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Structuration psychique de l'expérience religieuse

COLLECTION

refigion & scienas

fiumaines

section 1 : Faits religieux & société

sous la direction de

François Houtart et

JeanRemy
avec la collaboration de Marie-Pierre Goisis et Vassilis Saroglou

Dans les sociétés contemporaines, le phénomène religieux est remis en valeur, sous des formes très diverses. TI s'agit, dans le cadre dl christianisme, de la naissance de nouveaux mouvements religieux, aussi bien à l'intérieur des Églises classiques, <p'en dehors d'elles. Pour ce qui est de l'Islam : les mouvements islamiques dans les pays musulmans, la place que prend l'Islam dans les pays européens et un renouveau de la pensée islamique dans les questions sociales, sont des faits qui revêtent une grande importance. Par ailleurs, l'évolution des institutions religieuses se situe également à la croisée des chemins. Bref, les phénomènes religieux sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significatifs. Par ailleurs, l'angle d'approche des sciences humaines est aussi utile pour ceux qui recherchent dms l'adhésion religieuse une spiritualité ou des motifs d'action. Dans cette perspective, la collection Religion et sciences humaines possède deux séries:

1. Faits religieux et société Les ouvrages publiés dms cette série sont des travaux de sciences humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de l'histoire, œ la sociologie, de la psychologie ou de l'anthropologie. 2. Sciences humaines et spiritualité

TIs'agit d'ouvrages où des croyants s'expriment sur des problèmes en

relation avec les diversessociétés dans lesquellesils vivent et jettent un regard, avec l'aide des sciences humaines sur l'évolution des faits
religieux, la relecture des écritures fondatrices ou l'engagement des croyants.

Vassilis Saroglou

Structuration psychique de l'expérience religieuse
LA FONCTION PATERNELLE

É tude de cas dans le monachisme

ancien

L'Harmattan
5-7,rue
de l'École Polytechnique

L'Harmattan,

Inc.

75005 Paris

- France

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

À la mémoire de André de Halleux

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5015-6

Table d~s matières

Introduction, 7
Chapitre I: Église-mère et communauté, 23

1. Matrice et don de la vie, 25 2. Nourrice et oralité, 28 3. Unité et indifférenciation, 33 4. Rythme et troubles de l'humeur, 39 5. Milieu de vie et objet du désir, 47 Chapitre

II:

Du père qui nomme au père incertain, 51
du progrès, 58

1. Nom et filiation, 51 2. De l'évidence à l'incertitude: Évidence sensible de la mère, 58 Incertitude du père et progrès culturel, 61 Le père spirituel et le doute, 65 Chapitre III: Nouage de la jouissance 71 et de la Loi, 71

1. Un mode d'être préœdipien, 2. Oblitération

de la jouissance, 76
à la prière: parole et désir, 82

Désir et Loi, 76
De la psalmodie

De l'être à l'avoir; 3. Interdiction

les limites de l'analogie,

85
de la Loi, 88

de meurtre et représentation

6 Chapitre IV:

STRUCTURATION

PSYCHIQUE 97

Père réel et père symbolique,

1. Père symbolique et réalité, 98 Précisions théorico-cliniques, 98 Le père spirituel en tant que père de réalité, 105 2. Forclusion du Nom-du-Père, 114 Forclusion et Noms-du-Père, 114 Idiorrythmie et stationnement spirituel, 119 Chapitre V: Père réel et père imaginaire, 127 par le père réel, 127

1. Père imaginaire et relativisation 2. Amour du maître, 131 3. Haine du démon, 139 Chapitre VI: Parité et paternité, 147

1. Introduction: 2. Acculturation

précisions de la théorie de la médiation, 148 de la génitalité dans le désert, 156 sexuelle, 166

3. Principe paternel et complémentarité

Au-delà du masculin et du féminin, 167 Maternité spirituelle, 172 ApPENDICE:à propos de l'ordination desfemmes, 176 Conclusion, 183 Bibliographie,195

