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SMARAGDA THEODOROVNA

De
240 pages
Prologue d'une saga, le roman retrace l'histoire tumultueuse d'une femme qui se retrouve seule face à son destin. Smaragda allie la pétulance et la force de caractère de Scarlett O'Hara avec la vision romanesque de la vie d'Emma Bovary.
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Smaragda Théodorovna CONSTANTIN STERE
IN PREAJMA REVOLUTIEI
Première édition Bucarest 1930-1936.
Reprint Editura Cartea Romà'neasa
Bucarest 1990
© L'Harmattan, 2000 (pour la version française)
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris — France
L'Harmattan, Inc.
55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc)
Canada H2Y 1K9
L'Harmattan, 'tafia s.r.l.
Via Bava 37
10124 Torino
ISBN : 2-7384-9339-4 Constantin STERE
Smaragda Théodorovna
Roman
Traduit du roumain par
Marina Cojan-Negulesco
Ouvrage traduit avec le concours du
Centre National du Livre
L' Harmattan Du même traducteur :
adaptations pour enfants :
Contes des Carpates (recueil bilingue ; coll. Légende des
mondes), éd. l'Harmattan, Paris 1996.
La jeune fille plus sage que le juge (album, coll. Contes
d'hier et d'aujourd'hui), éd. Albin Michel-Jeunesse, Paris
1997.
(coll. Contes de sagesse) éd. Un amour bon comme le sel
Albin Michel-Jeunesse, Paris 1998.
in "Bouton d'or" n° 93 /mars 2000, Le petit chardonneret
EDIFA Jeunesse, Paris.
traduction :
V. Eftimiu, Mister Léonard, éd. Hachette-Jeunesse, Paris
1995.
recherche lettres médiévales :
Statut du poète et Watriquet de Couvin, Sire de Verjoli.
évolution de la poésie française à l'aube du XIVe siècle
(thèse de doctorat, signée Maria Cojan-Negulescu)
IV, éd. Presses Universitaires Université de Sorbonne-Paris
du Septentrion, Lille 1999.
À la mémoire de ma soeur Elena.
M C.-N. Chapitre premier
LE LEVER DE RIDEAU
Début octobre 186 *".
C'était une journée chaude, lumineuse.
Iorgou Raoutou ne savait même plus combien de fois il
était sorti dans la véranda. Cette fois, il descendit deux
marches de l'escalier pour les remonter aussitôt et s'arrêter
un instant, envahi d'une tristesse indéfinissable, comme s'il
se trouvait tout à coup sous le charme du paysage familier
qui s'étendait à ses pieds.
Devant le manoir, la vallée profonde du Dniestr fait un
parcours sinueux. C'est là, en face de sa propriété de
Napadéni, que la rivière oblique brusquement vers l'ouest en
allongeant ainsi à perte de vue le parc du domaine, le village
et la forêt de vieux chênes ; après avoir décrit un vaste demi-
cercle, elle revient non loin de son point de départ,
enchâssant la plaine de la Podolie, à l'image d'une
presqu'île, dans les rochers bessarabiens. Rétrécissant son
champ, la vallée fait un détour, comme épuisée, devant le
village, lui offrant un passage d'à peine quelques centaines
de mètres.
Un autre détour, aussi large que le premier, borne du
côté nord le haut plateau de Napadéni, qui avance tel un
bastion au-dessus de la rive gauche. Sur le côté sud du pla-
teau se dresse le manoir de la famille Raoutou, dominant les
sites avoisinants.
La plaine étendue de la Podolie continue doucement à
se déployer vers l'est pour aller se fondre, sous les timides rayons du soleil matinal, dans l'horizon doré ; les côtes
abruptes du rivage bessarabien se dressent majestueuses de-
vant elle. Des reflets de lumière éclairent le feuillage fris-
sonnant et baignent les blocs de granit ; la féerie des
couleurs automnales va du jaune pâle des platanes au rouge
vif des touffes de cornouiller et les taches sombres des vieux
chênes évoquent le cuivre.
Vers la droite, loin, très loin, à la limite ouest de
l'horizon, l'immense amphithéâtre des collines demeure en-
veloppé dans un léger brouillard bleuté sur un fond de ciel
encore nimbé de nuit.
Mais ce vaste panorama rempli de charme et de mélan-
colie n'inspirait rien au seigneur de Napadéni. Plongé dans
ses réflexions, Iorgou Raoutou restait immobile et la
splendeur de cette vision ne le touchait pas.
Très grand, légèrement courbé comme tous les géants,
vigoureux encore pour ses cinquante ans, la chevelure
blonde à peine argentée et les yeux bleus, lumineux,
éclairant un visage large encadré d'épais favoris et dominé
par un nez monumental, il émanait de lui une étrange
impression enfantine.
Poussant un profond soupir, il se dirigea vers la porte,
mais, soudain, il tressaillit lorsque sa conscience perçut enfin
la rumeur inhabituelle qui animait la cour, dès la pointe du
jour.
