//img.uscri.be/pth/422ecd4cebd8527fc53c68b83af6af71d2440871
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,85 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

SOCIÉTÉ ET POLITIQUES DE POPULATION AU VIÊT-NAM

237 pages
Ce livre analyse les principaux comportements démographiques (nuptialité, famille, fécondité, contraception, mortalité) dans une double perspective : quel est le poids des facteurs socio-culturels ? Quelle influence ont eue les politiques mises en œuvre par le gouvernement du Viêt-Nam au cours des quatre dernières décennies ? Car la spécificité du Viêt-Nam est l’omniprésence de la politique dans la gestion actuelle de la population. Un ouvrage de référence très documenté sur la socio-démographie récente du Viêt-Nam.
Voir plus Voir moins

Société et politiques de population au Viêt-Nam

Collection "Populations"
Dirigée par Yves Charbit, Maria Eugenia Cosio-Zavala, Hervé Domenach

La démographie est au cœur des enjeux contemporains, qu'ils soient économiques, sociaux, environnementaux, culturels ou politiques. En témoigne le renouvellement récent des thématiques: développement durable, urbanisation et mobilités, statut de la femme et de l'enfant, dynamiques familiales, santé de la reproduction, politiques de population, etc. Cette démographie contextuelle implique un renouvellement méthodologique et doit donc prendre en compte des variables en interaction, dans des espaces de nature diverse (physiques, institutionnels, sociaux). La collection Populations privilégie les pays et les régions en développement sans pour autant oublier leurs liens avec les pays industrialisés et contribue à l'ouverture de la démographie aux autres disciplines. Elle est issue d'une collaboration entre les chercheurs de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), de Populations et Interdisciplinarité (Université Paris V-René Descartes) et du Centre de Recherches Populations et Sociétés (Université Paris X-Nanterre).

Déjà parus
V éronique Petit: Migrations et société dogon Frédéric Sandron : Curiosités démographiques Patrice Vimard et Benjamin Zanou, ed. : Politiques démographiques et transition de la fécondité en Afrique Jesus Arroyo Alejandre et Jean Papail : L'émigration mexicaine vers les Etats- Unis

Stéphanie Toutain : L'interminable réforme des systèmes de retraite en Italie Patrick Livenais : Peuplement et évolution agraire au Morelos (Mexique) Bénédicte Gastineau et Frédéric Sandron : Dynamiques familiales et innovations socio-démographiques Sarah Hillcoat-Nalletamby : La pratique de la contraception à I 'lie Maurice Myriam de Loenzien : Le Sida en milieu rural africain

Sous la direction de Yves CHARBIT

avec la collaboration de Catherine SCORNET

Société et politiques de population au Viêt-Nam

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2875 -8

A VANT-PROPOS

Ce livre est issu d'une longue collaboration institutionnelle entre le Centre de Population de l'Ecole Supérieure d'Economie nationale de Hanoi" et le laboratoire Populations et Interdisciplinarité (Université Paris V), qui a pour origine un projet de formation du FNUAP lancé fin 1992 (VIE/92/P04). Ce projet de quatre ans, au sein duquel Populations et Interdisciplinarité a joué un rôle majeur, a permis d'organiser à l'ESEN l'enseignement de la démographie, dy créer un important centre de documentation en collaboration avec l'UNESCO, d'organiser des formations en Australie et en Thaïlande, de publier le premier thésaurus démographique trilingue (vietnamien, français, anglais). Le Centre de Population de l'ESEN est désormais autonome.

Le renforcement des ressources humaines du Centre de Population a aussi bénéficié du généreux appui du Ministère français des Affaires étrangères, sous la forme de bourses de troisième cycle qui ont été attribuées à huit jeunes enseignants vietnamiens: au total, 23 années de scolarité ont en effet été financées. Il faut aussi mentionner l'organisation d'une initiation linguistique intensive à Hanoi" (au Centre de Français de spécialité, avant le départ en France des étudiants) et ensuite d'un soutien linguistique et rédactionnel spécialisé en démographie à Paris (à Populations et Interdisciplinarité durant leur cursus universitaire). Cet effort considérable et parfaitement complémentaire de celui du FNUAP a permis d'aboutir à la soutenance, à Paris Ventre 1995 et 1998 de deux maîtrises en démographie, de sept DEA de Sciences sociales et de trois thèses en démographie (Nguyen Thi Thieng, Pham Thuy Huong, Vu Hoang Ngan, auteurs des divers chapitres de ce livre), réalisés sous ma direction à Paris V. Il convient aussi de prendre en compte l'attribution d'une allocation de recherche de Paris V à Catherine Scornet. Celle-ci a vu sa thèse, la quatrième donc
consacrée au Viêt-Nam, couronnée par le Prix des thèses en sciences

