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Société civile : lieu des luttes sociales

214 pages
Le concept de société civile est aujourd'hui universellement utilisé, mais dans des sens très différents et parfois opposés. Il ne peut être compris sans être remis dans le contexte social de sa genèse et de son utilisation. Cela permet de découvrir qu'il constitue un élément clé de l'aspect idéal des luttes sociales, où s'affrontent la pensée unique et de nouvelles formes de résistance.
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CENTRE TRICONTINENT AL

Société civile: lieu des luttes sociales

Centre Tricontinental Louvain-la-Neuve L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

Directeur François HOUTART Rédactrice Marie-Pierre GOISIS
Secrétariat de rédaction Leonor GARCIA Teresa RODRIGUEZ Carlos TABLADA Comité de rédaction Aurelio ALONSO TEJADA (Cuba) Samir ArvtJN (Egypte) George C. ASENIERO (Philippines) Amiya Kumar BAGCHI (Inde) Hakim BEN HAMMOUDA (Tunisie) Jorge BULA ESCOBAR (Colombie) Suzy CASTOR (Haïti) V oravidh CHAROENLOET (Thaïlande) Bernard FOUNOU-TCHUIGOUA (Cameroun) Pablo GONZALEZ CASANOVA (Mexique) Franz HINKELAMMERT (Costa Rica) Cristiân PARKER GUMUCIO (Chili) Abraham SERFATY (Maroc) Alejandro SERRANO CALDERA (Nicaragua) Paul SINGER (Brésil) Jomo K. SUNDARAM (Malaisie) DO THAI DONG (Vietnam) Avec la collaboration du FORUM DU TIERS-MONDE (Dakar, Sénégal)

Rédaction & administration CENTRE TRICONTINENTAL Avenue Sainte Gertrude, 5 B-1348 Louvain-la-Neuve - Belgique

Éditions
CENTRE TRICONTINENTAL - Louvain-la-Neuve L'HARMATTAN - Paris - Montréal Diffusion Suzanne HUMBERSET, CEDIDELP (France) Charles André UDRY, (Suisse) Pierre BEAUDET, Alternatives (Canada) Anthony MANSUETO, Foundation Jor Social Progress

(États-Unis)

Graphisme SIGNÉ LAZER (Bruxelles, Belgique)

@ L 'lfannattan, ISBN:

1998 2-7384-6695-8

Sommaire

Éditorial La société civile: enjeu des luttes sociales pour I'hégémonie 5

Le concept de société civile Aurelio Alonso Tejada Le concept de société civile dans le débat contemporain:
les contextes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 21

Julio de Santa Ana Éléments théoriques

pour comprendre

la société civile.

. . . . . . . . . ..

45

Carlos Vilas L'heure de la société civile.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

67

Helio Gallardo Notes sur la société civile: l'évolution du concept.

. . . . . . . . . . . . .. 85

Le concept dans les sociétés concrètes Temario C. Rivera L'État, la société civile et les acteurs étrangers: les politiques d'industrialisation aux Philippines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

"

119

Oscar Saldarriaga La société civile en Amérique latine: l'apport de l'expérience colombienne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

145

Hugo Azcuy Henriquez État et société civile à Cuba. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

173

Muhammad As Hikam L'Islam et le renforcement de la société civile indonésienne.

. . . . ..

187

Les auteurs
- Aurelio Alonso Tejada (Cuba) CIPS, Departamento de estudios socioreligiosos. Calle B, n° 352, Plaza, Ciudad de La Habana, Cuba. Fax: 537/33.43.27. - Julio de Santa Ana (Uruguay) c/o Cristianismo y Sociedad - Apartado 15067, Guayaquil, Equateur.

- Carlos

Vilas (Argentine)

c/o Analisis politicos

-

Instituto

de Estudios
de Colombia,

Politicos
Apartado

y Relaciones
Aereo 14490,

Internacionales, Universidad Nacional Santafé de Bogota, D.C. Colombie.

- Helio Gallardo (Chili)
c/o Cristianismo

y Sociedad

- Apartado

15067, Guayaquil,

Equateur.

- Temario C. Rivera (Philippines)
c/o Contemporary Southeast Asia Mui Keng Terrace, Pasir Panjang,

- Institute

-

of Southeast Singapore 119596.

Asian Studies,

Heng

- Oscar Saldarriaga (Colombie) Pontificia Universidad Javeriana, Facultad de Ciencias sociales, Departamento de Historia, Carrera 7a n° 40-62, Bogota, Colombie. - Hugo Azcuy Henriquez (Cuba) c/o Temas - Instituto Cubano del Libro, Calle 4, n° 205 e/ Linea y Il, El Vedado, Ciudad de La Habana, Cuba. - Muhammad As Hikam (Indonésie)
Quarterly

c/o The Indonesian

- Centre

for Strategic

and

International

Studies,

Jalan Tanah Abang 111/23-27, Jakarta

10160, Indonésie.

Revues ayant collaboré à la publication
- Analisis
politicos

- Instituto

de Estudios

Politicos

y Relaciones

Internacionales,

Universidad Nacional D.C. Colombie. Keng Terrace,

de Colombia,

Apartado

Aereo 14490, Santafé de Bogota, Asian Studies, Heng Mui

- Contemporary Southeast Asia
Pasir Panjang,

Institute of Southeast Singapore 119596.

