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Stratégies patrimoniales et urbanisation

De
296 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 186
EAN13 : 9782296326330
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STRATÉGIES

PATRIMONIALES

ET URBANISATION

Alger 1962-1992

Collection Villes et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
Dernières parutions:
J. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle définition?, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large, Des halles au forum, 1992. E. Cuturello (ed.), Regard sur le logement: une étrange marchandise, 1992. A. Sauvage, Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux, 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann (ed.), Le logement, une affaire de famille, 1992. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992. J.-C. Driant (collectif), Habitat et villes, l'avenir en jeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy- Vroelant, La ville en mouvement, habitat et habitants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993. B. Jouve, Urbanisme etfrontières, 1994. S. Jonas, Le Mulhouse industriel, Tome 1 et Tome 2, 1994. A. Henriot-Van Zanten, J.-P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de), Partenariats public/privé dans l'aménagement urbain, 1994. G. Verpraet, La socialisation urbaine, 1994. S. Theunynck, Economie de l'habitat et de la construction au Sahel, Tome 1 et Tome 2, 1994. P. Lannoy, Le village périphérique. Un autre visage de la banlieue, 1996. C. Centi, Le laboratoire marseillais. Chemins d'intégration métropolitaine et segmentation sociale, 1996 L.de Carlo, Gestion de la ville et démocratie locale, 1996. G. Chabenat, L'aménagement fluvial et la mémoire, 1996. B. Poche, L'espacefragmenté, 1996. M. Hirschhorn, Ni nomades, ni sédentaires, 1996.
(QL'Harmattan, 1996

ISBN: 2-7384-4673-6

Madani SAFAR-ZITOUN

STRATÉGIES

PATRIMONIALES

ET URBANISATION

Alger 1962-1992

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

INTRODUCTION

Le contexte:

L'évolution dans un sens tragique de la crise politiquc algéricnne n'a pas seulement agi comme un révélateur des cassures très profonclcs existant clans la société. Elle a aussi contribué à mettre en éviclence un phénomène cie méconnaissance de nombreux a"pects de la réalité sociologique algérienne, notamment ceux relatifs à l'évolution cles processus cie pcuplement et d'intégration des populations dans les villes, ce théàtre privilégié de l'activisme terroriste aujourd'hui. Très peu d'articles et d'études sérieuses furent consacrés en effet à l'analyse de l'évolution du phénomène urbain dans les quinze dernières années qui virent l'émergence de situations nouvelles de peuplement et de moclification des stratégies résidentielles et patrimoniales des acteurs sociaux et qui expliquent pour une grande part l'ampleur cie la contestation actuelle. Les travaux existants sur les villes algériennes avaient certes mis en exergue depuis longtemps le caractère explosif des rythmes d'urbémisation observés depuis l'indépendance, l'aspect très aigu de la crise du logement les dysfonctionnements et incohérences du système de production et de distribution de l'espace, etc..., mais aucun d'entl"C eux n'avait essayé de mettre en relation ]cs formes de socialité et de sociabilité qui s'étaient progressivement développées dans les centres urbains avec les cliverses formes ci'établissement résidentiel clespopulations. 7

Et s'il est juste d'affirmer avec Liauzu' que les villes constituent au niveau du Maghreb l'enjeu central des luttes sociales dans la décennie actuelle, les tennes de cet enjeu diffèrent cependant de manière très nette d'un pays à l'autre, Les modalités de la décolonisation avec tout ce qu'clles impliquèrent comme processus de u'ansfert par le mmché ou par le politique des biens immobiliers et fonciers, contribuèrent en effet à imprimer dès le départ aux pays du Maghreb des processus d'évolution urbaine contrastés, En Algérie, la construction de l'État s'opéra d'emblée sur la base d'une a<;sisepatrimoniale publique importante, sans commune mesure avec celles existant en Tunisie ou au Maroc, Et ce fut essentiellement cette dernière qui contribua à hl fixation d'un modèle particulier de fonctionnement des systèmes urbains et qui fut à l'origine des cal'actéristiques rentières du système social que d'aucuns eurent trop rapidement tcndal1ce à imputer à la seule rente pétrolière, Par aiIleurs, ce processus fondateur de recentralisation du patrimoine foncier et immobilier entre les mains de l'État, qui n'était en fait que le pendant de ce qui s'était passé un siècle et demi plus tôt, à savoir l'expropriation et la redistribution coloniale des sols et des biens par l' (~tat colonial, fut vécu dans l'ensemble sur le mode symbolique de la récupération, de la reconquête par tout un peuple de son espace spolié, mais surtout de la ville, cette entité étrangère greffée dans le corps social. Cette charge symbolique très puissante fut, enU'e autres facteurs d'ordre politique, à l'origine du large mouvement de reconquête par la population algérienne de la ville européenne à l'indépendance, Elle généra rapidement une situation u' occupation de fait, très rapidement U'al1sformée en situation d'étatisation "de jure" qui contribua à inscrire dans le contexte social algérien deux éléments très lourds par leurs implications futures: la mise en place dès le départ d'un système de gestion administTée du secteur de J'habitat d'une pal"! et la consolidation dans l'imaginaire collectif de l'image d'un "Beylick" parasitant les biens appaTtenant à la communauté'
cI' au U'e part.

Mais par delà les effets pervers d'it1fléchissement de ces mécimismes de distribution au cours des années 1980 dans une direction nettement introvertie, cc qu'il faut souligner surtout, ce sont les effet<;en terme d'occupalion de l'espace que ces systèmes urbains générèrent progressivement.

2

, C. LlAUZU
8

: "Enjeux Ur/>tIins tJ11Maghreb" Ed. L'Hannat1an, Paris. 1984. Le terme de "Beylick", hé.rÎté de la période turque est l'équivalent alghit'n dutenlle de "Makh7.en" au Maroc, Il désigne. commllI1ément tout ce qui entoure l'État et Je,domaine public,

Les fonnes d'établissement urbain qui se développèrent en effet à partir des années 1970 ne peuvent être considérées comme les produits en quelque sorte immanents de la pratique planificatrice de J'}~tat. ElIes constituaient avant tout le résultat de stratégies d'ajustement des acteurs urbains aux nouvelles règles d'accès à l'espace qui s'étaient développées tant au niveau des pratiques institutionnelles formelIes qu'au niveau des réseaux infollllels de captation des biens spatiaux qui se mirent progressivement en place au sein des différents appareils de pouvoir. L'analyse du développement urbain d'Alger montre en effet de manière très claire que la tentative de libéralisation du marché immohilier initiée depuis 1981 n'eut pas les effel<;escomptés de dépolitisation et de clésadministration de la question urbaine, ElIe contribua au contraire à révéler de manière très nette la puissance de ces réseaux infonnels de distribution de l'espace et à accentuer de façon plus aiguë les contradictions profondes du système, Sur un fond de crise du logement endémique et slj"lJcturelle, cette réforme destinée avant toute chose à opérer le désengagement progressif de l'É:tat de l'administralion de la distribution de l'espace, tflches qui furent confiées aux seules forces du marché, eut pour conséquences majeures la disqualification des filières d'accès qui s'étaient rodées dans la phase précédente d'une part et la fermeture des possibilités el'étahlissement cléUldestin qui s'étaient développées dans les pores du tissu urhain et dans les brèches de la réglemenL:'ltion d'autre part sans contrepartie satisfaisante pour les populations démunies, Au phénomène d'exclusion sociéùe par le fonctionnement des mécanismes de distribution administl'ative' qui existait auparavéUlts'articula depuis lors un processus d'exclusion par le marché, On assista de ce fait au développement de formes d'insertion urhaine et cl'urbanifieation qui cristallisaient en quelque sorte dans l'espace ces deux processus d'exclusion conjugués sous la forme de modes d'établissement périphériques très éclatés, dispersés mélis qui prenélient appui sur des structures familiales et agnatiques récupérées et revivifiées pour la circonstance, Et ce, dans la mesure où elles constituaient les canaux privilégiés de circulation des ressources rares comme l'infonnation mais aussi, le "capitalrelations" "

