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SOUS D'AUTRES CIEUX

De
232 pages
Neveu de Jean-Pierre Guerlain, Président de cette grande et belle maison, Philippe Guerlain donnera le meilleur de lui-même pendant un tiers de siècle pour implanter et développer cette marque prestigieuse à l'international. Il y réussira. C'est son parcours qu'il nous raconte dans ce récit. Par les leçons de ténacité qu'elle donne, par les messages d'espoir qu'elle suscite, cette aventure Guerlain prouve qu'à vouloir être performante, elle n'en est pas moins humaine.
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SOUS D'AUTRES CIEUX
Itinéraire d'un manager à l'international

Philippe GUERLAIN

SOUS D'AUTRES CIEUX
Itinéraire d'un manager à l'international

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

1999 ISBN: 2-7384-7891-3

@ L'Harmattan,

A ma femme, Bichette, A Lilou. ma fille, Delphine. qui toutes deux ont eu à subir mes absences perpétuelles, quand ce ne fut pas des décisions majeures impliquant de vivre à l'étranger dans le cadre de mes missions. Dans tous les cas, elles acceptèrent toujours avec le sourire, quoi qu'il pût leur en coûter. N'ayant jamais osé, par pudeur, je pense, m'exprimer à ce sujet, je profite de ces quelques lignes pour leur redire ici toute ma tendre et affectueuse gratitude.

«

Les cieux pour les mortels sont un livre
ligne à ligne à leurs yeux par
» A. de LAMARTINE, politiques et religieuses

entrouvert,

la nature offert.
Harmonies

INTRODUCTION

Très tôt, et cela me ramène à mon insouciante enfance, j'ai été fasciné par ce qui pouvait exister au-delà du simple horizon qui m'entourait quotidiennement. Je passais de longues heures à contempler des atlas, des cartes de géographie, me surprenant même à en rectifier le tracé des frontières, par simple curiosité, par toquade oserai-je dire. Au-delà de la rêverie, lorsque nos tantes, cousins et cousines nous invitaient, mes deux sœurs et moi-même, à « descendre» au Pays basque pour quelques semaines de vacances, c'était pour moi l'occasion inespérée de repousser les limites de mon petit horizon. Je lui faisais franchir celles du simple songe en apercevant, même de loin, les uniformes de la Guardia Civil, làbas en Espagne. En août 1936, juchés sur des ânes et des mulets, nous étions partis tous ensemble pour une grande randonnée en montagne où il était prévu de coucher dans un relais bordant cette frontière magique. En tendant l'oreille, l'on entendait les coups sourds des déflagrations d'artillerie qui marquaient, de l'autre côté, le début de la guerre civile espagnole.

Pour le jeune garçon de 8 ans que j'étais alors, c'était déjà un avant-goût de cet esprit de découverte et d'aventures qui ne cesserait jamais de m'habiter, et puis aussi, plus prosaïquement, c'était l'occasion de raconter l'histoire en la déformant et en l'amplifiant, bien sûr, à mes camarades d'école, muets d'admiration devant les risques que j'étais supposé avoir courus. .. Je ne me doutais pas que, quatre ans plus tard, j'aiderais ma mère à creuser, non loin de là, un grand trou destiné à y enfouir une petite valise en métal renfermant, nous le sûmes plus tard, le livre des formules de la maison Guerlain. En effet, pendant l'exode au printemps de 1940, mon grand-père Pierre Guerlain avait confié à ma mère ce précieux fardeau en se gardant bien de lui en révéler son contenu. TI s'était contenté de lui dire qu'il fallait absolument le mettre à l'abri. Lui-même, maire de son petit village des Mesnuls, était resté à son poste à attendre l'ennemi. C'était une tradition à cette époque: on ne désertait pas. Le sens des responsabilités vous incitait à de pareils sacrifices. Mon père, de son côté, mobilisé, combattait à la tête d'un peloton à cheval et menait courageusement une action dite « retardatrice ». Par miracle il devait en sortir sain et sauf et vint nous rejoindre après cet armistice au sujet duquel il écrivait à ma

mère: « Mes hommes ne méritaient pas cela. »
Voilà pourquoi je me retrouvai « seul homme» à creuser ce grand trou avec ma mère. Mon horizon vint alors tout naturellement à se rétrécir comme pour tous les garçons de mon âge pendant mes années de scolarité, confiné qu'il fut aux seuls murs de mon collège. J'enrageais de ne pouvoir dès 1944, à l'instar de mes aînés, rejoindre les rangs de notre armée pour la revanche. Hélas! l'on