Le marmiton tsigane Costaké, sublime dans ses habits
blancs pas encore maculés, courait fébrilement entre la cui-
sine, la resserre et la cave, tout en se chamaillant tantôt avec
l'intendante Marghioala, tantôt avec le vieux Stéphane,
l'économe, et même avec le chef le Polonais Vikentie.
L'apparition du boïard sur le seuil de la véranda ne
calma pas ses éclats.
- Hé ! Dites-moi comment je ferai pour préparer la
farce de dinde ? Hé ! s'égosillait-il, parce que je sais, moi, ce
qu'elle aime ma maîtresse ! Hé ! Espèces de mufles !
- Holà ! Ça ne va pas, Costaké ! s'écria monsieur
Iorgou, braquant son regard sur l'apprenti turbulent. Tu fais
trop de bruit comme ça ! Ne sais-tu pas que Madame a
besoin de calme ? La ferme ! dit-il ensuite brutalement, et
8 le pauvre Costaké, qui n'avait même plus l'intention
d'ouvrir la bouche, resta pétrifié.
L'abandonnant à sa besogne, le boïard tourna aussitôt
sur ses talons pour entrer dans la maison et se diriger sur la
pointe des pieds vers la chambre de sa dame ; tout en
traversant le salon, puis le séjour, il gagna enfin le petit salon
vert qui faisait office de boudoir.
Malgré le mal qu'il se donnait pour marcher légè-
rement, son passage pouvait faire réfléchir sur la fragilité des
choses : le plancher craquait, les meubles perdaient leur
équilibre, les vitres tremblaient.
Mais voilà Dame Anica Mesnicou du domaine de
Corbéni qui surgit de la chambre, solennelle et imposante
dans son rôle.
- Ça ne va pas, vous ? - lui dit-elle à voix basse et
sifflante, calmez-vous, ou vous voulez la tuer !
- Elle va mieux ? - s'enquit-il tout en s'efforçant de
chuchoter comme elle, bien que dans sa bouche cela prît des
allures de tonnerre lointain.
Madame Anica leva les yeux et les bras vers le ciel,
l'implorant de s'en aller.
Monsieur Iorgou soupira profondément et, toujours sur
la pointe des pieds, regagna la salle de séjour, où il se laissa
tomber dans un fauteuil. Mais, après quelques instants, il se
releva brusquement pour traverser la véranda, en se dirigeant
cette fois-ci vers l'autre aile du manoir, qu'on surnommait
flighel (en prononçant mal l'allemand Flügel). C'est ici que
se trouvaient les chambres d'amis, le long du couloir bordé
d'un péristyle donnant sur le Dniestr.
S'arrêtant devant la dernière chambre, le boïard Iorgou
frappa légèrement à la porte et demanda avec douceur :
- Hé ! Mon Père ! Père Vasile !
Il entendit derrière la porte une voix en train de se
lamenter :
- Allez, Monsieur Iorgou, lâchez-moi, au moins pour
une heure, j'ai à faire !
- Ça, je ne peux pas, mon Père ! Ne voyez-vous pas que
vous risquez de vous enivrer à nouveau et de faire quelque
bêtise par la suite ? J'étais venu juste vous demander si vous
9 ne voudriez pas un casse-croûte ?
- Oh ! Seigneur Dieu ! Oh, mon Seigneur ! Il ne peut
pas être question de casse-croûte sans un petit verre ! Allez,
Monsieur Iorgou, un petit verre, un seul !
- Je vais vous en donner un grand après le baptême, où
vous pourriez même vous noyer, mais maintenant, il n'en est
pas question ! coupa court le boïard Iorgou, avant de repartir
dans la direction de la terrasse ; arrivé là, il s'arrêta un
moment et regarda bien tout autour afin de trouver
quelqu'un pour donner libre cours aux sentiments qui le
tourmentaient.
Dans la cuisine, Vikentie, le Polonais, qui l'avait vu se
faire du mauvais sang, observa avec compassion :
- Notre boïard a beaucoup de peine.
Hé ! Hé ! - lui répondit en ricanant le Tsigane Costaké -
qui s'affairait auprès du four : c'est bien ce qui se passe
quand on a la cinquantaine et qu'on prend pour femme une
jeunesse ! Hé...!
Le cynisme de cette sentence prouvait que la crise que
traversait le couple des maîtres, et qui allait en s'aggravant
depuis l'arrivée au monde de leur dernier enfant, n'était pas
inconnue des domestiques de Napadéni.
Quant à Iorgou Raoutou, il y avait longtemps déjà qu'il
ne comprenait plus pourquoi son ménage ne trouvait pas son
équilibre.
Il s'expliquait d'autant moins l'aggravation de cette
situation à la naissance de leur fils, heureux événement s'il
en est, fût-il le troisième enfant.
Une agitation désordonnée due à l'état de l'accouchée
ainsi qu'aux préparatifs démesurés du baptême, qui devait
avoir lieu l'après-midi même, l'aidait en quelque sorte à
étouffer sa détresse, lui donnant l'espoir que tout irait mieux
plus tard. C'est pourquoi, contrairement aux coutumes de la
province de S.*** à l'égard des baptêmes, lorsqu'il
s'agissait d'un troisième enfant, Monsieur Iorgou avait com-
pris qu'il devait organiser pour l'occasion une grande fête, à
laquelle il convia même les voisins et les parents lointains.
