Sénégal : les ethnies et la nation

De
Publié par

Le facteur ethnique joue un rôle important dans le fonctionnement des sociétés africaines. Parmi les autres grandes catégories de différenciation sociale - caste, religion, classe - lethnicité semble la plus opérante. L'auteur s'est attaché à analyser finement ce qui constitue l'identification ethnique au Sénégal - le nom, la langue utilisée, la croyance, les alliances familiales, etc. L'impact des grandes religions importées, le statut des castes ainsi que les divisions politiques entraînées par le fait colonial et sa suite, n'ont pas réussi à ébranler durablement l'unité nationale sénégalaise. Celle-ci s'est forgée historiquement et les nombreux mariages interethniques ou l'urbanisation accélérée ont fait du Sénégal " une communauté de personnes originaires d'un même territoire, obéissant aux lois d'un même Etat ". Le constat d'unité nationale replace les causes de la récente fissuration de la nation sénégalaise dans le champ du politique. Le séparatisme casamançais est ainsi étudié de manière exhaustive, de même qu'à l'opposé " la wolofisation " de la société. Le conflit Sénégal/Mauritanie est traité dans la foulée. L'argumentation reprend des enquêtes de terrain effectuées à diverses époques par des organismes publics ou privés, que l'auteur enrichit de ses entretiens-discussions avec les jeunes notamment. L'étude du cas sénégalais est mise en parallèle avec les déchirures ethniques observées récemment dans d'autres parties du monde.
Publié le : mardi 27 mars 2012
Lecture(s) : 387
Tags :
EAN13 : 9782296281974
Nombre de pages : 208
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Sénégal Les ethnies et la nation

L'INSTITUT DE RECHERCHES DES NATIONS-UNIES POUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL (U.N .R.I.S.D.) L'institut de recherches des Nations Unies pour le développement social (U.N.R.I.S.D.) est une institution autonome qui entreprend des recherches multidisciplinaires sur les dimensions sociales des problèmes contemporains du développement. L'Institut est guidé dans son travail par la conviction qu'il est indispensable de bien comprendre le contexte social et politique pour définir des politiques efficaces de développement. L'Institut tente donc de donner aux gouvernements, aux organismes de développement, aux organisations de base et aux universitaires les moyens de mieux comprendre comment les processus et les politiques de développement affectent divers groupes sociaux. Travaillant par l'intennédiaire d'un vaste réseau de centres nationaux de recherche, rUNRISD vise à encourager une recherche'originale et à renforcer la capacité de recherche des pays en développement. Les recherches actuelles portent sur les thèmes suivants: crise, ajustement et transfonnations sociales; conséquences socioéconomiques et politiques du commerce international de drogues illicites; environnement, développement durable et changements sociaux; intégration des gender issues. dans la politique du développement ; participation et changements dans les relations de propriété des sociétés communistes et post-communistes ; violence politique et mouvements sociaux; diversité ethnique et politiques publiques; reconstruction des sociétés déchirées par la guerre; et restructuration économique et politique sociale. Une liste des publications de l'Institut est disponible sur demande en écrivant à : UNRISD, Centre de référence, Palais des Nations, CH-1211, Genève 10, Suisse.
monde (Dakar) : Samir Amin et Jean Vansy : L'ethnie à ['assaut des nations, 1994, 144 p.

-

En co-édition avec l'Hannattan et le Forum du Tiers-

.CM&)
* Questions relatives aux différences génériques (hommes/femmes).

MAKHT AR DIOUF

SÉNÉGAL LES ETHNIES ET LA NATION

UNRISD (Genève) - Forum du Tiers-Monde Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(Dakar)

L'auteur
Makhtar Diouf est né en 1942 à Dakar. Doctorat ès sciences économiques à Paris après une fonnation d'inspecteur des impôts à l'École Nationale des Impôts. Chargé d'enseignement à l'université Paris XIII puis maîtreassistant à l'Université de Dakar et directeur du Centre de recherches économiques appliquées. Chercheur à l'IF AN-Cheikh Anta Diop, à Dakar.

Du même auteur
Echange inégal et ordre économique NEA, Dakar, 1977 (épuisé) international,

Economie politique,
NEA, Dakar,

tome I : Economie descriptive,

1979 (épuisé)

Economie politique, tome II : théorie économique, NEA, Dakar, 1981 (épuisé) Intégration économique, perspectives africaines, PubIiSud-NEA, Paris-Dakar, 1985 (épuisé) Economie politique pour l'Afrique, AUPELF-NEAS,1992

Cet ouvrage est publié conjointement par UNRISD et le Forum du Tiers-Monde (Dakar), dans le cadre de son programme sur le futur de l'Afrique.

