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SILENCE, MORT ET ESTHETIQUE

288 pages
Au travers d'une approche pluridisciplinaire, nous avons voulu aller au-delà du clivage réel/imaginaire, en témoignant de la présence de la mort dans les différentes travées de la vie. Nous avons ainsi fait se côtoyer des approches clinique et psychologique (mort cérébrale, mort cellulaire, cancer, sida, mort sociale...), historique (tombeaux des pharaons, camps de concentration nazis), ethnologique (culte du martyr en Iran, règle du silence au Japon), et littéraire et artistique (la mort d'Orphée, la mort d'un tableau...).
Nous avons tenu à faire appel à des scientifiques, cliniciens, littéraires, artistes, dans des textes alliant ces différents points de vue, sous la forme d'études, d'analyses, et de témoignages.
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Silence, Mort et Esthétique

En couverture:

Bassin de la Villette, 1990. T. Masri-Zada

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5109-8

Tarif Masri Zada
Coordinateur

Silence, Mort et Esthétique

De l'expérience clinique à la création artistique

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

à ma femme Lise Bidermanas
...

pour l'éternité

à mon ami Robert Jaulin Qui nous a quitté pendant la préparation de cet ouvrage

INTRODUCTION Robert JAULIN

Mon propos ne peut être introductif aux communications réunies dans cet ouvrage, car il ne les annonce point; moins encore les résume-t-il par avance. Sa place ici ne se justifie que si l'on admet que n'importe quoi, pourvu que la mort puisse s'y articuler, aurait pu tenir le rôle d'introduction. Or traiter de la mort est aussi traiter, fusse en creux, de la vie; et quel thème, quel objet pourrait prétendre échapper à cette dernière !
Les liens qui relient la vie à la mort semblent donc être le lieu de cet ouvrage; Mais ces liens sont-ils de l'ordre de la complémentarité, ou de la contradiction? Malgré le souci d'échapper à la disciplinarité mon propos empruntera partiellement le langage de ma profession, l'ethnologie.

La réponse à la question précédénte est fonction des champs auxquels la mort est référée, et plus précisément, soit de "l'identité culturelle de ces champs", soit de l'identité qui en est la contradiction, celle du champ des totalitarismes. La culture est une relation au monde; il n'est pas sérieux de prétendre qu'il existe une bonne relation au monde exclusive des autres; bien plutôt faut-il se méfier des "cultures" expressives d'une telle prétention. Le qualificatif de totalitaire leur est réservé. La culture scientifique est une relation au monde, elle est donc d'abord culturelle; sa richesse tient précisément à ce qu'elle correspond ou devrait correspondre à un faisceau de relations au monde indépendantes et ouvertes les unes aux autres; elle est donc "idéalement" une sorte de dialogue inscrit dans le champ des virtualités culturelles. Ce dialogue est toujours "local", momentané, son domaine privilégié est celui de la macroculture; mais il ne peut prétendre à l'objectivité ni se substituer à la moindre culture. L'on voit mal comment la science pourrait être "étrangère", transcendant les cultures et s'imaginant objective, "vraie". La valeur d'une expérience est toujours locale et relative aux coordonnées de celle-ci; or cette valeur est la seule preuve de la pertinence de la démarche scientifique. Ces quelques propos justifient d'abord la réunion, donc la confrontation implicite, de réflexions émanant d'horizons tout à fait distincts, ils ont pour autre raison de distinguer les deux catégories de champ dans lesquels le couple mort / vie peut être situé. I - Dès lors que toute culture s'invente elle s'inscrit dans un champ qui est celui des virtualités culturelles; les cultures manifestées sont la part flottante de l'iceberg, les autres sont leurs complémentaires en creux. 11

Toute culture est productrice d'un domaine qui lui est propre, bien qu'il soit ouvert et non fermé puisqu'il procède d'un choix. La culture est évidemment un phénomène global car l'on ne voit pas comment un aspect quelconque de la vie pourrait lui échapper; ce qui n'implique nullement que la culture soit une procédure d'enfermement de la vie, puisqu'elle n'existe que de s'inventer, donc d'être prise en charge ou ponctuellement présente et créée lors de chacune de ses manifestations. La première règle du jeu culturel est que le domaine ou l'univers du jeu qui en résulte soit cohérent et partagé par les sujets qui l'assument; l'organisation de la vie, quelque soit sa manière d'être, ne peut être contradictoire avec elle-même. Dès lors toute manifestation de la vie, y compris la mort, doit être culturellement traitée afin d'en être une fonction, ou et à tout le moins, de lui être compatible. Le corps en cause, ou plutôt les corps en cause, sont donc par définition culturels; ces corps sont de multiples sortes, ils s'inscrivent en des multiples lieux: le corps individuel est l'un d'eux; la famille, le village, les multiples communautés, l'aire culturelle, et à la limite "l'univers" sont des sujets intervenants en tant que fonction dans la définition ou la valeur identitaire de chacun d'eux. Un sujet n'est pas simplement une personne ou l'expression individuelle des corps culturels; tous les corps culturels possibles sont des sujets. Une famille est un "sujet", dès lors qu'elle est douée d'elle-même, et elle fait référence à d'autres sujets parmi lesquels se trouvent les individus qu'elle comprend et les corps ou les domaines "institutionne1s" où elle s'inclue, où elle a corps. L'acte culturel, quelque soit son lieu, doit s'appartenir et se définir une cohérence compatible avec ce qui pourrait être sa contradiction; celle-ci doit lui être incluse. La mort biologique ne peut être "globalement" une contradiction; son traitement, son statut doit participer de l'invention de vivre; il lui faut au minimum être neutre. De fait, toute culture fait intervenir la mort dans le déploiement de sa gestion, de son invention. Ce déploiement implique que la proposition "la vie meurt" soit culturellement "annulée". Il ne s'agit pas d'affirmer l' existence d'une vie éternelle mais simplement de faire intervenir la mort dans l'existence de la vie. Dire que la vie meurt signifie que la fonction ou le verbe mourir agit sur l'état de vie d'un sujet donné et a pour résultat l'état de mort de ce sujet; le propos n'a de valeur que par rapport à ce qui dans ce sujet, meurt. L'inversion du processus consiste à définir une fonction culturelle de la mort telle qu'appliquée à la vie, elle génère une vie culturellement ; mais le lieu de référence de la vie n'est plus alors le même: il s'élargit en devenant culturel. La mort cesse alors d'être un état, ou plutôt cet état devient secondaire face à l'élaboration d'une fonction positive de la mort, fonction que nous 12