humaines de Paris V. Son parcours professionnel a d'ailleurs été reconnu par la Fondation de France, dont elle est lauréate.
Les quatre thèses, soutenues entre 1997 et 2000, constituent une contribution importante à la connaissance de la population du ViêtNam. Il s'agit d'ailleurs à proprement parler d'un projet de laboratoire, puisqu'elles ont été orientées dans la même perspective, celle de la contextualisation des principaux comportements démographiques: mortalité, nuptialité, famille, fécondité, contraception. Quel est le poids des facteurs socio-culturels ? Quelle influence ont eu les politiques mises en œuvre par le gouvernement du Viêt-Nam au cours des quatre dernières décennies pour modifier, à travers ces variables, l'évolution de la population? Car la spécificité du Viêt-Nam est l'omniprésence de la politique dans la gestion actuelle de la population. Héritage du passé sans doute, car avant comme après l'indépendance du pays, une histoire politique mouvementée, jalonnée par divers conflits, a pesé sur les évolutions démographiques. Ceci nous conduit à présenter brièvement le plan de ce livre.

Le premier chapitre évoque à grands traits les relations entre l'histoire politique du pays et son évolution démographique. La famille et le mariage traditionnel sont étudiés à partir de travaux historiques et sociologiques (chapitre 2). La nuptialité actuelle, analysée dans une perspective socio-démographique, met à la fois en évidence les constantes et les transformations survenues (chapitre 3). La gestion par le pouvoir communiste de la planification familiale à travers la politique nationale, mais aussi la réalité de sa mise en œuvre au niveau local font l'objet du chapitre 4. Les données relatives à la contraception et à l'avortement mettent en balance l'offre et la demande de planification familiale (chapitre 5). Le système sanitaire et la politique en matière de santé et de lutte contre la mort sont ensuite décrits (chapitre 6). Les données relatives à la mortalité infantile (chapitre 7) montrent quelques aspects du succès de ces politiques. Enfin, le chapitre 8 actualise certains des constats des chapitres précédents, grâce aux données disponibles des principales opérations de collecte réalisées à cejour (juin 2001).

II

En 2000 est paru un important ouvrage, Population et développement au Viêt-Nam], dont l'ambition est différente de la nôtre. Il dresse en effet un vaste panorama des évolutions de la fécondité, la nuptialité, la mortalité et des migrations à la lumière des relations entre population et développement. Le lecteur pourra très utilement s y reporter car il y trouvera d'une part un éclairage complémentaire de celui privilégié ici, d'autre part des thèmes non traités par les auteurs de ce livre, en particulier tout ce qui touche à la répartition géographique de la population, aux mouvements migratoires, à la question des ressources humaines, à celles liées à l'environnement et aux déséquilibres démographiques. Il est impossible de remercier ici tous ceux et celles qui, tout au long de ces années, ont fait preuve d'une généreuse disponibilité, en mettant leur temps et leur compétence au service des quatre doctorants. Qu'ils trouvent ici l'expression de notre profonde gratitude. Une place à part doit être faite au CEPED. Il a servi de laboratoire d'accueil pour certains des étudiants vietnamiens et apporté son appui à la réalisation de ce livre.

Yves CHARBIT

Population et développement au Viêt-Nam, sous la direction de Patrick Gubry, Editions Karthala, Ceped, Paris, 2000, 613 p. Trente-deux spécialistes français et vietnamiens y ont participé. III

1

LES AUTEURS

Yves CHARBIT Professeur de démographie à l'Université René Descartes Paris V et Directeur du laboratoire Populations et interdisciplinarité. NGUYEN Thi Thieng Maître de conférences à l'Ecole Supérieure d'Economie Nationale de Hanoï PHAM Thuy Huong Maître de conférences à l'Ecole Supérieure d'Economie Nationale de Hanoï

vu Hoang Ngan Maître de conférences à l'Ecole Supérieure d'Economie Nationale de Hanoï
Catherine SCORNET Maître de conférences à l'Université de Provence (Aix-Marseille I)

IV

CHAPITRE 1

POLITIQUE ET POPULATION

AU VIÊT-NAM

Ce chapitre se veut un bref rappel du contexte historique et politique de la transition démographique au Viêt-Nam. Car la spécificité du Viêt-Nam est l'omniprésence de la politique dans la gestion actuelle de la population. Héritage du passé sans doute, car avant comme après l'indépendance du pays, une histoire politique mouvementée, jalonnée par divers conflits, a pesé sur les évolutions démographiques.