-

- Cristianismoy Sociedad - Apartado 15067, Guayaquil, Equateur.

- Marx

Ahora - Editorial de Ciencias Sociales, Calle 14, n° 4104 e/ 41 y 43, Playa, Ciudad de La Habana, Cuba. y Il, El Vedado, - Temas - Instituto Cubano del Libro, Calle 4, n° 205 e/ Linea Ciudad de La Habana, Cuba.
- The Indonesian Quarterly - Centre for Strategic and International Tanah Abang 111/23-27, Jakarta 10160, Indonésie.
Studies, J alan

Éditorial La saciété civile: enjeu des luttes sociales pour l'hégémonie

Le terme société civile est très à la mode. On l'utilise à tort et à travers, dans des sens divers et souvent contradictoires. En Amérique latine et en Asie, il signifie les formes plus ou moins organisées de résistances à la pénétration d'une économie dualisante sous l'égide du néo-libéralisme. En Europe, le monde des ONG, celui des organisations de défense des droits de I'homme, de la solidarité avec le Tiers Monde, des mouvements féministes ou écologistes, s'identifie souvent avec le concept de société civile. Solidarnozc en Pologne, désignait, par ce terme, les forces sociales opposées au monopole de l'État communiste, que ce soit dans le champ social, dans la culture ou la politique. On y retrouvait un conglomérat d'organisations syndicales non-officielles, de groupes d'intellectuels, d'organisations religieuses, d'embryons de partis politiques clandestins. Un seul ennemi: l'État socialiste. Le terme société civile devenait ainsi l'équivalent de la résistance anti-communiste qui, après la chute du mur de Berlin, allait conquérir l'État et rétablir une démocratie à l'occidentale. Une signification semblable se retrouve dans le discours de JeanPaul II, notamment quand il utilise ce terme, à Cuba en janvier 1998. Remis dans le contexte général des prises de position du pontificat et de la mission que le pape polonais s'était fixée dans ce domaine, revendiquer le renforcement de la société civile veut dire s'opposer à un État considéré comme totalitaire et mobiliser les forces vives de là nation et de l'Église pour mettre fin à une telle situation. Ceci avec d'autant plus de vigueur que, dans sa pensée, le socialisme est identifié avec l'athéisme. Hillary Clinton, dans son discours au Forum de Davos, en février 1998, prit comme thème la défense de la société civile, cette fois pour insister sur le fait que le marché et l'État n'étaient pas les seules composantes de la société. Ce qui compte, disait-elle, ce sont les gens, la consolidation de la société civile étant l'objectif et la fin des deux

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Éditorial

autres. Elle reprenait l'idée exprimée dans les deux termes anciens du Prince et du Marchand, adaptant ces concepts à la société moderne capitaliste et, proposait, pour définir la société, un troisième élément d'une structure trinaire, réservant une place privilégiée à la société civile en tant qu'expression de l'ensemble des êtres humains. Prononcé dans une telle enceinte, ce discours ne manquait pas de courage, mais il ne constituait guère un apport conceptuel capable d'éclairer le débat autour de la société civile. La pensée philosophique s'est beaucoup intéressée au concept. Hegel en fit la base de sa théorie sur l'État, opposant les deux termes de société civile et d'État, tout en les combinant dans une soumission de la première au second. D'un point de vue plus empirique et sociologique, Alexis de Tocqueville, en observant la société américaine du début du XIXe siècle, notait combien face à l'État, la vie des associations était développée et contribuait ainsi à l'essor de la démocratie. Même s'il n'utilisa pas le terme de société civile, la systématisation de ses observations, autour du concept de démocratie, influença la manière dont le terme allait être défini dans la suite. Tout ceci pour dire que le problème sémantique est sérieux et qu'aujourd'hui, l'utilisation généralisée et controversée de ce terme possède une charge idéologique importante. Il est donc nécessaire de reconstruire socialement le concept dans une perspective dynamique et dialectique et, à cet effet, de recourir à son histoire. Nous le ferons brièvement, en nous inspirant de travaux publiés à la suite de cette introduction et, notamment, ceux de Aurelio Alonso Tejada, Helio Gallardo, Julio de Santa Ana et Carlos Vilas.

I.

Les classiques de la modernité et la construction de la société civile bourgeoise

Le concept de société civile apparaît avec le développement de la société bourgeoise, comme expression d'une identité de classe face à l'aristocratie féodale et au besoin de forger des outils idéologiques correspondant aux nouvelles situations. Il connût deux moments principaux, le premier qui opposa ce terme à celui de société naturelle et le second qui établit la distinction entre société civile et société pol itique.