pouvons appeler "la mort inverse". Toute culture ou communauté humaine élabore d'une façon ou d'une autre une "mort inverse" ; ces "morts inverses" ne se ressemblent pas, leurs manières d'être sont distinctes, mais toutes ont pour condition que la communauté culturelle ne soit pas privée ou expulsée d'elle-même; sa création ne peut être appropriée ou possédée par un "autre", un "ailleurs" dont la formulation serait symbolique, théorique, politique, "scientifique", etc... et les actes totalitaires. L'homme qui meurt ou qui est "en étant de mourir" est encore un homme en vie; de plus cette vie ne réfère pas à sa stricte identité biologique, elle concerne aussi son idendité "globale", culturelle, laquelle perdure et ne peut être exclue de fait de "l'évènement" individuel. La mort doit être une fonction de mourir incluse dans le champ de la vie; cette fonction ne saurait être contradictoire à l'identité culturelle de celui qui meurt, donc des corps culturels où il a corps. La paix face à la mort est cette non-contradiction; être libre de sa vie est en assumer l'invention; c'est donc aussi assumer le champ qu'avec d'autres l'on partage. Etre privé d'un tel champ, c'est aussi être privé d'univers, c'est donc aussi être envahi par un état culturel de mort au détriment d'une liberté créatrice de vie; cette liberté se spécifie culturellement lors du déploiement de la fonction de mourir; le corps mourant doit socialement tendre à demeurer, comme le corps en vie, un corps global, fusse à la manière indigne, avec la plus grande discrétion possible. Les rituels initiatiques font partie des moyens les plus répandus, mais non obligatoires, de l'instauration d'une "mort inverse". La médecine essaie de ne pas se poser le problème que soulèvent les mille formulations de la "mort inverse" dans des champs culturels divers, mais elle ne peut, si elle veut appréhender au mieux le corps individuel, en donner une définition partielle, strictement biologique ou chimique. En expulsant la dimension globale ou culturelle du corps individuel, elle s'inscrit sur une trajectoire où l'homme tend à être privé de lui-même; son efficacité ne peut qu'en être réduite. Mais ce n'est pas à elle à résoudre le problème relatif à cette dimension complexe et globale de l'homme; cette dimension a pour lieu le champ culturel en toutes ses expressions; et si la médecine se montre parfois infirme et exclusive de toute autre approche que la sienne, c'est qu'elle se situe en un monde où le champ des virtualités totalitaires est la maladie essentielle, le parasite du champ des virtualités culturelles. 13

Revenons à la proposition selon laquelle la vie meurt. Le lieu de sa pertinence est l'individu car c'est de sa mort dont il s'agit; la valeur de vérité du propos est donc fonction d'une existence individuelle qui se suffirait à elle-même, se clôturerait sur elle~même. Or aucun individu est son propre générateur et le lieu exclusif de son existence; dès lors, dire que la vie meurt est "globalement" inexact, puisque la vie en question serait celle d'un être se suffisant à lui-même, lequel n'existe pas; la vie est inséparable de celle des champs qui la génèrent; les champs définissent des "formes de vie", non la vie en soi ou éternelle. Le propos selon lequel la vie serait éternelle n'a pas plus de sens que le précédent, "la vie meurt" ; ils sont symétriques, équivalents et complémentaires. Nous sommes donc ramenés au problème de la fonction de mourir dans un champ, un corps ou une globalité productrice de sa vie. Si nous considérons l'espèce humaine, ces globalités sont les cultures; elles génèrent une vie, dont le coéfficient d'autonomie ou de liberté les assurent "rétlexivement" d'elles-mêmes. Cette rétlexivité est expressive de relations qui peuvent être décrites et correspondent aux fonctions nécessaires à l'existence du sujet "vie". Ce sujet n'est évidemment pas évanescent ou transcendant puisque l'on peut, mais de façon partielle et relative, lui associer une identité, en faire une entité. Ces entités sont les cultures et les fonctions nécessaires à leur existence sont des communautés de toutes sortes. Répétons-le, dans le cadre de ces cultures il n'est pas pertinent de dire que la vie meurt, dès lors que le traitement culturel de la mort participe à l'instauration de la vie; laquelle a pour lieu nécessaire des champs organisés, des domaines collectifs structurés. Ces structures sont des structures de groupe.
La vie requiert des groupes et il peut être commode de décrire ces groupes ou communautés humaines en utilisant le langage de la théorie mathématique des groupes. Tout groupe ou tout corps culturel dispose: a) d'un élément unité, qui est lui-même, en tant que totalité pertinente. Cette totalité se manifeste dans les unités, globalités ou communautés diverses, b) d'une loi de composition qui est "l'alliance", "l'être avec", c) d'un inverse qui, pour un "sujet" donné est l'autre et / ou la mort. Allier à cet inverse tout élément de groupe redonne sens à / ou est significatif de ce groupe.