Dans ces condilions de fragmentation extrême des formes d'établissement résidentiel périphérique, formes qui ne con"esponclaient pas du tout au niveau social à un phénomène de fragmentalion et d'atomisation en
J Qui ne frappait pas uniquement les Ix)pulations démunies des villes, mais aussi des fractions de la bourgeoisie' urbaine et de la classe moyenne n'ayant pas de ramifications parentales au s,'in (les app,u'e;)s (Je distribution ct suffjsellJ1JJcnl de "mlalious", 9

ménages nucléaires I, c'était la notion même de ville comme entité physique et comme forme d'organisation sociale qui se trouvait "mise en crise". La ville qui se créait dès lors dans sa dimension objective ne correspondait en effet ni aux formes concrètes d'établissemcnt obscrvées dans les pays voisins de traditions urbaines similaires, ni même aux modèles qui nourrissaient les représentations des spécialistes de la planification urbaine institutionnelle et les analystes du social. Du point de vue des mécanismes ohjectifs, lc contraste par rapport aux situations marocaine et tunisienne était en effet très grand: tandis que dans ces derniers pays le mouvement de demande de viUe s'inscrivait dans un contexte transactionnel régi par les lois impersonnelles et anonymes du marché, dans le cas algérois, c'étaicnt Ics "relations personnelles", autrc façon de nommer les filières dc distrihution et d'étahlissement informelles, qui devenaient les moyens ptivilégiés d'accès à l'espace. Et dans les premiers cas, la vilJe informelle qui se créait à la lisière de la ville officieUe était porteuse d'un projet d'intégration à des valeurs urbaines véhiculés par un modèle culturel dominant, cepeI1l](mtque dans le dcuxième cas, eUe se construisait dans sa forme physique éclatée non seulement contre la viUe otlïcieUe, mais aussi conLre l' t~tat et Je projet d'intégration à la moderniLé dont il était porteur. La première forme d'inclusion, du fait qu'elle tirait sa légitimité de la nature même de la Inmsaction marchande qui en était à l'origine, s'opposait ainsi à la deuxième forme d'intégration qui n'était fondée que sur Je jeu de relations de clientélisme politique ou d'appartenance à des réseaux de type primaire. La relation médiatisée au pouvoir politique, prépondérante dans le premier cas dans la mesure où entre le bien et le consommateur s'interposaient les lois légitimantes et "objectiv,mtes" du marché, contrihuait à diluer en quelque sorte les conl1its potentiels en les dissolvant dans la sphère des rapports marchands tandis que la relation directe observéc dans le deuxième cas, conduisait par contre les deux protagonistes du système (les "bénéficiaires" et l'État) à un face à face direct et potentieUement dangereux. Et ce d'autant qu'aux stéréotypes anciens inscrits dans la mémoire eoUective assimilant "lleylick" et dépossession, "lleylick" et ville, s'était greffé entre temps le nouveau stéréotype confondmll État et propriétaire immobilier qui s'était forgé à l'occasion de la "révolution urbaine" de l'indépendance. Le pacte symbolique fondateur tissé entre J'État-propriétaire et les populations urbaines immédiatement après la décolonisation, figeait en effet dans une relation de type paternaliste le rapport entre locataires et propriI

Voir supra, Chapiu'es II et V.

10

étaire. Il portait de ce fait en lui même les gennes de sa propre négation, dans la mesure où il véhiculait tous les ingrédients d'une confrontation sur le terrain politique et non pas économique entre les deux protagonistes de la relation contractuelle. L'absence de structures de médiatisation objectives qui n'existaient pas au départ ou avaient été rendues caduques par l'évolution de cette relation, ouvrait ainsi la voie, dans la foulée de la contestation de l'État-propriétaire et gestionnaire, à la remise en cause des projets d'intégration à la modemité qu'il portait si l'on peut dire, "à bouts de bras" . La particularité de cette situation extrême de confusion symbolique entre les notions de ville et État, qui s'appuyait sur une situation patrimoniale fondatrice originale, pose en réalité un problème de fond qui ne fit pas l'objet de toute l'attention nécessaire de la part des analystes et des théoriciens de la sociologie urbaine contemporaine. Si l'on excepte la contribution fondamentale de Max Weber dans son essai sur "La ville'" qui analysait, à partir de matériaux anciens mais très diversifiés, la relation existant entre fonnes urbaines et l'onnes sociales dans la dynamique de leurs interactions réciproques, il n'existe pas à proprement parler de tentatives de mise en rapport des processus d'urbanisation avec les processus de construction des États-Nations dans des contextes autres que ceux des pays occidentaux modemes, ceux qui connurent la révolution industrielle et ses effets majeurs dans la transfonnation de la division du travail social. De manière générale, l'analyse de la littérature sociologique occidentale pennet de constater qu'un certain nombre d'effets qui furent imputés à l'urbanisation procédaient souvent de variables liées au processus de constitution des États-Nations dans leurs cadres territoriaux et sous leurs fonnes centralisées modemes, avec tout ce que cela impliqua comme mouvements d'homogénéisation et de normalisation linguistique et culturelle par l'exercice de la violence politique. En faisant endosser aux effets dits "d'urbanisation" des changements sociaux qui procédaient de phénomènes plus complexes, les fondateurs de la sociologie modeme contribuèrent de cette manière à transférer au niveau spatial une causalité très fortement connotée socialement2. À cet égard, nous pouvons repérer deux traditions sociologiques dans lesquelles cette thématique de l'efficace de l'espace sur la transfonnation des relations sociales fit l'objet de traitements différents: la tradition sociologique américaine d'une part et celle européenne d'autre part. La première,
WEBER "La Ville", Ed. du Champ Urbain, Paris, 1982. L'apport des utopistes et leur influence se situent da[L~le même contexte de naturalisation, réUication des luttes sociales. 2

, Cf. Max

de

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qui se développa à partir des travaux de R. E. PA.RK et de l'I~cole de Chicago dans un contexte de faible interventionnisme de l'É~tatdans la régulation des processus de peuplement, se consacra à identifier les forces objectives qui commandaient ces derniers. De l'autre côté se constitua une tradition européenne d'obédience française qui, évoluant dans un contexte de luttes sociales aiguës ct d'intervention directe des pouvoirs publics dans la gestion de l'intégration des "classes dangereuses", s'orienta de manière prévahmte vers l'analyse des effets de l'action de l'État'. Entre les deux traditions, très peu de pa-;serelles, sinon peut-être la redécouverte tardive des apports de l'école américaine à la suite de la reconnaissance réccnte des problèmes de l'intégration urbaine et soci;ùe des communautés immigrées pendant la dernière déccnnie2 en Europe. Enfin et en dernier lieu, on peut observer dans les pays du Maghreb le développement d'une tendance, que l'on ne peut qualifier d'école ou de tradition, à poser les problèmes de l'urb;misation dans les termes d'une problématique de l'acculturation et donc de la confrontation entre des modèles culturels exogènes, fruits de l'intrusion brutale de l' histoire d'une part et des modèles endogènes plus ou moins cachés el réprimés d'autre part, modèles qui chercheraient à sc réaliser dans l'espace comme expression d'une quête identitairc mais aussi COImne tentative d'intégration à la modernité. Mais il est très clair que J'on retrouve dans cette sociologie la même fascination pour l'État que celle existant dans les études urbaines françaises avec souvent la transposition sur le terrain local des thématiques de recherche développées au delà de la Méditerranée. Cette fascination ne serait loutefois pas fortuite ou due à un quelconque syndrome de dépendance culturelle de la part des sociologues locaux. EJlc s'expliquerait en grande partie par le t~Ütque le nouvel I~tat national, dans sa formulation jacobine et développementiste, exerçait une fascination indéniable et ambiguë, dans la mcsure où il occupait l'ensemble du champ social, depuis le champ économique jusqu'au chmnp cuJturel et spatial. Dans sa pratique cmmne dans sa doctrine, ceUe nouveJJe entité politique issue de la décolonisation allait en effet fonder l'essentiel de sa démarche de modemisation de la société sur des principes d'intervention spatiale directe qui étaient en continuité par rapport à la politique urbainc
] La sociologie urbaine française s'est construile "contre l'État" selon Michel AM lOT: "Colllre l'Élat, les ,l'(Iciologues. Élémellts pour IIlIe hisloire de la Sociologie Urbaille ('11Frallce" Ed. ,le. la Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 1986. 2 Cf. la nùse au point sur les débats actuels in BAS1TINlER A. et DASSETO F.: "E\'pare puNic el immigratioll : la controverse de ['Ùltégralioll." hl. CLEMt I L'Hannatlan, Paris, 1992.