Introduction

y a-t-il moyen pour la psychologie de la religion d'aboutir à une compréhension structurale de la constellation psychique de l'expérience religieuse, tout en intégrant le caractère potentiellement dynamique et processuel de cette expérience? C'est la question qui constitue l'horizon de la problématique de la présente étude. C'est autour de la dynamique qu'introduit la fonction paternelle qu'il nous a paru possible de trouver des éléments de réponse à cette question. La question du père d'ailleurs a depuis toujours intéressé la psychologie de la religion. À côté des hypothèses freudiennes, tant controversées, sur l'origine psychique de l'image de Dieu dans la figure paternelle, plusieurs recherches empiriques ont mis en évidence les effets qu'ont sur la représentation de Dieu les images parentales formées par les individus ou, à l'inverse, les effets de l'image de Dieu comme Père sur l'expérience et les attitudes religieuses. C'est dans cette dernière direction que s'inscrivent les positions de A. Vergote sur le caractère œdipien de l'expérience religieuse et sur l'importance du Nom-du-Père pour sortir l'homme croyant du repli sur soi-même1.
1 Cf. A. VERGOTE,Religion, foi, p. 211 ; ID., Psychanalyse, p. 320. Pour les références contenues dans les notes, les ouvrages cités seront identifiés par le(s) premier(s) mot(s) ou un mot significatif du titre. Pour la référence co~plète de chaque ouvrage, consulter la bibliographie.

8

STRUCTURATION

PSYCHIQUE

Notre étude vise à vérifier empiriquement cette affirmation théorique. Afin de délimiter le champ de cette recherche nous avons opté pour une étude de cas de la fonction paternelle dans le monachisme ancien, et ceci sur base non de la paternité divine, mais de la place du père spirituel dans la communauté monastique. Devant une religiosité actuelle où, d'une part, les différents "gourous" ne cessent de se multiplier comme panacée à toute demande religieuse ou similaire et où, d'autre part, des individus attachés à des églises "reconnues" ou à des mouvements moins (re)connus comme les sectes manifestent de plus en plus une tendance à se grouper en communautés plus ou moins formelles pour vivre ensemble l'ambiance unitaire des sensations religieuses "fortes", nous avons estimé qu'il serait plus qu'opportun d'étudier comment la paternité qu'assume le père spirituel structure le psychisme de ses disciples. Ceci, dans un contexte doublement intéressant, de par le caractère particulier et intense qu'a toute expérience monastique en tant qu'expérience religieuse, et en raison de la place très importante que réserve au père spirituel la première littérature ascétique. Le concept du père étant un concept-carrefour au centre de plusieurs éléments de la vie psychique, l'examen de la fonction paternelle dans le contexte que nous avons fait nôtre peut ouvrir à une compréhension plus large de la mosaïque composant la psychologie de l'expérience monastique.
*

Le monachisme débute avec la fin des persécutions, vers la fin du Ille et le début du IVe siècles, presque simultanément en Égypte et en Palestine1. Depuis que les premiers moines se sont éloignés des villes pour vivre l'idéal monastique dans le désert, une longue évolution a eu lieu. Isolés au début dans le désert, les moines se regroupent petit à petit. Pachôme est le premier à
1 Pour une introduction sur la genèse du monachisme, cf. L. !bUYER, Histoire, p. 368-541; D. CHITTY, Et le désert; A. DEVOGüÉ, Histoire; A. GUILLAUMONT, Aux origines.

INTRODUCTION

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fonder une communauté monastique vers 320 après I.-c. L'idéal se répand et plusieurs communautés se créent en Égypte et en Palestine. Grâce aux Grandes et Petites Règles écrites par Basile de Césarée, le monachisme s'institutionnalise et l'ascétisme comme mode de vie organisé se répand dans tout l'empire byzantin. Son ampleur est telle qu'il devient un élément nécessaire pour la compréhension de l'histoire même de l'empire byzantin. À partir du Ve siècle, nous possédons une large littérature rassemblant des parol~s, des sentences et des événements de la vie ascétique, comme les Apophtegmes, l'Histoire des moines en ÉgtJPte et l'Histoire Lausiaque, outre des biographies, des règles monastiques ou des traités spirituels comme la Vie d'Antoine, la Vie de Pachôme ou les œuvres plus intellectuelles d'Évagre. D'autres œuvres de la littérature ascétique s'y ajoutent durant le VIe siècle, notamment la Correspondance de Barsanuphe et de Jean et les œuvres de Dorothée qui expriment l'ambiance propre de l'école de Gaza. Cette tradition se cristallise dans l'Échelle de Jean Climaque, higoumène - supérieur - au Sinaï entre la fin du VIe et la première moitié du VIle siècle. Jean Climaque, la figure la plus marquante du monachisme sinaïtique, influencera considérablement le monachisme ultérieur; il sera connu également en Occident à partir du XIe siècle. La lecture de l'Échelle influencera très probablement les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola1. L'Échelle, unique œuvre de Jean Climaque, constitue une synthèse des différentes traditions antérieures de l'enseignement ascétique, intéressante du point de vue psychologique et anthropologique, du fait que, loin d'être un exposé théologique à préoccupations doctrinales ou dogmatiques, elle se veut un traité des principes dynamiques qui règlent la lutte du moine contre les tentations et les passions, traité des principes qui règlent les états d'âme et leur articulation dans un but de développement spirituel et de progrès dans la vie ascétique.
1 Sur la vie, l'œuvre et l'influence de Jean Climaque, cf. G. COUILLEAU, Jean Climaque; K. WARE,Introduction. À propos d'une éventuelle influence de Jean Climaque sur Ignace de Loyola, cf. V. POGGI, Climaque et Ignace.

