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STRUCTURES IDENTITAIRES ET PRATIQUES SOLIDAIRES AU PÉROU

De
384 pages
Les « enfants de la terre » de San Carlos peuplent la cordillère andine aux confins de la forêt amazonienne, au nord du Pérou. Ils constituent un monde particulier qu’ils identifient à des ancêtres communs, ainsi qu’à un territoire et à ses richesses naturelles. Le livre explore les complémentarités construites au jour le jour. Elles se manifestent à travers le rapport à la terre et aux gens, mais également par des rites redistributifs adressés à des saints emblématiques des groupes concernés, familles, voisins ou membres de la communauté.
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STRUCTURES IDENTITAIRES ET PRATIQUES SOLIDAIRES AU PÉROU

Collection Recherches Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
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SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920- 1929), hommes etfemmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers sa littérature, 1997. LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997. SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant l'unité populaire (1970-1973), 1997. FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de Gortari 1988-1994, 1997. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt. Historien et géographe de l'Amérique espagnole (1799-1804), 1997. GlLONNE Michel, Aigle Royal et Civilisation Aztèque, 1997. MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature de Cordel au Brésil. Mémoire des voix, grenier d'histoires, 1997. GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l'Amérique Latine, 1997. LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chiapas et laforêt Lacandon, 1997. DE FREITAS Maria Teresa, LEROY Claude, Brésil, L'utopialand de Blaise Cendrars, 1998. ROLLAND Denis, Le Brésil et le monde, 1998. SANCHEZ Gonzalo, Guerre et politique en Colombie, 1998. DION Michel, Omindarewa 1yalorisa, 1998. LE BORGNE-DAVID Anne, Les migrations paysannes du sud-Brésil vers l'Amazonie, 1998.

Couverture: Offrande rituelle duvoto au Nino Jesus sur le parvis œ l'église (fin du XVIIIe siècle) de San Carlos, avec figure œ quadripartition en éléments à la fois emboîtés et complémentaires peinte sur un battant de la porte (photo de l'auteur).
@ L'Harmattan 1999

ISBN: 2-7384-7449-7

Jacques MALENGREAU

STRUCTURES IDENTITAIRES ET PRATIQUES SOLIDAIRES AU PÉROU
Gens du sang, gens de la terre, et gens de bien dans les Andes de Chachapoyas

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

San Carlos; un saint évêque catholique en bois trônant avec sa mitre empoussiérée et sa crosse usée par le temps dans le coin d'une église d'un village de près de 500 "âmes" quelque part dans un recoin de la cordillère des Andes, tellement méconnu que les habitants de Lima, la capitale, en situe la région, celle de Chachapoyas, dans le nord du Pérou, quelque part... en Amazonie (!), a été institué l'emblème d'un univers social qui n'est pas destiné à peupler les livres d'histoire, ni les guides de tourisme. Cet univers était voué à rester à l'abri des regards si un jour de septembre 1974, un anthropologue étranger, l'auteur de ces lignes, en mission au moins autant pour régler de vieux comptes avec son monde à lui que pour la science, n'avait pas finalement décidé de déposer son sac et son bâton de pèlerin dans ce lieu, épuisé par des marches harassantes dans les parages à se chercher où en réalité il ne se trouvait pas, et ravi de faire une pose dans un environnement dont, pour lui, le mystère le disputait à la beauté. Dans cet environnement comme dans un autre, les héritages culturels et la dynamique des histoires reproduisent et reconstruisent en permanence les univers qui sont rattachés aux empires. encensés dans les manuels scolaires, mais également ceux qui sont spécifiques aux gens et aux lieux trop souvent ignorés. A certains moments plus qu'à d'autres sans doute, et davantage en des lieux particuliers, les gens cherchent à s'assurer qu'ils sont et surtout que s'ils sont, ils ne le sont pas seuls. Car, confrontés à l'anthropologue étranger, comme aux autres voisins plus proches qui séparent les autochtones du monde de ce dernier, les gens de San Carlos célèbrent leur évêque emblématique, de même qu'ils affirment et réalisent au jour le jour leurs appartenances multiples à la fois réelles et imaginaires. 5

L'anthropologue lui-même s'exorcise en quelque sorte pour se joindre à une quête d'identités et de solidarités collectives extérieures à lui-même, et envisager ainsi plus sereinement son propre devenir collectif. Par-delà le caractère sans doute fort peu scientifique ou académique de ces façons d'être tant de l'anthropologue que des autochtones, se profilent néanmoins des questionnements et des réponses dont l'étude devraient nous aider à comprendre à la fois ce qui noue des liens entre les gens et ce qui construit les frontières entre eux dans un environnement particulier. Ce dernier, pas plus qu'un autre, ne devrait être considéré comme exemplaire, mais bien comme source de reconnaissance de la multiplicité et de la richesse culturelles pot~ntielles, qui sont ceux, tant des recoins oubliés par ceux qui n'y vivent pas, que des centres plus médiatisés où, l'ivresse du pouvoir aidant, la richesse et le dynamisme des multiplicités collectives tendent parfois malheureusement à se figer en exclusions sociales, voire ethniques. Loin de se retrouver dans les étiquettes globalement assignées aux habitants de la région par les gens du centre ou de la capitale, indiens, gens de la sierra (ou de la forêt !) ou paysans, les habitants que cet ouvrage veut accompagner se situent eux-mêmes d'une manière spécifique aussi complexe que la plupart des citoyens du monde, mais de la manière particulière et peut-être plus universelle qu'il n'y paraît, dont cet ouvrage entend rendre compte. Ce dernier entend également souligner les démarches sociales solidaires impliquées dans les identifications collectives telles qu'elles se manifestent dans la communauté villageoise de San Carlos d'aujourd'hui. Ces identités et solidarités collectives n'existent pas, nous le verrons, en dehors de ce à quoi elles s'opposent. Une certaine cosmologie duale à laquelle se rattache la pensée des habitants du monde abordé ici nous empêche d'ailleurs de réduire les catégories classificatoires agissantes et dynamiques à des réalités essentielles et absolues qui n'existent pas, n'ont jamais existé et n'existeront jamais que dangereusement dans les déclarations d'apprentis sorciers du pouvoir. A San Carlos, comme ailleurs, une personne individuelle relève de divers niveaux d'identification collective où interagissent des références à l'ascendance comme à un territoire, mais surtout auxquels les pratiques sociales relevant d'une éthique solidaire donnent corps. Cet ouvrage essayera de mettre en lumière, tant les règles qui président à San Carlos aux identifications et aux actes solidaires que la manière dont ces éléments s'y articulent à des ensembles plus larges et à quels ensembles ils le font. Il conviendra 6

par la même occasion de mettre en évidence le particularisme et la spécificité des rapports sociaux locaux en soulignant les écarts qui séparent les modèles formellement exprimés dans la mythologie et le rituel et la pratique sociale telle qu'elle se manifeste à travers les rapports quotidiens de sociabilité, d'influences sociales et d'activités diverses. Si les identités et les solidarités se situent au centre des préoccupations présentes comme des modèles affirmés par les autochtones eux-mêmes, elles ne peuvent être isolées, pas plus qu'elles ne le sont par ces derniers, de l'altérité, se manifestant ellemême à différents niveaux, ou encore des antagonismes à l'autre et ce y compris aux parties qui entendraient se constituer en réalités séparées. Par ailleurs, les représentations culturelles et les modèles sociaux autochtones ne peuvent être considérés en totale indépendance à l'égard du monde extérieur, qui conditionne et transforme quotidiennement le monde villageois de San Carlos. Ce monde extérieur ne sera cependant pris en considération que pour mieux faire ressortir les réalités locales ou pour l'appréhender à travers sa récupération autochtone. Car, si San Carlos s'inscrit bien dans une histoire et dans des traditions culturelles qui la dépassent et la conditionnent, c'est davantage la manière dont cette histoire et ces traditions sont recréées et intégrées à des supports autochtones, coutumiers mais également dynamiques, qui nous intéressent ici, et cela par-delà les universaux qui se manifestent également. Le cadre géographique est à la fois un conditionnement naturel, mais également un matériau culturalisé, qui fait partie intégrante de la vie à San Carlos. La communauté de San Carlos s'étend sur le versant oriental du cours moyen du rio Utcubamba entre 1.400 mètres, niveau de ce cours d'eau à cet endroit, et 2.800 mètres d'altitude, les sommets limitrophes avec le district voisin de Chiliqufn à l'est dépassant les 3.000 mètres et séparant le bassin de l'Utcubamba de celui de l'Imaza. Le village lui-même est situé à 2.000 mètres sur un plateau accidenté à un peu moins de 6e de latitude au sud de l'équateur et un peu moins de 78e de longitude à l'ouest de Greenwich. Le climat varie avec l'altitude, de tempéré chaud et modérément humide dans la partie basse à tempéré froid et plus humide dans la partie élevée. Une végétation abondante de type subtropical, plus ou moins élevée selon les secteurs plus ou moins cultivés, couvre une grande partie du territoire, et cela avec cependant un déboisement progressant nettement d'année en année depuis la fin de la construction en 1977 de la route, dite "marginale", qui unit la côte Pacifique au bassin amazonien et qui traverse le fond de la vallée pour franchir une cordillère au nordest du territoire de la communauté. Une nouvelle bourgade, Pedro Ruiz Gallo-Jazan, peuplée d'habitants des deux communautés 7

voisines de San Carlos et de Cuispes, mais également de nombreux immigrés d'ailleurs, et dont le nombre de résidents n'a cessé de croître, s'est développée dans la vallée à partir de 1964, date d'arrivée de la route dans celle-ci, le long de cette nouvelle route et long de l'embranchement de la piste carrossable qui la relie à Chachapoyas. La densité démographique sur le territoire des communautés de la région, exception faite de la nouvelle bourgade qui vient d'être mentionnée, ne doit pas dépasser les 5 habitants au 2 k m.
I

