Sur les derniers vers

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296320574
Nombre de pages : 302
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SUR LES DERNIERS

VERS

Douze lectures de Rimbaud

Publications

du Centre

de Recherches

Littéraires

et Historiques

Collection "Cahîers du CRLH - CIRAOI" Visage de la féminité, 1985. Didier-Erudition:
Pratiques du corps

Le Territoire - Etudes sur l'espace humain, 1986 Représentations de l'origine, 1987 L'exotisme, 1988 Ailleurs imaginés, 1990 L'Hannattan: Métissages, tome 1 (Littérature, histoire), 1991 Les Monuments et la.mémoire, 1993 Americana,I994 L'insularité, 1995 Miroirs de la ville, 1996
Collection "Americana"

- médecine,

hygiène, alimentation,

sexualité, 1985

Didier-Erudition: Alain GEOFFRO)". Le ressac de l'enfance chez William Faulkner, 1991 L'Hannattan: Jean-Pierre TARDIEU. L'Eglise et les Noirs au Pérou, 1993 Bernard TERRAMORSI. Le mauvais rêve américain, 1994 Bernard TERRAMORSI. Lefantastique dans les nouvelles de J. Cortazar, 1994 Bernard TERRAMORSI Henry James ou le sens des profondeurs, 1996 Ricardo RaMERA ROSAS L'univers humoristique de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, 1996.
Collection Bernard :MEYER. Synecdoques. "Poétiques"

L'Harmattan Tome I, 1993; Tome II, 1995.

Collection "Littératures" Bernard MEYER. Éros jouhandélien, L'Harmattan 1994

Hors collection Jean-Michel RACAULT el al. Etudes sur Paul et Virginie Bernardin de Saint-Pierre, Didier-Erudition, 1986 et l'œuvre de

Cet ouvrage a été publié grâce au concours du conseil Général et du Conseil Régional dew Réunion

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

Bernard

MEYER

SUR LES DERNIERS
Douze lectures de Rimbaud

VERS

Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques Collection "Poétiques"

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A Albert HENRY

1996 ISBN: 2-7384-4341-9

@ L'Harmattan,

Dactylographié et composé par l'auteur

AVANT-PROPOS
Si on prend le parti du commentaire, on prend du même coup le parti de
l'interprétalion

André Guyaux

Le lecteur trouvera dans ce volume l'analyse de douze poèmes d'Arthur Rimbaud, à savoir Larme, La Rivière de Cassis, Bonne pe11;sée matin, Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour, du L'Eternité, Age d'or, Jeune ménage, "Est-elle almée? ", "Entends comme brame ", "Le loup criait sous les feuilles ", "0 saisons, ô châteaux". Leur point commun est d'avoir été vraisemblablement tous écrits au cours du printemps et de l'été 1872, à l'époque où Rimbaud fréquentait Verlaine 1.A une exception près, ils se trouvent regroupés dans le recueil artificiel intitulé Derniers vers ou Vers nouveaux, dont j'ai globalement suivi l'ordre de présentation. Cinq d'entre eux Larme, Bonne pensée du matin, Chanson de la plus haute tour, L'Eternité, "0 saisons, ô châteaux" ont été repris, avec des variantes importantes, dans la section d'Une saison en enfer intitulée Délires II Alchinlie du verbe. "Le loup criait sous les feuilles" ne.se trouve que dans Une saison en enfer.

1 Suzanne Bernard résume comme suit l'année 1872 (BG p. IX): "JANVIER. Verlaine et Rimbaud mènent ensemble une vie dissolue et hantent les cafés. De violentes querelles éclatent entre Verlaine et sa femme. FÉVRIER-MARS. Rimbaud regagne les Ardennes pour laisser Verlaine tenter de se réconcilier avec sa femme, qui a menacé de présenter une demande de séparation de corps. Il y écrit ses vers "dernière manière". MAI. Rimbaud regagne Paris sur les instances de Verlaine. Il poursuit son travail poétique. 7 JUILLEf. Verlaine abandonne sa femme et son enfant pour suivre Rimbaud en Belgique. 4 SEPTEMBRE.Les deux amis s'embarquent pour l'Angleterre; il étudient l'anglais, circulent dans la ville et les faubourgs de Londres, et vivent dans une misère de plus en plus grande. DÉCEMBRE.Rimbaud retourne à Charleville où il séjournera trois semaines". 5