UNE HISTOIRE POLITIQUE MOUVEMENTÉE
Après soixante-dix ans (1884-1954) d'emprise coloniale de la France et une première guerre contre celle-ci, le Viêt-Nam du Nord entre en guerre en 1960 contre les Etats-Unis, qui soutiennent le régime en vigueur au Sud du paysl. La guerre s'arrête en 1975 et le pays est réunifié. Puis surviennent le conflit frontalier avec la Chine en 1979 et l'occupation du Cambodge (1979-1989). La guerre avec la Chine (février-mars 1979) a été précédée le 3 juillet 1978 de l'arrêt par la Chine de tous ses programmes d'aide au Viêt-Nam, dans une situation d'isolement international (embargo commercial des ÉtatsUnis et peu de relations avec les pays occidentaux). Tout ceci n'a guère favorisé le développement économique du pays, qui s'est caractérisé par un faible taux de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) (3,7% par an) durant la période 1976-1985, avant la
1 Certaines des informations qui suivent ont été rassemblées par VU Hoang Ngan, Connaissance et pratique de la contraception chez les couples vietnamiens. Thèse de doctorat de démographie. Paris V, 1998.

1. YVES CHARBIT

libéralisation économique. Avant la réunification du pays, le Nord et le Sud, malgré des politiques différentes, sont très pauvres et la production intérieure n'assure pas les besoins élémentaires. Après 1975 l'économie planifiée est étendue à tout le pays et avec l'embargo américain, la situation économique du pays devient encore plus difficile. Le système de santé se dégrade alors par manque de médicaments et d'équipements sanitaires. En 1986, le principe d'une « économie de marché à orientation socialiste» est retenu. Mais à côté de résultats positifs, le pays doit affronter de nouveaux problèmes, dont le plus grave est que les différences de niveau de vie se creusent au sein de la population. Citons ici la conclusion du VIIIème Congrès National du Parti Communiste Vietnamien, qui s'est tenu à Hanoï du 28 juin au 1er juillet 1996:« jusqu'à présent notre pays compte encore parmi les plus pauvres dans le monde. L'écart de niveau de vie entre les régions, entre la ville et la campagne et entre les diverses couches de la population augmente rapidement. La vie d'une partie de la population est encore trop difficile, surtout dans les anciennes bases de révolution et de résistance et dans les régions peuplées d'ethnies minoritaires. La qualité de l'éducation, de la formation et de l'assistance médicale est encore très basse. Les pauvres n'ont pas assez d'argent pour se faire soigner en cas de maladie et pour payer les frais d'étude de leurs enfants» (PCV, 1996 : 19)2. Et pourtant, Le Viêt-Nam a fait ses premiers pas sur la voie du développement économique. Le PIB a connu une augmentation annuelle moyenne de 8,2%, alors que le Plan prévoyait 5,5% à 6,5%. Non seulement il a atteint l'autosuffisance alimentaire globale, mais encore il était en 1997 le troisième exportateur mondial de riz, alors qu'en 1986 il était encore importateur. Il est également devenu un producteur et exportateur de pétrole brut (avec une production de 7 millions de tonnes en 1994). Au cours de la période 1958-1988, malgré les difficultés, le revenu par tête s'est amélioré, au rythme de 1,7% entre les années 1958-1975 et de 1,4% entre 1976-1988 (Gendreau, 1993).

2

Parti Communiste du Viêt-Nam: Rapport du v///emeCongrès National, Éditions The

Gioi, Hanoï, 1996.