La société civile: enjeu des luttes sociales pour I 'hégémonie

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1. La dichotomie société naturelle/société civile Reprenant les conceptions grecque et romaine de pol is et de civitas, la pensée de la Renaissance associa le concept de.société civile avec celui d'un ordre social bien ordonné, c'est à dire avec l'État, ce qui, évidemment, le rapproche de l'idée de politique. Dès le XVIe siècle, Machiavel l'utilisait pour mettre en valeur l'autonomie de l'État. C'est cependant Hobbes, au XVIIe siècle, qui donna un sens plénier à la dichotomie entre société naturelle et civile. Il oppose la société civile à la société sauvage, dominée par la loi de la nature. Or cette dernière exige une force qui protège les êtres humains. La société civile est donc supérieure à la société naturelle, parce que civilisée et plus rationnelle, ce qui implique un État et un gouvernement. Le philosophe anglais Locke, lui fit écho en définissant la société civile comme la totalité sociale qui inclut l'État, à qui les êtres humains délèguent le contrôle et l'agencement de la loi naturelle. Les classiques libéraux, tout en ne développant pas fondamentalement de pensée dans ce domaine, réaffirmaient cependant cette dichotomie, en opposant la société civile à la société naturelle et en la définissant par tout ce qui est construit socialement, y compris le marché et l'État. Adam Smith parle de gouvernement civil. De l'émergence de cette pensée, résultat l'idée d'une société bien ordonnée, qui devint le paramètre de l'action collective. L'ordre social qui avait prévalu précédemment était sauvage ou obsolète. Il fallait adopter une position moderne, rationnelle, opposée à une société ancienne traditionnelle, caractérisée par l'omniprésence de la dimension religieuse. Cette pensée relevait d'un imaginaire propre à un système de production en expansion, avec une rationalité considérée comme la plus élevée et, qui mettait en valeur la classe sociale porteuse du projet. Il s'agissait de la représentation bourgeoise des rapports à la nature et des rapports sociaux, qui contribua à créer, progressivement, une évidence servant de base à 1'hégémonie de la classe et capable d'écarter toute alternative. 2. La distinction entre société civile et société politique L'évolution de la pensée mena 1.1. Rousseau à affirmer qu'il ne s'agissait pas seulement d'une société civilisée mais, qu'elle était dérivée d'un contrat et soutenue par la volonté générale (religion

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Éditorial

civile). Il établit ainsi trois termes, dans la réflexion: la nature, la société civile et la société politique, cette dernière étant le lieu de résolution des carences des deux premiers et, donc, supérieure. La supériorité éthique et historique de l'État provient du pacte ou du contrat, donc du consensus et c'est lui qui produit la communauté et la sanctionne et pas le marché. Il complétait la vision en parlant de trois sphères: la sphère privée ou la famille, la sphère de la participation privée ou publique qui est celle de la société civile et la société politique ou l'État. Au début du XIXe siècle, Alexis de Tocqueville apporta un élément empirique, qui fut important pour l~ débat ultérieur: l'existence dans la jeune nation américaine d'un grand nombre d'associations volontaires, publiques, mais non-étatiques qui canalisaient de multiples intérêts différents. Il définissait ainsi un champ d'activités sociales qui ne formaient pas l'État, mais qui étaient fort importantes pour les acteurs sociaux, constituant ainsi une base pour la démocratie de la nation américaine qui posait les jalons de son développement industriel capitaliste, dans le contexte particulier de la migration et de la conquête de l'Ouest. C'est évidemment Hegel qui influença largement les conceptions modernes des rapports entre État et société civile, influençant la pensée ultérieure qu'elle ait été en accord ou en désaccord avec ses positions. Il propose aussi une triade: famille, État, société civile, cette dernière étant l'ensemble des rapports économiques et extraéconomiques, au-delà des liens familiaux et en-deça de l'État, qui cependant, les conditionnent. La société civile est donc un système de dépendance des individus pour leur subsistance, leur bien-être, leurs droits et qui s'expriment en trois moments: un système de nécessité (propriété, production, travail); la défense de la liberté et de la propriété, par l'exercice de la justice et, la garantie d'un bien commun au sein du particulier, grâce à l'administration publique. Il s'agit donc du lieu des intérêts particuliers, surdéterminé par la rationalité de l'État, qui va à l'encontre des caprices des individus, ces derniers n'ayant de rationalité, d'objectivité et d'éthicité qu'en tant que membre d'un État. Une telle conception est une véritable consécration des rapports sociaux de l'ordre bourgeois et correspond à la consolidation de cette classe comme dominante. Le terme allemand de société civile (Burgelsch Geselschaft) est bien significatif à cet égard.

La société civile: enjeu des luttes sociales pour I 'hégémonie

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II. La pensée marxiste face au développement industriel

