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Sony Labou Tansi ou La quête permanente du sens

De
486 pages
Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont issus pour la plupart des travaux du colloque international que l'Union Européenne, à l'occasion du premier anniversaire de la mort de Sony Labou Tansi. La puissance, l'ampleur prophétique, l'intensité dramatique et l'intérêt historique des œuvres de l'écrivain congolais justifient largement l'organisation d'une telle rencontre. Les études et témoignages rassemblés ici tentent de montrer qu'à travers la description des monstruosités, de l'affrontement entre le Bien et le Mal, du désordre social et moral, de l'Enfer, l'œuvre de Sony Labou Tansi exprime une seule et même préoccupation: l'obsession de la vie.
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SONY LABOV TANS!
ou la quête permanente du sens

Illustration de couverture: portrait de Sony Labou Tansi par Bill Kouélany

@ L' Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5107-1

Sous la direction de Mukala Kadima-Nzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou

SONY LABOV TANS!
ou la quête permanente du sens
Actes du colloque international tenu à Brazzaville les 13, 14 et 15 juin 1996 avec le concours de l'Union Européenne, Programme Culturel Régional Bantu

L'Harmattan 5-7 rue de J'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Ine 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Dans la collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Gérard da Silva
Dernières parutions:

COPIN Henri, L'Indochine dans la littérature française des années 20 à 1954, 1996. CALLE-GRUBER Mireille, Les partitions de Claude allier. Une écriture de l'altérité, 1996. MBANGUA Anatole, Les procédés de création dans l'œuvre de Sonny Labou Tansi, 1996. SAINT-LEGER Marie-Paule, Pierre Loti l'insaisissable, 1996. JOUANNY Robert, Espaces littéraires d'Afrique et d'Amérique (t. 1), 1996. JOUANNY Robert, Espaces littéraires de France et d'Europe (t. 2), 1996. LARONDE Michel, L'Écriture décentrée. La langue de l'Autre dans le roman contemporain, 1996 Collectif, L 'œuvre de Maryse Condé, A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte, 1996 BARTHÈLEMY Guy, Fromentin et l'écriture du désert, ] 997. COLLECTIF, L'œuvre de Maryse Condé. A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte, ] 997. PLOUVIER Paule, VENTRES QUE Renée, BLACHÈRE Jean-Claude, Trois poètes face à la crise de l'histoire. ] 997. JOUANNY Robert, Regards russes sur les littératures francophones, 1997. EZQUERRO Milagros, Aspects du récit fantastique rioplatense, ] 997. De BURTON Richard, Le roman marron: études sur la littérature martinicaise contemporaine, 1997. SEGARRA Marta, "Leurpesant de poudre" : romancières francophones du Maghreb, 1997. SCHNYDER Peter, FRENAUD André, vers une plénitude non révélée, 1997.

Pour Sony

A la fin des années 70, dans ma case ensevelie dans la végétation brazzavilloise, le grand fleuve au loin, j'ai découvert en lisant La Vie et demie que ce Pays avait un écrivain de génie et un linguiste fantastique. Pus tard, dans les longues soirées amica~es en plein air, j'ai rencontré un jeune homme gauche et dégingandé, féru de le Rocado Zulu Théâtre. Surtout, d'une' grande théâtre timidité apparente. Une fois, j'ai même été admis dans le grand capharnaüm de sa maison de Makélékélé, gorgée de toute sorte de projets. Les nouvelles de ses succès me sont arrivées dans des contrées bien lointaines. J'en étais content. Je les trouvais justes. Puis, de retour dans cette partie du monde, j'ai appris sa maladie et sa mort, si homogènes à son œuvre. Dès l'année dernière, j'ai voulu qu'une manifestation soit prévue, sur financement de l'Union Européenne, à l'occasion de ce premier anniversaire. Je remercie tous ceux qui l'ont organisée ou qui y participent. Nous versons du vin de palme à l'intention de l'esprit de Sony, que nous n'avons pas oublié.
~

Libreville, juin 1996. Marco Mazzocchi Alemanni Délégué de la Commission Européenne à Libreville, Responsable du Programme Culturel Régional Bantu

AVANT-PROPOS

Le 14 juin 1996, des amis de Sony Labou Tansi se sont réunis en divers lieux pour se souvenir de l'écrivain à l'occasion du premier anniversaire de sa mort. L'Union Européenne, dans le cadre de son Programme Culturel Régional Bantu, a voulu pour sa part honorer sa mémoire en organisant un colloque international sur son œuvre. Ce colloque, tenu à Brazzaville du 13 au 15 juin 1996, avait pour thème: « Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens », et un triple objectif: - rendre hommage au talent fécond et polymorphe de
l'écrivain, I

- mener une réflexion critique sur son œuvre - et faire connaître davantage la richesse, la diversité et l'intérêt de son écriture et de sa pensée. Le présent ouvrage est né de cette rencontre à laquelle ont pris part des universitaires, des chercheurs, des journalistes et des écrivains du Cameroun, du Congo, de Côte-d'Ivoire, des États-Unis d'Amérique, de France, du Gabon et du Zaïre. Les différentes communications proposées au cours du colloque ont été lues et débattues en plénière; cependant, nous n'avons pu les publier toutes, soit parce que plusieurs intervenants ne nous ont pas fait parvenir leurs textes à temps, soit parce qu'un certain nombre d'entre elles accusaient un caractère redondant ou tautologique. Nous avons donc été amenés à opérer un choix. Ce choix plutôt que d'être pernicieux, traduit à n'en point douter l'intérêt sans cesse croissant de l' œuvre de Sony Labou Tansi au Congo et ailleurs; il traduit aussi l'importance quantitative des travaux de réflexion et de recherche qui lui sont consacrés.

9

Nous avons par ailleurs demandé à d'autres spécialistes africains et occidentaux de la littérature africaine francophone et à d'autres écrivains, que les moyens à notre disposition ne nous ont pas permis d'inviter à notre colloque, de nous proposer des textes ou des études sur des sujets de leur choix en relation avec l' œuvre et la pensée de Sony Labou Tansi. Nous remercions ceux qui ont répondu favorablement à notre appel. Le lecteur trouvera dans ce volume soit leurs poèmes, soit leurs réflexions, soit leurs analyses. Eu égard à la personnalité de Sony Labou Tansi et à la nature des problèmes - la quête du sens - posés par son œuvre, nous avons sollicité le concours de spécialistes des différentes disciplines des sciences humaines et sociales pour mieux les éclairer. Cet ouvrage se veut précisément le lieu d'exercice et de déploiement de la dynamique des regards croisés. Mukala Kadima-Nzuji

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VOYAGE DE SONY A NTO NTEELA

(pour flûte, balafon et tam-tams)

«

Nous cherchons
Nous

le pays, la nation,
un peuple,
»

l'avenir.

cherchons

une âme, quelque chose qui tienne debout.

Sony Labou Tansi, Le Ventre.
«... nous nous et de en fin de compte les mots ont vaincus à tel point que ne vivons plus que des mots cette passion qui nous vient de cette terre nôtre. »

Sony Labou Tansi, Dédicace à B.S.

