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Sexualité et écriture

240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296140592
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SEXUALITÉ ÉCRITURE

Collection "Sexualité Humaine" dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet

"Sexualité humaine" offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socioculturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Elle est directement issue de l'Enseignement d'Études Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité Humaine de l'Université Paris XIII - Bobigny. Déjà paru:
Sexualité, mythes et culture, A. Durandeau, Ch. Vasseur-Fauconnet. L'intime civilisé, J.-M. Sztalryd (ed.) Empreintes, sexualité et création, J. Mignot (ed.). L'amour la mort, A. Durandeau (ed.). À paraître: L'effraction, M. Broquen. Sein et sexualité, V. Broillon. Du corps à l'âme, S. Kepes-D.M. Levy. L'adolescence, P. Benghozi. @ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-3890-3

Danielle M. LEVY

SEXUALITÉ

ÉCRITURE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Conception et réalisation de la maquette de couverture : Martine CLERON

Remerciements à Catherine VASSEUR pour avoir autorisé à reproduire quelques étapes de ses manipulations sur la topographie de l'écriture.

Introduction

Danielle M. LÉVY

Lorsqu'au début de l'année 1993j'organisai dans de cadre de l'enseignement de sexualité humaine proposé par Paris XIIIBobigny, une table ronde surIe thème de "Ecritureet sexualité", les ouvrages de Marguerite Duras "Ecrire", Jorge Semprun "L'écriture ou la vie" n'étaient pas encore parus, ni rééditée, de ClaudeEdmondeMagny, sa "Lettresur le pouvoir d'écrire". Plusieurs questions me préoccupaient: "Qu'est-ce qui les
pousse ainsi à écrire ?" A écrire plutôt que sculpter ou peindre, même si bon nombre d'écrivains pratiquent également l'art de la peinture. Quel est l'enjeu de l'écriture? Pourquoi y engager son existence? Car de cet engagement vital ils sont nombreux à témoigner: Claude Edmonde Magny : "Ecrire est une action grave et qui ne laisse pas indemne celui qui la pratique".1 Marguerite Duras: "Etre seule avec le livre non encore écrit, c'est être encore dans le premier sommeil de l'humanité. C'est ça. C'est aussi être seule avec l'écriture en friche. C'est essayer de ne pas en mourir". 2

1. Claude Edmonde Magny : "Lettre sur le pouvoir d'écrire", p.63, Climats 1993. 2. Margurite Duras: "Ecrire", Gallimard, 1993, p.37.

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Et plus loin: "iI y a le suicide dans la solitude d'un écrivain. On est seul jusque dans sa propre solitude. Toujours inconcevable. Toujours dangereux. Oui. Un prix à payer pour avôir osé
sortir et crier"3. Jorge Semprun, lui, devra d'abord choisir "Le silence bruissant de la vie contre le langage meurtrier", choisir de ne pas écrire sur sa "vie" de déporté à Buchenwald: "Tout au long de l'été du retour, de l'automne jusqu'au jour d'hiver ensoleillé, à Ascona, dans le Tessin, où j'ai décidé d'abandonner le livre que j'essayais d'écrire, les deux choses dont j'avais pensé qu'elles me rattacheraient à la vie -l'écriture, le plaisir - m'en ont au contraire éloigné, m'ont sans cesse, jour après jour, renvoyé dans la mémoire de la mort, refoulé dans l'asphyxie de cette mémoire"4. Pour survivre, iI choisit l'amnésie comme d'autres choisissent la folie. S'imposera plus tard la remémoration mortifère et avec elle la nécessité d'écrire pour ne pas mourir. Certains auteurs, dans cet ouvrage, ne disent pas autre chose, dont Marie Didier "Dès que l'écriture est autre chose que simple reportage, elle met enjeu la totalité de l'existence". Enfin cette question: quel lien établir entre écriture et sexualité humaine, indépendamment de la proposition psychanalytique selon laquelle toute création, comme tout travail, serait le produit d'une transformation, voire d'une sublimation de l'énergie libidinale ? Ceci admis, écriture et sexualité me demeurent mystères. Oaude Edmonde Magny à propos de l'écriture se réfère à la magie et peut-être au sacré, bien que le mot n'en soit pas écrit. ... "écrire est un jeu dangereux qu'il faudrait sans doute réentourer de tabous, de prohibitions, comme toute opération magique (et il y aurait la même chose à faire pour la sexualité) sous peine de voir se multiplier pàrmi nous les apprentis sorciers qui finissent par douter de la valeur de cette magie qu'ils ont voulu pratiquer maladroitement ou avec des mains impures"5.

