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Sénégal

De
174 pages
" Avec son calme habituel, Senghor insista longuement sur la nécessité de sauvegarder l’unité africaine, me faisant comprendre qu’il nous était possible de sortir de la Communauté un jour prochain et de devenir indépendants à condition de rester unis en votant oui. Selon lui, adopter une autre attitude risquait d’entraîner l’éclatement de la Fédération et il faudrait des décennies pour la reconstruire. Son avis était qu’il fallait rester dans la Communauté et demander, après, à en sortir tous en même temps. Ainsi il nous serait possible d’obtenir l’indépendance dans l’unité, c’est-à-dire en conformité avec l’engagement que nous avions souscrit dans la bataille contre la balkanisation de l’Afrique. " (extrait)
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MAGATTE



SÉNÉGAL LE TEMPS DU SOUVENIR

L'Harmattan
5- 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

Du même auteur

- L' Heure du choix, «Mémoires Africaines», l06p.
Africaines»,

-

Syndicalisme et Participation Responsable, «Mémoires
16Op.

@ L'Hannattan, 1991" I.S.BN.: 2-7384-0766-8 tS.SN.: 0297-1763

PRÉFACE DE mA DERTIDAM

Foyer dynamique et fécond de la civilisation wolof dont l'empreinte culturelle et axiologique a fortement marqué la société, les institutions politiques, administratives, ainsi que les us et coutumes des peuples de la Sénégambie, le Djoloff est une vieille terre gorgée d'histoire dont les chroniques portugaises signalent la présence dès 1445. Depuis cette date jusqu'à son annexion par l'autorité coloniale, au terme d'une entreprise de conquête conduite par la colonne Dodds, les Bourbas et leurs vaillants sujets ont participé à toutes les mutations que la nation sénégalaise a subies, cela bien que la position géographique de leur Empire situé à l'intérieur des terres, d'une part, les rigueurs de son climat sahélien, d'autre part, les aient tenus relativement éloignés des nouveaux centres de dynamisme économique et politique impulsés par la traite atlantique, par l'établissement de la colonisation française et son corollaire, l'entrée du Sénégal dans le commerce mondial avec notamment l'exportation de l'arachide et de la gomme arabique, dont cette partie de la colonie regorgeait. Occupant à son apogée la partie la plus étendue de l' espace territorial sénégambie n, ce royaume pré-colonial s'étendait alors du nord au sud, des rives du Sénégal à celles de la Gambie, de l'est à l'ouest, de l'ancien royaume du Tekrour au littoral atlantique. TIexerçait, de ce fait, son autorité sur le Cayor, le Baol, le Ndiambour, le Sine, le Saloum, sans parler du Wâlo et d'une partie du Fouta, avant de connaître, au lendemain de la bataille de Dianki, un processus de démembrement dont il eut beaucoup de difficultés à se relever. 5

Patrie de Ndiadiane Ndiaye, héros éponyme des Wolof et de sa femme peul Ndengué So, le Djoloff fut un creuset de métissage où Sérères, Mandingues, Toucouleurs, Peuls, Maures etc. se sont superposés par sédimentations successives, au travers d'une longue cohabitation dont la culture sénégambienne porte aujourd'hui encore la marque vivante. Ici, la tradition est le ciment de l'identité aussi bien individuelle que collective. Ce fut sur le socle des valeurs de dignité, de courage, de loyauté, de stoïcisme, de patriotisme et sur un sens élevé de I'honneur que les communautés humaines, toutes couches confondues, se sont constituées et ont ainsi résisté jusqu'à ce jour du mois de mai 1890, où la capitale Yang Yang tomba sous séquestte impérialiste. Pour magnifier cette tragédie douloureuse, le Djolof c'est, tout à la fois, le pays du verbe éloquent des griots incomparables, la patrie des chevauchées héroïques d'Alboury Ndiaye que Dugay Clédor qualifiait déjà, au début de ce

siècle, de <<Bayard sénégalais»;c'est le foyer des bâtisseurs
d'empires éclairés pétris de sagesse, d'humanisme et de culture que furent Guirane Bouri Djilène et Birayambe Madjiguène, hommes de foi, de principes et d'engagement. * * * C'est, à l'évidence, l'exemplarité de tous ces hauts faits, de tout ce patrimoine pluriséculaire qui a déteint, dès sa prime jeunesse, sur le caractère de Magatte Lô tel qu'il nous apparaît dans cette autobiographie si riche de couleurs, de précieuses révélations sur le Sénégal et la sousrégion et de prises de position courageuses, si grouillante de leçons pour le cœur, autant que pour l'esprit. Comme tous ces preux, Magatte Lô est le produit de cette terre de diom, de Ngor et de woloré, une terre à laquelle il voue, dans la lignée des dynasties èt des peuples de naguère, une violente et ardente passion. C'est pour la servir que son destin s'est tout entier constitué surtout lorsqu'il la 6

