STUDIA PONTICA (n°26-27)

Publié par

La Mer noire - l'ancien Pont-Euxin - a toujours été un carrefour de peuples et de civilisations. C'est là que les Slaves ont recueilli l'héritage de l'Antiquité, et que se sont rencontrés les Hellènes, les Romains, les Iraniens, les Caucasiens, les Turcomans. Les destins de cette région furent prédéterminés par ce passage des cultures et des guerriers. Certaines influences datant de l'Antiquité demeurent vivaces: la tradition hellénique et la tradition romaine impériale. C'est à ces traditions qu'est consacré ce volume de " Méditerranées ".
Publié le : mardi 27 mars 2012
Lecture(s) : 275
Tags :
EAN13 : 9782296194601
Nombre de pages : 244
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Midif{Zrrani{Z$
Revue de l'association
N° 26-27

Méditerranées

- 2001

~tudiô ponticô
édité par Ivan Biliarsky

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

L'illustration de couverture est extraite de l'Hypnerotomachia Poliphili (le songe de Poliphile) l, ouvrage de Francisco Colonna, écrit en 1467 et imprimé par le Vénitien Alde Manuce en 1499.
@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0531-6 ISSN: 1259-1874

1

Curieuse fantaisie allégorique, en un mélange de latin et d'italien (avec des passages en grec et en hébreu) ; l'ouvrage, illustré de belles gravures sur bois d'un artiste inconnu, est considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs livres illustrés de la Renaissance.

Membres

d'honneur : Guillaume CARDASCIA (professeur émérite Jean GAUDEMET (professeur émérite de publication: Jacques BOUINEAU (professeur d'Histoire de lecture

d'Histoire d'Histoire

du Droit - Université du Droit - Université

Paris II - Assas) Paris II - Assas)

Directeur

du Droit - La Rochelle)

Comité

ABD ELHAMID (professeur d'Histoire et de Philosophie du Droit - Université Ain Chams du Caire) Claude ANDRAULT (professeur d'Histoire de l'Art - Université de Poitiers) Ivan BILIARSKY (attaché de recherches - Académie des Sciences de Bulgarie) Jean-Marie CARBASSE (vice-président de l'Université de Paris II - Assas) Pierangelo CATALANO (professeur de Droit romain - Université "La Sapienza" de Rome) Jean CEDRAS (professeur de Droit Privé - Université de La Rochelle) Jean-Marie DEMALDENT (professeur de Sciences Politiques - Université Paris X - Nanterre) Jean DURLIAT (professeur d'Histoire médiévale - Université de Toulouse-Ie-Mirail) Jean-Louis GAZZANIGA (diacre, agrégé de Droit) Gérard GUYON
(professeur d'Histoire du Droit

Hassan

- Université

Montesquieu

- Bordeaux

IV)

Andréas

HELMIS (professeur d'Histoire du Droit - Université d'Athènes) Sophie LAFONT (professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes) Bemadette MENU (directeur de recherche au C.N.R.S - Montpellier) Cemil OKTAY (professeur de Sciences Politiques - Université d'Istanbul) Marie-Luce PAVIA (professeur de Droit Public - Université de Montpellier I)

Secrétaire de rédaction: Solange SEGALA (maître de conférences

d'Histoire du Droit

- Université

de La Rochelle)

Ovid~, pontiqu~~, t~xt~ ~tabli ~t traduit par Jaequ~~ ~ndr~, pari~, 1993, p. 87-88.
bign~~ 39-47

NaguirfZ~

commfZ jfZ parlais
-

dfZ votrfZ droiturfZ

-

car j~ai appris à parlfZr

gitfZ fZtsarmatfZ ripondit

un vifZillard qui SfZtrouvait jairfZ partifZ du public
« Nous aussi chfZr itrangfZ~

fZn CfZStfZrmfZs à mfZS propos:

nous connaissons IfZSrigions

IfZnom dfZ I~amitiri nous qui loin dfZ vous~ habitons

du pont fZt dfZ 1~1fistfZr.Il ~st un li~u d~ cfJcgthi~ - nos
-

anc~trfZs I~ont apPfZli raurid~
dfZ 6itfZs.

qui nrzst pas tris iloigni d~ la tfZrr~

GfZst là qufZ jfZ suis ni fZtjfZ n~ai pas hontfZ dfZ ma patrifZ. ... »

~omm{jirrz

Ivan Biliarsky Éditorial: Pont-Euxin
Ivan Marazov Iconographies archaïsantes - Nostalgies des origines

9
15

Robert Turcan Mithra ou Attis à Panticapée

?

51

Bogdan Bogdanov La tradition hellénique ou Sur les raisons de parler de la tradition au singulier Lucretiu Mihailescu-Birliba , La vie familiale des esclaves et des afranchis impériaux dans les provinces romaines d' lllyricum

61

73

Alexis G.C. Savvidès Le peuple caucasien des Tzannsjusqu'à du we siècle ape J.C.

la christianisation 85
93

Ivan Bozilov Actes d'Iviron I, n° 10, et les Bulgares en Chalcidique (995-996) Ivan Biliarsky Pravus et crudelis inimicus Communis Ianue et omnium Ianuensium Michel Balard Les soudoyers

113

de CaIfa au XV siècle

139

Andrei Pippidi Quelques considérations de Neagoe Basarab

à propos des

«

Enseignements

"

151

Radu G. Paun L'idée impériale et les anciennes chroniques roumaines. Repère pour une histoire impossible
Evguenia Davidova A la recherche de l'esprit nautique des Bulgares pendant la période ottomane. Quelques notes sur l'histoire du vapeur 'Aziz' et de la société navale 'Provide nie '

