SOCIÉTÉS ASIATIQUES FACE AU SIDA

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Les dix-sept études de cet ouvrage mettent en lumière les dimensions sociales, économiques et culturelles de l'épidémie du sida dans différentes sociétés du Sud-Est asiatique et présentent une première évaluation des moyens de prévention, des réponses institutionnelles et communautaires face au fléau. Les problématiques s'articulent autour de trois axes : les interactions et les contradictions entre le pouvoir politique et le champ de la santé – l'efficacité des politiques et de l'éducation sanitaires – l'intégration et le rôle des médecines traditionnelles dans le système de santé publique.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296426658
Nombre de pages : 485
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Sociétés asiatiques
face au sidaCollection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest
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Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999.
Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en
As ie du Sud, 1999.
NGUYÊN TUNG (ED), Mông Phu, un village du delta du Fleuve Rouge
(Viêt Nam), 1999.
NGUYÊN THÊ ANH, YOSHIAKI ISHIZAWA (eds), Commerce et
Navigation en Asie du Sud-Est (XIVe-XJXesiècles), 1999.
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l'institution des marges (1898-1956), 1999.
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1999.
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Françoise CAYRAC-BLANCHARD, Stéphane DOVERT et Frédéric
DURAND (eds), L'Indonésie, un demi-siècle de construction nationale,
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Michel BODIN, Les Africains dans la Guerre d'Indochine, 2000.Études réunies par
Marie-Ève BLANC, Laurence HUSSON
et Évelyne MICOLLIER
Sociétés asiatiques
face au sida
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaIia
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
(Qc)75005 Paris Montréal CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
France H2Y lK9 HONGRIE ITALlE@L'Hannattan,2000
ISBN: 2-7384-9917-1Remerciements
Nous exprimons ici notre reconnaissance à toutes celles et à tous
ceux;qui ont contribué à divers titres à la réalisation de ce travail.
Nous tenons à remercier en tout premier lieu Mme
Marie-Antoinette de Lumley, responsable du projet thématique sida
du département Sciences de l'Homme et de la Société du CNRS. Cette
initiative a permis, entre autres, à quatre jeunes chercheuses,
Marie-Ève Blanc, Laurence Husson, Évelyne Micollier et Silvia
Vignato d'effectuer des enquêtes sur le terrain en 1997. Nous
exprimons également notre gratitude à la section 38 du CNRS, «Unité
de l'homme et diversité des cultures », à l'Agence nationale de
recherche sur le sida (ANRS) ainsi qu'à la ville d'Aix-en-Provence,
qui nous ont aidées financièrement à organiser la table ronde qui a
donné lieu à cette publication. L'ANRS et sa chargée de mission, Mme
Hélène Pollard, doivent être remerciées doublement, puisqu'elles nous
ont permis de réaliser la mise en page de cet ouvrage.
Que soient également chaleureusement remerciés les auteurs des
contributions réunies, tout en précisant que leurs propos n'engagent
qu'eux-mêmes, ainsi que Silvio Matteuci, le relecteur/correcteur.
Saluons enfin tous les anonymes ou non, médecins, volontaires,
militants, dévoués à la prévention et aux soins de cette terrible
épidémie. Et souhaitons pour toutes les personnes atteintes que
recherche et connaissance permettront d'améliorer jour après jour leurs
conditions de vie sur tous les continents et dans tous les pays.SOMMAIRE
INTRODUCTION 9
PREMIÈRE PARTIE: LA SEXUALITÉ EN ASIE 21
Frank DIKOTTER 23
La sexualité et les maladies sexuellement transmissibles
en Chine: discours médical et représentations sociales
Laurence HUSSON 41
Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
Anne Y. GUILLOU 67
Promotion de lafemme et sexualité conjugale en temps
de sida. Le «principe de coupure» chez les
Cambodgiennes instruites
Frédéric BOURDIER 93
Sexualité, marge et risques d'exposition au VIH en Inde
méridionale: isolement marital, familial et contexte de
multipartenariat
David SEDDON 121
Sexualité et épidémie de sida au Népal
Ivan WOLFFERS 147
La recherche sur les maladies sexuellement transmissibles
en Asie face aux défis lancés par le VIH et le sida
DEUXIÈME PARTIE: LES RÉPONSES INSTITUTIONNELLES
À LA MALADIE 169
Marie-Ève BLANC 171
Campagne de prévention de l'épidémie de sida au Vietnam:
représentation des risques, institutionnalisation de la
prévention et enjeux socio-politiques
Silvia VIGNA TO 193
Brûler les ordures pour sauver la nation: pourquoi
le sida doit-il rester invisible en Malaysia?
Évelyne MICOLLIER 229
Analyse de la campagne de prévention à TaiwanTROISIÈME PARTIE: LES RÉPONSES SPONTANÉES OU
ORGANISÉES HORS INSTITUTIONS 253
Soizick CROCHET 255
L'obligation communautaire vis-à-vis du sida au Cambodge
Emmanuel ÉLIOT 293
Le VIH en contexte urbain indien: l'approche communautaire
Françoise GRANGE-OMOKARO 325
Le sida à Bali, Indonésie: l'approche conceptuelle et
thérapeutique des guérisseurs
Maurice EISENBRUCH 341
Femmes, enfants et guérisseurs khmers face au sida
Patricia V. SYMONDS 367
Suivre les chemins culturels dans le cadre de la prévention
du VIH/sida chez les Hmong de Thaïlande
QUATRIÈME PARTIE: LES LEÇONS DE L'EXPÉRIENCE
AFRICAINE 395
Jeanne-Marie AMAT-ROZE 397
L'épidémie africaine, un modèle pour l'Asie?
Alice DESCLAUX 423
Péril majeur, cause mineure. Le sida chez l'enfant
en Thaïlande et au Burkina Faso
Marc Éric GRUÉNAIS 461
Épidémie africaine versus épidémie asiatique
8Introduction
Le présent ouvrage fait suite à trois jours de table ronde qui s'est
tenue à Aix-en-Provence, à la fin du mois de novembre 1998, et dont
l'objectif principal était d'appréhender les dimensions sociales,
économiques et culturelles de l'épidémie du sida dans différentes
sociétés du sud-est asiatique, tout comme de tenter une première
évaluation des moyens de prévention, des réponses institutionnelles et
communautaires face au fléau.
La publication de ces actes intervient au moment où, d'une part,
l'Onusida diffuse son rapport annuel et où d'autre part, à Kuala
Lumpur (Malaisie), s'achève la cinquième conférence internationale
du sida dans la région Asie-Pacifique (ICAAP). Ce hasard du
calendrier permet de rappeler la situation globale de la pandémie,
étayée par quelques chiffres et données clés. À l'échelle mondiale
d'abord, l'Onusida estime qu'à la fin de ce siècle 33,6 millions de
personnes ont contracté le virus du sida et que, parmi elles, 30
millions de séropositifs n'ont pas accès aux traitements de cette
maladie. C'est ainsi que près de 95 % des personnes infectées par le
VIR à travers le monde vivent dans les pays en voie de
développement où l'épidémie ne cesse de progresser, creusant d'année
en année les inégalités croissantes entre le Nord et le Sud.
Alors que dans les pays industrialisés la généralisation des
polythérapies antivirales s'est traduite par un recul spectaculaire de la
mortalité liée au sida, au point de changer dangereusement la
perception de cette maladie désormais « domestiquée» , dans les pays
du Sud, les traitements sont encore rarement accessibles et les taux de
contamination augmentent. Cette situation épidémiologique, avec un
nombre de sujets contaminés déjà considérable et des possibilités de
prévention beaucoup plus limitées que dans les pays du Nord pour des
raisons à la fois économiques et culturelles, laisse craindre que
l'épidémie sera infiniment plus difficile à enrayer ou à stabiliser
qu'elle ne l'est dans les pays riches. Des disparités notoires, à
différentes échelles spatiales, existent entre les zones de progression
active de l'épidémie et les zones où elle stagne.
L'Afrique subsaharienne continue d'être la plus durement
affectée. Après elle, le continent asiatique, qui semblait pourtant avoir
été épargné jusqu'en 1988, est le plus sévèrement touché. L'Onusida
annonce le nombre de 7 millions d'Asiatiques infectés à la fin deIntroduction
l'année 1999. Plus grave encore, les cas de contamination en Asie ont
progressé de 70 % entre 1996 et 1998, les pays du bassin du Mékong
étant ceux qui connaissent la plus forte progression.
L'Asie se révèle en effet très vulnérable. Plusieurs facteurs
contribuent à la très rapide transmission du virus sur le
continent: l'intégration des économies asiatiques entre elles et avec
l'économie mondiale, les changements sociaux extrêmement rapides
au sein même des pays concernés, la jeunesse des populations, leur
très grande mobilité sur le plan national et international. Précisons que
ces migrations se caractérisent désormais par une féminisation
croissante et par un grand nombre de clandestins: deux facteurs qui
renforcent encore la vulnérabilité déjà notoire de tout migrant. À cette
longue liste s'ajoute souvent la difficulté des pays à reconnaître la
réalité de l'épidémie, l'ignorance des populations, les rapports non
protégés, l'essor du commerce du sexe, le développement de la
toxicomanie par voie intraveineuse. Par ailleurs, les difficultés
économiques qui ont contraint les pays de la région à de sévères
coupes budgétaires, y compris dans le domaine de la santé, ont d'ores
et déjà provoqué un recul de la prévention et une augmentation des
risques d'infection. Il faut également souligner que, si le très prospère
commerce du sexe asiatique a fait flamber la maladie, on assiste à une
augmentation exponentielle des contaminations par injection de
drogue - cette pratique étant reconnueplus rapidement contaminante
que la précédente.
Une catastrophe sanitaire «à l'africaine» peut donc advenir en
Asie, même si, pour l'instant, aucun pays de cette zone n'a encore
atteint les taux de prévalence couramment rencontrés en Afrique
subsaharienne. Tous les pays de la zone ne sont pas affectés au même
degré par l'épidémie, et même souvent au sein d'un même pays, les
taux d'infection ou le mode de contamination varient
considérablement en fonction des différences culturelles, des
communications, de la circulation de l'information, des pratiques
sexuelles ou toxicomaniaques, elles aussi très variables. Alors que les
pays africains sont désormais bien couverts, les pays d'Asie manquent
de groupes sentinelles et de systèmes de surveillance
épidémiologique. La mise en place de ces réseaux dans la région ainsi
qu'une contribution renforcée des sciences sociales permettraient non
seulement d'expliquer les fortes variations des taux de prévalence
entre pays et régions d'un même pays, mais aussi l'inégale répartition
10Introduction
de l'épidémie sur l'ensemble de l'Asie. De nouvelles études
permettraient d'analyser plus précisément les relations entre le
contexte social et la dynamique de l'épidémie, la perception sociale et
culturelle de cette maladie et les différents types de réponses
individuelles et collectives élaborées.
Notre ouvrage, à travers ses dix-sept contributions, s'inscrit
pleinement dans cette perspective. Il s'insère dans des problématiques
récurrentes en anthropologie de la santé articulées autour de trois
axes: les interactions et les contradictions entre le pouvoir politique et
le champ de la santé, les enjeux socio-politiques de la santé publique;
l'efficacité des politiques et de l'éducation sanitaires; l'intégration et le
rôle des médecines traditionnelles ou populaires dans le système de
santé publique et ou dans le système médical local. Comme le
soulignent H. Brummelhuis et G. Herdt (1995 : 15), le travail de
contextualisation culturelle est une condition nécessaire au
développement «d'interventions culturellement appropriées».