i2

coloniale dans certains aspects et en rupture avec elle dans d'autres. La négation des différences statutaires allait conduire par exemple à l'abandon du principe du cantonnement des "cla,>sesdangereuses" dans un habitat "ad hoc" érigé à la périphérie des villes, mais sans toutefois que cela entre en contradiction avec les plincipes de l'intégration culturelle par l'habitat dont toute la doctrine urbanistique moderne était porteuse et qu'il se faisait fort de réaliser sur le terrain' . En tout état de cause, il semble bien que cc fut le procès d'hégémonisation de l'État sur la société, le fait qu'il ait occupé en quelque sorte tous les créneaux ou presque de la vie sociale qui ait contraint les analystes à focaliser leurs recherches sur les "effet"" que générait son action sur les structures sociales et les menL:'llités el les ail dispensés d'une certaine manière à rétléchir sur la façon dont cet État s'était "embrayé"2 dans la société civile.Cependant, nonobstanl les résultats intéressants obtenus dans ce cadre, il esl cepend~mt très clair que le caractère très disparate des objet,> de recherche, leur fragmentation extrême et parfois même leur caractère préconstruit, empêchèrent de manière générale la mise à jour de la logique d'ensemble qui régissait le fonctionnement dcs différents systèmes urbains qui se formèrent après l'indépend~nce. Prisonnicrs d'un champ soèiaJ investi cie manière prévalante par l'I~t;H, partageant avec lui souvent une conception assez technocratique de l'intervention sociale, et victimes thl syndrome de fascination à son égard préscnt clans la sociologie académiquc française, les sociologues urbains algériens ne surent pas su identifier la logiquc patrimoniale qui régissait l'ensemble des pratiques et des stratégies d' accès ~\l'espace. Car en cffct c'est bien cette logique qui explique comment et pourquoi la ville a toujours été au centre de toutes les luttes socÜùes depuis l'indépcndance et qui rend intelligible beaucoup sinon l'ensemble des aspects paradoxaux présentés par les réalités urbaines algérienne et algéroise. Ainsi, par exemple, le paradoxe du développement de formes d'urbanisation éclatées et fragmentées au moment même où se développait à grande échelle l'ingénierie intégratrice de l'État par politiques d'habitat interposées, celui des mouvements de recornposition traditionnelle des structures familiales et sociales parallèlement à l'éclatement des unités d'organisation spatio-temporelle cie la vie socÜùe clésignées sous le vocable de "Grande Maison" u'aditionnelle, avec pour corollaire, la recherche de l'inclépendance résidentielle pru' rapport aux ascendants, etc... Cf.sur cet aspect de la question les travaux de Il.RA YMOND, notamment: aventures ,5patiales de fa Raison" Editions du c.c.I., Paris. 1984. 2 Selon l'expression (1.0H. RAYMOND. op. cil. ,
"L'Architecture et les "

J3

I

Autre paradoxe non moins important: celui du développement de formes de sociabilité les plus urbaines qui soient, c'est à dire fondées sur l'adhésion individuelle à des valeurs et des symboles d'appartenance et même à des l'onnes d'organisation inter-segmentaires, inter-communautaires au moment même ou la pénurie absolue et relative de logements et de terrains à bfttir provoquait un phénomène de repli des groupes primaires sur eux-mêmes avec tout ce que cela impliquait comme phénomènes de raidissement des aspects les plus archaïques et autoritaires de la tradition. Toutes ces données paradox~ùes et contradictoires suggèrent finalement \' existence d'une crise sociétale profonde, c'est à dire une crise de système dans la mesure où les processus d'urbanisation, qui sont censés conforter ou du moins accompagner le mouvement de modernisation générale dont l'État constitue un des moteurs principaux, semblent avoir joué dans le cas algérien un rôle contraire. La ville semble avoir fonctionné comme un organisme doté d'une eftîcace intégratrice qui lui était propre et qui s'opposait dans son principe et son action à la logique laminatrice et totalitaire de l'État jacobin. Et c'est justement cette absence de synergie entre \' ensemhle des processus de socialisation connotés par le terme d'urhanisation et le processus de construction de \'1~tat-Nation avec tout ce que cela implique comme installation d'appareils d'intégration politique, soci<ùe et Cil turelle qui I conduit à la recherche d'un cadre conceptuel à même de prendre en charge ce déficit.

Les insh'uments

:

La perspective d' ~malyse qui se dégage des données empiriques nécessite donc un effort de reformulation, de reconstruction de \' ensemble du cadre théorique fourni par la tradition sociologique. En effet, ni l'école américaine engoncée dans un écologisme, voire un naturalisme suspects, ni a fortiori la tradition sociologique française dominée par la fétichisation de \'1~tat, ni encore moins la sociologie urbaine maghrébine obnubilée par la recherche du "modèle caché" ne proposent des solutions de prise en charge totale des phénomènes paradoxaux évoqués ci-dessus. En l'occurrence, si les travaux de l'École de Chicago, dans la lancée des réflexions de SIMMEL permettent d'affirmer comme le faisait R. E. PARK que: « Le prohlème social est fondamentalement un problème ur/Jain: il s'agit de parvenir, dans la li/Jerté propre LIla ville, LI/ln ordre social et LI un contrôle social équivalents ri ce qlli s'est développé 14

naturellement dan.çle clan, la famille, la tribu ...»', cette proposition repose loutefois sur l'hypothèse d'un système urbain entièrement régi par les lois du marché. Dans ce modèle, les rigidités institutionnelles d'ordre extra-économique (règlements d'urbmlisme, propriété foncière, etc...) qui contribuent d'une manière ou d'une autre à geler la circulation des biens spatiaux, c'est à dire en d'autres termes, la mobilité des individus à l'intérieur de l'espace urbain, n'interviennent guère dans les dynmniques de "compétition", "d'assimilation" et "d'accommodation" entre les différents acteurs sociaux. S'il existe des phénomènes de reproduction, voire même de renforcement de certaines caractéristiques d'ordre primaire et de développement de processus d'occupation ethnique de l'espace, c'est uniquement par l'effet du jeu des relations interpersonnelles ou intereommunautaires. Car en effet, tout se déroule dans un contexte de liberté de choix cI'installation qui n'est limité en principe que par les capacités finm1Cières des acteurs et par le facteur temps qui joue sur cieux niveaux: celui de l'adoption des valeurs culturelles générales de la société d'accueil passant par l'apprentissage linguistique et celui de J'acquisition des moyens économiques pennettant de sortir du ghetto. En tout état de cause, la réussite inclividuelle, c'est à dire le succès de l'insertion clans le marché du travail se résout presque fatalement par un proceSSIlS de mobilité résidentielle et de dilution de l'individu et de ses pmticularismes dans J':monymat des quartiers mm-ethniques de la périphérie. La normalisation résidentielle, quand cela est possible il est vraF, traduit et prolonge donc la normalisation sociale. Et la ville fonctionne donc dans ce modèle là comme une véritable machine à homogénéiser, à laminer les différences originelles, c'est à dire cOtrone véritable appcu'eil d'intégration sociale et culturelle. Sans être fausse, cette approche de l'efficace socialisante de la ville, comme lieu d'apprentissage et d'expérimentation de la distance et de la proximité, repose sllr le deuxième postulat implicite que l'immigrant en ville, quelle que soit sa culture d'origine, est déjà au départ en situation d'infériorité culturelle. Il est porteur d'une altérité linguistique et culturelle qui ne trouve pas dans le cadre d'accueil l'occasion cie s'affirmer d'emblée. Il s'insère en etIet clans un espace urbain, un cadre écologique cléjà standardisé, normalisé par la cullure d'accueil. Même s'il véhicule une conception
]