175

215

pont-euxin

de l'Egée et de l'Ionie... Était-elle très étrangère

P

ONT-EuXIN, MER MAJEURE, MER NOIRE

... Combien

de rêves excitait-elle

dans les âmes des anciens navigateurs! Peut-être, paraîtrait-elle très dangereuse et menaçante avec ses eaux vertes si différentes de l'azur Ou avec les peuples sauvages qui l'environnaient. qui aboutissaient à avec ses côtes si septentrionales

la Grande Steppe, si dissemblable de l'Hellas serrée contre des montagnes et des baies... Peut-être, est-ce pour cela qu'elle était aussi soigneusement gardée. Mais gardée de quoi et de qui? Pourquoi était-elle au début aussi inaccessible: pour être gardée de ceux qui venaient ou bien pour empêcher son invasion vers le Midi? Quand et comment le Pont-Euxin touche-t-il/elle la Méditerranée? Peut-être, cela eut-il lieu au moment où le bélier d'or vola sur les Détroits pour emmener les petits Phrixos et Hellé à Colchide éloignée et mystérieuse mais salutaire. Ils n'arrivèrent jamais là tous les deux! La fille, se détachant pour un instant seulement de la toison d'or, trouva sa mort dans les eaux qui portaient désormais son nom - Hellespont. Mais peut-être la rencontre se réalisa-t-elle au moment où la colombe des Argonautes arriva à passer au vol entre les deux rochers se heurtant l'un l'autre, suivie elle-même par l'Argo. Eh oui! l'oiseau perdit quelques plumes de sa queue et le navire, une partie de sa poupe, mais la voie fut ouverte! Les rochers, laissés par des démons pour

garder le chernin vers la
toujours immobiles

« Mer

Hospitalière»

(Euxeinos Pontos), restaient
Il n'y a plus de gardiens, de 9

sans empêcher

les navigateurs.

la voie est libre, les Détroits sont ouverts mais on peut se poser la question

Ivan BUiarsky

l'origine de ce mythe et de cette peur de passage. Est-ce que ce passage, ces Détroits sont une liaison ou un empêchement sur le chemin entre la Méditerranée azur et salée et les eaux vertes d'émeraude du Pont. Pourquoi fallut-il que la jeune Hellé périt et la colombe s'efforça pour éviter l'heurt... Maintenant nous savons que la Mer Noire ne peut pas être séparée de la Méditerranée et si l'on retrouve dans son bassin une diversité des traditions, cultures et confession, elle n'est qu'une répétition de ce que l'on découvre dans la Méditerranée. Il y a des forces mondiales qui prétendaient s'approprier la Mer Noire et la transformer en leur «lac inteme» - les Hellènes, les Perses, les Romains, les Osmanlis, les Russes - mais elle gardait toujours sa diversité. Qu'est-ce que l'on ne trouve pas sur ses côtes? Les Hellènes restent ici durant des millénaires (et ils y sont toujours!) ; Caucase

est toujours là avec sa culture exceptionnelle et avec sa mentalité dont on ne peut point trouver de parallèles dans le monde tout entier; là est la Steppe, la Grande Steppe, dominée consécutivement par les Iraniens, les Turkmènes et les Slaves et dont les liaisons avec la Méditerranée méritent une étude à part ; là est l'Anatolie qui est un monde en soi-même; là furent les Thraces et enfin là se verse la grande rivière européenne, le Danube, qui porte dans ses eaux des pièces de la culture de plusieurs langages. Ce que je voudrais souligner expressément, c'est le fait que dans la région du Pont-Euxin, comme nulle part dans la Méditerranée, se sont rencontrées les trois religions abraharniques traditions Caucase; la steppe monothéistes. La Chrétienté est représentée par plusieurs différentes; l'Islam - par les Osmanlis ainsi que par la steppe et par les Israélites - par les grandes colonies hébraïques sur la côte Khaganat des Khazars qui dominait pour la sauvegarde de eurasienne et qui avait son importance la continuité

boréale du Pont ainsi que par le puissant l'Europe chrétienne contre les Arabes. Je voudrais souligner également a son héritier Constantinople,

dans la région. L'Antiquité

et continuateur millénaire dans l'Empire romain d'Orient. la Nouvelle Rome, succède aux traditions de l'ancienne et les son cet

transmet - plus ou moins déformées - aux pays se trouvant sous rayonnement. Dans ce volume, nous voudrions présenter cette succession, héritage jusqu'à chacun qui a ses racines nos jours. dans l'Hellas ou dans l'Heptalophe, sept-collines aux bords de Tibre et qui Voilà la raison

la Ville-auxair

-

dans une ou d'autre des articles

-

parvient

de la sélection

qui portent, qui

d'eux, au moins une pièce de ces traditions. Évidemment, tout devrait commencer par les temps les plus anciens lieu dans l'étude d'Ivan Marazov

ont trouvé 10

dont l'objet est 1'«interprétatio

Pont-Euxin

barbarica» concevoir
aux origines.

de l'iconographie l'art des Scythes

Hellénique.

