SUPERPHENIX

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Seize ans après la décision de construire le grand réacteur surgénérateur Superphénix, on décide d'entreprendre sa démolition. On peut donc légitimement se poser des questions sur la manière dont sont prises les décisions dans le domaine nucléaire. C'est ce que tente de démontrer ce livre à travers la carrière personnelle de l'auteur.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296392045
Nombre de pages : 240
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SUPERPHÉNIX
LE NUCLÉAIRE À LA FRANÇAISE

@ L' Harmattan. 1999 ISBN: 2-7384-8064-0

Claude BIENVENU

SUPERPHÉNIX
LE NUCLÉAIRE À LA FRANÇAISE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUTEUR

Vous avez dit Énergie 1, SOFEDIR,

1981

La saga de l'énergie, POCKET, 1994 L'aventure nucléaire, POCKET, 1995

Ce /ivre est dédié à tous ceux, connus ou méconnus, qui furent les acteurs de l'aventure nucléaire en France.
Merci à Jean-François Picard Sans lui, il n'aurait jamais vu le jour.

AVANT PROPOS
Il y a une analogie certaine entre Superphénix et les condamnés à mort américains. Il peut s'écouler des lustres entre le prononcé de la sentence et son exécution. Superphénix va mourir. Ainsi en a décidé la seule autorité habilitée à le faire: l'Etat. Mais il va s'écouler des années, voire des dizaines d'années, avant que cette pyramide technologique n'ait physiquement disparu, et le coût de cette disparition ne sera guère différent de celui de sa construction. Comment en est-on arrivé là et que nous réserve l' avenir? Superphénix est l'aboutissement d'un long processus qui entremêle l'évolution scientifique et technologique avec le désir de pouvoir de lobbies divers et la montée irrésistible de craintes irraisonnées. Ce sont les processus de décision qui ont gouverné le développement de l'énergie nucléaire dans son évolution depuis l'origine que l'on va essayer de décrire ici. Ce livre n'étant pas destiné aux seules personnes compétentes en énergie nucléaire, on n' y trouvera que le minimum de développements physiques ou mathématiques et beaucoup de simplifications indispensables mais souvent castratrices. Relativement peu de noms de personnes ou d'organismes sont cités: quelle importance, au fond, que tel ou tel ait été à l'origine de telle ou telle décision. Ce qui compte, c'est qu'elle ait été prise. On ne trouvera pas, non plus, de références bibliographiques abondantes. Les événements que je vais décrire ont fait l'objet d'innombrables réunions formelles ou informelles, de volumineux échanges de lettres et de notes, mais pratiquement jamais de pub li-

accessibles au grand public. Acteur pendant quarante ans de l'aventure nucléaire en France, j'ai pu utiliser la masse accumulée de mes propres notes et de mes souvenirs, et piller un peu ceux de mes amis, pour rédiger ce livre. Plus roman autobiographique qu'étude historique, il comporte à coup sûr des erreurs ou des approximations que mes collègues du temps passé ne manqueront pas de relever. Il reflète aussi une opinion et des prises de positions qui me sont personnelles et parfois hétérodoxes. Cela n'enlèvera rien à l'essentiel: permettre au lecteur de jeter un regard neuf sur la naissance et le développement du nucléaire en France et sur les raisons qui ont motivé et motivent encore les choix stratégiques, industriels ou technologiques dans ce domaine comme dans celui des énergies dites "nouvelles".

cations

8

CURRICULUM

VITAE

d'écrire pointu?

Qui suis-je un livre sur

pour pouvoir un sujet aussi

me permettre controversé et

Je suis né à Alger en 1927, de parents euxmêmes nés à Alger. Mon père était architecte et son père avait été professeur d'architecture à Alger, après avoir travaillé comme compagnon tailleur de pierre dans les équipes de Viollet le Duc et obligé de quitter Paris après la Commune. Il semblait donc que mon avenir ait été tout tracé. D'autant plus que j'adorais tourner autour des planches à dessin et voir se construire sur le papier écoles, hôpitaux et logements. J'appris évidemment la lecture des plans et des schémas, mais aussi les problèmes d'organisation des espaces, de conduite des appels d'offre puis des chantiers, de planning, de réception des ouvrages, toutes choses qui, je ne le savais pas encore, me seraient fort utiles dans ma carrière. Mais j'aimais surtout la mécanique et l'aviation. Ce n'est pas ici le lieu de raconter mes expériences enfantines, de la cloche à melon transformée en scaphandre aux rideaux de Maman en revêtement d'ailes pour mon planeur. J'avais donc décidé que je serai architecte, mais architecte d'avions et, si possible, de moteurs d'avion. Entré à Polytechnique en 1946, je fis mon service dans l'aviation, bien sOr, et pus avoir un premier contact physique avec ces monstres splendides qu'étaient les moteurs de cette époque. Rentré à l'Ecole, je m'ennuyai pendant deux ans et démissionnai en sortant pour faire enfin ce que je souhaitais: entrer à l'Ecole Supérieure d'Aeronautique. Là, j'eus la chance de bénéficier d'un corps 9