Quel ne fut son étonnement, lorsqu'il s'aperçut que
10 Madame Smaranda ou Smaragda, comme elle aimait se pré-
nommer, avait été extrêmement offusquée d'apprendre que
le baptême de Vania serait fêté avec les fastes réservés à un
premier enfant ; non seulement elle se mit à pleurer en pous-
sant des soupirs hystériques, mais elle s'évanouit à plusieurs
reprises et cria si fort que le pauvre Monsieur Iorgou en fut
effrayé jusqu'au désespoir.
Surtout que depuis lors, Smaragda Théodorovna (impé-
rativement Smaragda, et impérativement Théodorovna, avec
un Th), ne lui permettait plus d'entrer dans son boudoir.
Et lui, le pauvre, n'avait plus le droit de communiquer
avec sa jeune femme que par l'intermédiaire de la bonne
Marghioala, de sa vieille nourrice Zoïtsa ou de Madame
Anica Mesnicou, arrivée dernièrement de Corbéni afin de
veiller au chevet de la souffrante.
Tout simplement parce que le baptême ne pouvait plus
être reporté - d'autant plus que le parrain, le frère aîné de
Iorgou, établi après l'annexion de la Bessarabie à Botochani,
en Roumanie, était arrivé exprès d'au-delà des frontières -, il
avait dû être organisé en dépit de tout, dans l'atmosphère
pesante des mauvaises relations conjugales.
- Voilà Lémech, le ménétrier, qui vient d'arriver !
s'écria Nicaké, le serviteur, coupant ainsi court aux pensées
du boïard.
Monsieur Iorgou tressaillit mais n'eut aucune envie de
causer avec le célèbre chanteur de l'ancienne Bessarabie, qui
détenait pourtant toujours des nouvelles fraîches et des his-
toires provenant de toutes les cours de boïards qu'il
fréquentait assidûment, et surtout de celles qui étaient situées
dans les quatre districts du nord du pays.
- Emmenez-le dans le flighel et donnez des instructions
à l'intendante pour son installation, ordonna-t-il.
Assis à table, il déjeuna seul, puisque Smaragda
Théodorovna se faisait servir dans sa chambre et que
Madame Anica n'avait pas la permission de venir lui tenir
compagnie.
Dans la grande salle, sombre à cause de ses meubles
austères en vieux chêne, le seigneur Iorgou mangea en sou-
pirant. Après quoi, déprimé, il s'allongea dans son cabinet
1 1 afin de se reposer une petite heure, avant l'arrivée des in-
vités.
Durant l'après-midi, les boïards commencèrent à
affluer. Les premiers arrivèrent, dans leur charrette flambant
neuve, achétée à Vienne et tirée par quatre chevaux de trait
gris, le maréchal de la noblesse locale, Monsieur Petraké
Barsianou de Barosséni, accompagné de Madame Rosalia,
qui n'était autre qu'une nièce, fille d'une soeur de Monsieur
Iorgou ; ensuite, deux autres nièces de sa cousine germaine -
les soeurs Cathérina Kirilovna Bercescou de Tcherléni,
village situé toujours dans le grand détour de la rivière, côté
sud, juste en face de Napadéni, et Natalia Kirilovna
Voronine d'Onitscani, avec leurs époux respectifs -
Calistrate Nicolaïevitch et Anatole Vassiliévitch ; après, ce
fut le tour de Ivan Vassiliévitch Bogdan de Cazanesti, des
seigneurs Stéphane Dimou de Solontsi, Costéa Oursou de
Macarenci, Nicanor Mioulescou de Tchiornéni, ainsi que
d'autres encore.
Le préfet, le commandant du régiment de hussards,
ainsi que les autres officiers représentaient les autorités
locales... En l'espace d'une heure, la maison se remplit de
boïards, avec femmes et enfants.
Et finalement, Smaragda Théodorovna fit son appa-
rition dans le grand salon ; toute menue et fort brune, les
yeux noirs et vifs, la peau blanche prenant vite des couleurs,
ses vingt ans éblouissants contrastaient sensiblement avec la
carrure robuste de Monsieur Iorgou qui avait largement
franchi le seuil de la jeunesse.
La marraine, Madame Anica Mesnicou de Corbéni,
imposante dans sa cuirasse de soie couleur tabac supportée
par une large crinoline, prenait ses dispositions pour l'office
du baptême.
Lorsque le Pope Vasile arriva, enfin libéré, étincelant
dans ses vêtements sacerdotaux et avec les joues bien
colorées - ce qui prouvait qu'il avait su, malgré tout, se pro-
curer le petit verre espéré - la cérémonie put avoir lieu dans
toute sa magnificence.
