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SEUIL(S) LIMITE(S) ET MARGE(S)

418 pages
Une étude sur la recherche en germanistique, de la littérature à l'histoire en passant par la civilisation. On y retrouve les littératures et les problèmes d'identité des différents pays de langue allemande, l'étude de la constitution des textes et de leur réception par le lecteur. Un ensemble d'articles en français et en allemand sur les divers aspects de la culture germanophone et les importants transferts culturels.
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SEUIL(S), LIMITE(S) ET MARGE(S)

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0640-1

Sous la direction de Daniel AZUÉLOS et Éric LEROY DU CARDONNOY

SEUIL(S), LIMITE(S)

ET MARGE(S)

Actes du colloque international de l'Association des Germanistes de l'Enseignement supérieur

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA illY 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Itafia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Remerciements

Nous tenons à remercier pour leur aide précieuse l'Université de Caen, l'UFR des langues vivantes étrangères et le département d'allemand de l'Université ainsi que la ville de Caen, l'usine Bosch de Mondeville, le Conseil Régional de Basse-Normandie, l'Ambassade de la République Fédérale d'Allemagne, le DAAD et le Groupe de Recherches "littératures déterritorialisées, exil, migrations" des départements d'allemand et des études nordiques et scandinaves de l'Université de Caen.

Seuil(s), limite(s) et marge(s)

INTRODUCTION

Le thème retenu pour le colloque de l'année 2000 «Seuil( s), limite( s) et marge( s) » avait semblé tout indiqué pour embrasser différents domaines de la recherche en germanistique: littérature, linguistique, civilisation et histoire des idées, mais aussi les problèmes purement méthodologiques - voir le premier article du recueil et l'interrogation de Benjamin et Handke sur la notion de seuil. Ont été ainsi convoqués les littératures et les problèmes d'identité des différents pays de langue allemande, des anciens territoires de la monarchie austro-hongroise - comme le montrent les contributions sur Prague, Karl Emil Franzos, Hodjak, Urzidil et Canetti -, des régions limitrophes de l'ancien Empire allemand d'avant 1914 à travers l'Alsace et la Belgique germanophones. Les thèmes du colloque ont aussi nourri des approches diverses s'appliquant à étudier les textes dans leur constitution et leur fonctionnement ainsi que dans leur réception. Ainsi la marge est également ce qui a permis de mettre en regard du texte principal des remarques, des prises de position, des contestations, bref de spéculariser le texte original. Elle est aussi une tentation de franchir un interdit, une attirance du différent et de l'autre, et pose par là même la question fondamentale de l'identité: telles sont les difficultés soulevées par les œuvres de Bachmann, Rilke ou Siegfried Lenz quant à la position du narrateur. La transgression est dans le théâtre de Heiner Müller et de Wemer Schwab le moteur de la création et de la provocation artistiques inhérentes à ces deux auteurs. Mais d'autres réalités culturelles, telle la peinture, sont de toute évidence partie prenante dans cette exploration d'un espace intermédiaire ouvert à la fois sur l'extérieur et l'intérieur, la représentation du monde et la subjectivité: la fenestrologie et les marionnettes de Paul Klee en livrent un exemple original. 5

Seuil( s), limite( s) et marge( s)

La civilisation peut tout à fait se servir des notions de limite, seuil ou marge dans le domaine de la politique, dans les défmitions institutionnelles et dans les rapports qui existent entre le centre et la périphérie. L'aire germanophone comme aire du milieu semblait parfaitement convenir à une réflexion visant à éclaircir les manifestations de transferts culturels: les études sur les voyageurs suisses allemands au XVIIIe siècle et sur l'image de la France en RDA sont autant de jalons qui balisent un champ encore à explorer. La transculturalité peut-elle se concevoir sans les notions opératoires de seuil, limite et marge? Il existe des allers et retours entre une conception hétérogène de la notion d'empire - Autriche-Hongrie - et une autre vision plus resserrée propre à l'Empire allemand, qui n'ont jamais véritablement permis d'atteindre une solution apaisée, et c'est entre ces deux extrêmes qu'a pu osciller la pensée allemande sans jamais véritablement arriver à un compromis. De la sorte peuvent s'expliquer des phénomènes récurrents de I'histoire de ces deux pays qui trouvent une expression singulière dans la propension à rejeter à certaines époques ce qui peut sortir du cadre: l'exil sous toutes ses formes a marqué de son empreinte deux siècles de I'histoire du monde germanique, comme l'illustrent les articles sur les penseurs en marge tels Simmel, Elias, Horkheimer et Arendt. Les rapports entre minorités et majorité en Europe et dans le Nouveau Monde ont également fait l'objet d'études autour du thème de l'intégration sociale et culturelle de ces groupes. Toutes ces interrogations qui semblent ressortir à une singularité proprement germanique sont loin d'être closes: il est d'ailleurs manifeste, les débats autour du Schluj3strich l'attestent, que ce que l'on a tenu à confiner aux marges continue toujours à hanter notre présent et à déterminer nos interrogations sur l'avenir.

Daniel Azuélos et Eric Leroy du Cardonnoy

6

René-Marc Pille René- Marc Pille Université Paris X

A propos du terme de Grenze Quelques remarques lexicales et historiques

Und aIs ich an die Grenze kam, Da fiihlt ich ein starkeres Klopfen In meiner Brust, ich glaube sogar Die Augen begunnen zu tropfen.
H. Heine, Deutschland. Ein Wintermlirchen (1844)

VOT ONA, PROKLJATAJA GERMANJA ! HIER BEGINNT DAS VERFLUCHTE DEUTSCHLAND ! (Inscription placardée à la frontière germano-soviétique en 1944)

Les périodes de rupture, de bouleversement telles que la nôtre sont propices à la prise de conscience de l'historicité des choses humaines et des termes qui servent à les nommer. Ainsi en va-t-il de la notion de frontière dont la redéfmition s'opère chaque jour sous nos yeux depuis l'essor de la mondialisation, génératrice d'ouverture mais aussi de résistances, voire de crispations identitaires. Or ce processus s'est mis en marche au lendemain de la Guerre froide dont la fm symbolique fut précisément le démantèlement de l'une des frontières les plus hermétiques jamais érigées dans l'histoire de l'humanité: le Mur de Berlin, quintessence du Rideau de fer qui a divisé l'Europe durant quatre décennies. Et si l'Histoire a fmalement donné raison à 7

A propos de Grenze

Richard von Weiszacker qui aimait à répéter que la question allemande resterait ouverte tant que la Porte de Brandebourg serait fermée, on se souvient également des tergiversations du chancelier Kohl autour de la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse comme frontière germano-polonaise. Aussi n'est-il pas inutile de s'interroger sur le devenir historique de la notion de frontière et sur ce que recouvre sa variante allemande. La défmition de la frontière comme la «limite d'un territoire qui en détermine l'étendue» (Le Petit Robert) est d'une limpidité trompeuse car elle ne rend pas compte de l'ambivalence fondamentale de cette réalité, ambivalence qui apparaît à trois niveaux dès lors qu'on s'interroge sur ce qu'est une frontièrel. Première question: une frontière est-elle une barrière ou une charnière? Le débat opposait déjà Platon et Aristote, le premier envisageant dans les Lois la création d'une polis soigneusement éloignée des côtes afm de préserver ses habitants de tout contact corrupteur avec l'extérieur, tandis que le second prônait dans sa Politique une nécessaire ouverture sur le monde qui deviendra bientôt, sous la férule du plus illustre de ses élèves, un réseau d'Alexandries commerçantes tissé entre l'Inde et la Méditerranée. Plus près de nous, l'on pourrait illustrer cette querelle millénaire en citant les railleries que suscitèrent chez le libéral Benjamin Constant les conceptions tichtéennes d'une société autarcique telles qu'elles sont développées dans Der geschlossene Handelsstaat, projet pour réduire les nations à leur commerce intérieur en introduisant une monnaie sans valeur au dehors et trop lourde pour être transportée, en défendant les relations extérieures, etc., etc. Dieu les bénisse avec leurs idées spartiates au milieu de la civilisation moderne, des besoins devenus partie de notre existence, des lettres de change, etc. Ce sont des fous qui, s'ils gouvernaient, recommenceraient Robespierre avec les meilleures intentions
du monde2

.

Deuxième question: une frontière est-elle une ligne ou un espace? Faut-il parler de frontière linéaire ou de zone frontalière? C'est ainsi que l'anglais fait la distinction entre boundary, qui désigne la ligne et border ou borderland, qui désignent la zone. Friedrich Ratzel propose dans sa 8

René- Marc Pille Politische Geographie de résoudre l'antinomie entre ce qu'il appelle Grenzsaum et Grenzlinie en qualifiant le premier terme de réalité et le second d'abstraction: Der Grenzsaum ist das Wirkliche, die Grenzlinie die Abstraktion davon. Diese kann man zeichnen, in das Gediichtnis einpriigen und messen, jener ist seinem Wesen nach unbestimmt. Die Grenzlinie ist daher eine Stütze unserer Vorstellung, eine Erleichterung unseres Denkens [...J3 Troisième question: une frontière est-elle une réalité statique ou dynamique? Cette dernière interrogation a été d'abord formulée aux ÉtatsUnis d'Amérique où, à la suite des travaux de l'historien Frederick J. Turner qui voyait la frontière comme une avancée irrésistible de la civilisation sur les terres dites barbares, le terme de frontier a pris le sens d'une limite qu'il convient sans cesse de repousser, limite qui n'est plus forcément spatiale, comme en témoigne la fameuse expression The new frontier qui servit de slogan à la campagne électorale de John F. Kennedy en 1961. Ce triple questionnement sur le caractère étanche ou perméable, linéaire ou zonaI, statique ou dynamique de la frontière ne saurait être tranché sub specie aeternitatis. Les réponses à ces interrogations doivent se fonder sur l'analyse de situations historiques concrètes, comme nous y invite Charles Higounet : Un des plus hauts problèmes de la géographie historique ['..J reste celui de la frontière, non plus comme une vue abstraite, symbolique, baptisée une fois pour toutes « naturelle» ou « artificielle », mais comme une notion concrète, vivante, dangereuse parfois, cadre de vie des civilisations4. Or quels meilleurs révélateurs de l'histoire concrète que les mots, pris dans leur matérialité même? Une approche philologique du problème paraît donc prometteuse. On constate alors que les termes qui, dans les langues européennes, désignent la limite territoriale des États, font leur apparition à l'aube des Temps modernes: ainsi le mot français frontière et ses
équivalents en usage dans les langues romanes

-frontiera

en italien, frontera

en castillan,fronteira en portugais -, l'anglais boundary et l'allemand Grenze. Ces vocables nouveaux correspondent à l'émergence d'une réalité nouvelle 9

A propos de Grenze

qui prendra plusieurs siècles à se mettre en place: celle d'une ligne succédant à un espace appelé «marche» au Moyen Âge et désignant un ensemble de territoires organisés de manière à assurer la défense d'un royaume ou d'un empire ou bien à servir de tête de pont pour des conquêtes ultérieures. Il s'agissait le plus souvent d'un regroupement de comtés placés sous l'autorité d'un «comte de la marche », véritable préfet militaire devenu marquis ou margrave (Markgraf en allemand). Mais les marches existaient également à l'intérieur d'un royaume, où elles constituaient les limites incertaines des grandes seigneuries, ce qui fait qu'elles « étaient d'abord des lieux de conflits, mais peut-être et surtout des lieux de rencontre.5» Quant aux «marches séparantes », souvent d'origine naturelle - marais, fourrés, landes stériles -, elles constituent un espace d'incertitude, voire de dangers: ainsi la selva oscura de Dante. En ce sens la marche médiévale est bien représentative d'une civilisation qui ignore quasiment le droit de propriété, régie qu'elle est par de multiples droits d'usage: droits de pâturage, de glandage (récolte des glands), de lignerage (ramassage du bois mort), etc. On comprend dès lors que la question des limites féodales ait «longtemps désespéré les
médiévistes6»

.