professoral exceptionnel. La plupart de nos professeurs étaient en même temps des ingénieurs en activité. L'un d'entre eux m'a particulièrement marqué, c'est Jean Bertin, devenu plus tard célèbre avec son aérotrain. La manière dont était conduit l'enseigne_ment à Sup Aéro mérite qu'on s'y attarde. Le matin était consacré au cours théorique et l'après-midi au "bureau d'études" où nous mettions en pratique ce que nous avions appris le matin. Mais nous le faisions pas seuls. En début d'année, nous nous regroupions en équipes de trois. et nous choisissions un projet. Je me souviens que le notre était un quadrimoteur propulsé par des moteurs SNECMA 12S 00. Pendant ce bureau d'études, un ingénieur confirmé se tenait à notre disposition pour. nous conseiller ou relever nos fautes. Je me croyais dans le bureau de mon père et me sentais parfaitement heureux dans ce qui n'était rien d'autre que de l'architecture industrielle. La même méthode était utilisée l'année suivante, mais, cette fois, sur un projet de moteur. .

Évidemment,

rien dans tout cela ne me pré-

disposait à la construction de centrales nucléaires, qui n'existaient pas, d'ailleurs. Mais je pense que la maîtrise de l'architecture industrielle que je manipulais depuis mon enfance n'est pas pour rien dans la réussite des projets que j'ai eu à conduire. Je raconterai plus loin comment le hasard me fit rentrer à EDF pour une période que je croyais courte. J'y resterai en fait 41 ans. Après quatre ans à la Direction des Études et Recherches, je consacrai 17 ans à la construction de centrales nucléaires, essentiellement du type graphite-gaz: trois à Marcoule, trois à Chinon, deux à Saint-Laurent des Eaux, plus la salle des machines de Brennilis. Il faut croire que l'on fut content de moi puisque l'Académie des Sciences et l'Institution of Mechanical Engineers m'honorèrent chacune d'un prix, à partager, bien sûr. Pour couronner le tout, on me nomma dans l'ordre de la Légion d'Honneur et on me fit Commandeur dans l'Ordre National du Mérite. 10

Puis, de 1972 à 1987, je retournai à la Direction des Études et Recherches, pour finir ma carrière comme Inspecteur Général d'EDF jusqu'en 1992. J'exposerai dans la suite de cet ouvrage quelles furent mes préoccupations dans les différents postes que j'ai occupés, en essayant toujours de montrer quels chemins, parfois tortueux, ont emprunté les décisions que les uns et les autres nous avons été amenés à prendre et aussi quelles règles il faut se contraindre à appliquer pour éviter les échecs. Je ne me fais d'ailleurs aucune illusion. Ma longue expérience, c'est que l'expérience ne se transmet pas: on est toujours plus malin que ses anciens et on saura faire mieux qu'eux. Ne me dites pas le contraire: nous avons tous tenu ce raisonnement quand nous étions jeunes. Et au fond est-ce si mal? Ils pourraient bien y arriver, ces jeunes! Rappelons nous ce dicton: "tout le monde savait que c'était impossible à faire. Un imbécile survint qui ne le savait pas et le fit" . Jusqu'à une période récente, je n'avais pas l'intention d'écrire ce livre. C'est la fermeture annoncée de "Superphénix" et l'arrivée au pouvoir de la marée verte en Allemagne, marée qui menace de déferler sur la France, qui m'y ont décidé. Au même moment, un rangement de grenier me donnait l'occasion de retrouver des documents que je croyais perdus depuis longtemps, ce qui me permettait d'étayer des affirmations qui, sans cela, seraient restées douteuses.