Le Pope Vasile psalmodiait mieux que jamais : en
réalité, son art déclamatoire consistait à déclencher, lorsqu'il
12 devait prononcer les paroles le Saint-Esprit, un véritable
ouragan qui menaçait de faire s'écrouler tout autour de lui ;
quant au chantre de l'église, Andronaké, il répondait d'une
voix de ténor nasale et un tantinet enroué, atteignant vers la
fin une coloration inimitable ; pendant ce temps, depuis la
pièce attenante, le seigneur Iorgou, qui n'avait pas la
permission d'assister à la cérémonie en tant que père de
l'enfant, marquait le rythme selon son habitude, sur une
seule note de basse profonde : o-o-o-n-n-n...
A la vérité, cette note grave, durant les moments où
Monsieur Iorgou s'oubliait dans ses réflexions sans qu'il
s'en aperçoive, se noyait harmonieusement dans les
vibrations du Saint-Esprit du pope et le ténor raclé du
chantre.
Après le repas, la fête se prolongea jusqu'à l'aube.
Les boïards les plus âgés s'installèrent devant les tables
de "préférence"i ; quant aux dames, lorsqu'elles ne jouaient
pas à la bataille, elles exerçaient leur talent satirique sur les
voisines absentes et surveillaient la danse des demoiselles.
Quelques officiers égayaient le salon avec leurs éperons
et leurs épaulettes. A leur tête se trouvait l'irrésistible
cavalier servant, le "Rotmeister" (capitaine de cavalerie), le
comte Wladislaw Przewicky.
Celui-ci se surpassait : tantôt il papillonnait autour de la
reine du bal durant une mazurka déchaînée, tantôt il
racontait des anecdotes piquantes dans le cabinet de travail
de Monsieur Iorgou, là où l'on avait improvisé pour la cir-
constance une table chargée de champagne et de liqueurs, et
où l'on se retrouvait entre hommes pour fumer. Le comte
provoquait alors des éclats de rire, ce qui ne l'empêchait
nullement d'aller aussitôt dans des recoins plus discrets pour
mener, en fonction de l'âge, des conversations plus
sentimentales et faire sa cour aux dames mariées.
I En français dans le texte. L'auteur évoque ici, sans doute, un ancien
jeu de cartes. Les mots en italiques entre guillemets reprennent les
tournures utilisées par l'auteur en leur langue d'origine. Les italiques
simples indiquent notamment ses intentions ironiques. (N.d.T.)
13 Le comte Wladislaw, descendant d'une grande famille
polonaise, ruiné à la suite de circonstances dramatiques et
exilé dans un régiment de garde de l'aristocratie impériale de
Saint-Pétersbourg, se sentait malheureux dans la garnison de
S"*, au milieu de ces sauvages bessarabiens.
Après avoir brûlé la bougie des deux bouts, il avait
atteint la trentaine un peu fripé, mais savait encore charmer
les dames des boïards du district, tant par ses manières que
par ses toilettes et surtout par sa conversation, ce qui leur
permettait de se rappeler quelques bribes du français appris
chez Madame Carotte, dans sa célèbre pension de Kichinau.
Quel suprême délice d'avoir la chance de glisser de
temps en temps un : "Prenez place ! Permettez, Monsieur,
s'il vous plaît ! Attention aux domestiques !"
Même si l'accent n'était pas tout à fait parisien, on
créait ainsi une atmosphère mondaine qui réussissait à satis-
faire les prétentions aristocratiques de l'élite sociale de la
province.
Malgré les insistances et l'exemple de Natalia
Kirilovna Voronine - son aînée de dix ans - qui valsait et
dansait le galop avec entrain, Smaragda Théodorovna ne
participait pas à la danse, se contentant d'observer
attentivement l'évolution du jeune comte Przewicky. Elle se
tenait ostensiblement dans le cercle des dames âgées et res-
pectables, tout en cherchant à animer la conversation et, de
temps en temps, elle quittait le salon pour donner ses
instructions aux domestiques : ils étaient nombreux, mais
manquaient de style, totalement dépassés par la splendeur de
la fête.
A un moment donné, alors qu'elle franchissait le seuil
du salon, elle fut accueillie comme si cela avait été décidé
d'avance, par Natalia Kirilovna, qui l'aborda avant qu'elle
ne rejoignît le coin des dames vénérables. Alors, le comte
Przewicky s'empressa de les approcher, pour les saluer gra-
cieusement, et demanda à Madame Raoutou :
- "Me permettrez-vous le bonheur d'une valse ?"
Ses mots étaient appuyés d'un regard admiratif.
Le comte parlait le russe avec un léger accent polonais
et Smaragda Théodorovna, bien que née et élevée dans un
14 village moldave, après ses trois années de pensionnat
passées chez Madame Carotte, pouvait mener la conver-
sation dans la même langue que lui, en dépit de son accent
moldave que le comte trouvait par ailleurs délicieux.
Néanmoins, confuse, elle rougit un brin, puis lui répon-
dit :
- Non, merci, je ne danserai pas.
- Est-ce possible ? éclata-t-il, avec votre jeunesse, et
votre grâce infaillibles, et votre pas léger, cette façon dont
vous marchez et que je n'ai pu admirer que chez la princesse
Potocki, mais c'est en raison de tout cela que vous n'avez
pas le droit de renoncer à la danse !