"The City as Social Laboratory" (1929), traduction de Y. GRAFMEYER et I. JOSEPH in "f,'école de Chicago: naissance de l'écologie urbaine". Ed. Aubier-Montaigne. Coll. Champ Urbain, Paris, 1984. 2 Cc n'est pas le cas, on le sait, des noirs et autres cO!llIlllmautés "visibles". 15

différente de l'espace résidentiel, il n'a que très rarement l'occasion de la réaliser concrètement en construisant lui-même son propre logement. Il est dans la situation de consommateur d'un modèle déjà là, conçu selon une logique qui lui est foncièrement étrangère mais qu'il est obligé d'habiter. Dès le départ donc, l'effet délétère et homogénéisant de la ville s'exprime au niveau même de la structuration de l'espace domestique, au niveau du logement. Ce peu d'attention accordée à l'efficace de l'habitat par la sociologie urbaine américaine découle à la fois de la croyance en l'universalité de ''!'américan way of life" et en celle du caractère inéluctable de l'individualisation de la vie sociale, processus qui se résoudrait finalement par la dilution des individus dans la masse indifférenciée des habitants des villes. Il est fort probable cepend~U1t que le mode d'insertion résidentielle des nouveaux immigrants par le centre-ville dégradé et non pas par la périphérie comme c'est le cas actuellement dans les villes du Tiers-Monde, où les occasions de réaliser sur le terrain les modèles originels sont plus fournis, explique en grande partie l'impasse faite par les sociologues américains sur ce problèrne essentiel. Mais tout compte fait, même amputé de son volet habitat, ce modèle explicatif de l'efficace de la ville pourrait s'avérer fécond dès lors qu'i! s'appliquerait à des situations similaires d'occupation (de "squatterisation") de la ville comme celles que connut Alger après l'indépendance du pays, n'était l'objection de taille concernant l'imparfaite liquidité du marché immobilier qui empêchait justement les processus d'ajustement et de reclassement social de s'y réaliser. Dans le cas algérois en effet, les forces objectives de compétition, d'accommodation et d'assimilation qui auraient pu régir les comportements des acteurs n'auraient pu, de toutes façons, s'exprimer que de manière en quelque sorte clandestine et illégale' et la mobilité spatiale n'aurait pu dans ces conditions, jouer le rôle homogénéisateur qui lui est reconnu dans le modèle de liquidité totale du marché. C'est ce qui autorise à dire que la théorie de l'écologie humaine permet de comprendre la manière selon laquelle la ville contribue à créer d'autres liens que ceux à base pm-entale (les liens secondaires, la "culture urbaine") mais se trouve complètement dépourvue quand il s'agit de rendre compte de la manièrc scion laquelle fonctionne le système urbain en l'absence d'une liquidité totale du marché.
1

Les transactions "sous seing privé" et autres pratiques d'achat et de vente de "pas de,portes". c'est

à dire des droits d'occupation locative existaient, mais celles onstituaient un mardI" soutenain relativement minoritaire en tennes de volume de tmnsactions. 16

Ces points aveugles de la sociologie américaine ne furent pas totalement traités et évacués par la tradition sociologique européenne. S'il est patent que cette dernière s'intéressa aux effets déstructurants du logement sous l'influence de l'école structuraliste et mlthropologique françaisel et qu'elle permit entre autres choses, d'identifier les méc~Ulisll1es particuliers de ségrégation par les etfet" de la cohabitation entre couches soci~ùes porteuses d'agirs différent", elle ne réussit pas, hormis quelques tentatives originales, à dépasser le syndrome de la fascination de l'État2. Il reste néanmoins que les deux orientations opposées qui caractérisaient cette tradition: la première microsociologique qui s'était intéressée aux phénomènes d'appropriation de l'espace par les groupes sociaux et les individus et la deuxième macrosociologique centrée sur l'analyse des effeL" des actions interventionnistes de l'État sur les tissus sociaux et urbains, débouchèrent finalement sur la réhabilitation des acteurs sociaux auxquels on concéda une cerL:'linedose d'arbitraire et de liberté d'action par rapport aux "structures,,3. On peut observer cependmlt: que, den'ière cette oeuvre de réhabilitation des acteurs sociaux de base auxquels on reconnait maintenant le rôle souvent déterminant et irréversible dans la production de l'espace, den'ière cc nouveau regard qui se veut plus objectif et près des ÜlÏts que les visions normatives imposées par les théories du développement des années cinquante, se profilent toutefois un certain nombre d'mnbiguïtés conceptuelles qui en limitent la portée heuristique. En effet, en voulmlt à tout prix se démarquer des approches structuralistes qui faisaient des acteurs sociaux des pantins obéissant uniquement au déterminisme aveugle des structures4, certaines tentatives ont versé dans le travers contraire consistant à introduire subrepticement, sous couvert de l'individualisme méthodologique, non pas l'individu dans sa consistance et son épaisseur sociale, mais une idéologie contestable et préconstruite de l'homo sociologicus. Cc virage individualiste tardif réussit toutefois pas à remettre en cause les "mythes fondateurs'" des sciences sociales qui s'étaient distingués
I

Cf. l'anthologie

et les analyses de F. PAUL-LÉVY
Paris, 1983.

el SEnAUD

M. in "Allthropologie

de

"espace"
2

Ed. du C.C.!.,

, Cf. M. AMIOT qui fait le point sur la question. Voir à ce propos les travaux de M. MAFFESOLI. 4 Cf. à ce sujet la mjse au point sur la question pm' B. BLANC et F. DA NSEREAI diversité de,f stratégies résidentielles et professionnelles des familles déllll/l1ie,f: politiques d'intervention dans les qllartier,f sous-intégrél" Cahie,rs lDiscussion Villes et Développement. Montréal. 1991. 'Cf. P. CLA V AL: "Les mytl1l'SfOl/llateur,f des sciencl',f .fociales" P.II.F., Paris,

.1in "La 1111éji pOlir Ir,s d Paper. 3-91. 1980.

17

dès le départ par leur caractère fortement intégrateur et jacobin (Comte, Durkheïm, etc...). Même la mouvance marxiste, malgré ses dénégations et son radicalisme théorique s'inscrivait dans la même tradition téléologique où le progrès social éL:'litentrevu sinon cOlmne le stade de l'uniformisation générale des conditions de vie des ménages à la suite de la "révolution sociale", du moins cOlmne effet de l'action délétère et unifonnisatrice de la civilisation urbaine'. Dans toutes ces approches, la ville ét("ùtentrevue COlmneune machine assez complexe de changement social qui accompagnait les processus d'industrialisation et de construction des États-Nations, sans toutefois que la relation entre ces deux différents ordres de réalité ait été clairement et

nettementposée.

.

Très peu d'analyses avaient pu souligner en effet l'interdépendance entre ces processus, sinon pour signaler que souvent, ce furent les modes de gouvemement les plus autoritaires (ceux par exemple des anciens pays socialistes) qui développèrent jusqu'à leurs implications les plus extrêmes les principes de l'intégration à un projet de société donné par j'imposition d'une forme d'habitat particulière'. Avant même l'effondremelJt du mur de Berlin et la fin des expériences socialistes, certains chercheurs avaient pourtant mis en exergue l'existence de certains "effets de rémanence" des anciennes structures sociales présocialistes, de même que l'importance des réseaux infonnels de distribution de l'espace, mais sans que cela eûl un effel important sur le développement de la recherche urbaine dans celte direction' . Il semble dès lors acquis que c'esl dans les pays du Tiers-Monde, là où les proceSSllSd'urbanisation, d'insertion dans le marché mondial et de construction des ÉL:'lts-Nations se télescopent et se combinent que se situent les conditions les plus opportunes d'expérimentation d'autres approches théoriques des phénomènes urbains. Car en en effet, s'il est juste d'affirmer que l'urbanisaLionproduit des effets de socialisation particuliers, il n'en est pas moins certain que ces demiers s'articulent à des structures sociales et de pouvoir qui inHéchissent leur développement dans un sens centripète, intégrateur, ou dans un sens
J

2 Cf. les travaux d'Anatole KOPP sur le.s constructivistes soviétiques de$ années 1920 el leur concept du "condensateur social", que l'on retrouve d'ailleurs SOlL~ une forme plus digeste chez Le CORBUSIER, grand inspirateur de la Charte d'Athènes, el grand gourou de l'interventionnisme architectural. , Il s'agit entre autres des travaux du sociologue hongrois Ivan SZELÉNYI : "Geslio/f régio/fale el classes sociales: le cas de l'Europe de l'Est", Revue Fral/çaise de Sociologie. Janvier/Mars 1976.

