Souvenirs d'un gratte-papier

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" Au poste de police, je fus pris d'une folle envie de rire de satisfaction et d'orgueil pour avoir enfin compris que, dans ce bas monde, il faut employer la violence, les coups ÁÁde pied pour empêcher les salauds et les lâches de nous écraser complètement. Jusqu'alors, j'avais été la douceur en personne, la bonté et la timidité mêmes et je compris bien que je ne pouvais, je ne devais ni ne voulais pas être ainsi le reste de mes jours. ÁÁJe riais tout seul d'avoir découvert quelque chose que personne n'ignore. Par chance il n'était pas trop tard... " " Il ne s'agit pas là d'un art gratuit. Ni d'artifices verbaux. Mais de littérature ! Une littérature dont l'objectif sans failles, bien défini, permet à l'écrivain de s'engager envers son public afin de l'aider à percevoir non seulement le drame intime de l'individu, mais aussi les luttes, les erreurs et les bassesses de la société. "
Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296192959
Nombre de pages : 224
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Souvenirs d'un gratte-papier

Titre original:

Recordacoes do escrivao, Isaias Caminha, editora âtica, 1984. @ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0515-0

Lima

BARRETO

Souvenirs

d'un

gratte-papier

par Monique

Traduit du brésilien Le Moing et Marie-Pierre

Mazéas

Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Éditions L 'HarmaUan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Préface

Le XIXe siècle brésilien demeure une énigme pour qui cherche à le connaître. Des situations contradictoires internes et des situations incompatibles avec le monde moderne ont cohabité dans le même espace national de sorte qu'aujourd'hui encore le tout nous paraît inexplicable. Une aristocratie européenne installée à la tête du pays, grâce à une habile manœuvre visant à l'indépendance institutionnelle, substitue à la monarchie de possibles héros libérateurs. Même ainsi, cette aristocratie parvient à entraîner derrière-elle le gros de l'élite politique et économique indigène finissant par constituer une
«

aristocratie des tropiques»

dont les titres de

noblesse ne sont pas héréditaires. Monocultures d'exportation, le sucre et le café consolident la vocation rurale de l'économie et de la société brésilienne, dans le même temps qu'ils installent des familles « bien placées» pour des contacts directs avec ce qu'il y a de plus avancé en Occident. Le système esclavagiste colonial - rejeté de tous - perdure pourtant et exclut le Brésil de l'idéal libéral (1) prêché par les intellectuels progressistes. A une décennie près, le Brésil serait entré dans le XXe siècle comme une nation qui aurait choisi la monarchie et l'esclavage des Noirs. Du point de vue politique et institutionnel, le pays baignait dans les valeurs les plus marquées du passé colonial portugais. Malgré tout, cet état de choses, bien qu 'hétérogène et confus, servira de pâturage à l'une des cultures les plus riches de l'Amérique latine d'alors. Le besoin de transformations rapides et profondes se faisait sentir. Le jeu manichéen entre les Lumières du savoir
01 Libéral au sens de « qui a des idées avancées».
7