Le terme de marche est emprunté au moyen haut-allemand marc ou marke7, lui-même issu de l'ancien haut-allemand marcha et subsiste dans certaines appellations géographiques, institutionnalisées ou non: les marches du Limousin, la région des Marches (Marche) en Italie, la Steiermark en Autriche ou bien encore la marche de Brandebourg, où le mot est devenu un
nom propre générateur de dérivations

- ainsi

Marker,

désignant

les habitants,

et l'adjectif markisch, que l'on retrouve dans l'appellation Markische Schweiz8. On pourrait aussi mentionner un archaïsme de sinistre mémoire: le nom de Westmark donné sous le Troisième Reich au Gau formé de la Moselle, de la Sarre et du Palatinat avec Sarrebruck pour capitale9. La substitution progressive de la frontière linéaire à la marche médiévale, aussi bien dans les mots que dans les faits, trouve sa meilleure illustration dans l'exemple français, qui servira par la suite de modèle géopolitiquelO. La France, en effet, «a toujours lié sa définition nationale, qu'elle soit monarchique, révolutionnaire ou républicaine, à la défmition précise de son territoire de souveraineté. Il>>, 'où sa représentation par des d figures géométriques dans l'imagerie affective de ses habitants: 10

René- Marc Pille successivement le rond, le carré, l'octogone et enfm l'hexagonel2. Le mot frontière est un adjectif substantivé dérivé de front et dont seule la forme féminine est attestée. Il désigne aux XIIIe et XIVe siècles aussi bien la façade d'un bâtiment que « la ligne de front d'une troupe rangée en bataille, face à l'ennemi »13.Le processus par lequel le « front d'armée» devient une frontière au sens moderne du terme va de pair avec l'affmnation à la fm du Moyen Âge de la souveraineté nationale dont l'Etat est l'incarnation. À l'aube des temps modernes la frontière devient donc progressivement une ligne de démarcation délimitant la souveraineté d'un Etat sur un territoire donnél4. Or, si le terme de frontière tire ses origines d'un domaine bien spécifique, en l'occurrence la sphère politico-militaire, l'histoire du mot Grenze est beaucoup plus complexe. Aussi bien le Deutsches Worterbuch des frères Grimm que les dictionnaires étymologiques de l'allemand1s s'accordent à dire que le terme de Grenze est un emprunt aux langues slaves qui disposent de formes quasi identiques pour exprimer la chose, ainsi granica en polonais et en russe ou bien encore hranice en tchèque. L'usage de la forme allemande, attestée au XIIIe siècle, se limita d'abord aux zones de contact germano-slaves et ce n'est qu'avec Luther, qui, note le dictionnaire Grimm, avait une prédilection pour ce terme (<< geradezu eine Vorliebe rur das der Wort hat »16)que le mot Grenze deviendra commun à l'espace germanophone. Il convient donc d'examiner successivement les origines lointaines du terme de Grenze, le moment de son transfert linguistique, d'abord localisé, et enfin le processus de sa diffusion généralisée. Le terme de granica a lui-même une origine complexe. Il est dérivé du slave commun *grani / *grana / *grand, signifiant «branche », « coin », « arête », lui-même issu de la racine indo-européenne *ghre- / *ghro- qui a le sens de « croître », « verdir» et que l'on retrouve dans l'allemand grün, Gras, Granne ainsi que dans l'anglais to growJ7. Les origines slaves du terme de Grenze font donc référence à l'intersection de deux champs sémantiques, celui de la matière, en l'occurrence végétale, et celui de la forme géométrique, en l'occurrence anguleuse, voire pointue ou aiguë. D'après les sources écrites que nous possédons, il semble que le transfert linguistique du slave granica vers l'allemand se soit produit au milieu du XIIIe siècle dans les territoires colonisés par les Chevaliers Teutoniques, où le terme d'emprunt coexiste avec l'ancien: c'est ainsi que dans la Erneuerte Kulmische Handfeste/8 de 1251 la forme latine «termini» Il

A propos de Grenze

est traduite par le collectif « gemerke », tandis que l'on trouve l'expression «an unser granizze» dans la Thorner Urkunde de 126219. Des formes analogues - telles que grenitze, grenytze, grenytcze - sont attestées en Silésie et en Bohême tout au long du XIVe siècle et le terme va même se latiniser, puisqu'il est fait mention de la granicia ipsorum dans le codex diplomaticus prussicus de 1283. Or, comme le fait remarquer Ernst Eichler20, la thèse selon laquelle le mot Grenze serait parvenu jusqu'à Luther depuis les confms germano-slaves n'exclut pas un cheminement linguistique peut-être plus conforme à une réalité historique autrement complexe. Au XVIe siècle en effet, la zone de contact germano-slave concernait toute la terra transelbiana et Luther lui-même considérait que l'Université de Wittenberg se trouvait « in termino civilitatis »21du fait de son environnement encore slavophone. C'est ainsi qu'il déplore dans un de ses Propos de table que l'enseignement dispensé aux Wendes - en l'occurrence aux Sorabes - soit aussi peu lucratif: Wenns an (= ohne) den frommen einigen Churfürsten were, der Wenden halber konde die schul nicht ein jar hie bleiben; sie hungerten uns gar aus22. Plutôt que de considérer la formation de la chaîne étymologique granica-granizze-grenze comme un phénomène bien localisé dans le temps et dans l'espace - c'est-à-dire au XIIIe siècle sur les bords de la Vistule - avant sa diffusion à partir de ce point précis, il est permis de supposer que le transfert linguistique du terme de granica s'est produit dans toute la zone d'imbrication germano-slave, l'allemand ayant eu recours à la langue de l'Autre pour nommer précisément ce qui l'en sépare. En ce sens une étude plus précise de ce transfert linguistique pourrait illustrer ce que Marc Bloch écrivait en 1934 dans les Annales:
L'expansion allemande n'est pas seulement, en elle-même, un des grands faits de l'histoire européenne. Elle nous met sous les yeux une des expériences les plus passionnantes dont puissent rêver les analystes des sociétés humaines: le contact et les réactions réciproques de deux types de civi/isation23.

Quoi qu'il en soit, le terme de Grenze reste jusqu'au XVIe siècle une particularité des dialectes orientaux et c'est à Luther que l'on doit sa diffusion 12

René-Marc Pille dans l'ensemble de l'espace germanophone où il fait figure à l'ouest de l'Elbe de mot étranger qu'il faut expliquer au lecteur. C'est ainsi que dans l'épisode du massacre des Saints Innocents relaté dans le Nouveau Testament (Matthieu, II, 16), Luther traduit le grec horoïs (finibus dans la Vulgate) par Grentzen, pris ici non pas au sens de frontière mais de territoire: Da Herodes nu sahe / Das er von den Weisen bertrogen war / ward er seer zornig / Vnd schicket aus / vnd lies aIle Kinder zu Bethlehem todten / vnd an jren gantzen Grentzen / die da zwey jerig vnd drunter waren / Nach der zeit / die er mit viel vleis von den Weisen erlernet hatte24. Or l'imprimeur bâlois Adam Petri, qui publie en 1523 une nouvelle édition du texte de Luther, fait figurer le mot grentz dans le glossaire, où il donne comme équivalents gegny et umbkreysz25. Il serait donc nécessaire de relever toutes les occurrences du mot Grenze dans la Bible de Luther et d'établir une comparaison systématique avec les autres versions germanophones des Écritures publiées au XVIe siècle. Le Grimm en donne quelques exemples26.C'est ainsi qu'à la traduction par Luther du livre d'Amos (1, 13) «da mit ire grentze weiter machten » correspond l'expression « ir eyne grenze» dans la Prophetenübersetzung de Hetzer et Dengk parue à Worms en 152727,tandis que la Bible de Johann Eck imprimée à Ingolstadt en 1550 traduit le même passage par « seine landmarck ausz zu braiten », de même que la Zürcher Bibel de 1531 emploie l'expression« ire landmarchen ». Autre exemple similaire: au texte de Luther «geschrey gehet umb in den grentzen Moab» (Jesaja, 15, 8) correspond « gehet gerings umb den grantz Moab» chez Hetzer et Dengk, « umbgeet die landmark» chez Eck et « übergieng das gantz land» dans la Zürcher Bibef8. Il semblerait donc d'après le Grimm que le terme de Grenze se soit d'abord diffusé dans les territoires qui s'ouvraient à la Réforme29. Or l'apparition de ce mot nouveau dans l'espace germanophone du XVIe siècle appelle plusieurs remarques qui constituent autant d'interrogations. On peut d'abord se demander si Luther a employé ce terme familier à son aire linguistique en application du principe « dem Volk aufs Maul schauen » ou bien s'il l'a fait de manière consciente et délibérée, choisissant par là-même un mot qui marquait une séparation, une rupture d'avec la tradition théologique d'inspiration thomiste. Car enfm le noyau de la pensée 13

A propos de Grenze

luthérienne relève bien d'un dualisme radical qui est à la base de sa conception des deux royaumes. Et s'il est toujours discutable de s'interroger sur des intentions, il est du moins manifeste que la conséquence majeure de la Réforme luthérienne fut la partition du Saint-Empire par «une frontière confessionnelle devenue, au fil des générations, constitutive des identités collectives et individuelles »30, frontière d'autant plus imperméable qu'elle était invisible et intériorisée31. Or cette transition du visible vers l'invisible, du matériel vers l'immatériel, du concret vers l'abstrait nous amène à souligner une particularité essentielle du mot Grenze, à savoir que, contrairement à ses équivalents européens, qui sont des termes spécifiques - même si le français frontière s'emploie au propre et au figuré -, il est, lui, un terme générique, signifiant à la fois frontière et limite: d'où sa fortune sémantique, fondée à la fois sur le substantif et sur le verbe correspondant, grenzen, transitif à l'origine, fortune qui comprend une bonne centaine de combinaisons lexicales (Grenzstein, Grenzverletzung, Grenzglinger, etc.) et morphologiques (begrenzen, abgrenzen, ausgrenzen, etc...). On serait donc tenté de dire que le terme de Grenze, embrassant à la fois la notion de frontière et celle de limite a un sens plus radical que le mot équivalent dans les langues voisines. Et si la notion de séparation est au cœur du luthéranisme, celle de délimitation est l'objet même de la théorie kantienne de la connaissance, où la Critique de la raison pure consiste précisément à interdire à la dite raison de s'égarer au delà du monde sensible, considéré comme le seul connaissable. Dès sa période précritique, Kant écrivait déjà, non sans malice: In so fern ist die Metaphysik eine Wissenschaft von den Grenzen der menschlichen Vernunft, und da ein kleines Land jederzeit viel Grenze hat, überhaupt auch mehr daran liegt seine Besitzungen wohl zu kennen und zu behaupten, aIs blindlings auf Eroberungen auszugehen, so ist dieser Nutze der erwlihnten Wissenschaft der unbekannteste und zugleich der 32 . . ] WlC h tlgste [ ... . Ainsi le terme de Grenze, devenu l'un des mots les plus radicaux et apparemment les plus « fermés» de la langue allemande, porte-t-il en lui les traces d'une histoire des plus complexes, aussi bien matérielle 14