Confrontant des modèles d'interventions et d'interprétation de la
maladie selon un axe géographique Sud-Sud (Afrique-Asie) et trans-
asiatique (Asie du Sud et Asie orientale), ce livre est une contribution
originale aux études qui portent sur le «sida du Sud». Cet ouvrage est
le premier en langue française qui traite du sida et de ses implications
sociales, économiques, démographiques, psychologiques dans le
contexte culturel asiatique. Il faut souligner également qu'il est le fruit
d'une collaboration pluridisciplinaire entre anthropologues, ethno-
psychologues, sociologues, géographes et historiens. Cette
pluridisciplinarité nous a permis d'aborder des problématiques
complémentaires, montrant l'épidémie de sida comme cause et/ou
comme conséquence d'un changement social rapide. En outre, à fin de
comparaison, l'ouvrage dévolu à l'aire culturelle sud-est asiatique
présente trois recherches conduites en Asie du Sud et trois
contributions d'africanistes.
Au cours des dernières années et principalement dans le monde
anglo-saxon, l'analyse des «cultures sexuelles» et de leurs
implications sur la santé des individus et des communautés a pris un
essor certain, en particulier l'étude de la négociation sexuelle, de la
formation des identités sexuelles, la santé reproductive et de la
vulnérabilité aux maladies sexuellement transmissibles, notamment
l'infection par le VIH. Nombre de pays asiatiques, qu'ils soient de
IlIntroduction
tradition bouddhique, musulmane ou confucéenne, sont secoués par un
débat culturel opposant valeurs traditionnelles familiales et libertés
individuelles. La première partie de l'ouvrage, «La sexualité en Asie
du Sud-Est», tente d'approcher ce vaste champ d'investigation, dans
lequel la prostitution occupe une place clé. La tendance épidémique
actuelle dans cette région du monde est, rappelons-le, une
contamination par voie hétérosexuelle. Les articles de F. Dikotter, L.
Husson et I. Wolffers traitent des MST et du débat sur les contraintes
imposées par la culture en matière d'éducation et de prévention à
propos du sida. F. Dikotter expose l'histoire épidémiologique des MST
en Chine et démontre une constante: la gestion de la sexualité importe
finalement plus que le contrôle des maladies dans l'empire du Milieu.
Les articles de L. Husson, A. Y. Guillou, et D. Seddon
contribuent à une meilleure connaissance du phénomène de la
prostitution dans trois pays asiatiques, - respectivement Indonésie,
Cambodge, et Népal-, un aspect encore peu exploré par la recherche
académique. L. Husson dresse un état sanitaire de la prostitution aux
Indes néerlandaises puis dans l'Indonésie contemporaine, montrant
que les tentatives d'éradication des MST sous la période coloniale
trouvent un écho dans les mesures prises pour lutter contre le sida;
mesures qui demeurent ambiguës et inefficaces et qui ne s'attaquent
qu'au sommet de l'iceberg. A. Y. Guillou nous procure un autre
regard sur la prostitution en s'appuyant sur une étude ethnologique des
rôles des sexes au sein des familles cambodgiennes, dans la société la
plus touchée par l'épidémie de sida en Asie. La sexualité est abordée
sous l'angle du rapport dialectique entre sexualité conjugale et extra-
conjugale et se concentre sur l'action de prévention des épouses auprès
des hommes mariés et des professionnelles du sexe. D. Seddon, après
avoir dressé un bilan de l'épidémie au Népal, s'attache au commerce
du sexe à une échelle internationale et nationale, et aux mouvements
migratoires de la population, deux phénomènes sociaux qui s'avèrent
en étroite interaction. L'auteur évoque aussi la vulnérabilité accrue à
l'infection par le VIH de certaines minorités ethniques montagnardes,
un fait attesté dans toute l'Asie de Sud-Est continentale, en Chine du
Sud et à Taiwan.
F. Bourdier appréhende la sexualité sous l'angle des formes de
sociabilité générées par les contraintes des stratégies matrimoniales de
la société indienne traditionnellement structurée par le système des
castes et de l'alliance. Insistant sur les «marges oubliées» incluant les
12Introduction
minorités sexuelles, les migrants en situation d'isolement social,
familial et marital, les prostituéee)s, ignorées par les milieux officiels
nationaux et internationaux, et par des chercheurs formés à des
sciences sociales «politiquement correctes», l'auteur plonge le lecteur
dans l'univers souterrain d'une société indienne habile à dissimuler ses
dysfonctionnements, et en montre la face cachée. Il aborde également
le problème des applications de l'anthropologie confrontée à la
prévention du sida: quelle contribution apporte cette science à
l'élaboration et à la conduite des projets? I. Wolffers fait le point sur
les problèmes qui entravent le développement de stratégies efficaces
de lutte contre le sida à partir d'études de cas en Malaisie, en
Indonésie, au Vietnam, au Cambodge et en Thaïlande et décrit les
obstacles rencontrés par le chercheur sur le terrain. Il évoque
également les contraintes culturelles liées à la sexualité provoquant
des réticences locales, officielles et populaires, à l'éducation sexuelle,
ce qui limite toute intervention appropriée face au risque épidémique.
La deuxième partie de l'ouvrage, «Les réponses institutionnelles à
la maladie», illustre le constat que la maîtrise relative de la maladie, la
production d'informations et de techniques de prévention par les pays
occidentaux ont eu des effets idéologiques variés dans les pays en
développement. En effet la gravité, le coût, comme le mode de
transmission de cette maladie ont des conséquences particulières sur
l'information et la prévention et pèsent sur la manière dont les
gouvernements réagissent pour mettre ou non en œuvre les mesures
efficaces. Cette partie permet donc de voir comment et en quoi les
réponses institutionnelles varient selon les contextes culturels,
économiques et politiques locaux. Ainsi, trois articles analysent les
campagnes officielles de prévention au Vietnam, en Malaisie et à
Taiwan à travers les discours publics (textes et images) émanant des
médias et des institutions gouvernementales en charge de la
campagne. M.-È. Blanc montre l'institutionnalisation progressive de la
campagne au Vietnam, processus en trois phases de réappropriation
par l'État d'interventions sanitaires initiées par un réseau associatif
dépendant largement des organismes onusiens et des ONG
internationales: ce processus est un modèle exemplaire de la
récupération politique d'un problème urgent de santé publique. Cette
réappropriation de la maladie à des fins politiques est également bien
mise en évidence dans le contexte malaysien : le gouvernement
13Introduction
impose des messages éducatifs véhiculant une représentation sociale
de la maladie qui renforce l'idéologie étatique et qui éclaire les
rapports entre le pouvoir et l'islam (S. Vignato). À Taiwan, au
contraire, un réseau associatif local relativement indépendant de toute
organisation étrangère, mais soutenu par l'État, prend en charge la
campagne de prévention. Une collusion étroite se produit entre les
réponses institutionnelles à la maladie et celles qui sont organisées
hors institutions: l'État est bailleur de fonds plutôt qu'opérateur
engagé dans des actions sur le terrain, un fait qui s'explique par les
enjeux électoraux de cette jeune démocratie qui doit tenir compte
d'une opinion publique qui préfère nier la réalité de la maladie
(É. Micollier). L'appropriation politique de la maladie, de la santé et
du corps humain, se situe au cœur des problématiques développées par
l'anthropologie de la santé (D. Fassin, 1996) : elle apparaît sous des
formes multiples modelées par les contextes culturels, en particulier
dans les réponses institutionnelles au risque épidémique, une épidémie
étant toujours et avant tout perçue comme un fléau social (S. Sontag,
1993).
La troisième partie, «Les réponses spontanées ou organisées hors
institutions», montre, à travers plusieurs recherches conduites dans des
pays aussi divers que le Cambodge, l'Indonésie, la Thaïlande, que la
société civile et les tradipraticiens s'organisent progressivement face à
l'épidémie. Dans un système d'interactions réciproques, le sida est à la
fois révélateur et moteur du changement social: un problème de santé
publique aussi grave et aussi sensible contribue à l'affirmation d'une
société civile naissante, en révèle le dynamisme ou au contraire la
faiblesse. En effet, des minorités sexuelles ou sociales sont contraintes
à s'organiser face au sida en créant ou en adhérant à des associations,
en dialoguant avec les autorités sanitaires et en œuvrant pour l'accès à
l'information et à l'éducation pour la santé si toutefois des enjeux
socio-politiques n'étouffent pas leur voix. Les travaux proposés
contribuent à une meilleure connaissance du pluralisme médical à un
niveau local, une connaissance indispensable pour élaborer et
appliquer des programmes d'éducation sanitaire efficaces, en
particulier quand l'objectif est de prévenir une maladie qui touche à
l'intimité de la personne.
F. Grange et M. Eisenbruch montrent avec la finesse d'une
analyse micro locale comment une maladie émergente, le sida, trouve
14Introduction
sa place dans une nosologie et un système thérapeutique traditionnel
ou «néo-traditionnel». À partir d'un cadre de recherche et d'une
problématique aujourd'hui classique en anthropologie de la santé
portant sur le pluralisme médical (le premier ouvrage de référence
étant celui de Kleinman, 1980), F. Grange analyse les représentations
et les pratiques thérapeutiques liées au sida d'une catégorie de
«soignants», les guérisseurs locaux dans le contexte balinais. M.
Eisenbruch se penche plus particulièrement sur les représentations
populaires khmères du sida partagées par la population locale et les
guérisseurs traditionnels. Le sida est intégré à la nosologie locale par
son assimilation à la syphilis «mangue». La discussion porte sur les
similitudes entre syndromes indigènes et aspects cliniques du sida
chez l'enfant. M. Eisenbruch tout comme A. Desclaux (partie IV) se
penchent sur l'épidémie de sida chez l'enfant dont les composantes
sociales, biologiques et cliniques sont peu connues. Ils apportent des
contributions de qualité dans un domaine de recherche encore peu
exploré.
Alors que la plupart des articles portent sur les majorités
ethniques des pays asiatiques, P. V. Symonds propose avec le sien une
fine analyse ethnologique qui nous plonge au cœur de l'univers
culturel de la population minoritaire Hmong du nord de la Thaïlande,
et se penche sur le problème plus global de la vulnérabilité au VIH des
ethnies minoritaires: «La perte de pouvoir en termes de sexe, de
classe, de race, d'ethnie, etc., conduit à son tour à l'inégalité dans
d'autres domaines tels que l'éducation, la participation politique, et les
soins de santé, ce qui complique les efforts de prévention... »
(P. V. Symonds). Les populations montagnardes d'Asie du Sud-Est
continentale et de Chine du Sud partagent des traits linguistiques et
culturels, et passent les frontières étatiques construisant en commun
des espaces: elles sont négligées et dénigrées par les gouvernements
nationaux et les populations dominantes. Elles ne sont pas ciblées par
une campagne de prévention spécifique alors que leur vulnérabilité est
aujourd'hui reconnue à une échelle globale. Le récent ouvrage de
C. Beyrer (1998) illustre magistralement et sur un mode comparatif ce
problème régional. Apportant sa contribution à un débat crucial qui a
lieu dans le champ de la «recherche-action», S. Crochet pose le
problème de la définition de la «communauté» chère aux
«développeurs» en évoquant l'histoire et l'application du concept dans
les projets et dans les interventions de développement, l'usage concret
15Introduction
du terme étant décrit dans le contexte de l'épidémie de sida au
Cambodge. Elle remet ainsi en question l'utilité d'une notion souvent
floue, réinterprétée par divers acteurs sociaux au profit de stratégies
personnelles ou clientélistes plutôt que «communautaires» !