C'est une analyse qui nous permet de mythique
perdu

comme un retour au précédent

ou bien

Ce rêve des origines

- de l'Age d'or ou du Paradis

-

qui

suit et suivra l'Humanité jusqu'à la Fin de l'histoire. Le texte de Robert Turcan commence avec une détermination

qui est

extrêmement intéressant quant au principe de la formation du présent volume: justement que la Mer Noire est un carrefour des traditions qui la fait assez tôt comme une petite Méditerranée. L'article même traite un problème spécifique, concemant l'histoire des cultes sur les bords septentrionaux. L'auteur rejette la thèse que cette région était le berceau du culte grécoromain de Mithra (une religion qui possède une importance à part pour l'Empire romain tardif) et localise là le culte d'Attis et de Cybèle apporté par des marins de l'Anatolie ou de l'Hellas. C'est un pays où il y avait une religion métroaque qui fait une d'Alexis nouvelle Savvidès liaison entre la Mer Noire et le monde à l'époque transitoire entre méditerranéen. L'article est consacré l'Antiquité et le Moyen Age. Malheureusement, c'est l'unique texte dans le volume qui y introduit Caucase. Mais le Caucase est magnifique non seulement en tant que nature, particulier non seulement en tant que mentalité mais il forme un des arguments les plus sérieux pluralité des traditions dans la région pontique. en faveur de la

Le Moyen Age mérite sa place dans un tel volume et ce n'est pas seulement grâce à la partialité de celui qui écrit ses mots... Avant tout, c'est une époque quand la tradition hellénique domine les bords du Pont où elle rencontre les Slaves, venant du Nord ainsi que les peuples de la steppe, inondant depuis l'Orient. C'est ici - dans les régions boréales ainsi que au Nord-Est et au Nord-Ouest - où se forme cette zone contacte, ce pot bouillonnant commerciale, des passions militaires des de l'échange des marchandises, conquérants, de l'invasion des dons et des idées qui

déterminera les destins de l'Europe Orientale et Centrale et des Balkans durant des siècles. L'Hellénisme était partout - sur la côte micrasiatique, en Tauride, sur le littoral de la Mésie et de la Thrace, en Colchide... Mais partout était également la présence de l'Empire qui incamait la vitalité et la durabilité de la tradition romaine. On la découvre non seulement sur son propre territoire mais aussi chez les autres peuples qui créèrent leurs États et leurs cultures sous le puissant rayonnement de Constantinople. C'est le cas de la principauté des Terters en Scythie Mineure au plus éminent représentant desquels - le despote Dobrotitsa - est consacré mon propre article. Et 11

Ivan BUiarsky

justement

dans ce cas on rencontre

un autre problème qui vaut la peine d'être

étudié: c'est la présence des communes italiennes maritimes en Orient et la création des « empires» vénitien et génois au Levant. Un apport important et très intéressant à leur étude nous est présenté l'article de Michel Balard sur Caffa que le lecteur peut trouver dans notre volume. Dans ce contexte l'article d'Ivan Bozilov semble être resté éloigné des problèmes de la région pontique, proprement dite. Cela serait le cas si on les regarde littéralement. événements qui eurent Il est vrai que l'étude traite de questions lieu dans la péninsule Chalcidique posées par des et non pas aux

bords du Pont. D'un autre côté, s'agit-il de l'analyse d'un document qui nous présente l'information sur les contacts et la collision entre deux États l'Empire et la Bulgarie - qui déterminaient le paysage culturel de la région pontique pendant le Moyen Age. L'un des grands problèmes byzantine est celui des successeurs politique ainsi que

des recherches de la période dite postde l'Empire d'Orient et les destins de la

tradition impériale. Il n'y a pas de doute que la culture constantinopolitaine, y compris l'idéologie étatique et politique, est présente partout dans la région. Il n'y a pas de pays, d'État qui n'y fit pas partie dans une certaine mesure ou dans l'autre. En ce sens, je voudrais noter que, malheureusement, dans le
volume, il y a deux grandes omissions que je me suis efforcé d'éviter, mais

...

Hélas! C'est l'absence des textes des collègues turcs sur l'histoire de l'Empire Ottoman qui ont à apporter quelque chose à notre volume ainsi que ceux des collègues russes et les problèmes qu'ils présenteraient. Malgré cela, l'Empire Ottoman n'est pas méconnu dans le volume. On peut s'appuyer sur l'article d'AndreÏ Pippidi, concernant le problème assez intéressant, mais parfois péniblement interprété, de l'héritage impérial des principautés roumaines. Basé sur le matériel Théodose, sans concret d'Enseignements de Neagoe Basarab à son fils doute développe-t-il
« Byzance

les idées de Nicolas Iorga, représentées

dans son livre

après Byzance». S'opposant à certaines thèses de

l'historiographie roumaine contemporaine, l'auteur propose une décision, fondée sur l'étude soigneuse du texte et de certaines copies, sur une plus grande échelle qui comprend également Moscou. Dans la même direction, se développe aussi l'étude de Radu-Gabriel Paun, qui aborde la thèse connue de

l'existence d'un « crypto-empire»

en Valachie et Moldova durant la période dite Ottomane. La recherche est basée sur les textes des chroniques et parvient à des résultats semblables à ceux d'AndreÏ Pippidi. Et à la fin, il faut rendre nationale! 12 don, hélas, à mes partialités et affiliation Il s'agit de l'étude d'Evguenia Davidova qui traite un côté concret

Pont-Euxin

de l'attitude des Bulgares vis à vis de la mer. Un des articles de ce volume présente des événements du XIXe siècle, mais reflète l'aliénation pénible de mes compatriotes dans la longueur maritime du Pont qui resta durant des siècles, sinon des millénaires, dans les bras de la population grecque, dispersée sur les côtes. Le volume est à présent dans les mains des lecteurs et je crois qu'il accomplira, malgré l'absence de bien des contributeurs, sa tâche principale. Cette tâche est d'introduire j'espère non pas brutalement) consacrée aux Méditerranées. formellement, directement, ouvertement (mais la problématique pontiaque à notre collection, C'est une voie qui fut déjà parcourue vers le C'est nous

Pont-Euxin par le bélier d'or ainsi que par la colombe des Argonautes. une voie sur laquelle la jeune Hellé trouva sa mort et maintenant essaierons d'émeraude de la parcourir à l'envers pour adjoindre toujours aux eaux azures qui porteront son nom.

