

avons déjà à notre service une femme qui s'occupe du ménage et du linge, également une excellente cuisinière qui nous prépare de bons petits plats, mais nous cherchons une maîtresse de maison qui superviserait le travail de ces deux personnes et pourrait s'occuper de nos réceptions. - Cela pourrait m'intéresser », fit Louise qui n'avait pas, comme son père, un grand sens patriotique. Elle ne voyait là que l'occasion de bien remplir son estomac et, qui sait, de bénéficier d'autres avantages... Le jeune soldat lui assura qu'elle n'aurait pas à cirer leurs bottes, ni à brosser leurs uniformes. Elle devrait seulement assurer la bonne marche de la maison. « Vous serez logée, bien nourrie, et la rémunération est correcte, continua-t-il. Si cela vous intéresse, présentez-vous demain matin au 997 de l'avenue Victor-Hugo, à Charleville. - Parfait, dit Louise, je pense que j'y serai. » Elle retourna s'asseoir, avala sa limonade sous le regard outré de Françoise et de son père. Mais il en fallait beaucoup plus .pour que Louise change d'avis. Egoïste et personnelle, elle ne suivait que son instinct. « Tu ne vas quand même pas accepter cette place chez les Boches, souffla Françoise d'un ton scandalisé. - Pourquoi pas! lui répondit Louise entre ses dents. Je n'ai plus envie d'aller à l'école, je veux travailler. Là ou

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ailleurs, c'est du pareil au même. Et puis regarde... ces hommes sont corrects, pas déplaisants... » Françoise espérait que son amie ferait preuve de bon sens et reviendrait à la raison. Il n'en fut rien. Le choix de Louise était déjà fait. Louise habitait avec sa famille une grande maison à Charleville-Mézières. Les Vernoux avaient cinq enfants; Louise était l'aînée. Ils vivaient simplement. Comme beaucoup de Français à cette époque, ils devaient faire face à la situation et aux restrictions alimentaires, et si la maison manquait de beaucoup de choses, en revanche Mme Vernoux, très habile de ses mains, déployait ses talents de couturière pour que ses enfants soient toujours correctement habillés, en particulier sa belle petite Louise, peut-être la plus
gatee.
1\ I

Le lendemain matin Louise quittait la maison familiale sans avoir fait part de sa décision à ses parents; ce n'est que deux heures plus tard qu'un soldat vint informer Mme Vernoux qui ne put rien dire, bien que sa fille fût mineure: l'occupant dictait sa loi. Effondrée, impuissante, Mme Vernoux pensait que sa fille trahissait non seulement sa race et sa patrie, mais également sa famille. Comment une gamine de dix-sept ans, sans aucune expérience de la vie, pouvait-elle faire face à une situation que même des adultes seraient incapables de maîtriser! Sans aucun doute elle serait amenée à collaborer avec l'ennemi... Cette idée la glaça! Si son mari, patriote dans l'âme, apprenait cela! ... Elle jugea préférable de justifier l'éloignement de leur fille aînée par un mensonge. Louise, dans l'insouciance de son jeune âge, était loin des préoccupations de sa mère, et c'est d'un pas assuré qu'elle sonna au 997 de l'avenue Victor-Hugo. Elle y fut accueillie par l'un des deux soldats rencontrés la veille. « Bonjour, Fraulein... entrez; attendez-moi là. »
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Depuis deux semaines, cette vaste demeure avait été réquisitionnée et mise à la disposition de la Wehrmacht. Immobile au milieu du grand vestibule, Louise laissait son regard errer sur le magnifique sol de marbre, le lustre en cristal brillant de lumière, les glaces immenses. Un luxe de bon goût s'offrait à ses yeux éblouis, mais elle décida de n'en rien laisser paraître.