Mes commentaires ambitionnent de donner de ces douze poèmes une interprétation cohérente, détaillée et argumentée. Quelques principes simples ont présidé à leur élaboration. Le premier est que les textes signifient quelque chose. Ils n'étaient pas hermétiques pour Rimbaud. Ils avaient un sens à ses yeux, et probablement un seul, dont il aurait pu rendre compte, dont il "détenait la clef". Même si l'expression qu'il leur a donnée interdit souvent d'accéder à ce sens, il n'est pas a priori impossible de le rejoindre. Au.demeurant, indépendamment du sens que lui donnait son auteur, chaque poème, en tant que tissu de signes, est potentiellementprégnant de significations que la lecture attentive peut mettre à jour. Elles ne sont pas innombrables et ne dépendent pas de la fantaisie de l'interprète. L'ensemble du texte se charge souvent d'infirmer les interprétations suggérées par certains de ses composants; plus rarement il les confirme ou du moins ne les récuse pas. Je pose donc au départ que Rimbaud est virtuellement lisible. Ce parti pris liminaire fonde mes tentatives d'élucidation et s'inscrit en faux contre un courant important de la critique rimbaldienne (A. Adam, T. Todorov) affirmant que certains poèmes ne veulent rien dire et que chercher à les comprendre est une vaine entreprise. Le second principe est de donner la priorité au texte indépendamment de tout préjugé symbolique ou idéologique. II entraîne certaines exigences: s'attacher d'abord à la lettre même; examiner les termes employés et leurs possibles acceptions; expliciter les combinaisons syntaxiques; mettre à plat le sens littéral avant de recourir à un éventuel sens figuré; rendre compte de tous les composants, de leurs articulations, du lien logique qui les unit; dégager les incompatibilités; veiller à ne pas privilégier un segment par l'occultation d'un autre, etc. Ce n'est qu'à la fin d'un long et sinueux parcours que je risque une interprétationglobalisante, manifestant, s'il se peut, la cohérence, la raison du tout singulier que constitue le poème. Le texte d'abord, soit, mais quel texte? Le problème se posait surtout pour les cinq poèmes qui apparaissent deux fois dans l'œuvre. Fallait-il choisir la version des Derniers vers ou celle d'Une saison en enfer? L'argument selon lequel celle-ci est la seule que Rimbaud ait fait imprimer et "représente [donc] 6

incOntestablement a dernière volontéde l'auteur" 2, ne me persuade l
pas. En effet, Alchimie du verbe ne propose pas ces poèmes en tant que tels,. comme l'aurait fait un recueil ordinaire, mais pour témoigner d'un état d'égarement avancé, comme pièces à conviction en somme 3. Sans prétendre que les modifications introduites se voulaient des altérations, on peut du moins supposer que Rimbaud ne s'est guère soucié, en la circonstance, de les présenter sous leur meilleur jour poétique, comme lorsqu'il les recopiait soigneusement pour les offrir à un ami compétent. Aussi ai-je préféré étudier la version des Derniers vers, établie par les éditeurs à partir d'un manuscrit, et n'examiner qu'à titre de comparaison celle d'Alchimie du verbe. Le texte analysé est celui des éditions savantes les plus courantes: celle de la Bibliothèque de la Pléiade par Antoine Adam, celle des Classiques Garnier par Suzanne Bernard et André Guyaux et celle de la collection Garnier-Rammarion par Jean-Luc Steinmetz 4.Mon commentaire prend en compte les variantes qu'elles signalent, provenant d'un second manuscrit ou des premières éditions imprimées (dans la revue La Vogue ou les Poésies complètes de Vanier). Mon troisième principe est que rien n'oblige le commentateur à recourir d'abord et de façon systématique à la biographie de l'auteur, comme le font souvent les commentateurs. Le poète est un créateur, il peut se détacher de son expérience individuelle, la prolonger, l'extrapoler, la transposer, la métamorphoser, inventer des je imaginaires, se glisser dans la peau d'autres personnages. Rimbaud l'a proclamé lui-même: "Je devins un opéra fabuleux", "Je est un autre". Plusieurs "voix" l'habitaient. Pourquoi, dès lors, vouloir faire de chaque vers l'écho d'un événement vécu, une confidence ou une plainte personnelle? Dans certains cas, la mise en relation immédiate du poème avec la biographiesoulève plus de problèmes qu'elle n'en résout et gêne la lecture plutôt qu'elle ne l'éclaire. Ce principe explique quelques précautions m.éthodologiques. Je n'assimile pas automatiquement à Rimbaud le sujet de l'énonciation qui se manifeste dans les textes et que je désigne par les expressions
2 Richter 1987 p. 38. . 3 Toutefois le narrateur d'Alchimie du verbe, qui les présente ainsi, n'exprime peut-être pas tout à fait la pensée de Rimbaud lui-même. 4 Ces éditions sont désignées dans cet ouvrage par les sigles AA, BG et St. 7