confond avec le Sénégal. n déroule alors sous nos yeux les séquences de l'itinéraire exaltant de ce <<fils peuple» que du son patriotisme naissant et sa sensibilité sociale en constant éveil, immergeront dans les eaux boueuses du syndicalisme et de la politique, avant de le porter des chaumières de son village natal aux avenues baignées de lumières des palais du pouvoir, au travers d'une odyssée jalonnée par le souci constant de servir sa patrie, des certitudes idéologiques profondes, une fidélité inébranlable, une disponibilité pennanente, une absence totale de rancune et de préjugés, un' courage physique qui ne recule devant aucun sacrifice, un engagement à toute épreuve. Témoin privilégié des principaux événements qui ont marqué l'histoire du Sénégal pendant près d'un demisiècle, acteur directement et personnellement impliqué dans les batailles politiques et syndicales qui ont ponctué le dur combat du nationalisme africain, observateur averti des hommes qui façonnent le destin du monde et en gouvernent les peuples, Magatte Lô est une de ces créatures d'émotion dont parle Henri Bergson, une créature d'émotion dont le rôle est d'autant plus capital qu'il est présent à nombre des grands rendez-vous qui ont ponctué l'évolution cahotique de l'Afrique. Avec un style qui lui est propre, avec des convictions sur lesquelles le temps semble n'avoir presque pas pesé, avec un engagement serein et une lucidité jamais démentie, il égrenne le long chapelet de ses souvenirs, évoque certains événements importants auxquels il a été associé, tels qu'il les a vécus, sentis, compris, à travers le prisme d'une grille de lecture qui ne saurait laisser indifférent. Ce faisant, il offre à notre jeunesse un exemple à méditer, celui d'une vie qu' on peut aimer ou ne pas aimer, une vie en tout cas, dont

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la grande leçon me paraît être, que le succès est toujours au bout de l'effort et que I'existence n 'a de sens et sel que si, elle est toute entière gouvernée par la foi profonde en un certain nombre de principes, pour tout dire., en uncertain nombre de valeurs si petites soient-elles. Professeur IBA DER 1HIAM Ancien ministre de l'Education Nationale du Sénégal (1983-1988), Professew d' Histoire à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

A mes compagnons de combat, en hommage à leur esprit de sacrifice et à leur dévouement à la cause nationale

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AVANT-PROPOS

Mon objectif, à travers cet essai, est de fournir à mes compatriotes en général, et surtout aux camarades ayant partagé le même combat pour la dignité et la liberté, des références tirées de mon itinéraire personnel et la lecture que j'en propose, renseignant ainsi sur les mutations sociales et politiques de mon pays. Evidemment, rien ne sera dit qui pourrait être assimilé à un manque de loyauté vis-à-vis de mes camarades! A travers ce récit, je veux pennettreaux lecteurs d'accéder à des situations et rapports sociaux qui ont façonné mon expérience, offrant ainsi, à la suite de mes deux premiers ouvrages(*), une contribution modeste à l'écriture de l'histoire de mon pays. Je demeure convaincu que la méconnaissance par les jeunes des éléments déterminants de l' évolution' de notre pays depuis près de trente ans ne milite pas en faveur de la compréhension des défis qui les interpellent aujourd'hui. J'espère aussi que la nouvelle génération de chercheurs qui se manifeste avec générosité et détermination à travers l'Ecole historique de Dakar, trouvera à travers ce témoign.age, des éléments de réponse aux questions complexes et multifonnes qu'elle se pose sur l'histoire récente et tumultueuse de notre pays.

*

- L' Heure du choix, du gouvernement MaIpadou Dia le conflitPréL'Harmattan, 1985 (concernant du Président du Conseil avec le
sident Léopold Sédar Senghor en 1962).

-

Syndicalisme

et Participation

Responsable,

L'Harmattan,

1986

(concernant les conflits politico-syndicaux de 1968-69).