Le soldat revint. « Venez, dit-il, d'un ton qui sevoulait
autoritaire, nous allons vous expliquer ce que nous attendons

de vous. »
La jeune fille le suivit et ils se retrouvèrent devant cinq officiers en uniforme. L'un d'eux se tenait devant la fenêtre, les autres étaient assis. Sur la table basse du salon était posé un plateau d'argent sur lequel étaient disposées des tasses à café et une cafetière de fine porcelaine. Louise, très sûre d'elle, se présenta et donna son âge. Les militaires la regardèrent attentivement; ils n'étaient pas insensibles au charme que dégageait cette jolie jeune fille. Ils avaient décidé, avant de l'engager, de lui faire passer «l'épreuve de la cafetière» qui consistait à tenir d'une main la I . . 11' "" soucoupe avec Ia tasse et 1 petIte CUI ere posee a cote, sans a faire tinter la porcelaine, et de l'autre à verser le café sans en laisser tomber une goutte. « Parfait, parfait... Fraülein!» Simplement le dernier homme servi. Louise était consciente de la situation mais elle s'en fichait. Prendre soin de la maison, des officiers qui l'habitaient, et recevoir un bon salaire était, pour elle, . , I Inespere. Le travail lui plaisait. Il lui arrivait parfois de déclamer quelques vers d'une poésie apprise à l'école et les officiers s'en amusaient. L'un d'eux, Hans Schuller, demanda à Louise de la lui apprendre. Elle accepta aussitôt, estimant que ce

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serait plus agréable et plus intéressant que les travaux I menagers. Hans Schuller était un bel homme. Agé de quarante-cinq ans, il avait belle prestance dans son uniforme d'officier. Du haut de son mètre quatre-vingts il observait, d'un air amusé, la jeune Louise, et celle-ci le trouvait fort séduisant! Il s'efforçait toujours de sourire, ce qui donnait une certaine douceur à son visage carré. Au cours d'une réception il invita Louise à danser. IlIa prit par la main et entoura délicatement sa taille. Lesjoues de Louise s'empourprèrent, mais elle se laissa faire. Durant cette valse ils n'échangèrent pas un mot mais leurs regards furent plus expressifs que la parole. Louise savait déjà qu'elle se donnerait à cet homme et qu'il deviendrait son premier amant. Peu importait la différence d'âge, Louise se sentait femme. Quant à Hans, il lui fut sans doute agréable de penser qu'il pourrait posséder cette belle petite Française. Un jour Louise fut convoquée par l'ensemble des officiers, «Vous êtes parfaite, lui dit-on, mais nous aimerions que vous soyiez l'hôtesse de nos réceptions. Pour cela nous allons vous donner des cours d'allemand, afin que vous puissiez échanger quelques mots avec nos invités. Nous vous fournirons également une garde-robe élégante et complète.» Le plus âgé continua: « L'officier Schuller se propose de vous apprendre l'allemand. Vous vous arrangerez avec lui pour l'heure des leçons. - Merci, répondit Louise, je ferai tout mon possible

pour mériter votre confiance. »
Louise était follement heureuse, elle s'imaginait, virevoltant dans une robe somptueuse rehaussée de magnifiques bijoux... Elle vivait un vrai conte de fées. Les cours que lui donnait Hans se déroulaient au mieux; il faisait preuve de patience et ses rendez-vous avec sa belle élève n'étaient pas pour lui déplaire. Lorsque Louise ne Il

parvenait pas à prononcer correctement un mot, il le décomposait phonétiquement, et pour cela entourait de ses deux mains le fin visage de son élève qu'il approchait du sien... L'entente était parfaite entre le professeur et l'élève. Louise attendait chaque jour avec plus d'impatience le moment où elle allait rejoindre l'officier Schuller dans son bureau. Quelques mois plus tard, Louise était en mesure de suivre une conversation en allemand. Une réception fut annoncée. L'après-midi elle trouva, posés sur son lit, une très belle robe de velours rouge, une écharpede soie blanche, des escarpins noirs, un collier de perles... Ses rêves les plus fous se réalisaient... Hans avait veillé lui-même à l'élégance de
cette tenue.

La soirée était donnée en l'honneur d'un colonel de la Wehrmacht accompagné d'une dizaine d'officiers. Louise s'était occupée de la mise en place de la table: assiettes en porcelaine de Limoges, couverts en argent, verres en cristal et roses élégamment distribuées. Le repas fut soigné et bien arrosé. Louise ne pouvait ignorer qu'à quelques pas de là des familles entières cherchaient désespérément de quoi se nourrir et survivaient grâce à d'infects topinambours ou rutabagas... Sur la table se succédaient des plats délicats: brochets farcis,viandes de choix, fromagesfrançais,gâteaux, vins millésimés, champagne... Quelques jeunes Françaises, faciles et bien rémunérées, faisaient partie de la fête. Louise était la plus fraîche d'entre elles. Elle dansa une partie de la soirée avec le colonel Bauër, sous l'œil un peu jaloux de l'officier Schuller. «D'où venez-vous? demanda le colonel à Louise. - Des Ardennes, répondit la jeune fille. - Vous connaissez bien la région? _ Je connais les bois et les rivières où j'allais jouer
lorsque j'étais petite. »