et de la modernisation, et les ténèbres de l'ignorance et d'un certain décalage domine la fin du XIX' brésilien, entraînant aussitôt l'Abolition de l'Esclavage (1888) et la Proclamation de la République (1889), en même temps qu'il exile la famille impériale en Europe et intronise dans les allées du pouvoir une élite militaire de formation positiviste. Des changements rapides apparaissent, sans aucun doute, mais de façon superficielle : une sorte de compromis entre gentilshommes. On cite fréquemment une phrase d'Aristides Labo (publiée trois jours après la Proclamation de la République) où l'on ressent bien le désappointement des libéraux devant la tournure que prenait la révolution politique. Le peuple qui, d'après l'idéal républicain, aurait dû en être le principal protagoniste, assiste à tout ceci « abêti». La République est proclamée sans qu'ait émergé le vrai Citoyen. De la même façon, l'Esclavage est aboli par la loi sans libérer les Noirs de leur triste sort. L'inévitable conflit entre les Lumières du Progrès et les ténèbres d'un certain décalage - sans pardon ni remords est à jamais gravé dans les pages de Os Sertoes (2} de Euclides da Cunha (902). L'armée républicaine, dotée même d'un canon Krupp, s'infiltre dans le sertan aride de Bahia (comme dans un film du cinéaste allemand Werner Herzog) et détruit la communauté religieuse organisée autour d'AntOnio Conselheiro l'illuminé, sous prétexte qu'un puissant foyer anarchiste s'y développait. La République l'emporte sur « notre Vendée » ; la raison sur le fanatisme; le Progrès sur un certain décalage; l'urbs sur la rus, et ainsi de suite... Le Brésil se préparait à présenter au monde, comme carte de visite, la ville de Rio de Janeiro. Cela se ferait concrètement dans la première décennie du XX' siècle quand elle s'habillerait de modèles français à la mode. Voici ce que dit

un chroniqueur de l'époque: « Les jours de la vieille ville, sale et laide, sont comptés. » Et l'Annuaire du Brésil diffusé en France ajoutait: « A l'exception de New York et de Chicago, dont l'évolution assume des proportions étonnantes, peu de centres urbains de l'ancien et du nouveau continent présentent un phénomène identique à celui de la capitale du

Brésil (3). »
(2) Traduction française: Les Terres de Canudos de Mme Sereth Neu (947). (3) En français dans le texte. 8

n'est pas constituée de Citoyens, puiset non pas « public», elle ouvre cependant une brèche pour l'individu. Si le Progrès ne parvient pas à être disséminé dans toute la communauté urbaine, puisqu'il ne concerne que certaines zones privilégiées du centre de la ville, il permet aux arrivistes un enrichissement rapide. L'individualisme optimiste est le tonique psychologique de ceux qui n'arrivent pas à être des citoyens, mais qui veulent être actifs et influents, c'est-à-dire modernes. C'est aussi le tonique de ceux qui veulent être rapidement libérés des stigmates de l'Esclavage. Les hommes

Si la République

que son champ d'action politique est « privé»

conservatisme» et {(la cupidité matérielle» s'allient pour créer le tableau d'un prototype social représentatif de la Republica Velha (1889-1930). La foi dans l'individualisme éclairé et la croyance dans le progrès social se donnent la main dès les premières pages du roman de l'écrivain noir Lima Barreto Recordaçôes do escrivào Isai"as Caminha {Souvenirs d'un gratte-pappierJ 1909. C'était comme si le monde n'attendait que moi pour continuer à tourner... » C'est de cette façon que le personnage principal, à la fois bâtard et mulâtre, peut oublier son origine sociale pour accueillir le savoir », selon la leçon pleine d'expérience de son père, comme moyen idéal pour {( arriver» permettant de se construire soi-même en même temps qu'on aide à construire la nation. Le roman de Lima Barreto, comme d'ailleurs sa propre vie, si l'on en croit les pages de son Jour{( {( ((

libres, en apparence sont égaux. Selon Nicolas Sevcenko, « le

nal » repose en premier
{(

lieu sur l'ingénuité

sociale

du per-

sonnage. Il y écrit: Mais de tout cela ce qui me dérange le plus c'est de sentir que je ne suis pas intelligent. Mulâtre, inorganisé, insaisissable et incompris, la chose qui m'emplirait le plus de satisfaction serait d'être intelligent... très intelligent. L'humanité vit de l'intelligence, par l'intelligence et pour l'intelligence, et moi, si j'étais intelligent, j'entrerais en force dans l'humanité, c'est-à-dire de cette grande Humanité dont je souhaite faire partie ». Les théories racistes de l'époque nient toute intelligence au Noir. C'est par cette carence qu'ils justifient l'infériorité de la race. Savoir ne veut pas dire pouvoir pour un Noir. 9