2

POLITIQUE ET POPULATION A U VIÊT-NAM

LA TRANSITION DÉMOGRAPHIQUE
Avant 1945, des informations éparses ne permettent pas d'avoir une vision très précise des tendances démographiques. Il semble néanmoins que la population ait évolué à peu près régulièrement pendant les quatre premières décennies du XXème siècle. La population du Viêt-Nam a sextuplé depuis le début du siècle; estimée à 13 millions d'habitants en 1901, la population est d'environ 78,1 millions en 1998. Selon le recensement de 1936, le taux brut de natalité s'établissait à 42 pour mille et le taux brut de mortalité à 26 pour mille en 1936-1937. À partir de 1945, les crises politiques violentes ont fortement influencé l'évolution de la mortalité du pays et se traduisent encore, au recensement de 1989, par des caractéristiques particulières de la structure par sexe et âge de la population. Entre 1954 et 1960, la croissance démographique bénéficie du calme politique relatif qui suit la « guerre d'Indochine» ou « première guerre du Viêt-Nam ». Pendant ces quelques années de répit, le taux moyen d'accroissement de la population atteint le niveau record de 3,2% par an par les effets combinés du déclin de la mortalité et de la stabilisation de la natalité à un niveau élevé. Selon les estimations du Bureau Général des Statistiques (BGS), le taux brut de mortalité aurait décliné de 26 p. milleàlafindesannées 1930,à 17p.milleen 1945-1954,puisà 12p. mille en 1955-1960, tandis que le taux brut de natalité avait atteint 44p. mille entre 1955 et 1960 (tableau 1.1). Dès le début des années 1960, la croissance de la population se ralentit du fait d'une remontée de la mortalité et d'un début de baisse de la fécondité. La diminution de la croissance de la population est due d'une part, aux résultats du programme de planification familiale lancé à partir de 1963 au Nord et d'autre part, à la guerre contre les États-Unis ou « deuxième guerre du Viêt-Nam ». Ainsi, le taux d'accroissement moyen annuel diminue progressivement pour atteindre 3% en 1960-1964, puis 2,8% en 1965-1974. Après un bref coup d'arrêt dans la baisse de la fécondité, dû au rattrapage démographique qui suit immédiatement la guerre (3,2% :5

1. YVES CHARBIT

d'accroissement de la population en 1976), le ralentissement se poursuit au cours de la période la plus récente, qui commence avec la réunification du Viêt-Nam devenu «République Socialiste» le 2 juillet 1976. Au cours de la période intercensitaire de 1979 à 1989, le taux de croissance s'est établi à 2,2% par an en moyenne. Le déclin de la natalité, dont le taux brut aurait diminué, selon le BGS, de 40 à 30 %0 entre 1976 et 1983, d'importants mouvements d'émigration (plus d'un million et demi de départs de 1979 à 1989), la guerre à la frontière vietnamo-chinoise (1979) et l'intervention au Cambodge (1979-1989), expliquent le ralentissement de la croissance démographique.
TABLEAU 1.1 : ÉVOLUTION DES PRINCIPAUX INDICATEURS DEMOGRAPHIQUES

Période de référence

Taux brut de natalité

Taux brut de mortalité

Taux d'acc. annuel 16,0 24,0 32,0 31,0 27,0 32,0 25,7 22,5 24,5 22,9 23,0

Population (millions) 19,0 23,1 27,0 32,5 40,5 49,2 52,7 58,6 64,4 68,6 70,6

26,0 42,0 1936-1937 41,0 17,0 1945-1954 12,0 44,0 1955-1960 12,0 43,0 1960-1965 15,0 42,0 1965-1974 39,5 7,5 1976 32,8 7,1 1979 29,5 7,0 1984 30,8 6,3 1989 30,4 7,5 1991 30,0 7,0 1989-1993 Source: Viêt-Nam: Annuairestatistique, 1996

Ces dernières années, la transition vers l'économie de marché a apporté des résultats appréciables, et a contribué également à faire progresser la transition démographique du pays. Les deux enquêtes démographiques (1992 et 1993) du Comité National sur la Population et la Planification Familiale (CNPPF), représentatives au niveau national, indiquent que le taux annuel d'accroissement démographique s'est maintenu autour de 2,2% par an en moyenne depuis 1989 du fait d'un ralentissement du rythme de déclin de la natalité, de l'interruption de la vague d'émigration et d'une stabilisation de la mortalité.

4

POLITIQUE ET POPULATION A U VIÊT-NAM

Le taux brut de natalité a baissé, surtout à partir de 1976 où la réunification est effective. A partir de 1976 jusqu'à maintenant, il est assez stable, autour de 30 p. mille. L'hétérogénéité des sources de données rend difficile l'étude fine de l'évolution de la mortalité depuis une cinquantaine d'années. Différents auteurs suggèrent néanmoins un déclin rapide mais irrégulier de la mortalité entre la période coloniale et la fin des années 1970, avec un retournement temporaire pendant les années de guerre, puis une stabilisation à un niveau relativement bas depuis une quinzaine d'années. Avant 1945, le taux de mortalité est élevé, en particulier en 1945, lorsque la famine tue 2 millions d'habitants. Il diminue rapidement après 1945, et surtout après 1976. Dès la fin des années 1970, la mortalité était déjà remarquablement faible comparée aux autres pays de la région dont le niveau de développement économique et social est comparable à celui du Viêt-Nam. Le taux brut de mortalité est assez stable: il oscille autour de 7 p. mille depuis 15 ans. Les faibles niveaux de mortalité au Viêt-Nam sont vraisemblablement à mettre au crédit de l'orientation politique du pays, dont les programmes sociaux mis en place depuis plusieurs décennies en matière d'éducation et de santé, notamment préventive, ont bénéficié à l'ensemble de la population, et notamment aux jeunes enfants dont le niveau de mortalité infanto-juvénile est également très faible (55,4 p. mille dans la période 1989-1993), comparativement à d'autres pays en développement.