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STRUCTURATION PSYCHIQUE

Structurée en trente discours, trente degrés de l'ascension spirituelle, l'Échelle est suivie d'une lettre de Jean Climaque à un autre Jean, intitulée Lettre au Pasteur, dans laquelle l'higoumène du Sinàï fait une description des rôles et des tâches revenant à celui qui assume la paternité spirituelle et donne des conseils pour son exercice. Il faut souligner que dans le mode de vie monastique en Orient, malgré les variations culturelles et spirituelles qui se sont produites tout au long de l'histoire monastique jusqu'à nos jours, les structures essentielles de l'ascèse, les idéaux et les règles qui gèrent cette dernière, sont restés plus ou moins identiques. Contrairement à l'Occident où la v ie monastique et religieuse a connu une multiplicité d'ordres et de types, en Orient le mode de vie communautaire continue toujours à être plutôt celui de la vie contemplative. Il n'y a qu'un seul ordre, qu'un seul type de vie monastique, celui établi par Basile de Césarée1. Le premier monachisme de l'Église chrétienne a donc son origine et se développe en Orient. Toutefois, il fait partie de l'histoire monastique commune à l'Orient et l'Occident, non seulement du fait qu'il est né et qu'il a grandi à l'intérieur de l'Église unie, mais également à cause de l'influence qu'il exerça sur le monachisme latin, influence directe déjà dès la création de ce dernier. D'ailleurs, depuis une vingtaine d'années, les textes ascétiques du monachisme oriental rencontrent un grand intérêt au-delà des cercles restreints des chercheurs spécialisés. Plusieurs œuvres ont été traduites en diverses langues européennes et ont connu une large diffusion2.
1 "En tout cas le type de vie cénobitique demeure immuable: avec Saint Basile, l'Orient a dit son dernier mot" O. OLPHE-GALLIARD, Cénobitisme, col. 407). 2 Pour les traductions françaises qui existent déjà, cf. une bibliographie qui est à la fois la plus complète et la plus récente: J.-c. LARCHET, Maladies spirituelles, II, p. 441-458. À cette bibliographie qui date de 1991 il faudra ajouter le premier volume de la collection systématique des Apophtegmes, paru en 1993 aux éditions du Cerf (coll. Sources chrétiennes, 387), ainsi que les numéros 57, 58 et 60 de la collection Spiritualité Orientale de l'Abbaye de

INTRODUCTION

11

Or, comme il ressort des sources de la tradition ascétique, dans la vie monastique des premiers siècles, la figure du père spirituel - qui dans le monachisme communautaire est en principe le supérieur - occupe une place importante. Toute la vie du monastère, mais également la vie personnelle de chaque moine, est centrée sur la relation avec le père spirituel. Celui-ci, qui s'appelle aussi dans la littérature "abba", "vieillard" ou "ancien", semble être une figure emblématique. Jean Climaque, à plusieurs reprises dans l'Échelle, illustre le père spirituel par Moïse qui guide, qui libère et qui est "le commencement de la loi"l. Cette place importante du père spirituel ne se limite d'ailleurs pas au début du monachisme oriental, puisqu'elle s'y révèle omniprésente jusqu'à nos jours2. Plusieurs chercheurs s'accordent sur ce sentiment de continuité dans l'histoire du monachisme oriental quant à la place du père spiritueP.
*