un peu de la couleur

Ivan BlLlARSKY St. Andrews, Écosse le 18 mai 2000

13

leon08r{jphj~$ nO$t{j18j~$

{jreh{jï${jnt~$ d~$ orj8jn~$

-

septentrionaux des incarnations

L

ORSQUE LES THRACES ET LES SCYrHES sont

apparus

sur le marché

mondial de l'art, il était dominé par deux langages artistiques principaux - le langage oriental et le langage grec. Les barbares avaient une prédilection marquée pour un art qui leur offrait que proviennent les de l'idéologie royale. C'est de l'Orient

premiers spécimens de l'art anthropomorphe des Scythes (le décor des acinacès de Kelermes). Or, à partir du ve s. avo J.-C., les ateliers grecs se sont établis durablement dans le Nord-Ouest de la mer Noire et ont évincé les autres concurrents du riche marché des objets de luxe. Dans sa communication avec les clients barbares, le peintre grec devait pourtant tenir compte de leurs exigences idéologiques et esthétiques. Par conséquent, au IVe s. avo J.-C. s'est vite imposé un langage artistique hellénique mixte. Chez les Scythes étaient traités, selon les normes stylistiques grecques, des sujets et des détails mythologiques locaux de la réalité ethnographique. De prime abord, en Thrace, les oeuvres grecques ne s'écartaient pas beaucoup du système des sujets et des images de la mythologie hellénique. se pose de savoir pourquoi du riche répertoire mythologique. La thèse selon laquelle l'influence Mais la question étaient choisis des sujets et des images déterminés grecque aurait été le résultat de

l'hellénisation de la société barbare et surtout de son élite aristocratique paraît déjà insoutenable. Il est possible que chaque produit de la toreutique 15

Ivan Marazov

grecque ait eu l'attrait de l'exotique, de l'étranger, de quelque chose venu d'un pays d'outre-mer, ce qui le faisait forcer l'intérêt et augmentait son coût. Tout comme dans le mythe, l'objet précieux venu de l'étranger ou retrouvé dans l'au-delà avait un caractère «magique». On peut considérer la célébration secrète des Dionysies par le roi scythe Scylès comme l'expression de son ambition de s'associer à la religion grecque1 et la présence d'aèdes grecs à la noce de la fille du roi odryse Cotys 1er comme l'indice d'une assimilation linguistique2. Il y a peut-être beaucoup d'exemples sur ce point. Mais en tant que système culture général, la culture barbare était radicalement différente de la grecque. C'était tout à fait logique, car la société barbare et la société

hellénique étaient diamétralement opposées. La différence sur le plan culturel qui reflète la différence sociale stadiale se manifeste surtout lorsqu'on met en parallèle valeurs les deux systèmes rituels d'ensevelissement. les idées divergentes Ils traduisent les socio-hiérarchiques divergentes, de l'organisation

du monde, les conceptions divergentes de la vie dans l'au-delà. Sur les projets des palais des rois achéménides travaillaient aussi beaucoup de Grecs, mais cela ne signifiait pas que la culture royale perse était hellénisée. Au lieu d'une subordination passive des barbares à 1'«influence» culturelle étrangère, l'échange d'oeuvres d'art entre ces derniers et les Grecs laisse apparaître des exigences idéologiques locales déterminées. Les tombes des souverains barbares livrent des objets dont le décor met en évidence une gamme de textes matériels et spirituels strictement définis. Un tel choix ne permet pas d'affirmer que l'iconographie grecque était adoptée «à la grecque» par les barbares. Chez les barbares, elle était adoptée à une idéologie différente et « lue» d'une manière différente. Cette interpretatio barbarica fait l'objet de la présente constituée étude3. partie du répertoire hellénique. de l'iconographie Tout autres gréco-barbare est pas dans d'images et de motifs anachroniques, c.-à-d. ne correspondant sont les accents Une grande

à l'état actuel de l'iconographie

la hiérarchie des images, des sujets et des motifs. A la différence de l'art grec essentiellement anthropocentriste, dans la toreutique des barbares prédominent d'animaux les êtres hybrides ou d'un (fantastiques) animal et d'un qui réunissent sphinx, les traits différents homme: dragons,

1 2

Herodot. Athen.

4. 78-80. Deipnospoh. 4. 131a.
« Interpretatio

3

I. Marazov,
V. Schultz

Thracica or the Deciphering
Horsemen, Montréal,

of Thracian

Art», art. in:

(ed), Gold of the Thracian

1987, pp. 48-61.

16

Iconographies archaïsantes

-

nostalgies

des origines

centaures,

hippocampes,

Chimère,

chevaux

ailés, sangliers

ailés, Gorgones,

femmes aux jambes-serpents. Les hybrides que les personnages anthropomorphes L'iconographie orientalisant Est-ce « survivances» maintenaient, et idéologiques. mécanique de grecque qu'on de avait un aspect et à l'époque archaïque. peut l'ancien

y sont beaucoup plus nombreux et zoomorphes «normaux». analogue à l'époque du style

considérer ces particularités style animalier? En effet, animales leurs conceptions

comme des les barbares cosmogoniques

dans une grande mesure, Le style animalier traits de différents

même au IVe s. avo J.-C. la tradition se caractérise par la combinaison représentants de la faune, surtout

de coder par des représentations

d'animaux sauvages. Il semble que les animaux domestiques (à l'exception du cheval) fassent rarement partie de telles structures composites. Il y a lieu de supposer sauvage que dans extrême, le système l'infraction du style animalier, totale à la norme l'hybridité incarnée représente le par notamment

l'animal domestique. Il s'ensuit qu'à titre de jalons spatiaux, de tels êtres particulièrement liminaux ont la fonction de coder les limites du monde culturel, l'au-delà. Dans le système des classifications temporelles, ils