MOBILITÉ DE LA POPULATION
Une composante de l'accroissement de la population est l'accroissement migratoire. La part des migrations internationales est très faible. Jusqu'à maintenant, il n'existe pas de données officielles concernant les migrations internationales. Jusqu'en 1975, elles étaient négligeables. En 1975, au moment de la réunification, il y a eu de nombreux départs du Sud, essentiellement vers les États-Unis (environ 150 000 ?). En 1978-1979, lors des tensions puis de la guerre avec la Chine, quelques 260 000 Vietnamiens d'origine chinoise ont quitté le pays pour la Chine. À part ces deux pics, l'émigration concerne après 1975 un flux de réfugiés (les « boat-people »), estimé pour la période 1976-1983 à environ 700 000 à 800 000 personnes, et une petite émigration « légale », essentiellement des travailleurs sous 5

J. YVES CHARBIT

contrat dans quelques pays d'Europe de l'Est (URSS, Tchécoslovaquie, Allemagne de l'Est, Bulgarie), au total environ 100 000 personnes. Finalement, au cours de la période 1975-1983, l'émigration, toutes catégories confondues, a touché de 1,2 à 1,3 million de personnes, soit un taux annuel moyen de l'ordre de 0,2 à 0,3%. Ce taux est inférieur depuis 1983. Pour illustrer encore l'imbrication du politique et du démographique, prenons un indicateur démographique apparemment anodin: le taux d'urbanisation. Très faible au Viêt-Nam - environ 20% - il figure parmi les plus bas d'Asie du sud-est, même lorsqu'on le compare à celui des pays dont le niveau de développement économique est faible. Les zones urbaines comptaient 10,1 millions de personnes en 1979, contre 12,7 millions en 1989, passant de 19,2% à 20,1% de la population totale. L'histoire politique du pays, notamment depuis le début des années 1950, explique très largement cette situation. Les guerres du Viêt-Nam ont provoqué des déplacements massifs de populations entre villes et campagnes, au Nord comme au Sud du pays, mais de façon contraire. À cause de la concentration des bombardements américains sur les villes et leur voisinage immédiat, les habitants de Hanoï, de Haïphong et des autres centres urbains ont fui vers les campagnes, si bien qu'au Nord la proportion de la population urbaine s'est réduite progressivement pour atteindre son point le plus bas en 1975 (12,3%). Au contraire, dans la mesure où, dans le Sud, les combats les plus violents avaient lieu dans les campagnes et dans les montagnes, la population des zones rurales s'est déplacée vers les villes, provoquant de graves pénuries alimentaires du fait de la désorganisation du secteur agricole et des transports en dehors de zones urbaines. L'afflux de population venant des campagnes a été particulièrement massif après l'intensification des combats à la fin des années 1960, si bien qu'entre 1960 et 1975, la proportion de la population urbaine est passée de 20 à 40% dans le Sud. Après la réunification, en 1976, un programme de re-localisation soutenu par le gouvernement a renversé ces tendances, dans le Nord aussi bien que dans le Sud. La proportion de la population urbaine dans l'ensemble du pays a ainsi décliné de 20,6% en 1976, à 19,2% en 1979, puis a atteint un minimum de 18,5% en 1982, date à partir de laquelle elle a commencé à croître à nouveau.