@ UNRISD, 1994 ISBN: 2-7384-2118-0

REMERCIEMENTS
Je tiens d'abord à remercier l'Institut de Recherche des Nations Unies pour le Développement Social (V.N.R.I.S.D.), et particulièrement son Directeur Dharam Ghai, qui m'a encouragé à entreprendre cette étude dans le cadre du projet Conflits ethniques et Développement. J'ai pu, à cet effet, bénéficier de l'apport très utile de deux séminaires organisés à Genève en 1990 et à Dubrovnik en 1991. Je remercie en cette occasion le Professeur Rodolfo Stavenhagen (Colegio de Mexico), coordinateur du projet, qui, par son expérience et ses recherches sur les problèmes ethniques, a été Ul1C remarquable pour tous les participants. aide Je ne puis manquer de remercier tous les amis et collègues de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui m'ont fait bénéficier de leur expérience et de leurs connaissances sur les différentes questions abordées dans cette étude: Assane Seck (Géographie), Abou Touré (ENS, Lettres), Aram Fal (Linguistique, IFAN), Abdoulaye Bathily (Histoire), qui ont lu telle ou telle partie du manuscrit et m'ont fait part de remarques tout à fait pertinentes; Cheikh Ba et Abdoulaye Mbodj (Géographie), Amady Dieng (Economie), Mamadou Diouf, Mbaye Guèye, Iba Der Thiam (Histoire), Yéro Silla, Souleymane Faye (Linguistique), avec qui j'ai eu, autour de telle ou telle question développée dans le texte, des conversations libres, mais fructueuses. D'autres parties du texte ont été soumises à la lecture vigilante de Moustapha Niasse, mon vieux compagnon de bibliothèque, Amadou Samb (Lettres, Islamologie), Samir Amin et Bernard Founou (Forum du Tiers Monde), Crawford Young ( USA), que je tiens à confondre dans les mêmes remerciements, sans oublier d'y associer le personnel de la Bibliothèque Universitaire et celui de la Bibliothèque de l'IFAN, pour leur grande disponibilité. Tous ces contacts académiques m'ont été d'un apport inestimable pour la mise au point finale de ce travail. Bien entendu, je reste seul responsable des thèses exprimées et des inévitables imperfections pouvant subsister dans le texte.

5

o .
:8

a
Z
... ,. i. .. ..v , /

'" .,.."°0 0

(JC

eA

11

Il f./ ~

Ut
..

~
c::

~~)a.
~ "., ~

", 0", I J , I
4> C) ~-4

.

~,..
() -?)

'0

c::

QJ
CI1 CI1

-

:J ~\Q t: ,.. ;;

~ <::

j :".t'\ ~\'-'-'-~

~~.'t

~() ~0 () ~/))
-4. " ,~ -~

,

"-

~
~

o

._}~
c..

)}
.r

))

/ ( 0

l' ~ t')

~
t')

~

_\
~.
,.., 1"1

c::,,)
It..

~n~
,.

)
g
~

,a.

0

~

"
~ ,
~..

v
.

\ ~
b
""

,
" ..,..-.....

\~ . c:

...~,.

/

\

J

~-.

./

~.~~~

-/
Calte administrative du Sénégal (IGN Paris 1963 - SGN Dakar 1986)

6

"Nous sommes en réalité un pays de passages et de rencontres, de métissages et d'échanges" (L.S. Senghor)

7

Remarque
La transcription en vigueur au Sénégal n'est utilisée ici que pour les noms des groupes ethniques, avec la première lettre en
majuscule: Sereer, JoDla Les mêmes tetmes restent invariables au pluriel: les Sereer, les Joola L'écriture avec la lettre initiale
"0
000

en minuscule désignera la langue du groupe: le sereer, le joola

000

Avec cette transcription, nous écrirons: Tukulëër pour Toucouleur, Sereer pour Sérère, JoDla pour Diola, Manjak pour Mandjake, Basari pour Bassari, Konagi pour Koniagui, Soninke pour Soninké, Saraxulle pour Sarakhollé, Lebu pour Lebou, Soose pour Socé, SUSll pour Soussou, Bajaranke pour Badiaranké, 000etc.