marquent la position de la « préculture ». Les hybrides sont des représentants
d'une faune dans laquelle il n'y a pas de différenciation des espèces non seulement en tant que structure physique, mais aussi en tant que comportement. Le manque de différenciation tient au non-achèvement du processus cosmogonique, de l'évolution des espèces. Ces êtres marquent l'étape à laquelle il n'y a pas de produit fini, ils sont redoutables et ridicules à la fois, car ils se trouvent de part et d'autre de la zone du normal dans le système des valeurs. Dans la structure sémiotique de l'art mythologique barbare, ils pourraient être des indices visuels de l'autre. Mais qui est-ce qui est 1'«autre» que légitiment les figures hybrides? Il Y a une thèse qu'en tant que classificateurs essentiellement chtoniens, elles sont en relation avec l'au-delà, avec l'infemal4. Il n'y a pas de doute que c'est une thèse plausible. Or, la connotation spatiale négative n'est pas la seule fonction des êtres hybrides. Sur le plan positif, on pourrait les considérer comme des classificateurs temporels du temps initial. Leur apparition dans le monde culturel marque non seulement l'arrivée du chaos, mais aussi le retour

4

E. Simon,

« Zur Bedeutung des Greifen in der Kunst der Kaiserzeit », Latomus, 1962, 21, pp. 749-780 ; I. Flage, Untersuchungen zur Bedeutung des Greifen, VerI. H. Ricarz, S. Augustin, 1975.

17

Ivan Marazov

à une époque où les premiers

hommes

menaient

une vie bienheureuse.

C'est

le temps des ancêtres - ces « demi-hommes» ou « surhommes» mythiques ou épiques (en tout cas, des hommes en marge de la norme) desquels procèdent l'anthropogonie, l'ethnogonie, la régiogonie. Le traitement
fréquent de ce thème iconographique dans l'art barbare témoigne non seulement de l'enregistrement d'un mythe concret, mais aussi d'une tendance générale à retoumer aux origines, au précédent quasi historique. D'ordinaire, la figure de l'ancêtre
« la

aussi

présente

une

ressemblance codent

avec

l'image de l'autre.
serpents, parce d'autochtone6.

Hestia Tabiti,

reine des Scythes»5 a des jambesophiomorphes s'ajouter sa position les traits des griffons

que les caractéristiques A ces caractéristiques

viennent

et des omements végétaux qui font ressortir l'aspect de l'autre et le chtonisme du personnage mythique. Une image identique est présente aussi dans l'iconographie thrace - sur les cnémides de Vratsa et d'Agighiol. La mère de la tribu et de la dynastie qu'est la déesse scythe Tabiti ou la déesse thrace Toti est le centre immobile du socium - le foyer, dans lequel elle est enracinée par ses jambes-serpents7. Quoiqu'elle incame visuellement les traits de l'autre, cette Hestia barbare est le symbole de l'espace centralisé, clôturé, intérieur, superpropre, le territoire de la famille ou de la tribu. Une déesse tout à fait virginale, elle est en même temps une déesse kourotrophe, car c'est dans le foyer que voient le jour les enfants légitimes, les descendants de la famille. Elle est aussi la mère sociale du fondateur de la dynastie. Bien entendu, elle
un
« les

ne pourrait être « la Mère» qu'à condition d'être apparue avant ses enfants.
C'est pourquoi elle appartient obligatoirement à la génération « précédant» point historique initial (Hestia est la première fille de Cronos et de Rhéa, autres» déluge).

à l'égard de la génération actuelle sont les gens ayant sUIVécu au Malgré cette filiation quasi génétique avec les membres de l'ethnos

archaïque

qui semblent être ses descendants,
du fait quelle du mythe appartient justement requiert

Hestia leur est « étrangère»
initial. Le continuum
»,

temporellement spatio-temporel

au temps

une telle figure - une figure Dans le rite scythe, elle se

chtonienne, pour représenter périodiquement le pays comme un pays « sien
et initiale, pour rajeunir perpétuellement le socium

5 6

Herodot.

4.59. La cnémide
« Aspects

I. Marazov,

de Vratza,

Sofia, 1980 (en bulgare).

7

I. Marazov,
Orpheus,

of the Royal Hestia », 2, « Hestia, Wealth, Fire and the Sun»,

1991,

1, pp. 73-87.

18

Iconographies archaïsantes - nostalgies des origines

marie tous les ans avec son élu pour faire revenir le socium in illo tempore et renouveler l'Etat8. L'ancêtre des Scythes est Targitaus (selon la version locale) ou Héraclès (selon la version « grecque »)9. Il est venu en Scythie de dehors à une époque où elle n'était pas encore peuplée. Par conséquent, on peut le situer du point de vue spatial comme «étranger» et du point de vue temporel comme « antérieur ». Or, dans ce pays habitait déjà la déesse aux jambes-serpents parce qu'elle est autochtone, elle est née de cette terre et représente sa personnification. Elle a enlevé les chevaux d'Héraclès, dormant dans sa caveme, et l'a privé de la possibilité de se déplacer. Elle lui a promis de les lui rendre à condition qu'il soit devenu son époux. Le mythe généalogique scythe réalise une mythologème archiconnue selon laquelle le futur époux vient toujours de dehors dans le pays de sa future épouse. Il y reçoit la main de la princesse et le royaume. Ayant commencé par une dissension, la rencontre du héros-immigré et de la déesse locale se termine par le mariage. Dans le code zoologique, le mythe scythe incame ce thème par l'opposition «le mêmel'autre », étant donné que le serpent symbolise la terre natale et tout ce qu'elle produit et le cheval - les immigrés 10. Or, Héraclès n'est pas resté longtemps en Scythie. Après que la déesse aux jambes-serpents lui a donné trois fils, il est revenu en Grèce. Pour que ses enfants fussent légitimes, il a laissé des signes de son identité: un arc, un baudrier auquel était accrochée une coupe et un araire. Il a dit à la déesse-mère de mettre à l'épreuve ses fils quand ils seraient arrivés à l'âge d'homme - celui qui serait capable de tendre l'arc de son père devait recevoir le pouvoir dans le pays. Le vainqueur a été le cadet Scythès, l'ancêtre éponyme des Scythes. Ayant rempli les conditions de son père, il s'est identifié avec lui et a reçu les insignes de son pouvoir légitime. Ses frères - Agathyrsos et Gélonos, ont quitté le pays et se sont établis près de ses frontières - le premier est devenu l'ancêtre éponyme des Agathyrses et le deuxième - des Gélons. Ils ont répété l'histoire de leur père - ils sont allés dans d'autres terres pour poser le début de la nouvelle ligne généalogique. La toreutique des Scythes nous offre une image nette de la déesse aux jambes-serpents Tsimbalka
8