Nous pensons à Henri LEPEB VRE et à sa pensée'utopiste et visionnaire.

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centrifuge, désintégrateur. Tout le problème réside à cet égard dans la relation de synergie qui s'établit dans un contexte sociétal donné entre les facteurs d'intégration sociale qui prennent appui sur les lois "objectives" qui régissent le marché et la vie urbaine d'une pMt, et les facteurs "subjecÜfs" d'intégration symbolique à des valeurs modernes pOltées par des groupes sociaux dominants ou par l'État' d'autre part. Tout le propos de cet essai est contenu par cette proposition apparemment anodine et simplificatrice mais qui nécessite pourtant une démMche de reconstruction conceptuelle de cet objet trivial que l'on désigne par le terme de "ville" et auquel nous préférons dans notre cas particulier celui de "système urbain", Pourquoi ?, parce que nulle part ailleurs que dans la cité algéroise ne s'observe avec autant de force la congruence entre unité spatiale donnée et unité de fonctionnement social. En effet, l'observation des faits de distribuÜon, d'appropriation et de production de l'espace dans le contexte algérois montre que nous avons affaire à un phénomène de focalisation de toutes les luttes sociales autour d'enjeux de positionnement à l'intérieur des di vers appareils, formels (A.P.C., Parti, Administrations, Syndicat,>, etc...) ou informels (groupes, réseaux, filières clandesÜnes, etc...), qui permettent la captation des biens spatiaux au niveau local. Dans cette situation particulière, étant donné la disqualification de cet intermédiaire général et impersonnel qu'est la monnaie, toutes les énergies et les ressources des acteurs sociaux individuels ou collectifs sont investies dans la maximisation des effets utiles d'appartenance à des filières ou groupes informels. Les relations personnalisées, qu'elles soient canalisées ou pas à l'intérieur des structures de parenté prennent le pas sur les relations impersonnelles et délocalisées du marché et contribuent donc à noircir en quelque sorte, la maIJ'ice déjà complexe des relations internes aux réseaux constitués. Ce qui, on le voit, autorise l'utilisation du concept de "système urbain" dans la mesure où il permet de prendre en charge de manière plus complète et exacte les faits de circulation des biens en dehors de la sphère purement marchande. À cet égard, il est nécessaire de rappeler que les réseaux et filières de captation qui se constituent en milieu urbain ont certes pour ossature, dans la majorité des cas, les structures de parenté et d'appartenance traditionnelles, mais ils ne peuvent êIJ'e considérés comme des formes à l'intérieur desquelles se reproduirait une tradition figée et archaïque. Ils ne doivent leur
I Dans le sens weberien de forme$ de rationalité. 19

existence qu'au fait qu'ils constituent des solutions fonctionnelles et efticaces à l'évolution des règles et conditions d'accès à l'espace. En effet, même s'ils se moulent dans les "prêts à porter" fonnels hérités de la tradition, les réseaux à base parentale procèdent essentiellement d'un effort d'adaptation à un environnement institutionnel et politique qui laisse très peu de place aux stratégies de mobilité spatiale et sociale individuelles, les seules à même d'être directement négociables par le marché. ELdans cette perspective, les approches qui expliquent l'évolution de la situation politique dans le pays uniquement par la résurgence des aspirations identitaires ne font que reprendre à leur compte les discours de légitimation de l'action que véhiculent les acteurs du conflit et qui traduisent en réalité des processus complexes de recomposition des structures traditionnelles dans la ville et des faits de représentation qui les accompagnent. En effet, dans la mesure où le discours de la modernité se trouve être, par la gràce de l'histoire du mouvement national, le discours de l'l~tat et des couches socÎiùes qui gravitent dans son orbite, le discours identitaire fonctionne comme contre-discours de libération de l'emprise du pouvoir sur la ville, mais aussi et surtout, et il ne faut pas se tromper là dessus, de remise en cause des structures de domination des aînés sur les cadets. Il ne faut surtout pas en etIet se payer de mots et se fourvoyer dans des cadres d'analyse biaises idéologiquement: la revendication identitaire est portée essentiellement par la deuxième et troisième génération des immigrants ruraux qui se sont installés en ville à partir des années soixante. Et elle ne constitue en dernière émalyse que le résultat d'une intégration ratée à la ville et aux Véùeurs "modemes" p0l1ées par l'É:tat-Nation et n'a par ailleurs que des rapports très lointains avec les valeurs de soumission au groupe agnatique héritées de la tradition ancestrale. Elle constitue en fait une forme de résolution dans les modes de l'action et de l'imaginaire de la contradiction entre les aspirations à l'indépendance résidentielle et soCÎéùepar rapport au groupe familial et la réalité de l'enfennement forcé en son sein. Ce qu'il faut souligner à cet égard, c'est que la nouvelle dynamique identitaire prend principalement appui sur les réseaux secondaires que la proximité spatiale permet de créer, de nouer, et dont l'espace de déploiement est l'espace public, la rue comprise comme lieu ultime d'exercice de la liberté et de l'individualisme. C'est en particulier le cas des groupes qui se constituent à partir de critères d'identification comme l'àge, l'exclusion scolaire et professionnelle,

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l'exercice d'activités infonnelles comme le "trabendo"', le soutien à un même club de football et enfin la fréquentation des mêmes lieux de culte. Toutes ces formes de groupement social qui fonctionnent au principe de la fratemisation' plus ou moins volontaire et acceptée et qui s'opposent aux principes d'autorité et de hiérarchisation qui régissaient les rapports individuels au sein des groupes primaires qui, au lieu de s'affaiblir et de se distendre, avaient connu au contraire un renforcement extrême. Les nécessités de gérer la promiscuité spatiale dans des familles frappées par la crise du logement ne trouvant pas les moyens de mettre en oeuvre les principes de séparation des sexes et des ménages, de même que les rigidités d'accès à l'espace qui poussent les autoconstructeurs à densifier au maximum l'occupation des lieux, contribuent en eiTet à renforcer l'introversion des groupes familiaux sur eux-mêmes et consacrent par conséquent la dictature du "vocabulaire et de l'idéologie de la parenté"3. En toute dernière analyse, il semble donc bien clair que c'est la dérive patrimonialiste du système urbain algérois qui est à l'origine du phénomène d'implosion généralisée de la ville auquel nous assistons actuellement. L'offre de plus en plus réduite d'opportunités d'établissement urbain, à la suite du tarissement des filières d'accès formelles, qu'elles soient administratives ou par le marché d'une part et informelles d'autre part, à la suite du raidissement du contrôle étatique de l'urbanisation clandestine, sont à l'origine du blocage de l'ensemble des processus de reproduction sociale. Ce qui conduit par conséquent à des effets de recomposition des groupes primaires dans la cité mais aussi et surtout à un phénomène de reformulation revendicative et radicale des formes de socialité secondaires. Et à eet égard, n'est-il pas juste de s'interroger sur le prix politique démesuré que paie actuellement le pays d'une gestion urbaine volontariste et intensive qui, en limitant de manière draconienne les possibilités tl'installation clandestine à la périphérie des agglomérations, s'était engagée dans une véritable impasse en L:'lblantsur une équité distributive qu'elle maîtrisait de moins en moins? N'aurait-il pas été préférable de "laisser aHer" les processus d'établissement urbain spontanés à plus grande échelle, quitte à en corriger les effets
I

Terme d'origine espagnole, utilisé au départ dans la région frontalièr,' clé,l'Ouest (Oran, Tlélllcen)

[x\ur désigner les activités de contrebande, dont l'usage s'est généralisé à partir dèS année., 1985. 1986 pour englober toutes les activités de vente à la sauvette de produits imp0l1és par les circuits paraUèles et informels de commercialisation. 'Yoir à cc sujet l'importance du concept de fraternité dans les analyses weberiennes sur la f~mnation de l'idéal-type de la Yille Occidentale. M. WEllER, "/a Ville", op. cil. p.80 sq. 3',Selon l'acception des tennes qu'en donne Marc ATIGÉ in "Les domail/es de /a l'orel/lé", Dhssil'l:f Africaifls, Ed. François Maspéro, Paris, 1977.

