Souvenirs d'Algérie heureuse

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296270039
Nombre de pages : 184
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SOUVENIRS D'ALGERIE HEUREUSE

l'

Jean-Philippe

BRETTE

SOUVENIRS , D'ALGERIE HEUREUSE

«Les Contes de l'Algérie Heureuse»
*

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

En couverture: «Djurdjura» avec figuiers. Cliché de l'auteur. Pour le cahier photos: clichés de l'auteur.
@

L'Harmattan,

1992

ISBN:

2 -7384-1466-4

à Yachar Kemal, à Bruno Schulz, à la beauté du monde, à Dominique-Yasmine, à Patrice, bien sûr, et aux amis, là-bas...

«Tamourt Une autre U ne terre Sur laquelle L'aimer...

inou ». Terre. se retourner cent fois, lorsqu'on encore... la quitte.

La contempler

«

SOUVENIRS D'ALGÉRIE HEUREUSE

»...

Célébration. Le passé lumineux. Celui qui reste. Attend encore. Souvenir.

Quel est Le Pays? Celui qu'on perd, peu à peu ?..
Celui qu'on retrouvera, un jour?..

Celui qu'on n'attendait L'embaumé personneL
«

pas:

Ensoleillé des après-midi en terrasse »,

Nostalgique, Hors-colonial.. . Un qui ne fait pas de bruit. 9

Ce passé-là. Trompeur... ... écrémé malgré lui... Balayée, la solitude!... Dégagées, les petites souffrances... Le passé lumineux. Prenant son envol. Magnifié. Algérie algérienne... Aérienne.. . L'Algérie est dans ce bouquin. Grande âme subtile. «Rrouh »... Intemporelle.

Algérie. 1982-1984. La bonne heure: celle qu'on ne vivra jamais plus... Celle où l'un des Cent Voiles a glissé..., Retiré... ?, Sur le visage d'Allah: lumière éblouissante.

Tout sur ce pays. La Kabylie, surtout. Kabylie d'opérette! ... Peuplée uniquement de ceux et celles qu'on y a connus. Magie qui opère, secrète... Tout sur ce pays.

Et l'auteur? Rien sur l'auteur... Médecin... 10 Coopérant... Quinze mOIS... Coopération...

Hasard... U ne chance, l'Algérie? Une chance pour n'importe La marque d'une vie. y être allé, en être revenu. 1984. Et depuis... ? Petites liturgies. Regarder le nombril d'un pays... Rêver au retour... Médecin captif, prisonnier de légendes... " ... un reveur .

qui...

,

Le vrai médecin, dans l'histoire, c'est Patrice. Patrice Roux, le collègue. Mêmes endroits, mêmes postes... Lui aussi, un envoyé sur place! Aux villages. Equipe
«

à deux.
»

... qu'on n 'y souffrît pas de solitude!

Peut-être, le même adjudant, Au centre de tri, Nous prévenant, r œil triste:
«

Pas touche aux filles de musulmans...
jamais vu auparavant.

»

Patrice,

Secret. Tellement sérieux. Ce genre «grand et timide ». N ancéen en gabardine... L' œil rond, cheveux bien coupés Un vrai médecin... Patrice, l'âme médecine.

-

pOIvre et sel

Acharné... Service vivant rendu à l'Algérie... Médecin dans l'âme? Comme r Algérie dans la mIenne... On parlera souvent de Patrice. Ce Patrice est une lumière.

J'aurais aimé écrire le Coran. Une vraie musique.
Il

D'ici-n1ême. De là où je vous parle. A là-bas, là-bas, là-bas... Les autres pages. .Où plein de blanc... Les hirondelles s'envolent, entre les lignes. Vous les verrez. A vous de les suivre. De ne plus les compter. De sillonner tout ça. Vous pouvez lire dans le désordre. Lentement. Avec modération... Lentement.
Prenez le temps. Comme avec le thé vert, brûlant. V ous récitant la «F atiha »... Prenez le temps. Prenez le temps. d'un mur, en votre désert... A l'ombre

Le temps se mesure au thé qui refroidit. «La ilaha ilIa Allah...