La question qui se pose, du point de vue psychologique et clinique, est de comprendre cette paternité spirituelle et son
Bellefontaine. 1 JEANCLlMAQUF. 633D-636A / 1.18-19; 709D / 4.78. Le chiffre se trouvant à gauche de la barre renvoie au texte original de l'Échelle dans la Patrologie de Migne (vol. 88). Le chiffre à droite renvoie à la traduction française de P. Deseille (cf. fin de notre introduction) : nous mentionnons le numéro du degré de l'Échelle et celui du paragraphe. De même pour la Lettre au Pasteur, avec la différence qu'à la place du numéro du degré se trouve l'abréviation P. 2 Utiliser l'attribut oriental n'implique évidemment pas a priori une différence avec la paternité spirituelle en Occident. 3 Cf. P. [);;SEILLE,Les origines, p. 7-8; K. WARE, The Spiritual Father, p. 301. Cf. également à propos des monastères coptes actuels en Égypte: "Entre le père spirituel et ses fils règne toujours le même climat de liberté qui caractérisait les relations mutuelles des anciens du IVe siècle avec leurs disciples" (L. REGNAULT, a vie quotidienne, L p. 151). Il s'agit ici probablement d'une déclaration de foi, mais ce qui reste intéressant du point de vue psychologique, c'est ce sentiment de continuité.

12

STRUCTURATION

PSYCHIQUE

fonctionnement dans la vie psychique du moine. L'appellation "père spirituel" est-elle tout simplement un titre honorifique ou renvoie-t-elle à des dynamiques intra-psychiques ? Or, la théorie psychanalytique permet d'examiner la question du père au-delà du père concret, du géniteur de chacun, étant donné qu'elle fait la distinction capitale entre la fonction paternelle et les succédanés-du-père. Dans la mesure où il y a plusieurs succédanés-du-père, la question qui se pose est la suivante: est-ce que le père spirituel renvoie à la fonction paternelle et à quel titre? Cette recherche constitue dès lors une étude de cas pour répondre à cette question. Il sera donc nécessaire de rassembler à travers la figure du père spirituel tous les éléments cliniques qui apparaissent liés avec la fonction paternelle. Si notre recherche s'inscrit dans la rencontre de la psychanalyse et de la religion, elle n'entre toutefois pas dans la ligne d'une "psychanalyse appliquée". A. Vergote se montre assez critique vis-à-vis de cette psychanalyse appliquée qui veut absorber de force dans son explication toutes les données de la religion, de l'art ou de l'esprit de la recherche1. Les lacunes et les interprétations circulaires dans l'explication freudienne de la religion2 le mènent à conclure qu' "une psychanalyse véritablement désireuse d'étudier le phénomène religieux devra s'interdire de lui substituer, dès le départ, telle ou telle réinterprétation philosophique dont il aurait pu faire l'objet", et encore qu"'il est a priori contestable que la psychanalyse puisse expliquer sans reste la religion"3. Néanmoins, si la psychanalyse ne peut pas épuiser l'explication du phénomène religieux - et il faut reconnaître que ce débat concernait plutôt une explication psychologique
de la genèse de la religion
1

chez les individus

ou dans le social

-

A. VERGOTE, sychanalyse, p. 338. P 2 Ibid., p. 314-317; cf. par exemple l'explication de la culpabilité issue du meurtre du père primitif: "Comment un acte qui n'a ~ransgressé
aucun ordre symbolique préalable

-

le père

primitif

ne représen-

tant par définition aucune loi - peut-il engendrer des sentiments de culpabilité et un ordre moral ?It(Ibid., p. 316). 3 Ibid., p. 315.