8

INTRODUCTION

Le facteur ethnique joue un rôle important dans le fonctionnement des sociétés africaines. Le chercheur qui n'en tient pas compte risque de commettre bien des erreurs de diagnostic. Les clivages ethniques, qui sont d'un côté source d'enrichissement culturel, tendent malheureusement d'un autre côté à freiner le processus de développement, lorsqu'ils débouchent sur des situations conflictuelles. Et, c'est hélas souvent le cas, parce que de toutes les formes de différenciation sociale (ethnie, classe, caste ...) l'ethnicité est la plus facile à manipuler; ce dont ne se privent pas certains politiciens ambitieux. Sinon, les revendications de séparatisme ethnique ne sont jamais le fait spontané des populations. Nous utiliserons ici le terme français, d'origine grecque, ethnie, qui rend compte d'une certaine division sociale, principalement à partir des critères de langue et de culture; il est d'application générale, universelle, valable pour toute société humaine, donc scientifique; à la différence du tenne tribu, ves-

tige de l'anthropologie coloniale britanniquel, et circonscrit à
l'Afrique et au Tiers Monde, par les mêmes qui parleront de nationalités pour l'Europe de l'Est, de mouvements autonomistes pour la France, la Belgique, l'Espagne, le Royaume1 Le sociologue sud-africain Archie Mafeje parle d"'idéologie du tribalisme" à propos des anthropologues britanniques, cf : The ideology of tribalism, Journal of Modern African Studies, 9,2, 1971, pp. 253-61. 9

Uni ... pour présenter au fond une même réalité. Le tenne tribalisme n'est jamais utilisé pour les séparatistes basques, corses, irlandais, lituaniens, croates ... Ainsi, sous la plume d'un des plus grands sociologues américains contemporains, Daniel Bell, on peut lire: "En Belgique, la fragmentation est linguistique et nationale,. au Canada, elle est linguistique,. en Irlande, elle est religieuse,. en Espagne, elle se fonde sur des nationalismes locaux; au Nigeria, elle est tribale." (Bell 1988 : 47) Nous proposerons pour le tenne ethnie, la définition de Bromlei (1983) :" l'ethnie est un ensemble stable d'êtres humains,
constitué historiquement sur un territoire déterminé, possédant des

particularités linguistiques, culturelles (et psychiques communes et relativement stables), ainsi que la conscience de leur unité et de leur différence des autres formations semblables (conscience de soi)fixée dans l'auto-appellation (ethnonyme)." La langue et la culture peuvent être les conditions nécessaires de détermination de l'ethnie. S'y ajoutent les conditions suffisantes comme l'endoperception (comment les membres de l'ethnie se perçoivent), et l'exoperception (comment les membres de l'ethnie sont perçus par les autres). Et l'ethnicité sera l'autoreprésentation, l'auto-identification du groupe. L'ethnicité est une quête d'identité collective, au plan culturel, et parfois au plan politique. La religion peut aussi dans certains cas être perçue comme facteur important de perception ethnique: en Yougoslavie, les Musulmans majoritaires dans la région de Bosnie-Herzégovine, sont officiellement classés comme groupe ethnique à part, à côté des Serbes, des Croates, des Slovènes ... etc. Au Bénin, les Yoruba convertis à l'Islam, ont au cours des années, tendu à s'identifier comme un groupe ethnique à part, celui des Malé (Musulmans), distinct des autres Yoruba. C'est aussi le cas pour les Musulmans de l'Inde, qui dans la région du Cachemire, sont en conflit pennanent avec les Hindou, lesquels sont aussi opposés sur le front religieux aux Sikh dans le Pundjab. Dans ce même pays, quelques années après l'indépendance, les Pundjabi musulmans étaient entrés en sécession pour fonner l'Etat actuel du Pakistan. Le Bengladesh né de la partition du même Pakistan en 1971, et longtemps considéré comme ethniquement homogène, est actuellement confronté à un conflit religieux entre la majorité Bengali musulmane et les Chakma bouddhistes. La religion est en fait un facteur sensible, source de tensions, dans tout le SudOuest asiatique. 10