Jusqu'en 1977, mais surtout jusqu'en 1964, la région était restée fort à l'écart des grands foyers et courants de communication extérieurs, de structure politique et administrative assez morcelée, et cela pratiquement depuis avant la période d'expansion de l'empire incaïque en bordure de la région au début du XVIe siècle et tout au long des périodes coloniale et républicaine, ce qui ne lui a pas évité d'être absorbée dans les empires successifs, sous une forme néanmoins assez marginale. Cela n'a pas empêché non plus divers petits colons d'origine européenne de s'implanter et de s'intégrer dans la région, dans des noyaux de peuplement relativement séparés, notamment à Chachapoyas, plus au sud, et à Mendoza au sud-est, mais cela sans réellement être parvenus à former une oligarchie provinciale nettement dominante comme dans d'autres régions des Andes. Aujourd'hui, avec la nouvelle voie de pénétration et le développement rapide des moyens de communication et d'éducation, la région de San Carlos commence à s'ouvrir largement sur le monde extérieur, non seulement par l'arrivée dans la vallée d'immigrés de vallées voisines, mais également et surtout par les contacts nouveaux entretenus avec l'extérieur à travers les services divers offerts dans la nouvelle bourgade de la vallée, tandis que le nombre d'émigrés de la communauté vers la côte et vers les plaines tropicales orientales a fortement augmenté au cours des dernières décennies. Pour élaborer les matériaux traités dans cet ouvrage, l'auteur a séjourné a plusieurs reprises, principalement dans la communauté de San Carlos et pour de brèves périodes dans les communautés avoisinantes du moyen Utcubamba et du haut Imaza, entre 1974 et 1996, pour un total de près de deux années, y pratiquant simultanément l'observation participante et les entrevues personnelles. L'observation complémentaire effectuée dans des communautés autres que San Carlos ont permis de mieux faire ressortir la signification de certaines observations dans celle-ci. Les rares pièces d'archives existantes ou accessibles, dans les villages ou dans les divers centres administratifs dont ils dépendent, ainsi que la 8

faiblesse du contenu ethnographique de celle-ci n'ont permis qu'un recul trop limité, bien qu'utile, pour pouvoir mieux apprécier ou relativiser diverses observations. D'autre part, les observations qui portent sur le niveau d'intégration autochtone supracommunautaire indiquent un faible degré d'identification et de pratiques solidaires à ce niveau, à l'exception de quelques manifestations rituelles et de coopération d'ailleurs aujourd'hui tombées en désuétude. Nous verrons néanmoins comment les habitants de la communauté de San Carlos ont développé au sein même de la communauté des niveaux plus larges d'identification, ainsi que leur perception de l'altérité telle qu'elle se présente à ce niveau. Les limites imposées par les contraintes de l'édition ne permettent cependant de d'analyser ici les rapports régionaux, devenus en grande partie obsolètes et développés par les habitants de San Carlos avec les autres habitants du monde autochtone, pas plus que les relations qu'ils entretiennent qu'avec le monde extérieur à ce dernier. Ces éléments qui conditionnent les spécificités du monde observé ici mériteraient donc pleinement de s'inscrire dans le champ de futures publications de l'auteur. Enfin, l'auteur entend témoigner ici de toute sa reconnaissance aux habitants de la communauté de San Carlos et des autres communautés de la région, qui ont eu la patience et l'ouverture de l'accueillir en tant que représentant d'une certaine altérité, tout en observant l'observateur, et cela avec la même appréciable considération dont l'auteur espère avoir fait preuve à l'égard de ses hôtes dans cet ouvrage, dont il assume d'avance seul les erreurs et les omissions. Il se doit de citer tout particulièrement le Fonds national de la recherche scientifique et l'Université libre de Bruxelles qui ont respectivement financé et encadré en Belgique les recherches qui ont abouti à la rédaction de cet ouvrage. L'auteur exprime également sa gratitude à diverses institutions péruviennes qui lui ont offert un cadre particulièrement accueillant pour réaliser ses recherches et échanger des idées, et notamment la Pontificia Universidad Cat6lica del Peru, l'Instituto de Estudios Peruanos et l'Institut français d'études andines à Lima, ou encore la section régionale de l'Instituto Nacional de Cultura à Chachapoyas et l'évêché de cette ville, pour l'accès aux pièces d'archives dont ils disposent sur la région ayant fait l'objet de l'étude. L'auteur remercie ici également, en leur demandant de bien vouloir l'excuser de ne pouvoir les citer nommément, les innombrables collègues, personnes et institutions, tant au Pérou qu'en Europe, grâce auxquels cette longue entreprise aura pu voir le jour et atteindre l'aboutissement présent. 9

PREMIERE PARTIE L'UNITÉ DOMESTIQUE

L'organisation sociale du monde paysan de San Carlos comme de celui de nombreux autres villages de sa région et des Andes repose de manière décisive sur le rattachement des membres d'un groupe social, l'unité domestique, à deux réseaux de parenté, et à travers eux, à des groupes et des réseaux sociaux plus larges. Les habitants de San Carlos se réfèrent à l'unité domestique en parlant de la casa, littéralement la maison ou la maisonnée. Les entités domestiques s'allient entre elles à travers les mariages en formant ainsi une communauté, qui s'inscrit elle-même dans des structures régionales plus vastes, dont dérivent d'ailleurs historiquement les communautés actuelles. Dans cette première partie, nous nous intéresserons en particulier à l'unité domestique, celle-ci étant la plus petite unité collective du monde rural auquel appartient le village de San Carlos. Nous allons nous pencher d'abord sur sa structure en essayant de déterminer la spécificité de ce qui constitue l'identité domestique, la composition sociale de celle-ci, ainsi que les critères d'appartenance à cette dernière. Nous porterons ensuite notre attention sur l'espace dans lequel évolue l'unité domestique et qui est spécifique à celle-ci: le foyer résidentiel et l'espace de production. Nous verrons ensuite que l'unité domestique sert plus particulièrement d'entreprise économique de base du milieu rural, et analyserons également les relations sociales qui servent de fondement et donnent leurs sens à celle-ci. Nous préciserons par ailleurs le processus social de reproduction de l'unité domestique à partir des alliances matrimoniales, des décès, des séparations et des successions, ainsi qu'à travers les gestes rituels qui participent à la construction et à la reproduction de l'unité domestique.

Il

CHAPITRE LA CELLULE

1

DOMESTIQUE COMME NOYAU SOCIAL ET IDENTITAIRE

L'unité sociale minimale de la communauté villageoise de San Carlos et la première entité sociale à laquelle y est confrontée une personne au cours de sa vie est le groupe formé à un moment donné par cette personne avec ses parents proches vivant dans une même unité résidentielle. La littérature des sciences sociales la désigne sous le nom d'unité domestique; les habitants se réfèrent à elle en parlant de la maison. Bien que constituant l'unité de base permanente de la communauté, l'unité domestique est en perpétuelle fragmentation et reconstruction. Nous verrons ici ce qui la spécifie ou la différencie d'autres institutions, de même que ce qui détermine l'appartenance individuelle à une unité domestique, et donc en quoi celle-ci constitue un repère identitaire collectif spécifique.