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Le colonel, soudainement intéressé, continua: « Puisque vous parlez de coins perdus dans la forêt, vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a de nombreux terroristes par ici, Fraülein Louise? - Oui... J'en ai entendu vaguement parler, répondit prudemment Louise. - Vous pourriez nous indiquer quelques lieux isolés susceptibles de cacher... comment dites-vous, vous Français... des résistants français? - Vous savez, colonel Bauër, j'étais très jeune à cette époque, vraiment très jeune... je serais totalement incapable

de retrouver ces endroits. » Le colonel n'insistapas. « Dansons », reprit-il d'une voix
brusque. La soirée fut une réussite. Plusieurs fois par mois, Louise recevait les invités des officiers allemands, toujours vêtue d'une nouvelle et très belle robe du soir. Hans Schuller la trouvait de plus en plus désirable. Il s'était même surpris à éprouver de la jalousie en voyant la jeune femme danser avec ses hôtes... En passant devant une boutique de lingerie fine, Hans fut attiré par un déshabillé de soie blanche. Plus il s'attardait devant la vitrine, plus il imaginait le corps svelte de Louise à la place du mannequin. Poussé par son désir, il entra dans le magasin, montra le déshabillé et bredouilla quelques mots. Quelques instants plus tard il ressortait, un paquet sous le bras. Il se promit d'attendre le moment opportun pour l'offrir à sa destinataire. Un soir, après avoir fêté l'arrestation d'un des chefs de la Résistance, l'officier Schuller rejoignit sa chambre quelque peu éméché; il faillit se tromper et entrer dans celle de Louise. Il s'en aperçut à temps et regagna la sienne. Etendu sur son lit, il imaginait Louise dans la blancheur du vêtement de soie. Le désir montait en lui... Il décida d'agir ce soir-là, 13

et après un bon bain chaud, son cadeau sous le bras, il alla frapper doucement à la porte de la jeune fille. Louise, qui ne dormait pas, alla ouvrir. « Bonsoir, dit-elle à Hans. Quelque chose ne va pas? Non... non..., répondit-il, pensant qu'il était en train de se ridiculiser. - Entrez », l'invita Louise. Hans, dans l'impossibilité de faire marche arrière, lui tendit le paquet. « C'est.. . c'est... pour vous, Louise », fit-il en balbutiant, puis il s'assit, un peu gauche, sur le bord du lit. Louise s'éclipsa dans la salle de bains et sortit, quelques minutes après, revêtue de la parure chatoyante.

_

«

Louise,vous... vous êtes magnifique!Vous êtes... si

pure... et en même temps si sensuelle!... », bredouilla-t-il. Il s'en alla au petit jour et regagna sa chambre à pas feutrés. Il se glissa ensuite chaque nuit dans le lit de la jeune fille qu'il ne quittait qu'à l'aube... A partir de la fin de l'année 1942, les armées du Reich commencèrent à douter de leur victoire. L'Allemagne se vit infliger, par l'Armée rouge, une cruciale défaite à Stalingrad où elle perdit plus de trois cent mille de ses combattants. Depuis quelque temps déjà la liaison entre Louise et Hans n'était un secret pour personne. Lajeune fille s'aperçut qu'elle était enceinte. Elle avait beau se serrer dans ses vêtements, son ventre s'arrondissait de jour en jour. Que faire? Hans ne lui avait pas caché qu'il était déjàmarié, père de deux enfants et que sa famille vivait en Allemagne. Louise, qui n'avaitpasla moindre fibrematernelle,ne voulait pas ce bébé, aussi décidèrent-ils de ne pas le garder, une fois I ne. A la fin de sa grossesse, aidée par une sage-femme française, Louise mit au monde une petite fille qu'elle appela 14