"le poète" ou "le locuteur". Je ne cherche pas forcément à identifier référentiellement les personnes, les lieux ou les événements évoqués, me limitant à rappeler les concordances signalées par mes devanciers. Je propose même parfois une lecture faisant abstraction du vécu rimbaldien, quitte à la confronter ensuite avec les données biographiques. Je n'exclus pourtant pas tout recours à l'histoire personnelle de l'auteur, il s'en faut de beaucoup. Le lien entre le poème et la vie est souvent manifeste. Il arrive qu'une circonstance biographique résolve avec évidence une obscurité textuelle, fournisse une clé qu'on chercherait en vain ailleurs. Il s'agit donc plutôt d'une précaution tactique que d'un a priori théorique. Dans le sens inverse, mon refus est plus exclusif. Je ne me suis pas donné pour objectif d'éclairer la personnalité de Rimbaud à partir à ses écrits. A mes yeux, la finalité d'un poème n'est pas de nous faire mieux connaître son auteur, fût-il une personnalité fascinante. Les poèmes anonymes ne perdent rien de leur valeur à être orphelins et ne méritent pas moins d'être commentés que les autres. De plus, je le répète, un poème n'est pas toujours l'expression directe, au premier degré, de celui qui l'a écrit. Tant de commentateurs ont reconstitué Rimbaud à partir de ses œuvres qu'il me semble .difficile et oiseux d'en rajouter. On ne cherchera donc pas dans ces pages une interprétation globale ou profonde de la personnalité du jeune Ardennais. Je laisse ce soin aux psychologues, psychanalystes, philosophes, anthropologues et autres spécialistes de la machine humaine. Mes rapports avec la littérature sur Rimbaud (laquelle, comme on sait, est immense) ont été les suivants. J'ai lu avec la plus grande attention, quand j'ai pu y avoir accès, ce que mes prédécesseurs avaient écrit sur les poèmes que je commentais. J'ai pris par ailleurs connaissance d'un certain nombre d'articles entièrement consacrés aux Derniers vers et d'études techniques sur la versification ou la langue du poète. J'ai lu assidûment les livraisons de Parade Sauvage. Mais j'ai laissé volontairement de côté - à quelques exceptions près - la masse des ouvrages trê;litantde Rimbaud en général ou de ses autres œuvres. S'il m'avait fallu tout lire, je n'aurais sans doute jamais commencé à écrire.

8

Le lecteur est donc averti de la modestie de mon propos: il ne trouvera ici que douze explications de texte, que je souhaite dignes de son attention. Je remercie chaleureusement ceux qui m'ont aidé par leurs encouragements, leurs conseils, leur participation ou par les documents qu'ils m'ont envoyés - et en particutier Benoît de Cornulier, Remi Duhart, Monique Dubues, Francis Edeline, André Guyaux, Michel Murat, Steve Murphy et Sergio Sacchi. Je remercie également Albert Henry, Michel Carayol et Bernard Terrarnorsi qui ont relu et annoté mon texte. Saint-Denis de La Réunion, 22Décembre 1995

9

LARME 1 2 3 4 S 6 7 8 Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Je buvais, accroupi dans quelque bruyère Entourée de tendres bois de noisetiers, Par un brouillard d'après-midi tiède et vert. Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert. Que tirais-je à la gourde de colocase? Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.

9 Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge. 10 Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir. Il Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches, 12 Des colonnades sous la nuit bleue, des gares. 13 L'eau des bois se perdait sur des sables vierges, 14 Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares... 15 Or! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages, 16 Dire que je n'ai pas eu souci de boire!

Mai 1872 1

Version de La Vogue. [pas de titre] Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Je buvais à genoux dans quelque bruyère Entourée de tendres bois de noisetiers, Par un brouillard d'après-midi tiède et vert. Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert. Boire à ces gourdes vertes, loin de ma case Claire quelque liqueur d'or [ ] qui fait suer. Effet mauvais pour une enseigne d'auberge. Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir. Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches, Des colonnades sous la nuit bleue, des gares. L'eau des bois se perdait sur des sables vierges, Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares... Et tel qu'un pêcheur d'or et de coquillages, Dire que je n'ai pas eu souci de boire! Il

Le texte de Larme reproduit ci-dessus est celui que proposent les éditions modernes des Derniers vers. II a été établi sur un manuscrit

donné par Rimbaud à Forain 2, reproduiten 1919dans le fac-similé
Messein. Le poème a été publié pour la première fois dans la revue

La Vogue 3 n° 9 du 20 juin 1886, sans titre ni date et dans un état
légèrement différent établi, semble-t-il, sur un manuscrit appartenant à la collection Berès et reproduit pour la première fois en 1956 dans l'édition du Mercure de France (selon A. Adam) ou en 1957 dans
l'édition des Œuvres du Club du meilleur livre (selon Jean

- Luc

Steinmetz). Il se retrouve, dans une version écourtée, dans Une Saison en Enfer. Larme est composé de 16 vers répartis en quatre quatrains. La syntaxe respecte la division strophique: chaque fin de strophe correspond à la fin d'une phrase. Elle divise en outre les quatrains II, III et IV en deux distiques égaux, alors que le premier quatrain est formé d'une phrase unique. Le poème est construit 4 sur deux assonances prépondérantes
[a/a] (8 vers) et [e] (6 vers)