Les matériaux empiriques qui apparaissent dans la littérature anthropologique andiniste laissent voir l'unité domestique paysanne comme l'unité de base, tant de la reproduction sociale que de la production économique, et donc comme un des piliers fondamentaux de la vie sociale rurale dans les Andes. La plupart des auteurs qui s'intéressent à l'unité domestique font également ressortir le recours de celle-ci à des liens sociaux qui lui sont extérieurs afin de compléter sa production, pour assurer la sécurité de son accès aux ressources et pour fonder son renouvellement. Le domaine supradomestique complète et limite à la fois Ie domaine domestique, et cela de façon diverse selon les auteurs: soit le domaine supradomestique est envisagé comme une simple prolongation de l'unité domestique1, 13

soit il est perçu comme un niveau autonome d'organisation sociale complémentaire à l'unité domestique2, soit, c'est le supradomestique qui constitue le niveau signifiant autochtone d'organisation sociale dont l'unité domestique n'est alors qu'un segment3, soit encore, le monde social dans son ensemble forme un tout à la fois hiérarchisé et contradictoire fondé sur des rapports planétaires de domination dont l'unité domestique constitue l'échelon inférieur4. Mais, sauf dans le premier point de vue adopté, et bien que généralement reconnue comme une institution sociale fondamentale dans les Andes par les travaux qui s'y réfèrent, l'unité domestique en tant que telle se voit souvent accorder moins d'attention que les relations de parenté étendue, d'alliance, communautaires ou régionales qui l'englobent. Or, nous allons le voir, l'unité domestique évolue selon des règles spécifiques pour accomplir des fonctions particulières, et cela au même titre d'ailleurs que d'autres niveaux de l'organisation sociale. A San Carlos, l'unité domestique, comme à son niveau la communauté et, à une autre époque ou en d'autres lieux le lignage, constitue un groupe spécifique et distinct à caractère redistributif ou coopératif, chacune des unités domestiques étant exclusive l'une de l'autre. Chacune d'entre elles repose sur l'alliance de membres de deux familles, sur la reproduction biologique et sociale de ses membres, ainsi que sur l'exploitation par le couple issu de cette alliance et ses enfants non mariés d'un domaine commun; ce dernier est composé de différentes parcelles foncières ainsi que de quelques animaux d'élevage servant à la production d'une variété de ressources agropécuaires destinées à couvrir l'essentiel de la subsistance et des dépenses sociales et rituelles du couple et de leurs enfants. L'unité domestique constitue en fait un noeud important de rapports sociaux et intervient en tant que telle à divers niveaux de l'organisation sociale. Elle a une composition essentiellement mouvante et dépend d'autres institutions pour sa formation comme pour sa reproduction. Elle remplit par ailleurs ses fonctions polyvalentes en coordination avec les autres unités domestiques dans le cadre de rapports sociaux plus vastes. En 1982, j'ai dénombré une centaine d'unités domestiques5 à San Carlos, chacune d'entre elles étant composée en moyenne d'approximativement 5 personnes et la communauté comprenant en tout à peu près 500 personnes, sans compter près de 200 14

personnes originaires de San Carlos et résidant dans la nouvelle bourgade de Pedro Ruiz Gallo; ce dernier centre urbain s'est formé avec des habitants de diverses origines sur le territoire de la communauté dans le fond de la vallée de l'Utcubamba, et cela depuis le début des années 1960. A San Carlos, l'unité domestique, ou la casa comme la désignent les san carlinos ou habitants de San Carlos en se référant à elle dans chaque cas particulier, le nom du père-époux servant normalement d'élément différenciateur, rassemble un certain nombre de personnes alliées ou apparentées, qui prennent régulièrement leurs repas en commun d'une même cuisine, partagent un même grenier, dorment dans la même maison, travaillent en commun ou en coordination permanente, se partagent les terres, les animaux, les instruments et des biens divers en cas de mariage ou de décès d'un des leurs, et sont collectivement représentées à l'égard des instances supérieures6. Les activités des diverses unités domestiques ne se différencient pas d'une unité à l'autre, mais chacune de ces unités repose sur une division interne des tâches et tend à s'assurer une large autonomie sociale et économique. L'unité domestique assure son développement social et celui de chacun de ses membres, notamment en liant ces derniers au monde plus large par des actes rituels appropriés, et cela de la naissance jusqu'à la mort en passant par le mariage, ainsi que par le biais de nombreux échanges de services tant sociaux qu'économiques. La composition sociale de l'unité domestique permet de distinguer les unités domestiques l'une de l'autre tout en exprimant les critères d'appartenance domestique. L'unité domestique ne peut être ramenée à un schéma simple dans la mesure où chacune des unités domestiques se modifie à différents moments, et traduit à un moment donné une situation familiale conjoncturelle et éphémère. Chaque unité domestique concrète, par-delà la permanence de l'institution, manifeste une composition aussi variable que mouvante, atteignant son plein développement au milieu du processus de sa constitution. Ainsi, l'unité domestique subit des défections individuelles, par le départ de ses membres pour former de nouvelles unités domestiques à partir des alliances nouvelles, par les décès, ainsi que par l'émigration de certains d'entre eux. Par ailleurs, elle s'enrichit de l'adhésion de nouveaux membres, par les naissances en son sein, par l'alliance matrimoniale de certains de ses membres accompagnée de l'inclusion dans un premier temps du nouveau couple dans le groupe familial, ainsi que par d'éventuelles 15

adoptions au sein de l'unité d'enfants délaissés, d'adultes isolés ou d'ascendants âgés survivants. L'unité domestique est généralement composée au moment de son développement maximal d'un couple, marié ou non, ou encore parfois d'une femme seule, ainsi que des enfants non mariés et isolés qui sont toujours la progéniture de la femme, mais pas toujours de son conjoint ou de son compagnon; elle comprend également à un certain stade de son développement le conjoint récent, marié ou non, d'un des enfants du couple ou de la femme, voire même l'un ou l'autre des enfants en bas âge de ce conjoint et du membre de l'unité domestique auquel il s'est lié. A ces membres peuvent s'ajouter un petit-enfant, un neveu ou une nièce en bas-âge de la femme ou du couple lorsque la mère de ce membre supplémentaire est adolescente ou décédée. L'un ou l'autre ascendant âgé du couple ou de la femme qui se trouve au centre de l'unité font également souvent partie de celle-ci. Un homme célibataire, veuf ou séparé, plus rarement une femme, cette dernière généralement accompagnée de ses enfants, parent proche de l'un des membres du couple central, et de la même génération que ces derniers, fait parfois également partie de l'unité domestique. Des vieux couples dont tous les enfants se sont établis ailleurs vivent parfois seuls, au même titre que des jeunes couples avec un jeune e n fan t (v0ir dia g ram m e qui sui t ).

16

Diagramme: exemples réels de composition domestique Composition de l'unité domestique dans des cas réels, le couple central ou la personne centrale étant indiqué en gras, les hommes par un triangle, les femmes par un cercle, les membres absents par deux traits parallèles et les membres décédés par une croix:

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Bien que chacun de ses membres puisse dans certains cas isolés faire successivement partie de couples différents au cours de sa vie et avoir des enfants avec plusieurs partenaires, le couple est toujours strictement monogame et le plus souvent stable. L'ascendance des individus est bilatérale et est donc tracée en ligne paternelle comme en ligne maternelle. Elle exclut cependant le 17

compagnon éventuel ainsi que ses parents à lui, notamment en matière de succession de biens. Elle ne tient donc pas compte des liens de parenté de fait ou fondés sur le compagnonnage. On peut observer par ailleurs que l'unité domestique se développe parfois à San Carlos autour d'un axe maternel. En effet, les enfants restent avec leur mère en cas de rupture du couple et plusieurs femmes ont des enfants d'époux successifs. Nous verrons d'ailleurs dans la 3e partie de cet ouvrage qu'il existe une plus grande constance des rapports entre la famille de la mère et son enfant qu'entre la famille du père et l'enfant de ce dernier. Cette situation, sans pour autant exprimer l'existence de lignages matrilinéaires, ni rompre avec le caractère bilatéral de la parenté actuelle, traduit cependant le rôle central joué par la femme et par sa famille dans l'éducation des enfants comme dans la continuité de l'unité domestique. Les membres de l'unité domestique occupent à l'intérieur de celle-ci des positions différentes liées à l'âge, au sexe et à la situation de proximité parentale de chacune d'entre elles à l'égard de la personne ou du couple fondateur de l'unité domestique et également autorité principale de celle-ci. Ainsi, enfants non mariés et parents âgés sont-ils immédiatement dépendants, respectivement de leurs parents et enfants, les parents âgés bénéficiant néanmoins du statut privilégié associé à leur âge. Mais chacun passe en fait par différents stades de responsabilité au cours d'une carrière domestique. Celle-ci comprend normalement l'appartenance successive à au moins trois unités domestiques, celle dont on est issu, celle que l'on fonde et celle d'un enfant dont, vieux, on s'est mis à dépendre. Les stades de responsabilité se succèdent en fonction du déroulement du cycle de la vie d'un individu, de l'enfance à la vieillesse. Il n'existe pas de différence explicite de rang quant à l'ordre des naissances au sein d'une même génération. Néanmoins, l'ordre de succession impose parfois des prérogatives de fait dans l'accès à certains biens, et notamment à la terre ou à la parcelle résidentielle. Conformément à un interdit d'inceste, l'unité domestique est strictement exogamique et doit obligatoirement s'engager dans un rapport d'alliance matrimoniale avec le monde qui lui est extérieur pour assurer sa reproduction. L'unité domestique constitue en fait le lieu où se rejoignent la plupart des rapports dans lesquels est engagé chacun de ses membres: rapports de parenté acquis à la naissance, alliance interdomestique, rapports de voisinage et, bien sûr, rapports de centralité redistributive propres au niveau domestique; ce dernier type de rapports apparaît également au niveau de la communauté où chaque unité domestique est 18