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Chapitre

I

DICTIONNAIRE

Les familiers du nucléaire utilisent un langage technico-scientifique qui n'est pas toujours compris par la majorité de nos concitoyens. Aussi faut-il commencer par définir clairement les notions indispensables à la compréhension de cet ouvrage. Ceux de mes lecteurs qui font partie de ces familiers peuvent sans inconvénient sauter ce chapitre. ATOMES: Tous les corps simples de la nature sont formés par l'empilage de minuscules briques baptisées atomes. L'hypothèse date du grec Démocrite. Elle a été cent fois vérifiée depuis un siècle. Les atomes sont vraiment très petits: il y en a environ trente millions de milliards de milliards dans un litre d'eau!
RADIOACTIVITÉ:

Henri Becquerel découvrit à la fin du siècle dernier que certains corps se transformaient spontanément en des corps différents en libérant de l'énergie sous forme de rayonnements: ils étaient radioactifs. La nature, en quelque sorte, réalisait cette transmutation que recherchaient vainement les alchimistes de tous les temps. On caractérise les corps radioactifs par leur période ou demi-vie. On appelle période (ou demi-vie) le temps au bout duquel la moitié des atomes constituants un corps radioactif s'est transmutée. Ce phénomène est indépendant de toutes les conditions physiques ou chimiques imaginables, et il continue imperturbablement pour l'éternité. Au bout d'une période, il ne restera qu'une

moitié du corps initial, la moitié de la moitié - un quart- au bout de deux périodes, la moitié de la moitié de la moitié -un huitième- au bout de trois périodes..... un millième au bout de dix périodes et ainsi de suite. Un corps très actif a une période courte et son activité décroît rapidement. Inversement, un corps à longue période, comme l'uranium 238 ( période: 4,5 milliards d'années) est très faiblement actif. Vous pouvez l'utiliser comme presse-papier sans aucun danger!
PARTICULES:

Les atomes ne sont pas aussi insécables que l'imaginait Démocrite et que ne l'indique leur nom. A - tome, en grec, cela veut dire en effet: impossible à couper. Les physiciens des années trente ont démontré qu'ils étaient en réalité construits par l'agglomération de trois particules: l'électron, le proton et le neutron électron: négati ve. Particule très légère, chargée d'électricité

proton: Presque deux mille fois plus lourde que cette particule porte la même charge élecl'électron, trique que lui, mais positive, si bien qu'un couple électron + proton a une charge électrique nulle. neutron: Aussi lourd électrique est nulle. NOYAU: L'atome ressemble à un système solaire en réduction: une myriade d'électrons tournent autour d'un no y a u central rassemblant les protons et les neutrons. Le noyau concentre ainsi la quasi-totalité de la masse de l'atome et comporte autant de protons qu'il y a d'électrons autour de lui, si bien que l'atome est normalement neutre. que le proton, sa charge

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NEUTRONS

ATOME D'HELIUM 2 PROTONS

4 :

2 NEUTRONS 2 ELECTRONS ELECTRONS

Les électrons périphériques sont responsables des propriétés chimiques de l'atome, donc du corps considéré. Il y a 92 corps chimiquement distincts dans la nature, qu'on appelle "corps simples." L'hydrogène est le plus léger et l'uranium le plus lourd.

ISOTOPE: Le noyau n'est pas constitué des seuls protons. S'y ajoute un nombre variable de neutrons qui ne modifient en rien les propriétés chimiques de l'atome, mais uniquement sa masse. Tous les noyaux comportant le même nombre de protons, donc chimiquement identiques, mais des nombres différents de neutrons se retrouvent donc dans la même case du tableau dans lequel le chimiste russe Mendeleev a rassemblé les 92 corps de la nature. D'où leur nom: des isotopes, ce qui veut dire: situés dans un même lieu. caractérisés Ceci explique pourquoi par deux nombres: tous les corps sont'

NOMBRE ATOMIQUE, Z :

C'est le nombre d'électrons, et donc de procaractérise en définitive le corps par ses propriétés chim-iques. Il va de I pour l'hydrogène jusqu'à 92 pour l'uranium. tons, qui

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NOMBRE DE MASSE, A :