Beaucoup de chercheurs contemporains ont tendance à classer les différents groupes raciaux présents dans un même pays, comme des groupes ethniques. Nous préférons pour notre part les identifier par le terme groupe ethnico-racial : comme en Mauritanie, pour distinguer les Maure Beydane et les Négro-Africains ; comme aussi en Guyane, avec d'un côté les Noirs, et de l'autre, les Indiens. Au Sénégal un tel problème ne se pose pas, bien que le pays compte des populations Maure: parce qu'avec la longue tradition de métissage, la plupart des Maure Sénégalais actuels sont de peau plutôt noire. L'ethriie se distingue de la nation. Les deux concepts ne peuvent se confondre que dans les cas très rares d'ensembles globalement uni-ethniques, comme au Japon en Asie, ou comme en République du Cap Vert en Afrique de l'Ouest: on n'a pas le sentiment d'appartenir à un sous-ensemble comme l'ethnie, mais à un grand ensemble qui est la nation, communauté de personnes originaires d'un territoire donné (Janjic1988). La nation, concept psycho-culturel, se distingue aussi de l'Etat, concept politicojuridique. La nation peut exister sans l'Etat et vice versa. C'est lorsqu'on est en présence de nation et d'Etat qu'on parle d'EtatNation. Ceci étant, nous voudrions préciser que cette étude n'est pas un exercice d'ethnologie. L'auteur, ni historien, ni sociologue, ni médecin, est complètement profane dans les domaines de la "société des non civilisés", de la forme des toits, de l'angle facial et des caries dentaires, ou des tambours à travers les siècles: les thèmes de prédilection de l'ethnologie classique. Il s'agit ici tout simplement d'une réflexion d'économiste, engagé depuis des années dans l'étude des problèmes de développement en Afrique. Il y a une vingtaine d'années, on aurait pu trouver insolite qu'un chercheur fonné à l'analyse économique s'intéresse au problème de l'ethnicité, chasse gardée de l'ethnologie classique, tant que les différentes composantes ethniques d'une même société vivaient dans une ambiance de tolérance et de coexistence pacifique. Mais l'émergence et l'extension des conflits ethniques dans le monde ont été à l'origine de problèmes pressants d'ordre politique, économique et social. Dès lors, l'ethnicité est tombée dans le champ de préoccupation de la science politique et de l'économie politique, deux disciplines qui dans leur sens étendu s'interpénètrent de plus en plus: la science politique ( conception anglo-saxonne), fait une large place à la Il

réflexion sur l'économie et les problèmes de développement, et l'économie politique (nouvelle version, en fait retour aux sources classiques) cherche à se démarquer de l'économisme byzantin et stérile qui a toujours éludé les vrais problèmes. Ajoutons qu'un des facteurs identifiés de développement a été l'intégration économique régionale. L'intégration économique, qu'elle concerne la production ou les marchés, devrait supposer au préalable l'intégration interne au plan national. L'ethnicité, lorsqu'elle rend l'unité nationale difficile, risque d'être aussi un frein à l'intégration régionale. Compte tenu de tout cela, la rencontre entre l'économiste et l'ethnicité ne paraît plus insolite. De toute façon, le développement est un phénomène trop complexe pour être laissé sous la seule coupe de l'analyse économique pure. Toutes les disciplines des sciences sociales doivent être mises à contribution dans ce domaine. La théorie du développement est restée longtemps le monopole de l'économie politique dans ses deux dimensions néoclassique et marxiste. - L'économie politique néoclassique, qui privilégie l'étude des rapports technico-économiques entre l'homme et la nature, s'en est tenue strictement à la fonne la plus apparente de stratification de la société: les agents économiques (entreprises, ménages ...). Même la décontraction de ragent ménages en catégories socioprofessionnelles ne fait pas apparaître les groupes ethniques. Il n'est pas étonnant que l'approche néoclassique du développement soit restée longtemps dominée par le courant de la modernisation, inspiré de travaux de sociologues: d'abord Lewis Morgan, qui au XIXe siècle soutient que la société humaine évolue en trois stades successifs: sauvagerie, barbarie, civilisation; ensuite Talcott Parsons (Le système social, 1948) qui, parti des thèses de Morgan, introduit le dualisme société traditionnelle/société mo(lerne : l'évolution, appelée changelnent social, n'est alors ricn d'autre que le passage de l'une à l'autre. Les éléments d'irrationalité comme l'ethnicité, vestiges de situations d'arriération, de sous-développement, sont considérés comme devant disparaître au cours de l'évolution économique. - L'économie politique marxiste, qui privilégie l'étude des rapports socio-économiques, ne voit dans la société que le clivage en classes sociales. Là non plus, les groupes ethniques qui se situent à un niveau extra-économique, n'apparaissent pas. Certains marxistes orthodoxes sont même allés jusqu'à suspecter l'ethnicité de n'être rien d'autre qu'une invention idéologique des missionnaires, des anthropologues et des administrateurs colo12