représentée par un de ses membres principaux, normalement le jefe de familia, chef de famille, un des fondateurs de l'unité, généralement le père-époux. L'unité domestique constitue également l'unité de représentation dans les rapports de troc au niveau régional; elle délègue aussi certains de ses membres dans les rapports administratifs, éducationnels et commerciaux extérieurs. L'unité domestique constitue ainsi un noeud stratégique de relations tant entre ses membres qu'entre ces derniers et leurs parents, alliés, parents rituels, amis, voisins ainsi qu'autres membres de la communauté ou personnes extérieures à celle-ci, du moins au sein de la communauté villageoise? Les rapports sociaux qui lient les membres de l'unité domestique s'organisent autour de certains objets centraux à l'unité domestique. C'est en fait surtout à partir de ces objets que l'on peut définir les relations sociales qui construisent l'unité domestique. Il s'agit de la résidence avec ses pièces principales, de l'espace rural travaillé par les membres de l'unité domestique, des outils et de la coopération technique d'ordre domestique, de biens divers de consommation, ainsi que des individus eux-mêmes comme centres de divers rapports sociaux et rituels. Nous allons le voir, le rapport social principal qui lie les membres de l'unité domestique entre eux est d'ordre redistributif, au même titre d'ailleurs que les rapports sociaux qui se situent au niveau de l'entité communautaire. Les prestations internes à l'unité domestique sont, quant à elles, à caractère redistributif et répétitif, et ne sont pas comptabilisées. L'unité domestique est solidairement bénéficiaire et redevable pour chacun de ses membres à l'égard des réseaux et des groupes sociaux dans lesquels ils sont impliqués. L'unité domestique sert de cadre à des activités relevant de tous les domaines de la vie sociale. Mais, certains domaines d'activités particularisent l'institution domestique et font de ce fait l'objet d'actions à la fois relativement autonomes par rapport aux institutions plus larges et séparées des activités des autres unités domestiques. Il en va ainsi de la reproduction biologique des individus, de l'éducation et de l'insertion dans les rapports sociaux domestiques et extradomestiques, et notamment des rites de passage individuels aux diverses étapes de la vie sociale, de la gestion économique des moyens de production locaux essentiels, la terre et les animaux domestiques, de l'exécution d'un grand nombre de tâches agropécuaires, de la constitution de stocks de produits, de la transformation des matières premières, de l'acquisition et de la fourniture de certains biens et services de consommation courante et moins courante, ainsi que de la 19

redistribution en son sein et de la consommation quotidienne du produit de son action. Par ailleurs, l'unité domestique soutient ses membres engagés dans des démarches rituelles et sociales dans le monde social plus large. D'autres secteurs d'activité, comme la garantie et la défense de l'accès aux ressources, la mise à la disposition d'une main-d'oeuvre supplémentaire en périodes de pointe pour certaines activités de production agropécuaire, ainsi que l'aménagement du territoire et des voies de communication, ou encore de nombreuses activités rituelles et de distractions, relèvent de rapports plus larges, de parenté et d'alliance, ainsi que de communauté.

L'unité domestique constitue donc à la fois, sans pour autant se suffire à elle-même, l'acteur de reproduction biologique et sociale des individus, le point matériel et social d'articulation de l'individu au monde plus large, communautaire ou autre, l'entreprise de production type dans la communauté et dans la région, et le centre permanent de sécurité sociale pour ceux qui la composent. Elle reste cependant conditionnée par un ordre social plus large qui garantit en dernière instance sa légitimité. Il s'agit des rapports de parenté élargie dans le cadre desquels s'effectue une coopération avec l'unité domestique à diverses tâches économiques, sociales et rituelles dans laquelle celle-ci est engagée; c'est également le cas de la communauté villageoise qui, fondée sur des alliances multiples, matrimoniales et de parenté rituelle, contrôle et garantit l'accès à la terre et à ses ressources naturelles, et donc aux principaux moyens de production dont dépend l'unité domestique; c'est enfin un monde régional de rapports d'échange de biens et de services, sans parler des conditionnements divers déjà anciens du marché et de l'État, conditionnements aujourd'hui accrus par les nouveaux moyens de communication et de consommation.
I Les positions de D. GUILLET (1978), de G. CUSTRED (1980: 539-568) et de S. BRUSH (1980) constituent des exemples de cette approche. Ces auteurs y soulignent la tendance de l'unité domestique à se construire par la production directe un accès à toute la gamme des produits nécessaires à sa subsistance. Selon eux, là où les diverses contraintes économiques, technologiques et sociales l'en empêchent, l'unité domestique se trouve alors dans l'obligation de recourir à un niveau supérieur, qui n'est conçu lui-même que comme solution aux problèmes qui se posent à l'unité domestique. Mais, l'unité domestique, malgré le rôle essentiel qui lui est attribué par ces auteurs, n'est guère définie, et encore moins analysé par ces derniers en tant que niveau spécifique de l'organisation sociale, si ce n'est par opposition au niveau du secteur qu'ils nomment supradomestique. 20

2 S. WEBSTER (1971) et B.J. ISBELL (1978), étudiant chacun une communauté différente du sud des Andes péruviennes, ainsi que moi-même, me référant d'une part à une autre communauté de la même région(J. MALENGREAU, 1972), et m'appuyant d'autre part sur des données concernant la communauté de San Carlos dont il est question ici (J. MALENGREAU, 1978 et 1993), adoptons davantage cette position, où le supradomestique, en l'occurrence, la parenté et la communauté, constituent autant d'échelons spécifiques de l'organisation sociale, les institutions domestiques, parentales et communautaires se partageant le contrôle des ressources naturelles et disposant chacune de leurs mécanismes propres, et cela par-delà l'articulation sociale et les normes culturelles communes qui les lient. 3 Ainsi, pour E. MAYER (1980), qui se base sur l'étude d'une communauté de la région de Huanuco, l'unité domestique constitue l'acteur de base de relations de réciprocité qui se réalisent dans le cadre de rapports d'alliance; ces derniers forment J'organisation supradomestique la plus proche de l'unité domestique tout en restant étroitement conditionnée par celle-ci. Pour d'autres auteurs, l'acteur de base se trouve à un autre niveau que celui de l'unité domestique et conditionne étroitement cette dernière, qui n'a guère d'existence autonome. Ainsi, F. FUENZALIDA et al. (1982), insistent plus particulièrement sur les rapports de descendance comme élément de fixation des règles s'imposant aux membres de l'unité domestique. O. HARRIS (1978) et T. PLAIT (1981), sur la base de données concernant la région du Nord-Potosi, considèrent le supradomestique, en l'occurrence la communauté, comme le niveau social auquel s'élabore l'essentiel des stratégies d'accès aux diverses ressources de l'environnement; si autosuffisance il y a, c'est à ce niveau et non au niveau de l'unité domestique qu'il conviendrait de la trouver; dans cette dernière optique, l'unité domestique dépend étroitement de la communauté ou des familles dominantes qui construisent celleci, et cela dans tous les domaines. 4 C'est la position défendue notamment par J. COTLER (1959), et surtout ensuite par R. MONTOYA et al. (1979) et R. SANCHEZ (1982), et qui traduit une vue étroitement classiste de l'organisation sociale andine, selon laquelle l'unité domestique confondue avec la famille dépend avant tout d'un ordre national et des divisions en classes qui parcourent ce dernier. 5 Il est difficile d'établir un comptage exact des unités résidentielles, compte tenu du fait que certaines résidences ne sont occupées qu'à temps partiel par leurs membres résidant dans des établissements secondaires, et notamment dans la bourgade proche de Pedro Ruiz Gallo, tandis que par ailleurs, certaines unités sont en cours de scission à la suite du mariage d'un de leurs membres, tandis que d'autres sont en formation. 6 L'unité domestique ne doit pas être confondue avec la famille nucléaire. Celle-ci constitue normalement l'axe de l'unité domestique, sans nécessairement s'y superposer. Ainsi, si l'unité domestique correspond à San Carlos à ce que S. BRUSH (1980: 571-272) appelle la famille nucléaire à Uchucmarca, village situé à 200 kilomètres au sud de San Carlos, l'unité domestique ne s'y confond pas plus qu'à San Carlos avec un noyau formé d'un père, d'une mère-épouse et de leurs enfants. G. CUSTRED (1980: 557), au sujet d'une communauté du sud andin péruvien, nous signale que les groupes domestiques sont surtout composés de 21

familles nucléaires, mais peuvent aussi comprendre des gens apparentés autrement, voire même non apparentés au noyau. De son côté, E. MAYER (1980: 429-430), abordant une communauté de la région de Huânuco dans le centre du Pérou, nous informe que l'unité domestique y est généralement composée d'une famille nucléaire, mais est parfois également composée d'une famille non nucléaire, soit comme famille nucléaire incomplète, soit comme famille nucléaire élargie à l'un ou l'autre parent proche. 7 Pour E. MAYER (1974: 63), un père et son fils sont substituables l'un à l'autre dans les services extérieurs d'échange réciproque à Tangor. B. ORLOVE 9 G. CUSTRED( 1980: 32-33) défendent un point de vue analogue pour les Andes en général en affirmant l'unité domestique comme entité solidaire et principale de relations sociales.