À l'aide d'une méthodologie géographique, E. Éliot met en
évidence la répartition spatiale des populations infectées par le VIH en
Inde, et ainsi, des «relais spatiaux de l'épidémie». La polarisation
religieuse de la société indienne apparaît avec la représentation de
l'Autre comme vecteur privilégié de la transmission du virus: dans ce
contexte, les hindous des hautes castes accusent les musulmans d'en
être les propagateurs au nom de leur «impureté» originelle. L'étude
des aspects sociaux du sida contribue à une meilleure compréhension
des constructions interculturelles de l'altérité (C. Fay, éd., 1999).
Aujourd'hui, la mobilité est reconnue comme un facteur de risque
favorisant la contraction du VIH (Herdt, 1997 ; Migrations et Santé,
1998) comme les approches géographiques ou démographiques le
démontrent plus particulièrement.
Les pays occidentaux, et l'Afrique noire dans une moindre
mesure, disposent d'une avance considérable en matière d'information,
de prévention et de soins. Quant aux pays asiatiques, trop peu étudiés,
ils ne bénéficient pas des mêmes efforts. On constate qu'un ensemble
de facteurs se combine négativement pour faire obstacle à une prise en
charge officielle de la maladie. Les idéologies, les pratiques
culturelles locales, mais aussi les priorités politiques et économiques
définies par les États sont à prendre en compte dans l'analyse pour
comprendre et évaluer le retard de certains pays de l'Asie du Sud-Est
vis-à-vis de l'épidémie. La quatrième partie, «Les leçons de
l'expérience africaine», en tentant une comparaison entre la situation
de l'épidémie sur les deux continents, vise à évaluer ce que
l'expérience africaine pourrait apporter à l'Asie. Des spécialistes de
l'Afrique s'interrogent en effet sur les spécificités de la pandémie en
Asie pour nous offrir un regard croisé Sud-Sud sur ce problème urgent
de santé publique. Des connaissances accumulées depuis une
quinzaine d'années et une expérience de recherche plus approfondie
que celles des «asiatistes», leur permettent d'avoir un regard distancié
sur les sociétés asiatiques confrontées au sida et d'élargir l'analyse à un
contexte épidémique global. Les connaissances sociales,
épidémiologiques, biologiques et cliniques sur le sida, résultat d'un
effort de recherche et d'actions considérable, se sont accumulées sur
16Introduction
une vingtaine d'années. Des leçons tirées de l'expérience africaine et
ces progrès scientifiques ont contribué à infléchir la prévalence de
certaines épidémies asiatiques (celles de la Thaïlande en particulier).
Inversement, dans quelle mesure la gestion socio-politique de la
prévention et des soins des pays asiatiques peut servir de modèle à
l'Afrique? En effet, dans les domaines des moyens mis en œuvre, du
dynamisme et de l'efficacité des réponses face à la maladie, l'Afrique
peut bénéficier à son tour de l'expérience asiatique. Selon une
perspective comparative et qui s'inscrit dans le champ de la
géographie de la santé, J. M. Amat-Roze procède à un état des lieux
des épidémies de sida en mettant en évidence leur évolution dans le
temps et dans l'espace. S'appuyant sur ce bilan, elle s'interroge sur les
apports réciproques de deux «sida du Sud» eux-mêmes pluriels au
regard de la diversité des situations qui apparaissent sur les continents
asiatique et africain. Alice Desclaux a une approche plus relativiste
(notion de «relativisme culturel») en centrant la discussion sur la
«transmissibilité» d'une expérience d'un groupe social à l'autre, d'une
culture à l'autre, d'une région à l'autre, d'un pays à l'autre (sans parler
d'un continent à l'autre)! Chaque population construit son
«épidémiologie populaire» souvent très éloignée de l'épidémiologie
biomédicale. Cette question est d'ailleurs cruciale - la première à se
poser pour l'élaboration et l'application des programmes de lutte
contre le sida pourtant souvent conçus d'avance comme
«interculturels» : «Quel système de référence peut permettre des
comparaisons prenant pour objet des sociocultures différentes? » Par
l'étude de cas qu'elle développe (le sida chez l'enfant en Thaïlande et
au Burkina-Faso), A. Desclaux montre la pertinence mais aussi les
limites d'une comparaison portant sur des aires culturelles aussi
éloignées l'une de l'autre. En comparant les situations asiatiques et
africaines, M. É. Gruénais pose la question de l'existence de plusieurs
«sida du Sud» qui se distinguent de l'épidémie européenne et nord-
américaine, plutôt que d'un monolithique «sida du Sud». Il constate
par exemple que certains pays d'Asie ont construit le sida en objet
«politique» alors que les pouvoirs publics africains ont plutôt pris des
positions fortes sur des aspects «techniques» de la lutte contre le
sida: dans le contexte asiatique, des discours officiels à un niveau
national ou international, qui malheureusement «vont parfois dans le
sens d'une marginalisation et d'une stigmatisation accrues de certaines
populations», associent volontiers l'épidémie à des changements
17Introduction
sociaux ou économiques. Dans le domaine des ONG, des expériences
menées en Asie sont aujourd'hui tentées sur le continent africain. Les
apports réciproques de l'Afrique et de l'Asie en matière de lutte contre
le sida ne peuvent être qu'esquissés au regard du relatif manque de
connaissances sur les épidémies asiatiques autres que celle de la
Thaïlande. Cette dernière apparaît comme un cas modèle à un niveau
international et exceptionnel en Asie par l'application de mesures
préventives volontaristes avec une efficacité déjà prouvée par un
infléchissement de la prévalence (M. É. Gruénais).
La somme des contributions présentées dans cet ouvrage est loin
de brosser un tableau exhaustif de la situation. Il reste de nombreux
aspects à traiter, comme par exemple établir un bilan sur les systèmes
de santé publique, par ailleurs débordés par des maladies plus visibles
telles que le paludisme, la tuberculose, les hépatites, le choléra et la
typhoïde et leurs capacités à gérer la maladie, les relations entre
patients et corps médical, la prévention en termes d'éducation,
l'attitude et le discours des chefs religieux, etc. Les réponses
institutionnelles à la maladie pourraient être mieux évaluées et
adaptées si les systèmes de santé publique locaux étaient étudiés dans
une perspective comparative. La qualité, la nature, le contexte de la
relation thérapeutique ont une incidence importante sur l'accès aux
soins, et cet aspect, nécessitant entre autres une étude des pratiques et
des représentations du personnel médical face à l'épidémie de sida, n'a
pas été abordé. Les interactions entre les réponses institutionnelles, les
réponses organisées hors institutions, et les réponses locales
informelles non organisées, gagneraient à être observées sur le terrain
et analysées pour améliorer les stratégies de prévention et de soins à
partir d'un contexte précis de relations préexistantes et de réseaux déjà
opérationnels.
La prévention a été traitée sous plusieurs angles de recherche,
mais l'étude précise des programmes d'éducation sexuelle au niveau de
leur élaboration, de leur mise en place, de leurs contenus et des
réactions qu'ils génèrent est encore peu développée. Les contraintes
culturelles face à la prévention ont été discutées. Cela dit, il faut tout
de même se garder de toute surinterprétation des facteurs culturels en
les rendant omniprésents dans les représentations et responsables des
conduites humaines. Le lien de causalité entre un élément culturel et
un comportement peut toujours être l'objet de controverses. La
rationalité des comportements humains peut être parfois très éloignée
18Introduction
d'une logique «culturelle» et ne relève donc pas toujours d'un système
de pratiques et de représentations traditionnelles en transition sous
l'effet du changement social. Les tâtonnements, l'ignorance et les
contradictions donnant lieu à des phénomènes de tension ou de
polarisation, peuvent tout simplement expliquer les conduites. Comme
le souligne F. Bourclier dans le présent ouvrage, «les recherches sur la
sexualité et le sida gagneraient à se débarrasser des a priori, des
déterminismes simplistes en accordant davantage de place, en tout cas
dans un premier temps, au recueil d'informations, à l'expérience
ethnographique qui seule peut rendre compte de la complexité des
événements, quitte à opérer par la suite un travail de déconstruction et
de reconstruction théorique reposant sur une actualisation des faits
sociaux observables dans les sociétés complexes en pleine
recomposition».
J. Wolffers propose d'inviter les groupes de population les plus
vulnérables (femmes pauvres, adolescents, travailleurs( euses) du sexe,
toxicomanes, migrants) à prendre la parole pour décrire leurs
conditions de vie et leurs expériences; une méthodologie qui
reposerait sur l'analyse biographique. En effet, la recherche manque
cruellement de données qualitatives concrètes sur le vécu des
personnes. Cependant, en dépit de l'apport incontournable de la
méthode ethnologique souvent négligée dans la conception et la mise
en place de projets de développement, les données de l'ethnologie sont
nécessaires mais en aucun cas suffisantes pour garantir l'efficacité
d'un projet, car rappelons-le, «tout projet de développement est
nécessairement une sorte de pari sur le comportement des acteurs
sociaux concernés» (Olivier de Sardan, 1998 : 196).
Soulignons enfin que la prostitution masculine et enfantine est un
phénomène très peu exploré, tout comme les pratiques homosexuelles,
et d'une importance méconnue quand on estime qu'environ un tiers des
travailleurs du sexe sont des hommes selon une moyenne
internationale globale (Davis, 1993). Dans le présent ouvrage, l'étude
de la prostitution s'est limitée à la prostitution féminine qui demeure, il
est vrai, largement majoritaire, et dont l'expansion et la visibilité dans
les pays d'Asie relèvent simultanément de traditions se rapportant aux
rôles sexués, aux rapports de genre, aux structures sociales étroitement
associées à la famille, aux contraintes des stratégies matrimoniales et
de transitions comme les changements socio-économiques, politiques
19Introduction
et démographiques, l'inégalité du développement, les mouvements
migratoires et les phénomènes d'acculturation.
Décembre 1999.
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métaphores, Bourgois éd., Paris.
Numéro thématique «Migrations et sida», 1998, Migrations et
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20Première Partie
LA SEXUALITÉ EN ASIELA SEXUALITÉ ET LES MALADIES
SEXUELLEMENT TRANSMISSIBLES EN CHINE:
DISCOURS MÉDICAL ET REPRÉSENTATIONS
SOCIALES
Frank DIKOTTER
Les données statistiques permettant de tracer I'histoire
épidémiologique des maladies sexuellement transmissibles en Chine
sont rares. Mais, une histoire socioculturelle basée sur une analyse du
discours et des pratiques médicales montre que la gestion de la
sexualité, plus que le contrôle des maladies, a constitué l'objectif tant
des professions médicales que des cercles gouvernementaux, de la
Chine républicaine (1911-1949) jusqu'à la République populaire de
Chine 1.
La Chine républicaine (1911-1949)
La République, proclamée à l'issue de la chute de l'empire des
Qing, est une période marquée par la désintégration sociale et les
divisions politiques. Les Seigneurs de la guerre ravagent des régions
entières du pays jusqu'à la fin des années 1920, et les empiétements du
Japon culminent dans la guerre sino-japonaise en 1937. Les années
qui suivent la chute de l'empire sont souvent décrites comme une
phase d'expansion des MST, un phénomène qui s'expliquerait par un
relâchement dans le contrôle des maisons closes, une mobilité sociale
accrue, une propagation géographique des maladies dites vénériennes
par les troupes des Seigneurs de la guerre et par la déliquescence plus
générale de l'éthique confucéenne. Des données fiables sur les MST
n'existent pourtant pas pour la dernière période Qing, et on ne peut
rien conjecturer sur les changements épidémiologiques survenus
pendant la première décennie de la période républicaine. La plupart
des observations sur les MST sont imprécises et ne s'appuient pas de
1 Cet article est basé sur F. DIKOTTER, «A history of sexually transmitted diseases in
China» in Scott BAMBER, Milton LEWIS and Michael WAUGH (eds.), Sex, disease, and
society: A comparative history of sexually transmitted diseases and HIV/AIDS in Asia and
the Pacifie, Westport, CT: Greenwood Press, 1997 : 67-84 ; les observations sur le sida sont
limitées à la période de 1978 à 1995.La sexualité et les MST en Chine
façon formelle sur un ensemble de données factuelles. Le taux précis
des MST en Chine républicaine reste aussi à établir. Des mesures
officielles pour une analyse épidémiologique des MST ne sont prises
qu'après 1949, et peu d'hôpitaux, la plupart cantonnés dans les
métropoles de la côte, recueillent des données virologiques. Bien que
des données fiables sur l'incidence des MST soient absentes,
l'introduction des tests sérologiques pendant les années 1920 dans les
hôpitaux modernes permet à certains missionnaires et médecins
d'évaluer l'étendue des maladies vénériennes. James Maxwell est un
des premiers à établir la sévérité des MST en Chine (Maxwell, 1913).