René-Marc Pille qu'intellectuelle. Rappeler ne serait-ce que ses origines germano-slaves nous amène à prendre conscience du fait que les contacts entre les cultures relèvent moins de la séparation que des imbrications réciproques: l'étranger n'est pas seulement cet Autre venu d'ailleurs, il vient aussi du passé que l'on a oublié.
1

Ces quelques réflexions ne sauraient épuiser l'immensité du sujet, qui se nourrit d'une littérature

toujours plus abondante et forcément transdisciplinaire. Entre l'article pionnier de Lucien Febvre, paru en 1928 «( Frontière: le mot et la notion », in L. Febvre, Pour une histoire à part entière, Paris, 1962, p. 11-24) et la somme de Daniel Nordman, Frontières de France. De l'espace au territoire. XVIe-XIXe siècle, Paris, 1998 (Bibliothèque des Histoires), cette communication se fonde sur les publications suivantes: Roger Dion, Les frontières de la France, Paris, 1947 ; Paul GuichonnetlClaude Raffestin, Géographie des frontières, Paris, 1974 ; Geography and its boundaries. A publication to commemorate the work of Prof. Dr. Hans Boesch, Berne, 1980 ; Michel Foucher, L'invention des frontières, Paris, Fondation pour les Études de Défense Nationale, 1986; « Le territoire », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire II. La Nation, Paris, 1986 (Bibliothèque illustrée des histoires), p. 8-140 ; Robert Sauzet (dir.), Les frontières religieuses en Europe du XVe au XVIIe siècle. Actes du XXXIe colloque international d'études humanistes (Université de Tours), Paris, 1992; Jean-Michel Poisson (dir.), Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen au Moyen Âge. Actes du colloque d'Erice- Trapani (Italie) tenu du 18 au 25 septembre 1988, Rome-Madrid, 1992; Christian Grataloup, Lieux d'histoire. Essai de géographie systématique, Montpellier, 1996 (Espaces modes d'emploi). 2 Benjamin Constant, Journaux intimes, 27 mai 1804, in Benjamin Constant, Œuvres. Texte présenté et annoté par Alfred Roulin, Paris, 1964 (BibI. de la Pléiade), p. 277. 3 Friedrich Ratzel, Politische Geographie oder die Geographie der Staaten, des Verkehrs und des Krieges. Zweite umbearbeitete Auflage. Mit vierzig Kartenskizzen. München und Berlin, 1903, p. 538.
4

Charles Higounet, « La géohistoire », in Charles Samaran (dir.), L'histoire Paris, 1961 (Encyclopédie de la Pléiade Il), p. 68-91 ; cil. p. 75.
5

et ses méthodes,

Bernard Guenée, « Des limites féodales aux frontières politiques », in Nora, Les lieux de mémoire II, p. 11-33 ; cil. p. 15.
6

Idem, p. Il. 7 Cf. « si kômen ûf die marke », Nibelungen, 177, 1. s Cf. également le récit de Günter de Bruyn, Miirkische Forschungen, Miirkischer Dichtergarten publiée à Berlin dans l'ex-RDA.
9 ,

et la collection

littéraire

François Müller m'a montré à ce propos une lettre de la Caisse d'Epargne de Thionville datée de 1944 et ayant comme en-tête Kreissparkasse Diedenhofen / Westmark. 10 Cf. Michel Foucher, L'invention desfrontières, p. 97-149. 11 Nora, Les lieux de mémoire II, p. 9. 12 Cf. Eugen Weber, « L'Hexagone », Idem, p. 97-116 13 L. Febvre, Frontière, p. Il. 14 Il s'agit d'une réalité encore embryonnaire qui ne se concrétisera vraiment qu'avec l'Etat-nation né de la Révolution française et dont le Rhin sera appelé à constituer l'une de ses frontières dites 15

A propos de Grenze
« naturelles ». Ainsi que le fait remarquer Lucien Febvre, « on peut lire d'un bout à l'autre les grands traités que négocia Louis XIV. On n'y trouvera jamais ni le mot de frontières, ni même le mot limites. Ce ne sont pas des territoires qu'on annexe alors. Ce sont des fiefs qu'on détache d'une couronne pour les rattacher à une autre, eux, leurs appartenances et dépendances - lesquels ne sont pas nécessairement d'un seul tenant -. » Ibid., p. 19. 15 Notamment Friedrich Kluge, Etymologisches Worterbuch der deutschen Sprache. 22. Aufl. Unter Mithilfe v. Max Bürgisser u. Bernd Gregor, vollig neu bearbeitet v. Elmar Seebold, BerlinNew York, 1989; Etymologisches Worterbuch des Deutschen. 2. Aufl., durchgesehen und erganzt v. Wolfgang Pfeifer, Berlin, 1993. Dans un registre plus spécialisé cf. également Ernst Eichler, Etymologisches Worterbuch der slawischen Elemente im Ostmitteldeutschen, Bautzen, 1965 (Deutsche Akademie der Wissenschaften zu Berlin. Schriftenreihe des Instituts für sorbische V olksforschung in Bautzen). 16 Deutsches Worterbuch von Jakob und Wilhelm Grimm, Bd. 4, I. AbteHung, 6. TeH, Leipzig, 1935, colonne 125.
17

Cf. Max Vasmer, Russisches etymologisches Worterbuch, Bd. 1, Heidelberg, 1950, p. 304 et Julius Pokorny, Indogermanisches etymologisches Worterbuch, Bd. l, Bern-München, 1959, p. 454. Je remercie Serguéï Sakno de ses éclaircissements sur l'étymologie des langues slaves. 18 Nom donné à la charte de privilèges renouvelée accordés à la ville de Culm sur la Vistule (aujourd'hui Chelmo en Pologne).
19

Marc Bloch, «Un problème de contact social: la colonisation allemande en Pologne», in Annales d'histoire économique et sociale, 6/1934, p. 598. La question de l'expansion allemande dans les territoires de l'Est (Ostsiedlung) a généré une littérature considérable, longtemps inspirée par les (res- ) sentiments nationalistes. Le public francophone dispose sur le sujet d'une belle sYnthèse où la neutralité du regard n'exclut pas la passion pour l'objet étudié: Charles Higounet, Les Allemands en Europe centrale et au Moyen Âge, Paris, 1989 (Collection historique ). Wissenschaftliche Buchgesellschaft Darmstadt, 1972, 2 Bde., Bd. II, p. 1970.
25

Ces exemples et les suivants d'après Grimm, Bd. 4, col. 124-125. 20 Eichler, Etymologisches Worterbuch der slawischen Elemente im Ostmitteldeutschen, p. 42. 21 Cité d'après Frido Metsk, «Die Sorben und die Universitat Wittenberg», in Frido Metsk, Studien zur Geschichte sorbisch-deutscher Kulturbeziehungen, Bautzen, 1980 (Schriftenreihe des Instituts für sorbische V olksforschung, Nr. 55), p. 95-116 ; cit. p. 99. Je remercie le sorabiste Jean Kudela de m'avoir communiqué cet article. Je lui dois également nombre de remarques stimulantes sur l'histoire des rapports germano-slaves. 22 Ibidem. 23

D'après Grimm, vol. 9, col. 125. 26 Ibidem. 27 Il s'agit des anabaptistes rhénans Johann Den(g)k et Ludwig Hetzer (ou Hatzer), qui avaient traduit les Livres des Prophètes avec l'aide de rabbins. Le second fut exécuté à Bâle en 1527. Je dois ces informations à Hubert Guicharrousse, co-éditeur des œuvres de Luther dans la Bibliothèque

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René- Marc Pille
24 D. Martin Luther, Die gantze Heilige Schrifft Deudsch, Wittenberg, 1545. Reprint: de la Pléiade. 28 Grimm, vol. 9, co1.125. 29 « sicherIich wirkt Luthers EinfluB mit, wenn das Wort namentIich seit den dreisziger Jahren des 16. jhs. auf hd. Boden allgemeine Verbreitung findet, und zwar zuerst in den Gebieten, die sich der Reformation ôffneten ». Ibidem. 30 , Etienne François, Protestants et catholiques en Allemagne. Identités et pluralisme. Augsbourg, 1648-1806, Paris, 1993 (L'évolution de l'humanité), p. 10. 31 E. François montre comment la population biconfessionnelle d'Augsbourg avait intériorisé deux tabous, celui des mariages mixtes et celui des conversions, « un Taufbund marquant en quelque sorte d'un signe indélébile l'appartenance d'un nouveau-né à l'une ou l'autre confession jusqu'à la fin de ses jours et le rendant, pour reprendre l'expression de Rimbaud (Une Saison en Enfer), "esclave de son baptême".» Idem, p. 191. Il est du reste significatif que l'édition allemande de l'ouvrage, parue dès 1991, ait pour titre Die unsichtbare Grenze. Cf. également E. François, « La frontière intériorisée. Identités et frontières confessionnelles dans l'Allemagne de la seconde moitié du XVIIème siècle », in Sauzet, Les frontières religieuses en Europe, p. 51-57. 32Imanuel Kant, Triiume eines Geistersehers, erliiutert durch Triiume der Metaphysik, in KantsWerke. Akademie-Textausgabe, Bd. II. Vorkritische Schriften II 1757-1777 (Photomechanischer Abdruck), Berlin, 1968, p. 368. « La métaphysique est une science des limites de l'entendement humain, et comme un petit pays a toujours beaucoup de frontières, et qu'en règle générale il lui importe plus de bien connaître et de défendre ses possessions que de se lancer aveuglément dans les conquêtes, l'utilité de la dite science est la plus mal connue et en même temps la plus importante [...]» Rudolf Eisler, Kant-Lexikon. Édition établie et augmentée par AnneDominique Balmès et Pierre Osmo, Paris, 1994, p. 627, entrée Limite [Grenze}.

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Dorothee Roseberg Dorothee Roseberg Martin-Luther-Universitat

Halle

Grenzverschiebungen.