12

I

« Bordj»,

petite ville sans reliefs... Escale de plaine entre

Alger et Tizi I. Bordj n'est que bordure.

Lisière. Porte

d'entrée sans importance. Pour la Haute-Kabylie se profilant derrière, dans la lumière du sud... Rideau de fumée des maisons et des rues devant le voile des montagnes.

Il y a des « réalités socio-économiques », à Bordj, comme des voiles de matière. Un « monoprix » textuel y a ouvert,
en 83. Un événement couleur d'orange. Riche de monde, de denrées, puis de vides... Avant de devenir le « Super2 des jours ordinaires. Passée l'euphorie des Makache» mines radieuses, des cinq cents œufs en équilibre sur une tête... Dévalisée, l'euphorie! Œufs en folie bien empilés. Le « trabendo » bien installé: dans le noir de ses loges en carton, faisant une ombre à l'enfance. Par des secrets d'équilibriste... Petit marché ambulant, dont seuls les pieds dépassent! S'il y a soleil, c'est « marche au noir» : on ne peut marcher ailleurs... Là où enfances et adultes se rejoignent. Pieds dans la poussière des ruelles. Responsables. Ailleurs, c'est quelques rues plus loin: le
«

marché du

1. Tizi-Ouzou,
2. Makache

bien sûr.
!}) : Il n'y (en) a pas... « Ma en'dich» : je n'ai pas... 13

paysan », sur un terrain vaguement rêveur. Un « soukh-elfellah» d' état. Là où la ville se finit, en contrebas de la route. Entrepôt. Solennel. Des plafonds aux nuages. Un couvert métallique. Verreries, quincailleries en dessous, mandarines en montagne, dans un immense vide. Des vendeurs.

Des clients. Clairsemés;

figurants... Ce magasin,

«

présent

dans toute l'Algérie» : comme un frère vieilli de l'autre. Trop d'espaces et de vides... Expression « Temple du commerce ». Voix qui résonnent. « Arrivages de gruyère? » « Bientôt... » « Repassez! » « Une semaine?». « Avec l'aide de Dieu... »

Lieu de culte pour quelques officiants. De l'espace en dedans. Le désert au-dehors... Et la mosquée, ,bien sûr... Ah, les «all~ouaqbar» au crépuscule! L'appel à la prière du soir... Ces haut-parleurs dans un ciel serein.
« Maghreb»... Voilà qui est curieux: le « muezzin» officiant ici, c'est un disque. Un disque! Mais allez entendre ça dans une lumière. dorée...

A Bordj. Comme près de la poste jaune des

«

Issers »...

Aux Issers 4,par ,exemple, le disque dérape. A la fin du sillon. La voix ralentit, avant de mourir brusquement. A chaque fin de prestation... Décroît. S'éloigne. Tombe. « Comme si le mec se cassait la gueule, du .haut du mina-

ret. » ... Et la voix saute le parapet: « ... Aaaaaaah ! » Fin de l'appel. Et la magie- retombe, pour se mettre à planer un long moment sur nous. Tous les chemins mènent à Bordj. A ses larges trottoirs

3. Estampille

abrégée « OHa»

(orangée

sur fonds

marine).

4. «Les Issers» (sa banlieue: «Isserville»). Le nom français est resté! Dommage.. « Lakhmiss » est le véritable: « le marché du jeudi» (Soukh-l'Lakhmiss). La ville prend le nom du jour du marché. Un marché qui s'y tient depuis des temps très anciens... A 4 kilomètres de Bordj. A côté de la ville, la ville d'« A côté ». Marché, lieu de sacrifice. Et... : espace fécondant. Ce point de contact intime, immuable, entre vivants et morts. 14

blancs... A ses arbres, peinturlurés ). née du « Président» Les chemins du monde. Les rues de Bordj...

de blanc. Pour la tour-

Première ville rencontrée de nUIt. 1982. Bordj a..t-elle changé depuis? Près de dix ans après... Probable. Les allumés du FIS 6 Y ont fait leur apparition,

dis..