INTRODUCTION

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"iI est d'autre part bien évident", selon A. Vergote, "que refuser tout éclairage psychanalytique sur la religion consisterait à dénier l'ancrage de fait de celle-ci dans la réalité psychique"1. Les conceptions religieuses et les thèses psychanalytiques diffèrent entre elles. Toutefois, "l'hétérogénéité des conceptions religieuses et des thèses psychanalytiques n'exclut pas leur rencontre sur un sol commun: iI ne pourrait en être autrement puisque religion et psychanalyse prétendent toutes deux dire quelque chose d'essentiel concernant l' homme"2. Ainsi, A. Vergote cite certains thèmes fondamentaux qui sont d'appartenance commune: le désir, la figure paternelle, la loi et la culpabilité. Étant donné le sol commun, anthropologique, et dans la mesure où une recherche psychologique se veut non totalisante mais aussi strictement psychologique, la psychanalyse pourra examiner l'homologie entre les deux domaines (quant à des thèmes comme celui de la paternité ou du désir) et la manière dont se repère le substrat psychologique dans la vie religieuse3. Notre recherche s'inscrit donc dans le cadre d'une psychanalyse qui repère le substrat psychologique dans les expressions religieuses et les analogies autour des thèmes-carrefours comme celui de la paternité. Aussi ne chercherons-nous pas ici une explication psychologique "génétique" de la paternité spirituelle dans l'histoire personnelle du sujet, et nous ne nous inscrirons pas dans le cadre d'une explication psychologique de la spécificité du religieux par rapport au profane. Notre recherche vise à examiner du point de vue psychanalytique la fonction paternelle telle qu'elle se dessine à travers le père spirituel dans la vie psychique du moine, prise à l'intérieur de sa démarche. Nous allons nous intéresser à la logique psychique à laquelle renvoie la fonction paternelle, logique psychique qui sera étudiée dans son contexte, c'est-à-dire celui d'une vie religieuse. C'est dans le cadre de la théorie lacanienne que nous
1

2

3 Cf. Ibid., p. 326-327.

Ibid., p. 338. Ibid., p. 318 (souligné par nous).

14

STRUCTURATION

PSYCHIQUE

pourrons réaliser ce projet. Le choix de ce cadre théorique est justifié par le fait que la conception lacanienne de la fonction paternelle passe au-delà des explications évolutionnistes et psycho-génétiques de type freudien: elle fonde le père comme fonction et comme structure. Comme le remarque S. Cottet, puisqu'elle n'en est pas restée à la formule simpliste qui oppose le réel à l'imaginaire, la conception lacanienne du Père a fait place au père symbolique, ce qui permet de ne pas réduire le complexe d'Œdipe "à un cliché tragi-comique qui est bien loin de rendre compte de la structure de l'inconscient"1.
*

Un élément nous a permis, d'entrée de jeu, de faire l'hypothèse qu'une telle rencontre entre la psychanalyse et la question de la paternité spirituelle est possible: il s'agit de la distinction, présente dans la littérature et la vie ascétiques, entre l'éducateur ou le gouverneur de la communauté et le père. Nous présenterons cette distinction par la suite. Ne pas confondre "éducateur" et "Père" est une idée récurrente dans plusieurs travaux psychanalytiques sur la paternité. Le Père ne peut pas être réduit au seul rôle d'un père éducateur, bien que ce dernier soit aussi nécessaire. Trop se focaliser sur l'éducateur peut masquer la fonction paternelle2. Or, la fonction paternelle constitue "un épicentre crucial dans la structuration psychique du sujet" ; "Pour repérer son incidence, il faut aller par-delà les commentaires psycho-Iogisants, les prescriptions 'pédago-Iogiques' et autres orthopédies rééducatives de toutes obédiences (...)"3. Non qu'il s'agisse de ne pas suivre les prescriptions "pédago-Iogiques" ou de renoncer aux "orthopédies rééducatives", mais celles-ci ne suffisent pas pour soutenir la fonction paternelle.
1

S. COTTET,Freud, p. 54. Ceci n'empêche

pas une lecture de Lacan

comme réinterprétant Freud sur la question du père, bien au contraire; cf. par exemple S. COTTET, Freud; J. DaR, Le père; Ph. JULIEN, Lacan freudien. 2 Cf. Ph. JULIEN, Le manteau, p. 46 ; R. STEICHEN, Réalité, p. 28-29. 3 J. DaR, Le père, p. 11.