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I
Soleil C'est de toi que je suis fou Soleil de Nto Nteela

o Sony
Nous disons nous disons mais que disons-nous? Nous prenons place sur les ailes du vent à la recherche du sentiment perdu à la recherche de soifs et de sources nouvelles Nous empoignons les moments sismiques de l'être La fable est notre patrimoine ontologique Soleil Soleil de Nto Nteela Il y a de grandes bouffées de liberté et de tristesse dans la nudité verte et violente des slogans Verte de légendes arborescentes Violente de tant de questions tues Et quelle étrange tribu: les démocrates! Soleil ouvre tes orchidées à la danse des enfants de la rue pour conjurer le quart-avenir Violentes et vivantes les orchidées de Mbaanza Koongo Soleil notre matrice métaphysique au seuil des mues infinies du monde Soleil Soleil de Nto Nteela C'est de toi que je suis fou Le dessein de lumière est notre mémoire. 12

II
C'était à la première aube de l' Histoire Les papillons traversaient la mémoire du Leemba (nymphes aux cent faims de soleil) lorsqu'un destin d'identité volontaire dressa une haie de paraboles contagieuses contre les mille langues bossues du sort. C'était à la première aube de l' Histoire Tu sculptais des métaphores et donnais corps à La Vie et demie comme par manière d'exorcisme La patrie pataugeait dans l'hémoglobine Des scarabées de fer quadrillaient Bacongo et l'A venue des Trois Francs Makélékélé et l'Avenue Fulbert Youlou Poto-Poto et l'Avenue de France la ville vrillait d'angoisse et de mal-rêves la ville aux bières si bavardes la ville aux rumbas omnipotentes la ville aux purs sapeurs d'anthologie la ville la ville verte et noire La politique? Une braise à brûler la vie! C'était à la première aube de l' Histoire Les mammifères équinoxiaux de la Conférence Nationale leurs sermons stridents leurs convictions en dents de sauriens manquaient d'amandes clairvoyantes et tu te battais rappelle-toi contre l'ésotérisme importé comme s'imposait à la conscience 13

le voyage astral bantou le souffle foulée de pas sur les chemins de Nto Nteela. C'était à la première aube de l' Histoire On avait inventé le dialogue des banderoles votez [a vie ['immédiat miracle Et s'installait [' indémocratie vaniteuse s'installaient les symboles de banqueroute On avait inventé la saison des borborygmes valeurs étouffées au seuil du jaillissement degrés de sorcellerie revus à la hausse C'était à la première aube de l' Histoire la trahison du Principe de clarté.

III
Voici la palabre du Roman et demi les jours s'en vont traversés d'étoiles et d'oiseaux de l'immobile espérance Mais le rêve? Mais le rêve? La pauvreté indexe les lèvres du temps ton temps Sony Il Ya des temps sans tendresse des temps de douleurs d'urgence qui masquent les désirs de géographie désirs de palétuvier ou d'épervier sur la crête des songes d'une halte d'écriture rue Mbemba Hyppolite Il y a des temps porteurs de désastres Des cataclysmes mentaux profanent la Loi ou la liberté liane de vie Des rêves se déchirent comme s'ils jouaient à la marelle 14

comme s'ils jouaient au cerceau Des rêves? Des haines habituées à salir les versants de l'air les cent versions de l'aube Des haines d'une douleur insondable Mil neuf cent quatre-vingt-treize les hautes et basses faims de Bac City furent assiégées comme les soifs de Sarajevo survécurent cependant le désir citoyen l'immense rumeur de République notre algèbre d'abeille. Voici la palabre du Voyage et demi La traversée des temps du Mono nous a jetés sur les rives des démocraties dévoreuses Yâ Sylvain prêtait son cœur à Simon Ntari et Jazz et vin de palme ricanait du destin de bois des laboureurs d'idéologies. Voici la palabre de la Tyrannie et demie Lopes préfaçait Conscience de tracteur S'écorchaient les sentiers du temps Tu courais à contre-anthropophagie Sony tu habitais ta déchirure jusqu'aux grandes frayeurs de l'âme tu mesurais les verrous des corrupteurs tu traçais le triangle d'émancipation Sony ta solidarité rendait trace à tout ce qu'on abolissait rendait trace au souffle altier de la révolte.

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IV
Notre Rêve saigne Haute est la colline aux ténèbres Lourde l'aube à chaque fois différée Pourtant les feux de brousse brûlent de l'imminente extinction des féodalités l'imminente aurore des vents endormis la mémoire musculaire des solitudes Qui a oublié son étincelle dans un bouisson de saison sèche? Que la Réforme soit! Et la Réforme sème.

V
Un semblant de matin somnole un semblant de commencement un semblant d'horizon raconte Sony qu'importe raconte le cycle des manières de l'être En ces temps de masque nous parmi les micro-organismes primordiaux C'est maintenant que l'âme commence.

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VI
Ta voix compte ses rêves invalidés ta voix cherche une légende à habiter parmi les tragédies à clous le silex des signes incertains Tu le sais: nous nommons notre aventure du nom inouï de l'univers au seuil du cœur Nous faisons provision de dangers vitaux dans la spiritualité inversée des villes aux promesses corrosives Toute identité est-elle sentier extrême? Une voix Ta vie? Ta version de l'appel astral a inventé un dinosaure dans la douceur civique Une voix Théâtre des cosmogonies déchirées et l'utile ascension du rire! Une voix Le griot cogne ses mythes contre la saison des chiffres Une voix Ton feu traverse l'écorce du sommeil Il nous apprend les songes de futur vrai de Kimpa Vita les songes d'ascèse et de lumière.

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VII
La Phratrie congolaise s'enthousiasme de tes mots aux sept refus car tu la portes sur les cimes du kambala de l'incessante autonomie Tes mots dans les maux d'V Tam'Si tes mots dans les masques de Ntari Bemba tes mots dans le Mayombe de Maria Léontina Tchi tes mots dans la quête d'Afriques de Henri Lopes tes mots dans les silences de Maxime N'Débéka Nous convoquons les paramètres d'une autre existence La Phratrie est une parenté d'émotions vitales.

VIII
Notre terre voyage avec nous disais-tu elle est un encens au carrefour des races elle supprime la solitude et l'amnésie elle fait provision de fables têtues de paraboles inexplorées de bruits d'eau ou de querelles d'oiseaux Identité qui bat la chamade Horizon! Notre terre voyage avec nous

o Koongo
paix absolue espace nouveau
nourricier où sédimente le chant totémique 18

sa souveraineté aux rêves d'alluvion Notre terre entre errance et enracinement

IX
A l'horizon du règne de la nuit le porteur de prophéties réfute les signes de la civilisation de la cécité et donne forme aux enfantements de mondes Et là-bas sur la crête du figuier se révèle une étincelle bleue.

x
Plus loin que les mots la vie Plus loin que les modes l'avenir Plus loin que la mort le Leemba Te voici humain crucial proverbe totem aux amandes incorruptibles quand passe important le feu dans le jardin des civilisations Tu as l'âge de quatre fois douze clans.

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XI
J'écris avec ta mémoire les chemins des savoirs de vie les forces montagneuses de l'âme comme cherche à nous manger l'ordre électronique du monde J'écris avec ta mémoire le congrès d'une eau médiane Nto Nteela notre dessein de connaissance et d'équilibre où s'accomplit l'Histoire J'écris avec ta mémoire le cercle et le triangle le kodya où dialoguent orage et canicule J'écris avec ta mémoire l'épopée de la patrie mentale parmI les souverainetés émergentes! Nous refusons d'être les exilés de l'infini.

XII
Sur la route des quêtes de braise se tient l'immense instinct d'aimer! Sur la route des quêtes de braise à la poursuite des signes secrets de l'âme avec sur les lèvres un soleil de melons mûrs nous foulons le granit des galets la rumeur des goyaves de saison sèche 20

nous gravissons un rêve de kaolin clair Sur la route des quêtes de braise dans le cercle lunaire des questions de vie nous veillons sur les énergies du possible nous veillons sur le centre du signe Yowa nous nommons le nombril des nombres cardinaux Sur la route des quêtes de braise Toi qui demeures solaire toi qui demeures nomade toi qui amorces un nouveau dialogue avec l'équilibre et le mouvement du monologue des matières affectives Sur la route des quêtes de braise tu interroges les rationalités primordiales de notre univers alternant Une voix Dis donc Sony Labou Tansi ne reste pas immobile sur les marches de la nuit demeure altier dans la vie dans l'oxygène le verger des messages rallume le feu des paraboles dans l'hivernage de l'Histoire Une voix

o Sony
tu as offert plus que la colère ton amour d'oiseau biblique ta fraternité d'humain d'urgentes aurores ta semence sans sentinelle Tu as construit la géopolitique de l'orgasme dans la palabre incessée des races Tu as forgé la généalogie de l'exacte harmonie entre fleuve et arc-en-ciel 21