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négatifs plus tard, comme ce fut le cas de la grande majorité des pays du Tiers-Monde et nol.:'Umnentdes pays nord-africains voisins? Les études réalisées dans les contextes arabe et maghrébin montrent certes des similitudes, des points communs dans les stratégies de reconquête par les populations démunies des espaces d'établissement chmdestin qui leurs étaient disputés par les autorités, notamment par l'utilisation de rituels de sacralisation par l'implantation de mosquées "à l'épreuve des bulldozers"', mais relèvent des divergences notables par rapport à la situation algérienne en ce qui conceme leur traitement par le pouvoir et leur banalisation institutionnelle. Dans la majorité des cas, ces implantations "mlarchiques" sont rentrées progressivement dans l'ordre urbain et institutionnel par le jeu des simples mécm1Îsmes du marché et par \' embrayage imperceptible des institutions d'encadrement officielles dans leur fonctionnement. Elles ont progressivement dilué les "aigreurs sociales" initiales en focalisant l'intérêt des populations autour de la finition des projets résidentiels individuels mais pas du tout autour d'une attitude de défense collective contre les menaces de "déguerpissement" et autres "agressions" supposées ou réelles des autorilés publiques. Car en définiLive, et sans cependant nous faire le défenseur de l'informalité, on peut considérer que ces formes d' habitat informelles, tout en étant plus contrôlables en termes de maintien de la paix civile, offrent des avmltages indéniables: non seulement elles permeuent de desserrer la pression sur l'offre publique de logements, mais également d'offrir aux populations démunies les conditions d'une meilleure gestion de leur reproduction socÜùe. Ces formes de cantonnement horizontal, même si elles ne sont pas en confonnité avec les normes de confort et de salubrité en vigueur dans les projets fimmcés par l'I~tat, ne sont-elles pas préférables aux formes de parcage vertical que constituent les grands ensembles d'habitat collectif dans la mesure où elles sont plus évolutives car construites comme réponses adaptées aux besoins de leurs constructeurs, mais aussi et surtout dans la mesure où elles confèrent à leurs propriétaires l'illusion qu'ils sont les maîtres de leur propre destin? En voulmlt intégrer à tout prix toutes les couches soci~ùes dans les mêmes ensembles d'habitat normalisé, en faisant du mélange social le ressort principal de l'oeuvre d'homogénéisation culturelle et soci~ùe dans le

, Cf. la mise au point
.;;iélé

et en perspc",tive développée par Mohamed i.s/ml1ique" in Hérodote, N°36, l'' trimestre 1985.

NACIRI : "Espaces

ur/jaills el I

cadre de l'inculcation des valeurs républicaines nouvelles, en vouhmt diluer les particularismes culturels et sociaux dans l'anonymat des cités périphériques, le nouvel Ét.:'ltnational a créé les conditions d'un raidissement dc ces mêmes particularismes communautaires, mais aussi favorisé l'éclosion de phénomènes de reconnaissance ct dc liaison inter-communautaires portés par la symboliquc religicuse. La ville, écartelée entre les deux forces contraires d'individualisation et de secondarisation de la vie sociale d'une part et les forces de centralisation et d'agrégation cOllective des stratégies d'ét.:'lblissement urbain et de patrimonialisation d'autre part, retrouve paradoxalement son unité dans un discours de sublimation de la fraternité symbolique, celui qui s'est tissé autour de son refus, de son rejet entre les "Ouled El Houma"l. Et le problème de fond qui se pose aujourd'hui consiste à savoir si cette sublimation particulière de l'urbanité à base religieuse, n'est pfL<; porteuse elle aussi d'un autre projet patrimonialiste mais de caractère revenchard : l'enjeu du combat, tel qu'il a été présenté aux groupes les plus radicaux de la jeunesse révoltée n'est-il pas encore ici d'enlever la viIIe aux vaincus et de se la partager entre vainqueurs'? Le butin de guerre immobilier colonial, celui qui n'a pas cessé d'attirer autour de son partage les convoitises et les rancoeurs depuis l'indépendance du pays ne continue-t-il pas à hanter les consciences et à inspirer les actes? C'est donc l' histoire de cette fixation morbide de toute une société sur cette conquête inachevée de la ville, qu'expriment tous lcs soubresauts el les drames que vit actuellement la société fùgérienne, que nous allons essayer de raconter.

l

"Enfants du quartier" 23

Chapitre premier

LA VILLE COLONIALE:

DE LA SltGRÉGA TI ON URBAINE

AUX SOLUTIONS TARDIVES D'INTltGRATION

I . EFFONDREMENT DE LA VILLE MAIS PERMANENCE

DU M()DJ~LE

À la veiIIe de la conquête française de 1830, la proportion de la population algérienne vivant dans les villes était estimée par les historiensl à environ 5 % de la population totale. Proportion assez faible comparée aux 15 % du Maroc et aux 20 % de la Tunisie voisines. En dehors de l'exception ~ùgéroise, qui éta.it due en grande partie au c~mlctère extraverti de son économie, liée pendant plusieurs siècles à la course, source principale de revenus de la Régence d'Alger2, très peu de viIIes avaient en effet pu survivre à la longue période de décadence de quatre siècles (du XVèmeau XIXème)consécutive à la fenneture de la route de l'or du Soudan qui avait
I

Voir X. de PLANHOL : "u's fondements géographique.v de l'histoire de l'lvlam" Ed. Flam-

marion, Paris, 1968 et A. NOUSCHI : "Les ville.v dal/s le Maghreb pdcolol/ial" l'p. 37-53 de la Revue" llorÎzonv Maghrébins", C.E.R.E.S., Tunis, 1980. 2 Cf. A. RAYMOND: "Les villes Arabes à l'époque Ottomal/e", Ed. Sindhad, Paris, 1985.