Pour cette raison, ce n'est que dans les ambitions chimérique le titre de « Doutor » - diplômé ès » - lui garantit avec certitude un grand avenir: « C'est ça, je serais diplômé! J'eUacerais le péché originel de ma naissance modeste, j'adoucirais le supplice oppressant, mortüiant et insurmontable de la couleur de ma peau... » IsaÏas Caminha et Lima Barreto semblent oublier qu'il leur fallait vivre avec autrui dans une société où les préjugés raciaux étaient monnaie courante, aussi bien dans la vie quotidienne que dans les théories racistes européennes et américaines de l'époque. Son ingénuité sociale - même dûment pressentie par la vision clairvoyante de sa mère, noire elle aussi - ne s'écroule qu'au moment où, emprisonné injustement par la Police, IsaÏas entend un fonctionnaire l'appeler péjoraûvement « le petit mulâtre ». Expérience similaire à celle que Lima Barreto rapporte dans son « Journal ». Invité à participer à des festivités sur le quai du port de Rio de Janeiro, il note: «Je suis monté à bord pour voir l'escadre partir. Foule. Contact direct avec des petites demoiselles de la haute... Sur la coupée, au moment d'embarquer, on ne demandait son invitation à personne, mais à moi on la demanda. J'en fus tout retourné. » La sensibilité soigneusement entretenue de l'un comme de l'autre ne supporte pas les affronts. Dans le roman, le qualüicatif de « petit mulâtre » «l'atteignait comme une gifle ». Le jeune homme qui avait quitté sa province pour « arriver» ne pouvait plus être le même... ». Une fois perdue son ingénuité sociale, IsaÏas perd aussi son ingénuité politique lorsqu'il est à nouveau èmprisonné à l'occasion d'une bagarre avec un confrère qui cherchait à lui nuire. L'expérience amère de la «promiscuité» professionnelle continue à persécuter le « petit mulâtre», faisant en sorte qu'il perde progressivement sa douceur, sa timidité et sa bonté, pour découvrir qu'« il faut employer la violence et les coups de poing pour empêcher les salauds et les lâches de nous écraser complètement Ce premier roman de Lima Barreto nous donne bien la mesure de la situation des Noirs aux premiers temps de la Républica Velha au Brésil. Plus encore: elle montre l'empreinte d'un romancier prometteur qui allait nous léguer - aux côtés d'Euclides da Cunha et de Joao do Rio - les
ques d 'IsaÏas
11).

10

ouvrages les plus marquants de cette période. Comme Machodo de Assis, Lima Barreto et IsaÏas Caminha finissent par retirer de leurs successives expériences, tristes et décevantes, de leurs années de formation et de leurs premières années de vie professionnelle une vision sceptique de la réalité. Ils en arrivent par décrire avec cruauté les jeux du pouvoir et de l'hypocrisie dans la société brésilienne, d'une façon qui

aujourd'hui encore nous séduit. Dans

«

Bref avertissement »,

écrit pour la seconde édition du roman, Lima Barreto - à la façon d'André Gide quand il voulut donner une fin au roman de Stendhal Armance - conclut pour ainsi dire les « souvenirs» de son personnage. Et dans ces pages la position de Lima Barreto par rapport à IsaÏas Caminha est bien claire. Celui-ci s'est défait de tous ses idéaux pour accepter, un sourire sceptique aux lèvres, le jeu social. Le romancier écrit: « Mon ami a perdu une bonne partie de son amertume, il se promène dans Rio accompagné de femmes bien nippées, il est déjà allé au théâtre et fréquente les salons de thé.
)}

Silviano Santiago (41

(41 Silviano Santiago est un des essayistes et des romanciers les plus importants de sa génération (UTTUl iteratura nos Tropicos, Na Matha da.s Letras). L Grand connaisseur de notre langue - sa thèse de Doctorat portait sur les Faux-monayeurs d'André Gide -, il a enseigné la littérature brésilienne à la Sorbonne. Une de ses œuvres est en cours de traduction en français. Il