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I JEUNESSE ET ADOLESCENCE

En remontant mes souvenirs les plus lointains, ils me conduisent àWarkhokh, au moment où mon père ayant quitté Pass, son village natal, s'est installé dans l'ancienne capitale du royaume du Djolof. Son cousin, Demba Bacar Fall, qui venait d'être nommé Chef de Canton du Djolof oriental, l'avait sollicité pour être secondé dans ses fonctions en le désignant comme son représentant dans le secteur de Warkhokh. Ce village, du fait de son passé historique, polarisait de nombreuses bourgades de moindre importance. A l'époque, l'administration coloniale avait achevé la conquête du pays. Elle avait entrepris, la <<pacification» terminée, d'instaurer un ordre nouveau, porteur d'autres valeurs de civilisation. Le Djolof qui était un royaume sous le règne des Bourbas, devint une province rattachée au Cercle de Louga. TI fut érigé, par la suite, en circonscription administrative et découpé en Cantons. Le Chef de Canton était choisi au sein des familles de chefs coutumiers et de leurs alliés. TI servait d'intermédiaire zélé entre le Commandant de Cercle, détenteur d'un pouvoir absolu, et les populations, et faisait exécuter les ordres du pouvoir colonial, assurant ainsi un commandement dit «indigène». La politique d'alors avait comme but évident de renforcer la présence française dans la colonie.

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Ma famille
Représentant du Chef de Canton dans son secteur, mon père était chargé de faire régner l'ordre public, de percevoir l'impôt de capitation et d'ordonner l'exécution par la collectivité des petits travaux d'intérêt général. TIprésidait, selon un calendrier hebdomadaire, des réunions pour arbitrer des conflits (divorces, vols, divagation d'animaux,' conflits fonciers, etc.). Assisté par un conseil de notables faisant fonction de jurés, il lui arrivait, une journée durant, de demeurer sous l'arbre à palabre situé devant notre concession, assis à même le sol pour écouter patiemment plaignants et témoins. Souvent, je restais assis à côté de lui, blotti dans un pan de son grand boubou. J'étais très attaché à mon père. Lui aussi m'aimait beaucoup. TIétait polygame et chef d'une nombreuse famille. Ma mère, Ngoye Fall, sa cousine maternelle, était sa première épouse. De nature calme, pudique et discrète, elle n'élevait jamais la voix. Son interlocuteur était toujours obligé de faire des efforts pour entendre ce qu'elle disait. Ses qualités humaines et morales frappaient ses proches. De par son père Mayébé Bigué Fall, ma mère tenait ses origines des Fall du Cayor qui furent des Lamanes avant d'être proclamés Damels(l). Elle se fit une grande idée des valeurs que représentait sa famille au cours des siècles d 'histoire de notre pays. Mayébé Bigué Fall fut envoyé en exil à Richard-Toll en août 1898 pour s'être opposé, à sa manière, à la pénétration française dans le Djoloff, au début du règne de BounaAlbouryNdiaye. Il avait incité les populations à refuser de payer l'impôt de capitation et de fournir des recrues à l'année coloniale.

1. Titres donnés aux souverains dans le royaume .flu Cayor. Pour de plus amples informations sur cette question, lire: Mamadou Diouf: Le Kajoor au XIX- siècle: pouvoir ceddo et conquête coloniale, Kartha1a, Paris, 1990, 327p.

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J'ai eu trois frères et deux sœurs: Serigne Ngaye,Demba Bacar, Moustapha, Fatou et Mbayang. Au moment où j'écris ces lignes, seul Moustapha est en vie. La deuxième épouse de mon père, Nangci Ndaw, eut également 5 enfants: Ali, Sokhna, Momar, Demba Dabo et Sidy. Contrairement à ma mère, mon père était robuste et d'un tempérament plutôt bouillant, mais ses colères s'apaisaient rapidement et il devenait alors disponible et prêt à rendre service. Il était intègre et rigoureux dans ses relations publiques.