Frankreich und der Osten Deutschlands

Der heuristische Wert des Begriffskonzepts Grenzverschiebungen liegt in seinen mehrdimensionalen Bedeutungsebenen. Für mich aIs Kulturwissenschaftlerin ist dabei zentral, daB mit dieser Begrifflichkeit die Reflektion der vielschichtigen Verbindungen von politischen, sozialen und mentalen Entwicklungsprozessen herausgefordert ist. Grenze ist in alIen diesen Bereichen ein gangiger Begriff, jedoch mit unterschiedlichen Bedeutungsattributionen. Die mentalitatsgeschichtlichen Probleme bilden dabei fUr die Kulturwissenschaft einen wichtigen Analysegegenstand. Bei dessen Bearbeitung sind zugleich auch die methodischen Grenzziehungen unserer Disziplinen zu überdenken. Mein Pladoyer gilt hier vor allem der Einbeziehung ethnografischer Methoden in die Arbeit der civilisationnistes bzw. Landes- und Kulturwissenschaftler. Diese zwingen den Beobachterbzw. Analysestandpunkt in die wissenschaftliche Reflexion einzubeziehen, eine unab dingb are Notwendigkeit vor allem dann, wenn die Mentalitatsgeschichtsschreibung mit Zeitzeugnissen und Zeitzeugen umgeht und Zeitgeschehen analysiert, in dem franzosische Germanisten und deutsche Frankreichforscher selbst durch politische und ideologische Grenzziehungen markiert waren und sind. Ich will deshalb vorwegnehmen, daB meine Analyseperspektive Erfahrungen sowohl von DDR-Sozialisation aIs auch von Alltags- und Berufsleben in den Neuen Landem nach 1989 enthalt. Diese Aspekte spielen schon bei der Wahl der Untersuchungsgegenstande eine Rolle. Immerhin lassen sich heute innerhalb der Romanistik sehr wenige Frankreichforscher fmden, die sich mit den Fragen befassen, von denen im folgenden die Rede sein solI. Wenn ich die im Zusammenhang mit den politischen Ereignissen des Jahres 1989 stehenden Grenzverschiebungen fUr die deutsch-deutschfranzosischen Beziehungen und Wahrnehmungen in ihren Folgen bis heute untersuche, so ergibt sich in zeitlichen, territorialen, okonomischen und sozialen wie mental en Horizonten ein asymmetrisches, mobiles Gefüge 19

Grenzverschiebungen unterschiedlicher GrenzverHiufe , wobei wir Verschiebungen von Zentrum und Peripherie aIs ein ErkHirungsmuster fiir sich dabei voI1ziehende Grenzverwerfungen auffassen kônnen. Ich beziehe mich im foIgenden auf eine Hingerfristige und z.T. kollektive Forschungsarbeit, die foIgende ZieIe verfoIgt und sich zugIeich unterschiedlicher Analysemethoden bedient: Einerseits geht es urn rnehr oder weniger systernatische Erkenntnisse zu den strukturellen und funktionalen Grundlagen der Beziehungen zwischen Frankreich und der DDR, den dabei relevanten wechseIseitigen Wahrnehmungen und dem Kulturtransfers. Umfassende MateriaIrecherchen, auch in den zuganglichen Archiven, historisch-biografische Forschung, kritische Text- wie Institutionenanalysen ergeben Einblicke in das Funktionieren gesellschaftlicher Netzwerke und die Strukturen wie Funktionen mentalitatsbildender Prozesse. Andererseits geht es urn die Dokumentation von Erinnerungsarbeit. Dabei interessiert, wie unterschiedlich weit bzw. tief die Auseinandersetzung mit jenen Deutungsrnustem geführt wird, die Grundlagen persônlichen Denkens und Handelns im Kontext ostdeutsch-franzôsischer Beziehungen und Wahrnehrnungen waren und sind. Die Dokumente kônnen aIs ErzahIungen aufgefaBt werden, in denen Gesagtes zu deuten sowie eine Rhetorik des Verdrangens und Schweigens zu entschlüsseln, also auch Spuren des Vergessens ausfmdig zu machen sind. Von beiden Ebenen, der kritisch strukturell - analytischen, wie der erzahlenden solI im folgenden ausschnittweise die Rede sein. 1. Der Fall des Eisernen Vorhangs und Kontiunitaten innerdeutscher Grenzen In diesem Rahmen muB nicht an die weitreichenden politischhistorischen Dimensionen erinnert werden, die das Ende der Nachkriegsara markieren. Man ist sich weitgehend darüber einig, daB dieser grôBere weltund europaurnspannende Bezugsrahmen fUr die Problematik der deutschfranzôsischen Beziehungen und wechselseitigen Wahrnehmungen wesentlich ist und daB sich in diesern Kontext neue Qualitat und Aufgaben für Frankreich und Deutschland in Europa und darüber hinaus ergeben. Es ist inzwischen auch viel über geopolitische Verschiebungen im politischen und 20

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wirtschaftlichen Machtgeflige der europaischen Staaten geschrieben worden. Deutschland wird hier aIs Ganzes betrachtet, wobei sich aus westeuropaischer Perspektive damit eine Ostverschiebung der europaischen Grenzen verbindet, schlieBlich ist der Beitritt osteuropaischer Staaten heute konsensfahig. Das, was in der Zeit des Kalten Krieges Peripherie war in einem den Regeln des Kalten Krieges unterliegenden Europa, wird mehr und mehr zum Zentrum einer erweiterten Europavorstellung und Realitat. ln diesem Kontext ist es gleichzeitig plausibel, daB der Osten Deutschlands flir die Offnung und Zusammenarbeit mit Osteuropa eine spezifische Bedeutung erlangt. Denn Grenze bedeutet nicht nur Trennlinie, sondem auch Nahe; so war und ist der Osten Deutschlands ein naher Grenzraum zu Osteuropa mit allen Konsequenzen, die dies rur die europaische Integration und die deutsch-franzosische Zusammenarbeit in Europa hat. Aus diesen system- und geopolitischen Konstellationen sind unterschiedliche Erfahrungsraume rur die diesseits und jenseits der innerdeutschen Grenze lebenden Menschen hervorgegangen. Wenn die formals errichtete systempolitische Grenze, die Deutschland teilte und zwei verschiedenen politischen Welten zuordnete, gefallen ist, so bleibt zunachst rur langere Zeit eine Grenze zwischen diesen historisch unterschiedlich gewachsenen Erfahrungsraumen bestehen. Wir sind hier auf die Ungleichzeitigkeit von Entwicklungsrhythmen hingewiesen, wobei gerade die Entwicklung der Mentalitaten der longue durée zuzurechnen ist. Diese Phanomene der ungleichzeitigen Entwicklungen sind verantwortlich darur, daB wir in einem systempolitisch geeinten Deutschland neben den allseits bekannten innerdeutschen Diversifizierungen zwischen Nord/Süd, katholischen/protestantischen Landem etc. einen neuen spezifischen Raum haben, den die Neuen Bundeslander konstituieren. DaB man ibn heute aIs neuen Grenzraum qualifizieren muB, hat mehrere Ursachen: es sind strukturelle Nachwirkungen der DDR, aber auch die Art und Weise der Gestaltung der Transformationsprozesse in der Nachwendezeit. In Deutschland dominierte in den ersten 10 Jahren der deutschen Einheit ein offlZieller Diskurs, bei dem die DDR aIs politisches System - zu Recht - aIs Unrechtsstaat klassiflZiert worden ist. Dem folgte jedoch eine einfache Einteilung seiner Bewohner in Opfer und Tater, die in dieser simpliflZierenden Beschreibung keinen Raum rur plurale Erzahlungen von gelebtem Leben, von Biografien zulieB und deshalb im Osten Rückzug 21

Grenzverschiebungen ins Private, identitare Verletzungen, Sprachlosigkeit zur Folge hatte. Dies verfestigte mentale Grenzen, schuf sogar neue. Diese treffen zusammen mit wirtschaftlichen und sozialen Grenzen. Ich nenne nur die gravierendsten: lm April 2000 betrug die Arbeitslosenquote in Durchschnitt Deutschlands: 9,8 %, in Ostdeutschland, 17,8%, in Sachsen-Anhalt 20,7%. Der Hintergrund hierrur sind noch keineswegs abgeschlossene wirtschaftliche Strukturveranderungen, die dazu ruhren, daB die Zahl der Entlassungen immer noch die der Neueinstellungen übersteigt. Das Lohn- und Einkommensniveau liegt in den tarifrechtlich geregelten Einkommensschichten bei 86-88% des im Westen Deutschlands gezahlten Einkommens, bei Lehrem in einigen neuen Landem noch niedriger, da dort nur 80% der 86% des Osttarifs gezahlt werden. Dies gilt auch fUr SachsenAnhalt. Diese wirtschaftlichen und sozialen Lebensbedingungen sind die Ursache einerseits rur massive Abwanderung aus dem Osten und anderseits behindem sie eine Zuwanderung vie1er Berufsgruppen aus dem Westen Deutschlands. ln Sachsen-Anhalt leben heute 2,6 Millionen Einwohner, über 200 000 weniger aIs 1990, in Halle hat sich die Einwohnerzahl urn 50000 reduziert und betragt heute noch rund 250000 . Demgegenüber steht der Austausch der Eliten im Osten Deutschlands, vor allem auch in den Universitaten, wo heute die Professoren mehrheitlich aus dem Westen kommen, dies gilt auch rur die Führungspositionen in den deutschfranzosischen Mittlerorganisationen. Für die Mittlertatigkeit zwischen Frankreich und den Neuen Landern haben diese Konstellationen weitreichende Folgen, die es meiner Ansicht nach auf diplomatischer Ebene und auf der Ebene der Mittlerorganisationen zu berücksichtigen gilt. SchlieBlich hat - wie oben angedeutet - dieser Grenzraum in den neuen europapolitischen Kontexten eine wichtige Funktion. Es fragt sich, ob in der Politik diese besondere Bedeutung tatsachlich erkannt wird. In jedem Fall sind die seit einigen Jahren vol1zogenen und noch weiter geplanten SchlieBungen franzosischer Kulturinstitute und Konsulate in den Neuen Landern kontraproduktiv. Auch die Spezifik dieses Raumes bleibt heute in bezug auf die internationale Zusammenarbeit meist vollig im Dunkeln. Dies ist das Ergebnis von oberflachlichen, eilfertigen, aber auch bewuBt ignoranten SchluBfolgerungen, daB es deutsch-franzosische Beziehungen nur innerhalb des Westbündnisses gegeben hatte. 22

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ln stiller Übereinkunft blieben fUr die Mehrzahl der Politiker und die etablierten Frankreichforscher der alten Bundesrepublik deutschfranzosische Beziehungen auf die Geschichte bezogen westdeutschfranzosische Beziehungen. AIs 1992 an der Humboldt-Universitat zu Berlin von den damaIs dort tatigen ostdeutschen Kollegen Idee und Konzept flir ein Forschungsprojekt zu den Beziehungen DDR-Frankreich und den wechselseitigen Wahrnehmungen entwickelt worden ist, entstand dies bereits mit der Motivation Erinnerung einzuklagen, wo Vergessen dominierte. Das Projekt fand dann auch eher Unterstützung von franzosischen Institutionen und Kollegen, wurde in Deutschland im Zuge der weitreichenden Umschichtung der Eliten jedoch mit zahIreichen Hindemissen konfrontiert. Waren also bezogen auf die Geschichte deutsch-franzosische Beziehungen westdeutsch-franzosische Beziehungen, so lag die SchluBfolgerung nahe, daB die Erfahrungen der hier gewachsenen deutsch-franzosischen Freundschaft und Zusammenarbeit auf den Osten einfach zu übertragen waren. Beide Annahmen halte ich fiir falsch und mochte deshalb im folgenden über Mittlertatigkeit zwischen Frankreich und Deutschland in alten und neuen Grenzraumen sprechen. 2. Mittler zwischen Frankreich und Deutschland-Ost in alten und neuen Grenzraumen Mit Bezug auf Ergebnisse des oben beschriebenen Forschungsprojektes mochte ich zunachst einige Facetten der Mittlertatigkeit zwischen Frankreich und der DDR, also im Kontext alter Grenzraume beleuchten. Die diplomatiegeschichtliche Ebene wird dabei konfrontiert mit unterhalb dieser Ebene liegenden gesellschaftlichen Netzwerken der KuIturmittlung. Gleichzeitig kommen Frankreich- Wahrnehmungen zur Sprache, die aus retrospektiver Sicht Auskunft über gruppentypologische Funktionen jener Frankreichbilder in der DDR geben. Über 200 von mir geflihrte Interviews mit Studierenden, Lehrenden und anderen Mittlem liegen den SchluBfolgerungen zugrunde. 1 AIs ich Franzosischstudentinnen im November 1989 kurz nach dem Fall der Mauer in Ostberlin nach ihren Frankreichvorstellungen befragte, antwortete die Studentin S. (18 Jahre) folgendes: 23