du capitalisme

La consolidation du capitalisme industriel grâce à la division du travail et aux rapports capital/travail n'allait pas seulement signifier la dominance sociale de la classe bourgeoise. Elle créait aussi une classe subalterne nouvelle, indispensable à la construction des bases Inatérielles de la société bourgeoise mais, dont le développement en nombre et en conscience sociale entrait en contradiction avec cette dernière. Elle aussi allait trouver ses intellectuels, analysant la société de son point de vue et accompagnant les mouvements sociaux qui prirent origine en son sein. Ce fut le cas des penseurs socialistes et, en particulier, du courant marxiste, dont l'apport fut décisif dans les définitions actuelles de la société civile. 1. Marx et Engels Pour Marx, la société civile est l'ensemble des rapports sociaux, les rapports économiques conditionnant les autres. Il ne s'agit pas pour lui de donner une définition essentialiste de la société civile, mais, au départ de l'observation sociale, de construire des concepts qui permettent d'analyser et d'agir sur la société concrète. Quand Marx parle de rapports économiques, il entend un ensemble complexe qui part de la division du travail et aboutit à sa sanction politique et culturelle, ce qui, dans le cas de la société industrielle européenne, signifie la force unilatérale du capital. En effet, la société des citoyens n'est en fait que la société bourgeoise, qui a effectué le dédoublement entre société civile (rapports économiques, au sens large) et société politique (État), contre la société féodale qui était directement politique. Marx adopte donc l'opposition entre société civile et société politique, mais il lui donne une signification totalement différente de celle des penseurs du XVIIIe siècle. Contrairement à Hegel, par exemple, pour lequel l'État était la source et la consécration de l'organisation sociale, Marx affirme la prééminence du rapport économique dans une société bourgeoise, qui entraîne une organisation politique et une production culturelle en correspondance de fonctions avec le rapport central. C'est bien pour cela que Marx et Engels ne se sont guère arrêtés à la conceptualisation de la société civile et qu'ils ont adopté un autre

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instrument analytique, la théorie des classes et de la lutte des classes, ce qui était, à leurs yeux, plus précis pour expliquer la dynamique du mouvement social, le concept de société civile ayant finalement une connotation nettement pluri-classiste. 2. Le marxisme dogmatique Parmi les divers courants marxistes qui succédèrent à Marx et à Engels, l'orientation dogmatique finit par prédominer, notamment dans la construction des régimes politiques. Dans une telle perspective, la société civile est devenue l'équivalent du champ de l'économie, face à l'État ou à la société politique. Il s'agit donc de la structurer et d'y conformer les superstructures, avec une interprétation mécaniciste de relations causales. Les champs politique et culturel n'ont de réalité et de vérité que dans le rapport économique au sens strict, qui aboutit à une forme de pensée antidialectique. 3. Antonio Gramsci A. Gramsci reprit le concept de société civile, avec la nette intention de redonner une place au phénomène culturel, dans la construction des rapports sociaux. Pour lui, la société civile fait partie de la superstructure, les rapports économiques formant la structure. Au sein de la superstructure existent deux systèmes de rapports, la société civile et la société politique. La société civile est le lieu d'une action sociale institutionnelle par laquelle une classe sociale (ou une alliance de classe) construit son hégémonie. A. Gramsci entend par là, la possibilité de créer un consensus qui permet à la classe en question d'assumer la direction de la société. Cependant, pour cet auteur, les rapports entre société civile et État sont étroits. Comme l'écrit Paule Bouvier, professeur à l'Université libre de Bruxelles: «l'État est à la fois la société politique et la société civile, si le pouvoir étatique est exprimé par l'entremise de ses organisations formelles et si son hégémonie est protégée par l'armature de la coercition, il s'exerce aussi grâce aux institutions de la société civile qui est productrice de consensus envers lui. Ainsi, société civile et État se recouvrent, l'appareil institutionnel de celui-ci en constitue l'instrument de don1ination directe, la société civile en représente laforme de domination indirecte, la composante culturelle. Les institutions propres à la société civile qui sont les créneaux par

La société civile: enjeu des luttes sociales pour l 'hégémonie

Il

lesquels le groupe dominant y exerce sa fonction hégémonique sont principalement l'école, l'église, l'écrit et toute autre organisation susceptible d'influencer l'opinion publique» [Paule Bouvier, 1998, 13].

III.

Le concept de société civile comme élément de la pensée unique et la mondialisation de l'économie capitaliste

L'allusion à la mondialisation de l'économie capitaliste ne relève nullement d'un slogan ou d'une affirmation générale vide de sens. En effet, la place que prend le système économique dans les sociétés du Nord et du Sud, devient telle que ce dernier se transforme progressivement en référence et critère de toute l'action collective, ce qui indirectement affecte le contenu du terme société civile, lui-même au même titre, d'ailleurs, que celui d' idéologie (explication et justification des rapports sociaux). Le marché apparaît comme la seule forme économique, modèle de l'ensemble des rapports sociaux et configuration du champ culturel (la privatisation). De manière plus accentuée dans le Sud, la transition d'un capitalismedéveloppementiste vers un capitalisme néo-libéral, a pour effet l'individualisation des formes de survie. L'intégration, dans un processus d'accumulation mondiale, a fait éclater les trois piliers qui, selon Samir An1in, avaient caractérisé l'économie de l'après-guerre, le modèle keynésien occidental, le socialisme des pays de l'Est européen et le modèle de Bandoung (développement auto-centré) du Sud. Tout cela a des conséquences aussi bien sur la société civile que sur l'État. Ce dernier est de plus en plus affaibli, car de plus en plus instrumentalisé par le marché, qui, par ailleurs, soumet également la société civile à ses normes. On assiste à une série de déplacements: du politique (État) vers le marché, du développement vers la croissance, de l'économie nationale vers la globalisation, du citoyen vers l'individu consommateur, de l' engagement politique vers des référents institutionnels culturels. La société civile se dépolitise, ce qui permet de mieux l' instrumentaliser. La politique devient virtuelle, face au marché qui a le champ libre. Les mouvements sociaux cherchent leur identité dans leur propre champ, en rupture avec la tradition politique. L'anti-étatisme se développe, notamment au départ de nombreuses ONG. Des mouvements religieux apparaissent, centrés exclusivement sur l'individu et dénués de projection sociale.