22

CHAPITRE L'ESPACE DOMAINE DOMESTIQUE: FONCIER DE

2 LA RÉSIDENCE AU

L'espace dans lequel évolue et fonctionne l'unité domestique se concentre autour de la maison, haut-lieu domestique de la reproduction, de l'éducation, de la consommation, et au moins partiellement, de la production, de ses membres, ainsi que point d'articulation de nombreuses relations sociales et rituelles autour de chacun de ceux-ci. L'espace domestique forme également autour du lieu de résidence un archipel de parcelles à vocation agricole ou pécuaire construisant un domaine complexe de production. La configuration spatiale en archipel de la production se manifeste au niveau de l'espace résidentiel de l'unité domestique, en impliquant l'utilisation par celle-ci de résidences secondaires et d'abris rudimentaires dispersés à travers l'espace de travail.

1. Le foyer résidentiel:

le lit, le grenier et la table.

L'unité domestique dispose d'un foyer résidentiel qui constitue à la fois son point d'ancrage social et spatial dans la communauté villageoise et le lieu de rassemblement de ses membres autour de diverses tâches sociales et économiques. Cellesci s'organisent autour de la concentration, de la transformation et de la redistribution quotidienne du produit de son travail, ainsi qu'autour de la reproduction biologique et sociale de ses membres. En ce sens, le foyer résidentiel est à la fois, grenier, cuisine, sal1e à manger, salle de séjour et de réception, et lieu de repos, de relations affectives et sexuelles. L'unité domestique réside en principe la plupart du temps ou retourne le plus souvent, à l'endroit où le couple fondateur ou le 23

père-époux a décidé de s'installer pour fonder une nouvelle unité domestique. Lors de la formation d'un nouveau couple, ce dernier s'installe généralement d'abord chez les parents ascendants directs de l'un ou l'autre des conjoints selon les possibilités d'accueil et l'état des relations interindividuelles et interdomestiques. Le nouveau couple ne s'installe cependant pas longtemps dans l'unité domestique hôte. Ses membres construisent bientôt une maison distincte, mais qui est souvent voisine de celle des parents hôtes. Dès ce moment, la nouvelle unité domestique acquiert des champs séparés si elle n'en dispose pas encore; elle se met également à entreposer et à cuisiner ses aliments séparément, tout en maintenant une étroite collaboration dans les travaux de production avec l'unité domestique d'origine. Plus tard, avec leur élargissement, et en cas d'exiguïté des lieux, les unités domestiques nouvelles vont éventuellement s'installer sur un autre terrain des environs, voire dans un autre quartier du village. Le dernier couple à s'être formé à partir d'une unité domestique déterminée tend à rester avec celle-ci et à reprendre ensuite la maison de celle-ci en perpétuant de la sorte l'unité domestique originelle. Le lieu de résidence du couple est donc déterminé en grande partie par la localisation des parents de l'un des conjoints. Le voisinage des résidences recouvre donc souvent un apparentement en se perpétuant de fait selon un principe d'ultimogéniture. La parcelle résidentielle d'un jeune couple qui s'installe dans le périmètre de la maison des parents de l'un des conjoints après la naissance d'un enfant est acquise en propriété par succession issue des parents ascendants en question. Selon la disponibilité d'emplacements et les relations particulières avec les familles d'origine, la maison du jeune couple peut également être construite dans un nouvel endroit. Dans ce dernier cas la parcelle est, soit acquise par achat ou par échange, soit obtenue en usufruit dans un secteur communal du centre résidentiel. En principe, et malgré une tendance accrue à la privatisation, le terrain, de construction ou d'exploitation, n'est pas censé faire l'objet d'appropriation par des personnes étrangères à la communauté locale; il s'acquiert le plus souvent dans le cadre des rapports sociaux de parenté et d'alliance. La bâtisse, tout en suivant le sort de la parcelle, a une durée de vie qui souvent n'excède guère celle de l'unité domestique concrète qui l'a érigée, soit entre 40 et 50 ans, mais peut néanmoins être transmise pendant quelques générations

si elle est bien entretenue.

'

La résidence domestique principale se situe dans le centre administratif et rituel de la communauté villageoise, centre qualifié 24

d'urbain, où sont concentrés les autres résidences principales et les édifices collectifs. Le centre urbain est situé à 2.000 mètres d'altitude l, dans la zone dite de kichwa, soit à la limite supérieure de ce qui est considéré comme constituant la moitié inférieure ou temple, entendu dans un sens large, du territoire de la communauté villageoise et de climat plus chaud que la moitié supérieure, globalement dénommée jalka. L'unité domestique dispose aussi souvent de deux, voire de trois, résidences secondaires en milieu rural. Leur existence traduit une division du travail à l'intérieur de l'unité domestique, ainsi que la répartition territoriale de l'activité productive, que l'unité domestique exerce dans différentes zones écologiques (voir tableau de la configuration territoriale du
domaine domestique au ~ 2.).

Les résidences secondaires sont ainsi dispersées dans différents secteurs d'exploitation éloignés du village, soit surtout dans la moitié inférieure dite de temple du territoire, souvent à un niveau intermédiaire entre sa portion inférieure dite de temple au sens restreint du terme et sa portion supérieure dite de kichwa, soit entre 1.500 à 1.700 mètres d'altitude, ainsi que dans la zone dite de jalka, de climat frais, et cela, principalement dans sa partie inférieure constituant un plateau accidenté entre 2.200 et 2.300 mètres, couramment dénommée altura, et en moins grand nombre, dans la partie supérieure de la jalka dénommée alors jalka dans un sens plus restrictif que le terme général appliqué à la moitié supérieure, et cela dans des pâturages d'altitude qui interrompent des forêts denses, c'est-à-dire entre 2.500 et 2.600 mètres d'altitude. Ces résidences secondaires sont occupées par certains membres de l'unité domestique, soit temporairement, soit, lorsqu'il s'agit d'unités domestiques disposant d'une main-d'oeuvre étendue, et cela essentiellement dans la jalka supérieure, de manière permanente. Le temps de marche maximal entre la résidence centrale et la résidence périphérique la plus éloignée est de près de deux heures, les résidences situées aux pôles extrêmes de l'éventail écologique étant elles-mêmes distantes entre elles au maximum de quatre heures. La distance entre les divers secteurs écologiques exploités où sont situées ces résidences est donc minime en comparaison avec la journée de camion, voire les plusieurs jours ou une semaine de marche, généralement requis pour relier des zones d'exploitation complémentaire relevant traditionnellement d'une même unité domestique ou familiale dans les Andes plus méridionales. La résidence centrale traditionnelle est composée d'un bâtiment rectangulaire principal auquel est accolé un petit bâtiment 25

rectangulaire secondaire (voir plan d'une résidence-type). Le bâtiment principal comprend une pièce au rez-de-chaussée, le salon, pièce de réception cérémonielle servant également de chambre à coucher et ne disposant comme ouverture que d'une petite fenêtre formée d'un cadre de bois et d'un volet pivotant en bois, ainsi que d'une porte donnant sur le corredor, une véranda ouverte à tout vent. La véranda, qui sert de lieu de réception quotidienne et d'activités diverses du foyer, est formée d'une avancée du toit dont les pentes s'appuient sur des piliers de bois, qui eux-mêmes reposent sur des socles en pierre; ces derniers sont alignés le long d'une rigole extérieure destinée à recevoir l'eau de pluie coulant du toit et évacuée vers les jardins ou le chemin voisin jusqu'au début des années 1990, et depuis lors, vers un système d'égout souterrain le long des voies principales. A l'étage, sous le toit, se trouve un grenier auquel on accède par une échelle de bambou ou un escalier taillé dans un tronc d'arbre, voire, construit en planches; il sert de dépôt de biens divers, et fait également office de chambre à coucher. A l'édifice principal est adossée une pièce plus petite et plus basse directement recouverte d'un toit similaire à celui de la maison, mais plus bas que ce dernier; cette pièce sert de cuisine et de salle à manger quotidienne, avec un grenier très réduit ou sans grenier. La cuisine ne dispose que d'une porte donnant sur la véranda de la maison en guise d'ouverture, ainsi que d'une petite fenêtre similaire à celle du salon, la fumée du foyer s'échappant à travers le toit recouvert de matières végétales. Dans les cuisines dont le toit est construit en d'autres matériaux, la fumée s'échappe par une trappe entrouverte dans le toit. Le foyer consiste, soit en un cadre de bois sur pied recouvert de poutres, de branchages et de terre, soit d'une plate-forme en adobes ou briques de terre séchée. Depuis 1993, chacune des maisons est dotée de l'eau potable et raccordée à l'égout, et depuis 1998 à l'électricité.