Grenzverschiebungen

Frankreich war mein Traumland geworden, auch durch den Unterricht. [ch habe alles weggedrangt, was nicht in mein Bild paj3te,. schliej3lich gab es kaum Aussicht, es zu besuchen. Mein Bild ist sicher utopisch und stimmt nicht mit der Realitat überein. [ch freue mich auf die Begegnung mit meinem Traumland und gleichzeitig habe ich Angst, daj3mein Traum zerstort wird. Frankreich aIs Matrix flir Traume, Sehnsüchte, Utopien - dies findet sich strukturell in vielen weiteren Befragungen der Jahre 1988, 1989 und 1990. Fragt man nach Wissenselementen, die ein solches Traumland Frankreich mitkonstituieren, so war bei den Befragten ohne personliche Frankreicherfahrung fast immer zu horen, daB Frankreich ein Land mit besonders interessanter, fortschrittsorientierter Geschichte, Literatur und Kunst ist; zitiert werden die Franzosische Revolution, die Pariser Commune, die Résistance. Frankreich avanciert dabei zum Land der politischen und kulturellen Avant-Garde schlechthin, flir die vor allem Marat, Robespierre, Napoleon, Balzac, Hugo, Zola, Moustaki und Léo Ferré und mitunter auch noch die franzosischen Impressionisten stehen. Man mag darüber schmunzeln, doch dieses Frankreich - die Spuren der Schulbildung sind hier unverkennbar- bildete den einen Pol einer von tiefer Bewunderung getragenen Frankreichvorstellung. Der andere Pol war gewiB die Liebe zur franzosischen Sprache (an sich nichts Besonderes flir Franzosischstudenten), die sich bei den Befragten jedoch mit Bewunderung fUr franzosisch Sprechende mischte; zum einen weil diese in der DDR die Aura einer Exotik umgab .Wichtiger jedoch aIs die Exotik bzw. Raritat scheint mir die Tatsache zu sein, daB die Grenze, im Sinne einer hermetischen Abschottung der DDR offenbar die Arbeit an einem positiven Mythos Frankreich bef6rdert hat. Franzosisch Sprechende oder Singende evozierten flir die Befragten offensichtlich ein vielfaltiges Reservoir an Vorstellungen, Wünschen und Werten, die auf eine andere Lebensweise zielten. Das, was grenzziehend, abschirmend von feindlichen Einflüssen wirken sollte, hat mental eher das Gegenteil bewirkt, eine Nahe, die - gerade weil sie sich nur imaginar herstellen lieB - Verdrangung bef6rderte und so mythisch begrenzte Bilder 24

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vom anderen hervorbrachte. Die Vorstellung von den Menschen und ihrer Lebensweise, die man nie oder selten erlebt hat, blieben so vage, daB aIle Wünsche projiziert werden konnten: Franzosen sind deshalb in diesen Vorstellungen offener, lebenslustiger, kontaktfreudiger, lustiger und alles scheint leichter zu sein. Nach den Fundamenten solcher Vorstellungen befragt, kommen dann sehr oft etwas absurd anmutende Begründungen wie etwa der Zusammenhang zwischen einem "legendaren franzosischen Humor" und dem Komiker Louis de Funès und seiner Rolle in dem Film "Brust oder Keule" . Das selektive Wissen - ein Mix vor allem aus politischer, historischliterarischer Bildung erhalt erst in diesen Kontexten jene emotionalmotivationale Kraft, urn einen Traum Frankreich zu konstituieren. Betrachtet man die Frankreichbilder von Mittlem, die in den 40 Jahren in der DDR agierten, so fallen bei vielen inhaltlichen Unterschieden aber auch Gemeinsamkeiten auf. Die wichtigste Parallele ist auf einer funktionalen Ebene zu fmden. Auch rur die Mittler ist Frankreich eine Matrix rur Utopien. ln den 40 Jahren des Bestehens der DDR wurden im Grunde zwei Generationen von Mittlem tatig, wobei die eine, die Gründergeneration, bis zum Untergang der DDR weitgehend pragend blieb. Diese Gründergeneration fand ein gemeinsames Fundament fUr ihre Mittlertatigkeit zunachst im Erlebnis des 2. Weltkrieges: sie waren personlich oder vermittelt der Résistance verbunden, mitunter aufgrund jüdischer Herkunft oder kommunistischer Gesinnung verfolgt und intemiert. ln der jungen DDR fanden sich Frankreichmittler zusammen, die selbst oder durch ihre Familien Frankreich aus der Emigrationserfahrung u. z.T. aus dem Widerstand gegen Nazideutschland kannten. Ihre Partner waren Menschen mit ahnlichen Biographien auf franzosischer Seite, auf der Organisationsebene die Anciens Combattants oder Mitglieder der Gewerkschaft CGT und natürlich der FKP. AIs Westemigranten waren diese Mittler schon in der jungen DDR Repressalien ausgesetzt, was entscheidend rur MaB und Ort ihrer Vermittlung franzosischer Kultur bleiben sollte: vom kleineren Kreis politischer Hauptentscheidungstrager ausgeschlossen, die ihrerseits in der damaligen Sowjetunion Exil und/oder politische Schulung erfahren hatten, war das Wirkungsfeld der Westemigranten auf die "zweite Reihe" beschrankt, was jedoch ihren maBgeblichen EinfluB in jenen Gebieten: also 25

Grenzverschiebungen z.B. Kultur und Literatur, anfangs auch noch der Bildung, erkHirt. (Daher auch die umfangreiche Übersetzungs- und Editionsarbeit fUr franzosische Literatur in der DDR). Für das Verstandnis jener Griindergeneration und deren Wirkungsradius sind zwei weitere Aspekte ausschlaggebend: einerseits die Tatsache, daB der Frankreichpolitik der Staatspartei in der DDR kein ausgearbeitetes Gesamtkonzept zugrunde lag. Einzelpersonen, also vor allem jene Westemigranten wurden vor dem Hintergrund tagespolitischer Ereignisse in der Ara der Ost-West-Konfrontation und Blockbildung befragt und erhort, letzteres nur zeitweilig. AuBerdem gehorte zur offlZiellen Doktrin die Annahme, daB Frankreich aus sicherheitspolitischen Motiven an der Teilung Deutschlands interessiert sei, wovon sich die DDR-Führung fUr ihr Streben nach staatlicher Anerkennung Vorteile erhoffte. Frankreich spielte hier somit in der Zeit des Kalten Krieges die Rolle des "guten imperialistischen Staates", der im Verhaltnis zu den USA, GroBbritannien und insbesondere zur Bundesrepublik Deutschland vergleichsweise weniger zur Zielscheibe politischer Angriffe wurde. Insgesamt ist deshalb für die offlZiellen Frankreichbilder ein Oszillieren zwischen Freund- und Feindwahrnehmungen charakteristisch. Dies ist wichtig, da sich auch hiermit der besondere Stellenwert franzosischer Kultur in der DDR erklart. Da die Gesellschaftsstruktur der DDR nicht der der westlichen Demokratien folgte und unter dem Signum einer Diktatur des Proletariats eine Offentlichkeit im bürgerlich-aufklarerischen Sinne, also einen art pluralistischer Meinungsbildung und Entscheidungsfrndung liquidierte, erhielten auch die organisationellen Strukturen der Mittlertatigkeit in der DDR offlZiellen Charakter. Dies bedeutete in der Praxis die Einhaltung und Respektierung politischer Richtlinien rur die Mittlertatigkeit. Die Institutionen, die wir untersucht haben (Schule, Universitaten, Verlage, Rundfunk, Presse, Stadtepartnerschaften, Freundschaftsgesellschaft) waren jedoch durch unterschiedliche Partei- und Staatsnahe vers chieden stark reglementierten Zwangen ausgesetzt, was eine differenzierte Untersuchung erfordert. Dennoch: an der Spitze jener Mittlerinstitutionen, also in Leitpositionen der Mittlung, wurden Personen eingesetzt , die am wenigsten im Dissenz zu den sozialistischen Leitideen der DDR und zur Politik der SED standen. 26

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Auch hier ergibt sich eine Verbindung zu jenen Westemigranten: denn sie hatte die Vision, daB die junge DDR ein Feld bieten würde, fUr die Verwirklichung ihrer politischen und sozialen Utopien: dies gilt z.B. rur Gerhard Leo, den Frankreichberichterstatter im zentralen Presseorgan der SED Neues Deutschland, rur Franz Dahlem, der der Gesellschaft DDR Frankreich vorstand, oder auch flir die Autoren des ersten Schulbuches flir den Franzosischunterricht in der DDR, Madelaine und Georg WintgenBelland. 1m übrigen gilt dies auch rur eine Reihe von Schriftstellem wie Anna Seghers, Stefan Hermlin, Lion Feuchtwanger u.a. AIs gemeinsame Strukturelemente der Frankreichbilder jener Mittler erweisen sich ausgewahlte Perioden franzosischer Geschichte und dahinter stehende gesellschaftliche ZielvorstellUngen: aIs Folie der Frankreichwahmehmung diente ein Frankreich der Résistance, groBer revoIutionarer Traditionen - auch in der Literatur und Kunst- und einer starken Kommunistischen Partei, die das zeitgeschichtliche Frankreich im Sinne des sozialen Fortschritts und in Richtung PoIitikwechsel ruhren würde. Man betonte vor allem gemeinsame Traditionen und Anliegen der deutschen und franzôsischen Arbeiterbewegung. Die Funktion jener Frankreichbilder der Westemigranten ist dabei in jenen Jahren offensichtlich: sie sind Gegenbilder zu erlebter deutscher Geschichte und aIs Gegenentwürfe zu ihrer Sicht auf die Bundesrepublik Deutschland zu sehen. Man kann sie aIs Stützen politisch-ideologischer Grenzlinien in der Zeit des Kalten Krieges verstehen. Denn diese
Frankreichbilder Gründergeneration

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und dies gilt auch flir DDR-Bilder eines Teils der der franzosischen Mittler - waren Ausdrucksformen eines

politischen Engagements, insofem mehr oder weniger bewuBt parteiisch und trugen deshalb zwangslaufig selektiven und grenzziehenden Charakter. Hiermit mag sich verbinden, daB diese Frankreichbilder idealisiert und auch Resultat von Verdrangungen waren, da zu den realen Frankreicherfahrungen einiger Emigranten auch die der IntemierungsIager gehorte. Aber es waren zugleich Frankreichbilder des Herzens, die dem Anliegen: Faire aimer la France in der DDR verpflichtet waren. Gerhard Leo sagt hierzu in einem Interview 1997: 27