BREF AVERTISSEMENT



« Mon cœur profond ressemble il ces voûtes d'église le moindre bruit s'enfle en une immense voix»

Vers d'un philosophe,

Guyau

Quand j'ai commencé à publier dans Floréal, petite revue que j'éditais vers la fin de 1907, les Souvenirs de mon ami Isaïas Caminha, gratte-papier à la Perception Fédérale de Caxambi, dans l'Etat d'Espirito Santo, je les ai fait précéder d'une courte préface de l'auteur. Plus tard, grâce aux encouragements qu'a su mériter l'œuvre modeste de ce greffier, j'ai décidé de la publier sous forme d'un livre. Mon ami et camarade Antonio Noronha Santos, qui partait pour l'Europe, s'offrit pour trouver un éditeur au Portugal. Joao Pereira Barreto me recommanda à Messieurs A. M. Teixeira et Cie, gérants de la célèbre Librairie Classique de Lisbonne; ils furent donc édités grâce aux soins attentifs de monsieur Albino Forjaz de Sampaio, à qui ces Souvenirs doivent beaucoup pour ce qui est de la correction de l'écriture. Je ne peux manquer de les remercier tous les trois, une fois encore, au nom de mon cher Isaïas, pour le service qu'ils ont rendu à cette œuvre. Quant à moi, ayant les pleins pouvoirs de l'auteur, au moment d'envoyer le manuscrit à l'impression, j'ai supprimé la préface, la donnée*, qui sert maintenant d'épigraphe à ces lignes, et quelques autres petites choses.

* En français dans le texte.

13

Mon ambition était de lancer le livre de mon amI, sans appuis ni pare-balles. Et voilà. Aujourd'hui cependant, alors que j'en prépare une nouvelle édition, je souhaite rétablir l'original tel que Caminha me l'a envoyé, car il n'y avait aucune raison de supprimer tant de choses intéressantes qui, de plus, concourent à la bonne compréhension de l'ouvrage. Je fais cela car j'estime que ce sont elles, en grande partie, qui ont amené cet esprit fort et indépendant, ce subtil critique, animé d'un amour si noble pour les grands idéaux, dans le domaine des Lettres, et qui a pour nom José Verissimo, à tenir dans sa Revue Littéraire, supplément du lundi au Journal du Commerce, le 9 décembre 1907, les propos suivants au sujet de ce qui lui sembla être un livre de nouvelles : « Pauvre de moi si je devais "mentionner" ici toutes ces petites revues qui apparaissent ici et là et qui ont des prétentions littéraires et scientifiques! Je n'aurais pas assez de mes deux mains pour les compter et je mécontenterais tout le monde; car en vérité, quel que soit le bout par lequel on les prenne, la plupart d'entre elles me paraissent sans aucune valeur. Je fais une juste exception, qui j'espère ne fera pas figure de précédent, pour une toute petite brochure au nom rempli d'espoir, Floréal, récemment parue, où j'ai lu un article « Spencérisme et Anarchie », de monsieur M. Ribeiro de Almeida, et le début d'un feuilleton : Souvenirs d'un gratte-papier, écrit par monsieur Lima Barreto, où je crois avoir découvert quelque chose de valable. De plus c'est écrit avec simplicité, sobriété et je ne sais quelle sensibilité dans le style qui corroborent cette impression. » Comme vous le voyez, José Verissimo a écrit ces mots dès que parurent les premiers chapitres; et, persuadé que les raisons que j'ai exposées sont véridiques, je rétablis donc le manuscrit tel qu'il m'a été confié, en veillant à transcrire entièrement la préface comme dans l'obscure Floréal. La voici : « J'ai eu envie d'écrire ces souvenirs, il y a deux ans, lorsqu'un jour, par hasard, je suis tombé sur un fascicule d'une revue nationale oubliée sur le divan de mon humble salon par un fonctionnaire public de la division administrative. 14