5. Chadli, Chadli Ben ]edid. Tournée triomphale à Bordj (1983). Bas des arbres blanchis à la chaux. Petits drapeaux distribués (Étoile et croissant: rouge-orangé. Arrières: vert et blanc). 6. Le «FIS », c'est d'abord un tandem... De bateleurs: bateleurs de mosquée. Un sacré (et double) numéro: - «Cheikh» (vieux-vieux) « Abassi » Madani, .aussi abasside que moi-même, c'est « celui qui rassure». Le père. Le bon gros père. La petite barbiche au regard doux, le (petit) gros malin aux yeux qui pétil-

lent! C'est le « numéro un » au « top islamiste» local. C'est le Chef. Le Chef du FIS (comme Ben Bella est le chef du sous-FIS, le « M.D.A. », le « M.N.A. », on ne sait plus, on s'y perd...). C'est le gars à « la limousine aux vitres qui s'abaissent seules» et « miracle! ». Et les fidèles se prosternent... Les « seuls vrais croyants » : les grau pies d'« Abaissi »... - «Cheb» (jeune-vieux) Ali Benhadj - ou Belhadj, on ne sait plus, il y a « hadj» dedans, c'est l'essentiel! - : là, ça se corse. Ali Belhadj, jeune et fougueux boutonné jusqu'au cou, est n° 2 au « Front

islamique (islamiste)du Salut. » Excité comme un pou. Derrière le n° 1, donc. Moins présentable. Redoutable. Mais... ça marche! C'est: « la guerre aux infidèles mais paix à mes boutons d'acné! » C'est: « je me
souviens des massacres de Setif (1945), de cette armée française, ces

gros cons de colons, roumi-ennemi et vengeance!

»

C'est le véhément.

Le tribun, quoi... En simplifiant: ce Belhadj, c'est un Le P... jeune, le lard en moins. Et il n'aime pas le cochon, bien sûr! On lui donnerait pourtant bien ce gros qu'on a chez nous pour qu'il s'y fasse un peu les dents... Mais les musulmans ne mangent pas de porc breton (français! Moins français que ce gros, tu meurs...) Et ces lieutenants de 1'« Ecole de Torture» d'Alger n'aiment plus remettre les pieds « làbas»! Dommage... Le FIS, pour en finir, c'est Allah qu'on fait écrire au laser, et sans prévenir, sur les nuages... Voix de la foule: « miracle! » C'est Fellini. C'est aujourd'hui. 15

crète ou bruyante, théâtrale! Barbes au carré, chemises de nuit boutonnées jusqu' au cou. Bistouquettes tristes qu'on imagine là-derrière. Et grande misère, psychologique,physiologique, spirituelle, affective et sexuelle: «la totale» des intégristes! Désintégrés, comme étrangers à eux-mêmes.
«

Atypiques en leur propre pays» : ce qu'on espère... Chefs

et disciples, porteurs de « kâmis» (camisoles !). Lueur pois-chiche derrière les yeux. Carencés vitaminiques. Front supranational et connerie exportable. Je ne les ai jamais vus, moi! Ça fait sept ans que Je suis rentré. Pourtant, ils existent... au moins dans mon crétin de fantasme! Dans une photo :photo-fantasme, vue dans vos Journaux. Grand angulaire. Journaux français. Clic! Gueulards alignés au pas de charge. Agressifs. Inquiétants. «Petite minorité », dirait Lounès ... Il doit pas y en avoir beaucoup! Et puis... ils ont dû s'en aller, depuis. Se recoucher, oui. Et, les rues de Bordj sont toujours là, au beau fixe.

La

«

rue des filles» défile. Le pavé s'en souvient.