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n'enrôlait pas de volontaires de 16 ans. Dans ma quête d'autres cieux, il me fallut patienter encore, avant de découvrir les rivages de cette Amérique, cette terre promise dont nous rêvions tous et qui s'ouvrit à moi grâce à la générosité de mes parents et au grand cœur de mon oncle et de ma tante Nazare Aga. C'était en septembre 1947 ; mon horizon se déchirait d'un seul coup... C'est que, par là même, j'allais vivre pour quelque temps sous ces «autres cieux », dans un autre pays, parlant une autre langue, ayant une autre culture, une aventure qui allait me permettre, pour la première fois, de partager la vie d'un peuple que je découvrais et que j'admirais. Pareille chance allait m'être donnée bien souvent par la suite, étendue à toutes les latitudes. Si ces voyages ont pu contribuer par une certaine ouverture d'esprit à faire naître en moi la tolérance et le libéralisme, c'est à

ces « autres cieux» que je le dois. Ma reconnaissance est et sera
toujours acquise à ceux qui m'ont aidé à en découvrir les contours.

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PREMIÈRE

PARTIE

LES ANNÉES DE FORMATION

CHAPITRE I

Les premières découvertes

Pour mon premier franchissement de frontière, l'on ne pourra pas dire que l'originalité guida mes pas. Imitant en cela des milliers et milliers de jeunes, filles et garçons, je n'avais qu'un seul but: apprendre l'anglais. Cela n'avait rien d'audacieux... Mais je me souviendrai toujours de cette traversée en bateau de Dieppe à New Heaven et de mon étonnement à constater que la côte anglaise ressemblait à s'y méprendre à celle que je venais de quitter. Les destructions étaient les mêmes également des deux côtés car rien n'avait encore été reconstruit en ce premier vrai été de paix. Me voici sur cette terre qui avait, pendant quatre terribles années, servi d'asile à un certain grand général distillant, à travers une radio brouillée, ses messages d'espoir, de lutte et d'ardeur, et aussi à un autre grand chef d'Etat, petit et corpulent, devancé d'un gros cigare... Pour l'heure je devais trouver mon chemin et m'enquérir du quai d'où partait le train pour Londres. Le visage du chef de gare, dont l'expression passait de la surprise à l'étonnement, m'indiqua, s'il en était besoin, que j'avais encore beaucoup de progrès à faire en anglais...

A Victoria Station m'attendait une amie de mes parents, directrice de notre société en Angleterre, qui devait me convoyer jusqu'à Waterloo Station. Elle était énergique et vive, disposait à l'évidence de fort peu de temps et ponctuait ses souhaits de me voir me dépêcher, en dépit du poids de ma lourde valise, par des « Hurry up, quick, quick, hurry up »... La famille qui allait m'héberger à Eaton Windsor avait cette particularité bien britannique de ne pas parler un seul mot de ma langue maternelle. Le père, pasteur de la Church of England, avait mission, sur recommandation, j'en suis sûr, de ma mère qui n'admettait aucun laxisme en la matière, de me conduire chaque dimanche à la chapelle catholique, puis de me récupérer, après qu'il eut échangé avec le prêtre, son concurrent, maintes civilités... Les deux filles, dont l'une était fort jolie, adoraient le sport, jouaient admirablement bien au tennis, ce qui faisait tout à fait mon affaire, et étaient d'excellentes écuyères. Elles avaient juré de me convertir à la pratique du cheval. Bien que de tradition équestre par mon père, mes grands-pères et oncles, je n'avais encore jamais pratiqué cet art, la guerre en étant responsable. 1'allais, par la suite, rattraper très largement le temps perdu. Mes deux belles amies furent donc les premières à me mettre le pied à l'étrier. .. L'exercice consistait d'abord à s'emparer des chevaux qui, à l'abri dans leurs herbages, voyaient d'un fort mauvais œil ces trois adolescents les priver de leur liberté... Aussi inlassablement nous effectuions des marches et contremarches afin d'encercler les récalcitrants... Nos doucereux appels, appuyés par le licol d'une main et un baquet d'avoine de l'autre, ne suffisaient pas à clore victorieusement la manœuvre. Des renforts nous parvenaient alors des élèves mêmes du vénérable collège d'Eton. A cette époque ils portaient encore l'habit à queue-de-