* * *
Non loin de notre concession était construit un campement selon un modèle courant: deux cases carrées reliées par un abri au toit en forme de trapèze. Plus loin se trouvaient un garage et une cuisine. Le Commandant de Cercle et ses hôtes de marque étaient hébergés dans ce campement lors de leurs déplacements dans le secteur. C'est là que tout jeune, j'ai vu pour la première fois des hommes blancs. TIs'agissait de deux ingénieurs chargés de réaliser le tracé du chemin de fer Louga-Linguère. Mon père devait m'apprendre par la suite que l'un d'eux s'appelait Molinet. Notre séjour à Warkhokh fut interrompu par l'affectation de mon oncle dans le canton du Ndienguel avec résidenc~ à Thiél. La famille de mon père regagna celle de mon oncle à Linguère.Cette dernière comprenait, en plus des trois épouses de mon oncle et de leurs enfants, ses neveux, griots, et serviteurs. Elle était hiérarchisée; chacun de ses membres était très clairement situé dans cet ensemble social et connaissait parfaitement son rôle. Première enfance Pour transporter cette famille à Thiél, le Commandant de Cercle, M. Terel, mit à la disposition de mon oncle un

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véhicule en très mauvais état. L'embarquement à bord de ce tacot eut.lieu un matin à 10 heures. Ce fut un spectacle insolite. Lorsque vint mon tour de prendre place au milieu des femmes et des enfants entassés sur la plate-forme, je fus pris d'épouvante et me mis à crier de toutes mes forces. Désolée, ma mère me consola avec douceur et je finis p.ar me calmer. Pour ce premier voyage, j'avais l'impression d'aller au bout du monde. Pourtant Thiél n'était distant de Linguère que de 65 km. Notre conducteur, Mor Ciss, s'arrêtait souvent pour refroidir le moteur du véhicule. J'étais p.articulièrement inquiet lors de ces arrêts. Je me disais qu'un fauve pouvait bien nous attaquer au milieu de cette forêt truffée de bêtes sauvages. Après 5 heures de voyage, nous arrivâmes à Thiél, accueillis par les populations heureuses et honorées de recevoir la famille du «chef»; mais notre fatigue était telle qu'il nous était difficile de répondre convenablement à ces marques d'affection. Thiél était un village de paisibles cultivateurs et chasseurs. Ses habitants venaient de tenniner les constructions de la résidence implantée un peu en dehors du village. Ils l'appelaient «Keur Chef». il s'agissait d'une grande concession, conçue selon un ordre qui séparait le carré des habitations réseIVées à la famille du Chef de celui des griots, gens de castes, serviteurs et autres dépendants. Cette communauté vivait hannonieusement sur la base d'un code de conduite accepté par tous ses membres. Souvent, le soir, au clair de lune, pendant que les cris des bêtes sauvages nous parvenaient de la forêt, les femmes, les hommes et les enfants se réunissaient en groupes distincts pour écouter le griot évoquer les exploits glorieux d'un ancêtre ou d'un héros africain. Ou bien c'est «grand-mère»(2) qui nous entretenait, mes amis et moi, de contes et légendes jusque tard dans la nuit. Ces récits meu2. Nous appelions «grand-mère» toute vieille femme de la maison.

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blaient mon esprit d'enfant pendant mes sommeils et faisaient l'objet de mes rêves. Les filles venaient parfois danser pour célébrer le retour de mon oncle de ses tournées de prise de contact avec ses administrés. Le jour, j'aimais me rendre avec des camarades dans la vallée du Saloum ou les bêtes venaient s'abreuver pendant la saison sèche. Je contemplais les beaux zébus aux pas lents et lourds. TIs ouvraient la marche, suivis de leurs bergers, violon à la main, coupecoupe en bandoulière. Les moutons et chèvres sautillaient en bêlant, soulevant des nuages de poussière à leur passage. De partout fusaient des appels, chants, cris. Une grande clameur couvrait la vallée. La nuit tombée, les animaux sauvages venaient à leur tour s'abreuver dans la vallée qu'ils occupaient jusqu'aux premières lueurs du jour. Un soir, alors que le «chef» et la plupart des hommes adultes s'étaient rendus à Lin guère, un lion bien connu dans la région pénétra dans le village. Les villageois l'avaient surnommé «Ngari Goumel». Pendant la période de transhumance, ce lion semait la terreur parmi les éleveurs de la région. Ayant pénétré dans la cour de notre maison, il la traversa pour s'attaquer aux troupeaux parqués derrière la case de ma mère. Les bergers se mirent alors à crier pour éloigner ce visiteur insolite. «NgariGoumel» se retira alors dans la vallée où il se mit à rugir de toutes ses forces. Tous les membres de notre grande famille s'étaient réveillés et redoutaient son retour. Chaque fois que le lion rugissait, malgré les efforts que Je déployais pour me maîtriser, mon cœur battait très fort. TIest difficile de garder son sang-froid lorsqu'on entend rugir de près un lion en colère. Amath Poumane dont la réputation de chasseur incomparable avait fait le tour du pays, rassura tout le monde. S.a présence m' apaisa. Amath était un personnage fascinant, j'étais frappé par son courage. C'est lqi qui ravitaillait la famille du «chef» en viande séchée de girafe et de coba(3).
3. Nom wolof de l'antilope sauvage.