Te voici réconcilié avec le chiffre du sens à l'entrée de l'Humanité intégrale Une voix Fertile l'eau qui ceint du pagne argileux de Mpemba la falaise Et là Sony s'intronise dignitaire de l'Ordre du Changement Une pleureuse Il nous lègue les paroles du soleil pour ouvrir les paupières du temps à l'élégie des douleurs et du refus Une pleureuse Il nous lègue les semailles du soleil pour nourrir les fragiles lumières des sentiers du monde et du cœur Une pleureuse Il nous lègue les blessures du soleil pour apprécier le prix du limon des savoirs magnétiques Une pleureuse Il nous lègue sa dernière faiblesse l'étreinte héliante notre force pour éclairer les cosmogonies ontologiques Ndona nkento

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L'amour Ô femmes aux raphias effilochés revient à son principe de nudité absolue Refaire notre départ dans la voyance de la forêt dans la voyance de la paix organique Yâ Marcel ah! Nous nous métamorphosons ensemble Tout est ouvert à ce qui rend l'amour visible. Mfumu Mpu Déjà sur la colline irrémédiable du Verbe Osiris Rimbaud et Kimbangu ouvrent le point chanté du temps à l'exact humanisme de ta voix Sois du Gouvernement de Ceux qui intercèdent Une voix Et plante pour nous le bananier au long souffle Un chœur Et voici tangible l'avenir de l'Esprit: Soleil Civilisation Insubordonnée. Brazzaville, janvier-juin 1996 Jean-Blaise Bilombo Samba

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I LANGUE ET ÉCRITURE

SONY LABOU TANS!: LA QUETE PERMANENTE DU SENS

par Lye Mudaba Yoka

Il est difficile de parler de Sony Labou Tansi sans se compromettre, tellement il est pluriel, pluridimensionnel, protéiforme en lui-même! De même, « il est difficile, comme l'a dit Greimas, de parler du sens et dire des choses sensées », tant il est vrai que le sens est le lieu des paradoxes, le lieuoxymore, comme disent les sémioticiens. Sony n'est-il pas à la fois l'homme de toutes les vertus et de toutes les imprécations, l'homme de tous les combats et de toutes les désillusions, l'homme des « quatre cents coups» et le martyr des coups bas, l'homme Kongo et l'homme de nulle part? Sony n'est-il pas finalement «l'homme qui dit tous les hommes» selon sa propre expression? L' œuvre littéraire de Sony n'est-elle pas elle-même à la fois la boussole qui a perdu tous les sens sauf le sens de la vie, avec tout à la fois ces éclairs flamboyants et ce clair-obscur terrifiant, avec dans l'écriture enfiévrée ce rythme de rumba-soukouss endiablée alternant avec cette vaste provocation déferlante mais aussi cette invocation mystique à chaque phase romanesque et, pour tout dire, initiatique? Alors devant tant de paradoxes, «par où commencer? », comme s'exclamait Roland Barthes devant l'impressionnante cybernétique des signes. Pour notre part, nous allons nous permettre de tricher avec le sens et de le prendre par le côté le plus vulnérable, c'est-àdire par la subjectivité. Comme on le sait, le sens n'a de sens que par l'arbitraire des signes et des symboles que le créateur octroie; il n'est jamais sûr d'ailleurs que même ce sens-là 27

soit le sens que lui destinera la critique, et qu'adopteront par ailleurs l'opinion puis l'histoire. Le sens d'un auteur ou d'une œuvre se trouve souvent coincé entre de nombreux malentendus... Le sens finit donc souvent par devenir, nous l'avons dit, le lieu de convergences parallèles ou de carrefours transversaux, ou encore tout cela à la fois sans jamais qu'il n'ait pour l'auteur ou pour l'œuvre le dernier mot! Qui sait, même l'apparent non-sens de l'approche intuitive est peut-être le premier et le vrai sens! Nous allons donc tricher. Nous allons parler de Sony par rapport à nous-même. Par rapport au frère et à l'ami que nous pensons avoir été pour lui, tous deux contemporains au sens plein du terme, c'est-à-dire tous deux nés dans les mêmes conditions et dans les mêmes paradoxes de temps et de lieu, c'est-à-dire entre deux guerres, celle de 1940 -1945 et celle des indépendances en 1960, c'est-à-dire abandonnés à la naissance entre les deux rives du fleuve Congo en plein Pool Malebo; tous deux nourris au sein de la culture Kongo et à l'autre sein de la culture francophone. Nous parlerons de Sony par rapport à nos moments communs de jubilation et, quelquefois, de jactances intellectuelles et artistiques dans les nombreux lieux et espaces de festivité et de folie que l'aventure humaine nous a donné de connaître ensemble: à Paris en 1979 pour recevoir en même temps nos premiers prix littéraires RF! ; à Kinshasa en 1980 lorsque nous avons offert au Rocado Zulu Théâtre l'espace du Théâtre National du Zaïre pour jouer Ils sont encore là (adaptation scénique des nouvelles de Henri Lopes); à Rome en 1986 pour partager en même temps que Sylvain Bemba le prix italien « Ensieme per la pace» - après avoir été reçus ensemble en audience par le Pape Jean Paul II; à Limoges en 1987 en même temps que Maxime N'Débéka pour le Festival des Francophonies; à Lagos en 1988 en même temps que Tati Loutard pour célébrer le Prix Nobel Wole Soyinka, etc. Nous parlerons de Sony aussi par rapport à nos moments culminants de révolte, par rapport à notre situation solidaire de citoyens et d'écrivains malmenés par un pouvoir politique rude. En réalité, le paradoxe veut que nos rencontres les plus fécondes aient eu lieu à l'étranger et non chez nous, et que donc, tous les projets concoctés avec Sony n'aient pas abouti 28

- notamment une évocation épique et romanesque des artistes Luambo Franco, Franklin Boukaka et Kabasele Kallé. Peut-être est-ce un signe des temps! Nous nous consolons néanmoins d'avoir réalisé avec Sony le projet de cette formidable odyssée sur le fleuve Congo, notre fleuve «mystique» (au sens plein, surtout au sens kinois ou brazzavillois du terme) ; sur toute sa longueur navigable avec les artistes venus de Bordeaux, de Brazzaville, de Kinshasa et de Bangui d'où la dénomination BBKB. Nous nous consolons toujours d'avoir été quelquefois témoins privilégiés de la parturition délicate du démiurge Sony et d'avoir été fasciné par son talent fou!

Relecture de Sony: non-sens du sens et sens du non-sens Quel sens justement donner à ce talent fou? L'on se ,rappellera la perplexité de Sony devant les critiques pourtant élogieuses sur son premier roman La Vie et demie, et qui y saluaient la dénonciation de la dictature en Afrique. Leur faisant la moue, Sony a déclaré que les critiques s'étaient trompés et que, tout compte fait, La Vie et demie était paradoxalement une célébration de la... vie! Qui connaît quelque peu Sony, l'enfant terrible de la littérature zaïro-congolaise, sait que la quête du sens pour lui est un parcours de combattant pour rattraper la vie, un apprivoisement épique et initiatique de la vérité, de la beauté, de la liberté. «Mes livres, disait-il, sont des «appels aux vivants». Schématiquement nous pourrions moduler le mouvement romanesque et littéraire de Sony en deux moments: 1. Le moment-diagnostic avec comme romans-diagnostics La Vie et demie et L'Etat honteux. 2. Le moment-pronostic avec, à titre d'exemple, des romans comme L'Anté-peuple ou Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, des pièces de théâtre comme Conscience de tracteur ou Antoine m'a vendu son destîn, etc.

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a. Le moment-diagnostic Le moment-diagnostic est celui de la vaudouïsation des pratiques socio-politiques en Afrique. Disons grosso modo que cette vaudouïsation s'est manifestée, dans les textes de Sony, par la dénonciation de la fête macabre devenue le sens unique de 1'« Etat-lupanar» et de 1'« Etatmirador» selon les mots de Frantz Fanon. Non pas un Etat de jungle, car l'espace onirique de Sony a prouvé, comme on le verra plus loin, que la jungle a ses lois et sa mystique; non pas un «non-Etat» car l'anarchie au sens primordial a ses doctrines. Mais un... ex-Etat, c'est-à-dire un Etat évacué de l'Etat moderne, un Etat sorti de la civilisation et du sacré, un Etat en roue libre, insensé, démentiel, abject. Un «Etat honteux ». Pis, l'enfer comme dans La Vie et demie:
Les gens savent-ils, écrit Sony, que l'enfer correspond à la mort de la liberté? Les pères ont créé l'enfer, que les fils cherchent ailleurs. Trouver. Qui ne sait pas que trouver est un drame? Trouver c'est l'enfer.