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pie, le col cassé, le nœud papillon blanc et le haut-de-forme. C'est dans cet appareil qu'ils nous venaient en aide, jurant, trébuchant sur des mottes de terre, mais ne perdant rien de leur dignité... Les chevaux étaient pris. Nous les montions alors, à cru, pour atteindre la sellerie, avec le baquet d'avoine en équilibre entre les jambes. Tout se passait normalement bien, à moins qu'un train sous la voie duquel nous devions nous glisser ne surgisse à ce moment précis; le nez à terre, toute honte bue, je devais rattraper mon cheval. Je garderai profondément ancrées en moi les images de ce premier pays découvert. TIjouissait alors d'un prestige mérité, celui du vainqueur mais aussi d'une nation en avance sur la nôtre, à cette époque, dans beaucoup de disciplines: l'aviation, la physique, le sport... et puis aussi dans les simples rapports humains faits de courtoisie, de confiance réciproque ou d'autorité, même temporaire. Deux faits me reviennent en mérnoire: cette course de bateaux sur la Tamise où les rameurs recevaient les ordres de cadence de gamins qui ne devaient guère dépasser les 15 ans, ou ce tournoi de tennis auquel je pris part en double mixte dans l'enceinte du couvent du Sacred Heart d'Epsom. La bonne sœur qui me reçut me présenta ma partenaire, une charmante petite blonde, et me dota de trois attributs nécessaires à la bonne suite des opérations: l'horaire et le numéro des courts où nous devions exposer nos talents, assorti d'un panier de pique-nique et de l'indispensable plaid écossais sur lequel il était conseillé de nous reposer entre les parties. Décidément les mœurs n'étaient vraiment pas les mêmes par-delà la Manche: la confiance dans les rapports humains à nos niveaux d'adolescents était une denrée inconnue en France.

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Je l'ai dit, mon vrai grand horizon, celui que j'eus la chance de connaître, expérience quasi unique pour un garçon de mon âge, fut l'Amérique. J'embarquai pour New York dans les premiers jours de septembre 1947 avec ma tante Colette Nazare Aga et sa fille, ma petite cousine Brigitte. Les grands paquebots, encore réquisitionnés pour le rapatriement des troupes, n'étaient pas disponibles; le voyage se fit sur un petit navire mi-cargo, mi-passagers, l'Oregon. La traversée durait plus d'une semaine et la terre promise, celle du Nouveau Monde, se faisait prier. Quand les mouettes nous quittèrent, au bout de deux ou trois jours, nous sûmes alors que nous étions au milieu de l'océan. Je dévorais ['Histoire des Etats-Unis d'André Maurois; j'avais tant à apprendre et je ne savais rien. Les parties de ping-pong et les soirées dansantes meublaient le reste. Un jour, en regardant au loin vers l'ouest, j'aperçus de petits points dans le ciel se dirigeant vers nous. C'étaient des mouettes, américaines celles-là, venant à notre rencontre. Deux ou trois jours encore et puis un petit trait à peine visible sur l'eau, là-bas, très loin: c'était l'Amérique. En pleine nuit, il me sembla que nous n'avancions plus, la corne de brume répondant, en écho, aux coups sourds que les vagues portaient sur la coque. Au petit jour, elle se dissipa enfin; de nombreux bateaux étaient immobilisés aussi, attendant leur tour. Nous étions en quarantaine. Dominant la scène, imposante et majestueuse, la statue de la Liberté était devant nous. Le voyageur d'aujourd'hui, en débarquant à Kennedy Airport, ne connaîtra jamais, bien sûr, cette immense émotion partagée, il y a cinquante ans, par cette foule d'hommes, de femmes et d'enfants venus sur cette nouvelle terre en quête