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fait la prospérité des grandes dynasties bcrbèrcs et fondé la puissancc des villes jalonnant J'itinéraire des Gu'aVéUles sahariennes (Sijilmassa, Tlemcen, etc...)'. Dès le XIVème siècle, Ibn Khaldoun, graml voyageur et témoin privilégié du déclin des l!tats intérieurs qui s'étaicn{ succédés dans le Maghreb central, notait le recul du fait urbain et même villageois à la suite des invm;ions hillaliennes2. À l'époque déjà, il développait des thèses originales sur l'influencc, l'efficace du cadre écologique sur les comportements sociaux. Dans sa théorie cyclique de l'Histoire, il définissait la ville comme objet principal de la convoitise de groupes concurrents, mais aussi comme le lieu de la pause, de la stase finale dans leurs trajectoires ascensionnelles. En fixant les groupes bédouins dans l'espace, en les sédentarisant dans la promiscuité, la ville contribuait selon lui à affaiblir la "Açahbiya" originelle qui les animait en leur imposmn un mode de vie différent, ccntré autour de l'exercice de relations de secondarité nouvelles, relations qui n'excluaient pas cependant le maintien de formes d'occupation de l'espace régies par le principe de l'appartenance à un même groupe agnatique. Les travaux existants sur la question de la structuration de ces groupes il l'intérieur de l'espacc urbain ont montré en effet que le principe d'organisation du tissu urbain dans la ville maghrébine répondait au besoin du maintien de l'intégrité physique de ces demiers. Tout le groupe de parenté réelle ou fictive' occupait une portion de l'espace urbain dans laquelle il s'isolait et s'enfermait par 111pport ux groupes avoisinants. a L'éU"(:hétypede ce modèle d'occupation agnatique existe encore dans certaines villes-reliques comme celle du Mzab' et l'on retrouve le même principe d'organisation à l'oeuvre d'un bout à l'autre du Maghreb et même au delà" quelles qu'aient été les transformations endogènes ou cxogènes apportées aux faits de peuplement par la suite. La différence entre la ville et la campagne ne sc situe done pas au niveau des formes d'habitat, qui sont de type introverti dans les deux eas, coagulant en quelque sorte le principe de l'OIigéUlisationpyramidale de la société, mais au niveau des pratiques de gestion de la proximité spatiale,
Cf. notamenll'essai de Y. LACOSTE: "fi", KI/(/ldoulI 01Î la lIaissalln' de l'Histoire" Ed. F. Maspéro. Paris, 1974. 2 IDN KHALDOUN : "El Muqqodima", traduction ,k Vincent MON'IEIL. Ed. Sindhad, Paris. 1977, p.2Y8 sq. (Tome I). I idem p. 266 sq. à propos des éléments elétribalisés ,,1 ele la fonclionlk la parenté fiel ive. 4 Voir nolamc.nl A. RA VEREAU : "IR Mzab: ulle leçoll d'orchilect"re". Ed. Sindbad. Paris. , Cf. ks travaux de Dominique. CHEVALLIER (Ed.): "L'Espace social de la Ville Arabe". CN.R.S./Maisonnellve et Larose. hf.. Paris, l 'ny.
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c'est à dire, de la cohabitation entre groupes étrangers les uns par rapport aux autres dans un espace étroit nécessitant l'invention de nouvelles institutions et de nouvelles fonnes de sociabilité liées à la diversification des activités et des métiers. Les corporations de marchands et d'artisans constituent des exemples concrets de ces fonnes d'organisation sociale qui lient non pas des groupes mais des indi vidus sur la base de leur appartenance à un groupe d'âge ou à un quartier ("hara", "houma", etc...) et dont l'identité se renforçait au fur et à mesure que les brassages de population tendaient à altérer leur composante agnatique originelle'. L'intuition khaldounienne à propos du caractère délétère de la vie urbaine sur la "Açabbiya" des groupes originels découlait cependant bien plus de l'observation de la décadence progressive des grandes villes andalouses, très diversifiées et cosmopolites où la cohésion des groupes primaires conquérants s'était lentement diluée avec le temps et les alliances matrimoniales qui les avaient ouverts à des éléments allogènes. Elle ne correspond pas en tous les cas aux situations concrètes observées dans le Maghreb central, où l'extension du nomadisme avait provoqué le renforcement des liens du sang sur les autres l'onnes de liens, notamment ceux à base spatiale. Ce mode d'exploitation extensive et délocaIisée de l'espace avait en effet contribué encore plus à consolider la prégnance de la logique agnatique comme principe de l'organisation sociale et spatiale. Le culte des saints et des ancêtres éponymes procédait de la même propension à la mobilité, à l'itinérance: les "Qoubbas", disséminées ça et là sur les territoires d'évolution des groupes constituaient les seuls repères fixes autour desquels se rassemblaient rituellement, une fois par an, les segment<; épars du "Arch", pour recomposer leur unité symbolique et exalter leur liens de descendance 2. DmIs ces territoires sans lieux et sans centre, même l'arrivée tardive des émigrants andalous fuyant la Reconquista espagnole ne pm'vint pas à ébranler ce système segmentaire et cloisonné. Leur installation d~U1ses rares l petits centres urbains existants se réalisa en effet non pas sur le mode de leur absorption par les segments existants, mais sur celui de leur individualisation en segments autonomes et aussi fortement endogmnes que leurs équivalents autochtones. Cette logique du repli sur soi, de l'enfennement lignager se retrouvait même dans les villes a<;sez cosmopolites comme Alger où les communautés constitutives de la société locale cohabitaient, coexistaient
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Cf. les notations sur l'institution de la "Futtllwa" dans les villes du Moyen-Orient à l'époque

OUomane par A. RAYMOND op. ciLp. 131 sq. 2 Voir les travaux de J. BERQUES.

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entre,elIes mais sans jamais sc mélanger spatialement et socialement J. Le cloisonnement était la règle générale même s'il était pru1iellement battu en brèche par l'institution de mariages mixtes entre éléments d'origine turque, les Janissaires de l'Odjaq et les filles d'autochtones, créant la caste intermédiaire des "Kouloughlis" 2, En tout état de cause donc, si nous développons la thèse khaldounienne selon les catégories contemporaines de la perception scientifique et son vocahulaire, on peut considérer que le groupe parental segmentaire (La "Farqa" ou fraction chez les bédouins et la "takharroubt" chez les sédent.:'1Îres erbères) regroupant plusieurs ménages liés par des relations de b parenté fictive ou réelle dont la filiation pouvait être retracée jusqu'à la

troisièmeou quatrième génération, constituait le groupe familial de base 3,
Il ét.:'1Îte noyau dur autour duquel s'organisait toute la vie sociale. l Ce segment pouvait sc distendre, se développer en période de prospérité c'est à dire en phase ascentionnelle situation et dans les situations d'isolement social par l'adjonction d'autres éléments importés d'autres groupes grâce à l'institution de la parenté fictive et par activation de l'exogrunie, ou bien sc restreindre et sc réduire à son expression minimale en situation de pénurie ou d'infériorité statutaire. Mais cependant, quelle que fut son expression spaliale concrète, "Douar" chez les nomades (correspondant au cercle de tentes abritant une famille nucléaire chacune) ou "Adhrum" chez les les berbères sédent,ùres du nonl, "Driba" chez les citadins d'Alger, il circonscrivait J'aire maximale d'extension du cercle de la "lIonna", cet ensemhle de règles tacites qui pennett.:'1Îentle dévoilement, donc la visibilité généralisée des femmes du groupe. La frontière symbolique entre un groupe et J'autre commençait en effet à partir du moment où les femmes devaient adopter une attitude de réserve nettement sanctionnée par le port du voile à l'égard des au Ires hommes. L' étrangéité, l'extranéité segmentaires circonscri vaient donc l'aire de visibilité physique généralisée des femmes du groupe. Toutefois, cette ,ùre pouvait être d'extension spatiale vmiahle. C'est à dire qu'elle sc modulait en fonction de variables sociales et physiques locales comme J'hétérogénéité du voisinage, l'extension horizontale ou
1

2

Idem p. 171. RAYMOND note i\ ce propos la différence fondamental<" entre Tunis et Alger i\ l'époque turque. Dans la première ville. la milice tUHjUe se fondait rapidenk'.nt dans la population par le jeu des alliances matrimoniales. tandis qu'i\ Alger, lé renouvellelllent t&s rapid" du COlpS de l'Odjaq. pour dt'~ raisons de maintien de la distance ,'ntre la caste (lés "Ah! El Seïf' et la société (le, la cask dOlllinante. locale, conttibuait i\ reproduirc.l'étrangéité 3 Voir sur cette question: P. BOURDIEU: "Sociologie df' l'Algérie" et les travaux (lé CiELLNER sur les sociétés segmentaires.

Cf. R. RAYMOND, "Villes arabes... " p. 70 sq.