niaux, pour masquer la réalité de la lutte des classes (Markakis 1991, Sklar 1967). Cette accusation peut être recevable, mais seulement lorsque le clivage en classes sociales et le clivage en groupes ethniques coïncident, ce qui n'est pas le cas le plus fréquent. Nous reviendrons plus loin sur la théorie de la colonisation interne qui se situe dans la trajectoire de l'analyse marxiste, et qui a été développée pour expliquer, voire justifier, le séparatisme ethnique. La forte poussée de l'ethnicisme, constatée ces dernières années en Afrique et en Asie, pourrait être interprétée par les adeptes de la théorie de la modernisation comme les signes les plus manifestes de contre-performances économiques et sociales, comme des indicateurs d'absence de progrès économique et socia1. Seulement, il se trouve que les conflits ethniques, particulièrement dans les années 80, n'ont épargné aucun continent: des pays occidentaux développés comme la France, le Royaume Uni, la Belgique, sont jusqu'à ce jour confrontés aux querelles et tensions ethniques. C'est donc tout un défi que les mouvements séparatistes de différents pays ont lancé à la théorie de la modernisation. Ce qui du reste n'a rien d'étonnant, dans un monde qui en 1991 compte près de 170 Etats, alors que plus de 3000 groupes ethniques ont été recensés. La théorie de la modernisation pose un autre problème: extrapolant à partir de l'expérience européenne, elle laisse entendre qu'il existe un schéma universel d'évolution linéaire des formes d'organisation socio-politique, de la phase archaïque dominée par l'ethnicisnle (tribalisme) à la phase moderne d'Etat-nation. L'évolution historique des sociétés de l'Afrique de l'Ouest contredit ce schéma: les grand empires (Ghana, Mali, Songhai) et les grands royaumes du Nigeria ( Haousa, Yoruba), du Sénégal (Wolof, Sereer, Soninke ... etc.), pour ne citer que ces exemples, ont reposé sur des structures étatiques solides. L'éclosion de l'ethnicisme serait plutôt, dans la sous-région de l'Afrique de l'Ouest, un phénomène contemporain. Ce sont d'autres formes de clivage social (religion, système de caste, esclavagisme ... ) qui ont longtemps occupé le devant de la scène. Le terme Ethnodéveloppement a récemment fait son entrée dans le vocabulaire des sciences sociales (Stavenhagen 1988). L'ethnodéveloppement peut être compris comme l'extension à des groupes ethniques donnés du principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Dans la mesure où il n'implique pas nécessairement le séparatisme, la sécession, 13

l'ethnodéveloppement se présente comme une exigence de gestion régionale décentralisée: que les populations d'une région donnée, quelle que soit par ailleurs leur composition ethnique, aient leur mot à dire dans les décisions engageant leur avenir; mais aussi, que soit préservée l'identité culturelle des différents groupes ethniques en présence, ce qui après tout, et contrairement à certaines idées fausses reçues, n'est pas incompatible avec l'objectif de construction nationale. Cette étude porte sur l'ethnicité au Sénégal. Dans ce domaine, le Sénégal est assurément un cas intéressant de réflexion, parce que n'ayant pas jusqu'au tout récent problème casamançais connu de problème de revendication séparatiste. TIexiste une abondante littérature sur les groupes ethniques du Sénégal. Certaines sont des études d'ensemble: les plus anciennes sont celles du Métis sénégalais l'abbé David Boilat(Esquisses Sénégalaises,1853) et de deux médecins français, Béranger-Ferraud (Les peuplades de Sénégambie, 1879) et Lasnet (Les races du Sénégal, 19(0). Dans la période contemporaine, on trouve l'ouvrage, devenu classique, du géographe Pierre Pélissier (Les paysans du Sénégal, 1966) qui fait une bonne place à la présentation des principaux groupes ethniques du pays, du Cayor à la Casamance. On trouve aussi l'étude empirique (Les relations interethniques et interraciales, 1969) réalisée pour le compte de l'UNESCO par une équipe de chercheurs sociologues de l'IF AN, Université de Dakar, dirigée par le Professeur Pierre Fougeyrollas. Une présentation concise et précise des groupes ethniques sénégalais a été faite par une équipe de linguistes français coopérants du Centre de Linguistique Appliquée de l'Université de Dakar, Becker et Martin, dans l'Atlas du Sénégal, 1975. La plupart des études actuelles sur les ethnies sont pour l'essentiel des monographies: sur les Lebu (Armand Angrand 1951 ; Elhadj Malick Sarr 1980, Assane Sylla 1992), surIes Peul (Cheikh Ba 1986), sur les Wolof (GambIe 1957, Assane Sylla 1978, A. B. Diop 1981), surIes Tenda (M. GessainetM.T. De Lestrange 1980), sur les Konagi (R. Santos 1977), sur les Joola (L.V. Thomas 1959, 1961 ; J. Girard 1969, CH. Roche 1976, P.X. Trincaz 1984, D. Darbon 1988), sur les Sereer (H. Gravrand 1983,1990), sur les Tukulëër (Y. Wane 1966). La thèse de Abdoulaye Bathily (1985), bien que n'ayant pas pour