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La fragmentation sociale, que l'on identifie avec la société civile, devient alors un obstacle majeur à la formulation de toute alternative nouvelle. Il en résulte finalement un abandon des rêves révolutionnaires en faveur d'une morale individuelle et le développement d'une pensée postmoderne, envisageant les sociétés comme des pluralités d'identités contingentes. Cependant, comme dans toute situation sociale, les effets ne sont pas linéaires. Non seulement ils ne éorrespondent pas aux perspectives d'une pensée volontariste se croyant à même de modeler les institutions et les comportements sociaux à sa guise, mais ils déclenchent des réactions capables de déstabiliser le système. C'est ainsi que l'on assiste à la réactivation du concept de société civile (dans le sens gramscien) par les classes subalternes, avec divers degrés de mobilisation (mouvement des chômeurs en France, armée zapatiste au Chiapas, etc.) et qui est porteuse d'une demande de démocratisation. Face à cette nouvelle réalité, dont la genèse se situe au milieu des années 1970, des formes de pensée et des philosophies surgissent, pour les analyser et les interpréter. Les divergences sont grandes, selon les options. Il y a ceux qui, comme von Hayek, voient dans le marché et dans le capitalisme, la source et la garantie de l'existence d'une société civile composée d'individus libres, entreprenants, méritants. Il y a 1. Habermas qui parle de la société civile comme du monde de la vie ou Hannah Harendt qui la perçoit sous une triple perspective: une expansion de la sphère publique et des discours libres, dans la société;: une prolifération d'associations et d'institutions autonomes qui imposent des limites à l'État et le développement de citoyens actifs, capables de transcender leur appartenance première pour s'engager dans une action politique basée sur la confiance, la tolérance et des principes d'égalité. Il y a, enfin, la lecture de la société civile en termes de rapports sociaux, ce qui dans la situation d'un marché capitaliste mondialisé, signifie un lieu de luttes sociales très précises entre classes favorisées et classes fragilisées par le modèle d' accum ulati on.

IV.

La reconstruction du concept de société civile

Si l'on veut progresser dans une analyse dynamique du concept, en essayant de comprendre les raisons de son utilisation extensive et

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contradictoire, aujourd'hui, il faut repartir de Gramsci, en comprenant qu'il ne s'agit pas seulement de l'espace des organisations indépendantes de l'État et du marché, mais aussi de l'ordonnancement de rapports sociaux par le biais d'associations et d'appareils culturels. La société civile est donc un cadre relativement autonome vis-à-vis du marché et de l'État, formé d'organisations et d'actions permettant, soit de construire l'hégémonie des classes dirigeantes, soit de poser des interpellations aux institutions politiques et au marché, de la part des groupes ou des classes sociales exploitées ou marginalisées. La société civile est donc le lieu des luttes sociales et, les diverses définitions que l'on en donne, constituent un des aspects idéologiques du processus. C'est pourquoi il n'est guère étonnant de retrouver plusieurs conceptions opposées. Nous pouvons en signaler trois principales: une conception non-analytique, une vision préanalytique bourgeoise et une conception analytique populaire. 1. La conception non-analytique (ou angélique) de la société civile Ce que nous appelons conception non-analytique fait abstraction des rapports sociaux existant et considère, de fait, la société comme un ensemble d'individus regroupés en strates sociales juxtaposées, dont l'agir commun et harmonisé doit déboucher sur le bien commun. La société civile rassemble les organisations et initiatives générées par divers groupes et elle constitue donc un troisième secteur, à côté du marché et de l'État, autonome et susceptible de leur faire contrepoids. Elle est construite par l'organisation des citoyens, c'est-à-dire les groupes de solidarité, les communautés de quartier, les groupes culturels et sportifs, les organisations alternatives, dans les domaines de l'éducation ou de la santé, les communautés paysannes ou de peuples indigènes, les coopératives, les organisations féminines, les groupes de jeunes, les ONG, le secteur informel de l'économie, les organisations professionnelles, etc. Cette perspective est rapidement devenue le réceptacle d'idéologies anti-étatiques, interclassistes, utopiques et souvent aussi culturalistes, qui, certes, procèdent d'une volonté de changer les paradigmes de la société et du désir d'établir la justice, mais qui débouchent, à long terme, sur l'inefficacité. Elle est, en effet, basée sur une dénonciation des abus du système économique plutôt que sur une critique de sa logique. Or, celle-ci est construite sur des rapports sociaux d'inégalité qui, en l'occurrence, ne sont pas perçus comme