INTRODUCTION

15

Or, à première lecture, nous constatons que la littérature ascétique abonde en descriptions des tâches et des charges à assumer par le père spirituel qui ressortissent plutôt au rôle d'un éducateur. Dans l'Échelle de Jean Climaque, il existe des indices d'une "pédago-Iogie" de la paternité spirituelle1. Plus encore, c'est le cas de la Lettre au Pasteur qui constitue la première description systématique de la paternité spirituelle après quatre siècles de pratique ascétique. n s'agit d'une présentation, selon K. Ware, "de ce qui en principe constitue l'essence de la paternité spirituelle"2, mais cette présentation, d'après notre lecture, se fait par la prescription de conseils et d'avis pour le bon exercice de cette paternité surtout quant aux tâches thérapeutiques et de guidance, et quant aux qualités dont doit disposer le père pour l'exercice du "discernement". Ce sera également dans cette direction que Syméon le Nouveau Théologien traitera plus tard du père spirituel dans ses œuvres; il est d'ailleurs fort influencé par Jean Climaque3. Néanmoins, la réalité de la paternité spirituelle dans le monachisme est multiple. Jean Climaque définit lui-même le père spirituel comme le pasteur d'un troupeau, comme guide, comme le médecin d'un malade, comme le pilote d'un vaisseau mais aussi comme le père d'un enfanti. n faut donc tout d'abord percevoir une activité pastorale ainsi qu'une activité "thérapeutique", activité qui nécessite un travail des profondeurs, un travail vraiment psychiques. Le mot "guide", ensuite, renvoie plutôt au travail plus spécifique de la direction spirituelle. Le "pilote du vaisseau", enfin, se réfère très

1 Bien que selon l'avis de P. DeseiIle, que nous ne partageons pas entièrement, l'Échelle ne soit pas un exposé systématique de règles et de recettes de la vie spirituelle (P. DESEILLE,Introduction à JEAN CUMAQUE,L'Échelle sainte, p. 10). 2 K. WARE, The Spiritual Father, p. 301 (traduit par nous). 3 Cf. K. WARE, The Spiritual Father. 4 JEAN CUMAQUE, 712A / 4.82. S À propos d'une "thérapeutique" de l'homme dans le monachisme et la spiritualité orientales, cf. les travaux de J.-c. LARcHET,Maladies spirituelles, I, II; Maladies mentales.

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STRUCTURATION

PSYCHIQUE

probablement aux charges du supérieur du monastère et à l'éventail des tâches qu'elles impliquent. Même si ces différentes réalités sont assumées par la même personne, même si, jusqu'à un certain degré, il est possible qu'elles se recoupent, il est intéressant que Jean Climaque les distingue sémantiquement et qu'en outre il réserve au signifiant du père une spécificité. Il existe donc un noyau spécifique au père spirituel qui permet de ne pas l'assimiler aux autres fonctions, tâches et rôles qu'il assume. Plusieurs chercheurs ont souligné que le père spirituel ne doit pas se limiter à être un éducateur, un maître avec une fonction d'enseignement1. Il est un père et non un pédagogue, à l'image de Paul qui dit en s'adressant aux Corinthiens: "Auriez-vous en effet des milliers de pédagogues dans le Christ, que vous n'avez pas plusieurs pères; car c'est moi qui, par l'Évangile vous ai engendrés dans le Christ Jésus" (1 Corinthiens 4, 15). L'ancien, l'abba du désert apparaît comme "autre chose qu'un maître de novices, qu'un directeur spirituel, ou, à plus forte raison, qu'un supérieur religieux"2; "La 'vie religieuse' ne s'apprend pas (...)"3. Enfin, comme le remarque G. Bunge, à la différence des "gourous", le père spirituel ne cherchera jamais à fonder une école; "ce qui est de son esprit lui survivra'l4. Ces distinctions ne sont pas seulement opérées a posteriori
1

Chr. YANNARAS, liberté, p. 203; cf. aussi J.-c. LARcHET,Maladies La

spirituelles, II, p. 53; Ibid. p. 48: "son rôle (de père spirituel) ne se limite pas à un rôle d'enseignement et de direction". 2 P. DESEILLE, origines, p. 10. Les 3 Ibid., p. 20. K. Ware trouve déjà dans l'école d'Alexandrie un intérêt pour la notion de paternité: pour Clément et Origène, le rôle du maître n'est pas limité à donner des enseignements dans "un sens académique restreint (..,), mais d'être aussi un père spirituel pour ses élèves, un modèle vivant et exemplaire" (traduit par nous; The Spiritual Father, p. 300). 11s'agit cependant d'une simple métaphore plutôt que d'une description qui correspondrait au noyau spécifique de la paternité spirituelle dans le désert par exemple. 4 G. BUNGE,. Akèdia, p. 101.