Un de ses collaborateurs y faisait de façon constante des considérations désagréables sur la nature de l'intelligence des gens de ma race, notant au passage les brillantes performances de leurs jeunes années, performances démenties par la suite, à leur maturité, vu l'inconstance de leurs créations, quand par hasard ils en avaient ou en règle générale, vu la pure et simple absence de ces créations. La première fois, je lus l'article avec rage et j'eus envie de déchirer les pages et d'écrire quelques vérités sanglantes contre leur autéur. Je regardai à deux fois et je réalisai que dire des vérités n'avance pas à grand-chose et ne détruit rien; si par hasard elles réussissent à éloigner, à blesser l'adversaire, ses arguments, eux, demeurent vifs, inébranlables. Le mieux, pensai-je, serait de confronter arguments avec arguments; car si les uns n' anihilaient pas les autres, ils se feraient face pour servir les adeptes de l'un ou de l'autre camp.

Avec cette réflexion qu'il me plaît d'appeler de « bon conseil » et d'« excellente intelligence », affleurèrent les souvenirs
de ma vie, de toute ma vie, de ma naissance, de mon enfance, de mon adolescence et de toute ma jeunesse. Je comparai dans ma tête mes débuts extraordinaires dans le monde mystérieux des Lettres et des Sciences et les pronostics de mes professeurs d'alors, avec cette fin triste et bâtarde: être gratte-papier à la Perception d'une localité perdue. Par moments, je finissais par donner raison à l'auteur de l'écrit. Plein de mélancolie, de cette mélancolie ancestrale qui me rend sombre même aux heures d'allégresse et me déprime encore davantage quand je suis d'humeur maussade, j'allumai une cigarette, allai à la fenêtre, regardai un instant le fleuve couler et me mis à analyser profondément tous les événements de mon passé qui repassaient devant mes yeux. Je pus ainsi vérifier que, jusqu'à mes études secondaires, n'importe quelle manifestation de mon intelligence, de mon travail, de mes désirs et de mes ambitions avait été reçue sinon par des applaudissements et des marques d'approbation, du moins comme un juste retour des choses et un droit; plus tard, dès que je me disposai à occuper dans la vie la place qui me semblait me revenir, je ne sais quelle hostilité se dressa 15

devant moi, quelles stupides mauvaises volontés me firent obstacle, me démoralisèrent peu à peu et me firent perdre confiance en moi-même lorsque je sentis s'enfuir toutes les idées et toutes les croyances qui avaient alimenté mon adolescence et mon enfance. Je compris que je n'étais pas à ma place dans la société ni dans le groupe auquel j'avais tacitement concédé certaines choses et qui en échange m'en avait lui aussi concédé d'autres. Je ne sais pas trop ce que je crus alors, mais je trouvai les mailles du filet si serrées, et si enchevêtrée la trame contre laquelle je me débattais, que l'image de ma personnalité au fond de ma conscience se fit toute autre, ou mieux échappa à ce qu'elle avait construit. Il ne restait de moi qu'un grand paquebot moderne dont les tuyaux de cheminée se seraient rompus et auraient laissé s'échapper la vapeur qui actionnait les machines. Et les exemples qui entrainaient ma conclusion furent si nombreux que je résolus de raconter quelques épisodes de ma vie, sans réserves ni périphrases pour montrer d'une certaine manière à l'auteur de l'article que ses observations étant tout à fait justifiées, la sentence collective qu'il déclarait était la suivante: elle n'était pas en nous, dans notre chair ni dans notre sang, mais ailleurs, dans la société qui nous entourait, la cause de si tristes destins pour de si belles espérances. De fait, il n'était pas dans mon dessein de faire de tout ceci une œuvre-d'art ni même un roman, encore que le grand Taine, qu'un jour Maitre Graciliano, le promoteur public, m'a fait lire, ait dit qu'une œuvre d'art a pour but de dire ce que les simples faits n'expriment pas d'eux-mêmes. Il n'est pas non plus dans mon propos de faire une diatribe, un ouvrage de révolte, quoi; mais plutôt une défense contre les accusations lancées superficiellement à partir de simples apparences dont la justification essentielle se. trouve la plupart du temps au sein de la société et non chez l'individu dépourvu de tout, de famille, d'affection, de relations amicales, de bonne fortune, et isolé face aux ennemis qui l'entourent, armés de balles et d'un insidieux venin. Que les lecteurs veuillent bien pardonner la pauvreté de mon récit. Je ne suis pas à proprement parler un écrivain, je ne me suis jamais inscrit sur les registres de la Librairie Garnier, 16