14

objet l'étude de l'ethnicité, est une source d'information précieuse sur les Soninke. La particularité de notre étude est de tenter de cerner les raisons profondes de l'harmonie ethnique qui a toujours prévalu au Sénégal, sempiternellement constatée et répétée, mais jamais expliquée. Une telle explication est nécessaire, ne serait-ce que pour les leçons à en tirer pour les autres pays africains confrontés aux conflits ethniques; mais aussi pour le Sénégal, où le problème casamançais montre que, dans ce domaine, rien n'est définitivement acquis. Cette démarche d'explication constitue la seconde partie, la plus développée du texte. La première partie est consacrée à la présentation des groupes ethniques, et la troisième, aux fissures survenues dans cet édifice d'harmonie ethnique, comme les conflits mineurs de type communal survenus parfois dans la région du Ferlo, entre pasteurs Peul et cultivateurs Wolof ou Sereer ; mais surtout, le séparatisme Joola en Casamance et le conflit récent entre le Sénégal et la Mauritanie. Une dernière partie traitera des rapports entre l'ethnicité et le colonialisme. Bien entendu, la préoccupation du développement n'est pas absente, même si elle n'est mentionnée que dans les dernières pages, et en peu de place. Mais était-il possible de faire autrement, pour un pays qui n'a pas connu de conflits ethniques venus compromettre son processus de développement? Les facteurs de contreperformances économiques et sociales au Sénégal devront être recherchés ailleurs que dans l'ethnicité. Au plan méthodologique, nous avons puisé dans toute la littérature mentionnée ci-dessus et portant sur l'étude des groupes ethniques sénégalais. Nous avons aussi utilisé d'autres travaux orientés dans différent~ domaines des sciences sociales ( histoire, géographie, linguistique, sociologie, science politique) comme sources complémentaires, pour une meilleure saisie du phénomène ethnique au Sénégal. Sans parler des nombreux reportages de la presse écrite sénégalaise sur le problème casamançais. Reconnaissons que nous avons eu la chance de disposer d'un certain nombre d'études empiriques déjà réalisées: - Une enquête-questionnaire effectuée en 1953 par le Professeur Paul Mercier dans l'agglomération dakaroise qui porte sur les groupes ethniques avec comme base, un échantillon de 1231 personnes; elle est suivie cinq ans après, par une enquête sur les mariages interethniques dans deux villes du Sénégal, Dakar et Thiès, à partir d'un échantillon de 924 familles. 15

- Une enquête réalisée en 1954 par A. Hauser sur l'appartenance ethnique de 1063 ouvriers africains travaillant dans quatre entreprises industrielles de Dakar. - Une enquête de 1962, effectuée par F. Flis-Zonabend sur l'appartenance ethnique d'un groupe de 314 élèves du Lycée Delafosse de Dakar. - Une enquête de 1963/64 réalisée par M. Calvet et F. Wioland, du Centre de Linguistique Appliquée de Dakar, sur l'utilisation de la langue wolof par les élèves des écoles primaires du Sénégal: 35434 élèves répartis en 360 écoles. - Une enquête du début des années 60, réalisée par O. Klineberg et Zavallon sur le comportement ethnique d'un groupe d'étudiants sénégalais de l'Université de Dakar, en comparaison avec des étudiants d'autres universités africaines. - L'enquête UI~SCO de 1969 déjà mentionnée, conduite sur la base d'entretiens semi-directifs avec 54 Sénégalais appartenant à sept groupes ethniques différents. - Enfin les résultats définitifs ou provisoires des deux recensements démographiques opérés au Sénégal en 1976 et en 1988, qui donnent les informations les plus récentes sur la répartition de la population en différents groupes ethniques. De telles enquêtes ne posent pas de difficultés, dans la mesure où la question ethnique ne constitue pas un problème sensible dans le pays. Il n'aurait servi à rien d'essayer de reprendre les enquêtes les plus anciennes qui s'échelonnent sur une trentaine d'années: leurs résultats restent encore valables. Il ne peut pas se poser un problème d'actualisation de données sur une période de temps aussi courte, à propos d'un pllénomène structurel comme l'ethnicité, aussi enraciné dans la société. Et puis, de toute façon, nous n'aurions pas pu mener des enquêtes d'une telle envergure, faute de temps et de lTIoyens. Nous nous sommes contentés de les appuyer par des entretiens-conversations tout à fait libres. C'est la nature même des informations recueillies, qui explique la large place faite dans le corps de l'exposé aux données quantitatives et à l'illustration graphique (histogrammes, graphiques à secteurs) facilitée par l'emploi du micro-ordinateur (logiciel Excel). Disons enfin, que bien que l'étude porte sur le cas sénégalais, nous avons souvent procédé à des comparaisons avec la situation ethnique dans d'autres pays du Tiers Monde et de l'Europe. 16