Aussitôt après, il ajouta à voix basse :
- Vous ne m'auriez toujours pas pardonné ?
Smaragda Théodorovna lui jeta un regard effrayé. Elle
se sentait la gorge bloquée, le sang lui monta au visage, tra-
hissant son émotion.
Elle eut envie de s'enfuir, révoltée d'être émue, in-
dignée de se sentir touchée par les compliments de ce
cavalier élégant qui se considérait irrésistible ; elle s'en
voulait toutefois de ne pas trouver la répartie qui l'eût
découragé, une réplique à la mode, usitée dans le salon de la
princesse Potocki.
Heureusement, Madame Anica la tira d'affaire, en
assumant instantanément son rôle d'ange gardien.
Superbe dans son immense crinoline qui soutenait la
cuirasse en soie couleur tabac, elle s'approcha du trio et,
laissant suffisamment de place entre elle et le groupe formé
par Natalia Kirilovna, le comte Przewicky et Smaragda, elle
rappela à celle-ci, à haute voix, ses obligations de mère :
- Petite maman chérie, allons voir si l'on a déjà donné
le bain à Vania, et si Tossia et Sonia sont bien au lit !
Pâlissant légèrement, Smaragda Théodorovna salua
discrètement le comte Przewicky : - Excusez-moi ! pour
sortir vivement du salon, accompagnée de son ange gardien
cuirassé couleur tabac.
Natalia Kirilovna se contenta de hausser les épaules,
tout en souriant au comte d'un air sous-entendu.
15 Quelques minutes passèrent et Madame Anica revint
mais toute seule, excusant la maîtresse de céans qui avait en-
core besoin de repos et de soins.
La fête battait son plein.
Les bôïards qui jouaient aux cartes n'oubliaient pas de
fréquenter assidûment la petite veuve Cliquot ou le vieux
rouge de Napadéni.
Leur conversation s'enflammait de plus en plus. Et
lorsque le comte Przewicky surgit dans le fumoir, en
cotillon qui al-traversant les salles latérales, à la tête d'un
longeait sa guirlande gracieuse parmi les tables de jeu, les
boïards s'animèrent et la commande fut transmise - une fi-
la ronde paysanne roumaine ! gure inattendue du "cotillon" :
A cette occasion encore, le ménétrier Lémech de Baltsi
se surpassa et provoqua un tel enthousiasme que, après la
ronde, le boïard Pétraké Barsianou de Barosséni, oubliant
son orgueil de maréchal, chef de la noblesse moldave de
l'Empire russe, 2 ordonna soudain :
- Eh ! Toi, Lémech, mon frère ! Joue-nous une ballade
l'Alouette ! moldave... sais-tu laquelle ?
Devant cette manifestation ostentatoire des boïards, les
jeunes s'éclipsèrent ; des couples s'isolaient çà et là, dans les
salles latérales, sur la terrasse, au-dessous des arcades du
et même dans le jardin où, malgré la saison ou plutôt, flighel,
grâce à elle, les rayons de la lune avaient tissé un réseau
d'argent qui tombait sur les feuilles dorées de l'automne,
créant ainsi une atmosphère propice aux rêves printaniers...
Pendant ce temps, dans le salon, Lémech entonnait
d'une voix chaude et sensuelle de ténor les beaux chants
moldaves.
Car c'était bien cela sa mission à travers la Bessarabie :
ce pauvre ménétrier juif, originaire de Baltsi, était resté du-
rant de longues années le seul à franchir la rivière du Prut,
transmettant ainsi de part et d'autre non seulement les
et les chants populaires roumains, mais aussi les romances
2 Le chef de la noblesse était élu au suffrage universel par les
l'Assemblée générale des nobles. L'heureux membres de la Sobrania,
maréchal de la noblesse. (N.d.T.) élu portait alors le nom de
16 poésies du grand poète roumain Alecsandri.
L'effet qu'il produisait dans les cours des boïards qu'il
n'arrêtait pas de fréquenter serait d'ailleurs plus tard la rai-
son de son expulsion de l'Empire.
Cette fois-ci encore, en dépit de la présence du préfet
Voljine et de celle du colonel des hussards Ivachkine, la
température monta instantanément de plusieurs crans.
Le maréchal de la noblesse se leva. Se retrouvant au
milieu du salon, après avoir essayé d'accompagner Lémech,
il laissa échapper un gémissement et jeta sur le plancher son
verre de champagne à moitié vide.
Les mères de famille tressaillirent et Madame Anica
Mesnicou se leva majestueusement, indiquant ainsi aux
dames et demoiselles de se retirer.
Le maréchal, en signe de protestation, s'assit par terre
et, tout en sanglotant, se mit à essuyer le plancher avec le
brodé de galons et de fils d'or. pan de son habit de fonction
Néanmoins, son enthousiasme n'avait pas faibli. Soupirant et
grognant, il criait après chaque chanson :
- Voyons, frère Lémech, une autre encore, et il jetait à
pleines mains aux violoneux des pièces de cinq, de dix et
même de cent anciens roubles d'argent.