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Plan d'une résidence-type

cuisine+
salle foyer à manger domestique pièce

grenier

+ chambre

à coucher

(étage)

de rèception point

+ coin

à coucher

(rez-de-chaussée) extérieur

d'articulation des vivants

au monde et des morts

véranda: lieu de visites quotidiennes,

d'activités de transtormation, de détente

abri pour porcs

cour pour petit élevage et tàches domestiques dive"es

entrée du site

+
arbre à volailles

dépôlà bois (éventuel)

niche du chien

I

~trine
lies)

jardin-potager

éVentu

Les matériaux utilisés dans la construction des parois des maisons sont, soit des adobes ou briques de terre séchée, soit du tapia ou parois entières de terre séchée coulée dans des moules en planches, soit de la muesca, ou troncs d'arbre entrecroisés, soit encore de la kincha, ou double paroi de branches tressées dont

27

I
,

l'espace intérieur a été rempli de boue, de paille et de cailloux ou de morceaux de bois. Le sol du premier niveau de la demeure est en terre battue ou en ciment, selon les maisons. Le sol de l'étage est composé de manière superposée de poutres, de branchages ou de roseaux et de terre battue. Les toits sont déposés sur des charpentes en bois avec pignons et composés traditionnellement, soit en feuilles de canne à sucre, soit en herbe cueillie dans les prairies d'altitude, soit en branchages recouverts de boue sur laquelle sont déposées des tuiles de terre cuite; des matériaux divers en tôle ondulée et achetés sur le marché tendent à remplacer les matériaux traditionnels depuis l'ouverture de la route dans le fond de la vallée au début des années 1960. Le mobilier se compose généralement d'une plate-forme en adobes faisant office de lit ou d'une couchette formée d'un cadre de bois et de bâtons attachés à quatre piquets de bois enfoncés dans le sol et recouvert d'un canevas de bâtons, en réalité non mobile, ou encore d'un sommier de planches déposées sur un cadre équarri en bois sur pieds de même matériel, et formant une seule pièce, mobile dans ce cas; ce qui fait fonction de sommier est recouvert d'une natte de roseaux ou de peaux de moutons, ainsi que de couvertures de laine. Le mobilier est également composé de chaises et de tables rectangulaires en bois, ainsi que de troncs d'arbre équarris servant de sièges. Les ustensiles de cuisine sont déposés sur des adobes le long du mur ou accrochés à un poteau ou un cadre comportant des saillies en bois et suspendu au mur près du foyer, ou encore déposés sur des étagères de bâtons noués. De la viande et du maïs sont mis à sécher sur une cordelette en fibre d'agave ou sur un bâton tendu au-dessus du foyer de la cuisine; la viande y est également fumée. Le linge, quant à lui, est généralement déposé en tas sur le même type de support dans la pièce de séjour et dans le grenier. Parmi les meubles, la table constitue l'objet le plus central au niveau des rapports sociaux, physiques et rituels. C'est autour d'elle que se réunit l'unité domestique pour manger quotidiennement. C'est à la table que l'on fait asseoir les invités pour participer aux repas rituels. C'est une table, nous le verrons plus loin, la mesa del voto, que l'on transporte à la Plaza ou place principale du village, lors des célébrations des saints communautaires, et que l'on couvre de mets rituels constituant ce qui est appelé le voto. C'est également sur la table que l'on dépose le défunt lors de sa veillée funéraire. Dans une cour en terre battue située à côté de l'édifice domestique, cour où circulent les animaux de basse-cour, se trouvent un abri pour porcs formé de quelques planches et parfois 28

entouré d'un enclos, une niche de chien, ainsi qu'un tronc à branches dénudées sur lesquelles sont appuyés des bâtons qui permettent à la volaille de s'installer sur les branches pour la nuit. Plusieurs maisons disposent dans un coin de la cour d'un four construit en adobes et formant un dôme d'à peu près un mètre cinquante à la fois de haut et de diamètre. Ce four est surmonté d'un toit sur pilotis qui recouvre également un dépôt de bois servant à alimenter le four et la cuisine. Le four sert essentiellement à élaborer du pain lors de circonstances spéciales. Un jardin est séparé de la cour par une palissade de branchages tressés chargés d'empêcher les incursions des gros animaux, en particulier des porcs. On trouve à peu près en permanence dans le jardin quelques légumes, essentiellement des choux, des carottes, des oignons, quelques piments et condiments, plantes destinées à la consommation humaine, ainsi que quelques plants de canne à sucre servant à nourrir des animaux domestiques; quelques fleurs y sont également semées à des fins d'usage rituel; le tout est clairsemé de bananiers et de caféiers. La plupart de ces jardins sont généralement très peu entretenus, les plantes cultivées y apparaissant de manière clairsemée et se mêlant fréquemment aux mauvaises herbes. Parfois, dans le jardin, au-dessus d'une rigole ou d'une fosse septique, se trouve, protégé d'une paroi de branchages ou de quelques tôles, un caisson en bois percé déposé sur un plancher de branchages et de terre, dans lequel est pratiquée une ouverture, et servant de latrines. L'ensemble formé par la maison domestique, la cour et le jardin est entouré d'un muret de pierre et de grosses branches, dans la brèche duquel est installé un portillon en bois constitué de bâtons coulissants s'insérant dans les orifices de poteaux latéraux, comme on en trouve à l'entrée des parcelles exploitées. La clôture sert surtout à protéger les animaux de bassecour, le potager et la maison contre les rôdeurs, et non l'intimité de l'unité domestique, intimité qui n'existe en fait qu'à l'intérieur de l'habitation. La pièce centrale ou salon fait fonction de lieu de repos, le plus souvent pour le couple qui est au centre de l'unité domestique, et dispose d'un coin aménagé à cet effet et séparé du reste de la pièce par une tenture. Dans certains cas où la maison est suffisamment grande, les fonctions de sommeil se répartissent entre des pièces différentes. La pièce centrale est également le lieu normal de rapports sexuels et affectifs et, sauf accident, l'endroit où la femme accouche. C'est aussi le lieu où meurent généralement les membres de l'unité domestique, et en tout cas, l'endroit où l'on veille le corps en compagnie des relations sociales du défunt. On y 29

célèbre les autres cérémonies liées au cycle de la vie de chacun des membres de l'unité domestique, et cela avec la participation de nombreuses personnes extérieures à l'unité domestique, de plus en plus nombreuses en fait de la naissance jusqu'à la mort des individus. La famille y vénère également avec l'assistance du public parental et communautaire les saints communautaires dont elle prend momentanément en charge la célébration; de même, c'est là aussi qu'elle vénère en famille les images saintes familiales auxquelles elle est particulièrement dévouée. Des membres de l'unité domestique utilisent également la pièce principale pour exécuter par mauvais temps certaines activités artisanales, comme la couture ou le massage de la pâte à pain pour les occasions spéciales. Le grenier de la maison principale sert d'entrepôt aux produits qui doivent être récoltés selon un calendrier précis et sur une courte période de temps; les produits qui y sont gardés sont récoltés secs, c'est-à-dire le plus tard possible. Ce sont le maïs, les haricots, les pommes de terre, ainsi que le café torréfié. C'était surtout traditionnellement les semences de ces mêmes produits prélevées sur la récolte familiale. Mais, le développement de nouvelles maladies de plantes et l'extension de rongeurs depuis une trentaine d'années, date de l'arrivée de la route dans le fond de la vallée à partir de la côte, rendent précaire toute conservation de semences et même d'aliments, principalement dans les greniers des secteurs de basse altitude, et ce y compris dans le centre résidentiel où l'humidité ambiante relativement chaude au moins pendant le jour n'a jamais facilité la conservation des aliments. Jusque dans les années 1980, une demi-douzaine de familles disposant de maisons dans la jalka, au climat plus froid et moins propice au développement de certains germes, pouvaient en fait garder des produits pendant un an. Elles y entassaient dans des greniers du maïs qu'elles avaient récolté à une altitude inférieure. Au milieu des années 1990, l'attrait de la route dans le fond de la vallée et la dégradation écologique des conditions d'exploitation y compris dans la jalka supérieure avaient réduit à deux les familles qui utilisent des résidences secondaires dans ce dernier secteur. Beaucoup de familles, par contre, disposent aujourd'hui de maisons secondaires dans la altura ou partie inférieure de la jalka, où elles parviennent à conserver des produits agricoles et leurs semences pendant un temps limité à quelques mois, permettant en tout cas de garder les semences pour les semailles, mais non plus de faire la soudure entre deux récoltes du même produit. Les produits déposés dans les greniers d'altitude, les animaux laissés dans les pâturages à travers tout le territoire, ainsi que les produits agricoles 30