Grenzverschiebungen

Aber mein Herz gehort eben dem anderen Fran kreich, das auf republikanischen Traditionen, auf der Aujkliirung beruht, und das ist das Frankreich, das bei den deutschen Linken über Jahrhunderte hinweg eine groj3e Rolle gespielt hat. Die Revolutionen in Europa begannen immer dort.2 Linksrepublikanische Geschichte und Politik gehoren zu den konstitutiven Elementen eines offiziell verbreiteten Frankreichbildes, was sich an vielfaltigen Indizien belegen HiBt: in den Pressekarikaturen im Eulenspiegel, wo in den 50er Jahren Marianne-Inszenierungen dominieren, die eine militant aktive wehrhafte Marianne, eine hochpolitisierte Frauenfigur widergeben, Symbol flir die vertus républicaines. Und dies im Kontrast zu der politisch farblosen, meist leicht frivolen Marianne aIs franzosische NationalaIlegorie, die zu einem idealen Partner eines entpolitiserten, unbedarften Deutschen Michel wurde. Für die Karikaturisten und das Satire-Publikum konnte Frankreich - genauer die franzosische Republik - aIle Qualitaten und die Funktion einer konkreten Utopie erfliIlen. Ahnliches fmden wir in dem ersten Franzosischlehrbuch "Ici la France", in dem linksrepublikanische Werte wie soziale Gerechtigkeit und Unabhangigkeit vieIfach dokumentiert sind. Für die 50er Jahre ist im übrigen flir den schulischen Bereich nachgewiesen, was wohl auch flir andere Felder der GeseIlschaft zutrifft, daB diesseits und jenseits der innderdeutschen Grenze jeweils eines der deux France, das katholische im Westen, das laizistische im Osten, die Frankreichwahrnehmungen und offizielle Frankreichpolitik pragen. Das Jahr 1958 kann dipIomatiegeschichtlich, zumindest flir die Beziehungen zwischen Frankreich und der DDR, aIs Beginn einer Offnung aufgefaBt werden; flir die MittIertatigkeit bedeutete es jedoch weithin den Beginn einer SchlieBung, Einschrankung und DiszipIinierung ihrer Arbeit. Für den Geist, der nun offiziell dominieren sollte, mag ein Ausschnitt aus der neuen Grundkonzeption flir Franzosisch gelten, auf deren Grundlage neue Schulbücher zu erarbeiten waren: Zur erstrangigen Funktion war nun einerseits die Erziehung zum proletarischen lntemationalismus und sozialistischen Patriotismus erklart, andererseits aber die Erziehung zum HaB auf den KIassenfeind dekIariert: 28

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Die Schüler werden zum Haj3 gegenüber den franzosischen Imperialisten erzogen, die die Werktlitigen im eigenen Lande und in den von ihnen abhlingigen Llindern rücksichtslos ausbeuten und die zu diesem Zwecke den Faschisten de Gaulle an die Macht gebracht haben.3 Dieser SchlieBungsprozeB fmdet mit dem Bau der Mauer seinen signiftkanten AbschluB und zementiert rur etwa 20 Jahre den hermetischen Charakter dieses zweiten deutschen Staates. Grenzerfahrung aIs Ein- und Ausgrenzung zugleich wurde zur existentiellen Erfahrung und zum GrundIebensgeruhl der überwiegenden Mehrheit seiner Bewohner, von denen nach 1968 immer mehr die Flucht in gesellschaftliche und private Nischen antreten. Ein Franzosischstudium, die Romanistik war eine soIche Nische. Das Jahr 1973, das Jahr der diplomatischen Anerkennung der DDR durch Frankreich hat zunachst kaum positive Folgen rur die Mittlertatigkeit. Erst in den 80er Jahren ruhren die Konsequenzen dieser Anerkennung und der Druck eines wirtschaftlich maroden und politisch angegriffenen Systems zu einer gewissen Offnung, die die Bedingungen der Mittlertatigkeit erleichtem. (Universitatsbeziehungen, Lehreraustausch, Einrichtung der Kulturzentren etc.) Inzwischen steht hier neben den Griindem eine neue Generation von Mittlem, nach dem Krieg geboren, meist ohne personliche Erfahrungen mit Frankreich, in ihrer Ausbildung konfrontiert mit den Bildem der Gründergeneration. Bei ihnen ist eine neue Funktionssetzung ihrer Frankreichbilder nachweisbar: Es sind nunmehr auch Gegenbilder zu erlebter DDR-Realitat. Hier scheinen Bürgerrechtler, manifeste DDR-Oppositionelle, aIs auch die compagnons de route der SED sowie ein Teil ihrer Mitglieder im Konsens zu sein. Sie aIle fmden ihre Referenzen in jenem linksrepublikanischen Frankreich. Doch die einen verstehen Aufklarung und Résistance aIs geistige und moralische Verpflichtung, die es auch in der DDR einzulosen gilt. Für die anderen sind Aufklarung und Résistance zu historischen Erscheinungen der zu verehrenden franzosischen Geschichte erstarrt.

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Grenzverschiebungen Für die einen gilt es Freiheit einzuklag en, flir die anderen Freiheiten aIs Einsichten in die politischen Notwendigkeiten zu propagieren. Unsere Untersuchungen belegen dabei eine unter damaIs SED loyalen Intellektuellen reprasentative Facette ihrer Frankreichbilder aIs Gegenbilder zur DDR: namlich das Frankreich einer starken KP, die zugleich zur SED alternative Sozialismusvorstellungen seit ihrem Parteitag 1974 propagierte, einen socialisme aux couleurs de la France, der Demokratie und Selbstverwaltung aIs zentrale Merkmale versprach. Eines blieb alIen Mittlern, in den folgenden gOer Jahren gemeinsam: ihr Unverstandnis gegenüber einer pragmatischen, undurchschaubaren Taktik der politischen Entscheidungstrager in der DDR gegenüber Frankreich, die dem Ausbau der wirtschaftlichen Kontakte absolute Prioritat zuwies. Für Utopien war in dieser Politik schon lange kein Platz mehr. Frankreich und der Osten Deutschlands: neue Grenzen. Die überwiegende Mehrheit der organisationellen Strukturen der Beziehungen zwischen Frankreich und der DDR hat sich mit dem Untergang des zweiten deutschen Staates bzw. wenige Zeit danach ebenfalls aufgelost. ln Halle hat z.B. weder die Stadtepartnerschaft mit Grenoble, noch die vertraglich gebundene Universitatsbeziehung mit Lille überlebt. Die alte Deutsch-Franzosische Gesellschaft, die an die Liga flir Volkerfreundschaft gebunden war, existiert nicht mehr. Neue Personen in den Mittlerfunktionen haben zu einem groBen Teil neue Strukturen geschaffen, so in Halle z.B. eine neue DFG und vielfâltige Universitatsbeziehungen zwischen Halle und franzosischen Universitaten durch die neu berufenen Professoren. Auch auf wirtschaftlichem Gebiet, wo viele franzosische Investoren , in SachsenAnhalt bekanntlich Elf-Aquitaine, aktiv geworden sind, auch hier ist eher von Brüchen aIs von Übergangen zu sprechen. ln den leitenden Positionen der Mittlertatigkeit wirken solche Mittler, die ihre Sozialisation in der alten Bundesrepublik erfahren haben, bei der Frankreich nachbarschaftliche Grenznahe bedeutete, bei der deutsch-franzosische Begegnungen und Freundschaft - mit alIen Problemen - seit langem zur lebensweltlichen Erfahrung geworden war. Der Osten ist fUr sie nicht nur ein Raum, in dem Frankreich ferner scheint, sondern in dem die Erfahrungen mit Frankreich flir 30

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die Mehrheit der Bewohner andere waren und noch geblieben sind, ein Raum also, den mentale Grenzen pragen. Seit 1989 haben viele Ostdeutsche Frankreich besucht. Paris war anfangs sogar die am haufigsten besuchte Stadt. Ein tieferes Verstehen franzosischer Lebenswelten hat es dabei wohl eher weniger gegeben, so wie es bei touristischen Untemehmungen meist der Fall ist. Dies ist keine SpezifIk des Ostens. Was laBt sich aber über die Entwicklung der Frankreichbilder jener sagen, fUr die Frankreich jener Mythos und Traum war, der vom beschreiben worden ist. Die Gründergeneration ist heute kaum noch aktiv. Auch von der zweiten Generation gehen heute aufgrund der strukturellen Veranderungen viele eher artfremden Berufen nach, so ehemalige Joumalisten in Presse, Rundfunk und Femsehen, Universitatsangehorige u.a. Es gibt jedoch eine groBe, homogene und sehr einflul3reiche Berufsgruppe, die heute in den Neuen Liindem tiitig ist und noch einen GroBteil ihrer Sozialisation in der DDR erfahren hat. Es sind dies die Lehrer der franzosischen Sprache, die wiederum zwei Generationen angehoren und die aufgrund der beschriebenen nachteiligen tarifrechtlichen Regelungen nur in seltenen Fallen mit Lehrem aus den alten Bundeslandem vermischt sind. Dies fiihrt sogar in Berlin zu verbreiteten Binnengrenzraumen zwischen Ost und West. Diese Lehrer bilden in den neuen Landem neben Schriftstellem und Künstlem die wenigen homogenen Mittlergruppen, die authentisch alte und neue Grenzraume erfahren haben und erleben. Für die Mittlung im Osten Deutschlands kommt ihnen deshalb eine zentrale Funktion zu; rur ihre Erfahrungen muB deshalb ein offentlicher Raum geschaffen werden. In unseren Untersuchungen hat uns zunachst interessiert, wie sich bei ihnen der Mythos und Traum Frankreich in der Konfrontation mit eigener Anschauung der franzosischen Gesellschaft verandert hat. Eine Franzosischlehrerin die der alteren Generation angehort, heute 30 Jahre im Dienst ist, beschreibt ihren ersten Kurztrip nach Paris 1990 wie folgt: Das war also so, ais klime ich das 20. Mal nach Paris. Aber eigentlich war es das J. Mal. Und dieses Gefühl, ... ich kann es jetzt eigentlich überhaupt nicht erzlihlen... weil... es war Freude und es war... [ch war auf der anderen Seite so wütend. [ch habe so geweint auf der Place de la Concorde. Ja, weil ich es so schUmm fand... [ch hab es damais also so 31

Grenzverschiebungen schlimm empfunden.. ich war ja 20 Jahre schon Lehrer. [ch war nie da.. Und nun hatte ich das Gefühl, ich komme nach Hause und dann doch: Warum hat man dich nie gelassen. Du bist nun das J. Mal hier. Also das werde ich nie vergessen. Und die jüngeren: Wie haben sie die befiirchtete Konfrontation von Traum und Wirklichkeit erlebt, welche Korrekturen der Frankreichbilder sind in Befragungen nachweisbar? Die zuvor romantisch, durchweg positiven Vorstellungen sind erwartungsgemaB differenzierter, auch kritisch und vor allem urn sinnliche Eindrücke erweitert worden. Auch Enttauschungen mischen sich in die Begeisterung, besonders dann, wenn sich die franzosischen Partner nicht aIs Vertreter des ersehnten Traumlandes fiihlen oder prasentieren oder wenn die tiefgreifende personliche Bedeutung einer ersten Begegnung natürlich kaum nachvollziehbar ist, geschweige denn geteilt wird. Die Verarbeitung dieser ersten Erfahrungen fâllt naturgemaB individuell unterschiedlich aus; dennoch sind zwei Reaktionsmuster aus den Befragungen ablesbar: zum einen ein bewuBter Abschied yom Mythos mit mehr oder weniger Nostalgie, zum anderen ein trotziges Festhalten daran: Durch die Wende wurden meine Bi/der zerstort. Es gibt jetzt viel mehr [nformationen und ich muj3 meine Vorstellungen mit der rauhen Wirklichkeit konfrontieren."(N. 22 Jahre, 1994 in Potsdam) J., 24 Jahre antwortete 1995 in Chemnitz hingegen: Vieles an meinem Bild hat sich relativiert, aber Frankreich bleibt trotzdem mein Traum. Auch die schon zitierte Franzosischlehrerin meint: [ch liebe Frankreich über alles. .. lm Alter mochte ich einmal in Frankreich leben. Vieles hat sich in meiner Wahrnehmung veriindert... natürlich ist nicht alles nur schon. Aber Frankreich ist immer noch mein Traumland. In einer Zeit, in dem diesseits und jenseits des Rheins über sinkendes Interesse an der Sprache und Kultur des anderen geklagt wird, erscheinen 32