C'est le nombre total de particules, neutrons+protons, qui donne la masse de ce noyau, d'où son nom. Dans le langage courant, on utilise le A pour désigner le corps dont on parle en le faisant précéder de l'initiale de ce corps. On dit l'U235, le Pu239, etc. Pour l'uranium, par exemple, on a plusieurs isotopes: U235, U236, U238 Pour le plutonium: Pu239, Pu240, Pu24l, Pu242 . Pour l' hydrogène, enfin, on a l'hydrogène Hl, l'hydrogène lourd ou deutérium, H2 et l'hydrogène très lourd, ou tritium, H3. L'uranium naturel, qui va maintenant faire son entrée dans la physique moderne, a un nombre atomique de 92 et se compose de deux isotopes: 99,3% de nombre de masse 238 et 0,7% de nombre de masse 235.
CAPTURE:

Nous sommes maintenant à la fin des années 30 et les choses vont se précipiter. On dispose alors de moyens pour bombarder les noyaux avec des neutrons et on constate des phénomènes surprenants. Il peut rebondir, si le noyau est léger, en perdant de sa vitesse. Le plus souvent, le noyau bombardé absorbe le neutron, il le capture, et devient ainsi un isotope du corps initial, comme nous l'avons expliqué plus haut: le nombre de maSSe, a augmenté d'une unité, mais le nombre de protons qui caractérise le corps n'a pas changé, donc ses propriétés chimiques non plus. Il est très souvent radioactif. L'hydrogène, en capturant un neutron, devient du deutérium. Le deutérium devient du tritium qui est,lui, radioactif. Mais le deutérium capture les neutrons 300 fois moins que l' h ydrogène normal, et c'est là tout son intérêt comme nous allons le voir.

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FISSION: Mais pour un seul corps de la nature, l'isotope 235 de l'uranium, les choses se passent différemment. Le noyau qui capture un neutron a une indigestion et explose en libérant une énergie considérable. C'est ce qu'on appelle la fission. L'atome d'U235 éclate en un certain nombre d'atomes plus légers qui partent dans toutes les directions avec une grande vitesse. C'est ce que l'on appelle les produits de fission, qui sont pour la plupart radioactifs. On dit de l'U235 qu'il est fissiLe. La radioactivité des produits de fission explique pourquoi il est indispensable d'enfermer les éléments d'uranium dans des gaines étanches. Sans elles, ils se disperseraient et pollueraient les alentours, dès la fission amorcée. Cette radioactivité des produits de fission s'accompagne de production d'énergie, nous l'avons vu plus haut. Si bien que l'arrêt des fissions n'entraîne pas immédiatement l'arrêt de la production de chaleur, mais une décroissance de celle-ci, fonction de la période des produits de fission qui en sont l' origine. D'où la nécessité, qui paraît surprenante au non initié, d'avoir à refroidir un réacteur même quand il est arrêté!
RÉACTION EN CHAINE:

L'explosion de l'atome d'uranium provoque l'émission de rayons électromagnétiques très puissants, les rayons gamma, et libère simultanément un certain nombre de neutrons, deux ou trois, ( 2,5 en moyenne). Ils sont émis avec une vitesse considérable: 20 000 km/sI D'où le nom justifié de "neutrons rapides" qu'on leur donne. Si l'un de ces neutrons rencontre un atome d'uranium 235, il va le faire exploser et libérer ainsi d'autres neutrons qui vont à leur tOUf. et ainsi de suite. Les explosions d'atomes vont se succéder sans fin jusqu'à disparition de tout l'uranium235 disponible. C'est ce qu'on appelle la 17

réaction dessous:
PF

en

chaîne,
DE FISSION

représentée

dans

le

schéma

ci-

= PRODUIT

@

@

@

o~~o~~o~~;o~c
@
TAILLE CRITIQUE:

@

@

La réaction en chaîne se traduit par une libération d'énergie très importante et dès 1938, les physiciens considéraient qu'ils avaient là une ressource future majeure pour l'avenir de notre humanité. Mais, malheureusement, la nature n'a mis qu'une pincée d'U235 dans l'uranium naturel: 0,7%, c'est-à-dire 7 kilogrammes seulement par tonne d'uranium naturel. Les neutrons émis lors d'une fission ont donc toutes les chances d'être capturés par l'U238 qui ne se fissionne pas. On ne peut donc pas entretenir une réaction en chaîne en accumulant de l'uranium naturel. Il faut donc, d'une manière ou d'une autre, augmenter la proportion d'U235 pour que cette réaction ait lieu. L'absorption par l'uranium 238 n'est qu'une des limitations à la poursuite de la réaction en chaîne. A la vitesse à laquelle ils sont émis, les neutrons ont vite fait de quitter le volume où est concentré l'uranium, volume qu'on appelle le cœur. On peut montrer que ces fuites de neutrons sont proportionnellement d'autant plus faibles que le cœur est gros. Il existe donc une taille du cœur au dessous de laquelle la réaction ne peut s'amorcer: c'est la taille critique. Cette taille critique dépend évidemment de la chance que peut avoir un neutron de rencontrer un noyau 18