Fabienne. La sage-femme qui l'accoucha prit l'enfant ce matin de janvier 1943 et l'emmena à Sainte-Honorine, une pouponnière de Charleville-Mézières. Quatre mois plus tard, , . , , . un me deClnaIleman d dec1 son deces, apres un mysterleux ara ' " passage de deux agents de la Gestapo... La disparition de Fabienne ne troubla pas Louise; seules comptaient pour elle les nuits d'amour passées dans les bras de son amant et le plaisir qu'elle en retirait. S'être débarrassée au plus vite de cette « chose» qui avait poussé dans son ventre ne lui donna pas le moindre remords! ... Au 997 de l'avenue Victor-Hugo, la vie avait repris son cours, avec beaucoup moins de réceptions cependant, et les soirées s'organisaient en petits comités. A l'aube du 6 juin 1944, les troupes anglo-américaines débarquèrent sur les côtes normandes. Après de durs combats, elles commencèrent à repousser l'occupant et à progresser en direction de la capitale, puis du Rhin. Les Allemands, après une ultime contre-offensive dans les Ardennes au cours de l'hiver rigoureux de 1944-1945,furent contraints de se replier définitivement. La tournure qu'avaient prise les événements commençait à inquiéter sérieusement Louise qui, pour la première fois, se demandait ce qu'il adviendrait quand les combats seraient terminés. Elle savait qu'elle avait collaboré avec l'ennemi et que le châtiment serait terrible. Son avenir lui apparaissait de plus en plus sombre. Hans, toujours amoureux, se sentait responsable de Louise. Un soir de janvier 1945il lui proposa de fuir avec lui en Allemagne. Un convoi militaire partait le surlendemain pour Schwerin, la ville d'où il était originaire.
« Je

me suis renseigné auprès des responsables, nous

pouvons t'emmener avec nous, lui dit-il. Le voyage se fera en camion, cela ne sera pas facile pour toi avec tous ces 15

soldats mais je ferai de mon mieux pour te protéger. Qu'estce que tu décides? - Peu m'importe que le voyage soit pénible, je pars avec

toi!

»

La décision de Louise fut immédiate. Non seulement elle aimait Hans, mais traverser la frontière était son seul salut. Il lui fallait échapper à la vindicte populaire. Elle suivrait Hans en Allemagne, elle ne resterait pas en France

pour s'entendre appeler la « putain des Allemands ».
Le trajet dura cinq jours. Le convoi se composait de voitures particulières où avaient pris place les officiers supérieurs, et de camions militaires où s'entassaient les quelques Français qui, ayant collaboré avec les Allemands, souhaitaient s'exiler, ainsi que les soldats de la Wehrmacht en poste à Charleville-Mézières. Il traversa Cologne et Hambourg sous les attaques incessantes de l'aviation alliée. Le voyage devenait de plus en plus pénible, un froid glacial s'ajoutant à la peur occasionnée par les mitraillages aériens; il fallait également lutter contre le sommeil et la faim. Pour ne pas être découvert, le convoi empruntait des routes sinueuses et défoncées. Lorsqu'un véhicule tombait en panne, il était impossible de réparer et les occupants se répartissaient dans les autres camions. C'est entassés dans les véhicules surchargés, et exténués, qu'ils arrivèrent à Schwerin. Dans cette ville du nord de l'Allemagne, détruite à quatre-vingt-dix pour cent, Hans et Louise se mirent en quête d'un hôtel où la jeune femme pourrait passer la nuit. Ils en trouvèrent enfin un qui n'avait pas été touché par les bombardements. Hans avait hâte de retrouver sa famille qu'il n'avait pas prévenue de son arrivée. Il accompagna Louise dans sa chambre et, après un rapide baiser, lui promit de revenir le lendemain. Hans arriva chez lui, heureux de retrouver en bonne santé sa femme et ses enfants. La maison
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n'avait plus ni gaz ni électricité mais peu lui importait, il était là et demain la vie se réorganiserait... Hans raconta à sa femme une vague histoire d'exilés français qui avaient fait partie du convoi et qu'il devait aider. Apprenant qu'un de ses oncles, décédé, avait laissé vaquant son appartement, il profita de cette aubaine pour y loger sa maîtresse. C'est ainsi que Louise emménagea dans la cité-