Une étude importante, publiée en 1923 et basée sur 35 000 cas, révèle
que 8,4 % des malades hospitalisés et 6,1 % des malades non
hospitalisés sont syphilitiques, un chiffre représentant trois fois la
moyenne des Etats-Unis (Lennox, 1923). Un autre expert étranger
examine 4 000 patients et constate que le quart d'entre eux
manifestent des symptômes vénériens (Korns, 1921). Des différences
parfois considérables dans les méthodes statistiques utilisées dans
l'interprétation de ces études médicales empêchent une comparaison
systématique. Cependant les données fournies par les hôpitaux
indiquent un taux élevé de syphilis entre les deux guerres, situé entre
20 et 25 % de l'ensemble des malades (Faust, 1925). Des estimations
pour la population totale de la Chine font varier ce taux de 5 % jusqu'à
50 voire 60 % (Wu, 1927). Herbert Lamson, qui entreprend une
synthèse des différentes données médicales en 1935, décrit les MST
comme un problème extrêmement sérieux (Lamson, 1935), alors qu'un
observateur contemporain estime le nombre total des infections
syphilitiques à 20 millions pour toute la Chine à la veille de la
Seconde Guerre mondiale, un chiffre prudent que d'autres n'hésitent
pas à doubler (Frazier, 1937).
Les prostituées sont les plus exposées aux MST. Bien que les
maisons closes soient fréquentées par toutes les classes sociales, les
taux d'infection sont plus importants pour les marchands et les soldats.
La mobilité professionnelle et la fréquentation régulière des maisons
closes expliquent les taux plus élevés pour ces deux groupes sociaux.
Bien que les soldats ne fassent pas l'objet d'examen médical pendant
leur recrutement, certains hôpitaux montrent des taux très élevés. Une
série de tests effectués, par la méthode d'analyse sanguine Kahn, sur
310 soldats et 420 civils, révèle respectivement 22 % et 13,5 % de
24La sexualité et les MST en Chine
positivité 2. Les officiers militaires, les agents de police, les
domestiques et les artisans sont aussi parmi les groupes les plus
touchés, les professions libérales, y compris les commis et les
étudiants, figurant parmi les secteurs les moins infectés de la
population. La majorité des paysans paraissent avoir été relativement
épargnés par les MST pendant la première décennie du XXe siècle,
mais la guerre civile, les migrations massives et la mobilité sociale
contribuent à assurer une distribution épidémiologique plus uniforme
pendant les années 1930. Les hommes sont de loin les plus touchés,
mais l'expansion des maladies parmi les femmes est parfois
considérable: parmi les 268 cas relevés sur une année vers le milieu
des années 1920 à la Union Medical College for Women à Pékin,
douze sont des prostituées alors que la majorité paraît avoir contracté
la maladie par le biais de leur partenaire. La cécité à la naissance est
répandue en Chine, et les nouveau-nés souffrant d'éruptions
syphilitiques sont souvent abandonnés (Heath, 1925).
De profonds préjugés sociaux contre les maladies vénériennes,
représentées comme des maladies honteuses, influencent le traitement
de malades. La répugnance à consulter un médecin et la dissimulation
des symptômes empêchent d'autre part les spécialistes d'évaluer
l'étendue des différentes MST dont souffre la population chinoise. La
syphilis est sans doute la maladie la plus répandue, mais elle n'est pas
toujours diagnostiquée comme une lésion primaire. Les lésions sur la
peau sont fréquentes et peuvent aussi affecter le nez et les os
adjacents; la destruction de la mâchoire semble avoir été un
phénomène relativement commun. L'aneurisme syphilitique et la
neurosyphilis, par contre, sont rarement diagnostiqués. La gonorrhée
est répandue, d'autant plus que les malades refusent souvent de se
soumettre à un traitement de longue durée: la maladie est interprétée
comme la conséquence inévitable des rapports sexuels dont les
répercussions sont limitées. Les chancroïdes sont aussi répandus.
Le traitement le plus commun pour la syphilis est à base de
sublimé de mercure. Les préparations à base d'arsphénamine comme
le Salvarsan, le «606», deviennent populaires dès les années 1910,
sans toutefois remplacer les prescriptions plus traditionnelles. Même
2 D. G. LAI, « Incidence of syphilis among the Chinese soldiers at Swatow», China Medical
Journal, 1928, 43 : 557-567 ; D.G. LAI and Suchen WANG LAI, «Incidence of syphilis
among Chinese civilian patients in Swatow district », China Medical Journal, 1929, 43 : 22-
27.
25La sexualité et les MST en Chine
le Neosalvarsan, le «914», ne remplace que très graduellement le
mercure. Toutefois, pour la plupart, ces produits pharmaceutiques
nouveaux restent confinés aux grandes villes et hors de la portée du
plus grand nombre. Le nitrate d'argent pour le traitement de la cécité
des nouveau-nés, par exemple, est rarement utilisé même dans les
années 1930 (Gear, 1935). Les coûts médicaux prohibitifs, les
préjugés sociaux contre les maladies vénériennes et l'horreur des
traitements de longue durée expliquent l'attrait que les charlatans, de
même que les médecins traditionnels, exercent sur beaucoup de
malades (Heimburger, 1927). Les superstitions concernant les MST
sont répandues et, en 1934 par exemple, la police de Hangzhou arrête
une femme s'apprêtant à consommer un cerveau humain, dont les
propriétés médicinales contre la syphilis sont vantées dans le folklore
populaire 3. À un niveau culturel très différent, des réclames sur le
traitement des maladies vénériennes apparaissent dans les journaux à
grand tirage au début du XXe siècle 4. En 1927, à Harbin, une ville de
300 000 habitants située dans le nord de la Chine, 200 cliniques de
réputation douteuse tournent en grande partie autour des prescriptions
du Salvarsan ou des produits similaires (Wu, 1927).
La médicalisation de la sexualité contribue à consolider le statut
et le rôle des nouvelles professions médicales après l'effondrement du
système impérial en 1911. S'imposant comme les gardiens de la santé
publique et de la vitalité nationale, certains médecins insistent sur la
discipline sexuelle de chaque individu et réclament même une
intervention étatique sous l'égide de la science médicale. Le sexe
devient un domaine social autant que médical que les élites
modernisatrices s'approprient au nom de la nation. Jusqu'à l'avènement
du régime nationaliste, toutefois, l'absence d'un centre de pouvoir fort
est un obstacle majeur dans l'intervention des médecins contre les
MST. Un réseau d'instituts et de cliniques publiques pour la
prévention des MST n'apparaît pas, alors que les efforts
gouvernementaux dans le domaine de l'éducation sexuelle restent
négligeables. Un arrêté de police prévoit une inspection régulière des
3 WANG QIZHANG, Ershi nianlai Zhongguo yixueshi chuyi (Mon humble opinion sur des
faits médicaux dans la Chine des vingt dernières années), Shanghai: Zhenliao yibaoshe,
1935 : 359.
4 HUANG KEWU, « Cong Shenbao yiyao guangbao kan minchu de yiliao wenhua yu shehui
shenghuo, 1912-1926» (La culture médicale et la vie sociale dans la période républicaine
vues par les annonces médicales dans le Shenbao, 1912-1926), Zhongyang yanjiuyuan
jindaishi yanjiusuo jikan, 1988, 17 : 141-94.
26La sexualité et les MST en Chine
maisons closes, mais aucun programme pour contrôler la prostitution
n'est poursuivi avant 1928. Bien que l'Association médicale nationale
présente un communiqué en mars 1922 sur la menace des MST et le
besoin urgent d'une information publique, peu de démarches
prophylactiques sont entreprises par des associations indépendantes du
gouvernement (Peter, 1924). Les mesures officielles restent limitées
même après l'unification politique du pays par le Guomindang en
1927. Malgré la création d'un ministère de la Santé en 1928, la volonté
politique et les ressources financières font défaut aux autorités pour
combattre efficacement la propagation des MST. Des mesures pour le
contrôle de la prostitution ne sont pas systématiquement mises en
place 5. La syphilologie ou la vénérologie, deux disciplines nouvelles
soutenues par un faisceau de chaires universitaires, de sociétés
savantes et de conférences scientifiques en Europe à la fin du XIXe
siècle, ne sont pas promues en Chine républicaine. Même si des
progrès réels sont accomplis dans le domaine de la santé publique
sous le Guomindang (Yip Ka-Che, 1995) les autorités médicales ont
d'autres priorités, étant confrontées au choléra, à la lèpre, à la
tuberculose et à la variole, des maladies qui continuent de provoquer
des ravages effrayants jusque dans les années 1950.
L'opinion publique, par contre, est rapidement mobilisée par les
élites modernisatrices, le péril vénérien venant cristalliser l'angoisse
que suscitent les rapports sexuels illicites. S'appuyant sur les sciences
nouvelles comme la génétique et la biologie de la reproduction, la
médicalisation de la sexualité est étroitement liée aux inquiétudes
exprimées par les nouvelles élites professionnelles des grandes villes.
Le contrôle de la sexualité n'est plus une question d'éthique, mais de
santé de l'individu, de la famille et de la nation. Discipline individuelle
et régulation collective s'allient pour se défendre contre les aspects
dangereux de la sexualité. La responsabilité morale de l'individu
dépasse donc le cadre de sa santé personnelle, puisqu'une mauvaise
gestion de la sexualité conduit irrémédiablement à la reproduction
d'éléments dégénérés: une horde de mères contaminées, de pères
syphilitiques et d'enfants malformés apparaissent dans les pages de la
littérature médicale, alimentant une angoisse fondamentale autour de
la reproduction en liant étroitement responsabilité individuelle,
moralité sociale et pureté biologique.
5 WANG SHUNU, Zhongguo changji shi (L'histoire de la prostitution en Chine), Shanghai:
Shanghai sanlian shudian, 1988 : 328-340.
27La sexualité et les MST en Chine
Médecins, réformateurs, politiciens et journalistes sont parmi les
élites modernisatrices qui s'approprient le savoir nouveau sur la
médecine reproductive pour proposer un contrôle strict de tout acte
sexuel. Le confucianisme est accusé d'avoir amené un relâchement
dans le domaine des mœurs sexuelles: s'inspirant de théories
évolutionnistes sur la dégénérescence de la race, un discours très
normatif veut confondre le vice et son châtiment en se focalisant sur le
péril vénérien. Des traités médicaux sur les maladies vénériennes
apparaissent de même que des manuels d'éducation sexuelle, tous
prônant une gestion prudente de l'«économie spermatique» au nom de
la santé publique (Dikotter, 1995). Attisant les exhortations à la
vigilance, les conséquences pathologiques des maladies pour
l'individu, la famille et la race sont égrenées dans le moindre détail par
des écrivains populaires, la médicalisation de la sexualité leur
permettant d'exprimer des valeurs morales sous le couvert de la
science médicale: le morbide et l'immoral se recoupent, la maladie et
le vice se lient indissolublement dans un discours qui responsabilise
l'individu au nom de la nation.