d'U235 avant de s'enfuir, donc de la concentration de cet U235 dans le cœur. Elle est infinie pour l'uranium naturel puisque la réaction y est impossible, elle décroît très vite quand la quantité d'U235 par unité de volume croît. Pour de l'U235 pur elle est à peu près celle d'une boule de pétanque.
MODÉRATION:

Survint alors une découverte géniale qu'on peut expliquer de manière imagée. Un joueur de golf sait bien que s'il veut mettre sa balle dans un trou, il faut l' Y envoyer délicatement. S'il l'envoie trop vite, elle se contentera de passer par dessus ou de faire un petit saut sans y tomber. Le neutron se comporte visà-vis du noyau d'uranium 235 comme la balle de golf vis-à-vis du trou. Un neutron a infiniment plus de chance d'être avalé par un noyau s'il est lent que s'il est rapide. Comment ralentir les neutrons rapides émis lors de la fission? En les faisant heurter des atomes dans leur course zigzagante. A chaque choc, ils cèdent une part de leur énergie à leur cible et ralentissent. Une loi de la mécanique explique que le neutron perd d'autant plus d'énergie, donc de vitesse, que l'atome cible est léger. Ce phénomène est baptisé modération. Le choix de l'atome cible, du modérateur, doit répondre à deux conditions: - il doit être le plus léger possible, - il doit absorber le moins de neutrons possible, pour que la réaction en chaîne ne soit pas étouffée faute d'un nombre suffisant de neutrons arrivant sur les noyaux d'U235. Il n' y a, en pratique, que deux corps facilement utilisables dans ce rôle, deux modérateurs: le carbone, qu'on utilise le plus souvent sous forme de graphite, et un isotope de l'hydrogène, le deutérium ou hydrogène lourd, que nous avons rencontré plus haut, utilisé sous forme d'eau lourde. Sous forme de gaz, en effet, le neutron devrait par19

courir des kilomètres pour subir un nombre suffisant de chocs ralentisseurs. L'hydrogène ordinaire, deux fois plus léger que le deutérium, pourrait être évidemment le meilleur modérateur, mais il capture 300 fois mieux les neutrons, en fabriquant du deutérium. Il est donc inutilisable avec l'uranium naturel comme seul combustible. Nous allons le retrouver un peu plus tard. RÉFRIGÉRATION: fission d'atome Dès l'instant où chaque Si d'uranium libère de l'énergie, il y a échauffement. on ne prend aucune mesure, la masse du réacteur va fondre ou s'enflammer. On récupère cette chaleur, pour éventuellement l'utiliser ensuite, en faisant circuler dans le cœur un fluide adéquat. Ce peut être un gaz comme l'hélium ou le gaz carbonique, un liquide comme l'eau ou un liquide organique, parfois même un métal fondu comme le sodium. En Mai 1939, la possibilité de déclencher la réaction en chaîne dans un assemblage de barres d'uranium naturel plongé dans de l'eau lourde était brevetée par Frédéric Joliot-Curie et son équipe. L'énergie nucléaire venait de naître, au moins sur le papIer.
RÉACTEUR :

teur et tient la s'appelle, jours mètres lors de

L'ensemble contenant combustible, modéraréfrigérant, dans lequel s'amorce et s' entreréaction en chaîne avec production d'énergie tout naturellement, le réacteur. Il est touentouré d'une couche de béton, de plusieurs d'épaisseur qui arrête les radiations émises la fission et protège les opérateurs.

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BARRES

D'URANIUM

...

MODERATEUR
......