6

POLITIQUE ET POPULATION A U VIÊT-NAM

LE DELTA DU FLEUVE ROUGE
Si l'essentiel des pages qui suivent est consacré à l'analyse des données démographiques et de la politique de population nationales, ce livre privilégie cependant le cas particulier du delta du Fleuve Rouge, qui est considéré comme le berceau de la culture et de l'histoire du Viêt-Nam: le peuple vietnamien s'y est formé3. Par ailleurs, cette région étant une des plus développées, elle constitue un laboratoire des changements survenus dans la société en général et dans les comportements socio-démographiques en particulier. Le processus de transition démographique peut, de ce fait, y être plus facile à mettre en lumière. Il n'est donc pas étonnant que cette région soit devenue depuis quelques années un des pôles d'attraction pour les démographes et autres chercheurs en sciences sociales. On dispose, à côté des grandes sources nationales, qui sont représentatives au niveau régional (le recensement de 1989 et les deux enquêtes de 1988 et 1994), de travaux spécifiques de cette région. C'est d'ailleurs dans cette région qu'ont été réalisés les travaux personnels de recherche de certains des auteurs de ce livre. Par exemple, l'analyse sociologique de la nuptialité a été effectuée en utilisant les données d'une enquête réalisée dans deux provinces du delta du Fleuve Rouge en 1995, qui visait à une meilleure connaissance des aspects sociologiques de la nuptialité. Pour la première fois, l'historique des mariages a été décrit de façon plus détaillée: modalités de la formation du couple et de leur interruption. D'autres sources ont été utilisées pour la nuptialité, mais aussi pour la mortalité et la fécondité: statistiques administratives (santé, justice), sources qualitatives (presse, observation de terrain, entretiens semidirectifs individuels). Au moment de l'Enquête démographique intercensitaire de 1994, le delta du Fleuve Rouge se composait de sept provinces: Hanoï, Haïphong, Nam Ha, Ninh Binh, Ha Tay, Thai Binh et Hai Hung (carte
3

La plupart des informations qui suivent sont tirées de: PHAM Thuy Huong,

Transition de la nuptialité au Viêt-Nam: le cas du delta du fleuve Rouge, Thèse de doctorat de démographie, Paris V, 1998. 7

1. YVES CHARBIT

1). Le découpage a changé en 1996: Nam Ha et Hai Hung ont été divisées. Actuellement le delta du Fleuve Rouge se compose des provinces et des villes suivantes: Hanoï, Haïphong, Thai Binh, Nam Dinh, Ha Nam, Ninh Binh, Ha Tay, Hai Duong et Hung Yen avec 90 arrondissements et districts. La région s'étend sur 12516 km2, soit 3,8% de la superficie totale et rassemble de 19,2% de la population du pays en 1996 (Bureau Général des Statistiques, 1996). Le delta du Fleuve Rouge avec deux grandes villes, Hanoï et Haïphong, joue un rôle important dans le développement socioéconomique du pays. La capitale Hanoï est depuis longtemps le centre politique, économique, culturel et scientifique du pays. Le port de Haïphong est la porte d'entrée des provinces du Nord pour les échanges internationaux. Il sert également au transport des produits agricoles et industriels entre le delta du Fleuve Rouge et les autres régions du pays. Outre ces deux grandes villes, il en existe d'autres où des activités industrielles ont été développées depuis longtemps: Nam Dinh où se trouve la plus grande usine textile du Nord, le chef-lieu de Ha Dong avec les produits traditionnels en soie naturelle. D'un point de vue socio-économique, le delta du Fleuve Rouge est la région la plus développée au Nord du Viêt-Nam. Il occupe également le premier rang du développement, surtout dans le domaine de l'éducation, devant la région du Sud-Est (tableau 1.2). Le taux d'alphabétisation de la population de 10 ans et plus dans le delta du Fleuve Rouge est le plus élevé parmi les sept régions du pays. Ici se concentrent la plupart des universités, des instituts, les grands centres de recherche du pays. Le delta du Fleuve Rouge est une région où les cadres scientifiques, surtout ceux ayant un niveau d'instruction universitaire, sont les plus nombreux. L'abondance de l'offre concernant l'éducation se traduit également par le fait que presque toutes les communes de la région ont au moins une école secondaire, ce qui n'est pas le cas dans le reste du Viêt-Nam. Le delta du Fleuve Rouge bénéfice d'avantages non seulement dans l'éducation, mais aussi dans le domaine sanitaire et celui des conditions de vie. Concernant le niveau de vie, la proportion des communes ayant l'électricité et celle des ménages qui l'utilisent sont les plus fortes dans le delta du Fleuve Rouge. Le fait d'avoir l'électricité et de l'utiliser est lié au niveau de vie de la population.

8

POLITIQUE ET POPULATION A U VIÊT-NAM
FIGURE 1 CARTE ADMINISTRATIVE DU VIÊT-NAM

9

1. YVES CHARBIT

Quant au revenu mensuel par tête, la région du delta du Fleuve Rouge est placée au quatrième rang national. Il est cependant difficile de juger des conditions de vie en tenant compte seulement du montant du revenu, car le coût de la vie varie selon les régions. En général, il est moins élevé au Nord qu'au Sud. Une situation géographique favorable ainsi que de hauts indicateurs socio-économiques mettent ainsi le delta du Fleuve Rouge au premier rang parmi les régions développées du pays.