Les MST, génériquement appelées les «maladies sexuelles»
(xingbing), symbolisent les dangers de la chair et les périls de la
fornication. La syphilis, ou «poison de la prune» (meidu), est «reçue»
et «transmise» par un «porteur» sur le marché du vice, représentant
tant la part morbide d'une transaction sexuelle que le châtiment d'une
infraction morale. Dans une période de nationalisme intense,
l'angoisse de la dégénérescence sociale atteint son apogée avec le
discours racial (Dikotter, 1992), la syphilis étant représentée comme
une cause de «déclin racial» 6. La hantise de la dégénérescence,
nourrie par le mythe tenace de l'hérédité syphilitique, perd de son
importance en Europe après la Première Guerre mondiale 7, mais
l'idéologie nationaliste et le mouvement hygiéniste se combinent pour
perpétuer cette notion en Chine pendant les années 1930 et 1940 8.
6 Par exemple JIANMENG, «Meidu shi zhongzu shuaitui de yuanyin» (La syphilis est la
cause du déclin racial), Dongfang zazhi, 1922, 19 (7) : 85-86 ; JIANMENG, 'Minzu zhi
shuaitui' (Le déclin de la race), Dongfang zazhi, 1921, 18 (21) : 1-3 ; HU ZHENGJIAN,
« Meidu » (La syphilis), Kexue, 1920, 5 (2) : 177-196.
7 Sur l'idée de l'hérédité de la syphilis en France, voir Alain CORBIN, « L'hérédosyphilis ou
l'impossible rédemption. Contribution à l'histoire de l'hérédité morbide» in Le Temps, le désir
et l'horreur, Paris: Aubier, 1991 : 141-170.
8 Par exemple YAO CHANGXU, Xiao'er bing (Les maladies des petits enfants), Shanghai:
Shangwu yinshuguan, 1932 : 7-10.
28La sexualité et les MST en Chine
Les eugénistes, bien entendu, incluent les syphilitiques dans leurs
listes d'éléments peu viables dont la reproduction doit être empêchée
par la stérilisation (Dikotter, 1998).
La contamination a toujours une origine étrangère. Tout comme
la syphilis est décrite comme une maladie venue de l'étranger lors des
épidémies du XVe siècle (la fameuse «French pox» en Angleterre, «le
mal de Naples» en France), elle est représentée comme une
importation de l'Occident en Chine: la nation est soumise à l'étranger
par les forces du capital et de la maladie. Les impérialistes «violent»
l'intégrité de la nation tout comme les germes «envahissent» (qinfan)
l'urètre. Décrite comme une tare qui s'insinue insidieusement dans les
parties les plus intimes du corps, la syphilis est liée à la sexualité
étrangère. Les tracts sur les maladies vénériennes oublient rarement de
mentionner que les ports fréquentés par des marins blancs sont des
endroits contaminés, et que la syphilis se propage de là vers l'intérieur
du pays comme un germe de mort par les soldats étrangers. Le lien
établi entre la sexualité et le nationalisme est aussi courant en Chine
qu'en Europe 9.
Comme en Europe, la syphilis est présentée comme une maladie
dont la trajectoire temporelle peut se découper en «stades», une
approche normative qui sous-entend un «processus» inexorable. Les
symptômes de la syphilis restent longtemps invisibles, et les longues
périodes d'incubation indiquent le caractère sournois de la maladie.
Une vision téléologique qui décrit la maladie évoluant vers une
infection générale s'appuie sur la représentation des microbes comme
«insidieux», «tenaces» voire «entêtés» (wangu). Un vocabulaire
militariste de même que des adjectifs anthropocentriques se retrouvent
dans l'idée d'une attaque très stratégique des microbes sur le corps
humain, les plus malins s'embusquant dans les toilettes publiques pour
«choisir» des points vulnérables qu'ils «prennent d'assaut» 10.Termes
militaires également pour décrire l'épidémie: la contamination se
«propage» à travers le corps comme elle se «propage» dans la société:
les bactéries envahissent ce dernier par les organes reproducteurs pour
se multiplier à l'infini afin de le miner tout entier. Le syphilitique,
9 G. L. MOSSE, Nationalism and Sexuality: Respectability and Abnormal Sexuality in
Modern Europe, New York: Howard Fertig, 1985 ; A. PARKER, M. RUSSO, D. SOMMER
and P. YAEGER (eds), Nationalisms and Sexualities, London: Routledge, 1989.
10 Un exemple est CHENG HAO, Jiezhi shengyu wenti (Questions sur le contrôle des
naissances), Shanghai: Yadong tushuguan, 1925 : 89.
29La sexualité et les MST en Chine
d'autre part, devient la figure emblématique de la dégénérescence
sociale et de la débauche morale, la démonologie médicale s'attardant
sur les descriptions de sa décomposition physique: les lésions
abominables, fréquentes sur la peau et le cuir chevelu, la destruction
des os de la mâchoire, la désintégration progressive du corps, et
surtout la putréfacti'on du nez, donnant à la victime une apparence
«hideuse» (chouren). Le syphilitique, tout comme le masturbateur et
la prostituée, est un paria social, alors que la décomposition du corps
symbolise les dangers de la pollution sexuelle et de la transgression
morale.
La syphilis est une maladie de la modernité, représentant le déclin
moral d'une culture urbaine malsaine qui foisonne dans les grandes
villes. Comme en Russie avant la révolution d'octobre (Engelstein,
1992) le discours médical vante l'intégrité morale du paysan et
représente la maladie vénérienne comme un signe sûr de la décadence
citadine. La campagne incarne l'innocence et l'espoir, le paysan la
probité et la rectitude morale. Les femmes et les enfants sont
également décrits comme les victimes «innocentes» d'une modernité
corrompue. Le mari transfère les microbes du domaine publique vers
la sphère privée, contaminant femme et enfants. Dans le discours
médical dominant, seul le mari est pourvu d'une sexualité active qui se
répand au-delà de la sphère conjugale, menaçant par ses excès de
corrompre la santé reproductive de la femme. Les représentations
sociales du genre privilégient donc le rôle du géniteur et la
responsabilité paternelle, alors que la femme est innocentée. Les effets
dévastateurs de la syphilis sur la grossesse illustrent la conséquence
médicale de tout rapport sexuel illicite: une fois que la semence est
entachée, un monstre grandit dans le ventre de sa mère, «d'aucuns
naissent muets, aveugles ou sourds, d'autres ont la peau entièrement
pelée, et certains ont toutes sortes de traits monstrueux» Il. La cécité
des nouveau-nés causée par la syphilis devient la marque spécifique
d'un fléau visitant les membres innocents d'une société dépravée. La
hantise de la contamination est diffusée dans l'opinion par l'idée d'une
transmission non sexuelle: un manuel de santé communiste, écrit
avant la prise de pouvoir du PCC en 1949, explique que les poignées
de main et les articles de toilettes partagés par plusieurs personnes
Il CHENG HAG, Jiezhi shengyu wenti (Questions sur le contrôle des naissances), Shanghai:
Yadong tushuguan, 1925 : 92.
30La sexualité et les MST en Chine
peuvent transmettre les maladies vénériennes 12. Les prostituées,
toutefois, représentent la cause la plus importante de la contamination
dans le discours médical. Le sujet de la prostitution a fait l'objet de
plusieurs études fouillées (les prostituées exerçant manifestement une
grande fascination sur les sinologues), et il est inutile de répéter ce qui
a été dit ailleurs 13.Notons toutefois que la prostitution est condamnée
comme une tare sociale propageant la maladie et le vice. La
prostitution est fréquemment médicalisée par les élites
modernisatrices, qui la décrivent comme un «champ de culture»
(yangchengsuo) propice à la contamination: «La majorité des
maladies vénériennes les plus communes comme la syphilis et la
gonorrhée est contractée en fréquentant les prostituées. Après avoir été
contaminé par ce genre de maladie sexuelle, mis à part le mal infligé à
son propre corps, l'individu infectera aussi sa femme et transmettra par
l'hérédité la maladie à ses enfants. La contamination de sa
descendance influence la santé de la nation et le futur de la race»,
proclame Fan Shouyuan dans un manuel d'éducation sexuelle 14.
Selon Wu Lian-teh (1879-1960), savant réputé dans le domaine de la
médecine, il faut enseigner aux adolescents «la signification des
émissions nocturnes, les conséquences véritables de la masturbation et
les dangers des rapports sexuels illicites, de même que la valeur de la
continence» (Wu Lien-Teh, 1931). Cette ébauche historique - qu'une
recherche plus fouillée pourrait sans doute nuancer - nous permet de
conclure provisoirement que le discours médical, déployé par des
représentants du gouvernement comme par des groupes professionnels
indépendants, prend le prétexte des MST pour proposer de restreindre
la sexualité à la relation conjugale.
12 CHEN SHU, Xingbing changshi (Connaisances élémentaires des maladies vénériennes),
Harbin: Guanghua shudian, 1948.
13 G. HERSHA TTER, Dangerous Pleasures: Prostitution and Modernity in Twentieth-
Century Shanghai, Berkeley: University of California Press, 1997 ; C. HENRIOT, Belles de
Shanghai: Prostitution et Sexualité en Chine aux XIX -xxe, Paris: CNRS, 1997 ; 1. DUVAL,
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'Shanghai Novels', Paris, VERLCA, 1972 ; S. GRONEWOLD, Beautiful Merchandise:
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14 FAN SHOUYUAN, Qingnian weisheng jianghua (Sur l'hygiène des adolescents),
Shanghai: Zhengzhong shuju, 1947 : 44.
31La sexualité et les MST en Chine
La République populaire de Chine (1949-1995)
L'éradication des MST devient un enjeu politique majeur du PCC
dès la prise du pouvoir en 1949. Les prostituées et les minorités sont
les cibles les plus importantes des campagnes officielles contre la
syphilis. Le ministère de la Santé organise des équipes de travail pour
établir l'étendue des MST et pour développer des stratégies pour la
prévention et le traitement des maladies; un Institut central de
recherche dermatologique et vénérologique est établi en 1954. Mis à
part un traitement médical gratuit, les prostituées font théoriquement
l'objet d'une réinsertion sociale et bénéficient d'une formation
professionnelle.
Les campagnes de prévention s'étendent progressivement au reste
de la population pendant la première décennie du nouveau régime 15.
L'utilisation de la pénicilline facilite énormément le traitement de la
syphilis, mais certains facteurs politiques et sociaux contribuent à un
contrôle efficace de la maladie. George Hatem, un médecin étranger
qui rejoint les rangs des communistes dès les années 1930, dirige une
campagne d'éradication des MST dans la RPC qui est apparemment
couronnée de succès 16. Il décrit comment dans un premier temps les
causes économiques de la prostitution furent éliminées grâce à un
programme de reconstruction sociale. Dans un second temps, les
groupes à haut risque - identifiés par des questionnaires et des
interviews - furent soumis à une analyse du sang et à un traitement
médical. Dans les années 1950, le taux d'infection est réduit à 3,8 %,
et les autorités se targuent d'avoir entièrement éliminé les MST en
1964, une affirmation généralement acceptée sans réserve par la
plupart des observateurs étrangers favorables au nouveau régime
(Hom, 1969).