-

et une assonance secondaire

-

-

[e] (2

vers). Peut-être Rimbaud considérait-il facétieusement noisetiers et suer comme des terminaisons "normandes" (en -er) et les rattachait~il aux six terminaisons en [e], où la lettre e est toujours suivie de la lettre r (bruyère, vert, couvert...) On aboutirait alors à l'égalité: 8 fins de vers en [a] et 8 en [e].Les assonances ne se répartissent pas selon un schéma unique: dans le premier quatrain [aeee] un [a] est suivi de 3 [€le]; dans le second, [a] et [€le] se croisent [aeoe], comme, mais de manière inverse, dans le troisième [eaea]; dans le quatrième [eaaa], un [€] est suivi de 3 [a]. Cette succession forme une sorte de chiasme 5. Les terminaisons sont masculines ou féminines sans souci d'alternance 6;les féminines (au nombre de Il)
2 FORAIN (Jean-Louis) Peintre, dessinateur et graveur français (Reims 1852 Paris, 1931). Elève de Gérome, il fréquenta ensuite les écrivains (Verlaine, Rimbaud, Huysmans), se lia et exposa avec les impressionnistes et devint célèbre comme caricaturiste, multipliant à partir de 1893 les satires politiques. (Petit Robert 2) 3 Revue symboliste où Félix Fénéon publia cette année-là, sur cinq livraisons (13 et 23 mai, 3, 13 et 20 juin) et sous le titre unique d'Illuminations, la plupart des Illuminations et certains des Vers nouveaux. 4 Voir le tableau des rimes et des sonorités en annexe 2. 5 Voir à ce propos Fongaro 1990. 6 Schéma: abBB aBaB bAba baaa.

12

l'emportant nettement sur les masculines (5). Ici et là, à l'intérieur d'une strophe ou d'une strophe à l'autre, les assonances constituent

des rimes, généralementiITégulières de sorte que toutes les fins de 7,
vers, à l'exception de perches et de coquillages, riment avec au moins une autre 8.Cette concordance irrégulière s'enrichit encore de récurrences consonantiques: dix fois sur seize, l'assonance (en [e]

ou en [a]) est suivie par un [R]--- sans compter les r "normands";
[w] est consonne d'appui en 1, 5, 10 et 16; [3] est consonne d'appui en 2,3et 13 et consonne finale en 13et 15. Du point de vue sonore, l'irrégularité du système rimique est donc largement compensée par un jeu plus subtil de récuITences 9.

Rimbaud utilise ici une mesure de onze syllabes qu'il respecte partout, en se permettant toutefois d'élider à deux reprises un -e atone de fin de mot pris entre une voyelle et une consonne (entouré{ e) de et bleu( e), des), situation bannie par les règles classiques. L'hendécasyllabe est rare dans la poésie française. Verlaine l'utilise pour la première fois dans Romances sans paroles, soit à la même époque que Rimbaud: son choix a peut-être été concerté entre eux. Auparavant, Marceline Desbordes- Valmare l'avait employé dans le recueil Poésies inédites, publié à Genève en 1860. Selon Jean-Pierre Bobillot, une différence capitale sépare les hendecasyllabesde Rimbaud de ceux de son prédécesseur. Ceux de la poétesse peuvent ordinairement se scander 5 6, ce qui instaure une métricité de fait (bien que sans modèle canonique préétabli), alors que ceux de Rimbaud "ne présentent aucune espèce de régularité segmentielle" (1994, p.94).On observe pourtant dans Larme une nette tendance au trimètre 10. Les vers du premier quatrain se composent de trois mesures approximativement égales (de 3 à 5 syllabes) évoquant l'alexandrin romantique (4 4 4). On retrouve cette scansion au second quatrain (vers6 et 7),Où elle s'oppose selon une structure embrassée à la division binaire des vers 5 et 8,

7 villageoises I Oise I coloease: [(w)a/ozO].riche puis suffisante; bruyère I vert: [ER]suffisante; couvert / vert:[ VER ]riche; noisetiers / suer: [e] pauvre; auberge / vierges: [ER,3°] riche; soir I gares / mares / boire: [aR] suffisante 8 Herman Wetzel ("Vieillerie Poétique" (sur Larme et Bonne Pensée du matin) in Lectures de Rimbaud, Revue de l'Université de Bruxelles, 1982) parle à ce propos d'''hannonisation incantatoire" (p. 97). 9 Auxquelles s'ajoutent les récurrences internes (voir le tableau des sonorités en annexe 1). 10Voir la scansion en annexe 1. 13