à Rio, je n'ai jamais revêtu l'Habit Vert et les grands journaux de la capitale ne m'ont pas encore couronné - ce qui, de surcroît, me semble être des motifs suffisamment sérieux pour excuser mon absence de style et de dons littéraires. Caxambi, Espirito Santo, 12 juillet 1905 IsaÏas Caminha à la Perception

Gratte-papier

Mises à part les allusions à Garnier, à l'Habit Vert et aux journaux, qui ne sont que préjugés de provincial, la préface, à mon avis, consolide l'ouvrage et l'éclaire comme les lecteurs vont pouvoir le constater. J'ai bien dit préjugés, parce que dix ans ont passé, tant de temps s'est écoulé entre l'écriture des Souvenirs et aujourd'hui. Mon ami a perdu une bonne partie de son amertume, il se promène dans Rio accompagné de femmes bien nippées, il est déjà allé au Théâtre Municipal et il fréquente les salons de thé; mieux encore, d'après ce qu'il m'a écrit, il va abandonner son poste de représentant de l'Etat d'Espirito Santo à l'Assemblée locale, pour être, dans la prochaine législature, député fédéral. Il ne se soucie plus guère de son livre; il a choisi une autre voie. Je vais sans doute le voir prochainement parmi tous ces séducteurs, faisant le footing dominical si prisé sur la plage du Flamengo... Il figure aussi dans la chronique mondaine des journaux. IsaÏas n'est plus gratte-papier. Il est veuf et sans enfants, il s'est enrichi et sera un jour député. Et c'est tout. Les voies du Seigneur sont impénétrables, dit-on. Est-ce bien cela qui est arrivé ou faut-il regretter qu'une envie de bonheur ordinaire ait étouffé, asphyxié un esprit si singulier? Allez donc savoir... ! Pour moi, cependant, sans pour cela croire en l'intervention d'une Déjanire ou de quelque méchante déesse, je suis

d'avis qu'il a revêtu la « tunique de Nessus» de notre société.
Todos os Santos, 31 décembre 1916 Lima Barreto 17

I
La tristesse, l'impression d'étouffement et la conscience de l'inégalité intellectuelle de mes parents ont agi sur moi de façon curieuse: elles m'ont donné des désirs d'intelligence. Mon père qui était supérieurement brillant et instruit m'a, avant toute chose, dès ma première enfance, stimulé par ses propros énigmatiques. Je n'étais pas encore entré au collège

qu'il me dit un jour: « Sais-tu qui est né quand Napoléon gagna la bataille de Marengo? » J'ouvris de grands yeux et demandai: « Qui est Napoléon? » - « Un grand homme, un
grand général »... Et il n'ajouta rien. Il s'adossa à sa chaise et poursuivit sa lecture. Je ne fis aucun effort pour pénétrer le sens de ses paroles; cependant, l'intonation de sa voix, son geste et son regard sont restés gravés en moi pour toujours. Le spectacle du savoir de mon père, mis en valeur par l'ignorance de ma mère et de toute sa famille, s'imposa à mes yeux d'enfant comme un mystère fascinant. Il me sembla alors que son étonnante capacité à tout expliquer, sa grande facilité d'élocution, son aptitude à lire plusieurs langues et à les comprendre, constituaient non seulement une source de bonheur, d'abondance et de richesse, mais aussi une justification à un profond respect des hommes, à une plus haute estime de tous. Grâce au Savoir, nous étions en quelque sorte sacrés, déifiés... Si ma mère m'apparaissait triste et humble - pensais-je à l'époque - c'était parce qu'elle, elle ne savait pas, comme mon père, appeler les étoiles par leur nom ni expliquer le phénomène de la pluie... C'est avec ce genre de sentiments que j'entrai à l'école primaire. Je me consacrai avec zèle à l'étude. Je brillai, et peu à peu mes premières notions sur le Savoir s'épanouirent. Certaines tendances se manüestèrent en moi: j'avais pour point de mire des destins hors du commun, sans en évaluer 19