Mais laissons là cet aspect des choses; revenons à "la vie meurt". Dès lors que la mort individuelle est, comme la vie individuel14

le, une fonction nécessaire ou intégrée à la production de la vie collective, ce qui est à prendre en considération est cette fonction et non l'état individuel de mort. Dès lors il est possible d'écrire "la mort vie". Cette proposition est équivalente à celle selon laquelle la "fonction inverse" de mourir générait de la vie. Nous avons donc: 1) la vie meurt, soit M(v) = m ; (M = fonction de mourir, v = état de vie, m = état de mort) 2) la fonction inverse de la mort agissant sur l'état de vie produit de la vie. Cette vie n'est pas la même que la précédente puisqu'elle n'est pas individuelle, mais elle en est la condition d'existence; la vie collective organisée est nécessaire à l'apparition de la vie individuelle. La mort inverse ne désigne ici qu'une transformation de la mort individuelle, elle en est un traitement culturel, soit: M -1 (v) = ; M-l est la mort inverse, v rétère au champ individuel de la vie et vI à son univers de référence, univers dans le cadre duquel se situe d'abord, mais non exclusivement le champ culturel; vI est donc la vie dans sa mesure la plus exacte, ici figurée abstraitement avec le concept d'univers; mais cet univers, désigné en tant qu'univers de la vie ne veut rien dire en lui-même, il prend sens dans sa référence aux globalités qui en sont les multiples lieux. Le sujet "vie culturelle" est celui qui est en cause lorsque nous disons que la mort vit: la fonction de vivre, V appliquée à la mort (m) est productrice d'une vie « v «. V (m) = vi. La proposition précédente (M-l (v) = vI) est incluse dans celle-ci: (V (m) =vI) car le traitementculturel de la mort est l'une des nombreuses fonctions culturelles génératrices de la vie.. Ces fonctions, parce qu'elles en appellent obligatoirement à des corps collectifs, sont complémentaires entre elles et s'inscrivent en des lieux ou sujets doués, toutes choses égales, d'eux-mêmes; nous les étiquetons sous le nom de communauté. En décrivant la vie produite par une communauté, nous ne décrivons que ses cheminements, ses fonctions; le sujet ou lieu de sens produit nous échappe en tant que tel, sauf, lorsque nous le réduisons à "l'état de fonction" impliqué dans la création d'une autre vie, d'un autre "corps vivant". La forme générée spécifique à la fonction mort inverse est toujours relative à une culture donnée; cette forme loin d'être universelle n'existe qu'au pluriel. En effet, elle dépend de la globalité constituée par sa conjugaison avec les autres fonctions culturelles et complémentaires de la vie: organisation de l'espace, de la production, des relations familiales, de la distribution des biens, etc. Si au reste, nous faisons état du traitement de la mort comme une fonction 15

inverse et non une simple fonction, c'est que nous le référons à ce qui lui sert d'argument, la mort individuelle. Mais il ne s'agit là que d'un argument, car le traitement social de la mort est une fonction définie par référence au corps culturel et non à la seule mort biologique. La fonction mort inverse appartient à la fonction communauté, non l'inverse, et les relations qui les lient sont constitutives de globalités ponctuelles ou spécifiques; en traiter avec des outils ou concepts la réduisant à des structures universelles et élémentaires est un phantasme dont la logique semble être totalitaire. Répétons-le, les globalités sont des corps "ponctuels", quelque soit "l'épaisseur" de l'espace / temps qui peut leur être associé; cette épaisseur n'est au reste jamais totalement définie, elle tend vers l'indéfini - non l'infini - tout simplement parce que les lieux de la vie sont ouverts; il n'y a vie que par alliance. Que l'on ne puisse dire que le vie meurt, puisque la mort réfère à un individu et la vie à une communauté, ne signifie assurément pas que les communautés ne puissent mourir. Paul Valéry disait que nous savons maintenant que les civilisations sont mortelles; le propos a certes plus de pertinence que celui relatif à l'affirmation de la mort de la vie sous le prétexte que son inscription dans un corps individuel est en effet mortel; néanmoins le raisonnement précédent s'applique ici également: les cultures, dans leur restriction aux champs ou domaines qui en sont les lieux, sont bien mortelles, mais cette restriction ne suffit pas à cerner le phénomène culturel, en l'une quelconque de ses expressions, de ses mesures. En effet, les civilisations sont le produit de l'invention humaine, il est impossible de leur associer un déterminisme absolu, tout comme l'on peut choisir d'aller en vacances au bord de la mer ou en montagne, ou de s'asseoir sur telle chaise plutôt qu'une autre, etc. Les civilisations réfèrent toutes à un champ virtuel abstrait dont la partie manifeste n'est qu'un iceberg apparent, ce champ est celui des virtualités culturelles. La mort d'une civilisation met-elle en cause la mort de ce champ? il n'y a pas de réponse simple. Dans le court terme, il n'y a pas grand risque à récuser cette supposition; mais dans le long terme? Existe-t-il ou non une trajectoire totalitaire dont l'univers est celui de la contradiction du champ des virtualités culturelles, trajectoire qui deviendrait de plus en plus notre lieu? Il semble bien que nous devions, hélas, répondre par l'affirmative. 16