Dorothee Roseberg

solche Aussagen im Jahr 2000 wie fossile Bekenntnisse aus femen Zeiten. Es wird oft einerseits zu Recht betont, daB es im Westen Deutschlands ahnliche Frankreichsehnsüchte gegeben hat und gibt, insbesondere unter den Lehrem und anderen Mittlem. Andererseits hat jedoch die emotional- motivationale Einfarbung durch das zweifache Grnnderlebnis - Verbot und verspatete erste Begegnung - keine Entsprechung. Für jene Mittler bleibt es eine Lebensaufgabe, Frankreich im Herzen und im Zentrum ihrer Interessen zu halten und an eine Schülergeneration weiterzugeben, fiir die zunachst keine spezifische Motivation fiir eine Beschaftigung mit Frankreich gegeben zu sein scheint. Die Zahlen der Franzosischlemenden an den Schulen wie auch der Studierenden sind von 1992 bis 1995 enorm gestiegen (Nachholebedarf) und haben sich auf diesem Niveau gehalten bzw. sind nur geringfiigig zurückgeg angen. Die Franzosischlehrer im Osten Deutschlands reprasentieren m.E. ein wichtiges Potential mr die Belebung von deutschdeutsch- franzosischen Beziehungen. Zum SchluB mochte ich auf einen weiteren Aspekt der SpezifIk der Neuen Lander eingehen, den Beobachter- und Analysestandpunkt wechseln und den westdeutschen Frankreichforscher, Ingo Kohlboom, der seit einigen Jahren im Osten lehrt, zu Wort kommen lassen. Er sieht in den neuen Landem Frankreichs femen Osten, franzosische Zustande und spezifische ostdeutsche Affmitaten zu Frankreich: Er entdeckt im Osten Raume franzosischer Vertrautheit und damit auch Gegensatze zur alten Bundesrepublik: hohere Geburtenraten, einen groBeren Wert der Familie, Familien die sesshafter, weniger mobil sind. Die dekonfessionalisierte Gesellschaft, eine atheistische Bevolkernngsmehrheit mit entsprechender Einstellung gegenüber Staat und Religion sowie hohe Berufstatigkeit der Frauen, hohe Scheidungsraten, liberalere Einstellung zum Schwangerschaftsabbrnch verweisen eher auf franzosische Verhaltnisse. Es gibt signifIkante Unterschiede zwischen ost- und westdeutschen Frauen, insbesondere bezüglich der Einstellungen zu Familie und Bernf, einen hohen Grad staatlicher Kinderbetreuung und auch einen hohen Grad an Jugendarbeitslosigkeit. In diesem Zusammenhang stellt sich die Frage nach neuen Grenzverlaufen. ln sozialer und mentaler Hinsicht ergeben sich - noch weitgehend unbemerkt gebliebene - Konstellationen, bei denen in der Tat von Grenzverwerfungen gesprochen werden kann, die eine starkere Ausdifferenzierung bei der komparatistischen Untersuchung und Bewertung 33

Grenzverschiebungen deutscher und franzosischer Lebenswirklichkeiten und damit verbundener wechselseitiger Wahrnehmungen erfordem. Kohlboom beklagt die Unfahigkeit der Politik und Mittlerorganisationen, in den neuen Landem eine deutsch-franzosische Botschaft mit eigener Tragfahigkeit aufzubauen: Der west-deutsch-franzosische Familienroman der Versohnung, die Philosophie der Freundschaftsgesellschaften und organisierten Partnerschaften konnen in den neuen Liindern nicht einfach importiert werden. Wir müssen dringend einen Diskurs fin den, der die Ostdeutschen bei ihren eigenen Affinitiiten Habholt".4 Es laBt sich hoffen, daB dieser Appell, ausgestattet mit der Legitimitat westdeutscher Provenienz, nun Gehor fmdet. Der Unterstützung aus dem Osten konnen sich dabei aIle gewill sein.
llch verweise auf Frankreich und das andere Deutschland. (Roseberg Hrsg.) Stauffenburg Verlag Tübingen 1999. 700 Seiten. Der Band ist das Resultat einer mehrjahrigen deutschfranzosischen Kooperation. 2 Stefanie Neubert. Gerhard Leo, Frankreichberichterstatter für Neues Deutschland, in : ebenda S.47 3 DIPFA (Archiv der ehemaligen Akademie der Padagogischen Wissenschaften der DDR und
des DPZI, seit 1.1.1992 dem Deutschen angeschlossen). Die im Text bezeichneten 1955.
4

Institut für Internationale Padagogische Forschung Akteneinheiten sind unpaginiert. Akte 1834. Berlin

Ingo Kolboom. Frankreichs "Ferner Osten" oder: Was ist "franzosisch" in den neuen
In: Dokumente Europa Union Verlag Bonn, Heft 1, Februar 2000.S. 7-17.

BundesHindern?

34

Anne-Sophie Petit-Emptaz Anne-Sophie Petit-Emptaz Université d'Angers Les marionnettes de Paul Klee. Un corpus marginal? En marge de son travail de peintre et de dessinateur, Paul Klee, pendant une dizaine d'années, fabrique des marionnettes. Quelques notes biographiques de son fils Felix indiquent les circonstances dans lesquelles les premières figurines ont vu le jour. Tandis que son père arpentait le marché aux puces à la recherche de cadres, il installait l'enfant devant le guignol qui se produisait là : « La vivacité toute bavaroise de la représentation suscita en moi le désir de posséder et d'animer quelque chose de semblable. Ce souhait, mon père le réalisa en 1916 en fabriquant pour moi des marionnettes et un théâtre. » 1 Des quelque cinquante marionnettes créées jusqu'en 1925, il reste trente exemplaires, dont vingt réalisés durant la période où Klee enseignait au Bauhaus. En dehors de l'Autoportrait et du Portrait d'Emmy-Galka Scheyer, les titres donnés à ces marionnettes sont de Felix, le destinataire2. Aucune d'entre elles n'est signée, ni inscrite au catalogue des œuvres de l'artiste. Auraient-elles été d'emblée marginalisées par Klee? Se pose donc la question du statut de ce corpus. Faut-il le considérer comme étranger à l' œuvre plastique ou y voir au contraire un aspect particulier de la démarche artistique? Il faudra s'interroger ensuite sur le statut de l'objet lui-même, et envisager fmalement la question décisive: quels liens ce corpus de marionnettes entretient-il avec le reste de l' œuvre? Si l'on part du principe que c'est le créateur qui décide du statut de sa production, la réponse est claire. Depuis 1911 Klee a pris conscience de son identité d'artiste; il établit scrupuleusement le catalogue de ses œuvres; a posteriori il y inscrira certains de ses dessins d'enfants et poursuivra cette tâche de classement jusqu'à sa mort. S'il n'intègre pas les marionnettes, il s'agit donc bien d'un refus délibéré. Un passage de son Journal le confIrme de manière explicite: « Mannheim veut exposer les marionnettes. Refusé. »3
Stratégie de carrière ou disqualification esthétique? À cette date

- 1918

- il

n'existait encore que quelques exemplaires d'un travail qui allait malgré tout se poursuivre pendant sept ans. 35

Marionnettes de Paul Klee Pourtant le public de l'époque était attentif à ce type de création. Les dadaïstes, notamment, créent des marionnettes satiriques montrant 1'homme « changé en pantin, image incompréhensible et vaine livrée aux caprices du hasard. »4 Ou bien ils remettent en question les structures fondamentales de la représentation. C'est notamment le cas de Sophie Taeuber dont les fantoches «se présentent comme de pures combinaisons de volumes géométriques, aux articulations et aux déplacements imprévisibles. »5 Klee, lui, ne s'oriente au départ ni vers une satire de la société, ni vers une recherche formelle explicite. Jamais non plus l'atelier 'Théâtre' du Bauhaus - à la fois actif et
inventif

-

n'a

fait

appel

à Klee6.

Felix,

certes,

évoque

différentes

représentations au cours desquelles étaient abordés des sujets confidentiels, sur un ton sarcastique. Il décrit notamment une scène où Emmy-Galka Scheyer veut « à tout prix vendre à [son] père un tableau de Jawlensky. Klee lui répondait systématiquement lnon' et demeurait inébranlable. (...) Galka prenait alors le tableau et le réduisait en miettes sur la tête de Klee. »7 Mais tout cela relevait davantage du divertissement que de la création à proprement parler. Felix animait les deux figurines. Son père n'était pour rien dans la conception du spectacle. La notoriété du peintre grandissant, la critique entretemps a reconsidéré l'ensemble de son œuvre. Tout a, en quelque sorte, été sacralisé. À notre époque, il n'existe plus guère de frontières entre les arts. Ces différents motifs ont pu inciter Felix Klee à présenter les marionnettes de son père lors d'une exposition organisée à Paris pour le centenaire de sa naissance. Chacune d'elles était isolée dans une vitrine ingénieusement éclairée, à l'intérieur d'une galerie entièrement peinte en noir. De l'objet de distraction à l'intention d'un public qu'était initialement la marionnette, un glissement s'était opéré qui la métamorphosait en pièce de musée. Conçue au départ pour un spectacle éphémère, familial et ludique, elle devenait un objet d'art, hors temps. D'où la question: quel est effectivement le statut de l'objet 'marionnette' ? Il a généralement pour fonction de représenter la réalité, mais de manière symbolique. Animées pour un spectacle, les marionnettes sont là pour distraire le peuple, tel Hans Wurst, le bouffon des farces de Carnaval qui incarne toujours des rôles comiques. Miroir déformant des aspirations 36