vraiment la signification et l'utilité et, au fond de mon âme, une profusion d'aspirations et de désirs indéterminés. C'était comme si le monde n'attendait que moi pour continuer à

tourner...
J'entendais à toute heure et à tout moment une sibylle tentatrice me parler de ma gloire future. J'agissais de façon désordonnée et j'étais conscient de l'incohérence de mes actes, mais j'attendais que l'accomplissement de mon destin m'éclaire une fois pour toutes. J'entrais dans ma phase de marginalité et de besoin de me distinguer. Je me laissais aller dans ma mise et il fallait que ma mère me rappelle à l'ordre pour que j'en prenne plus de soin. Je fuyais les jeux, j'évitais les rassemblements, faisant bande à part avec un ou deux élèves pendant la récréation, un jour arriva où je me mis à jouer comme un fou, avec passion. Je provoquai ainsi la stupeur de mes camarades: Tiens! IsaÏas qui joue! Il va pleuvoir... Mon ardeur à l'étude ne diminua pas avec les années... comme on aurait pu s'y attendre: elle ne fit que se confirmer petit à petit. Mon professeur, étonnée, se prit de sympathie pour moi. Au fond d'elle-même (je le soupçonne aujourd'hui), elle imagina qu'un petit génie lui passait entre les mains. Je répondis à son affection de toute mon âme: quand elle se maria - avec ses yeux bleus et ses cheveux châIl y avait deux ans tains - je crus qu'on me l'arrachait... que j'allais à l'école, j'avais douze ans. Un an plus tard, je quittais le collège; elle me donna en souvenir un exemplaire du Pouvoir de la Volonté luxueusement relié, avec une dédicace affectueuse et pleine d'éloges. J'en fis mon livre de chevet. Il ne m'a quitté ni le jour ni la nuit pendant toutes mes études secondaires dont les professeurs ne m'ont laissé que des souvenirs peu marquants. Aucun d'eux n'avait les yeux bleus de Dona Esther, si doux, si clairvoyants qu'ils semblaient lire mon destin quand je déposais des baisers sur les pages où il était inscrit!... A la fin de mes études au lycée, j'avais une solide réputation de bûcheur, je comptais quatre succès, une distinction et de nombreuses compositions excellentes. Je restai encore deux ans dans ma ville natale, deux ans que je passai hors de mon état normal, exalté par mes notes exemplaires et par les pronostics de mon professeur à qui je rendais régulièrement visite et à qui je prêtais une oreille très attentive. Tous 20

les matins, au réveil, l'esprit encore caressé par de mystérieux rêves de bon augure, la sibylle me disait à l'oreille: « Pars,

Isaïas ! Pars!

Ici, c'est trop petit pour toi... Va à Rio!