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verticale du cadre bâli, etc... Toujours est-il qu'en génénù, il existait ehez ces groupes une tendance très forte à se constituer comme unités de voisinage fermées sur elles mêmes en milieu urbain' . Par ailleurs, ce modèle traditionnel du cloisonnement social et spatial à base segmentaire était relativement stable, stationnaire en termes démographiques. La règle de la décohabitation par production d'espaces supplémentaires indépendants pour loger les nouveaux ménages de descendants était en l' occurence rarement respectée: la mortalité générale et infantile u'ès fortes réduisaient à la fois l'espérance de vie des ascendants et le nombre des descendants finaux. Ce qui fait qu'il n'existaÜ presque pas de situalions de cohabitation entre des éléments de plus de trois générations différentes dans le même logement. Le remplacement social et spatial des aînés se faisait rapidement et il n'y avait donc pas de pression excessive sur l' habitat disponible existant. C'est cette situation d'équilibre démographique, de Üûble taux de renouvellement des générations qui avait contribué, entre autres faits, à générer le modèle de la "Grande Maison" traditionnelle verticale dans les centres urbains. Dans ce modèle, Ie processus d'extension ne se réalisait pas par production d'espaces horizontaux supplémentaires mais par rajout de niveaux verticaux: le premier ou le deuxième étage destinés à héberger le chef de famille, et le fez-de-chaussée les descendants'. Et lout cela se conformait au principe de visibilité généralisée enu'e tous les membres de la famille élargie: l'architecture des lieux était en effet "pensée ouverte'" , elle s'ouvrait à cet espace cenu'al autour duquel se déployait la vie familiale qu'était le "Wast Ed Dar"'. L'enfermement quasi-tol,ù par rapport à r extérieur, à la rue, poussé à l'extrême dans l'architeclure traditionnelle, étaÜ donc compensé au niveau interne par une ouverture générale du champ de visibilité.
]

C'est CGque nous avions remarqué dans nolI""étl1<ksur les modes d'occupation de l'espace dans
Ie,s villages de la Révolution Agraire peuplés de manière adrninislrative par les aUlorités locales. Le processus de réajusk'nlent le plus important des populations relogées consisla en la n,cherclw d'ulll' sorte d'eJIel (lé. proximité parentale.. Voir notre thèse de lIIe cycle: "les Villagl'S Socialisle.' de la
R,'voluIÙm agmirl' l'll Algélie: l'adaptatioll sociale il 1111cadre écologiqlll' lIou"l'au.

".

Mont.

pdlier III, Décembre 1976, ronéoté. 368 p,+ Annexes 2 II n'existe IXLS travaux de démographie, historique sur la queslion dan,s lé Maghreh, étant donné de l'absence d'un équivalent de$ registres paroissiaux en Europe, :<Ce$ principes d'organisation fonctionne'llé el symboliquc' d" l'espace sont hi"ns (t.",rits par D. LESBET in "La Ctl.5ball d'Alger: gesliollllrbaille el vide social" Ed. O.P.U. Alger 1985. -1 Selon l'expression 1!L'ureuse (il' RA VEREAI; in "l.a Cashall d'Alger: elle sile créa la ,'illl' " F~I. Sindbad. Paris, 1989, , "\Vast Ed Dar" signifie "Centre, (il' la Maison" ('{ désigue. la cour intérieure ou patio.

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Si bien que, pour résumer le propos, à la veille de la colonisation, toute la vie sociale s'organisait autour du cloisonnement segmentaire et toute la vie urbaine autour de l'enfermcmcnt spatial. Chaque portion d'espace (Driba) abritait un segment agnatique et chaque scgment se divisait à son tour en noyaux familiaux qui occupaient chacun à leur tour un élément simple d'habitat: la grande maison. C'était donc un modèle essentielIement introverti, le modèle produit par le repliement sur soi des segments agnatiques autour une citadinité frileuse qui fonctionnait de manièrc prév~ùente à l'aube de l'intrusion du modèle extraverti européen, intrusion qui allait contribuer à générer un véritable "retournement" de l'espace '. Le cycle khaldounien circulaire d'une ville toujours recommencée, mais toujours identique à elle-même dans son rcpliement sur les groupes primaires, se rompt brutalement avec la colonisation. La société algérienne, ébranlée par cette intrusion agressive et arrogante de l'Occident, a<;siste impuissante au "retoumement" de son espace dans tous les sens du mot. Les villes coloniales, quand elIes ne sont pas) totalement ra<;ées lors de la conquête, sont éventrées par les grands travaux d'urbanisme et vidées de leur substance sociale, et les cmnpagnes sont soit expropriées par les conquérants soit soumises aux nouvelles lois foncières qui vont précipiter le mouvement de sédentarisation. Cependant, l'une des caractéristiques du modèle khaldounien, à savoir le phénomène de redistribution du butin de gucrre immobilier et foncier aux groupes conquérants par le nouveau pouvoir et le nouvel État qu'ils fondent, se manifeste comme ultime rénumence du modèle. Même si la ville nouvelIe créée par la colonisation procède de paradigmes culturels et urbanistiques différents, elIe n'en repose pas moins sur une spoliation fondatrice qui sera beaucoup plus pemicieuse à long terme dans la mesure où elle s'appuie sur une idéologie du progrès et de la modernité. En effet, le projet colonial se définit dès le départ dans une perspective "civilisatrice", c'est à dire dans un contexte de négation du modèle culturel autochtone et d'imposition par l'exercice de la violence politique et symbolique de rapports à l'espace et à la société différents. Dans la première phase conquérante, c'est en effet l'entreprise de destruction systématique de la base morphologique urbaine sur Jaquelle reposait J'ancien ordre social qui est menée "tmnbour battant". Les lieux de la centralité urbaine autochtone: mosquées, Badestan, Qaïsariyya, édifices publics, etc... sont rasés ou détoumés de leurs usages premiers en même temps que sc mettaient en place les éléments de la nouvelle vilIe européenne.
Selon l'expression juste de Marc CÔTE in "L'Algérie Constantine, 1993.

,

ou l'espace

refoul7lé",

Rééd. Média-Plus,

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L'analyse du développement physique d'Alger montre en effet que ce ne fut qu'au moment où la base morphologique nouvelle de la ville occidenade dépassa en superficie celle de la vieiIJe ville arabe que s'an'êta l'entreprise de démolition. La visite de Napoléon III à Alger en 1856 vint confirmer la soumission définitive d'Alger "la Bien-Gardée" et inaugurer la nouvelle ère de cantonnement des populations indigènes dans un espace résiduel désonmûs réduit au statut de "quartier". C'est à dire en fait à une enclave cernée de toutes parts par la ville modeme et vidée de toute substance sociale!. L'heure n'éL:'lit pas à l'intégration mais à la destruction de tout cc qui résistait à l'ordre industriel et bourgeois triomphant et ce, même en métropole. Et ce n'était pas par pur hasard que l'urbanisme haussmanien reprenait de l'autre cÔté de la Méditerranée les recettes militaires expérimentées quelques années auparavant "in situ" à Alger par les généraux de l'année: éventrement du tissu urbain par des avenues larges et rectilignes permettant à la fois le déploiement de la cavalerie et l'usage de l'artillerie. Le règne de l'angle droit, de l'orthogonalité se déployait, se généralisait sous la houlette des militaires. Il allait se poursuivre résolument sous la férule des administrateurs et autres ingénieurs, dont certains, innuencés par les idées saint-simoniennes comme Chassériau, expérimentèrent dans un espace vidé de ses habitants les premières solutions de création de villes et de villages "ex-nihilo". L'urbanisme officiel se posait donc d'emblée comme instrument de domination et de puissance: il criSL:'llIisaitdans l'espace à la fois l'arrogance des vainqueurs, mais aussi une conception de la socialité plus ouverte et plus "impudique" en quelque sorte, même si elle ne se déployait que dans les strictes limites de la société européenne. Car au niveau de la société autochtone confinée désormais dans le statut subalterne de "l'indigénat", c'éL:'lit l'attitude défensive de repli communaut.:'Ûre sur soi qui primait. La ville originelle, dépouillée des attributs physiques pennettant l'exercice de la secondarité publique -- l'espace "public" devemmt interdit aux "indigènes" - se repliait sur les autres cercles de relations qui n'avaient pas été

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Ce ne fut qu'en 1865 que Napoléon III, durant son deuxième voyage en Algérie. réagit directe-

ment contre le prt)jet de destruction systématique de ce qui restait encore d'Eiger: « OIlIU' doit l'lus s'attaquer aux quartiers habités par la population indigène resserrée dèjà à l'('xcès par le,r démolitiolls et les cOllstructiollS des Européell.~,f,..J Si la FrOliCI' n'avail pas trouvé de véritable État en Algérie, elle avait l'II tous cas rencontré /11/peuple, ulle civilisation. un art et UII gellre de vie diglle,~ de l'ivre,» Cité par Kaci MAl-tROt JR in : "La Ca.~bah : Architecture et Urbanisme. " Ed. OREF/Gam Alger. 1985. pp 31-39, 31