Anne-Sophie Petit-Emptaz prosaïques de certaines couches sociales, le spectacle sera parfois alourdi d'intentions moralisatrices. Si le contexte politique s'y prête, les marionnettes permettront au peuple asservi de s'exprimer: elles seront en quelque sorte un dérivatif à sa colère. On retrouve cette fonction de satire politique et sociale chez G. Grosz, dans les marionnettes qu'il crée pour le spectacle politique de Mehring Du vrai classique!8 et qui correspondront pour une part aux créatures caricaturées dans ses dessins: le conservateur, l'industriel cynique.. . Klee, lui, se distancie d'emblée de tels projets. L'objet 'marionnette' existe indépendamment de toute idée préconçue de spectacle public. La figurine remise à l'enfant n'est qu'un jouet destiné à demeurer dans la sphère du privé. Usage marginal donc, puisque l'on passe d'une représentation collective au niveau de l'expression individuelle: la marionnette permet à l'enfant de mettre en scène des conflits intérieurs plus ou moins conscients. Klee ne s'implique jamais dans le spectacle: créateur et manipulateur restent donc bien deux personnes distinctes lorsque Felix, jeune élève du Bauhaus, présentera quelques saynètes à l'occasion de fêtes. Ces représentations, limitées dans le temps, n'ont d'ailleurs pas laissé de souvenirs inoubliables. La marionnette de Klee reste essentiellement un objet à utilisation privée, voire virtuelle. Quand on présente au spectateur d'aujourd'hui les marionnettes dans des vitrines, celles-ci sont manifestement détournées de leur fonction. Klee avait pourtant compris qu'il fallait à son fils un décor: il avait lui-même créé le castelet à partir d'un grand cadre en bois sur lequel étaient collés des restes de tissus. Il avait également peint la toile de fond évoquant le lieu où allait se dérouler l'action: un village avec une église et son grand cadran d'horloge. Isolés en vitrine, les personnages exposés, inertes, n'existent plus les uns par rapport aux autres à travers les liens ou les tensions révélés sur la scène du castelet; ils sont coupés du tissu de sens dans lequel ils évoluent habituellement. Ils sont donc devenus des objets marginalisés qui ne sont plus destinés à représenter du vivant, mais apparaissent au contraire comme des figures défmitivement figées, comme des statues dépouillées de la magie initiale qui les animait. À y regarder de plus près cependant, on constate que la nature de l'objet diffère selon les marionnettes. La diversité des éléments du corpus oblige à les considérer au cas par cas avant de reconstituer des groupes. 37

Marionnettes de Paul Klee Pour envisager un classement fonctionnel, on pourrait peut-être distinguer entre jouets, rappels de figures primitives et sculptures. Parmi les jouets à usage interne, on pense aux premiers personnages mentionnés par Felix, bien sûr: La Mort, Kasperl, Gretl sa femme, Sepperl son meilleur ami, le Diable et le Policier. Certaines de ces marionnettes ont disparu. Mais on identifie dans la liste différents types issus de la tradition, et recoupant une vision manichéenne du monde. Les paysans9, avec leur bonhomie et leur simplicité, pourraient être intégrés à cet ensemble. Tout comme les personnages empruntés aux contes orientaux: le Sultan et le Barbier de Bagdad. Même si les titres ne sont pas de Klee, on ne saurait s'y tromper: les turbans, les perles ornant le front du sultan et le blaireau utilisé en guise d'aigrette pour le barbier renvoient clairement aux personnages indiqués. Pourraient donc être considérées comme jouets toutes les marionnettes ayant pu être présentes communément dans la vie d'un enfant, dans son imaginaire ou dans la tradition de ce type de spectacles. Dans un deuxième ensemble, on pourrait regrouper les quelques 'figures primitives' du corpus. La marionnette dite Esprit noir, avec son côté 'cannibale', en serait un premier exemple: domine le bleu sombre uniforme de la tête qui se prolonge dans le costume. En contraste, le blanc rare des dents et des yeux; le rouge des lèvres et du signe inscrit au-dessus du nez. L'agressivité vient du regard et de la bouche entrouverte, prête à mordre. Klee n'a pratiquement utilisé que des triangles blancs pour représenter les traits du visage: quatre dents pointues, irrégulièrement espacées, et quatre éléments dessinant les yeux, ressortant sur une face émaciée. La bande blanche verticale, cousue sur le costume, complète, avec sa pointe acérée, l'impression de l'ensemble. Les quelques touches de rouge, liées à la couleur du sang, accentuent l'aspect 'terrifiant' du personnage. On retrouve ici une schématisation propre aux masques primitifs. Même vision schématique dans la pièce intitulée Esquimau aux cheveux blancs. Le visage est réduit à l'essentiel: l'axe rouge du nez, dans sa verticalité marquée, accentue la disposition symétrique de l'ensemble; dans chacun des deux cercles des yeux - rouges également - est planté un clou figurant la pupille et rappelant ceux du fer à cheval qui dessine l'ovale de la partie inférieure du visage.

38

Anne-Sophie Petit-Emptaz Dans les trois figures de la mort de ce corpus, on décèle aussi une part de primitif. La marionnette de 1916 ressemble à une créature fantomatique - peut-être représentative des traumatismes de l'époque. Deux cratères noirs pour les yeux, une double rangée de dents menaçantes, alignées sur toute la largeur du visage, telles une grille. Le blanc de la gaine évoque une camisole. Dans cette image, on entrevoit déjà les anges 10de la fm. Mais ici, l'impact direct de I'horreur n'est pas encore nuancé par une forme de résignation distanciée. À cette figure de danse macabre correspond en partie le personnage titré Madame la Mort, en dépit de sa physionomie plutôt masculine. Au noir et au blanc de la première marionnette s'ajoute le rouge du sang: taches écarlates sur la robe, gouttelettes sur une joue, ainsi que deux entailles creusant le visage de part et d'autre du nez. Le noir qui dessine les autres traits de la face, y compris les dents, rend la dureté du regard, son impitoyable menace. Autre personnage effrayant: le Fantôme d'épouvantail. Il apparaît surtout comme une variante des figures de la mort. Les deux gros pions noirs des yeux sont assortis à l'écheveau de fils qui enserre le cou et au fond noir de la gaine. Le rictus sarcastique du visage est rehaussé de jaune pour être mis en relief. De profil, on est frappé par le nez proéminent qui accentue la déformation du faciès. La croix blanche de la robe le redit: ce personnage a partie liée avec la mort. Dans un troisième ensemble, on pourrait intégrer les objets qui relèvent de la sculpture. Un élément du corpus, notamment, nous paraît représentatif d'une recherche plastique particulièrement poussée. Il s'agit de l'Esprit de la boîte d'allumettes (ill.l). Le personnage se distingue par une grande sobriété et un souci marqué du détail. Le montage élaboré du visage à partir de boîtes d'allumettes crée un équilibre savant. Klee agence les différents constituants selon un jeu de rappels subtils: la plume de la tête est reprise au niveau du col, le vert des yeux est rappelé dans l'écharpe et le pan du manteau, en bas. Le noir du chapeau correspond à celui du costume et contraste avec le jaune du visage qui éclaire l'ensemble. La construction de la tête indique bien qu'il y a une évolution dans la conception que Klee a de l'objet 'marionnette'. On serait alors tenté d'envisager un deuxième classement, selon des critères plus formels cette fois. Jalonnant ce parcours, certaines créatures surprennent, comme ce 39

Marionnettes de Paul Klee Diable-gant avec anneaux. L'artiste est parti d'un rapprochement visuel entre les oreilles de l'animal et les doigts de gants usés, suggérant la possibilité d'une métamorphose. Il a alors enveloppé la boule de plâtre initiale dans les deux gants de peau habilement découpés. Au niveau du 'museau', on distingue une languette de cuir à laquelle est fixé un anneau (on pense à ceux qu'utilisaient les paysans pour montrer leurs bêtes dans les foires). Un jeton accroché au bout d'un troisième doigt de gant renforce la dimension imaginaire du personnage. Celui-ci n'est pas sans rappeler le diable qui accompagne le chevalier dans la célèbre gravure de Dürer}}. Ceci fonctionnerait comme un clin d'œil humoristique. Ici, Klee exploite des éléments inutilisables pour reconstituer un personnage. On reste dans une forme de figuration. Avec son Spectre électrique (ill.2), il dépasse ce stade et atteint les limites de la représentation. En effet, il utilise les éléments de rebut sans même les retoucher. Les deux taches noires sont-elles là pour indiquer les yeux? Klee se montre attentif aux résidus d'une installation électrique, à son pouvoir suggestif. Il ose monter l'objet tel quel sur la gaine, procédant, dans une certaine mesure, à la manière de Kurt Schwitters 12 qui crée de l'inédit à partir de rien, en dehors de quelques déchets trouvés par hasard. Cette proposition est la plus radicale de toutes: la marionnette est complètement déshumanisée, dans une forme particulière d'abstraction. En marge de la tradition, elle est aussi marginalisée à l'intérieur du corpus où l'on ne retrouve jamais ce degré d' «inquiétante étrangeté ». Cet ensemble qui constitue bel et bien un corpus, déroute néanmoins par son hétérogénéité. Devant l'absence manifeste d'une démarche créatrice unifiée, une certaine confusion naît dans l'esprit du spectateur. On peut fmalement se demander en quoi les marionnettes font, plastiquement, partie de l'esthétique de Klee. Certes, ce corpus est marginal. Mais il souligne un aspect central de l'oeuvre de l'artiste: le côté ludique de sa création. En fait, trois thèmes, au moins, se conjuguent ici: le jeu, l'enfance et le spectacle. Quand Klee, dans le domaine pictural, invente une machine fictive, il se livre bel et bien à une activité ludique. Sa fameuse Machine à gazouiller (1922) nous montre quatre têtes d'oiseaux, plantées chacune sur un long cou prolongé par deux pattes filiformes. Ces créatures sont perchées sur une ligne ondulée, actionnée par une manivelle. Un dispositif, dont on se demande s'il 40

Anne-Sophie Petit-Emptaz est censé enregistrer mouvements ou sons, est fixé à un support plan, au niveau du sol. Klee se serait inspiré d'un objet exposé au Deutsches Museum à Munich13 et semblerait indiquer que l'émission de gazouillis dépend d'une mise en marche de la machine. On retrouve, dans cette forme d'humour, la défmition que Bergson donne du rire: « c'est de la mécanique plaquée sur du vivant». La marionnette Steckdosengeist est le fruit d'un rapprochement tout aussi incongru. De la prise qui sert de casque sortent les fils' dénudés' , évoquant l'image d'un danger sous la forme d'une décharge, rendue par l'utilisation d'un bouquet de fils de laine blancs, orange et roses. Le nez du
personnage semble également provenir d'une installation électrique

-

interrupteur ou boîtier. Le regard visionnaire de l'artiste, comme celui de l'enfant, métamorphose les résidus, les interprète. De leur reconversion jaillit une image inattendue. C'est un processus cher à Klee. Le Spectre électrique (ill.2), déjà, nous le montrait; il jouait lui aussi sur l'association de deux réalités incompatibles: la technique et I'humain. La mise en question de la représentation passe par une forme de mise à nu ; les éléments sont employés à l'état brut. Le spectateur les identifie; sa vision de l'objet s'en trouve enrichie, car réorientée vers d'autres lectures possibles. Deux personnages de la série des marionnettes témoignent d'une autre forme d'humour chez Klee: le Portrait d'E.G. Scheyer et son Autoportrait. L'artiste et son amie sont réduits à l'état de pantins, destinés à être manipulés par d'autres. Madame Scheyer frappe par son physique peu flatteur: la dissymétrie du visage est marquée par les yeux, deux boules de taille et de couleur différentes, insérées dans des cavités constituées par des coquilles de noix. Les quelques rares cheveux implantés sur l'arrière de la tête renforcent l'impression d'une physionomie peu féminine. De profil, le physique devient même caricatural: le nez fortement arqué, dans le prolongement du front, fait penser à une tête d'oiseau. Manifestement, Klee s'amuse. Pour son Autoportrait (1922), il a recours à une technique qu'il utilise fréquemment dans ses tableaux de l'époque: il inscrit les motifs graphiques à la plume sur un fond subtilement coloré14. Là, nous ne sommes plus dans l'ordre de la caricature. On note une ressemblance certaine, même si l'artiste va bien au-delà d'une auto-représentation conventionnelle. Il mêle traits distinctifs de son physique - forme particulière de la bouche, barbe
typique, menton affIrmé

-

et attributs

propres

au peintre:

les yeux

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