rappelant .celle de Desbordes- Valmore Il. Les vers sui~ants sont plus irréguliers: les accents potentiels se multiplient (vv. 9, Il, 14), les mesures deviennent très inégales (vv. 12, 15, 16), de sorte que le rythme se rapproche de celui de la prose. Il n'empêche que quatre des huit vers (vv. 10, 12, 13, 16) présentent encore trois accents et que la diction peut réduire sans trop d'artifice à trois accents ceux qui restent (vv. 9, Il, 14, 15). Larme propose donc le dérèglement progressif d'un trimètre romantique boiteux aboutissant à un dernier vers de q.uasi-prose, qu'on est même tenté de réaliser en dix syllabes (par élision de -e de dire). Comme plusieurs pièces des Derniers vers, ce poème opère une déconstruction en règle. d'un modèle encore prégnant. De manière similaire, de nombreux accidents de sens perturbent la cohérence de l'ensemble, comme va le montrer l'essai d'interprétation qui suit Lecture Le titre Larme annonce la tristesse, le regret, le remords 12. Seul le dernier vers y fera écho. L'absence de déterminant est attendue dans un titre, mais le singulier peut étonner. Faut-il entendre que le locuteur, dans ce poème, "verse une larme" sur son passé? I Le premier quatrain est consacré à situer et à décrire le lieu d'une action passée du locuteur. Il fait d'abord état de l'éloignement de trois catégories d'êtres évoquant la campagne, acteurs obligés, dans la tradition poétique, des idylles et des églogues: les oiseaux dont le chant charme les oreilles, les troupeaux, aux pasteurs souvent amoureux, et les accortes villageoises, qui suscitent cet amour. Cette triple exclusion détermine négativement un lieu qui pouITait être une ville, mais qui, nous le verrons, est sis au cœur de la nature 13. Dès lors, elle évoque une solitude, un "désert", que ne trouble pas même la présence d'animaux. Dans ce site, qui n'est en rien celui des pastorales et de leurs galanteries, le locuteur, qui dès le second vers se met directement en scène, semble le seul être animé.

.

- mais le vers 8 se scande aussi bien 5 / 1 5. 12 Il rappelle, note J.-L. Steinmetz (St p. 177), celui d'autres poèmes comme Les larmes de saint Pierre de Malherbe ou Larme à mon frère Bélloni de Pétrus Borel (Rhapsodies, 1832). 13Comme le site de la Rivière de Cassis. On peut du reste rapprocher "loin des villageoises" du vers: "Faites fuir d'ici le paysan matois".
Il Soit 5 6

14

Le passé buvais indique qu'il s'agit d'un souvenir. L'imparfait pourrait évoquer une action répétée ("il m'arrivait de boire") mais les passés simples qui suivent et contrastent avec lui montrent qu'il renvoie à une occurrence particulière ("j'étais en train de boire"). L'accroupissement peut sembler une position bizarre pour se désaltérer, du moins pour un Européen (c'est une position de repos ordinaire chez l'Asiatique). En outre, surtout chez Rimbaud 14,il fait penser à la satisfaction d'un autre besoin naturel. La variante de La Vogue (à genoux) mentionne une position à peine moins étrange mais elle inverse la connotation, si l'agenouillement évoque la prière ou l'extase. Bruyère oppose aux animés du premier vers un élément végétal qui nous situe dans la nature. Ce "petit arbrisseau à tiges rameuses,

à petite fleur rouge violacé 15" a ses lettres de noblesse en poésie.
Avec l'article défini, le singulier pourrait être synecdochique (la bruyère pour les bruyères); l'indéfini donne à penser qu'il s'agit

plutôt d'un endroit où poussela bruyère 16 et dont le vers suivant fait
une sorte de clairière. Quelque traduit aussi le flou du souvenir et avertit que la localisation exacte importe peu .17. La bruyère, terrain découvert, est entourée de bois qui font d'elle une refuge clos. Les noisetiers ne sont pas des arbres bien grands ni très impressionnants. Ils sont familiers aux enfants, auxquels ils offrent de quoi se tailler des flèches ou grignoter. L'adjectif tendre, rapporté à bois par hypallage, suggère leur jeunesse et les présente comme des correspondants végétaux de la "tendre enfance" 18. Il garde de son sens moral une connotation affective: les bois semblent protéger le locuteur (que l'âge de l'auteur nous fait automatiquement imaginer sous les traits d'un enfant ou d'un adolescent) et l'entourer de tendresse, maternelle ou fraternelle.
14

A cause du poème Accroupissements.

15Le Robert. 16Métonymie d'usage. Cf Chateaubriand: "Je m'égarai sur de grandes bruyères". 17 Boire [...] dans quelque bruyère pourrait évoquer malicieusement une "vieillerie poétique", la cl~<;siquesynecdoque de la matière où bruyère désigne le verre: "Verse un verre de vin qui rit dans la fougère..." cite Fontanier (1968 p. 91). 18Rapporté à bois, ten4repeut signifier aussi "de couleur douce" (verttendre). Il est possible, mais peu probable, que bois ne réfère pas à des bosquets m.ais à la matière ligneuse, autrement dit aux troncs et au branches des noisetiers. Tendre actualiserait alors le sens "facile à entamer" et ne serait pas hypallagique. 15