3. Ibid, p.38. 4. Jorge Semprun: "L'écriture ou la vie", Gallimard, 1995, p.119. 5. Claude Edmonde Magny, pp.62-63. 10

Ce lien entre écriture et sexualité, je l'ai proposé à la réflexion

d'écrivains, psychanalystes, philosophes... leur laissant donner sens à l'articulation des deux termes. Celle-ci ouvre différentes interprétations; écriture de la sexualité, de la différence des sexes, écriture en tant qu'acte sexuel, en lieu d'acte sexuel... Cet ouvrage reprend quelques unes des communications qui furent faites lors de la table ronde et s'enrichit de textes d'auteurs qui acceptèrent de se confronter à l'étrange coordination. Tous, qu'ils soient remerciés. Je les remercie également d'avoir accepté de se présenter eux-mêmes, et, ce faisant d'avoir su parfois s'éloigner des usages académiques.

Il

Danielle M. Lévy
Psychanalyste. Vit et travaille à Paris. Auteur et animatrice d'une série d'émissions de télévision sur la psychologie de l'enfant diffusée de 78 à 83 : "les enfants et nous". A exercé pendant 13 ans à la consultation de Psychopathologie de l'enfant de l'Hôpital Trousseau à Paris. Participe depuis sa création à l'enseignement de sexualité humaine de Paris XIII Bobigny. Dans la collection "Ecriture et sexualité", a contribué aux ouvrages suivants : Sexualité, mythes et culture. L'intime civilisé. L'amour la mort. S'enorgueillit d'avoir eu un arrière-arrière grand-père carrier dans les ardoisières de Renazé (Mayenne). Il ne savait ni écrire, ni signer.

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~u

~

I ORGANISATION, HISTOIRE ET PRÉHISTOIRE D'UN MONDE

Écriture et sexualité Marc Guillaume Inceste et écriture Bernard This Premiers écrits sur le sexe Philippe Brenot

L

Écriture et sexualité

Marc GUILLAUME
"Les hommes sont des femmes comme les autres. " Woody Allen

Ce titre, écriture et sexualité, évoque les années soixante-dix. Si ce thème était un objet, il serait démodé mais pas encore ancien, pas encore légitimé par une dimension historique. A jeter. Si je compare un sujet de réflexion à un objet, c'est pour signaler, au passage, une tendance contemporaine à soumettre la pensée au régime de la mode, tendance qui fait la "fortune" des penseurs qui la suivent habilement mais qui engendre la futilité de leurs travaux assujettis à l'air du temps. Je me réjouis donc d'aborder un sujet à contre-temps. Ce titre cependant m'embarrasse un peu par le caractère vague et large de la conjonction. De fait, je me limiterai pour l'essentiel à n'aborder qu'un sous-ensemble des questions qu'il pourrait suggérer. Ce sous-ensemble pourrait s'intituler la sexualité (humaine) est une écriture. Cela s'observe évidemment au plan juridique dès la naissance d'un être humain: son sexe est d'abord une écriture d'état-civil, un marquage social qui se veut indélébile. L'écriture instituée du 17