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formant une structure, mais plutôt comme des strates superposées. Les changements proposés ou éventuellement apportés laissent alors intact le rapport social fondamental, qui se reproduit. Quant à l'État, il est considéré comme une entité indépendante des rapports sociaux, alors qu'il forme un élément essentiel de leur construction et de leur reproduction. Sa fonction est trop exclusivement perçue comme redistributeur de ressources, notamment en faveur des institutions de la société civile. Voilà pourquoi nous avons ajouté le qualificatif d'angélique à cette perspective, car elle ne retient de la société civile que ceux «qui veulent le bien» et estime que leur mobilisation, pour une action commune, parviendra à changer le cours de l' histoire. Or, une telle vision correspond à l'expression de besoins, certes réels, mais particuliers et qui prennent souvent la forme dramatique d'exigences de survie, plutôt qu'à des propositions d'une autre ordonnance des rapports sociaux. 2. La conception préanalytique bourgeoise Dans la perspective bourgeoise de la société civile, qui se présente d'ailleurs comme une évidence, opinion souvent partagée par d'autres classes sociales, étant donné son caractère hégémonique (au sens gramscien), le rapport social créé par le marché répond à une loi naturelle, indiscutée et indiscutable, où «le meilleur gagne». Il s'agit donc de créer les conditions de liberté du marché, comme mère de toutes les libertés. Quant à l'État, il a pour fonction de garantir la propriété et le bon fonctionnement du marché, d'assurer juridiquement les bases de la reproduction physique, sociale et culturelle des individus, en tant que producteurs et consommateurs (santé, éducation, survie) et de protéger la sphère privée de leur existence. C'est aussi ce qui correspond au concept bourgeois de démocratie. La société civile, c'est d'abord le monde de l'entreprise et tout ce qui contribue à la croissance des moyens économiques. C'est ensuite l'ensemble de ce que Gramsci appelle les appareils d'État, qui permettent au système de fonctionner et de se reproduire: enseignement, santé, moyens de communications de masse, organisations culturelles et religieuses, organisations professionnelles et, qui toutes sont supposées opérer en fonction de la reproduction du rapport social de marché. On y ajoute volontiers le foisonnement des associations volontaires qui témoignent de la créativité des citoyens ou

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qui pallient aux failles inévitables du système: la troisième main dont parlait Michel Camdessus, directeur général du FMI, celle de la charité et de la solidarité, la première étant la «main invisible» du marché (Adam Smith) et la deuxième celle organisatrice (et éventuellement régulatrice pour les néo-classiques) de l'État. Dans la période de reconstitution de l'accumulation capitaliste (concentration, dérégulations, privatisations), il est indispensable d'amplifier l'espace de la société civile, afin de diminuer celui de l'État. C'est la seule manière de favoriser la liberté d'entreprise, de dynamiser les acteurs sociaux performants, de créer de la richesse, de contrôler l'État et ainsi de réaliser la démocratie. C'est donc en naturalisant le rapport capitaliste que la société bourgeoise met en valeur son réseau d'institutions au coeur de la société civile, tout en essayant de coopter celles dont l'origine se situe dans les classes subalternes ou en les réprimant, si cela n'est pas possible. Dans ce sens, cette position est préanalytique, car elle part d'un postulat non-critique: elle ne nie pas le rapport, mais elle lui accorde un statut épistémologique transcendant, qui empêche toute analyse ultérieure. C'est pour cela qu'il n'y a pas d'alternative. Cette forme de pensée possède deux orientations divergentes surtout sur les moyens: la vision néo-libérale, radicalement opposée à toute intervention de l'État dans le marché et qui prône la privatisation (c'est-à-dire l'entrée dans la logique du marché) de tous les secteurs collectifs de l'existence humaine: éducation, santé, sécurité sociale, culture. Tous les dysfonctionnements de l'économie et des sociétés contemporaines sont attribués au fait que l'on n'a pas assez dérégulé ni privatisé. Le deuxième courant, dans la ligne d'un libéralisme néo-classique et humaniste, largement partagé par la Démocratie chrétienne et certains courants de la Sociale-démocratie, prône une intervention régulatrice des États ou des organisations financières internationales, afin de créer un filet de protection sociale pour remédier à l'extrême pauvreté et afin d'éviter les dysfonctionnements du système, notamment, ceux du capital financier, risquant de multiplier les crises. Ce que les tenants de cette pensée proposent est une «économie sociale de marché» ou un «capitalisme civilisé», en opposition au «capitalisme sauvage», fruit du néo-libéralisme. Dans les deux cas, le rôle de la société civile, défini plus haut, est très important. L'ensemble des organisations et des associations qu'elle représente contribue à réaliser le projet de société élaboré par