jardin « Diez Zypresse »,à quelquespasde l'appartement de
son amant. Ayant fait quelques économies en France, elle put régler deux mois d'avance à son propriétaire. Malgré les conditions de vie parfois dures, Louise ne regrettait rien: la France ne lui manquait pas. Elle parlait suffisamment bien l'allemand pour s'exprimer facilement. Et puis Hans la retrouvait chaque jour. Elle aménagea confortablement son petit logement. Louise pensait que Hans quitterait rapidement sa famille pour s'installer définitivement avec elle. Il n'en fut rien. Hans tenait à ses enfants, à sa femme; Louise restait pour lui la jeune et délicieuse petite maîtresse française. Il l'aimait, certes, et assumait cette double vie, mais les choses devaient en rester là. Il fut démobilisé et retrouva son métier de comptable, avec un salaire moyen; il était loin de la vie luxueuse qu'il menait à Charleville-Mézières. , . Quelques semaines plus tard, Louise lui annonça qu'elle , 0
«

etait a nouveau enceinte.

Depuis combien de temps? lui demanda Hans. - Deux mois... peut-être trois... tout au plus. » Hans ne prit pas très bien cette nouvelle. Il refusait d'abandonner sa famille pour vivre avec Louise. Celle-ci, dénuée de tout scrupule, lui proposa d'agir comme pour le . ' ' premier bebe... « Pas question, s'écria Hans. Tu le garderas! Je t'aiderai jusqu'à ton accouchement, ensuite il faudra que tu travailles 17

et que tu apprennes à te débrouiller seule.Ici je ne peux pas avoir la vie aisée que j'avais en France, lorsque j'étais officier SSeEt puis c'est toi qui as décidé de me suivre, moi, je t'ai

laissé le choix. »
Un premier gros nuage venait d'assombrir soudain le ciel un peu trop bleu de Louise. A nouveau Hans affirmait son désir de rester avec ses enfants et sa femme. Il vivait maintenant dans la crainte que celle-ci finisse par s'apercevoir de ses nombreuses absences et que son salaire ne revenait pas entier à la maison.

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Chapitre II

UNE PETITE FILLE NOMMÉE NICOLE

Je vis le jour le 5 août 1945, à l'hôpital de la CroixRouge à Schwerin. Pour ne pas éveiller les soupçons, Hans attendit que Louise fût sortie de l'hôpital pour la voir. Ensuite il vint chaque jour la retrouver et caresser son joli bébé. Ma mère supportait mal cette maternité non désirée. Chaque couche à changer, chaque biberon à préparer étaient des corvées que tant bien que mal elle assurait.
~r

Les mois passèrent, je grandissais. Louise se mit à chercher du travail comme Hans le lui avait recommandé, mais c'était difficile en temps de crise, d'autant plus difficile que sa mère n'était pas Allemande et n'avait pas ses papiers en règle; on hésitait à l'embaucher. Lasse de se faire rejeter, en dernier recours elle se présenta dans un bar de nuit. Après l'avoir bien détaillée, le patron lui dit de revenir le soir même, avec une robe habillée...

Elle fut aussitôt engagée. Elle trouva rapidement une solution pour moi en me confiant chaque soir à une veille dame qu'elle avait rencontrée dans un square. Ma mère me reprenait aux premières lueurs de l'aube. Pour justifier ses absences nocturnes elle avait raconté à son amant qu'elle gardait l'enfant d'une infirmière de nuit... Comme toutes les femmes qui travaillaient dans cet établissement de nuit, ma mère avait été engagée pour son joli physique. Elle devait être élégante, agréable et faire boire les clients avec qui elle passait la soirée. « Entraîneuse de bar» comme toutes ses compagnes, elle était payée « au bouchon ». Elle avait vite appris les ruses qui consistaient à faire ouvrir un bon nombre de bouteilles sans toutefois go-G.ter ux boissons alcoolisées. Louise fit ce métier pendant a plus d'un an, pendant lequel elle réussit à cacher à son amant son véritable travail. Un soir, passant dans le quartier où sa mère vivait, Hans crut l'apercevoir. Où allait-elle à cette heure tardive? se demanda-t-il. Intrigué, il suivit la silhouette qu'il vit pénétrer dans le bar. Il refusa tout d'abord de croire qu'il puisse s'agir de sa maîtresse. Non, ce n'était pas possible. Mais rongé par le doute, il se posta un autre soir près du bar et dut se rendre à l'évidence: Louise, sa Louise, celle qui l'avait suivi en Allemagne par amour était en fait entraîneuse dans une boîte de nuit! Le coup fut rude. Blessé dans son orgueil, furieux, il retourna à l'appartement et attendit toute la nuit le retour de la jeune femme. Une explication s'imposait. Ma mère arriva au petit matin. Elle me tenait endormie dans ses bras. « D'où viens-tu? cria Hans, ne maîtrisant plus sa colère. - De chez l'infirmière, Anne Weber, comme toutes les nuits, rétorqua ma mère, d'un ton mielleux. - Tu mens. Je t'ai suivie. 20