Etat-lupanar ou Etat-mirador, l'Etat « retrouvé» par Sony se nourrit des apparences. C'est l'Etat-spectacle, affublé de pseudo-idéologies superstitieuses, une fête des fous qui n'en finit pas de commencer, une parenthèse de sang et de sexe, dans une hystérie et dans des transes collectives débridées. Dans La Vie et demie par exemple, Sony égrène toutes les fêtes officielles de la Katamalanasie qui coûtent si cher à la république: la fête des noms, la fête des guides, la fête des forces spéciales, la fête du dernier mariage du guide, la fête du fils du guide, la fête des immortels, la fête des caméléons du guide, la fête de la méditation, la fête; du spermatozoïde, la fête du bœuf... Dans cette feria endiablée, le culte de la personnalité en tant que divinisation des «guides providentiels », atteint des sommets mélodramatiques et ubuesques inédits, indicibles même; l'on comprend alors le style hyperbolique, festoyant, carnavalesque et grinçant de Sony, partagé entre le fou-rire et le « pleurer-rire» (Henri Lopes). Etat-lupanar, Etat-mirador ou Etat-spectacle, toutes les Katamalanasies et tous les « Etat-honteux» décrits par Sony sont essentiellement des Etats anthropophages, qui 30

« flinguent» et.« zigouillent» dans l'allégresse tout ce qui bouge, et qui bouge surtout à contresens. Ces Etats anthropophages pourrissent tout ce qu'ils touchent: l'argent, la femme, la vertu, la vérité; ces Etats honteux et anthropophages transforment l'énergie vitale en machine de sadisme et de crime, mettant ainsi en place une « bourreaucratie» paranoïaque. Tout naturellement cette « bourreaucratie », véritable socio-drame burlesque, contagieux et tentaculaire, s'épanouit en de vastes réseaux d'occultisme et de magie noire passablement méphistophéliques.. . Bien évidemment, cette littérature apagogique et apocalyptique semble - nous disons bien «semble» - avoir laissé chez Sony, notamment dans La Vie et demie et dans L'Etat honteux peu de place à l'espoir. Or il faut, à notre avis, « lire» Sony avec tous nos sens, avec notre tête certes mais surtout avec notre ventre. Il faut le lire comme on se saoûle de la musique congolaise, en découvrant avec quelque impudeur tous les dessous! En effet, les critiques empressés ne voient dans cette musique qu'exaltation tapageuse de l'amour. Pourtant derrière les thèmes obsessionnels de l'amour se cache un métalangage d'allusions, de doubles sens, de «mbokela» souvent extrêmement sulfureux et hautement politiques (ex. Franco: «Mbanda, olobaki trop na esika yango, bati yo pembeni, kata ndenge okataka lisusu » : il ne s'agit pas toujours d'une rivale dans l'infernale alliance matrimoniale triangulaire; il s'agit souvent d'un défi lancé à quelque notable politique...). Il en est de même de toute cette apagogie sombre, pustulente, faite de «mocheries », de « déguelasseries » (Sony Labou Tansi), mais dont le vrai sens est dans l'antiphrase et l'allusion indirecte, dans la connotation contrastive et dans les vibrations du non-dit. Par conséquent, La Vie et demie restera pour Sony une exaltation de l'homme...
.

b. Le moment-pronostic:

le sens d'un combat

Il est illusoire de découper l' œuvre de Sony en rondelles et en étiquettes. La vérité, nous l'avons dit, c'est que dans chaque œuvre, dans chaque page de l' œuvre, il existe des moments intenses de leurres et de lueurs. Un vrai vertige! 31

.

tout moins «enfermées» dans le désespoir absolu, même si Sony se garde bien de livrer quelque recette pour quelque bonheur chimérique. On pourrait hâtivement noter par exemple que L'Anté-peuple (quoique, paraît-il, antérieur à La Vie et demie) expose la vertu au défi de la «mocherie» quotidienne et politique; on ne peut pas dire non plus que cette vertu, quoique malmenée sous les traits défigurés du directeur d'école Dadou, ait perdu le pari: à la fin du récit, Dadou, déguisé en faux fou et aiguillonné par l'amour de Yealdara, arrive à approcher «Le Premier », le dictateur en place, et à l'assassiner... Le pari ainsi gagné dans L' Antépeuple est le signe avant-coureur d'un peuple en germination, signe avant-coureur de l'espoir en germination. On peut signaler également une pièce théâtrale écrite à la même époque, Conscience de tracteur, qui désacralise la science, cette science incapable d'expliquer et d'éradiquer l'épidémie qui s'abat sur la ville de San Mérina, cette science incapable d'expliquer pourquoi le corps et le cerveau de la mère de Madame Alleluya sont restés intacts trois semaines après la mort, jusqu'à ce qu'un mage charismatique, vieux comme le siècle (et l'Afrique!) annonce le purgatoire de l'Apocalypse et la résurrection d'un monde neuf et pur... Deux dimensions essentielles, à notre avis, donnent chez Sony de la luminescence à l'espoir et à la vertu: d'une part l'amour, avec ses beautés rédemptrices, ses rêves épiphaniques, et, d'autre part, en contrepoint, la révolte, thérapeutique magique contre l'abêtissement, contre l'anéantissement, contre la mort. A propos de l'amour, Sony a eu ces mots significatifs: «La vie est un scandale, mais elle n'est pas un drame. Je pense qu'à la limite on peut lui accorder un brin de chance et lui faire confiance. Or, il n'y a qu'un seul moyen de faire confiance à l'existence: l'amour. La haine n'a jamais sauvé personne »1. Ou encore cet extrait de L'Anté-peuple: « Yealdara ne croyait pas en la résurrection. En tout cas pas aussi fortement qu'elle croyait à la vie, à l'amour, au bonheur, à la joie du don »2.
1. Interview dans Demain l'Afrique, le 19 novembre 1979. 2. Sony Labou Tansi, L'Anté-peuple, Paris, Editions du Seuil, 1983, p. 70. 32

Peut-être, après lecture, certaines œuvres sont-elles malgré

A propos de la révolte, Sony fait dire ce qui suit à une initiatrice qui s'adresse à Chaïdana dans La Vie et demie:
Tu te battras pour l'honneur, l'amour et la dignité. Tu tueras parce que Dieu donnera la résurrection aux âmes fortes. Lajustice et la paix seront les seules raisons de ta guerre3.

Lui-même Sony est encore plus explicite:
La plus belle prière que tout le monde me fait est claire: « Allons! Sois Nègre et qu'on te connaisse ». Vous voyez bien qu'à cette allure-là le devoir d'un révolté (car j'en suis un), c'est ck créer des révoltes, ck les fabriquer en chaîne parce que seuls les révoltés peuvent sortir le monde ck l'impasse et du cul-de-génération - on dit bien cul-de-basse-fosse - où notre siècle s'est foutu... »4

Les pistes de sens et le sens des pistes Dans le maquis des sens que nous livre l'œuvre de Sony, tentons donc prudemment de débusquer quelques pistes, avant de conclure. Nous voyons quatre pistes d'une relecture critique et prospective qui, cette fois, tiendrait en laisse au maximum toute subjectivité. 1) Nous devrions réapprendre peut-être à relire Sony dans une vision textuelle et contextuelle globale: un vrai parcours de combattant et une épreuve initiatique pour le critique, souvent pris en vertige devant la magie des métaphores et n'ayant en sa possession que des clés ésotériques dérisoires qui ne permettent pas de voir loin et qui ouvrent difficilement les cités - lumières des républiques libérées de l'an 2980, comme l'annonçait l'oracle Sony:
Je vois demain avec les yeux d'aujourd'hui. Le procèsverbal d'une génération, la nôtre. Le roman La Vie et demie commence aujourd'hui et se met à dévaster le temps. Pour nos
3. Sony Labou Tansi, La Vie et demie, Paris, Editions du Seuil, 1979. 4. Demain l'Afrique, 19 novembre 1979. 33

références mentales, il [le procès-verbal] pourrait arriver en 29805.