La révolution culturelle (1967-1975) est une période de
désintégration sociale et de luttes politiques violentes pendant laquelle
la fréquence des MST pourrait avoir progressé dans certaines régions
15 R. M. WORTH, «New China's accomplishments in the control of diseases» in M. E.
WEGMAN, T. Y. LIN & E. F. PURCELL (eds), Public Health in the People's Republic of
China, New York: Josiah Macy, 1973 : 176-178 ; C. K. HU et al., « The control of venereal
diseases in new China », Chinese Medical Journal, 1953, 71 : 248-258 ; K.Y. HUANG,
« Infectious and parasitic diseases» in 1. R. QUINN (ed.), Medicine and Public Health in the
People's Republic of China, New York: DHEW Publication, 1972 : 239-240.
16 G. HATEM, «With Mao Tse-tung's thought as the compass for action in the control of
venereal diseases in China », China's Medicine, 1966, 1 : 52-68 ; voir aussi E. SNOW, The
Other Side of the River, New York: Random House, 1961 et Red China Today, New York:
Vintage Books, 1970 : 261-263.
32La sexualité et les MST en Chine
du pays. La vénérologie disparaît en tant que spécialisation médicale
dans les années 1960 et le sujet restera tabou jusqu'à l'admission en
1986 par le Conseil d'État de la résurgence du problème des MST.
Les «réformes économiques» entamées sous Deng Xiaoping
depuis 1978 ont contribué de façon significative au problème des
MST. Le nombre des cas officiellement recensés de 1980 à la fin de
1988 est de 140 648, un chiffre qui ne représente sans doute qu'une
fraction de la totalité des cas. Quatre ans plus tard, en 1992, plus de
750 000 cas sont répertoriés, alors que 1 243 séropositifs sont
officiellement reconnus par le ministère de la Santé en avril 1994 17,
un chiffre en grande partie symbolique qui néanmoins gonfle d'année
en année (aujourd'hui, en 1999, le nombre de cas de VIH est estimé à
400 000). Ces chiffres sont loin d'être fiables, ne reflétant en effet que
le total des cas isolés rapportés de façon aléatoire au ministère de la
Santé plutôt que le taux établi par un contrôle médical strict. Même les
estimations basées sur le dépistage sont trompeuses, puisque la plupart
des médecins pratiquant hors des grandes villes ne disposent pas de
l'expertise nécessaire pour détecter les MST et sont souvent incapables
de correctement prescrire et d'interpréter une analyse de sang.
Des postes sentinelles pour le dépistage ont été établis au début
des années 1980 dans les villes principales, mais un nombre limité de
centres médicaux effectue alors un travail de détection systématique.
Les statistiques officielles, d'autre part, sont basées sur des chiffres
fournis par les centres médicaux publics uniquement, excluant la
grande majorité de cliniques privées en Chine: dans une des villes
principales de la province de Guangxi, par exemple, un hôpital
légalement tenu de rapporter tous les cas de MST est confronté à
plusieurs centaines de cliniques privées opérant dans la plus stricte
confidentialité en 1992. Les préjugés sociaux d'une part, et le coût
financier souvent punitif d'autre part, encouragent de nombreux
patients à suivre un traitement dans une clinique privée, contribuant
ainsi à un seuil de visibilité très bas des MST. Malgré ces quelques
réserves, les statistiques officielles montrent un taux de croissance
rapide à partir de 1987, en particulier pour la gonorrhée et les verrues
génitales. D'autres maladies sont apparues au cours des années 1980, y
compris des cas de chancroïdes, signe d'une immunité affaiblie et
d'un manque d'hygiène parmi certains groupes sociaux. La courbe
17 «HIV/AIDS status in China: Summary», version manuscrite, Organisation Mondiale de la
Santé, janvier 1995.
33La sexualité et les MST en Chine
épidémiologique du sida est identique, le VIR suivant un mode de
transmission comparable aux autres MST. Les chiffres montrent là
encore une distribution géographique inégale et ce jusqu'au milieu des
années 1990. Les provinces du Yunnan, Sichuan, Guangdong,
Xinjiang, Fujian et Zhejiang sont plus touchées que d'autres, situées
plus à l'intérieur du pays. Pendant les deux premières décennies de
l'ère des réformes, les MST restent généralement concentrées dans les
régions frontalières (Guangdong, Yunnan et Xinjiang) et ont tendance
à se répandre des villes vers la campagne d'une part et des côtes vers
l'intérieur du pays d'autre part.
À la suite d'une libéralisation relative dans le domaine de l'emploi
en 1989, une population considérable d'émigrants, estimée entre 80 et
120 millions d'individus, contribua à une distribution épidémiologique
du sida plus égale à travers la Chine. La recrudescence de la
prostitution, parfois sous l'égide des Bureaux de Sécurité Publique ou
de l'Armée de Libération Populaire, est aussi un facteur important
dans la propagation des MST. Le nombre de « salons de coiffure» et
de maisons closes qui participent à ce commerce très lucratif a
augmenté considérablement depuis le début des années 1980.
L'utilisation des drogues est aussi liée au sida, en particulier dans
le Yunnan: dans cette région frontalière de la Chine, où se trouvent
près de 70 % de tous les cas de séropositivité jusqu'au milieu des
années 1990, l'épidémie a suivi un tracé très similaire à celui observé
pour le nord de l'Inde, la Birmanie et le nord de la Thaïlande,
indiquant que la maladie se propage au-delà des frontières dans la
foulée du trafic international de la drogue. Ainsi, dans le sud du
Yunnan, où le pavot est traditionnellement cultivé pour les besoins de
la consommation locale, des opiacés en provenance de la Birmanie
sont livrés par camions entiers au début des années 1990. Le pouvoir
accru des triades et des sociétés secrètes sur le marché de la drogue et
de la prostitution dans les grandes villes comme Canton ou Shanghai
entraîne inévitablement la propagation de l'héroïne pure et des drogues
à base d'opium. Les seringues à usage unique font cruellement défaut
et le partage entre plusieurs personnes de la même seringue est
systématique. Même dans les hôpitaux publics, les instruments
médicaux ne sont pas toujours stérilisés. La propagation par
transfusion de sang contaminé est une menace réelle que le
gouvernement gère mal, ainsi que le reconnaît le ministère de la Santé
lui-même, et la fréquence de l'hépatite B, dont le mode de
34La sexualité et les MST en Chine
transmission est comparable à celui du sida, est très élevée (Dai
Zhicheng, 1991). Des normes de production inadéquates, un réseau de
distribution sous-développé et des peurs sociales autour de la sexualité
des adolescents ont d'autre part limité l'usage des préservatifs: parmi
les couples mariés, qui consomment le plus de produits contraceptifs,
seuls 3,5 % utilisent les préservatifs en 1991 18. Même si les efforts
déployés par des organisations internationales pour améliorer la
qualité et la distribution des préservatifs aboutissent 19, certains
comportements pourraient être plus délicats à changer.
Mis à part l'ignorance, il faut souligner que des représentations
sociales de la masculinité, l'attrait du risque face à la contamination,
de même que certaines conceptions populaires sur l'«absorption des
fluides vaginaux» censée prolonger la longévité sont aussi des
vecteurs de résistance face à l'utilisation plus répandue des
préservatifs. L'ignorance est d'ailleurs nourrie par les milieux
officiels. Jusqu'au milieu des années 1990 au moins, les lotions et
vaporisateurs anti-sida, dotés de noms pittoresques tel le
«Vaporisateur Ciel et Terre du Yin Propre», à appliquer sur les parties
génitales des deux partenaires, prétendent pouvoir offrir une
protection efficace et tuer tous les microbes et virus connus, y compris
celui du VIR. Certains de ces produits apparaissent même sur les
coupons des billets d'avion des lignes internationales. L'ignorance de
nombreux médecins, des conditions hygiéniques douteuses à la
campagne, un équipement médical souvent dépassé dans les hôpitaux
publics et un budget insuffisant pour effectuer un travail préventif
efficace ne font qu'aggraver la situation depuis 1978. Des progrès dans
la prévention du sida ont toutefois été effectués grâce aux actions
menées par des organisations non gouvernementales, l'OMS, ou
encore des équipes locales, bien que cela se fasse trop souvent en
marge, voire à l'encontre des directives gouvernementales (le
programme de lutte contre le sida en Chine de l'OMS fut interrompu
en 1997).
Les peurs collectives autour de la contamination vénérienne sont
devenues plus prononcées après la découverte de plusieurs cas de sida
18 REN TAO, XU YONGJUN & LIU YUNRONG, «Zhongguo biyuntao shiyong
xianzhuang ji xuqiu zhanwang» (L'utilisation des préservatifs en Chine et son avenir),
Renkou yujihua shengyu, 1993,5 : 46-49.
19 UNFP A Thematic Evaluation Mission, Local Production of Contraceptives in China:
Summary of Findings and Recommendations, copie manuscrite, 12 May 1994.
35La sexualité et les MST en Chine
en 1989. Tant le discours officiel que les préjugés sociaux ont
tendance à expliquer le sida comme un mal venu de l'étranger, et les
prostituées en contact avec des étrangers sont sévèrement punies au
début des années 1990 (Ruan, 1991). Le discours officiel culmine en
une loi exigeant un test sida pour tous les étrangers résidant en Chine,
une mesure qui alimente plus la peur et l'ignorance qu'elle ne
contribue à enrayer les progrès du virus. Que ce soient des tracts
scientifiques réclamant le remplacement en Occident des sanitaires
modernes par des toilettes à la chinoise - les traces d'excréments
déposées sur le siège étant vues comme une cause majeure de
contamination 20 - ou des études médicales sur le «système
immunitaire chinois» - vu comme intrinsèquement supérieur aux
corps dégénérés des Occidentaux - des théories douteuses sur la
supériorité culturelle voire raciale des Chinois perpétuent une attitude
complaisante qui informe mal la population des dangers réels de la
contamination.
Plutôt qu'un virus pouvant infecter tout individu sexuellement
actif, le VIH est représenté comme le châtiment d'une transgression
morale dans le domaine de la sexualité. La plupart des études sur les
MST publiées par des institutions médicales cultivent la peur et
l'ignorance en mettant en exergue des photographies très explicites de
victimes blanches ou noires du sida, alors qu'un manuel considère les
manifestations gay aux États-Unis comme un signe probant de
l'effondrementimminent de la «société capitaliste occidentale» 21. Les
homosexuels sont infectés par le sida, parce qu'ils «ont beaucoup de
partenaires et pratiquent la sodomie et la fellation»22, prétend une
étude très représentative de ce genre de discours. Une équipe de
chercheurs attachée à la branche sichuanaise de la Croix-Rouge
interprète en 1990 le sida comme un châtiment juste pour l'Occident,
fustigé pour ses valeurs «nihilistes, individualistes et hédonistes». Les
«sociétés primitives» en Afrique sont condamnées dans un même
20 ZHANG YINGQING, Xin shengwuguan - quanxi peixueshuo ji qi dui shengwuxue, yixue
qianyan ruogan yi'nan wenti de jiejue (Une nouvelle perspective biologique: l'holocytologie
et la résolution d'un nombre de problèmes difficiles en biologie et en médecine), Qingdao:
Qingdao chubanshe, 1991 : 77-81.
21 ZHANG ZHIZHONG et al. (eds), Xiandai xing xingwei ganran zheng (Le comportement
sexuel contemporain et la contamination), Shenyang: Liaoning kexue jishu chubanshe, 1988,
pp.3 et 154.
22 LI ZHIWEN et al. (eds), Aizibing (Le sida), Changchun: Heilongjiang kexue jishu
chubanshe, 1987 : Il.
36La sexualité et les MST en Chine
souffle pour leur manque de fibre morale, tout au contraire des mérites
d'un socialisme à la chinoise. Les valeurs confucéennes, plutôt que les
préservatifs, constituent apparemment une barrière plus efficace
contre la propagation de la maladie en Chine 23.