Et pour en finir avec toutes ces histoires de « Fronts» (islamistes, Salut, et nationaux, libère-nations, et machinchouettes...): devraient pourtant évoquer l'intelligence. Une intelligence. Rivaliser d'intelligence! -;. Lounès, copain algérien
«

Kabyle, infirmier

-

est pour le
«

R.C.D.

»

(Rassemblement Culture et Démocratie) de ce bon docteur
les
son de la névrose» en français,
«

Sadi: Lounès a toujours eu un faible pour les psychiatres et lisait
composantes sexagénaire qu'il cause 16 texte intégral.. Malika,

épouse, est sous le charme de

Si Hocine»

AÏt-Ahmed, le fringuant
: vrai, qu'est-ce

du« F.F.S. » (Front des Forces Socialistes) bien! français, arabe et « tamazight »...

BORD]

Bordj est une ville bleue. Comme El Oued est le jaune et l'or des sables qui parcourent ses rues, l'envahissent d'aurores jaunes. Entre ses murs, Bordj respire le bleu. Il n'y a même plus d'histoire. Ni de légende. C'est juste un mot proche de la mer. La mer est au loin; au bout des ombres. Attendue au long des kilomètres: quinze kilomètres... D'une route bosselée, serpentine. Ombragée. Eclairs de désirs et de soleil sous les eucalyptus géants. Bordj-Menaiel, en entier. Sa grande rue qui s'étire, nos pas qui ralentissent. Elle s'étire et en rencontre une autre. A angle droit, vide de tout commerce: celle-là monte à la mosquée. La rue qui s'élève, nue et promise au rêve. Et, au fil de la grand-rue, des cafés, des gargottes. Les entrées très basses, bleues, rouges, vertes... Le marchand de journaux. Les épiceries et les marchands de bassines. C'est qu'on en vend, du récipient, dans ce pays! L'aluminium tapisse des murs entiers de commerces...

Du

«

made in Algeria» pour l' Algéri~n ravi, du beau plas17

tique à joues rouges, jovial.

De la cuvette canarie. De la bassine-alue, mal dégrossie. Commerces grands-ouverts à la rue. Les commerçants sont assis là, silencieux. Accroupis. Dans l'attente, en arrière du trottoir. Puis vient l'ami, le client éventuel. Le voisin de prière qui s'avance. Sur le trottoir écrasé de lumière... Le client les interpelle. De leurs marches, de leurs recoins, de la dalle chaude qu'ils couvent, bien accroupis, ils se lèvent alors, doucement... Dans ces gandourahs brunes où ils s'étaient un peu perdus, comme assoupis...

Tiens, le voilà! Ce bonhomme à l'air si vieux, si petit. Sourire énigmatique, qui connaît tout de « La Fronce »... «Léél' », « Rroubaikss », « Lyou sille », «Lô havrr' », il connaît tout: la famille Et il vend les clous. Les articles de bricolage. Les clous, en vrac, et les casseroles.

rusé. Très « Bâris », », « Merpartout!

« S'il y a des clous? Monsieur... viens. Tiens! par ICI, tu cherches, oui. »

Des clous, c'est facile, il en a, malS il faut trier: c'est mélangé. .. Il faut fouiller dans des boîtes en fer. Il fait un noir de chien, là-dedans! Je comprends ça : il n'est jamais fourré ici... Toutes ses journées devant, à l'ombre de sa coiffure blanche. Son « ché-quê' qu' chose ~> enroulé sur la tête. Et il Y est reparti! Il revient. Dans l'antre. Son antre. Il est revenu, juste pour qu'on la quitte ensemble. Lui et son client roumi. Il ruisselle de soleil pendant que je fouinasse ici dans l'ombre. Je reste accroupi devant la ferraille et les journaux étalés sur le sol; encore un instant de silence obscur. Sortir, sortir: le dehors attire, magique! Ce commerçant des temps..., c'est lui qui a raison... Les clous ont tort. Retour au trottoir inondé de soleil. 18

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