INTRODUCTION

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par les chercheurs. Elles sont déjà conscientes dans la pensée des premiers pères spirituels. Ainsi, Jean Climaque distingue-til la paternité spirituelle d'une sorte d'enseignement qui se pratiquait apparemment par certains moines et qui demandait, selon lui, une moindre responsabilité1. De plus, l'abbé sinaïte est conscient que la paternité spirituelle ne s'identifie pas nécessairement à une éducation morale par un personnage qui serait exemplaire: à la question d'un disciple qui lui demandait quoi faire si son maître vivait "dans la négligence", le vieillard répondit qu'il ne fallait pas quitter son père spirituel même si le disciple le voyait "se livrer à la fornication"2. Enfin, comme il apparaît dans l'Échelle, le père spirituel semble prendre vraiment la place du père physique et il est animé par un désir d'assumer sa paternité3. * Aussi, notre approche, à part le fait qu'elle ne s'inscrit pas dans une perspective théologique mais se veut strictement psycho-logique, ne sera-t-elle pas une description de comportements et de conduites de pères spirituels jugés bons ou mauvais. En allant au-delà d'une telle lecture, et puisque, comme nous allons le prouver dans cette étude, les données de cette recherche le permettent, nous essaierons de ne pas confondre ce qui est de l'ordre social et pédagogique et qui se réfère au "rôle" avec ce qui peut être une théorie structurale du sujet, en l'occurrence le moine4. Le déterminant "structural" précise à quelle sorte de fonction se réfère la fonction paternelle. Dans un premier temps, "la fonction, en général, désigne une activité imposée par un emploi ou une charge, l'ensemble des opérations qui permettent d'atteindre des objectifs"5. C'est ainsi que la fonction
1 2 3 4 JEANCUMAQUE,1016B / 26.12. Ibid., 724B / 4.122. Cf. Ibid., 705A /4.50. Sur les limites du terme "rôle" appliqué fonction paternelle, p. 239-244. 5 R. STEICHEN,Réalité, p. 23-24.

au père, cf. F. HURSTEL,La

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STRUCTURATION

PSYCHIQUE

désigne un rôle. Dans un deuxième temps, cette définition devient insuffisante si l'on veut saisir la notion de fonction paternelle. Comme le rappelle R. Steichen, il faut amplifier cette dernière, en la corrélant à celle de la structure. Par cela, il entend le nouage qu'opère la fonction entre le sujet et la sttucture, au sens où le sujet entre dans le symbolique, dans la logique langagière où "l'inconscient est la cause et la condition du sujet parlé et parlant"l. Toutefois, bien que pour certains analystes cette structure soit simplement la structure du langage, pour d'autres il s'agit d'un ensemble d'éléments culturels plus vaste, englobant aussi tel ensemble de coutumes et de lois, d'idéaux et d'interdits, de croyances religieuses, de savoirs scientifiques et philosophiques et même de savoirs techniques. Nous essaierons de nous inscrire dans cette perspective2. Que la fonction s'applique dans le cadre d'une structure signifie qu'elle est liée à "l'ensemble d'un système d'éléments gouvernés par des lois internes; dans un tel système, il suffit qu'un seul des éléments bouge pour que la logique de régulation de l'ensemble de tous les autres se modifie elle-même"3, Par conséquent, nous allons examiner comment le père spirituel concret en tant que père de réalité peut incarner le Père et comment les opérations de la fonction paternelle dépendent d'autres éléments tels que par exemple, la place du père dans le discours de la mère ou la manière de se situer par rapport au père imaginaire. , Dans la mesure où la fonction s'appuie sur un principe
1 Cf. Ibid., p. 28 et plus généralement 28-32. Il faudrait peut-être nuancer la position de R. Steichen affirmant que l'inconscient est la cause du sujet. La cure analytique ne permet pas d'établir un déterminisme radical. Comme P. De Neuter le fait remarquer, "nous sommes partiellement responsables de notre inconscient" (Fonctions paternelles, p. 109, n. 10). P.-L. Assoun, également, précise qu'il n'est pas vrai que le père est "cause" de tout dans l'inconscient, mais. "il est celui avec qui, dans le 'jeu', on doit sans cesse compter" (Fonctions freudiennes, p. 29). 2 Cf. à ce propos P. DE NEUTER,Fonctions paternelles, p.l09. 3 J. DaR, Le père, p. 23.