- Bon... bon... puisque tu sais... je vais t'expliquer. Voilà, je n'ai pas trouvé de travail, je n'ai rien trouvé d'autre que celui-là et avec ce que tu me donnes j'arrive tout juste à payer le loyer et... - Parfait! la coupa Hans, et ton travail consiste à faire la
putain tous les soirs!
»

Louise tenta de lui expliquer qu'elle ne faisait pas la putain, que son travail consistait uniquement à faire boire les hommes, non à coucher avec eux! «De toute façon, continua-t-elle, je ne vais plus pouvoir travailler dans ce bar, je suis de nouveau enceinte. Mon chéri, nous allons avoir un autre enfant! Hans refusa cette fois-ci d'assumer cette nouvelle paternité. Etait-il certain qu'elle n'ait pas couché avec les hommes qu'elle fréquentait chaque nuit? Non, bien sûr que non. Et Louise n'était plus la même. Elle avait perdu l'élégance et la classe qu'elle avait à Charleville. Il la voyait différemment: rusée, menteuse et sans scrupules. Il s'aperçut aussi qu'il l'aimait beaucoup moins, peut-être même plus du tout... Et puis il redoutait que cette liaison vienne aux oreilles de sa femme et brise son ménage. Il devait rompre et c'était le moment: «Louise, j'ai une femme, deux garçons et je ne les abandonnerai jamais, tu le sais. Après ce qui s'est passé, je dois dire que... je n'ai plus du tout confiance en toi, non... plus du tout. C'est fini entre nous; je ne t'aime plus, je ne veux plus de toi. » La jeune femme essaya de l'apitoyer, se montrant tour à tour câline, tendre, violente... Mais rien n'y fit. Hans partit en claquant la porte. Quelques jours plus tard, Louise quittait son appartement pour une chambre de bonne. Après avoir fait ses comptes elle sut qu'elle pouvait vivre décemment jusqu'au terme de sa grossesse. Quant au sort de son bébé, il 21

était tout tracé: comme Fabienne, elle le mettrait au monde mais ne l'élèverait pas. Le petit Philippe vit le jour début février 1947. Il fut placé dès sa naissance dans un orphelinat de la ville, où il succomba mystérieusement au bout de quelques mois, comme le premier enfant de Louise, emportant son étrange et court destin dans sa tombe... Peu de temps après avoir accouché, ma mère, sur son lit d'hôpital, demanda à une religieuse de lui apporter de quoi écrire. Elle resta longtemps songeuse devant la feuille de papier, puis se décida.

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Schwerin, le 8février 1947 Chère Maman,

Voilà bientôt sept ans que nous ne nous sommes pas vues. En quittant la maison, je t'avais donné les raisons pour lesquelles j'acceptais ce travail chez lesAllemands. Au début j'y suis allée
seulementpour gagner de largent, mais aprèsje suis tombée amoureuse d'un de ces hommes. Je l'ai suivi ici, après la guerre. Que po uvaisje faire d'autre, maman? J'attendais un enfant de lui. L'accouchement s'est passé très difficilement, aussi bien pour Nicole, le bébé, que pour moi. Elle me paraît très capricieuse etfait beaucoup de colères.Je ne saispas si elle sera une enfant facile à élever ! Mais quand elle sourit, j 'ai remarqué qu'elle avait le sourire depapa. J'espère qu'il va bien et que tu lui as dit, comme je te l'avais demandé en partant, que j'avais l'intention de travailler à Bordeaux. Je t'écrispour t'annoncer mon retour en France.J'amverai le vingt de ce mois à Charleville-Mézi£res. J'espère de tout cœur que tu viendras m y accueillir. S'il te plaît, maman, s'il te plaît... oublions lepassé. Ta fille Louise, qui t'embrasse.

P.S. .' Surtout n'oublie pas de brûler cette lettre.

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