Quoi qu'il en soit, dans beaucoup de millions d'années, la terre "éclatera" (réchauffement puis percussion d'autres corps célestes). Toute vie humaine y compris, disparaîtra. Mais, au regard de la physique il n'y a coupure ni entre la vie humaine, ni entre la matière vivante et la matière non vivante; cette observation n'est pas cependant significative de la moindre éternité. Il faut simplement reconnaître que si nous élargissions de plus en plus le champ en lequel les milles globalités se situent, alors un grand nombre de questions s'annulent d'elles-mêmes, ou deviennent indécidables. L'acte de connaître est fonction des réseaux, toujours locaux, en lesquels il se déploie, il n'est pas d'une autre nature que ceux de se nourrir, uriner, etc... et de plus ne peut s'en dissocier. Décrire le cheminement de l'un d'eux, revient à décrire le domaine en lequel il se situe; mais cette description n'est jamais suffisante ou "achevée", quelques puissent être les illusions des gens de sciences humaines, car la vie, et par conséquent les actes de pensée, s'inventent également. Notre souci n'est pas d'examiner ici un champ culturel particulier afin de donner un exemple de la façon, elle-même toujours particulière, dont se focalisent en un corps individuelles corps culturels ou institutionnels dont il est un élément actif, un sujet, une expression.
Essayons de ne pas perdre de vue la perspective médicale qui est le domaine de référence de ce texte. Que signifient donc, au regard de cette perspective, les globalités évoquées à plusieurs reprises. Revenons cependant encore un tout petit peu sur le problème "de fond".

Le global ne s'oppose pas au local, ces notions ne sont pas contradictoires entre elles, mais complémentaires; cette complémentarité ne fait cependant pas d'eux des termes dont les positions seraient distinctes, mais de même valeur dans un champ qui leur serait commun; en effet, le global est le lieu en lequel s'inscrit, s'ouvre et prend sens le local. Un phénomène d'ordre "local" qui prétendrait se suffire à luimême, exister indépendamment d'un univers ou d'une globalité est un leurre, hélas, d'usage courant; ce leurre est le pendant d'un autre, similaire, celui des universaux. Toute chose, aussi vaste soit-elle, est locale; la globalité qui va de pair étant d'abord expressive du fait que rien n'est figé ni ne se suffit à lui-même; mais l'on peut admettre que cette non suffisance a 17

pour solution la capacité "d'ouverture", d'invention de cette chose par elle-même. La référence à "l'autre", la création par alliance n'est pas une dépendance réductrice des choses à l'état de "machines" ; les machines sont finies et déterminées, non ouvertes à quoi que ce soit; elles dépendent de l'usage que d'autres qu'elles en font; elles ne peuvent être le lieu d'une relation réflexive, aussi ténue soit-elle. La vie est le lieu de son invention, non les machines; la part d'invention d'un phénomène par lui-même, quelque soit l'importance de cette part, est essentiellement ce qui le spécifie, ce qui le qualifie. Il en va ainsi lors même que cette invention échappe à la description, mais non nécessairement à l'intuition ou au sentiment de son évidence; la mesure éventuelle de cette intuition n'est que celle de "l'épaisseur" ou de la manifestation du phénomène considéré. La part d'invention s'entremêle à la dynamique des choses et son intuition est un rapport à la "totalité". Le sens des choses s'inscrit dans des marques plus ou moins ostensibles, locales. Le problème est évidemment de comprendre les relations qu'entretient toute "marque" avec la globalité où elle s'insère. L'invention est, elle aussi, une relation au monde; le visage ou le corps apparent d'un phénomène est donc local, son sens, sa dynamique, son lieu essentiel est global, non pas "universel". Aucune structure élémentaire ne peut l'enclore, il relève de la complexité. Le mot "globalité" utilisé ici, désigne une catégorie ou une forme vide, son rôle est d'évoquer les mille globalités ou "corps culturels" liés aux manifestationsdes choses, rien de plus. Aussi vaste que soit l'univers d'appartenance d'un phénomène, cet univers est un corps culturel spécifique, son lieu est le champ des relations qui le lie au phénomène en question. Lors même que des phénomènes, choses ou individus se caractérisent par la même relation à une globalité donnée, cette dernière n'est circonscrite que par les relations en question; ce qui n'est nullement dire qu'elle en est la somme. Affirmer qu'une globalité est "universelle" ne saurait avoir de sens, si ce n'est celui de l'usage fait de ce mot. Le propos selon lequel l'univers serait universel n'est évidemment pas faux, il n'est pas pour autant doté d'une quelconque valeur de vérité, car il est vide. Répétons-le, les globalités ne sont pas des universaux, elles sont locales, et si ce dernier mot ne leur est pas appliqué - et réciproquement - c'est qu'aucun de ces deux concepts ne se suffit à luimême, ils constituent un couple de termes éventuellement commode.
Que l'on me pardonne ces quelques remarques, leur raison est d'éclairer leur application au domaine de la santé.