Le quatrième vers nous renseigne sur le moment de la journée et le climat ambiant La présence du brouillard suggère que la région est humide et que l'.après-midiest déjà avancé. Sa tiédeur indique que nous ne sommes pas en saison froide et annonce peut-être ['orage du vers 10; sa couleur, qu'il laisse voir la verdure environnante, qui semble l'imprégner (hypallage in absentia). Je rattache syntaxiquement tiède et vert à brouillard, mais ils peuvent encore se rapporter à après-midi (moins probablement à cause de l'absence de déterminant): ils seraient alors nettement hypallagiques tous deux. Ambiguïté et hypallage contribuent à rendre sensible le flou du brouillard, comme le flou du souvenir. En résumé, ces quatre vers présentent une campagne retirée, plus précisément une clairière, où une escapade d'enfant conduisit jadis (ou naguère) le locuteur et où il s'atTêtapour boire. II Jusqu'ici, le texte s'interprète sans difficulté. Il n'en va plus de même avec le second quatrain, où une double interrogation sur la nature de la boisson absorbée et la réponse apportée introduisent plusieurs facteurs de perplexité. Le vers 5 formule une interrogation problématique, non tant par le propos de la question - le locuteur peut très bien se demander ce

qu'il buvait dans l'occasion évoquée 19 - que par son complément:
dans cette jeune Oise, qui induit le lecteur à identifier "boire dans"à une construction connue (boire dans un verre, dans une coupe), d'autant qu'il explique la position accroupie (ou à genoux) mentionnée plus haut: il faut se baisser pour puiser de l'eau dans une rivière. Mais l'interrogation, dès lors, semble oiseuse (qu'on me pardonne le jeu de mot): que peut-on boire en effet dans une rivière, sinon de l'eau?

On peut dénouer la difficulté de deux façons. On peut poser que le syntagme litigieux ne complète pas le verbe mais la phrase et qu'Oise ne désigne pas la rivière, mais sa région, soit, par métonymie, le pays d'Oise. Le vers suivant irait plutôt dans ce sens: il complète la présentation du site, il ne décrit pas un cours d'eau. Cette solution contrarie l'interprétation spontanée et implique que
19Car il me semble évident que cette seconde occUlTence du verbe boire réfère de nouveau au procès mentionné au vers 2

16

Rimbaud ait tendu un piège assez grossier à son lecteur. On peut lui substituer cette autre. Le jeune promeneur, en enfant qu'il était, vivait sa randonnée comme une aventure dont il était le héros, et son imagination ludique métamorphosait l'eau qu'il buvait en une potion fabuleuse, sur l'identité de laquelle le poète interroge sa mémoire. Cette hypothèse du jeu enfantin expliquerait encore la présence, dans
la suite du poème, d'éléments "exotiques" (c%ease

pêcheur d'or et de coquillages).

-

ou case

-

Si Oise désigne une région, jeune réfère par hypallage à la fraîcheur de la végétation et suggère que la scène se passe au printemps. Si Oise désigne un cours d'eau, jeune signifie métaphoriquement que la rivière est encore près de sa source. Dans les deux cas, l'adjectif explicite l'idée que tendre et vert suggéraient déjà: la nature est jeune, comme le promeneur qui la découvre. La mention de l'Oise a posé problème à ceux qui veulent voir

dans Larme une confidence autobiographique. Robert Goffin

20

suppose qu'il s'agit d'un ruisseau ardennais passant près de Roche, l'Alloire ou la Loire, qui se jette dans l'Aisne, affluent de l'Oise. Mais, pour rester sur ce terrain, est-il si étonnant que le jeune Rimbaud ait pu se promener un jour sur les bords de l'Oise, qui prend sa source à cinquante kilomètres environ de Charleville 21?Par ailleurs, le déterminant démonstratif cette peut faire penser qu'il s'agit d'une antonomase du nom propre, désignant n'importe quel

cours d'eau 22. Quoi qu'il en soit, Rimbaud n'a pas besoin d'avoir
vu l'Oise pour l'introduire dans son poème. Il faut plutôt se demander pourquoi il a choisi cette rivière - ou plus probablement ce mot. Pour le mètre? C'est un monosyllabe facile à insérer. Pour la rime? Cette jeune Oise se pose un peu comme une rivale préférée aux villageoises 23. Pour les sonorités? [waz] se retrouve en entier dans oiseau et noisetiers, partiellement dans bois et boire. Pour les connotations du signifiant? "oasis" selon Wetzel (1982 p. 95), "oisiveté" et "loisir" selon Steinmetz (1986 p. 56). Les déterminations ne manquent pas.
20Rimbaud et Verlaine 'vi"tfants,Paris."Bruxelles, Écran du monde, 1937, p. 176, mentionné par BG et St. 21Au sud-est de Chimay, en Belgique, soit au nord-ouest de Charleville. 22 Wetzel (1982 p. 95) parle du "procès métaphorique entamé par le pronom démonstratif: cette [sorte de] jeune Oise". 23Faut-il aussi noter que villageoises et Oi$e évoquent tous deux l'oie? Loin des oiseaux, loin des oiselles.