CI1apitre I L'UNITÉ SÉNÉGALAISE

1. Le paysage ethnique:

les différents groupes

Le paysage socio-culturel du Sénégal est marqué par la prédominance de cinq grands groupes ethniques: Wolof, Sereer, IIaal Pulaaren (Peul, Tukulëër), Joola, Manding. Mais la délimitation de ces ethnies à des fins de saisie statistique reste imprécise: l'appartenance à un groupe ethnique donné est généralement révélée par des critères tels que la langue maternelle, la localité d'origine, le nom patronymique. Au Sénégal, c'est la langue qui tend de plus en plus à être le facteur le plus pertinent d'identification ethnique. En effet, la grande mobilité des populations sur toute l'étendue du territoire ne favorise pas une fixation quasi rigide des groupes ethniques en des points précis. Comme c'est le cas par exemple au Nigeria, avec le Hausaland, le Yorubaland, le Igboland. Certes, au Sénégal, on considère encore le Fouta comme pays Tukulëër, le Sine comme pays Sereer, la Basse Casamance comme pays Joola. Mais ici, l'homogénéité ethnique est beaucoup moins évidente au niveau d'une région donnée, sauf pour certaines localités du Sénégal Oriental, où un environnement socio-économique peu favorable ne constitue pas un pôle d'attraction pour les autres groupes ethniques. 17

Quant aux noms patronymiques, du fait des multiples brassages, ils tendent de plus en plus à perdre leur fonction d'identification ethnique. Au sein du groupe ethnique dominant, celui des Wolof, Cheikh Anta Diop (1960) soutient que seuls deux noms patronymiques sont authentiques au groupe: Diop et Ndiaye, sans d'ailleurs en avoir l'exclusivité, tout en portant des noms connotés à d'autres groupes ethniques. L'Atlas du Sénégal (Becker, Martin, 1975), recense 19 groupes ethniques ainsi présentés: Wolof, Lebu, Sereer, Peul, Tukulëër, Joola, groupe Manjak-Mankagn, Pepel, Balant, Baïnuk, groupe Tenda (Bajaranke, Basan, Bedik, Koniagi ), groupe Mande (Soninke, Malinke, Jaxanke, Jalonke, Bambara), Maure. En fait, on a du mal à retrouver dans la liste les 19 groupes annoncés: le décompte ne donne que 13 groupes, si les Tenda, les Manding, les Manjak-Mankagn, sont considérés dans leur ensemble comme groupes; lorsque ces groupes sont décontractés en prenant leurs composantes, on aboutit à un total de 21 groupes ethniques. Ceci ne fait que confinner la difficulté de saisie statistique des groupes ethniques au Sénégal. Il faut reconnaître que les classements varient d'une publication à l'autre. Les Lebu sont parfois comptés avec les Wolof, parfois classés à part. Les Ndut, Noon et Safen sont considérés comme Sereer ou exclus du groupe, pour des raisons linguistiques. Les Tukulëër sont mis dans le même groupe que les Peul, dans un ensemble Haalpular, ou bien séparés; et il en est de même pour les Laobe. Les Joola sont parfois classés dans un groupe à part, parfois intégrés dans un groupe Joola-BalantManjak. Les Manjak peuvent aussi se retrouver en compagnie des Mankagn et des Pepel, tout comme ils peuvent être classés à part. Si le groupe Mande est très étendu, on a tendance à en détacher les Soninke ou Saraxulle, qui se distinguent surtout linguistiquement, des Manding qui seraient constitués par les Malinke, Bambara, et Xasonke. Les Basari, Bajaranke, Bedik, et Koniagi, parce que très minoritaires, sont souvent classés dans une rubrique Autres ou Divers, de même que les Maure sénégalais. Cette rubrique inclut aussi les minorités non sénégalaises établies dans le pays, et ayant pris la nationalité sénégalaise: Libanais, Cap Verdiens, Marocains, Maliens, Guinéens, ... etc. Ces chevauchements et imprécisions dans les tentatives de classement tiennent à l'extrême complexité du paysage ethnique sénégalais; ceci en dépit du nombre relativement réduit de 18