Lémech chantait ses trilles nostalgiques, glissant de
temps à autre des textes à connotation subversive :
Douce langue, beau parler,
Que nous t'aimons bien !
Faut roumain écrire, causer,
Pour l'amour de Dieu !
Moi, ma vie la donnerais
Pour un mot roumain !
Des propos à la française
Ne me disent rien !
Le maréchal de la noblesse, représentant du tsarisme à
S***, éclata en sanglots, se frappant le visage.
- Mes frères, nous sommes tous des pauvres types ! Des
17 merzavti, 3 des moins-que-rien, des imbéciles, tous ! et il
continuait à frotter le parquet du pan de sa tunique.
Le préfet Voljine se mit à tirer nerveusement sur ses
énormes favoris. Ce fut Ivan Vassiliévitch Bogdan de
Cazanesti, redouté de tous pour sa rigidité exagérée, pour la
fermeté de sa démarche - il avait un pas extrêmement lourd -
de même que pour la précision avec laquelle il articulait
chaque syllabe, qui essaya justement, avec tact et diplomatie
de calmer le maréchal, donnant une toute autre explication,
d'ailleurs fort surprenante, à ses débordements :
- Ça va comme ça, Petré Constantinovitch, mon frère !
Ce n'est pas grave, un verre cassé et un peu de champagne
sur le parquet, voyons
Moldaves d'origine, les officiers du régiment de
hussards, se regardaient les uns les autres, inquiets, tandis
que leurs compères russes, montés dans les vignes du
Seigneur, selon l'expression du colonel, étaient emportés par
le délire collectif ; tout en riant, ils déformaient les refrains
Lémech et martelaient de leurs pieds la do na moldave à de
la façon cosaque.
Ionitsa Raoutou - qui ressemblait tout à fait à son frère
Iorgou, en plus trapu et avec des traits plus prononcés encore
- affichait un sourire méprisant devant ces débordements.
Le préfet Voljine était en train de s'arracher un favori.
Le colonel Ivachkine avait froncé les sourcils et s'était mis à
tousser bruyamment afin d'attirer l'attention de ses officiers.
Finalement ce fut le comte Przewicky qui sauva la si-
tuation : il fit en effet son apparition au beau milieu du salon,
suivi d'une troupe de serviteurs et de chambrières qui
portaient tous des verres de champagne sur des plateaux ;
levant sa coupe, il proclama solennellement, en russe -
malgré son accent polonais - son dévouement pour l'Empire
et l'Empereur :
- Messieurs, permettez-moi de porter un toast : Ser-
viteurs fidèles de sa Majesté le Tsar, buvons à la gloire et à
la santé de sa Majesté l'Empereur Alexandre Nikolaïevitch !
3 Déformation moldave du mot russe "merzosti", signifiant : "salauds"
(N.d.T.)
18 Hourra !
Et son verre se brisa contre le parquet rejoignant celui
du maréchal.
Monsieur Pétraké se dressa soudain et, raidissant son
corps trop court et rond, s'empressa d'appuyer le toast.
- Hourra !
- Hourra ! répondirent en écho les boïards, les officiers
et jusqu'à Lémech et ses violoneux.
Ce fut le point d'orgue de la soirée. Cependant,
l'ambiance retomba rapidement. D'ailleurs, le jour pointait.
Les voisins les plus proches se hâtèrent de prendre leurs
calèches pour rentrer ; une partie des invités s'était organisée
par groupes de deux ou trois afin de se reposer dans les
pièces du flighel, tandis que les autres, brisés de fatigue et
endormis sur leurs chaises, furent soulevés par les serviteurs
et couchés sur les divans et les canapés des différentes salles.
Après avoir pris congé de ceux qui partaient, et s'être
occupé des invités demeurés sur place, Monsieur Iorgou se
dirigea vers son cabinet, où on lui avait préparé sa couche.
Une fois à l'intérieur, il réfléchit quelques instants
poussant de longs soupirs et, après avoir fait humblement sa
prière, s'allongea dans son lit, solitaire, tardant à retrouver le
repos.
C'est ainsi que, malgré un festin devenu légendaire à la
cour des boïards de Napadéni, l'apparition d'un petit garçon
sur la scène de ce monde creusa davantage le fossé qui sépa-
rait ses parents, marquant son âme à jamais.
19 Chapitre deux
IORGOU ET LA MIGNONNETTE
Iorgou avait été élevé et menait sa vie dans l'esprit des
boïards moldaves de Bessarabie, à cette différence près que,
pendant la première moitié du siècle dernier, sa génération
avait subi les conséquences désastreuses de la séparation de
leur région, comprise entre le Prut et le Dniestr, de la
Moldavie roumaine.
A défaut d'écoles, dans les premières décennies qui
suivirent l'annexion, Iorgou avait bénéficié de peu de chose :
le chantre de l'église qui lui avait appris à lire et à écrire
n'avait lui-même d'autre enseignement que la Sainte
Ecriture et les caractères cyrilliques.