(des appliques

de Kul Dba et d'Ivanovskaya,

des frontails

de

et de Tolstaya

moguila).

C'est une femme de face dont les jambes

9
10

D. Raevskiy, L'idéologie des tribus saco-scythes, Moscou, 1977 (en russe) ; I. Marazov, « Sur la sémantique de l'image de femme dans l'art scythe», Problemi na izkustvoto, 1976, 4, pp. 45-53 (en bulgare). B. Grakov, « L'Heraclès scythe )), KSIIMK, 1950,34, pp. 7-18 (en russe). Herodot. 1.78. 19

Ivan Marazov

sont des serpents

(ou des omements

végétaux) et qui est pOUIVUe d'ailes sous

l'apparence de serpents-griffons. Or, les tombes livrent une grande quantité de représentations de sphinx et de Gorgones dont les images sont identiques, dans une grande mesure, aussi polymorphes, ont omithomorphes avec la morphologie obligatoirement semblable. de l'image d'Echidna Il. Ils sont des éléments ophiomorphes et L'un de leurs traits distinctifs

et un comportement

est qu'ils sont des parthenoi dangereuses qui agissent à l'encontre de la norme culturelle. Au lieu de rester à la maison, de faire le ménage et d'obéir aux hommes, comme l'exigent les régIes dans la culture archaïque, ces vierges font preuve d'une grande agressivité et d'un appétit sexuel inassouvi. Sphinx persécute et viole les jeunes garçons12, la Gorgone les pétrifie par son regard étincelant (une connotation vierge belliqueuse Athéna transformant en apotropaion phallique)13. Ce n'est pas un hasard qui place le Gorgoneion sur son le masque que c'est la égide - en active,

mort de la vierge sexuellement

elle renforce la défense de son statut virginal. Ainsi le Gorgoneion joue le rôle de « limite» qui est typique pour les symboles phalliques, il devient synonyme du mur qu'Athéna a apporté de Pallène pour enceindre l'Acropole après qu'Hephaïstos a tenté de la violer. Il n'est pas étonnant que Méduse qui figure sur la phiale de Kul Oba soit poilue, ce qui la détermine comme « l'autre ». Bien plus, elle est doublée de têtes de lionnes qui codent justement l'appétit sexuel du monstre et y jouent le rôle d'étymologème -les hétaïres en Grèce et la pose sexuelle qui permet l'initiative de la femme sont appelées Leaina,
« lionne

»14.A la bouche largement ouverte, pleine de grosses défenses aiguës,
tirée et aux yeux exorbités, Méduse est l'image indiennes de la vagina ont de grosses

à la langue

dentata- de la sexualité féminine effrénée15. D'après W. Doniger, un groupe de déesses

dents et incament les organes génitaux féminin; les deux conceptions se trouvent réunies par le motif de la vagina dentata16. Elles sont vénérées en temps de crise et sont des figures ambivalentes, dangereuses et érotiques. A la
différence
Il 12

des

«

déesses

de la poitrine

», qui sont

le modèle
Moscou,

de la fécondité
1985 (en russe).

et

D. Raevskiy, J. Boardman, Quarterly,

Les modèles
« The

du monde de la culture scythe, H.Abrams,

GreekGemsandFingerRings,

1972, Figs. 310, 361, 362.

13 D. Gershenson,
14 15 16

Beautiful Gorgon and Indo-European

Paralels»,

The Mankind

29 (4), pp. 373-390.

Aristoph. Lys. 231 ; Pax 894-9 ; Herondas 2.73 ; A. Stewart, « Reflections », ln : N.B. Kampen (ed), Sexuality inAncientArt, Cambridge University Press, 1996, pp. 136-154. E. Neumann, The Great Mother, Princeton University Press. in Indian Mythology, University W.D. D'Flaherty, Sexual Metaphors of Chicago Press, 1980, pp. 90-91, and Animal 117. Symbols

20

Iconographies archaïsantes - nostalgies des origines

du comportement

de l'épouse,

elles dominent

dans l'acte sexuel et jouent

un

rôle non féminin, agressif. Lorsque le mécanisme social de resserrement, incarné par les « déesses de la poitrine» ne fonctionne plus, vient le tour du mécanisme de desserrement pour la structuration de l'échange de pouvoir; c'est alors que l'érotique prend le dessus et l'adorateur cherche la déesse aux grosses dents qui n'est en aucun cas la mère affectionnée qui allaite son enfant. Ce contraste se manifeste aussi par la différenciation des déessesépouses-mères, qui sont contrôlées sexuellement (parce que leur puissance provient de leurs époux) et des déesses ou des sorcières qui sont libres sexuellement et attaquent les hommes 17. A un niveau rituel, il apparaît que la déesse-mère allaite son enfant, tandis que la déesse virginale est prostituée et non pas mère, elle est une jument féroce, une femelle en chaleur, elle ne nourrit pas, elle dévore pour se nourrir. De toute évidence, Méduse concorde parfaitement avec la conception de la « déesse aux grosses dents» - elle est libre sexuellement (parthenos) et agressive, elle a des traits hippomorphes et léonins, elle est prête à dévorer l'homme ou, au moins, à l'expulser après la fécondation. Dans les textes écrits et figuratifs indiens, tête d'homme coupée, pendant qu'elle s'unit la déesse de ce type tient une sexuellement à son partenaire