»

Alors, pendant des heures et des heures, au cours de mes occupations quotidiennes, je tentais de mesurer les difficultés, de me faire à l'idée que Rio était une grande ville, pleine de richesses, gorgée d'égoïsme, où je n'avais ni connaissances, ni relations, ni protecteurs qui puissent m'être

utiles...
Que ferais-je là-bas, tout seul, ne pouvant compter que sur mes propres forces? Rien... Je serais comme un brin de paille dans le tourbillon de la vie - emporté par-ci, rejeté par-là - et, pour finir, englouti dans l'abîme... voleur... ivrogne... phtisique et qui sait pire encore. J'hésitais. Le matin, ma volonté était presque inébranlable mais, l'après-midi venue, je fléchissais face aux dangers que j'entrevoyais. Un jour, cependant, je lus dans le journal que Félicio, mon ancien condisciple, avait réussi sa pharmacie et avait reçu pour cela - disait le journal - une retentissante ovation de ses camarades. Quoi! Félicio! Pensais-je en moi-même. Félicio! Cet âne! Il réussissait à Rio! Et pourquoi pas moi, moi qui lui avais enseigné en classe de portugais, une bonne fois pour toutes, la différence entre l'adjectif attributif et l'adverbial? En quel honneur ? Je lus cette nouvelle le vendredi et, durant tout le samedi, je pesai dans mon esprit les avantages et les inconvénients d'un départ. Aujourd'hui, je ne me souviens plus très bien des phases de ce combat intérieur; un détail me revient cependant à l'esprit, parmi ceux qui me dissuadèrent de partir. Le samedi après-midi, je sortis marcher un peu. Il faisait mauvais temps. Une pluie intermittente tombait depuis deux jours. Maussade, je sortis sans but, au hasard, profitant d'une accalmie. Arrivé en rase campagne, je regardai le ciel. Des nuages couleur de cendre galopaient et, au loin, incrustée, une toute petite tache un peu plus sombre semblait courir. Elle se rapprochait et peu à peu je la vis se subdiviser, se multiplier; alors un vol de canards noirs passa au-dessus de moi et, dessinant un V, se détacha de celui qui volait en tête. C'était la première let-

tre de « Va ». J'interprétai cela comme un signe d' encoura21

gement, augure propice à mon projet audacieux. Le dimanche matin, je dis d'un seul trait à ma mère: - Demain, Mère, je pars pour Rio. Celle-ci ne répondit rien. Elle se contenta de me regarder avec perplexité, sans approuver ni désapprouver; mais ma tante qui cousait à un bout de la table releva légèrement la tête, posa sa couture sur ses genoux et dit d'un ton persuasif : - Fais attention à ce que tu vas faire, mon garçon! Il me semble que tu devrais demander conseil à Valentin. - Quoi! fis-je avec véhémence. Pourquoi Valentin? Ne suis-je pas un garçon instruit? N'ai-je pas fait ma propédeutique? Et pourquoi des conseils? - Ecoute, IsaÏas ! Tu es encore un enfant... Tu n'as pas d'expérience... Valentin connaît mieux la vie que toi... D'autant plus qu'il a déjà vécu à Rio... A peine ma tante, sœur aînée de ma mère, avait-elle prononcé le dernier mot, que Valentin entra, enveloppé dans un long manteau de flanelle. Il déposa quelques paquets de journaux maculés de timbres et de tampons, retira sa casquette à l'emblème des Postes et demanda du café. - Tu tombes à pic, Valentin. lsaÏas veut aller à Rio et je lui recommandais justement de prendre conseil auprès de toi. - Quand penses-tu partir, IsaÏas ? demanda aussitôt mon oncle, peu surpris. - Demain, dis-je, tout à fait résolu. Il n'ajouta rien. Nous nous tûmes; ma tante sortit de la pièce, emportant le manteau mouillé, et revint aussitôt avec du café. Tu en veux, Valentin? -Oui. Tout en remuant lentement le sucre au fond de la tasse, mon oncle resta silencieux un bon moment. Il avala une gorgée de café, puis une d'eau-de-vie, retint le verre à liqueur un instant en l'air et le reposa machinalement sur la table. Alors, son visage aux traits grossiers et hardis révéla progressivement un grand effort de concentration intérieure. Ma mère n'avait rien dit jusque-là. A un moment donné, sous un prétexte quelconque, elle se leva et se dirigea vers le fond de la maison. Au moment

-

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