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II - Bien entendu, la "philosophie" des choses" esquissée ici s'est dégagée de ses nombreux usages; l'un d'eux est l'application implicite que j'eus à en faire afin de me soigner. Cette "philosophie" était potentiellement présente et à certains égards est sortie de l'ombre peu à peu; elle constitue un énoncé de la façon dont j'ai essayé de résoudre divers problèmes ennuyeux. Ces façons sont les énonciations préalables ou sous-jacentes à l'énoncé. Chacun conviendra qu'une tumeur est l'aspect local, ou l'une des apparences, des manifestations, de choses ou d'un état "global" ; elles n'existent pas toutes seules, elles se situent en des lieux, dont le plus manifeste est le corps "physique", l'individu. Ce serait et c'est un "axiome" que clore ce corps sur luimême, quelques soient les instruments de cette clôture, car tout corps est un corps en vie. Les instruments de ladite clôture laissent nécessairement de côté ce corps en tant que globalité ou unité irréductible à la somme des cellules ou des parties qui le constitue; en effet cette unité ne peut avoir, par définition, un sens qui se confondrait avec celui des cellules en cause. Ce qui n'est assurément nullement dire que le corps en question puisse être appréhendé indépendamment des identités cellulaires, partielles, locales. La connaissance de ces dernières est nécessaire, mais non suffisante, tout simplement parce que rien ne se suffit à lui-même, ou, dès lors que l'on se situe dans le champ de la vie, n'est réductible à une machine programmée par un "Deus ex-machina". L'îllusion ou l'espoir d'avoir une connaissance objective et totale d'un objet revient tout à la fois à le réduire et à l'enfermer sur lui-même, d'une part et de l'autre à l'expulser d'un sens "ouvert" dont il serait l'un des agents, l'un des lieux; expulsion qui joue au profit d'un sens dès lors totalement étranger, "transcendant" ou vide. Cette illusion a des racines similaires à celles de la théologie, elle correspond à la transformation d'un "sujet de lui-même" en "sujet de l'autre", donc en objet possédé. Bien entendu, nous n'avons jamais à faire qu'à des tendances plus ou moins marquées, masquées, enchevêtrées les unes aux autres.
Le couple "objet possédé / sujet transcendant" s'apparente à un couple de "privilège", celui accordé à la fermeture du local sur lui-même, d'une part, et celui relatif à l'existence d'universaux ou vérités universelles, de l'autre. Aces couples l'on peut opposer la paire "local / global".

Qu'il faille détruire une tumeur, soit de façon chirurgicale soit en intervenant chimiquement, va de soi, mais à condition que l'on n'en 19

meurt pas; cette condition se mesure d'emblée et semble parfois oubliée. L'intervention locale n'exclut évidemment pas que cette tumeur soit le signe, la conséquence d'une dynamique qui en est la cause; cette dernière doit donc être appréhendée en elle-même et non au seul regard de la répétition de ses manifestations. La "cause" se situe au niveau du global, du champ, lequel est la part la plus vivante des choses; on ne l'appréhende jamais qu'au mieux ou partiellement; l'illusion d'être exhaustif implique la réduction préalable de l'identité de l'objet considéré. L'élimination du mal, de la tumeur, ne peut avoir lieu que sous réserve de ne pas impliquer celle du champ; chacun connaît l'histoire de l'ours qui écrasa la face de son maître endormi afin d'en chasser une mouche. Les interventions faites, au nom d'un critère de santé culturelle, nommé le développement et de son complémentaire, la "maladie" du sous-développement, auprès des peuples dont la qualité globale, culturelle, nous échappe furent bien souvent des pavés de l'ours. La qualité des techniques destinées à provoquer les réactions chimiques ou autres, n'est pas mise en cause, il s'agit simplement de rappeler que leur valeur est instrumentale et qu'elle est donc subordonnée à une autre technique, elle porteuse de sens, et qui est leur usage lui-même; la valeur de l'usage de l'instrument réfère au domaine où opère l'instrument. Alors que la définition de l'instrument tend à être disciplinaire et le fait d'un technicien, la compréhension de son usage réfère à la globalité et en appelle à un dialogue "pluridisciplinaire" entre celui ou ceux qui le dispensent et celui ou ceux qui le reçoivent. Tout cela va certes de soi en théorie, mais la pratique n'y est que rarement conforme; ce n'est bien souvent pas faute de bonne volonté, mais simplement parce qu'une bonne part de nos valeurs "culturelles" nous y poussent; Dieu merci, notre existence n'est pas seulement inscrite sur une trajectoire mercantilo-totalitaire, il pourrait en aller autrement, il en va également autrement. Etre soucieux de "globalité" a au reste bien vite des limites, et si l'attitude du spécialiste a tendu à effacer celle du "médecin de campagne" ou médecin généraliste, ce n'est pas toujours sans raison. On ne peut reprocher au spécialiste, et à fortiori à son image ou sa "généralisation" au plus grand nombre, de faire passer les 20