17

Le vers 6 constitue une sorte de parenthèse. Il aligne, sans les rattacher syntaxiquement au contexte, trois syntagmes nominaux sans déterminant. Leur contenu sémantique interdit de voir en eux une réponse à la question du vers précédent, autrement dit d'en faire

trois compléments d'objet d'un "je buvais" sous-entendu 24

-

sauf

à donner à boire un sens mé~phorique (boire des yeux, de la conscience en éveil) que dément le contexte (accroupi, que tirais-je à la gourde, liqueur) 25. En fait, le vers interrompt la question posée 26, qui sera reprise au vers suivant, comme le manifeste plus nettement la version de la Vogue, qui enchaîne le vers 7 au vers 5 par la répétition de boire 27. L'incise complète la description du premier quatrain. L'orme, comme le noisetier, est un arbre de nos climats. Son nom contient le mot or qui apparaîtra trois fois par la suite. La forme ormeaux ("jeunes ormes) s'indexe sur l'isotopie "jeunesse" dégagée plus haut. Le caractérisant sans voix signifie par métaphore que les ramures ne bruissent pas (ce qui est normal par temps de brouillard) ou que les oiseaux n'y chantent pas (puisqu'ils sont loin), ce qui ferait écho au premier vers. Dans ce contexte, le terme gazons désigne un sol herbeux, les rives de la rivière, par exemple, plutôt qu'une pelouse entretenue, ce que confirme peut-être la détermination sans fleurs, étant donné que les gazons des parcs sont souvent fleuris de parterres. L'isocolon formé par les deux premiers syntagmes (ormeaux sans voix, gazons sans fleurs) 28 invite à homologuer les deux absents: les fleurs sont à la vue ce que les voix sont à l'ouïe. Ce double manque semblera triste à certains, évoquant pour eux une sorte de mort, mais le contexte, sans la récuser
24Comme seraient par exemple:' eau pure, liqueur limpide, nectar divin. 25 On pourrait aussi comprendre qu'en buvant dans l'Oise, le promeneur a l'impression de boire, sous les espèces de leur reflet, les divers éléments du
paysage

26 Le vers 5 ne se tennine du reste pas par un point d'interrogation. On peut, sans lui enlever son caractère d'incise, rattacher syntaxiquement le vers 6 au contexte en y introduisant des prépositions et des articles: parmi ces ormeaux sans voix, sur ce gazon sans fleurs, sous ce ciel couvert. 27 Les tirets de la version d'Alchimie du verbe confinnent, s'il en est besoin, cette construction. Si Oise ne désigne pas une rivière, mais une région, on peut, à la rigueur, considérer ce vers comme une triple apposition à ce tenne. 28 Même construction (Nom pluriel dissyllabe + sans + nom monosyllabe), même nombre de syllabes (4), même accentuation intérieure (2 2). 18

-

mais Rimbaud n'est pas Valéry.

absolument, n'actualise pas cette connotation. Le troisième fragment du trimètre s'éloigne formellement des précédents: il ne compte que trois syllabes et remplace le caractérisant en sans par un adjectif. Toutefois celui-ci désigne encore une absence: un ciel couvert est un ciel sans soleil, sans azur, voire sans nuages bien dessinés - ce qui est également attendu par temps de brouillard. La description qui se termine ici a construit un site retiré de nos régions tempérées: essentiellement végétal, privé de vie animée, doux en couleur, voilé de brume, silencieux et immobile dans l'air tiède. Que tirais-je reprend la question interrompue (que pouvais-je boire) par un verbe synonyme 29, tandis que le complément à la gourde précise une modalité du procès. Dans l'hypothèse de l'Oiserivière, l'enfant ne buvait donc pas à même le ruisseau ni dans le creux de la main, il puisait l'eau au moyen d'une gourde, qu'il portait ensuite à ses lèvres 30. Dans l'hypothèse de l'Oise-région, rien n'interdit de comprendre qu'il avait emporté pour la route une gourde déjà remplie d'une boisson quelconque, pas forcément de l'eau 31. De colocase, complément de matière (car c'en est un, indubitablement) caractérisant cette gourde, pose un autre problème. Rimbaud avait probablement rencontré ce nom savant en classe de latin dans la quatrième Bucolique de Virgile: "0 mon enfant, la terre, féconde sans culture, t'offrira pour prémices les colocasies mêlées à la riante acanthe" 32. Les dictionnaires 33 rattachent ce terme botanique à une aracée tropicale amie de l'humidité, au rhyzome
29 Cf l'expression "boire à longs traits". 30Même si "l'anaphore et le parallélisme syntaxique soutenus par la rime font surgir une équivalence sémantique entre la 'Jeune oise" et la "gourde de colocase" (Wetzel, 1982 p. 95), il est peu probable que nous soyons en présence d'une métaphore faisant de l'Oise une gourde "naturelle". Car, dans ce cas, comment expliquer de colocase? En l'interpétant "riche en plantes d'eau?" 31 S'il s'agissait d'une action répétée, on pourrait aussi comprendre que le locuteur buvait, selon les cas, pmfois dans l'Oise et pmfois à sa gourde, mais nous avons vu que les passés simples qui suivent (changea, furent) bloquent l'hypothèse d'un imparfait itératif. 32At tibi prima, puer, nullo munuscula cultu / [...] tellus / Mixtaque ridenti colocasiafundet acantho (vv. 18-20). 33 "Plante tropicale de la famille des aracées, cultivée notamment en Polynésie

pour

son rhyzome, riche en féculent" (petit Larousse)