sexe est même devenue plus difficile à modifier que son écriture corporelle. En France c'est seulement depuis décembre 1992 que la Cour de Cassation a reconnu la possibilité d'un changement d'état civil pour les transsexuels, au nom du respect de la vie privée. Le plan juridique cependant, quelle que soit son importance, sa rigidité et, dans certains cas, sa cruauté, n'est qu'un reflet d'une structuration plus fondamentale de la sexualité humaine. Par sexualité j'entends d'abord, essentiellement, la différenciation sexuelle. J'écarte donc un sens courant et adjacent, celui de . l'activité sexuelle, des rapports sexuels, et aussi - du moins dans un premier temps - ce qui est associé à ces rapports sexuels, le désir, l'érotisme et les diverses figures qui peuvent l'accompagner. Je me limiterai donc - c'est encore une réduction - à la défmition usuelle des dictionnaires: ensemble des caractères physiques, physiologiques et psychologiques différenciant le mâle de la femelle. A vrai dire, cette définition ne sera qu'un point de départ car, sans la rejeter, je la trouve absolument insuffisante pour la sexualité humaine. Je préfère l'annoncer tout de suite: la différence essentielle entre le mâle et la femelle humains est symbolique, elle est donc construite à partir des différences précédentes.

La sexualité l'écriture

humaine

est

le

degré

zéro

de

Pour partir du plus simple, la sexualité apparait d'abord dans le champ social comme un alphabet binaire, comparable dans un premier temps à celui qu'utilise l'informatique: 0 et 1. Le repérage statistique des français, qui attribue à chacun d'entre nous un numéro, recourt à cet alphabet en repérant les hommes par le chiffre 1 et les femmes par le chiffre 2 (on peut se demander au passage pourquoi on n'a pas retenu, dans le même ordre, 0 et 1). Une autre figuration de ce même alphabet, popularisé par les biologistes, se fonde sur une symbolisation des chromosomes sexuels: XY et XX. Ou encore les deux pictogrammes classiques. Il y a évidemment une multiplicité infinie de variantes 18

de symboles pour cet alphabet. Cette multiplicité des formes ne doit œpendant pas masquer que sa structure est la plus simple qui puisse être conçue. Pour constituer un alphabet il faut au moins deux termes distincts. Les alphabets des langages dits naturels sont toujours constitués. de plus de deux termes, par exemple les 26 lettres de notre langue. Un alphabet à deux termes apparait donc comme plus rudimentaire que tout autre. La différence n'est pourtant pas essentielle car un alphabet binaire, complété par une règle de composition, peut engendrer tout autre alphabet plus complexe. C'est ce qu'opère universellement aujourd'hui l'informatique: ainsi dans le système binaire le "mot" 101 est équivalent au 5 de l'alphabet numérique ou, avec une autre convention, à la lettre e (5ème lettre de l'alphabet). On peut ainsi rendre tous les alphabets équivalents - et on peut même traduire toute information (texte, parole, son, image) avec un alphabet binaire (digitalisation). Autrement dit, il suffisait de deux sexes distincts pour suggérer un alphabet binaire et, à partir de là, tous les alphabets. Mais le fait que la différence sexuelle se présente comme (et se représente par) un alphabet ne signifie pas qu'elle est un alphabet. En effet, elle ne se prête pas à composition, on ne peut pas constituer des "mots" à partir d'elle. Tout simplement parce que la sexualité humaine fait directement sens. Pour constituer un mot dans une écriture alphabétique (non idéographique), il faut que chaque terme de l'alphabet soit un pur symbole (au sens de symbole mathématique) dénué de signification concrète. Un "mot" tel que 01 dans lequel 0 représente le sexe masculin et lIe sexe féminin, pourrait avoir un sens dans un système d'idéogrammes ou de hiéroglyphes, si on s'entendait sur une convention préalable; il pourrait désigner, par exemple, les individus dotés de chromosomes sexuels XXY ; ou encore permettre de distinguer des individus intermédiaires ou oscillant entre le sexe biologique et le sexe apparent ou désiré, etc. Mais de telles conventions ne sont pas passées et, même si elles l'étaient, elles n'auraient qu'une utilisation réduite. En revanche, la différence sexuelle, puisqu'elle se présente aux hommes comme une classification signifiante, est une écriture - une figuralia, une figuration symbolique qui donne forme à la