connaissances biologiques ou chimiques avant celles du déploiement global du corps, des organes et des cellules; par contre il est possible de faire se conjuguer les connaissances relatives aux multiples cheminements de ce déploiement, d'une part, et plus encore, de faire intervenir le malade, en tant que sujet responsable, dans la prise en charge des dits cheminements. A ce niveau des choses, il faut rejeter l'idée que l'individu est un malade ou un individu en état de manque, si l'on veut que le dialogue établi avec lui se déploiè, toutes choses égales, entre partenaires. Il s'agit là d'un "axiome" de bonne santé culturelle dont l'application est parfois malaisée. Les multiples globalités de référence de tout acte médical impliquent cependant le recours à cet axiome; elles excluent donc le schéma classique de la relation "sujet / objet". Une tumeur est "en soi" un objet, mais elle est un sujet au regard de sa dynamique, c'est-à-dire du champ qui la sous-tend. La relation entre ce sujet et cet objet est d'abord interne à l'individu où se loge cette tumeur, elle est une relation du sujet à luimême; l'intervention du médecin ne fait que correspondre à l'intervention plus large, donc plus ouverte, complexe et responsable, de ce sujet, dès lors présent sous la forme du champ où il s'inclue. Aussi technique que soit un savoir médical, il est une relation au monde de type culturel, complémentaire à mille autres relations et ne chemine pas indépendamment d'elles; la valeur de l'acte médical s'ajoute à celle du produit utilisé, et cette valeur qui est fonction de la relation médecin / patient, ne fait que s'inclure parmi les mille relations évoquées. Souhaitons, en passant, que la patience du patient soit active, non passive, car elle met en jeu la structure sociale, elle le met en jeu. Le local, tout comme le global, sont toujours relatifs; privilégier l'identité chimique d'une cellule, n'est pas dire que celle-ci se suffit à elle-même; elle n'est que le transport ou le vecteur d'une information, non cette information. Il existe évidemment des niveaux d'informations ou d'organisations de la forme comme de la structure des "sujets" : molécules, organes, corps individuels, corps culturels divers, parmi lesquels se situent "les corps cosmiques" ou définis dans "l'espace / temps" de l'univers. Ces niveaux d'organisation s'entremêlent de façon toujours ponctuelle. L'ADN ne se situe pas en dehors ou au dessus de ces mécanismes, les séquences d'ADN sont d'abord des effets ou des vecteurs, 21

non des causes préalables et définitives. Etre un spécialiste compétent de la chimie des corps cellulaires et de leur insertion dans une globalité réduite à un corps individuel défini statiquement ou au sens étroit du mot biologique, est certes une prouesse, il est impossible d'imaginer qu'un seul individu puisse avoir une connaissance complète des interactions existantes entre une cellule donnée et les multiples globalités auxquelles réfère un corps en vie. Un corps en vie est un corps en état de cheminements, ces cheminements sont son "être le monde" ; cet être le monde est un dialogue entre sujets; les maladies, physiques et culturelles, sont les réponses, sous forme de contradiction à un conflit, à un dialogue bloqué. Il est évident qu'un individu n'est pas nécessairement maître de lui-même dans le cadre de ses corps culturels, il peut être agi "envers et contre tout", bien plus qu'il n'agit. La pire des maladies est le totalitarisme, lors même qu'il puisse produire des "recettes" qui entretiennent une existence dont la nature est celle d'un objet possédé. Revenons au problème du conflit. Il peut être alimentaire; l'alimentation est une dimension globale, dans son rapport à l'expression locale de ses effets; cette dimension globale s'insère en une autre toute aussi importante, et qui réfère aux relations alimentaires, à la "structure" de l'organisation de la consommation, laquelle est complémentaire de l'espace, du travail, des loisirs, des fêtes, etc.
La diététique a une importance considérable dans l'évolution des cellules et c'est une recherche toute particulière, complémentaire et distincte des autres, que d'en saisir les mécanismes. Le conflit peut être "cosmique" : l'on sait l'influence du soleil sur les cellules malignes, et mille informations attestent d'autres sortes d'influences: le climat, l'orientation dans l'espace etc..., ne sont pas des facteurs nuls. La médecine a tout à fait délaissé, voire rejeté, l'examen de ces conflits ou alliances avec l'environnement; dommage.

Le monde en "tous ces états", est un laboratoire "in vivo" qui a été le lieu dans des traditions culturelles diverses, d'observations non négligeables. La relation existant entre les plantes et l'environnement proche, aussi bien que lointain, en constitue une partie. Indépendamment de cette relation, la phytothérapie est le fruit de siècles d'expériences; la modernité s'en moque volontiers; l'usage, homéopathique ou non, des plantes, fait partie des moyens d'agir sur notre "globalité", à tout le moins individuelle. 22

Tout sujet vivant, humain et non humain, dispose d'un magnétisme qui est une zone d'influence et de dialogue, avec les autres. L'existence de ce magnétisme a été prouvé (cf. les travaux que l'ancien directeur du Laboratoire de Physique de l'Ecole Normale Supérieure, Mr Rocard, a consacré à la Radiesthésie) et les recherches relatives à son usage sont foisons. La part d'invention ou de "production" d'un sujet par luimême est sa part d'autonomie; cette autonomie est une négociation, une alliance sans cesse menée à des niveaux divers; elle requiert des conditions. Dans le cadre ouvert de la biologie, l'une de ces conditions concerne le système des défenses immunitaires. La biologie et la chimie ne sont pas les seuls à intervenir dans la formation de ces défenses. La médecine pourrait avoir une fonction pionnière dans la confrontation des diverses trajectoires en jeu et partant, dans l'élaboration d'une définition "élargie" du système immunitaire. Cette démarche aiderait à complémentariser les divers cheminements expressifs des "globalités" humaines; certaines scléroses institutionnelles ou culturelles tendraient peut-être aussi à s'atténuer. L'intervention de l'alimentation, des plantes, du magnétisme, du bonheur et de bien d'autres choses, s'organise en fonction de problèmes locaux, mais elle est nécessairement orientée vers un "global" non clos sur lui-même.
Certains des domaines ou formes en présence sont, différemment et plus ou moins, il est vrai, traduits en termes d'énergies; or il ne semble pas exister d'énergie indépendamment d'un champ énergétique. Ces champs sont de doubles sortes.