/

"'"
MUR DE PROTECTION ~,

/ /

Schéma d'un FILIERE :

réacteur

On rencontre souvent ce terme dans la littérature. C'est le nom que l'on donne à la combinaison d'un combustible, d'un modérateur et d'un réfrigérant qui caractérise un type de réacteur. La fi Ii ère utilisée jadis en France s'appelait UNGG, ce qui veut dire Uranium Naturel, Graphite, Gaz. Aujourd'hui, la plupart des réacteurs de nos centrales appartiennent à la filière REP: Réacteur à Eau Pressurisée. Phénix et Superphénix sont, eux, des réacteurs de la filière rapides-sodium. TRANCHE: Ce mot désigne J'ensemble d'un réacteur et des installations de production d'électricité associées. Une centrale comporte le plus souvent plusieurs tranches : deux à Penly, quatre à Paluel, six à Gravelines. Tout au long de ce texte, nous allons être conduits à comparer des solutions, donc des techniques, différentes et essayer de dégager les raisons qui ont justifié leur choix à différentes époques. On trouvera donc, dans ce qui suit, des descriptions techniques que j'ai cherché à rendre les plus compréhensibles possible pour un lecteur non averti. J'ai parfois outrageusement simplifié.. J'espère que les concepteurs de J'époque ne m'en voudront pas. 21

Chapitre

II

DÉMARRAGE AMÉRICAIN Je ne peux pas aborder le développement de l'énergie nucléaire en France, le seul que j'ai vécu personnellement, sans décrire au préalable les événements qui le précédèrent à l'étranger, et tout particulièrement aux États-Unis.

~1

Origine

guerrière

Dès le début des hostilités, les scientifiques se dirent que l'énergie de fission pouvait avoir une utilisation militaire. Il suffisait de séparer l'uranium 235 de l'Uranium 238, puis de réunir une masse suffisante du premier pour limiter les fuites de neutrons, c'està-dire dépasser la taille critique, et la réaction en chaîne s'amorcerait avec la vitesse d'un éclair: ce serait une bombe atomique dont la puissance éclipserait définitivement tous les autres explosifs. Dès cette époque, la crainte était forte que les brillantes équipes de physiciens demeurées en Allemagne ne mettent au point cette bombe avant les alliés, avec ie résultat qu'on peut imaginer. Un groupe de physiciens de grand renom, dont Einstein, convainquit le Président Roosevelt de la nécessité de lancer des études approfondies sur ce sujet. Ce fut le projet "Tube Alloys", renommé plus tard "Manhattan Project". Comme les deux uraniums sont chimiquement identiques, il fallut inventer des procédés physiques de séparation. La différence de masse des atomes du 235 et du 238 est minime, tout juste supérieure à 1%. Les différents procédés physiques mis au point pour se servir de cette légère différence afin d'en rieh ir 23

l'uranium en isotope 235 étaient donc fort peu efficaces. Du coup, on dut construire des usines gigantesques et effroyablement chères. Eurodif, à Pierrelatte, en est la dernière illustration en France. Simultanément, on s'aperçut que quand l'uranium 238 absorbait un neutron, il se transformait en deux étapes en un corps plus lourd que lui et qui n'existait pas dans la nature: le Plutonium. Son nombre de masse est 239, et son nombre atomique 94. Ce n'est pas un isotope de l'uranium, puisqu'il a deux protons de plus: 94 au lieu de 92. Il a, de ce fait, des propriétés chimiques différentes et on pouvait imaginer sa séparation de l'uranium par des moyens chimiques classiques. Mais surtout, le plutonium a les mêmes propriétés physiques que l'uranium 235 : c'est un corps fissile qui explose comme l'uranium 235 quand il absorbe un neutron, avec une petite différence, car cette explosion donne naissance à 2,9 neutrons au lieu de 2,5 pour l'uranium 235. D'où son intérêt. Le démarrage, le 2 décembre 1942, du premier réacteur réalisé sous les tribunes du stade de Chicago par Enrico Fermi et son équipe rendait possible la fabrication de ce plutonium 239 en quantités appréciables. Séparation chimique classique, enfin presque! Car pour faire ce plutonium, il faut construire des réacteurs, on disait alors des piles, assemblages savants de modérateur et d'uranium dans lesquels est entretenue une réaction en chaîne avec absorption d'une fraction des neutrons dans le 238 et par conséquent production de Pu239. Deux grandes installations furent construites. L'une avec des piles modérées au graphite et l'autre avec des piles modérées à l'eau lourde. Mais les produits de la fission du 235 sont des corps hautement radioactifs de maniement très dangereux. Les usines chimiques de récupération du plutonium sont donc complexes, télécommandées, et par là même très chères. La Hague en est l'exemple le plus moderne.

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