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représentationl. Une écriture à deux termes, la plus élémentaire possible donc. Comme par ailleurs, elle est chargée de significations fortes, immédiates, obsédantes, cette écriture engendre directement une dichotomie universelle: le monde se laisse "lire" selon deux composantes, la composante masculine et la composante féminine. De cette dichotomie s'origine, en particulier, la structure en deux genres de la syntaxe dans un grand nombre de langues. Mais aussi un très grand nombre de figurations dichotomiques du monde, en particulier celles, très nombreuses, associées au féminin dans un monde (occidental) où les hommes avaient le quasi-monopole de ces associations. Je ne vais pas me perdre dans cette immensité océanique, explorée par tant d'auteurs. Un seul exemple cependant qui s'inscrit directement dans la langue: le mot féminin qui signifie éthymologiquement qu'à la femme il faut faire le minimum de confiance (fides minimus). Bien entendu, cette écriture dichotomique est insuffisante pour décrire le monde. Il faut distinguer l'inerte et l'animé, l'humain et l'animal et bien d'autres choses encore. Pour construire une écriture véritable et utilisable, il me semble qu'il existe deux voies totalement différentes, même si elles tolèrent quelques hybridations entre elles. La première est la voie idéographique qui se construit à partir d'éléments directement signifiants et de leurs combinaisons. C'est typiquement le cas de l'écriture chinoise. Dans ce cas les idéogrammes sexuels sont deux parmi bien d'autres, ils perdent leur caractère prééminent, fondateur et structurant. Par exemple, la syntaxe n'est plus structurée selon deux genres. Ce fait est à

1. C'est-à-dire à la fois une symbolique qui se double d'une figure. C'est en plus une écriture vivante (grâce à elle le texte ne meurt pas) et une écriture indélébile. "Pour que la «lettre» ne meure pas, pour qu'elle garde sa fonction d'ouverture, il faudrait que le texte soit vivant. Comment faire pour que la lettre garde sa puissance et s'inscrive comme «dit», «interdit», limite à ne pas franchir, tout en assurant au désir un objet qui puisse fonctionner comme racine, cause et foyer du désir? ". B.Thys, Inceste, adultère, écriture. La sexualité peut être constituée en cette écriture vivante, fondatrice, racine et cause du désir. B.Thys, dans le même texte, fait remarquer que le roseau tranchant qui inscrit l'écriture dans la glaise est aussi, dans un conte égyptien, l'instrument de la castration. 20

rapprocher d'un autre: la symbolique de base peut être libérée de la dichotomie sexuelle comme par exemple dans la Chine antique où elle était constituée de cinq éléments (l'eau, la terre, le feu, etc.). D'où l'hypothèse, certes trop générale et schématique, que ces civilisations n'aècordent pas à la différenciation sexuelle une fonction aussi universellement structurante et obsédante que les autres civilisations. D'où l'hypothèse - encore plus fragile - que le système d'écriture exerce un effet sur la représentation sexuelle et sur la sexualité elle-même... et finalement sur l'érotisme. Selon B.Thys (op. cit. p. 670) le système hiéroglyphique, centré sur l'image, est "l'instrument d'une religion polythéiste que l'inceste n'horrifiait pas". A l'inverse, les systèmes alphabétiques se caractérisent par "le refus des images et le morcellement rigoureux du corps du mot entendu" lesquels apparaissent dans un contexte patriarcal et monothéiste. La voie alphabétique est toute différente, et par certains aspects, exactement inverse de la précédente. Elle se construit à partir de lettres asignifiantes mais cet alphabet est réductible à la dichotomie 0/1 et donc il est hanté par la dichotomie sexuelle. De plus, les seuls pictogrammes usuels2 restent sexuels et la syntaxe de la langue se structure généralement selon deux genres qui renvoient, plus ou moins arbitrairement, à la différence sexuelle. Dans ces civilisations, la symbolique de base reste également binaire et, souvent, directement sexuelle. On peut faire l'hypothèse symétrique que ces civilisations alphabétiques sont plus étroitement structurées dans toutes leurs représentations par la différenciation sexuelle.