Les canaux de l'énergie qu'utilisent la pensée et la médecine chinoise, sont très particuliers; un usage imprudent ou publicitaire de l'acupuncture est tout aussi fâcheux que le dénigrement a priori de cette science. Il est évident que les usages abusifs, incompétents de l'un ou l'autre des vecteurs de la santé ou de l'énergie sont critiquables. Le propos s'applique également aux savoirs de la médecine dite officielle; lesquels savoirs sont au reste occasionnellement contradictoires entre eux; ces contradictions sont en partie inhérentes au développement même de la recherche, elles sont aussi le produit d'un manque d'ouverture ou de concurrences excessives. 23

Les substances naturelles (celles de la phytothérapie, de l'homéopathie ou de l'alimentation) doivent être assurément distinguées des substances de synthèses chimiques (celles de la chimiothérapie,. de l' hormonothérapie ou de l'immunothérapie) mais l'essentiel réside dans leur relation avec une totalité donnée, laquelle relation s'inscrit sur un chaîne de relations. Ces suhstances ne font qu'intervenir dans la production énergique et celle-ci dans l'état de cohérence, ou de sens d'une "unité", d'une globalité spécifique et ouverte; car le sens et la cohérence se jouent dans l'alliance, la compatibilité. Privilégier une substance en fonction d'une partie, non significative en elle-même, d'un corps dont le sens est global, revient souvent à agir dans le court terme. La trajectoire cancéreuse - et tant d'autres - celle des récidives, ne peut être laissée de côté au profit de l'élimination provisoire des tumeurs; et le traitement de cette trajectoire ne se limite pas à en suivre les manifestations, il doit être préventif et agir au niveau des mille globalités de références d'un individu.
Le médecin spécialiste ne peut, à ce niveau que s'insérer dans un bureau de l'ouverture, là où les compétences diverses se conjuguent. L'expérience, et non l'a priori, est le seul critère de pertinence.

Il est clair que le cheminement de la globalité vers lequel la médecine préventive doit essentiellement se tourner est celui de la culture elle-même. Celle-ci doit être génératrice d'une cohérence quotidienne inscrite dans des corps de dimension variable. Voltaire disait qu'il était heureux car ainsi il se portait mieux; le bonheur est un équilibre, une force et une harmonie dans le champ des nombreux corps de référence d'une personne. Le corps individuel est un corps institutionnel ou culturel parmi d'autres, tels, la famille, le village, le quartier, les groupes de travail, etc. La qualité de ces corps ne peut qu'être définie dynamiquement et réflexivement ; l'intention réflexive réfère ici à l'intention, ou l'être par alliance du corps en question, alors que la réflexivité le désigne en tant que tel. Le partage est une relation réflexive, tout partage se crée s'initie et se réinitie. Le partage d'être, fusse dans la plus grande discrétion, est un oxygène créé, un souffle générateur de vie, sa contradiction, plus encore que sa mise en suspens dans un non-partage, est source de "virus" de toute sorte. Le virus "totalitaire" les résume. Il ne faut certes pas que la compétence du spécialiste se transforme en 24

un enfermement puis en exclusion des divers modes d'appréhension de la globalité. Le choix, puis la complémentarité ou noncontradiction des multiples cheminements de la globalité est certes difficile à déterminer, et ses résultats, à tout le moins dans le court terme, incertains; leur exclusion est un beaucoup plus grand risque. Les moyens d'organiser ces complémentarités, l'aménagement de bureaux de l'ouverture, là où le patient deviendrait un sujet "global", non réduit à sa maladie, et par conséquent responsable de lui-même et du champ où il s'insère, rien de tout cela n'est un leurre ; les moyens ne manqueraient point si l'intention d'en user ne faisait pas défaut. Le privilège accordé aux expressions locales et fermées sur elles-mêmes de généralités prétendant volontiers au statut de vérités universelles, bien que provisoires, n'est assurément, en médecine officielle, qu'une tendance. Si l'aspect universel, donc absolu des vérités "scientifiques" s'accommode du provisoire, c'est qu'elles se définissent par référence à une "trajectoire prophétique" - celle du "progrès" qui est la dérivée de son ancêtre en théologie. Les médecines dites parallèles à la précédente, bien qu'elles lui soient complémentaires mettent l'accent sur le champ ou le monde particulier en lequel s'inscrivent des phénomènes locaux; ces phénomènes sont donc ouverts sur un monde qui est lui-même local et non "absolu" ou universel, monde que nous appelons une "globalité". Au regard de cette globalité l'acte qui spécifie devrait tendre à complexifier la chose appréhendée, c'est -à-dire associer à toute chose une "multiplication" de ses coordonnées ou l'élargissement du domaine où elle se situe. C'est hélas l'inverse qui se produit le plus souvent; le "spécialiste" se met volontiers en quête de "structures" élémentaires. La réduction à l'élémentaire va donc de pair avec une autre réduction, beaucoup plus nocive, celle à une universalité "délocalisée", exclusive de toutes coordonnées. L'enfermement en cause développe un sentiment de possession du phénomène, son auteur a le sentiment d'en être le maître. Le maître devient, explicitement ou non, un sujet par construction transcendant à un objet, qui n'est au mieux qu'un sujet soumis et défini par le précédent. Bien que la conceptualisation médicale des choses soit marquée par une telle "logique", l'exercice de la médecine n'oppose qu' occasionnellement le médecin sujet et le malade objet; d'autres traditions interviennent. Cependant l'indéniable succès des médecines parallèles 25