Un discours normatif, en bref, manipule plus la maladie comme
un objet de peur pour alimenter la hantise de la contamination qu'il ne
vise à offrir une information concrète permettant aux lecteurs de
protéger leurs vies 24. Une stricte moralité sexuelle est vue comme
l'arme la plus efficace dans le combat contre le sida, et même le baiser
est décrit comme un «vice contaminateur» au début des années
1990 25. En 1987, une publication populaire entièrement consacrée au
sida proclame que le baiser, certains gestes imprudents et même les
insectes peuvent transmettre le virus 26. Tout acte sexuel empruntant
un orifice stérile mène irrémédiablement à l'infection.
La gestion de la sexualité plus que le contrôle des maladies est le
but principal des programmes d'éducation sexuelle entamés en Chine
depuis 1978. Des énoncés clairs et explicites sur la valeur protectrice
des préservatifs restent rares jusqu'en 1997, et l'ignorance et la peur
sont parmi les raisons principales expliquant la propagation rapide des
MST en Chine. Les autorités n'ont ni le vouloir politique ni le pouvoir
économique pour efficacement entraver la propagation du sida. En
dehors de la Chine, de soi-disant «spécialistes» de la Chine,
s'appuyant sur des méthodes ethnographiques désuètes, ont contribué
à sous-estimer l'ampleur réelle des MST. Vincent Oil, qui perpétue des
stéréotypes naïfs sur la «sexualité chinoise» sur la base d'une dizaine
d'interviews, a proclamé que le sida «exige et a obtenu une attention
sérieuse en Chine» (Oil, 1991).
Contrairement en Europe au XXe siècle, la sexualité et la
reproduction n'ont pas été dissociées dans un discours médical voulant
exclure tout acte sexuel qui n'est pas directement subordonné à la
23 YANG WENYI et al. (eds), AIDS: Quanqiu weiji. Aizibing shehuixue touguan (Le sida:
une crise globale. Une perspective sociologique sur le sida), Chengdu: Sichuan kexue jishu
chubanshe, 1990.
24 WANG CHENGYI, Xing chuanbobing (Les maladies sexuellement transmissibles),
Nanning: Guangxi kexue jishu chubanshe, 1988 : 2-4, 62.
25 WANG MAN et al. (eds), Shiyong fuchanke shouce (Manuel d'obstétrique pratique),
Hangzhou: Zhejiang kexue jishu chubanshe, 1989: 449 ; ZHENG FOZHOU et al. (eds),
Xing chuanbo jibing fangzhi 100 wen (Cent questions sur Ie traitement des maladies
sexuellement transmissibles), Beijing: Jindun chubanshe, 1990 (6th repro 1993) :13.
26 XIANG YIPING, Aizibing (Le sida), Hangzhou: Zhejiang daxue chubanshe, 1987 : 9.
37La sexualité et les MST en Chine
procréation ou ayant lieu hors du cadre conjugal. Niant l'existence de
préférences sexuelles particulières, le discours médical refuse de
conférer un droit au plaisir à l'individu. Au lieu de distinguer entre des
préférences sexuelles individuelles (<<hétérosexualité» ou
«homosexualité»), la ligne de démarcation est établie entre des actes
licites, c'est-à-dire les rapports sexuels péno-vaginaux dans un cadre
conjugal, et des actes illicites, en particulier les rapports sexuels
buccaux ou la sodomie. La sexualité de chaque individu doit être régie
au nom d'une collectivité abstraite, que ce soit la «nation», la «race»,
«l'État» ou même les «générations futures». Le discours dominant, en
d'autres termes, a déployé une notion non pas de la «sexualité» comme
une multiplicité de variations toutes individuelles, mais au contraire
l'idée du «sexe» comme une impulsion biologique devant être
contenue dans le cadre légal du mariage. La gestion de la sexualité au
nom de la nation plutôt que le contrôle de la maladie pour le bien de
l'individu a été l'objectif ultime des sanctions légales, des contrôles
sociaux et des normes médicales dans la Chine du XXe siècle.
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39SEXUALITÉ, PROSTITUTION ET SIDA EN
MILIEU URBAIN INDONÉSIEN
Laurence HUSSON
Cet article entend dresser un état sanitaire de la prostitution, en
particulier hétérosexuelle, en se basant sur des enquêtes de terrain 27
menées par nos soins dans les deux principales agglomérations
indonésiennes: Jakarta, la capitale, et Surabaya, seconde ville et
deuxième port du pays, ainsi que sur quelques ouvrages de référence
parus sur la question 28. Lors de ces enquêtes qui se sont déroulées de
juin à août 1997 dans le but d'évaluer la perception, l'information et la
prévention en matière de sida, nous avons été immédiatement
confrontée à la prostitution, au point même de la rendre indissociable
du sida et vice versa. Avons-nous été ainsi victime de la propagande
officielle qui veut, en effet, que cette activité semi-Iégale soit
responsable de la propagation du VIH, ou étions-nous vraiment sur la
seule piste permettant d'appréhender la réalité de l'épidémie?
Si l'on se réfère aux modes de transmission du virus tels qu'ils
sont établis par le ministère de la Santé indonésien, les transmissions
par voie hétérosexuelle (71,4 %) ou homosexuelle (13 %) représentent
à elles deux 84,4 % des cas de contamination (cf tableau 1). La
répartition par groupes d'âge tend à confirmer que la maladie touche
massivement la catégorie des 20-39 ans (75,2 %), a priori la plus
active sexuellement (cf tableau 2). Sur le total des 764 cas recensés et
reconnus, 63,3 % sont des hommes et 33,6 % des femmes.
27 Ces enquêtes ont été effectuées dans le cadre d'un programme «sida» financé par le
département Sciences de l'Homme et de la Société du CNRS.
28 Ce thème «à sensation» a fait l'objet de publications en tout genre: enquêtes
journalistiques, ouvrages de fiction et études universitaires, parmi lesquelles: T. H. HULL, E.
SULISTY ANINGSIH & G. W. JONES, Pelacuran di Indonesia, Sejar ah dan Perkembangan,
Seri Kesehatan Reproduksi, Kebudayaan, dan Masyarakat, Pustaka Sinar Harapan, Jakarta,
1997; A. 1. MURRAY, No money, no honey, a study of street traders and prostitutes in
Jakarta, Oxford University Press, Singapore, 1991 ; T. PURNOMO & ASHADI SIREGAR,
Dolly, Grafitipers, Jakarta, 1985 ; D. SOEDJONO, Masalah pelacuran, Karya Nusantara,
Bandung, 1977 ; Y. A. N. KRISNA, Remang remang Jakarta, Pustaka Sinar Harapan,
Jakarta, 1996.Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
Les injections de drogue demeurent un phénomène extrêmement
marginal 29 et ne semblent pas, pour l'instant, être une source
d'inquiétude comme cela est le cas en Malaisie, en Thaïlande ou en
Chine du Sud. Cependant, l'absence totale de cas de contamination par
transfusion sanguine sur le territoire indonésien n'est guère plus
crédible que les 744 'cas de VIH positif et de sida détectés de 1987 à la
fin août 1998 pour une population qui, à présent, avoisine les 204
millions d'individus. Quand on sait que, faute de moyens et
d'information, la même aiguille non stérilisée pique une douzaine de
patients d'affilée dans la plupart des dispensaires - et même des
hôpitaux - de l'archipel, on peut être certain que le sang des
donneurs n'est pas testé systématiquement, en dépit ne serait-ce que
des risques élevés de transmission de l'hépatite B. Depuis 1986, année
où le ministère de la Santé indonésien déclarait «qu'il n'était pas
nécessaire de détecter le virus du sida dans les stocks des banques du
sang nationales puisque la vraie menace épidémiologique du pays était
l'hépatite B» (Kompas, 6/04/1986), la position officielle n'a pas
évolué. Deux raisons majeures expliquent cette attitude. Le coût élevé
des tests semble avoir été, en 1986 comme de nos jours, le motif qui
explique que, jusqu'à présent, aucun test à grande échelle n'ait été
effectué dans les banques de sang indonésiennes. La seule mesure
prise a été de cesser toute importation de sang, en particulier celles en
provenance de pays fortement touchés par la maladie, comme les
États-Unis. La seconde explication réside dans la croyance en un sida
« allogène », venu de l'extérieur contaminer un sang « national» sain.
En 1985, le docteur Arjatmo de l'université Indonesia avait même
avancé que « des facteurs génétiques protégeaient les Indonésiens du
sida. » Cette hypothèse bien vite démentie par les faits a cependant
marqué les esprits volontiers nationalistes qui veulent croire que les
produits faits localement à partir du sang indonésien ne présentent
aucun risque de contamination par le VIH.
29 Il a été admis pendant des années que les injections de drogue ne faisaient pas partie de la
« culture» indonésienne. Cette hypothèse est confirmée par les statistiques officielles, qui
attestent que sur 764 cas détectés de VIH/sida, deux seulement concerneraient des drogués par
injection. Les ONG ne partagent cependant pas cette opinion. D'une part, un rapport du réseau
« Asian Harm Reduction» en novembre 1997 avançait les chiffres de 30 à 40 000 utilisateurs
de drogues injectables. D'autre part, transsexuels et prostituées ont parfois recours, dans un
but esthétique, aux injections de silicone, souvent effectuées de façon collective avec la même
seringue.
42Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
De plus, il est certain que nombre de personnes meurent du sida
en Indonésie sans que la cause réelle de leur décès soit identifiée.
Il résulte de ce flou concernant la prévalence du sida dans
l'archipel un énorme décalage entre le nombre de cas enregistrés et les
projections à court comme à moyen terme 30. Décalage qui lui-même
trahit l'ampleur des difficultés, contraintes et réticences des autorités
vis-à-vis du problème.
Reste à établir que la contagion par voie sexuelle est très
largement favorisée par une industrie du sexe florissante. Il faut noter
que nos enquêtes ont été faites alors que débutait la crise financière
qui allait durement ébranler les économies de la région, sans pour
autant freiner l'industrie du sexe, bien au contraire, ainsi que vient de
le démontrer le Bureau international du travail (BIT) en mettant en
évidence cet apparent paradoxe: «alors que la crise asiatique entre
dans sa seconde année, l'industrie régionale du sexe est devenue une
branche commerciale à part entière, prospère et génératrice
d'emploi» 31.
30 Un rapport commandé par l'UNICEF à l'Universitas Indonesia en novembre 1996 avançait
le nombre de 190 000 à 476 000 personnes infectées, alors que, en avril 1987, l'expert
international James Chin estimait de façon très large que l'Indonésie ne comptait à cette date
que 2 000 à 30 000 personnes infectées. D'autres chiffres plus catastrophiques encore ont été
annoncés pour l'an 2000 (entre 2,5 millions et 750 000), mais peut-être vaut-il mieux s'en tenir
aux estimations diffusées par le ministère du Bien-être public (en charge de la réponse de la
République d'Indonésie au sida) de 400 000 cas escomptés en l'an 2000. Ceci, sans perdre de
vue que ces chiffres officiels tiennent certes compte de faits épidémiologiques, mais qu'ils
comportent aussi des enjeux politiques, voire financiers, quand ils s'adressent aux bailleurs de
fonds internationaux.
31 I. VICHNIAC, « En Asie, pendant la crise, l'industrie du sexe prospère », Le Monde, 22
août 1998. Dans les quatre pays Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande - qui viennent-
de faire l'objet d'une étude du BIT, la prostitution rapporterait jusqu'à 14 % du PIB.
43Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
Tableau 1 : Répartition du nombre de VIH/sida selon le mode de
transmission.. en septembre 1998 (ministère de la Santé, République
d'Indonésie ).