non-saisonniers gardés en terre dans la moitié inférieure du territoire composent en fait l'entièreté des stocks domestiques. Ces derniers constituent les points de concentration et les bases de redistribution sociale et matérielle de chacune des unités domestiques, ainsi que de leur articulation au monde plus large. Le grenier, en particulier, constitue un lieu de sécurité matérielle soigneusement protégé des regards étrangers et indiscrets; l'accès en est en principe interdit à toute personne extérieure à l'unité domestique. La cuisine est approvisionnée à partir, à la fois des dépôts résidentiels, de biens alimentaires frais locaux et de produits alimentaires divers acquis sur le marché de Pedro Ruiz Gallo, la bourgade nouvelle qui s'est développée en bordure de route dans le fond de la vallée. Essentiellement un lieu de travail féminin, la cuisine n'est en principe pas fréquentée par les hommes. Elle est cependant le lieu de consommation quotidienne des repas pour tous les membres réunis de l'unité domestique. Les repas sont l'occasion pour ceux-ci de discuter et d'échanger des informations diverses. Ils constituent par excellence le moment où l'unité domestique est rassemblée dans son intimité. Les personnes extérieures ne sont en principe pas autorisées à pénétrer dans la cuisine à ce moment, à moins qu'elles ne soient explicitement invitées à partager le repas et l'intimité domestiques. Comme le grenier, la cuisine constitue non seulement un lieu de concentration et de redistribution internes à l'unité domestique, mais également une sorte de sanctuaire domestique. Le corredor ou véranda, partie de la maison située à l'extérieur du mur de façade vers la cour et abritée par l'avancée du toit retenu par des piliers en bois, sert à la fois d'abri pour flâner ou bavarder en famille ou avec des visiteurs les jours de repos ou certains jours de pluie, de lieu d'activités domestiques de transformations diverses (épluchage de produits végétaux, préparation de la viande, filage, tissage, réparation d'ustensiles et d'instruments divers, séchoir de vêtements et d'aliments), d'entrepôt de bois à brûler là où il n'y a pas de four à pain, ainsi que de lieu de réception ordinaire des visiteurs, que leurs hôtes font s'asseoir sur un tronc d'arbre équarri servant de banc et placé le long du mur, face à l'espace de terre ou de boue où circulent les animaux domestiques. Certaines unités domestiques plus aisées disposant de maisons plus grandes ont également des balcons supérieurs à balustrades de bois; ces derniers comme les pièces attenantes font alors fonction de grenier. 31

Les résidences secondaires situées dans les secteurs d'exploitation de la altura et de la jalka ne se différencient guère du modèle d'habitat qui vient d'être décrit pour le centre résidentiel. Quelques variantes doivent cependant être mentionnées. Les maisons de ces parties supérieures du territoire sont plus souvent construites en muesca ou en kincha, le bois y étant plus abondant. La pièce centrale y est moins étendue, puisqu'elle ne remplit pas les obligations rituelles qui sont celles de la résidence principale située dans le village lui-même. Jusque dans les années 1980, des enclos en pierre servant à regrouper les moutons pendant la nuit afin de les protéger des prédateurs bordaient les maisons de la jalka. L'élevage des moutons a totalement disparu depuis lors à la suite du développement récent d'une maladie affectant les ovinés. Les légumes cultivés dans les jardins clôturés, bien que ne variant guère dans leur nature entre les différentes zones écologiques du territoire, se développent davantage à l'abri des maladies dans les secteurs de plus haute altitude; on y trouve donc des jardins davantage cultivés et soignés. Les habitations secondaires des secteurs inférieurs du temple et de la kichwa constituent quant à elles des abris de branchage servant à la fois à se reposer, à s'alimenter et à s'abriter des intempéries pendant la journée, voire pendant la nuit à l'occasion de certaines activités. Les habitations secondaires des différents secteurs sont dotées de quelques ustensiles de cuisine essentiels qui s'y trouvent en permanence, les instruments de travail de la terre étant amenés de la résidence principale à l'occasion de leur utilisation, au même titre que la literie et la plupart des vêtements. Des membres de la famille se déplacent en fait d'une résidence à l'autre au rythme des travaux effectués et des événements de la vie familiale et communautaire. L'unité domestique déléguait également l'un ou l'autre de ses membres pour assurer l'occupation permanente de la résidence secondaire dans la jalka, jusque dans les années 1980, et cela pour y surveiller les moutons qui requéraient une attention constante. L'unité domestique s'installe par ailleurs temporairement dans son entièreté dans une de ses résidences secondaires, et cela jusqu'à aujourd'hui, à l'occasion de travaux importants et ponctuels dans les alentours. Mais c'est la maison du noyau résidentiel qui constitue le lieu de résidence le plus permanent, l'endroit de rassemblement le plus courant de l'unité domestique, ainsi que le centre cérémoniel de celle-ci. Alors que la construction et la rénovation de la résidence domestique ainsi que les grands actes rituels qui sont accomplis 32

dans celle-ci relèvent de l'autorité masculine, c'est la femme qui constitue le pilier de la résidence domestique dans son entretien et dans les activités quotidiennes qui s'y déroulent. Par ailleurs, à l'intérieur même de l'espace résidentiel domestique, le salon en tant que lieu d'articulation rituelle au monde extérieur, qu'il s'agisse des vivants lors de la célébration de saints et lors du mariage, ou des défunts lors des cérémonies funéraires, relève de la responsabilité du représentant masculin de l'unité domestique, la cuisine et le grenier en tant que traitement du bien-être quotidien et lieu de redistribution domestique permanente, constituant les domaines dépendant du contrôle féminin. L'espace résidentiel domestique s'organise et prend son sens à partir d'un ensemble d'activités sociales, économiques et rituelles, qui débordent d'ailleurs largement l'espace résidentiel lui-même. Tous ces actes font partie de ce qu'on pourrait considérer comme la fonction redistributive et reproductive interne et externe de l'unité domestique. La résidence est avant tout le lieu normal de reproduction biologique des habitants. C'est aussi l'endroit de la plus intense redistribution affective. C'est également là que se réalise la première insertion sociale des individus, ainsi qu'une partie importante de l'apprentissage aux diverses tâches productives, rituelles et de loisir. Cette éducation se pratique surtout à travers la participation de l'enfant aux diverses activités économiques, sociales et rituelles dans lesquelles sont engagés son père, sa mère, ses frères et ses soeurs. Ce sont les ascendants directs et les collatéraux aînés qui exercent l'essentiel de cet apprentissage, chacun plus spécifiquement dans les activités dont il est plus spécifiquement responsable dans la division domestique interne des tâches. L'apprentissage aux tâches productives, plus particulièrement, est réalisé avec un parent proche, ascendant ou collatéral, plus âgé et du même sexe. Ce sont également les parents, et secondairement les aînés, qui assurent l'éducation morale de leurs enfants et cadets. L'épouse-mère, quant à elle, joue au niveau domestique un rôle pivot et prédominant dans ces démarches de reproduction sociale et d'éducation. La procréation hors du couple par un des conjoints ne peut remettre en cause cette relation maternelle, et débouche normalement sur l'éloignement du conjoint masculin par rapport au foyer. Un même foyer peut avoir ainsi plusieurs pères-époux successifs, mais toujours une même épouse-mère.