Toute l' œuvre de Sony nous donne à voir un premier mouvement (le cycle romanesque) à plat, linéaire, à l'horizontale - quoiqu'avec les aspérités intenses que nous avons relevées précédemment. L'autre mouvement transversal, tout en épaisseur, en profondeur et en vitalité chamelle est chevauché par l'activité théâtrale, avec des pièces cousues mais dans une alchimie presque rituelle. Un peu comme chez Sartre ou, par ailleurs, chez Brecht, le théâtre est complémentaire, solidaire et dialectique par rapport au cycle scriptural et romanesque; il est, au bout du compte, l'explicitation physique et métaphysique de la démarche d'écrivain, une incitation pédagogique et politique à l'engagement social: «le théâtre, écrit Sony, est la seule chance laissée à l'homme de définir sa nature profonde et sa simplicité magique ». 2) Nous avons parlé de la nécessité d'une relecture textuelle et contextuelle. Les rythmes profonds du roman ou du théâtre de Sony sont ceux mêmes de la musique et de la danse congolaises. Sony «danse la vie» (Roger Garaudy) comme ill' écrit. Son écriture est une véritable aventure de rythme et de rite: inspiration ancrée dans le terroir, magie suggestive et créative des vocables, humour cathartique, acte de concubinage passionné et de viol avec les francophonies nous allions dire « les francofolies » - comme l'a récemment écrit un critique littéraire de Kinshasa, Lukusa Menda: Sony Labou Tansi a «engraissé» le français de bantouïsmes jusqu'à l'éclatement. Finalement, comme l'a suggéré Daniel Maximin, le rythme Sony est le rythme « rumba-odemba », le rythme même du fleuve Congo, avec ses refrains et ses ressassements narratifs au long cours, avec ses digressions humoristiques en entrelacs luxuriants, avec ses secousses nous allions dire ses «soukouss» en cataractes

cataclysmiques bondissants et indomptables. Mais aussi avec
ses mythologies sous-marines, nostalgiques et tragiques autour des Mamiwatas à la fois tendres et voraces.

5. Interview à L'Afrique Littéraire, 3ème trimestre 1980. 34

Le fleuve, dit Sony, est notre ventre. Dans beaucoup œ parties du monde, la vie est surtout dans la tête. Chez nous, la vie est dans la tête bien sûr, mais le ventre est placé au centre

de nous-mêmes [oo.J. Lefleuve est lui aussiplacé sur cette terre
qui vit d£ la même manière, qui est arrosée parla même eau, qui a les mêmes aspirations, les mêmes peuples et qui finalement est divisée comme elle l'est aujourd'hui. C'est la réalité douloureuse pour nous et c'est ça, je crois, qui nous fait écrire6.

3) Cette évocation magique du fleuve nous amène dans le sanctuaire mystique, voire ésotérique de Sony. Mystique des chiffres et des lettres, c'est-à-dire du sens littéraire, et aussi mystique des êtres et des choses, c'est-à-dire du sens métaphysique. Chiffres, lettres, êtres et choses, tous animés de la même énergie vitale, du même sens du sacré. L'on comprend dès lors pourquoi le fleuve ou la forêt vierge deviennent dans l'œuvre de Sony les sanctuaires de toute l'énergie des êtres et des choses, les lieux de ressourcement et de transfiguration. Nous avons déjà assez évoqué le fleuve, parlons de la forêt. Elle est l'espace des épreuves initiatiques certes, mais surtout le refuge, le havre de vie et de symbiose par rapport à la «sauvagerie» de la ville. C'est dans la forêt que les jumeaux Chaïdana et Martial affrontent l'épreuve de la souffrance qui libère. Bien plus, après la mort de Martial, Chaïdana s'évertue à apprendre auprès du grand maître pygmée Kapahacheu les vertus d'une autre vie simple, renouvelée au contact des hommes-arbres et des feuillesprodiges. 4) Sony lui-même est un grand maître et un pédagogue, relents sans doute de sa formation d'enseignant. Au conteur Sony, il faut ajouter l'oracle, le tribun, le philosophe, le maître du verbe et du proverbe, toujours à la recherche des formules frappantes pour s'expliquer, encore s'expliquer, toujours s'expliquer. Quoiqu'à l'emporte-pièce, ces explications verbales se transforment vite en formules emblématiques et en aphorismes comme autant de morceaux d'anthologie.
6. Notre Librairie, «littérature congolaise », mars-mai 1988. 35

Exemples: - « le dialogue Nord-Sourd» ; - «Je suis le Nègre qui va loin sur la route des hommes; l'homme qui, malgré tout, dit tous les hommes» ; - « Au commencement était la parole; je crois qu'à la fin aussi sera la parole» ; - «Je ne suis pas à développer; je suis à prendre ou à laisser» ; - «Mon corps est un drapeau, le corps de chaque homme est un drapeau; et rien et personne ne peut mieux influencer un drapeau que le vent, le souffle. Lui seul fait bouger, fait agIr» ; - «Nous ne sommes pas les hommes de la danse; nous sommes les hommes du silence, le silence métissé» ; - «Je suis fait pour dire la part de l'histoire qui n'a pas mangé depuis quatre siècles »

*

*

*

Nous en arrivons ainsi à notre conclusion, comme au bout d'un pèlerinage périlleux. Cette conclusion vient sur les ailes d'une légende cosmogonique kongo qu'aimait à raconter Sony. D'après cette légende kongo, à l'origine du monde, l'homme et la femme étaient un même corps, un même être collé mais avec deux têtes en sens opposé, nuque contre nuque. Un jour, l'homme et la femme décident de se regarder bien en face. L'être unique à deux têtes se disloque, et entre les deux nouvelles créatures soudain face à face, l'espace de la mort s'est imposé. L'on a compris que tout le combat culturel et politique de Sony a consisté à raccommoder, à combler l'espace de la mort et à réconcilier l'homme avec lui-même. Les engagements littéraires et socio-politiques de Sony ont pu paraître parfois contradictoires ou tapageurs, et comme à côté des vraies cibles. Erreur! C'est oublier que Sony est avant tout un anti-conformiste et un homme-paradoxe; c'est oublier, nous l'avons déjà dit, que l'homme-paradoxe est l'homme d'un sens, d'une raison; c'est oublier que la raison Sony est de traquer la mort abjecte et pas l'homme. Il 36

arrive, hélas, que l'homme porte le masque de la mort, de la mocherie ; alors le quêteur de vie, le chasseur de bonheur fait flèche de tout bois, et « l'arrne miraculeuse» (Césaire) qu'est l'écriture tire à bout portant sur les ombres et les masques zombis jusqu'à ce que l'homme criminel qui s'y cache se découvre. Légitime défense! Sony lui-même reparlant de fleuve au fond des yeux et des éclats, s'exclame: «Fleuve, les uns t'appellent Congo, les autres t'appellent Zaïre. Et toi, comment nous appelles-tu? ». Nous avons dit que Sony était un marchand de bonheur, et il ne savait pas marchander à la baisse. Nous avons dit aussi que sa mystique du fleuve Congo était essentiellement une invocation à la solidarité humaine «autour du fleuve essentiel» (Théophile Obenga). Et Jacques Mounier a cette image fulgurante et volcanique à propos des fleuves charnières des fleuves - matrice au milieu des «damnés de la terre» séparés: «si le torrent est frontière, nous arracherons au Rain sa chevelure intarrissable » (poème « Pourtant»). Cette invocation nous rappelle encore à nous écrivains en rade autour du fleuve, au sein de cette « phratrie» solidaire et sacrée dont rêvait Sylvain Bemba, elle nous rappelle, disonsnous, la nouvelle grande aventure de liberté sous «un nouveau déluge» et sur «la nouvelle arche de Noé» dont rêvait Sony dans Conscience de tracteur « après neuf années de pluies de lumière et neuf années de ténèbres ». Cette invocation à la solidarité et à la liberté autour du fleuve essentiel rappelle de façon pathétique l'essence du sens de nos quêtes, telle qu'annoncée et préparée déjà par les oracles de nos prophètes d'hier et de toujours:' Simon Kimbangu, André Matsoua, Patrice Lumumba, Alphonse Massamba-Débat, Marien Ngouabi; mais aussi Paul Kamba, Antoine Mundanda, Wendo Kolosoy, Paul LomamiTshibamba, Franklin Boukaka, Luambo Makiadi Franco, Kabasele Ka1lé. Kabasele, le Grand Kallé, dont la voix résonne encore puissamment sur le fleuve mutilé entre deux terres disloquées, entre deux noms déchirés comme dans la légende Kongo de Sony! La voix de Kallé continue à résonner irrésistiblement sur nos ventres et nos têtes, pour indiquer le sens de notre pèlerinage douloureux:

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Ebale ya Congo Ezali lopango te ezali nde nzela. Mitema ndoki bakaboli Afrika oyé ! Congolais, Congolaises Ya lelo nde ambiance Ya lelo ekonginda !

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SONY LABOU TANS! ET L'ENGENDREMENT DU SENS

par Georges Ngal

D'emblée je dirai que le monde de Sony Labou Tansi est un univers langagier en perpétuelle genè~e où le sens des mots et des signes n'est pas figé. Tout se-passe comme si le langage obéissait au refus d'une certaine volonté de"le fixer définitivement. Dans un ouvrage récent Création et rupture en littérature africainel, j'ai eu l'occasion d'exposer largement la démarche créatrice de l'auteur de La Vie et demie. Dans les lignes qui suivent je voudrais en reprendre les perspectives d'ensemble en les approfondissant. Il y a au départ chez Sony Labou Tansi la conscience aiguë de l'originalité de deux univers autonomes, linguistique et culturel négro-africains, irréductibles à ceux du monde occidental. Cette conscience entraîne le refus d' Y inféoder le langage. La tâche de l'écrivain réside alors dans la volonté de créer son monde langagier à soi et de lui conférer un sens. Pour ce faire, le créateur soumet la langue à un traitement particulier. Dans un premier temps, il considère que le lexique français tel qu'il lui a été légué ne renferme pas des significations figées. Il a été façonné par d'autres, sous d'autres cieux. Appliqué aux réalités culturelles et linguistiques africaines, il appelle en lui-même une recréation. Opération qui peut déboucher sur une mutation sémantique novatrice, révélatrice, critique, constructrice ou
1. Georges Nga1, Création et rupture en littérature africaine, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 137. 39

destructrice. Il y aura ce que Jean Burgos appelle une discontinuité régénératrice et amplificatrice du sens; ou ce que Jean Ray nomme activisme sémantique. Les perspectives ainsi ouvertes permettent de nous interroger sur le phénomène d'engendrement du sens chez Sony Labou Tansi. Merleau-Ponty disait dans La Prose du monde: «Le sens d'un livre est premièrement donné non tant par les idées, que par une variation systématique et insolite des modes du langage et du récit ou des formes littéraires existantes »2. Pour lui, l'écrivain se présente comme un «nouvel idiome qui se construit, s'invente des moyens d'expression et se diversifie selon son propre sens »3. La réflexion du philosophe français me paraît cadrer

parfaitement avec la démarche d'ensemble de l'écrivain
congolais. Parmi les écrivains africains contemporains, il semble être celui qui manifeste la conscience la plus aiguë de cette exigence. Il proclame la volonté de pouvoir agir sur les

moyens d'expression avec une liberté dont l'issue est un
activisme sémantique qui, Claude Blachère appelle verbal privé de repères: catalogue de realia. Il faut Blachère, à son tour, produit ce que Jean«dépaysement »4. Un «monde ni normes, ni dictionnaires, ni désormais s'aventurer », poursuit

sur une terre dont le paysage et les frontières se modifient sans cesse. On ne reconnaît plus l'Afrique dans les romans œ Sony Labou Tansi, car ses lieux ne coïncident plus avec ce que l'on croyait savoir et les mots pour la dire ne sont ceux d£s inventaires habituels. La langue ne nomme plus: elle invente. Elle ne se réfère plus à un monde préexistant: elle engendre. Elle ne fixe plus des panoramas ou des chronologies: elle accompagne la « descente» dans l'imaginaire5.

Nous croyons mettre ainsi le doigt sur ce qui semble constituer le cœur de la création littéraire de Sony Labou
2. Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde, Paris, Gallimard, 1969, p. 4. 3. Ibid. 4. Jean-Claude Blachère, Négritures. Les Ecrivains d'Afrique noire et la langue française, Paris, L'Harmattan, 1993, p. 224. 5. Ibid., pp. 225-226. 40

Tansi. Il convient d'abord de prendre les choses d'en haut, c'est-à~dire à partir du rapport de l'écrivain à la langue, ou mieux encore, à la langue française, langue seconde, et à sa langue maternelle. L'auteur l'indique dans une interview qu'il avait daigné m'accorder il y a quelques années:
Je donnerai certains détails susceptibles d'éclairer l'éventuel chercheur curieux de savoir comment naît un langage, je veUx dire une manière d'aborder le langage. Il est déjà emmerdant œ lire un livre, parce que forcément forme de mort. Il est plus emmerdant de lire en français et il l'est davantage de l'écrire dans cette langue frigide qu'est le français, c'est-à-dire en essayant de lui prêter la luxuriance et le pétillement de notre tempérament tropical, les respirations haletantes de nos langues et la chaleur folle de notre moi vital, vitré... Bref, lafrigidité œ la langue française (qui peut être soignée) m'est rendue évidente par la naissance du ou des créoles africains et antillais6.

Loin de s'installer dans une «élection amoureuse» 7 l'attitude de Sony Labou Tansi est iristrumentaliste comme chez le Martiniquais Aimé. Césaire: «Je fais éclater les mots pour exprimer ma tropicalité : écrire mon livre me demandait d'inventer un lexique des noms capables par leur sonorité de rendre la situation tropicale »8. Le Martiniquais martèle: «Le français est pour moi un instrument mais il est tout à fait évident que mon souci a été de ne pas me laisser dominer par cet instrument, c'est-à-dire qu'il s'agissait moins de servir le français que de me servir du français pour exprimer nos problèmes antillais et exprimer notre moi africain »9. Le traitement particulier de la langue conduit d'abord à la représentation de l'insaisissable; il conduit ensuite à faire que cette représentation soit elle-même transformation. Dans l'interface de la représentation, les mots refusent la soumission au réel. Un non-représenté est suggéré dans sa présence comme un étant. Il est idéalité d'abord: signification, sens. Mais il est surtout un au-delà: une nouvelle sémanticité dont la vision dernière est une
6. 7. 8. 9. Georges Ngal, Op. cir., p. 36. . Michel Hausser, cité par Georges Ngal, Ibid. Sony Labou Tansi, in Georges Ngal, Ibid., p. 36. Aimé Césaire, cité par Georges Ngal, Ibid. 41