Mode de transmission VIH+ Sida Total
hétérosexuel 415 131 546
homosexuel 35 65 100
par injection de drogue 3 3 6
transfusion sanguine 0 22*
hémophilie 1 1 2
transmission périnatale 3 3 6
Inconnu 88 14 102
* lors d'un séjour à l'étranger
Tableau 2 : Répartition du nombre de VIH/sida par e:roupes
d'âe:e.. en septembre 1998 (source: ministèrede la Santé, République
d'Indonésie) .
Groupes d'âge VIH+ sida Total
1 2<1 3
1-4 2 0 2
5-14 0 1 1
15-19 33 8 41
20-29 303 58 361
30-39 115 99 214
40-49 32 43 75
50-59 6 6 12
> 60 1 2 3
Inconnu 52 0 52
Mais, avant d'exposer la situation actuelle, il nous a semblé
nécessaire de remonter à la période coloniale puisque, déjà, les
premiers rapports des services de santé des Indes néerlandaises
s'interrogeaient sur la probable incidence de la prostitution dans la
propagation des maladies vénériennes. Et ceci, parce que les mesures
plus ou moins heureuses prises dans le cadre des Indes néerlandaises
pour lutter contre la syphilis, semblent trouver un écho dans le
44Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
contexte actuel de la lutte de l'État indonésien contre le sida. Ce
dernier s'inspire en effet des mesures prises à la fin du XIxe siècle
pour faire face à l'épidémie.
Prostitution et syphilis aux Indes néerlandaises
Une étude de J. Ingleson 32 montre que, durant la période
coloniale, mis à part quelques articles de presse décriant «le
comportement immoral des femmes publiques» ou des pamphlets en
langue indonésienne dénonçant l'avilissement des « femmes
indigènes, victimes à la fois du capitalisme et du colonialisme» seuls
des rapports annuels des services de santé abordaient, et encore de
façon lacunaire, l'épineuse question de la prostitution et de son
corollaire, la propagation des maladies vénériennes. La plus officielle
et la plus ancienne mention des MST dans l'archipel apparaît en 1811
lors de la création par Raffles, gouverneur des Indes néerlandaises
sous la tutelle britannique, d'un hôpital pour prostituées syphilitiques
yà ogyakarta, alors capitale. Dès les années 1830, des médecins
militaires sont chargés d'examiner régulièrement les prostituées des
grandes villes javanaises. En 1852 est votée la première loi visant à
contrôler cette activité: chaque prostituée devait désormais s'inscrire
sur un registre de police, être munie d'une carte d'identification
professionnelle et subir des examens médicaux réguliers. Les malades
se voyaient retirer leur carte, étaient soignées dans de mauvaises
conditions 33 et n'avaient le droit de reprendre leur activité qu'après
guérison totale. Toutes les maisons closes étaient soumises à
inspection, et obligation était faite de différencier les bordels pour la
population civile des bordels pour militaires. Ces mesures, difficiles à
mettre en place, déjouables et déjouées parce que trop coercitives,
restèrent sans effet notable. D'autant que les années 1870 allaient
marquer un essor certain de la prostitution comme des maladies
vénériennes. L'ouverture de l'économie coloniale aux investissements,
en générant des grands travaux d'infrastructure, le développement des
plantations, des mines, des ports et des villes, a en effet provoqué
32 1. INGLESON, « Prostitution in Colonial Java », in CHANDLER, D. & M. C. RICKLEFS
(eds), Nineteenth and Twentieth Century in Indonesia, Clayton, Victoria, CSAS, Monash
University, Australia, 1986 : 123-140.
33 Dès 1850, dans la plupart des villes de Java, les syphilitiques étaient entassées dans une
section particulière des prisons, dans une grande promiscuité, et soignées par du personnel
masculin (Ingleson, 1986 : 128).
45Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
d'importants déplacements de main-d'œuvre masculine de toutes
origines, «indigène », chinoise, métisse et européenne. Nombre de
démographes considèrent que la force de travail urbaine dans les
années 1920-1930 comprenait plus de 40 % de migrants circulaires ou
temporaires masculins 34, donnée susceptible d'accroître la demande
et l'offre en matière de prostitution.
Pour expliquer les taux plus élevés de maladies vénériennes 35
dans la colonie que dans la mère patrie, les services de santé coloniaux
invoquaient la pratique courante de la polygamie, les fréquents et
nombreux divorces et remariages, ainsi que les relations sexuelles plus
libres avant et après mariages. Quoi qu'il en soit, les autorités
coloniales, durant tout le XIxe siècle, et jusqu'à l'indépendance,
confirmèrent dans leurs rapports qu'il y avait plus de prostitution aux
Indes néerlandaises qu'aux Pays-Bas, et que cela expliquait la
propagation de la syphilis. En 1941, une étude avançait qu'au moins
15 % de la population urbaine était infecté (soit un pourcentage 2 fois
plus élevé qu'en Europe) (Ingleson, 1986 : 132). Des mesures avaient
certes été prises pour endiguer le fléau en imposant aux prostituées
déclarées de se soumettre à des examens médicaux réguliers, mais il
s'avérait autrement plus compliqué de freiner l'expansion de la
syphilis parmi le reste de la population. L'examen des statistiques
médicales révèle une proportion de deux Européens pour un indigène
contaminé. Mais il va sans dire que ne sont pas comptabilisés les
Européens ayant subi, par souci d'anonymat, un traitement médical
auprès d'un médecin privé, ni les « indigènes» ayant eu recours à des
médecins traditionnels ou à la riche pharmacopée locale. Ces
statistiques sont de ce fait trompeuses. Ingleson montre cependant
qu'il est possible d'établir une corrélation entre les zones à forte
prostitution et le taux de syphilis, en particulier dans les régions
d'immigration, les ports, les bases navales et aux alentours des
casernes. Il ressort de ces rapports que la préoccupation d'alors était de
préserver la bonne santé d'une certaine partie de la population: les
fonctionnaires coloniaux et les militaires, ainsi que celle des femmes
indigènes- concubineslocales et prostituées - les fréquentant.
34 G. J. HUGO, «Population movements in Indonesia during the colonial period », in J. J.
FOX, R. G. GARNAUT, P. T. MCCAWLEY & 1. A. C. MACKIE (eds), Indonesia:
Australian Perspectives, RSPS, Canberra, 1980 : 95-136.
35 En 1912, les maladies vénériennes étaient le second fléau traité par les hôpitaux publics,
après le paludisme.
46Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
D'une façon générale, il faut considérer dans l'archipel indonésien
que la propagation des maladies vénériennes a été facilitée, tout au
long de l'histoire de ce dernier, par le commerce et l'exploitation de
ses ressources naturelles qui ont occasionné de nombreux
mouvements internes et externes de population essentiellement vers
les zones de développement économique. Les mesures prises contre la
prostitution - par ailleurs fort coûteuses - et caractérisées par une
forte coercition, des intimidations et des humiliations, ont favorisé la
floraison d'une prostitution sauvage. Tant et si bien que le
gouvernement colonial se résigna à considérer le problème insoluble
et à déclarer que «le fort taux de maladies vénériennes parmi la
communauté européenne résultait, de façon malheureuse mais
compréhensible, du pourcentage relativement élevé d'hommes
célibataires sur une terre étrangère. » La prostitution continua donc de
se développer.
Essor de la prostitution après l'indépendance (1945-1998)
La prostitution à grande échelle n'a certes pas atteint en Indonésie
les proportions qu'on lui connaît en Thaïlande ou aux Philippines,
pays longtemps plus permissifs sur ce plan; toutefois ce secteur
connaît indéniablement un vif essor depuis l'indépendance. Pauvreté
et chômage, nécessité d'une pluriactivité avec comme corollaire
l'exode rural, masculin comme féminin, venant gonfler le secteur
informel, sont, ici comme ailleurs, à l'origine du développement de la
prostitution. Les années 1950 allaient être affectées par une extension
du chômage et de la pauvreté. Les familles, tant en milieu rural
qu'urbain, étaient désormais dans l'obligation quasi absolue de
diversifier leurs sources de revenus. La fin des années 1960 et le début
des années 1970 ont marqué la croissance d'un exode rural, auquel les
femmes prenaient désormais part. Se retrouvaient donc dans les villes
de forts pourcentages d'hommes et de femmes célibataires. Les
femmes, sans grande instruction, ni compétences professionnelles, ont
alimenté un secteur informel en pleine expansion, en s'employant
comme vendeuses ambulantes, domestiques, voire prostituées.
Une grande instabilité conjugale, particulièrement sensible en
milieu rural javanais, et un taux élevé de divorces précoces (40 à 50 %
dans les 5 ans suivant le premier mariage), suite à des mariages
arrangés par les parents, ont également un impact certain sur
l'augmentation de la prostitution. Des études menées sur les
47Sexualité, prostitution et sida en milieu urbain indonésien
conséquences des échecs matrimoniaux plaident en ce sens 36.
Aujourd'hui encore, nombre de professionnelles du sexe interrogées
par nos soins ont mis en avant ce motif pour justifier leur activité
(proportion de 3 sur 4), n'ayant ni pension alimentaire pour survivre,
ni qualifications professionnelles pour trouver un autre métier. La
diminution des emplois dans le secteur primaire et l'augmentation des
offres dans le secteur tertiaire ont attiré nombre de femmes en ville où
elles pouvaient espérer trouver un emploi de service. Mais les bas
salaires et le coût de la vie en ville rendent parfois attrayants les
revenus de la prostitution 5 à 10 fois plus élevés que n'importe autre
d'activités. Ce secteur génère en effet des gains très appréciables. Un
ouvrage de sociologues et de démographes sur l'histoire et le
développement de la prostitution en Indonésie, publié en 1997, précise
son poids dans l'économie indonésienne 37. Les auteurs estiment entre
140 000 et 230 000 le nombre de prostituées «formelles», dont le
revenu annuel cumulé se situe entre 1,2 et 3,3 milliards de dollars US,
soit entre 0,8 et 2,4 % du PIB indonésien, en 1996 38. Et ces chiffres
devraient être multipliés par deux, si l'on pouvait prendre en compte la
prostitution clandestine ou occasionnelle.
Diversification et multiplication des formes de prostitution
Le dermatologue Simons 39, dans la seule ville de Surabaya, avait
déjà inventorié en 1939 huit catégories de prostituées: celles opérant
dans des petites échoppes aux abords du vieux port; les prostituées
d'origine locale racolant dans les rues; les employées des bordels du
centre-ville appartenant à des Chinois ou à des Japonais; les
employées de bordels «villageois» situés à la périphérie de la ville;
les services discrets des domestiques indigènes; les services encore
36 JONES, G. W., Marriage and Divorce in Islamic South-East Asia, Oxford University
Press, Singapour, 1994, ch. 5, et WIBOWO, S., GUNAWAN, A. ; MERINA, D., ANISAH &
AZIZ, D., Penelitian deskriptif mengenai sebab-sebab kota Indramayu sebagai produsen
utama wanita tuna susila, Jakarta: Pusat Penelitian Kemasyarakatan dan Kebudayaan,
Universitas Indonesia, 1989. Cette étude montre que la quasi-totalité des jeunes divorcées
d'Indramayu partent se prostituer à Jakarta.
37 T. H. HULL, E. SULISTYANINGSIH & G. W. JONES, Pelacuran di Indonesia, Sejar ah
dan Perkembangan, Seri Kesehatan Reproduksi, Kebudayaan, dan Masyarakat, Pustaka Sinar
Harapan, Jakarta, 1997.
38 «Bursa seks di Indonesia tetap spekulatif», Kompas, 12/07/1997.
39 P. SIMONS, « Indrukken over de prostitutie en de homosexueele, en over het voorkomen
van geslachtsziekten in Nederlandsch Oost-Indie en West-Indie », Nederlands Tijdschrift
voor Geneeskundig, vol. 83, 1941.
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