ne tient pas seulement à leur part d'efficacité, elle repose d'abord sur l'intervention, au moins symbolique, de globalités éventuellement floues, mais dont la propriété essentielle est d'en appeler à des relations de sujet à sujet. L'ordre n'est pas strictement hiérarchique et lorsqu'il l'est, il est précédé d'un partage quasi identitaire des globalités ou des forces mises en jeu. La "magie terroriste" dont il est souvent fait état relève le plus souvent de la dénonciation. Au reste les "sectes" abusives, là où un prophète, un "gourou", est clef de voûte, ne sont en général que des "atomisations" ou des dérivés plutôt "anarchistes" de la face totalitaire de diverses pratiques ou énoncés "théologico-politiques" tenant "le haut du pavé". Indépendamment des longues traditions de savoir et d'expériences qui peuvent leur être associées, les médecines parallèles laissent supposer qu'elles abolissent l'opposition sujet / objet et la supposition est en elle-même opératoire; elle génère la recherche des globalités ou champs culturels - implique celle de "l'axiome" selon lequel le réel est constitué par des relations entre sujets distribués dans des champs divers. Les médecines parallèles n'en appellent pas à un "objet maladie" définissable indépendamment de la conjugaison des relations malade / maladie et soigneur / soigné; ou, ce qui revient au même, elles supposent des champs qui peuvent s'articuler entre eux. La coupure sujet / objet y est absente ou minime. Le privilège des globalités de référence de la maladie a pour corollaire une proximité communautaire, culturelle et non une distance "scientifique", entre le docteur et le patient.
Non point certes que toute théorie de la connaissance et moins que toute autre la connaissance médicale, ne suppose une coupure sujet / objet témoignant d'un univers déchiré, mais simplement parce que cette supposition en est une bordure; une telle bordure ne saurait être dite scientifique ou culturelle, elle est totalitaire. Dans le cadre des médecines de la globalité - dites parallèles - le corps humain tend à être défini comme un lieu d'énergie dont les manifestations sont multiples et fonction des corps eux-mêmes énergétiques, auxquels il est lié.

Les perturbations liées, soit aux relations entre les diverses parties de ce lieu, soit à celle prévalent entre lui et son environnement, peuvent se manifester à un niveau "global" et plus ou moins flou, ou de façon locale - une tumeur, etc. L'acte médical consistera à rétablir la cohérence ou l'harmonie énergétique du corps humain en agissant éventuellement et d'abord au strict niveau des manifestations les plus locales de la maladie - éli-

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mination chirurgicale ou chimique de la tumeur, puis en se tournant du côté des "globalités" qui l'ont engendrées. Ces globalités sont toutes "culturelles", c'est-à-dire fonction d'une gestion / invention partagée de la vie et de l'univers. Si la maladie est fonction de cette gestion, elle est alors une propriété de l'univers culturel où elle se situe, et il convient, soit de l'accepter, soit de modifier l'univers en question, soit de louvoyer entre le refus et l'acceptation, faute de pouvoir survivre autrement; une telle décision peut d'autant moins se prendre à la légère qu'un univers culturel est une globalité, insérée dans d'autres globalités celles relatives à l'ensemble des civilisations ou à la "macroculture" en logique totalitaire, ou encore à un état particulier et momentané fonction de la relation qu'il entretient avec le champ plus vaste où il est, de façon durable ou non durable, situé. Si le "vice de fond" se situe au niveau de ce champ - l'enfermement totalitaire est orienté vers une "totalité universelle" contradictoire à la vie - alors il est préférable de tendre à s'en isoler plutôt que de se soumettre et d'adopter sa structure. Mais revenons à la "globalité" que constitue un corps humain; répétons-le, cette globalité peut être la raison ou le sens génératif de perturbations locales, mais elle ne se réduit jamais à la somme de ses parties; sa "structure" n'est pas celle de la cellule ou de l'organe, etc..., son "lieu" est elle-même, bien qu'elle soit aussi élément intervenant dans la définition de corps culturels divers - tout comme la cellule dans le corps humain. Se tourner du côté du corps humain en tant que globalité est se tourner du côté des cheminements expressifs de cette globalité. TI convient donc que chacun de ces cheminements soit générateur d'une cohérence globale et non de déchirure par définition contradictoire à ladite globalité, mais que ces divers cheminements soient complémentaires entre eux; naturellement chacune de ces globalités en cause et celle constituée par leur conjugaison, sont toujours "relatives", leurs présences correspondant moins a celles d'objets divers, qu'à l'état d'harmonie, d'équilibre, de cohérence, d'ouverture, etc..., des dynamiques qui les sous-tendent.

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