TABLEAU 1.2 PRINCIPAUX INDICATEURS REGIONAUX (1989)

Indicateurs socioéconomiques 1 85,9 81,6 Il,3 1,6 64,7 82,9 37,1 48,4 2 91,5 87,2 13,1 2,9 97,5 99,6 98,1 82,3 3 91,0 87,0 7,7 1,4 86,8 97,3 61,8 55,3

Régions

Ens. du pays 5 64,0 56,3 6,3 1,1 50,3 84,3 31,3 26,6 6 90,4 87,5 8,9 2,4 75,4 98,2 78,1 45,8 7 82,0 77,1 3,5 0,7 74,9 96,7 67,0 24,4 125,5 86,6 82,3 8,4 1,7 76,3 91,6 60,2 50,7 119,0

Taux d'alphabétisation Dont femmes: ~de cadres qualifiés dont niveau universitaire: Ecole secondaire * Dispensaire * Electrification * Utilisation de l'électricité ** Revenu mensuel moyen par tête (1000 dongs)

4 84,7 80,7 5,6 1,3 66,1 85,9 54,7 43,9

85,8 109,3 81,7 109,6 95,8 225,5

Sources: Recensement de 1989, et CNPPF, 1995. Notes: 1. Montagnes du Nord, 2. Delta du Fleuve Rouge, 3. Centre-Nord, 4. Centre côtier 5. Hauts-plateaux du Centre, 6. Sud-Est, 7. Delta du Mékong (*) En % de communes présentant cette caractéristique. (**) En % des ménages.

Le delta du Fleuve Rouge se caractérise également par une relative homogénéité ethnique. Le Viêt-Nam comprend 56 ethnies, dont la plus importante est celle des Viêt (aussi appelés Kinh). Selon le recensement de 1989, les Viêt représentent 87% de la population 10

POLITIQUE ET POPULATION A U VIÊT-NAM

totale. Les minorités ethniques avec différents us et coutumes traditionnels habitent le plus souvent dans les régions montagneuses du Nord et dans les Plateaux du Centre. Dans la plaine du Sud-Est, et surtout à Ho Chi Minh ville, sont réunis la plupart des habitants de l'ethnie Hoa. Le delta du Fleuve Rouge est la région où la proportion de Kinh est la plus élevée, autour de 99% (Banister, 1992). Ces groupes d'individus appartiennent à la même aire culturelle et linguistique. L'homogénéité ethnique du delta du Fleuve Rouge permet d'éliminer l'influence de ce facteur sur les comportements des gens, y compris dans les pratiques matrimoniales.

Il

CHAPITRE 2

MARIAGE ET FAMILLE TRADITIONNELS

INTRODUCTION
Pendant mille ans, le pays a fait partie de l'empire chinois. L'implantation d'une administration régulière chinoise, la construction de routes et de canaux, la diffusion du confucianisme et du bouddhisme ont peu à peu été réalisées et la civilisation chinoise a pénétré profondément marqué le pays. En 939, le Royaume a déclaré son indépendance. L'indépendance, cependant, n'a pas entraîné de rupture avec la culture chinoise. Au contraire, les dynasties des Ngo ont organisé un État féodal calqué sur le modèle chinois. Le confucianisme, base idéologique et spirituelle du féodalisme chinois, devient, après le XIIIe siècle la doctrine nationale et le système de référence de la société vietnamienne. L'organisation de l'État, les rapports familiaux et sociaux subissent son influence croissante. « Le confucianisme enseigne que l'homme est avant tout un être social, lié par des obligations sociales: servir son roi, honorer ses parents, rester fidèle à son conjoint jusqu'à la mort, gérer la famille, participer à l'administration de son pays, contribuer à sauvegarder la paix du monde» (Nguyen Khac Vien, 1989). La colonisation du Viêt-Nam commence en 1856, quand les canons français tonnent dans la baie de Da Nang (localité située au Centre du Viêt-nam, qu'ils appelleront Tourane), mais la conquête du Tonkin, dont le delta du Fleuve Rouge, n'a commencé qu'en 1885. L'époque coloniale dure moins d'un siècle mais a eu des conséquences considérables, en provoquant la modification des mœurs et des coutumes traditionnelles et en faisant entrer progressivement certaines couches sociales dans l'aire de la civilisation moderne (Fourniau, 1989). La société coloniale s'est