Les hommes au pouvoir détenaient l'appareil adminis-
tratif et occupaient, par conséquent, avec leurs familles et
leur suite, les postes clé de la pyramide sociale, isolant ainsi
les boïards moldaves de l'activité des villes ; tout en les
maintenant sur leurs domaines, ils réduisaient de la sorte
leurs rapports sociaux à un cercle restreint de familles de
propriétaires, restées, elles, à l'est du Prut.
L'inévitable conflit d'intérêts les maintenait à l'écart du
maîtres et seigneurs - surtout peuple, dans la situation de
durant la période des réformes inaugurées par la Russie
après la guerre de Crimée.
Le manque de culture et l'ignorance des langues étran-
gères ne leur permettaient pratiquement pas de sortir du ter-
ritoire et leur amour propre ne se pliait pas à la situation
qu'on leur avait réservée au sein de la société des grandes
villes de Bessarabie, devenues rapidement les points de cristallisation de la nouvelle vie.
Monsieur Iorgou, à l'image de nombreux boïards bes-
sarabiens de son âge, n'avait pas un horizon plus large qu'un
paysan ou un propriétaire moyen des villages d'au-delà du
Prut. En outre, ses biens et la situation de seigneur, qui le
plaçaient au-dessus de la collectivité rurale, le privaient de
ce contact social normal qui constituait le facteur indispen-
sable au développement culturel, voire à la santé spirituelle.
Cet isolement était d'autant plus ressenti à Napadéni,
que le village était formé, dans sa majorité, de petits
exploitants libres, avec lesquels les Raoutou - partis comme
eux de rien, mais ennoblis par la suite - menaient des procès
depuis des générations, pour la récupération de certaines
terres dont ils disaient avoir hérité de leurs ancêtres.
Or donc, Iorgou Raoutou, orphelin privé dès son plus
jeune âge d'attention et d'éducation, était devenu, avec sa
carrure de géant et son tempérament passionné, à l'âge de
vingt et un ans, maître de son sort et de ses biens, partageant
le plus clair de son temps entre son travail et ses déboires :
cultivateur débordant d'énergie et de savoir-faire, il défrayait
en même temps la chronique de la Bessarabie, horrifiant et
indignant les vertueuses et austères matrones de S***.
Cependant, Iorgou était charitable et généreux, très
sociable et bon ami, à la recherche permanente de contacts
humains. Son destin l'avait condamné à se démener en soli-
taire dans ce monde qui n'était pas toujours malveillant,
mais trop souvent indifférent.
Au sein même des dix-neuf familles de boïards du
département de S***, il avait rarement noué des relations
privilégiées.
Les vieux boïards, qui avaient vécu du temps où la
Bessarabie et la Moldavie étaient unies, disparaissaient au
fur et à mesure ; ils mouraient après s'être ruinés, suite à la
politique d'assimilation russe.
Quant aux jeunes, certains ne parlaient plus guère le
patois moldave, d'autres écorchaient le langage des ancêtres
à un tel point qu'ils finissaient par ne savoir parler aucune
langue convenablement. Iorgou trouvait leur âme et leur
esprit beaucoup trop impénétrables et leur langage trop
21 indéchiffrable pour s'en faire des amis.
Ainsi, bon gré mal gré, il était resté seul. Chasseur
passionné, il organisait, de temps en temps, des battues dans
le bois de chênes séculaires de Napadéni. Il y conviait
invariablement les boïards de S*** et même ceux des
départements voisins. A part ces battues et les fêtes or-
ganisées pour les noces, les baptêmes, ou encore les repas de
funérailles, il n'avait pas d'autre possibilité de se sentir
membre d'une entité sociale, pas plus que les autres boïards
moldaves. Notons en passant les réunions de la noblesse,
tous les trois ans, qui se réduisaient invariablement - à
l'exception des élections de maréchal - à un festin
plus grand encore que les fêtes de famille du pantagruélique,
district.
Les aspirations esthétiques et culturelles de Iorgou
Raoutou, comme d'ailleurs celles des autres propriétaires
terriens du district de S***, étaient assouvies par les seuls
chants de Lémech, le ménétrier de Baltsi, ou par la
participation à l'office religieux.
Monsieur Iorgou ne manquait pas une messe,
s'asseyant toujours à sa place dans la stalle, près du chantre
dont il soutenait le chant d'une basse profonde, nasale, selon
o-o-o-n-n-la coutume moldave, en sortant une seule note :
n...
Une année, après une riche récolte vendue à bon prix,
Iorgou Raoutou essaya de briser le cercle magique qui
(sic). Mais arrivé l'enfermait et entreprit un voyage à Vianne
dans la belle métropole du Danube, il se demanda aussitôt
avec amertume ce qu'il était venu faire là.
Sa taille impressionnante de plus de deux mètres, ses
manières rustres de Napadéni, le costume rigide spéciale-
ment confectionné par le tailleur parisien Iankel Grinchpun
de S***, le fait de ne parler aucune des trois langues usitées
dans la cité polyglotte des Habsbourg, son aspect général
complètement déplacé, attiraient naturellement l'attention de
tous les passants. La fatalité l'avait conduit devant le seul
amusement qu'il pouvait se permettre dans ces conditions :
avec tout l'argent qu'il avait apporté, il s'offrit une fête
monstrueuse, bien arrosée, à laquelle il ajouta des agréments
22 n'exigeant point la connaissance des langues.