INTRODUCTION

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structural, elle acquiert aussi son caractère structurant1. Ce sera notre tâche à travers cette étude de le démontrer également en ce qui concerne le père spirituel. Qu'est-ce qui nous permet, du point de vue de la psychanalyse lacanienne, de faire le passage entre la théorie et l'étude du père spirituel comme renvoyant à la fonction paternelle dans le monachisme? Comme le rappelle P. De Neuter en se référant à Lacan (Le Sinthôme), "bien peu de pari êtres, sinon aucun, n'a complètement traversé cette expérience de la castration symbolique: autrement dit que le nouage est pour tous un peu boiteux"2. Pour le dire autrement, la mise à mort du père "est difficilement acquise une fois pour toutes (...). Il s'agit d'avantage d'une conquête à réitérer constamment que d'une exécution qui exorciserait de façon décisive l'ambivalence de notre rapport à la fonction phallique"3. On aboutit à la même conclusion si l'on part de la pathologie: "la forclusion se produit, à proprement parler, lorsque aucun signifiant ne vient se présenter à l'appel. Elle n'a donc pas lieu une fois pour toutes. Elle ne cesse, au contraire, de se reproduire successivement (...). Pour que la structure tienne, il faut constamment qu'un signifiant vienne occuper cette place de substitution du signifiant du désir de la mère"4. Il est donc impératif de ne pas figer la castration symbolique et la fonction paternelle en les situant dans un ordre chronologique mais de laisser apparaître toute l'importance structurante qu'elles prennent pour la vie du sujet, et, dans le cadre de notre étude, la vie du moine, sujet d'une expérience religieuse particulière et intense. * Quant à la délimitation de notre champ d'étude, étant donné la vaste étendue de la littérature ascétique, nous avons
1 Cf. Ibid.
2 P. DE NEUTER, Le père réel, p. 79. 3 J. DaR, Consistance, p. 7. 4 ID., Le père, p. 123.

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STRUCTURATION

PSYCHIQUE

choisi comme source principale l'Échelle de Jean Climaque. Ce choix n'est pas arbitraire mais se base sur le fait que cette œuvre est assez représentative du monachisme oriental, vu son caractère synthétique par rapport à la littérature précédente et vu son influence ultérieure considérable jusqu'à nos jours. En second lieu, la Lettre au Pasteur qui suit l'Échelle en annexe est, comme nous l'avons vu, la première description systématique de la paternité spirituelle dans la littérature ascétique, bien que celle-ci se fasse par description des rôles, des compétences et des stratégies thérapeutiques. En troisième lieu, ce fut l'occasion d'explorer le sujet chez Jean Climaque, car il n'existe pas d'étude (même du point de vue théologique) sur le père spirituel chez l'abbé sinaïte, si ce n'est l'article de K. Ware qui est plutôt une comparaison à cet égard entre Jean Climaque et Syméon le Nouveau Théologienl. En ce qui concerne nos citations de l'Échelle, nous renvoyons à la traduction française réalisée par P. Deseille et publiée dans la collection Spiritualité Orientale (nO 24) par l'Abbaye de Bellefontaine en 1978 (2ème édit. en 1987). Les quelques fois où, le texte grec original étant polysémique, la traduction française a choisi une interprétation pas très satisfaisante, et ceci n'était pas sans importance pour notre étude, nous le signalons. Il n'existe pas encore d'édition critique du texte grec de l'Échelle. Nous avons utilisé le texte de la Patrologie de Migne (Patrologia Graeca, 88) comme il a été réédité en 1979 par les éditions Aster, (Athènes), édition qui reprend celle de Sophronius Eremites de 1883 à Constantinople. La Lettre au Pasteur est toujours en annexe dans toutes ces éditions. L'Échelle et la Lettre au Pasteur étant les sources principales, ce qui nous oblige à une exhaustivité de la connaissance du sujet dans cette œuvre, elles sont secondairement accompagnées des données que nous offre la vie monastique orientale, sa structure, ses rythmes, son rituel et ses règles ainsi que des données sur la paternité spirituelle à travers d'autres œuvres de littérature ascétique, notamment les Apophtegmes, ou à travers les quelques études théologiques récentes sur cette littérature.
1 Cf. K. WARE, The Spiritual Father.