L'invention

de la sexualité

comme artifice

Dans tous les cas, la différence sexuelle biologique permet donc une écriture du monde et cette écriture ne peut manquer de faire retour sur la différencebiologique.L'individu est inséré par
2. On pourrait utiliser aussi le terme de nomogramme forgé par P. Legendre à partir de nomos (règle) et gramma (écrit). La. dichotomie sexuelle est une figuration qui ne cesse d'écrire la règle de division du monde humain. Cf. P. Legendre, Les enfants du texte, Fayard, 1992, p. 60. 21

son prénom, son genre grammatical dans la langue, ses vêtements,etc. dans une position d'homme ou de femme, au delà de tout sexe biologique. L'homme devient ainsi l'Autre de la
femme et réciproquement. Cette altérité est radicale, incommensurable (de l'ordre du 0/1), universelle. En même temps, elle est un artifice, une invention humaine. On prend le genre masculin ou féminin en s'insérant dès la naissance, dans cet artifice humain d'une écriture du monde. Par la suite, cet anifice originel devra être constamment confinné par le petit garçon ou la petite fille qui devra assumer toutes les contraintes de son sexe: comme on dit parfois, on devient homme ou femme, mais ce n'est qu'une évolution sociologique, le sexe symbolique, comme anifice humain greffé sur la réalité biologique, est écrit dès la naissance. Pour reprendre les tennes apparus dans les années 70, le "sexe" (distinction biologique entre l'homme et la femme) et le "genre" (traits socialement acquis qui distinguent la masculinité de la féminité), c'est au niveau du genre qu'il faudrait distinguer entre le genre symbolique écrit dès la naissance et, aujourd'hui, souvent même avant la naissance et le genre sociologique plus ou moins confinné par la société et l'individu lui-même. Cette écriture engendre, à partir de la sexualité naturelle, la sexualité artificielle (humaine). C'est en ce sens que cette dernière est le produit d'une écriture. Pour le dire autrement, cette sexualité est un composé de lois (biologiques) et de règles humaines. Ce statut de la sexualité humaine fournit un début d'explication de la rigueur qui caractérise l'assignation de chacun à un genre sexuel quasiment irréversible et l'assujettissement aux règles qui en découlent. Alors qu'il est possible de jouer avec la loi puisqu'elle est fondée sur quelque chose (la nature, la raison), on ne peut pas transgresser une règle en raison de son arbitraire m~me (rien ne la fonde, sinon d'être respectée). C'est le propre de récriture d'être à la fois arbitraire comme signifiant et devant être respectée comme règle stricte (orthographe). Si, en outre, cette règle est la matrice de toutes les autres, sa transgression devient impensable ou strictement réprimée. Ainsi le transsexuel est-il toléré comme un jeu avec les lois naturelles de la morphologie mais le changement de genre - l'identité sexuelle sociale - est beaucoup plus difficilement accepté (comme je le rappelais en