« démocraticité » introuvable sur le sol africain. Un univers non recopié puisqu'inexistant mais que l'écrivain s'invente en rapport avec le réel. Des œuvres comme La Vie et demie, L'Etat honteux, Le Commencement des douleurs, sont dominées par un activisme sémantique: néologisme sémantique, opérations multiples visant à dé-faire, dé-finir, dé-construire les mots hérités de la langue, mais aussi à révéler des réalia nouveaux insaisissables. Plus rigoureusement, on dira qu'on est non pas en présence de 1'« être» mais plutôt en présence d'une «non-présence ». On a affaire à des signifiés amorphes, purement mentaux, sans contours précis. Cependant, cette non-présence est marquée par la traversée du sens: refus d'une copie d'un réel existant mais surtout invention et transformation lexico-logique. Les mots engendrent leur propre univers. Je dirai leur être propre dans leur nouvelle sémanticité. L'écrivain crée des realia nouveaux surgis de son inventivité. Les termes ou les énoncés utilisés, répétés, ne peuvent garantir leur identité sémantique. Il y a lieu de parler d'une indécidabilité dans la saisie du sens. L'analyse de La Vie et demie et de L'Etat honteux montre comment l'auteur exploite cette indécidabilité dans l'attribution de l'identité sémantique aux mots. Il y arrive par l'usage volontairement ambigu, distendu, éclaté des mots, se référant volontiers à la polysémie: il détourne les mots de leur sens habituel. L'Etat honteux titre volontairement ambigu, fournit l'illustration la plus éloquente. Le port de la hernie, atavisme commun au lieutenant-colonel Martillini Lopez et au colonel Gaspard Mansi, permet à l'auteur de glisser du sens biologique à celui de l'Etat, de territoire et de pouvoir. Sur cette pratique de glissement, Sony s'est expliqué:
Je viens de dire que j'ai écrit mon livre avec le souci absolu de rendre la situation tropicale, tropicale et humaine... Il fallait aussi faire jouer, peut-être donner au mot lui-même une « tropicalité », c'est-à-dire lui assumer une polysémie œ foudre éclaté à certaines occasions et à d'autres un sens œ monolithe immuable. Ainsi «mourir cette mort» ne peut signifier que mourir cette mort, alors que tropicalité peut, œ 42

manière volontairement ambiguë, vouloir dire sexe, ou idiotie commise sous les tropiques. « Noir de Martial », par exemple, est une expression-tunnel où passent tous les calibres de sens et de symboleslO.

Sans trop nous attarder sur le phénomène de glissement de sens, essayons de centrer l'analyse sur ce qui paraît mieux résumer les caractéristiques les plus originales de Sony Labou Tansi : La Création néologique. C'est par elle que son apport à la francophonie contribue le plus au rajeunissement de la langue française. Mais cet apport se constitue au prix d'un activisme sémantique élevé. Le phénomène de la création néologique étant très complexe, je me contenterai de signaler brièvement et surtout de distinguer la vraie et la fausse création lexicale. Notons d'abord que la création lexicale est toujours reliée à la créativité phrastique, qu'elle obéit à des lois spécifiques et qu'elle s'opère toujours dans l'interdiscours. Il convient de signaler aussi que «la compétence lexicale est variable, lacunaire et socialement diversifiée: tel vocable, qui n'est pas néologique dans tel domaine social, le devient par transfert dans un autre domaine, et le sentiment »11 varie selon les situations et les individus. Enfin, la néologie est un fait spécifiquement lexical. Tout autre domaine de la grammaire affecté par le changement n'est jamais analysé en termes de néologie. Celle-ci est une unité lexicale nouvelle. On distingue deux sortes de néologisme: -le néologisme ordinaire, unité pourvue d'une forme et .

d'un sens nouveaux;

- le néologisme de sens ou néologie sémantique, acception nouvelle que reçoit une unité déjà constituée. Vulgairement on parlera de polysémie. Les néologismes ordinaires, empruntés ou non à l'usage oral attesté, à la nouveauté de leur séquence phonique (ex. mouvancier, terme d'une fécondité ~émantique étonnante au Zaïre), offre un son étrange par la richesse de sa sonorité; il est, de ce fait, très vite repérable. On peut citer ceux de l' œuvre de Sony Labou Tansi: «gester », «regardoir »,
10. Sony Labou Tansi, in Georges Nga1, Op. cit., p. 36. Il. Langages, n° 36, p. 46. 43

« mocherie », « hérotisme » ; certaines expressions composées soulignent un pouvoir évocateur: la « loque-père », « les pastout-à-fait vivants », «les hommes-bouts-de-bois », comme certaines formules étranges en français, qui sont la traduction littérale du kikongo: «mourir la mort» (Kufwa lufwa), «dormir la femme» (Kulala nkento), etc. A ces créations s'ajoutent les formations de certains noms telles les diverses séries généalogiques des Jean: C'étaient des Jean Coriace, Jean Calvaire, Jean Criquet, Jean Carnassier, Jean Convexe, Jean Concave, Jean Coureur,
Jean Chlorure [...JI2.

Chaque nom est un sens parce qu'il rythme un sujet dont le destin est comme tracé par ses sonorités et sa musicalité. « Chez nous, dit Sony Labou Tansi, le nom est rendu par sa signification. Il porte le sceau du destin »13. Chaque personnage nous est donné par le rythme de son nom qui est ici discours. La sémantique des noms procède du rapport entre rythme, sens et sujet incarnant le destin historique des personnages de la série des C, des V, des Jean. Une remarque touchant la néologie sémantique s'impose. Celle-ci est toujours repérable par le «contexte étroit de la phrase ou du syntagme où s'insère l'unité; le contexte large du domaine discursif». Cependant, du point de vue méthodologique une prudence s'impose. Un néologisme est une création individuelle qui requiert l'activité énonciative d'un sujet identifié ou non.. Le néologisme requiert ensuite une diffusion sociale où l'activité est reprise dans de nouveaux discours où il se repère d'abord comme citation, puis se dilue dans l'usage d'un groupe ou de masse parlante. C'est ici que la réflexion du philosophe Merleau-Ponty nous invite à rejoindre en Sony Labou Tansi, cet « idiome qui se construit, s'invente des moyens d'expression et se diversifie selon son propre sens» par son étonnante créativité néologique. Merleau-Ponty indique qu'aucun chemin n'est tracé à l'avance dans l'engendrement du sens et laisse d'autres cheminements possibles. La néologie sonyenne
12. Sony Labou Tansi, La Vie et demie, Paris, Editions du Seuil, 1979, pp. 148-149. 13. Sony Labou Tansi, in Georges Ngal, Op. cit. 44

n'est rien d'autre que cela: cette puissance d'inventivité soumettant constamment le langage à la contestation créatrice ou, comme l'écrit Jean Burgos, à la rupture dans la dynamique de l'imaginaire poétique:
La rupture seule en effet se révèle capable de çréation vraie, dans. la mesure où elle vient déjouer les mécanismes en place, qui ne peuvent que répéter du déjà-vu, remodeler du déjà-su, moudre du Même,. mais rupture est aussi création propre par les abîmes qu'elle creuse et qu'un seul mot pourra comblerl4.

La création littéraire apparaît ainsi comme un langage catastrophique:
Il ressort, poursuit-t-il, que les catastrophes, ces conflits générateurs de formes qui sont ruptures d'un continuum et du langage rationnel qui le reflète, mais aussi germes d'une création qui est toujours passage de l'identique au différent, qualifient si bien la genèse poétique qu'on ne saurait mieux définir la poésie que comme langage catastrophique.15

J'ajoute: on ne saisit la création littéraire de Sony Labou Tansi que comme langage catastrophique, c'est-à-dire comme rupture fondamentale dans la lisibilité langagière. Sa pratique néologique implique en effet un nouveau «ressort de lecture », une «nouvelle idée du sens », une «nouvelle pratique de la narration », en un mot «une nouvelle grammaire» (morphologique, syntaxique, sémantique, sémiotique ou toute altération du langage) pour reprendre une caractérisation barthésienne à propos de Sollers écrivain. Je voudrais terminer mon propos .en soulignant que l'apport de Sony Labou Tansi réside également dans le rajeunissement du roman africain. Le néologisme opère en effet un rajeunissement de la langue: ce que le lecteur d'un texte littéraire rencontre est soit une forme lexicale nouvelle soit une nouveauté sémantique d'un terme stylistiquement marqué. La néologie apporte une régénération de la langue. Je viens de parler de la lecture d'un texte. La néologie l'oriente, gouverne son interprétation, rompt sa linéarité. La
14. Jean Burgos. Op. eit. 15. Ibid.
45

notion du dictateur, par exemple, reçoit de l'écrivain congolais des connotations tropicales qui rompent la linéarité sémantique qu'il a en Occident et orientent vers des « Guides Providentiels» dont une des caractéristiques est un maniement particulier du français tropicalisé. Sony Labou Tansi a traversé le ciel de la francophonie comme un météore. Mais les éclats de celui-ci continuent à quatre années de l'an deux mille, de briller comme des lucioles. Ils brilleront encore longtemps.