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d'une vie meilleure, sous l'aile protectrice de l'impavide monument. Accueillis par mon oncle François Nazare Aga, nous nous retrouvâmes dans l'appartement du 1148 Fifth Avenue qui était leur home à New York. Nous y attendait Bernard Guerlain, mon cousin, qui, comme moi, bénéficiait de cette extraordinaire et chaleureuse hospitalité dont ils ne se départirent jamais. Mon emploi du temps s'organisa rapidement autour d'un objectif qui m'était assigné: passer mes baccalauréats, car à l'époque il y en avait deux, acquérir le maximum de connaissances dans une université américaine et, par là même, revenir. en France totalement bilingue. J'avais été un fort mauvais élève jusqu'à présent; je n'avais plus le droit à l'erreur. Le lycée français de New York et Columbia University, où je fus auditeur libre, me permirent, durant ces deux années de rêve, d'atteindre ce bien modeste objectif. Mon oncle et ma tante étaient tous deux fort érudits; ils devaient l'un et l'autre me donner le goût de ce qui ne me quitterait jamais par la suite: l'histoire et la musique. Leur bibliothèque couvrait un panneau entier de leur salon et un autre de l'entrée. Elle était une source d'informations, que la bibliothèque nationale de New York complétait, et dont je disposais à tout moment. Leur discothèque renfermait les plus grands airs d'opéra interprétés par les meilleurs artistes, une sélection de symphonies, rapsodies et concertos que ma tante avait entendus en concert et qu'elle souhaitait se remémorer à tout instant. Elle avait, en outre, un abonnement à Carnegie Hall où je l'accompagnais régulièrement. Mon oncle s'était mis en tête de me faire connaître New York, mais aussi de me montrer, du même coup, où menaient

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respectivement le succès ou l'échec. Nous partions tous les deux dîner le vendredi soir dans différents quartiers, riches ou pauvres, et je découvrais alors les deux extrêmes du système américain: l'opulence ou la misère. Mon oncle avait raison: Fifth Avenue n'était pas toute l'Amérique; la réussite, si tant est qu'elle soit atteinte, ne se mesurait qu'au terme d'un effort soutenu. Je profitai aussi de la relative proximité d'un club hippique sur les bords d'East River, à Manhattan, pour acquérir, enfin, des notions plus sérieuses dans cet art. Le maître de manège était un ancien officier des cosaques de l'armée impériale dont le cheval avait été tué sous lui pendant la guerre civile. Alors que ses troupes se débandaient, il n'avait dû son salut qu'à l'obscurité envahissant le champ de bataille et à la proximité de la frontière turque. C'était un prodigieux cavalier, un instructeur de grand talent qui nous enseignait, entre autres, qu'à cheval comme ailleurs, le «contact» était source de succès. A titre

d'exemple, il se faisait bander les yeux et mener avec sa monture
face à une série de cinq obstacles placés en ligne qu'il abordait au petit trot. Il nous parlait alors, en évoquant ce que ressentait son cheval à l'approche de chacun de ceux-ci. Il lui suffisait, disait-il, d'accroître l'impulsion au moment où, pensait-il, l'animal ne demandait qu'à sauter. Aucune de ces cinq barres ne tombait. Je ne suis jamais parvenu à être aussi talentueux que lui mais je lui dois, en tout cas, d'avoir éveillé en moi un goût très prononcé pour ce «contact» dont j'ai été un ardent défenseur pendant un demi-siècle. L'été de 1948 vint et avec lui les vacances. Au lieu de cela, je désirais profiter de ces quelque trois mois pour m'enrichir d'une première petite expérience des affaires tout en élargissant, du mieux que je pourrais, mon fameux horizon. Mon oncle, pour

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les siennes justement, devant entreprendre un voyage dans l'ouest, se proposa de m'accompagner jusqu'à San Francisco. Les communications, en dehors du Greyhound Bus et du train qui demandaient trois jours de trajet, se réduisaient à l'usage des avions à hélices qui effectuaient des sauts de puce, leur rayon d'action étant alors très limité. Mon excitation à la vue de ces DC3 ou DC4 dans lesquels j'allais embarquer pour la première fois fut énorme. Je n'imaginais pas que ces vols seraient suivis, tout au long de ma vie, par des centaines d'autres, peut-être des milliers; je ne les ai jamais comptés. L'itinéraire passait par Chicago, Denver, Salt Lake City, Ogden et enfin Reno d'où une voiture nous mena à San Francisco en traversant les Montagnes Rocheuses. L'on suivait les berges du lac Taïpo dont l'eau, en ces temps-là, privée de toute pollution, était aussi bleue que pure, pour atteindre enfin la plaine californienne jusqu'à Frisco, comme disaient affectueusement les Américains. C'était aussi le Pacifique, nom magique entre tous, qui avait bercé mes rêves du récit de ces immenses combats de la Deuxième Guerre mondiale. Je fis comme tout le monde paraît-il: tenant mes chaussures à la main, je m'y enfonçai jusqu'à mi-cuisse. Il me fallait maintenant subvenir à mes besoins. l'avais conclu un «marché» avec mon père. Il m'offrait pour mon premier bachot le voyage aller et retour New York-San Francisco. En revanche, je gagnerais ma vie, mes premiers dollars, pendant ces trois mois. Un ami de mon oncle, Paul Verdier, propriétaire du grand magasin The City of Paris voulut bien me prendre comme stagiaire. Je devins, tour à tour, emballeur au sous-sol, puis livreur, enfin vendeur au rayon papeteriemaroquinerie. Quelle fierté j'éprouvai en recevant ma première paye! Quel sentiment d'indépendance m'habitait en réglant le