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la bourgeoisie et à canaliser institutionnellement, sous une forme fragmentée, la demande sociale des groupes et des classes fragilisées ou exploitées. 3. La conception analytique populaire On pourrait penser qu'ajouter l'adjectif populaire soit superflu ou opposé à une approche scientifique en sciences sociales, en d'autres mots, que ce soit, avant tout, de nature idéologique. En fait, l'intention est d'indiquer qu'il n'y a pas d'objectivité clinique, en cette matière et que le fait même d'analyser la société civile en termes de rapports sociaux constitue déjà une prise de position. Rien de plus utile pour une classe dominante que de naturaliser (ou de diviniser) le rapport social qui lui est favorable et, donc, de le rendre indiscutable. Ce fut le cas, à l'intérieur du champ religieux, du rapport féodal ou de celui des castes; c'est le cas du rapport capital/travail, dans un univers sécularisé. Par contre, analyser la société en mettant en lumière l'existence de rapports sociaux antagoniques est déjà un acte politique, car cela révèle la soumission de groupes ou de classes sociales à d'autres, non seulement, en fonction d'abus commis par des individus, mais, comme résultat de la logique d'un système de rapports économiques ne pouvant fonctionner que sur base d'inégalités, d'exploitation, d'injustices. Il ne suffira donc pas de convertir les coeurs pour changer une situation structurellement construite. L'analyse dont nous parlons prend en compte le fait que les rapports sociaux du capitalisme contemporain se sont transformés et qu'ils n'ont plus les mêmes caractéristiques qu'au XIXe siècle. La concentration du capital, sa mondialisation, la volatilité du capital financier, tout cela tend, non à rompre la logique du système, mais à diffuser ses effets dans l'espace et, à les répartir autrement dans le temps. Pour le capital, il n'y a plus de frontières et les protections sociales conquises par le monde du travail résistent de moins en moins à des pouvoirs de décision qui opèrent à des niveaux qui échappent à la compétence des États qui les avaient organisées. Quant au temps, il ne compte plus pour les opérations financières et les transferts de capitaux, alors que pour tous ceux qui sont affectés par ces décisions, gu' ils soient directement intégrés dans le rapport capital/travail (les travailleurs) ou seulement indirectel11ent(les populations vivant dans la pauvreté), les conséquences se font sentir sur de longues périodes.

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Le rapport social construit par le capital devient moins visible qu'auparavant, car plus diffus. Cela affecte aussi la modalité des luttes sociales. Alors n1ême que se constitue une population pauvre et même extrêmement pauvre, se développe un monde d'exploitation sans lutte des classes correspondante. Dans les régions anciennement industrialisées, les employés et les ouvriers se considèrent plus comme des consommateurs que comme des travailleurs. Il n'y a donc que peu de réactions unifiées dans le pôle opposé au capital. Au contraire, les luttes particulières se multiplient, légitimes sans doute, car les problèmes sont réels, mais conduisant à une fragmentation du combat social face à un adversaire de plus en plus concentré. Or, ce dernier édifie les bases matérielles de son existence mondialisée grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la comlnunication, développées dans le cadre de rapports sociaux plus inégaux que jamais. Dans les sociétés du Sud, où le rapport capital/travail ne se manifeste que de manière indirecte (prix des matières premières et des produits agricoles, transferts financiers, etc.), les réactions sociales face à l'appauvrissement se modèlent sur les rapports précapitalistes: castes (les Dalits en Inde), ethniques ou pseudo-ethniques (Chiapas, Rwanda) ou sous la' forme de mouvements culturels (fondamentalismes religieux). La société civile, dans l'ensemble de l'univers, est donc forgée par le marché, c'est-à-dire par un rapport inégal de classes. Les groupes dominants agissent mondialement en utilisant les États affaiblis dans leurs fonctions distributrices et protectrices en faveur des groupes sociaux les plus vulnérables et accentuent, au contraire, leur rôle de contrôle des populations (migrations, mouvements sociaux, société civile populaire) et de protection du marché. Cela se réalise par des l11écanismes divers et de façon progressive, allant des politiques monétaires aux traités de libre-échange, des réformes juridiques à celles de l'enseignement, de la privatisation de la sécurité sociale à celle des services de santé, de la diminution des subsides officiels à la recherche sociale à celle des appuis aux organisations populaires, de la suppression des publicités officielles à la presse de gauche au contrôle des communications téléphoniques ou électroniques des organisations populaires et de leurs intellectuels, d'un affaiblissement des secteurs progressistes des institutions religieuses à une mise sous tutelle des ONG. Bref, de la part du marché, d'une part une mise au pas et une domestication de l'État et, de l'autre, un contrôle de la

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société civile, dont le dynamisme et la pluralité sont admis et même encouragés, à condition de ne pas remettre en cause, de façon efficace, le rapport social capitaliste. De nombreuses formes de résistances voient le jour, mais jusqu'à présent très dispersées et sans commune mesure avec la puissance du capital. Peu à peu, des réseaux se constituent, reliant entre elles des initiatives à base populaire et internet devient, pour elles, un des instruments de la lutte sociale. Dans la mesure où cela se généralisera, il ne faudra pas attendre longtemps pour que s'établissent, à ce niveau, les contrôles et les mesures répressives propres à la lutte menée par les classes dominantes pour la sauvegarde de leurs intérêts. La perspective analytique permet donc de découvrir que le concept de société civile n'est pas univoque, dans ses composantes. Il recouvre, en effet, les institutions produites par les acteurs sociaux qui, en fonction de leur position de pouvoir dans le champ économique, monopolisent les droits et les privilèges. Il inclut aussi celles que les classes populaires ont engendrées et que les premiers parviennent à coopter et à instrumentaliser en fonction de leurs intérêts, voire même à hégémoniser (en les faisant participer au consensus ). Font également partie de la société civile, les initiatives de résistance sociale et culturelle que l'on rend inopérantes en les fragmentisant, luttes sociales atomisées et peu dangereuses, donc tolérées. Enfin, il faut signaler les associations de ceux qui résistent en cherchant des alternatives. Cette part de la société civile, aujourd'hui, n'est plus seulement représentée par le prolétariat et ses intellectuels organiques, mais aussi par d'autres mouvements populaires, assistés par d'autres intellectuels qui les aident à globaliser leurs problématiques. Loin d'être simplement superposés, ces divers niveaux de la société civile s'articulent en une structure dont les éléments expriment les contradictions sociales. Dans une perspective d'analyse des rapports sociaux, la société civile est donc bien pour les classes populaires, le lieu des luttes sociales, des résistances et de construction des alternatives. Tout d'abord, celle de l'organisation des mouvements populaires qui exigent une démocratisation des sociétés, dans une perspective de construction de nouveaux rapports économiques, sociaux et politiques, en affrontant le marché, dans sa réalité capitaliste contemporaine et, l'État, dans la mesure où ce dernier consolide la logique de ce type de marché. Il s'agit d'un processus que l'on sait, aujourd'hui, de longue haleine, comportant des acquis, mais aussi des échecs et des reculs,