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SONY LABOU TANSI: ESQUISSE D'UNE POETIQUE DU COMIQUE

par PieITeMansard

Que l'on se situe du point de vue d'Ange Séverin Malandal, de Georges NgaF, de Séwanou Dabla3 ou de Valérie Layrand4, un constat s'impose: la langue de Sony Labou Tansi intrigue, interpelle, suscite la curiosité. On peut dire qu'il y a un style Sony Labou Tansi. De cette langue, de ce style, nous nous intéresserons à la part de création de l'auteur que l'on peut appréhender et apprécier comme une poétique du comique et du contre-discours. Cette poétique singulière utilisée par Sony Labou Tansi, pourrait nous amener à penser que le romancier, le dramaturge qu'il était, se positionnait aussi comme un auteur fantaisiste, c'est-à-dire un créateur usant de toutes, les astuces narratives et langagières pouvant susciter le rire au moyen de la farce, de la plaisanterie, de l'humour et de l'ironie. Nous inteITogerons essentiellement cette écriture extravagante, qui est l'humour d'un ton. Comme le dit Fartamio Andra,
1. Ange-Séverin Malanda, «Le projet littéraire de Sony Labou Tansi », in Le Mois en Afrique, n° 205/206, février-mars 1986. 2. Georges Ngal, «Les tropicalités de Sony Labou Tansi », in Silex, n° 23, 4ème trimestre, 1982, p.40. 3. Séwanou Dabla, Nouvelles écritures africaines. Romanciers de la seconde génération, Paris, L'Harmattan, 1988, pp. 139 et 134-144. 4. Valérie Layrand, citée par Jean-Michel Devésa, Sony !Abou Tansi, écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L'Harmattan, 1996. 47

personnage des Sept solitudes de Lorsa Lopez, «L'art de nommer est d'abord avant tout art de ton. »5 Et cet art de dire le sens est à la fois originel (du Kongo) et original (personnel). Car Sony Labou Tansi avait pour projet d'écriture de «dire comme on dit chez nous avec la bouche de chez nous. »6 Comment se présente cette poétique du comique? Quelles en sont les modalités langagières, les procédures rhétoriques et la finalité?

Le comique des formes, des gestes et des caractères

J'en appelle au rire de sauvetage. J'exige le courage tragique de se marrer en connaissance de cause.
Sony Labou Tansi, Note au metteur Moi veuve de l'empire, en scène, oct. 87.

Un des procédés romanesques souvent mis en évidence par Sony Labou Tansi est la création des types. Auteur fantaisiste et comique, il campe ses personnages (Martillimi Lopez, les guides, Hoscar Hana. . .) en limitant leur description à un trait physique ou moral. Ce trait fige les personnages dans une attitude ou dans une parole. Le tour humoristique et comique exercé par Sony Labou Tansi consiste à ne retenir que la grossièreté ou le ridicule du personnage: l'énorme hernie de Martillimi Lopez dans L'Etat honteux7, les colères du Guide Providentiel dans La Vie et demie8.

5. Sony Labou Tansi, Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 27. 6. Sony Labou Tansi, Le Bombardé, Manuscrit R. F.1., 1971, in Jean Michel Dévesa, Sony Labou Tansi, écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L'Harmattan, 1996. 7. Sony Labou Tansi, L'Etat honteux, Paris, Editions du Seuil, 1981. 8. Sony Labou Tansi, La Vie et demie, Paris, Editions du Seuil, 1979. 48

où Je décrit Todorov9), la fantaisie et le monde familier. Le comique est suscité par le mélange du réalisme et de la fantaisie. Comme le souligne Jean Sareil: «Le comique est une 'évasion'. Ce qui suppose à la fois l'existence d'une prison (le monde réel) et d'une fuite (fantaisie ou fantastique) [...] Une scène ne devient comique qu'à partir du moment où elle se présente sous la forme d'un double concept, c'est-à-dire de deux registres de représentation (le réalisme et le fantastique, par exemple) [. ..], de cet écart surgissent forcément des contradictions ridicules. »10 Dans La Vie et demie, les nombreux « guides providentiels» se succèdent et se ressemblent presque tous comme des frères jumeaux: ils ont le même sens de la tyrannie, du sexe, de la luxure, du pouvoir. Dans ce roman qui se veut « fable» (et se lit comme tel), la vision fantastique l'emporte sur le réel. Nous sommes dans une représentation et un décor qui défient toute imagination. Alors Sony Labou Tansi peut s'engager dans une écriture qui jongle avec la démesure, l'extravagance, l'exagération. Il s'agit, pour lui, de distraire le lecteur par la fantaisie de son discours et par l'utilisation d'un langage comique:

. Ces descriptions mêlent allégrement le fantastique (au sens

Le Guide Providentiel fit chercher son propre P.M. où pendait un petit paquet fleuri de peau de tigre et des plumes el? colibri. Il planta le canon de l'arbre au milieu du front de la
loque-père.

- Celle-ci, Martial?

Il tira un chargeuren répétantnerveusement « celle-ci ». Il
tira un deuxiènte chargeur où il devinait le cœur de la loquepère, toutes les balles firent leur chemin jusqu'au mur [...] il se fit apporter son grand sabre aux reflets d'or et se mit à abattre la loque-père en jurant furieusement sur ses trois cent soixante ancêtres [...] Le Guide Providentiel se fâcha pour de bon avec son sabre aux reflets d'or. Il se mit à tailler à coups aveugles le haut du corps de la loque-père, il démantela le thorax, puis les épaules, le cou, la tête... »11
9. T. Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Editions <il Seuil, 1970. 10. Jean Sareil, L'Ecriture comique, Paris, P. U. F. , 1984, pp. 126-128. 11. Sony Labou Tansi, La Vie et demie, pp. 14-16. 49

A travers cet extrait de La Vie et demie, nous avons un exemple typique de l'écriture comique. L'ironiste Sony Labou Tansi noircit le tableau (nous relevons la minutie du détail), parle de la violence, de la scatologie, dépeint avec un humour cinglant le monde de l'incompréhension où l'anthropophagie, le viol des consciences et des corps, la démence sont choses courantes. L'écriture de Sony Labou Tansi est l'expression d'une verve à la fois cynique et ironique; elle use de la narration grotesque propre à la caricature et au persiflage:
Quinze mois après les premières gifles intérieures de JeanOscar à Chaïdana-aux-gros-cheveux, un gros velu naquit, on lui donna le nom de Kamachou Patatra. A la naissance de Patatra, le guide Jean-Cœur-de-Père fit adopter par référendum une Constitution à deux articles. Article premier: le pouvoir appartient au guide, le guide appartient au peuple. Le deuxième article était rédigé dans une langue que personne ne comprit jamais. On disait que c'était la langue des fous. Article deux: Gronanininta, mésé botouété taoutaou, moro metani bamanasar kadrani meta ye/o yelomani katana. Le bruit disait que yelo yelomanikatana signifiait
«

souverain à

vie ».

N'empêche que le

référendum

constitutionnel donna les résultats plébiscitaires de 100 %. »12

Le grotesque et le risible sont entretenus à la fois par l'onomastique (noms à consonance bizarre) et par l'invention d'une langue intraduisible. L'humour s'allie à la violence du discours, créant ainsi un contre-discours. Il ne s'agit pas, pour Sony Labou Tansi, de dire la violence, d'en faire l'apologie ou le panygérique. Il affirme par ailleurs: «Je ne sais pas si j'ai fait un hymne à la violence ou si, au contraire, j'essaie de lui enlever les plumes [...J Je pense que je décris avec beaucoup de dérision. »13 Par cette démarche ironique, cette « dérision» (moquerie méprisante), Sony Labou Tansi sollicite son lecteur; par des

12. Sony Labou Tansi, La Vie et demie, p. 128. 13. Célestin Monga, «Ces Africains qui font l'Afrique », Nouvelles du Sud, Paris, Editions Silex, 1988, p. 113. 50