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introduction)3. Ainsi le travestissement fait l'objet d'interdits religieux, juridiques ou même simplement sociaux alors que bien d'autres transfonnations, même corporelles, sont courantes. On notera cependant au passage que les civilisations idéographiques ne sont pas aussi intolérantes à l'égard du changement apparent de genre sexuel: le travesti ne fait pas l'objet d'interdit religieux en Asie et il est beaucoup plus couramment accepté, voire bien accueilli dans l'espace public. Cette remarque conduit à proposer un exercice de pensée : peut-on imaginer une sexualité humaine qui serait moins artificielle ? Qui ne serait plus fondée sur une dichotomie structurant le langage et le monde. C'est un exercice difficile puisque les règles se sont, comme il arrive souvent, naturalisées. Plus profondément, ces règles ont fondé nos catégories de pensée. Mais enfin, on peut quand même faire l'effort d'imaginer un monde, qui resterait humain et dans lequel la différence sexuelle se réduirait à la dimension biologique, se banaliserait panni les autres différences, ne serait plus marquée, soulignée à chaque instant, bref ne serait plus une écriture. Ce qui est surprenant c'est la rareté des œuvres de fiction explorant un tel monde. "Songe d'une nuit d'été" s'inscrit un peu dans cette perspective, à partir du thème de la métamorphose. Plus près de nous, un auteur anglais important mais peu connu en France, John Cowper Powys, n'a pas cessé de s'attaquer à la conception figée de la sexualité, d'exalter, à partir de son idée du "moi ichtyosaure", multiple et androgyne, la dissolution des catégories et l'érotisme se transfonnant en une sensualité cosmique4 . TIYa, dans le sensualisme de Powis, un écho de
3. Dans l'arrêt B contre France rendu le 25 mars 1992 par la Cour européenne des Droits de l'homme, l'autorisation de changement de genre après une opération de changement de sexe soulève l'objection suivante de la part d'un juge dissident: en cas de recherche de paternité, l'enfant naturel d'un homme qui aurait changé de sexe et obtenu rectification de son état civil demandera qu'une femme soit reconnue pour son père. Rapportant cette position, P. Legendre laisse entendre que les raisons biologiques ou pragmatiques qui ont pu justifier cette jurisprudence favorable au changement d'état civil ne sont pas fondées. La règle de l'état civil n'est pas plus fondée, mais, précisément parce qu'elle est une règle arbitraire, sa transgression fait vaciller tout l'édifice du jeu social. 4. On en trouve un écho dans l'érotisme du Robinson de Michel Tournier, un Robinson devenu autiste, privé de ce que Gilles Deleuze appelle 23.

la littérature orientale, une affinité avec cette civilisation qui, comme l'écrivait Michel Foucault n'a pas laissé la "scientia sexualis" l'emporter sur les "ars erotica".

L'enfermement sexuelle

de l'érotisme

dans la dichotomie

La question de la sexualité inventée par les hommes n'a véritablement d'intérêt que si elle débouche sur celle de l'érotisme. En fait, ces deux questions sont étroitement liées. En faisant de la sexualité une écriture, les hommes ont du même coup emprisonné, en grande partie, le désir érotique dans unfilet symbolique. Mais inversement, c'est le désir érotique qui fait l'artifice de la sexualité. Certes la pulsion érotique s'origine, chez l'homme comme chez l'animal, dans son ceIVeau reptilien et limbique et à ce niveau la pulsion se dirige, généralement, d'un sexe vers l'autre mais elle le fait à travers l'image (l'image engrammée dans le cerveau reptilien). A ce niveau, on peut parler de pulsion, de sensualité érotique mais pas de désir - notion spécifiquement humaine et qui passe par la conscience de l'Autre. A ce niveau, la perception de l'altérité et du symbolique n'existe pas, l'érotisme n'est pas artificialisé. C'est au niveau du cortex que s'élabore le désir de l'Autre. Et ce désir, puisqu'il se nourrit d'une pulsion dirigée généralement vers l'autre sexe,fait de l'autre sexe un genre, invente la sexualité comme écriture. C'est la pulsion animale accédant à la symbolisation qui engendre les significations fortes, immédiates, obsédantes dont je parlais pour justifier la transformation de la dichotomie sexuelle en une dichotomie fondatrice. C'est dire que la sexualité artificielle des hommes est à la fois naturelle (c'est-à-dire spontanée, animale) puisqu'elle s'appuie sur son cerveau reptilien et artificielle parce qu'il accède, par son cortex, à la possibilité de symboliser. C'est dire aussi qu'un érotisme totalement humain et artificiel pourrait s'affranchir de la dichotomie biologique durcie

la "structure autrui". Cf. M. Tournier, Robinson, ou les limbes du Pacifique, Gallimard, 1978. 24