qu'elle a décapité. La déesse aux jambes-serpents

scythes, elle aussi, tient de

la main droite un couteau et de la main gauche - la tête coupée de Silène (sur les appliques du Kul Oba, d'Ivanovskaya et de Solokha). Le motif de la tête détachée du corps est caractéristique pour la mythologie hindouiste, justement dans les rapports sexuels de la déesse et de son époux-filsI8. Ce motif peut être expliqué comme un acte de castration où la déesse s'unit à l'homme, symbolique. Au moment nous elle lui ôte la tête et la virilité. Plutarque

offre un récit du « mode de pensée noble» de Chiomara, la femme du Galate Ortiagontosl9. Après être capturée, elle a été violée par le centurion Gneius, mais elle s'est vengée de lui en lui coupant la tête qu'elle a portée à son mari. Il a considéré cet acte comme « une preuve excellente de fidélité », c.-à-d. comme une expression de la lutte pour la défense de la virginité. En général,

17

D. Kinsley,

« Blood and Death out of Place, Reflections on the Goddess Kali », In : J.S. Hawley, D.M. Wulf (eds), The Divine Consort. ROOha and the Goddesses of India, Boston, Beacon Press, 1982, pp. 144-152.

18

W.D. O'Flaherty, « "Put a Bag over Her Head" : Beheading Mythological Woman », In : Eilberg-Schwartz, H., W. Doniger (Eds), Off with her Head, University of California Press, 1995, pp. 46, 81-87, 138,217. Plut. De mun. virt. 258EF.

19

21

Ivan Marazov

la structure de cette narration évoque « sauvage» qui décapite son partenaire.

le comportement
« tête

de la déesse

Selon toute vraisemblance,
seulement sur l'association sur l'idée (chez les Indiens

le motif de la

coupée» est fondé non

sperme20.
phallique» déesse

Dans
peut

archétypale permanente tête-phallus, mais aussi et chez les Grecs) que c'est la tête qui contient le ces situations, la déesse tient d'ordinaire une « épée aux jambes-serpents comme des appliques c.-à-d. scythes. comme La une être déterminée phallique,

comme la déesse

même

déesse active, qui domine dans l'acte sexuel, et très agressive. Dans cet ordre d'idées, la décapitation de l'homme vient souligner son rôle prépondérant. De cette catégorie de vierges fait partie aussi la femme de l'emblème sur le fond du chaudron de Gundestrup - elle tient de sa main gauche une épée avec laquelle elle va percer le taureau - symbole du principe masculin (il est à remarquer que le taureau penche sa tête dans le geste hypokyptein, ce qui de

témoigne d'un sacrifice bénévole)21. Cette « demi-vierge»
vierge et à la coiffure de vierge mais ayant une poitrine), et toutes les femmes sauvages mythiques, a une poitrine son appartenance au sauvage non contrôlé.

(en costume

tout comme Méduse poilue qui souligne

Il s'ensuit que les attributs, ainsi que les actes de la déesse virginale sauvage démontrent sa position solide dans l'atmosphère d'une crise sociale22. Une telle crise pour le socium est par exemple la consécration royale, Thrace, c.-à-d. la hiérarchisation du socium idéologiques. Tout comme en Scythie, en c'est la déesse qui remet les insignes du pouvoir à son élu23. Et ce Une autre crise sociale, c'est si ce membre est le La mort du roi peut mais c'est cette
« le

sont les signes des trois fonctions la mort d'un membre roi - le chef de l'Etat, synthèse

de la société et cette crise s'aggrave des fonctions idéologiques.

être estimée aussi comme le résultat
Zalmoxis» est tué, « immortalisé»

d'une lutte matrimoniale,
pour atteindre au dieu24.

mort qui l'unit pour toujours à la déesse, tout comme

messager chez
Dans le rite

20

R.B. Onians, p. 232.

The Origins
«A

of European

T1wught,

Cambridge

University

Press,

1989,

21

I. Marazov,

Structural

Iconographic

Analysis of the Gundestrup
Cauldron, Amsterdam, Press.

Cauldron », In:
Najade Press,

Kaul, F. et al., Thracian pp. 43-75. 22 R. Girard,

Tales on the Gundestrup

Violence and the Sacred, The Johns

Hopkins

University

23

D. Raevskiy, Scythian Mythology, Sofia, Secor, 1993; I. Marazov,

« Between

Ares and

Orpheus », In: I. Marazov (General ed.), Ancient Gold: The Wealth Catalog of the exhibition, New York, Abrams, 1998, pp. 32-71. 24 I. Marazov,. Mythe, rituel et art en Thrace ancienne,

of the Thracians,

Sofia, 1992 (en bulgare).