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Cette vie à la fois joyeuse et monotone se poursuivit jusqu'à ce que mon oncle obtint du Commandant l'autorisation de transférer sa résidence de Thiél à Thiargny. Thiargny ne différait pas à vrai dire de Thiél. Le paysage et la faune étaient identiques. Les populations ne différaient pas non plus: on retrouvait dans les deux villages une majorité de Peulh de la tribu des Ndienguelbé; ce qui explique du reste que le Canton porte le nom de Ndienguel. Ici, cependant, la population était plus dense. A Thiargny, nous étions en terre du Djolof, contrairement à Thiél implan~é dans la région du Saloum, du fait qu'il se trouvait sur la rive gauche de la vallée du même nom. Thiargny était confronté à des problèmes d'approvisionnement en eau. Les marigots s'asséchaient après la saison des pluies; en outre, il n'y avait pas de puits. Pendant une bonne partie de l'année, il fallait former des convois pour aller chercher de l'eau à dos d'âne jusqu'à Ndiakhaye, distant de 15 km. A l'école En 1932, je fus envoyé à 1'école rurale de Linguère. D'après mon jugement supplétif, je suis né en 1925; mais mon père devait m'apprendre par la suite, sur la base de certains repères historiques, que 1924 était en vérité mon année de naissance. Ma mère mourut un matin de l'année 1934 alors que j'étais loin d'elle, à Linguère, où je poursuivais mes études élémentaires. Ce jour-là, à l'aube, m'apparut en songe un bel homme d' âge moyen, de teint clair avec une barbiche bien soignée, tout de blanc vêtu. TI portait sur la tête un turban en voile blanc qui lui tombait sur les épaules. D'une voix calme, il me dit: «Dieu te fait dire, qu'à l'instant même, ta maman est rappelée à l'Autre Monde». Je lui répondis calmement: «C'est la vôlbnté de Dieu». Peu après, m'apparut un autre homme habillé comme un vaguemestre; il me tendit un bout de papier semblable à celui 18

d'un cahier d'écolier sur lequel était rédigé, d'une main maladroite, le message suivant: <<Dieu tefait savoir que ta mère vient de mourir à l'instant». Je saisis le sens du message et répondis: «C'est la volonté de Dieu». L'homme disparut aussitôt après. Le matin, au réveil, je refusai de prendre le petit déjeuner avec mes camarades. Je logeais alors chez mon oncle Meïssa Fall, agent du Service d'Hygiène, sous le toit de ma cousine Marème DembaLakh, son épouse. Je me mis à pleurer en cachette, persuadé que ce message que j'avais reçu pendant mon sommeil, était réel. Aujourd'hui encore, malgré le recul de l'âge, je me remémore avec une intense émotion, cet étrange et troublant rêve qui annonçait, sans aucun doute, le décès de ma mère. S'agissait-il d'un phénomène de télépathie entre deux êtres liés par des sentiments profonds? S'agissait-il de la manifestation d'un phénomène plus complexe dont l'explication m'échappe? TI m'est difficile de répondre aujourd'hui. En tout état de cause, même s'il a été transmis par des voies extraordinaires, ce qui importait pour moi fut que le message avait été bien reçu. Le soir venu, je pris très rapidement mon repas avant de me retirer dans un coin. Je m'attendais à chaque instant à l'annonce de la terrible nouvelle. J'étais persuadé que la distance qui nQus séparait de Thiargny était la cause du retard apporté à la confirmation de ce que j'étais seul à «saVOID> Linguère. à Le lendemain, vers midi, mon oncle m'appela pour me dire que ma mère était gravement malade et me demanda de me préparer à aller à son chevet sans tarder. Il ne s'imaginait évidemment pas que je «savais» ce qui venait de se passer et que j'en avais été «infonné» avant tout le monde par la bonté infinie du Seigneur. Je fis le. voyage tout seul malgré mon jeune âge. Pendant tout le temps que dura le déplacement, je n'arrêtais pas de penser à ma mère, à ses gestes êlebonté et de douceur. De tous ses enfants, ma sœur Mbayang est celle qui . lui ressemblait le plus.
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