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des moments d'action négociée et d'autres de luttes armées, des périodes de latence et de reflux de la conscience sociale, dues à la misère extrême, au traulTIatisme provoqué par la violence ou aux faux espoirs des démocraties tronquées, mais aussi des périodes d'espérance, lorsque les actions concrètes débouchent sur de nouvelles conquêtes. Une deuxième forme de société civile, dans sa dimension populaire, est la réaction, dans des sociétés socialistes, contre l'autoritarisme et le caractère bureaucratique de la tendance soviétique et, en faveur d'un renforcement d'une société civile, non contre l'État, mais en tant que manifestation d'une démocratie participative, formant ainsi une véritable alternative de société au capitalislTIecontemporain. C'est l'option d'un courant important dans la société cubaine, qui voit dans le grand nombre d'associations et d'ONG nouvelles, non pas le démantèlementdu socialisme, comme le voudrait le président Clinton, mais au contraire, son renforcement et surtout sa rénovation. En conclusion, la société civile se situe bien au carrefour du marché et de l'État, distincte mais en relation dialectique avec les deux, c'est-à-dire en étroite dépendance de la manière dont ils sont définis, mais aussi capable d'agir sur l'un comme sur l'autre, en fonction des rapports de force existant. Elle se compose de l'ensemble des actions collectives, fruits des acteurs sociaux stratifiés en groupes et structurés en classes. La revendication d'une place dans la société civile, de la part des acteurs populaires, n'est alors rien d'autre que l'expression de leur lutte sociale pour la justice et pour la transformation des rapports sociaux.

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1997
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- BOUVIER P., Le concept de société civile: 111ythe ou réalité, Cahiers Cereal, n° 23.

1998

Le concept de société civile dans le débat contemporain: les contextesl
Aurelio Alonso Tejada2

Le débat sur la société civile fait l'objet, aujourd'hui, d'une profonde controverse. Historiquement parlant, le concept se réfère à Hegel, à Marx et à Gramsci, mais son histoire ne peut être séparée de son contexte socioéconomique. Chez Hegel, la notion de société civile, en tant qu'intermédiaire entre la famille et l'État, correspond à l'entrée dans I'histoire du rapport social capitaliste et de la bourgeoisie comme classe dominante. Cette dernière sort le privé du d01naine familial et l'étend à l'économique. Marx, pour sa part, renverse la perspective hégélienne en opposant au déterminisme de l'État, celui de la société civile, en particulier des rapports économiques. Dans la pensée libérale, le concept s'est estompé, car le public s'est progressivement modelé sur le privé, c'est à dire la domination du capital: la frontière devenant poreuse. Gramsci situe la société civile sur le plan que Marx avait appelé superstructure. Pour lui, il s'agit de l'ensemble des organismes appelés vulgairement privés et qui correspondent à la fonction hégémonique du groupe dominant, dans la société. Dans ce sens, le privé n'est pas confiné au champ économique, ni à la vie familiale et concerne l'ensemble des rapports sociaux. En fait, société civile et État sont complémentaires et s'articulent, la première étant le lieu privilégié de la culture et de l'idéologie. L'époque de Gramsci était celle de la modernisation capitaliste, en pleine ascension impérialiste, avec ses avatars, les totalitarismes fascistes. Aujourd'hui, époque de la mondialisation capitaliste, sous l'égide pyramidale du G7, l'Amérique latine connaît l'ère des démocraties limitées qui correspondent à ce phénomène, mais sont aussi caractérisées par la pression des mouvements sociaux populaires. Le concept de société civile est revalorisé par la gauche, qui y inclut l'ensemble de l'univers idéologique de tous les signes et de tous les niveaux de la complexité associative. Par contre, le concept fut réactivé en Europe de l'Est, en tant qu'opposition à l'État socialiste. Le dénominateur commun fut la transition de régimes autoritaires vers une démocratie formelle. En Europe occidentale, on l'utilise en référence à l'effervescence sociale et politique, fruit des résistances au néo-libéralisme. Mais la notion de société civile est aussi, aujourd'hui, utilisée dans les discours politiques des divers centres de pouvoir du monde capitaliste,

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Publié sous le titre de El concepto de sociedad civil en el debate contemporaneo: los contextos, dans la revue Marx Ahora, n° 2, 1997 (La Havane). Philosophe cubain, attaché au Centre d'études socio-religieuses de l'Académie des Sciences de Cuba.