Revenu plus tôt que prévu à Napadéni, Iorgou Raoutou
se sentait plus seul que jamais. A quarante-cinq ans sonnés,
il se renfermait de plus en plus sur lui-même et, souffrant
d'une vagué nostalgie, commençait à se poser des questions
sur sa vie et son utilité - ce qui ne l'empêchait cependant pas
d'administrer avec application les terres et d'en obtenir des
résultats satisfaisants.
Ses origines paysannes se révélaient de plus en plus
dans sa passion pour la terre.
Il y avait dans la partie nord de la propriété des
Raoutou, depuis des générations, une langue de terre de plus
de quatre cents hectares qui s'insinuait dans le domaine, du
côté de Sanatoassa, et qui était finalement revenue à un petit
boïard, nommé Toadère Caccioni.
Ce dernier faisait partie de ceux qui ne réussissent
jamais rien dans leur vie. Son vrai nom était Catsaoanou ;
cependant ce nom hérité de ses aïeux ne l'avait plus satisfait
parce que trop sonore et peu élégant. Il avait par conséquent
dépensé toute une fortune pour obtenir le changement de son
nom pour un autre, à consonance italienne ; or, par la suite,
il s'était acharné à se retrouver des origines véritablement
russes. Du reste, son patois, aggravé par un léger accent
grec, aurait pu servir de modèle pour un jargon russo-
moldave dans la Bessarabie d'antan.
Cultivateur plus que médiocre, incapable de travailler
laborieusement et de mener une vie ordonnée, Toadère
Caccioni se retrouva veuf, avec cinq enfants sur les bras et
terriblement endetté, menacé de la perte du dernier lopin de
terre sous la pression de ses créanciers.
Iorgou Raoutou, quant à lui, ne voulait pas manquer
l'occasion d'augmenter ses propres terres ; un jour, comme
il passait de ce côté-là de son domaine, il fit un saut à
Sanatoassa et, mine de rien, passant devant la cour de
Caccioni, il s'y arrêta pour lui rendre visite.
La cour de Sanatoassa montrait, à elle seule, à quel
point tout était délaissé et en ruine. La vieille maison en
pierre - aux murs détériorés depuis longtemps, au crépi
lépreux, aux vitres cassées souvent remplacées par des
23 morceaux de papier et au toit d'ardoise abîmé - disparaissait
presque envahie par les mauvaises herbes et les buissons, et
des sentiers de fortune serpentaient çà et là, menant à la
porte de la cour ou aux granges à moitié écroulées. Derrière
les habitations, seul le verger, avec ses vieux arbres fruitiers,
témoignait encore de la prospérité d'autrefois.
Sous la véranda, se tenait un homme tout menu, au teint
basané, à la crinière grisonnante : c'était Toadère Caccioni
en train de fumer une longue chibouque.
Se levant devant Raoutou, il s'empressa de l'inviter
dans la maison :
- Bonjour ! Bonjour, mon cher Iorgou, vous allez bien ?
Les affaires vont-elles bien aussi ? Je ne vous ai pas vu
depuis longtemps. On est voisin, quand même. Moi, ça va,
avec des hauts et des bas, avec mes soucis, avec mes ennuis,
mais vous, vous êtes célibataire. Vous pourriez penser de
temps en temps à vos voisins. Entrez, je vous en prie ! Allez,
entrez ! Prenez une chaise ! Gafitsa ! Gafitsa ! Où es-tu
passée ? Mais réponds, nom de Dieu ! Sers à Monsieur un
peu de confiture et un verre d'eau fraîche, et fais vite !
Voyons, voyons, que nous vaut cette visite ?
Iorgou Raoutou prit son temps pour s'asseoir ; il dut
changer de chaise, car celle qu'on lui avait donnée faillit se
casser, et finit par s'installer sur le divan, avec mille
précautions. Faisant semblant ne pas avoir entendu sa
question, il essaya de faire un détour pour commencer :
- Et comment ! Vous n'êtes pas le seul à avoir des
ennuis et des problèmes ! Tout le monde en a. Moi-même, je
me casse la tête tous les jours. On dirait pourtant que vous
passez le plus clair de votre temps à Kichinau. J'ai même
entendu dire que vous étiez parti à Odessa et je pensais avoir
quelques nouvelles, savoir comment ça va là-bas...
- La voilà, enfin ! s'exclama son hôte en direction de la
servante. S'il vous plaît, goûtez cette confiture ! C'est ma
petite Smaranda qui l'a préparée. Par ma foi, je l'ai mise
dans la pension la plus renommée, chez Madame Carotte.
C'est là que viennent apprendre toutes les jeunes filles des
boïards, non seulement de Bessarabie, mais même de
Pologne et d'Odessa. Mes garnements n'aiment pas trop
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