22

Iconographies archaïsantes - nostalgies des origines

scythe aussi, l'homme dormant à côté de la déesse, c.-à-d. son élu-fils-amant «ne vivra qu'un an». De la même façon, les adorateurs de différentes variantes de la Grande mère, qui jouent le rôle de ses consorts, Apaturia se coupent scythe25 la ne tête ou se castrent. On peut se demander reflète pas une structure
«

si le mythe de l'Aphrodite identique:
de la déesse,

mytho-rituelle
épithète

Pour expliquer

la première a été assaillie

on relate un mythe, au secours les Géants

selon

lequel la déesse

par les Géants, ; ensuite,

a appelé

Héraclès l'un après ».26

et l'a caché dans une caveme l'autre et les emmenait

elle accueillait pour qu'HIes

chez Héraclès

ait tués perfidement

Dans ce passage est évidente l'identification du mariage de la déesse et de la mort de son fiancé dont on a déjà parlé27. Cette mort du partenaire, dont le caractère d'Héraclès n'est pas concrétisé par Strabon, correspond
»

à la disparition dans le mythe

en tant qu'époux

de la déesse aux jambes-serpents

ethnogonique. Car ce type de « déesse dangereuse

montre sa domination sur

l'homme en le mettant à mort (ou, au moins le fait disparaître de la narration). Par définition, elle est « Vierge » (comme s'appelle la divinité principale dans le Bospore28) parce qu'elle est la femme divine du roi terrestre. Or, la jeune mariée doit être toujours vierge, c.-à-d. elle doit garder précieusement son statut de parthenos. Après que le roi est remplacé maintes fois dans son rôle de jeune marié par le sujet « s'endormant» près des « objets d'or sacrées », lors de sa propre mort physique (non pas rituelle), il est finalement accueilli par la déesse pour toujours. Du fait que cette déesse doit être toujours dans la position de jeune mariée, il est logique qu'elle soit marquée par la nuance de l'hétaïre et non pas de l'épouse - elle « accueille» (gr. dehomaO les Géants, un verbe employé pour désigner le comportement des hétaïres, comme l'affirme Tohtasiyev29. C'est pour cette raison qu'est choisie Aphrodite, qui incarne, dans la mythologie grecque, l'amante, c.-à-d. l'hétaïre. Toutes les déesses

25

I. Marazov, « Sur la sémantique
Aphrodite Apatouros

de l'image de femme dans l'art scythe», Problemi na izkustvoto, 1976, 4, pp. 45-53 (en bulgare) ; S. Tohtasiev, « La légende Bosporienne sur
», VDI, 1983, 2, pp. 111-117 (en russe). Il.2.10.

26 27

Strabo

Autres interprétations

chez M. Rostovtzeff,

« Le

culte de la Grande Déesse dans la
L'idéologie des tribus saco-

Russie Méridionale », REG, 1921, 32, p. 473 ; D. Raevskiy, scythes, Moscou, 1977, p. 56sq. (en russe). 28 V. Gaydukevicth, Le royaume
« La

de Bospor, Moscou,

1949 (en russe).

29

S. Tohtasiev,
p. 114.

légende Bosporienne

sur l'Aphrodite Apatouros»,

VDI, 1983, 2,

23

Ivan Marazov

indiennes de ce type « sauvage» sont considérées comme des prostituées. Il y a lieu de mentionner aussi la « belle Hélène» qui a une mauvaise réputation
en Grèce du fait que elle accomplit strictement sa fonction mythique - être toujours jeune mariée30. Il n'est pas sûr que l'Aphrodite scythe de ce passage déesse de l'instinct sexuel. Pourquoi la déesse tue-t-elle son époux? Les autochtones sont stériles parce que l'autochtonie ne peut pas être reproduite génétiquement. Or, ce n'est que l'autochtone qui est l'enfant légitime31. La pensée mythologique cherche des moyens pour légitimer le nouveau-né. L'un de ces moyens est de le représenter royale,

est Ourania, mais il est sûr qu'elle est Pomé

- la

vierge, le résultat est la figure paradoxale
il est nécessaire de renouveler renouvellement de la naissance

comme l'enfant de la déesse autochtone. Etant donné qu'elle est « gune-numphe »32. Dans l'idéologie le pouvoir royal. En général, ce est dramatisé comme un mariage du roi et de la déesse, suivi d'un nouveau roi. Comme dans chaque rite de passage, le roi

doit mourir (quoique symboliquement) pour faire place au nouveau roi. C'est pourquoi, dans le rite scythe, il se trouve remplacé par un « élu de la déesse» qui se marie avec celle-ci et meurt au lieu du roi réel. De ce mariage-mort un nouveau
femme l'homme, dans européen33. historique. qui

naît », de la
par indotrait

roi, identique
n'est pas

au roi réel.
« d'amazone

La déesse scythe est l'incamation du statut virginal,
encore «apprivoisée comme une « mangée C'est par le loup ». Il ne faut pas considérer de ce type un trait survivance sociologiquement structural

», «domestiquée

», «tuée» non qu'un

la femme de l'héritage plutôt

dominante

les mythes

La déesse
Baubo Déméter, génitaux même bulgare éleusinienne c.-à-d. féminins effet que «Le jour

scythe entreprenante
découvre dans exposés, l'ambiance qui sont

s'offre « impudemment»
sa phusis mystère pour l'homme, d'un tabous féminin34.

à Héraclès. (<< nature Les exercent

La

« impudemment»

») devant organes sur lui le s'enivrent,

le masque-vulve de la vieille»

paralysant (Le jour

de Méduse. de « Baba

A la fête folklorique

»), les femmes

30 31 32 33 34

L.L. Clader, 1976. N. Loraux, N. Austin,

Helen:

The Evolution from Divine to Heroic in Greek Epic Tradition, d'Athèna, Paris, Textes à l'appui, Phantom, and Animal Textes Symbols 1984. 1994. in Indian Mythology, antiques », RHR,

Leiden,

Les enfants

Helen of Troy and her Shameless

Ithaka,

W.D. D'Flaherty, Sexual Metaphors of Chicago Press, 1980, p. 81. M. Olender,
pp. 3-55.

University 202, l,

« Aspects

de Baubo,

et contextes

1985,

24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.