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loyer de ma chambre et en organisant mon budget, pour limité qu'il fût ! Mon patron avait un neveu fort sympathique, Paul Chauvin, avec qui je me liais d'amitié. Il m'invita plusieurs fois à passer des week-ends dans le ranch de son oncle. Nous traversions le Golden Gate Bridge que surplombait un petit monument, réplique parfaite du palais de la Légion d'honneur qu'une riche Américaine, amie de Paul Verdier, avait construit par amour de la France. Enfin nous pénétrions dans la Valley of the Moon, chantée par Jack London; c'est là qu'était le ranch. Parmi les invités, outre cette généreuse Américaine, deux habitués, deux personnàges de légende honoraient de leur présence ces lieux: le général Amolds, ancien commandant en chef de l'US Air Force, et le général Clark, ancien commandant en chef sur le front d'Italie. Je les embêtais avec mille questions auxquelles ils me répondaient avec bonhomie. Le général Clark savait me faire plaisir en m'affirmant combien la présence de l'armée française dans les rangs alliés avait grandement contribué à la victoire. l'étais fier. Vint le jour où, la date de mon retour à New York approchant, j'entrai dans le bureau de mon patron pour lui faire mes adieux, non sans lui exprimer toute ma reconnaissance d'avoir placé sa confiance dans le jeune adolescent que j'étais. Ma surprise fut de taille quant il m'offrit alors de faire carrière chez lui au sortir de mes études. Voilà bien le vrai visage de l'Amérique: donner sa chance à celui, quel qu'il soit, qui est désireux de la saisir. Mon retour en train fut instructif. Roulant à faible vitesse, portant le nom étincelant de The 20th Century, équipé d'un wagon d'observation dans lequel je passais de nombreuses heures, la rame traversait les USA en trois jours. Aux Montagnes Rocheuses, avec des mines à ciel ouvert, succédaient

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les prairies du Wyoming, où les cow-boys poussaient leur bétail, les étendues sans fin du Nebraska, l'un des fameux Corn Belt Stat~, la traversée du Missouri et enfin l'arrivée à Chicago où il fallait prendre un autre train pour atteindre Pennsylvania Station, à New York. Je retrouvai le lycée français et Columbia University en automne 1948 pour les quitter définitivement en été 1949. A bord du De Grasse qui me ramenait en France, je songeais à tout ce que l'Amérique m'avait apporté: le goût de la découverte, le désir de réussir et la certitude que le succès n'est pas dû au hasard mais qu'il se mesure en termes de courage et d'effort. En ces temps-là, non seulement il n'était pas question de se soustraire au service militaire, mais le souhait exprimé par la plupart de mes amis allait au contraire vers le choix délibéré de l'effectuer utilement. Les événements en effet, sur la scène internationale, laissaient planer la menace d'un nouveau conflit. Je choisis l'arme blindée et, dès septembre, fus incorporé au 1er RCA qui tenait garnison à l'époque à Rabat au Maroc. Un transport de troupes jusqu'à Oran puis un train de marchandises véhiculèrent les jeunes recrues jusqu'à leur destination. Nos officiers étaient excellents; ils provenaient des rangs de nos divisions blindées de l'armée de la revanche. Ils étaient couverts de gloire, leur prestige étant aussi grand que le respect qu'ils imposaient. Le Maroc était encore un protectorat et le Résident général de France en était le maréchal Juin. Son directeur de cabinet militaire était le colonel Edon, ami de ma famille. C'était un homme superbe, d'un courage exemplaire, constellé de décorations. Il avait l'immense gentillesse d'inviter «l'honorable deuxième classe» que j'étais à sa résidence pour dîner. Je m'y rendais donc, quelque peu intimidé, l'uniforme

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