groupes ethniques identifiés (dans certains pays africains, on recense plus de 200 ethnies). Cette complexité résulte elle-même des nombreux brassages interethniques survenus au cours des siècles; ce qui n'est pas pour faciliter la démarche des ethnologues, rompus à la pratique des classements et des cloisonnements étanches. Les recensements démographiques permettent, comme nous l'avons mentionné plus haut, d'identifier cinq grands groupes ethniques: Wolof, Haal pulaar, Sereer, Joola et Manding, qui représentent plus de 90% de la population (recensement de 1988). Les deux premiers groupes ethniques sont en fait surtout des groupes linguistiques: - L'ethnie Wolof est constituée par les Sénégalais dont le wolof est la langue maternelle: ce sont les Wolof proprement dits, prédominants dans cinq régions (Louga, Diourbel, Sine Saloum, Thiès, Cap Vert)1 et les Lebu présents surtout dans la région de Dakar ou Cap Vert.2 - Le groupe Pulaar, (ainsi désigné dans les documents du recensement de 1988), mais plus exactement Haal pulaar, comprend tous les Sénégalais dont le pulaar est la langue maternelle: les Tukulëër, qui ont pour région d'origine le Fouta Toro, et les Peul, majoritaires dans le Sénégal Oriental, fortement présents dans les régions de Louga et du Aeuve, et aussi les Laobe. Pour les trois autres, le groupe ethnique ne se confond pas avec le groupe linguistique: - L'ethnie Sereer, prédominante dans le Sine (nouvelle région de Fatick) et la Petite Côte, est constituée de sous-groupes: d'une part, les Ndut, Noon, Safen, Palor, Lehar Sine Sine, Nyominka et d'autre part, les Sereer du Bas Saloum. Les Ndut, Noon, et Safen de la région de Thiès, ont un parler (sereer cangin) différent du sereer Sine. - Le groupe Joola recouvre des populations sénégalaises ayant pour origine une même aire géographique, la Basse Casamance, mais qui ne sont pas linguistiquement homogènes: les sous-groupes linguistiques Fogni, Blis, Flup, Jamat, Her ... sont
1 Avec la réforme administrative de 1984 , certaines régions ont changé de nom. Mais ce sont les anciens noms comme Casamance, Siné Saloum, Sénégal Oriental, Fleuve, Cap Vert, qui sont restés dans la mémoire des populations; c'est pourquoi nous continuons à les utiliser. 2 A ne pas confondre avec la République du Cap Vert située à 500 km au large des côtes de Dakar. 19

distingués, même si le joola fogni tend de plus en plus à s'ériger comme lingua franca dans la sous-région. - Le groupe Manding comprend les Soninke, sous-groupe reconnu comme ethniquement et linguistiquement homogène, et les Malinke, Jaxanke, Bambara, considérés comme ethniquement différents, alors qu'ils n'ont aucun problème de communication linguistique entre eux; ils ont tous comme région d'origine le Sénégal Oriental. Quant aux groupes ethniques dits minoritaires, ils sont doublement minoritaires: au plan national, mais aussi dans leurs régions d'origine. C'est le cas des Baïnuk, des Balant et des Manjak en Casamance; c'est le cas des Basari, des Bajaranke, des Bedik et des Koniagi au Sénégal Oriental. A l'exception des Baihuk, considérés par certains historiens comme les premiers habitants du Sénégal, et peut-être des Basari, tous ces groupes sont originaires soit de la Guinée Bissau comme les Balant, Manjak et Mankagn, soit de la Guinée Conakry comme les Koniagi. En fait, c'est en 1898 seulement que la France décide de rattacher le pays Koniagi à la Guinée, en délimitant ses limites géographiques avec le Sénégal (Barry, 1988) Les recensements ethniques sont toujours dérivés de recensements démographiques. Pendant la période coloniale, l'appartenance ethnique était parfois mentionnée de façon discrète (dans la rubrique coutume )sur certains documents de statut personnel des Sénégalais. Ce n'est plus le cas depuis l'indépendance, et cela se comprend aisément, de la part de tout Etat soucieux de construction nationale (le Rwanda et le Burundi ont constitué sur ce plan des exceptions en Afrique avec la mention du groupe ethnique sur la carte d'identité) Cependant la question ethnique n'est pas considérée comme tabou dans le Sénégal d'aujourd'hui: ni au niveau des populations dans leurs relations quotidiennes, toujours empreintes de plaisanteries interethniques; ni au niveau des pouvoirs publics, dans la mesure où les deux recensements démographiques complets de 1976 et 1988 ont été accompagnés de recensements ethniques. En fait, c'est là une pratique qui remonte au XIXe siècle: le premier recensement démo-économique d'une certaine envergure a été réalisé au plan régional dans le Sine par l'administrateur français Ernest Noirot en 1891 ; d'autres ont suivi, pour le Saloum, le BaaL.. La localité de Sédhiou en 20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.