MARIAGE ET FAMILLE

TRADITIONNELS

imposée rapidement dans quelques villes du delta du Fleuve Rouge telles que Hanoï, Haïphong où étaient concentrés les organes administratifs centraux, les services publics, les écoles, les usines, les sociétés commerciales. Elle a en revanche très peu touché la masse de la population rurale. Très pauvre, survivant de plus en plus difficilement, celle-ci conserve sa culture traditionnelle et reste (ou devenue) profondément nationaliste. À côté des masses populaires, une classe nouvelle se forme, faible en nombre mais très influente. Cette bourgeoisie urbaine s'approprie la culture occidentale, à partir de laquelle elle renouvelle une culture nationale, adoptant la transcription de la langue vietnamienne en caractères latins (d'où une diffusion plus facile), désireuse de prendre ses distances avec les traditions confucéennes et renouvelant par exemple la littérature. L'idéologie traditionnelle a donc subi des bouleversements: la conscience de l'individu et de la liberté individuelle ont germé dans la bourgeoisie et la petite bourgeoisie des villes. La libération du Nord marque son entrée dans le système d'économie socialiste, qui lui-même entraîne des changements dans la société. A la fin des années 1950, l'Etat commence à diriger toute l'économie nationale. En ville, il convertit progressivement le secteur capitaliste privé en entreprises publiques ou mixtes, et construit une industrie. En milieu rural, les exploitations familiales sont collectivisées, avec mise en commun de tous les moyens de production: terre, cheptel, outils et force de travail. D'où de profonds changements dans la vie des individus, surtout des femmes: en dehors des travaux à domicile, elles commencent à participer aux activités économiques, sociales et politiques organisées par les coopératives. Des jeunes femmes quittent leur famille pour travailler dans les fermes, les usines, ce qui les place à égalité avec les hommes et leur fait prendre conscience de leurs droits. En milieu urbain, la vie de la plupart des citadins est liée aux unités de travail. L'économie planifiée adopte un système de carte de rationnement pour tous les produits de première nécessité; des allocations familiales sont attribuées aux ménages en fonction de leur taille et du secteur d'activité professionnelle.

14

2. PHAM THUY HUONG

EVOLUTION DE LA LÉGISLATION
Avant la révolution, les lois sur le mariage et la famille s'inspiraient nettement de l'idéologie féodale. Les actes juridiques confirmaient souvent le droit patriarcal absolu dans la famille, la dépendance des enfants vis-à-vis des parents, l'acceptation de la polygamie, le maintien de l'inégalité entre hommes et femmes, entre mari et femme, la préférence pour les garçons et le mépris vis à vis des filles. L'âge légal au premier mariage variait selon les régions. Il était fixé à 18 ans pour les garçons et à 16 ans pour les filles dans les régions du Nord (selon le Code civil tonkinois de 1931), à 16 et 14 ans au Sud (d'après le Code civil du sud de 1883). La première constitution, promulguée en 1946, a aboli les inégalités juridiques entre les deux sexes. Le décret n° 97 daté du 22 mai 1950 marque la fin du droit patriarcal, proclame l'égalité entre garçons et filles au sein de la famille et reconnaît l'autonomie de décision des futurs conjoints. Six mois plus tard, le décret n° 159 du 17 novembre 1950 stipule l'égalité de l'homme et de la femme dans le divorce et défend les intérêts de cette dernière une fois la séparation prononcée. L'influence de ces actes juridiques a été profonde: recul des aspects rétrogrades du mariage traditionnel, mise en place d'un système de normes plus égalitaires. La première loi sur la famille et le mariage a été adoptée par l'Assemblée nationale le 29 décembre 1959 et promulguée par le président Ho Chi Minh le 13 janvier 1960. Elle a été appliquée au Nord puis à l'ensemble du pays de 1976 à 1986. C'est le premier jalon important dans la mise en œuvre d'un nouveau modèle de mariage et de famille. Il repose sur les quatre principes juridiques suivants: liberté du mariage et du divorce; monogamie; égalité de l'homme et de la femme; droits des enfants. Plusieurs paragraphes visent directement l'abolition de diverses coutumes. «Sont abolis les vestiges du système matrimonial féodal basé sur l'arbitraire, la supériorité de l'homme sur la femme, le mépris des droits des enfants» (article 2). Sont interdits « les actes entravant la liberté du mariage, les violences et mauvais traitements vis-à-vis de la femme [...], le mariage de deuxième rang» (article 3). Le législateur a jugé 15