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C'est en fait exclusivement au sein de l'unité domestique et dans l'espace résidentiel qui y est associé qu'évolue l'enfant jusqu'à l'âge où il est en mesure d'effectuer seul des tâches particulières, c'est-à-dire à peu près jusqu'à l'âge de 12 ans pour la fille et de 15 ans pour le garçon. A partir de cet âge, l'enfant pourra être amené à remplacer un parent adulte de même sexe dans des activités productives diverses réalisées avec des personnes extérieures à l'unité domestique et hors du foyer résidentiel. Il ne sera cependant pas encore considéré comme assez mûr pour fonder une nouvelle unité domestique avant 18 ans, même s'il lui arrive de procréer avant cet âge; dans ce dernier cas, le nouveau-né est accueilli dans la famille de sa jeune mère. Le foyer résidentiel sert également plus prosaïquement de cadre principal à la consommation quotidienne et notamment aux repas. La consommation quotidienne de l'unité domestique modèle les premiers besoins culturels de l'enfant. Prise dans son ensemble, la consommation concerne l'utilisation permanente ou répétée de certains biens meubles ou périssables, soit par des individus, soit par des unités domestiques, et cela à des fins non productives, essentiellement reproductives et dépourvues de caractère rituel particulier. Les biens de consommation sont obtenus par divers membres de l'unité domestique pour être ensuite redistribués entre ses membres selon les besoins de ceux-ci ou collectivement utilisés par ces derniers. A San Carlos, ce sont essentiellement les produits alimentaires, les vêtements, la literie, les produits d'hygiène et d'entretien, ainsi que de la vaisselle et quelques rares objets de loisir constituant de nouveaux objets de communication, comme des radiocassettes à transistor et, depuis récemment, quelques postes de télévision branchés, d'abord sur des batteries de voiture et puis sur l'électricité. La résidence domestique est également le lieu de visites rendues à ses occupants par des parents, des alliés, des compères et des commères, ainsi que des voisins, des concitoyens de la communauté et des autorités de celle-ci. Les visites sont rarement de simple courtoisie; elles sont généralement l'expression d'une sollicitation et moins souvent de l'offre d'un service particulier. Elles sont liées à l'organisation par les visiteurs, et moins souvent par les personnes visitées, de tâches productives à réaliser en coopération. Elles s'inscrivent également dans la préparation de célébrations rituelles qui engagent, au niveau parental ou au niveau communautaire, les membres de l'unité domestique à l'égard de ces visiteurs venus solliciter, et plus rarement, offrir leur participation. La construction ou l'aménagement de la maison rassemble tout 34

particulièrement, et cela sous une forme ritualisée, un grand nombre de personnes autour de l'unité domestique qui constitue le maître-d'oeuvre. La célébration de rites de passage, et notamment le mariage et les funérailles, de même que la réalisation de fêtes de "saints", se déroulent au moins partiellement dans l'espace de l'unité domestique dont le membre est au centre de la cérémonie, et rassemblent les parents, les amis, les voisins, voire l'ensemble de la communauté. Loin d'être un espace fermé, la maison domestique constitue donc un lieu d'insertion et d'articulation multifonctionnelles de ses occupants au monde social villageois comme au monde des défunts. C'est d'ailleurs au niveau interdomestique que chacun des membres de l'unité domestique établit une alliance particulière débouchant sur la reproduction d'une autre unité domestique, et cela conformément aux règles en vigueur prohibant l'inceste, et afin de perpétuer par-delà la mort la continuité du monde communautaire et supradomestique.

2. L'espace de production domestique: le temple et lajalka Les actes directement liés à la production, tout en étant conditionnés par des instances sociales plus larges dont il en sera question dans les chapitres ultérieurs, impliquent et construisent en permanence un espace particulier relevant de l'entité domestique. Ce dernier se compose, d'une part, d'un territoire rural entourant les résidences et sur lequel sont exercées des tâches agropécuaires et très accessoirement une exploitation purement prédatrice de l'environnement naturel, et d'autre part, du cadre résidentiel servant de cadre au traitement et à la transformation artisanale du produit. Il convient de préciser la nature et les contours de l'espace ainsi construit, avant de pouvoir analyser ensuite plus en détail les activités qui donnent vie à cet espace. L'espace résidentiel, qui remplit des fonctions plus multiples, étant celui qui vient d'être analysé, il convient de préciser dans les lignes qui suivent en quoi constitue l'espace rural lié à l'activité productive de l'unité domestique. La terre constitue le moyen de production principal dans la communauté villageoise. Bien que de qualité inégale et variable selon les endroits, elle occupe des espaces étendus accessibles à chacune des diverses unités domestiques. Comparativement à ce que l'on observe dans d'autres régions de la cordillère, il n'existe 35

guère de pression foncière. Jusqu'à la fin des années 1980, la plupart des terres qui occupent la moitié supérieure du territoire, et une partie assez limitée et peu cultivée de la moitié inférieure du territoire de la communauté, sont généralement considérées comme étant de propriété communale. Les terres considérées comme privées se concentrent par contre dans la moitié inférieure du territoire de la communauté. Dans les terres communales, seules les mejoras, c'est-à-dire les transformations apportées à une parcelle communale et les plantes cultivées sur celle-ci, appartiennent à l'unité domestique qui en est le producteur en tant qu'usufruitière de la parcelle. Autrement dit, les unités domestiques exercent un simple droit d'usufruit parcellaire sur les terres communales qu'elles cultivent. Quant au nombre de parcelles exploitées et l'extension de terres cultivées, qu'elles le soient en usufruit ou en propriété, elles dépendent étroitement des capacités en main d'oeuvre dont dispose l'unité domestique et qui évolue dans certaines limites avec celle-ci et avec les relations sociales qu'elle entretient avec l'extérieur. Aussi, il y a en fait peu de différenciation dans la dimension des domaines effectivement exploités d'une unité domestique à l'autre. Aujourd'hui, et à la suite de décisions prises par la communauté à la fin des années 80 dans la cadre d'un courant de société néolibéral et planétaire, la propriété est devenue celle d'individus, représentant en fait toujours leur unité domestique, et porte sur la terre comme sur son produit dans toutes les parties cultivées. Ces dispositions sont en contradiction avec les principes antérieurs, confirmés en 1970 par la législation nationale concernant les communautés paysannes, et selon lesquels les terres situées sur le territoire de la communauté sont collectives et inaliénables, non seulement à des personnes étrangères à la communauté, mais encore à des membres individuels de celle-ci. En fonction des nouvelles dispositions, les terres communales d'usage agricole ou d'élevage sur pâturage artificiel sont progressivement distribuées à titre privé et sur une base en principe définitive par la communauté à ses membres individuels. Seules les forêts et les pâturages de la jalka restent propriété collective de la communauté et accessible en permanence à tous les membres de celle-ci. Dans tous les cas, c'est l'unité domestique qui gère les parcelles qu'elle exploite, mais cela dans certaines limites imposées par la communauté en ce qui concerne l'usage et la disposition de terres qui se trouvent dans les anciens secteurs communaux. De manière générale, et indépendamment de la redistribution définitive effectuée par la communauté, et en dehors 36

de l'accès aux terres communales, la parcelle privée peut avoir été acquise par héritage ou par achat, et dans ce dernier cas, un titre écrit de propriété y est associé; l'héritage met en jeu la parenté et l'achat des rapports avec des covillageois, des alliés ou des parents. Un recensement du bureau local du Ministère de l'agriculture à Pedro Ruiz faisait état en 1975 d'une variation dans l'extension des terres privées, allant de 0,25 ha à 38 ha dans les cas extrêmes, les variations se trouvant surtout dans l'écart de 1 à 20 ha, une partie seulement des domaines les plus étendus étant effectivement exploitée. Quelques personnes ont abusé des postes du pouvoir local qu'elles ont occupés pour s'emparer de terres de la communauté ou de particuliers. Ces terres ont permis à ces personnes de s'enrichir, non pas tant par leur usage, de toute façon limité par la disponibilité réduite en main-d'oeuvre, que par les transactions commerciales à caractère spéculatif sur les terres, et cela principalement aux abords immédiats de la nouvelle route, dans le fond de la vallée. Généralement, une unité domestique dispose de parcelles, communales ou privées, dans des secteurs écologiquement différenciés selon l'altitude et selon le type de sol (Voir tableau ciaprès concernant le domaine foncier domestique ).

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Plan d'un domaine foncier-type

TEMPLE

(BAS)

JALKA

(HAUT)

kichwa

altura
OJ
U) CD

jalka

seconaal re

. résirience
ri v é

""

s
CDCD

accès

ommunal
+

co o ~
CD ~ CD

ès/lience s onaalre

.

La différenciation la plus explicite et la plus généralisée est celle qui oppose globalement les hautes terres froides ou jalka aux basses terres chaudes ou temple. Mais la division duale en terme de bas et de haut de chacune de ces moitiés est également appliquée à chacune d'entre elles par les habitants. Ces derniers désignent ainsi, d'une part, le temple proprement dit (bas de la moitié inférieure) et la kichwa (haut de la moitié inférieure), à hauteur du village, pour la moitié inférieure, et d'autre part, la altura (bas de la moitié supérieure) et jalka (haut de la moitié supérieure) pour la moitié supérieure. Les deux secteurs intermédiaires, le haut du bas et le bas du haut, qui relèvent tous deux d'une moitié différente du territoire, sont séparés par la fila ou "tranchant", une falaise abrupte, seulement franchis sable à deux endroits dans les environs immédiats du village, et cela de part et d'autre d'un torrent qui en divise l'espace. Il y a donc une distinction de quatre secteurs écologico-productifs, mais dans le cadre d'une dichotomie 38