-

"Plante tropicale dont

la racine est riche en fécule" (Le Robert). Le,Bescherelle ne recense pas le terme. 19

comestible, plus connue sous le nom de songe

34

dans la

gastrononlie exotique. Elle présente, comme tous les arums, de longues spathes en cornet évoquant des calices (sinon des gourdes), avec lesquelles on peut imaginer puiser de l'eau. Faut-il comprendre, par allusion à Virgile, que la nature elle-même offre un récipient à l'enfant? Gourde serait alors une métaphore (du type: "une assiette de nénuphar" .ou "des pendants de cerises"), assez approximative. Dans la version de La Vogue, l'idée de récipient fourni par la nature est peut-être exprimée, de manière plus simple et moins spécifique, par l'expression ces gourdes vertes. L'abandon du terme eoloease peut suggérer que Rimbaud avait d'abord

confondu cette plante avec les paronymiques coloquinte ou
calebasse, cucurbitacées qui, une fois vidées et séchées, servaient en effet de gourdes 35, et qu'il prit ensuite conscience de son erreur. Mais la substitution de case à eoloease semble indiquer qu'il avait à cœur d'introduire une dimension exotique qui métamorphose la campagne française en paysage tropical et transforme son double. enfantin en "nègre" (ma case) 36. Effet de l'imagination ludique ou "hallucination simple", les bords de l'Oise deviennent une Casamance comme l'usine une mosquée 37. Quant à l'éloignement de cette case, il rappelle l'isolement du site et fait écho au premier vers.

34Colocasia esculenta (L.), provenant d'Asie tropicale, est une "herbe acaule, rhizomateuse, à grandes feuilles ovales, sagittées à la base. La spathe longue de 23 à 30 cm possède un limbe jaune pâle orangé. Elle recouvre le spadice long de Il à 14 em, qui porte à sa base une partie femelle, une partie centrale stérile et une partie terminale mâle. Espèce abondante dans les zones humides." L'île de La Réunion par ses plantes. Conservatoire botanique de Mascarin. Solar. 1992. 35 Gourde vient du latin cucurbita. Ce terme, désignant d'abord la courge calebasse, a été étendu par métonymie à d'autres bidons. 36 Cf Mauvais sang: "Je suis une bête, un nègre [...] Cris, tambour, danse, danse, danse, danse!" (BG p. 217). Toutefois, la métamorphose exotique ne s'impose pas absolument au lecteur. Colocase ne la suggère qu'après un recours au dictionnaire, et ma case pourrait à la rigueur désigner, de façon populaire et ironique, la maison familiale: du latin casa, le terme signifie "cabane" (sens vieilli) avant de désigner une habitation primitive. Pour aller jusqu'à l'improbable, case (dans le sens d"'espace ménagé sous le pupitre de l'écolier pour ranger ses livres et ses cahiers") pourrait suggérer par synecdoque de la partie que l'enfant fait l'école buissonière. Mais l'adjectif claire, peu motivée en apparence (sinon par la reprise du [k]) montre que case désigne bien une habitation. 37 "Je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine" (Alchimie du verbe BG p. 230). 20

Le vers 8 répond à la question commencée au vers 5, interrompue par le vers6, reprise au vers 7 et close par le point d'interrogation de

la fin de ce vers 38. Le locuteur buvait quelque liqueur d'or. Cette
information surprendra ceux qui voyaient l'enfant puiser à la rivière 39.etqui attendaient une réponse comme "une eau fraîche" (à cause de jeune Oise) 40, "une eau fade" (moins attendue) ou tout
autre expression qui, en spécifiant une qualité de l'eau bue, aurait

rendu pertinente après coup l'étrange question

41.

Quelque liqueur

d'or est pourtant compatibleavec leur interprétation 42 si l'on admet
que l'imagination de l'enfant transformait cette eau en breuvage romanesque: boisson exotique, potion de sorcier (pour rester sur l'isotopie exotique), eau de jouvence, élixir d'alchimiste, philtre magique etc.: l'indéfini quelque invite à parcourir toute la gamme des possibles. Comme plus haut devant bruyère, il marque aussi le flou du souvenir et contraste avec la précision de colocase. Dans cette hypothèse, le caractérisant d'or peut se prendre au pied de la lettre: une boisson où se trouve dissous de l'or: on sait l'importance de ce métal dans l'œuvre de Rimbaud. Si d'or est figuré, il exprimera une couleur, voire une valeur, bien que les caractérisants suivants, fade et qui fait suer, aient une connotation peu engageante. Le vers pourrait être la description périphrastique d'un breuvage particulier, jouant un rôle dans une légende traditionnelle (mais laquelle?). Cette liqueur a probablement des effets nocifs: la sueur qu'elle provoque peut manifester la fièvre ou l'empoisonnement. L'hypothèse d'une gourde remplie à la maison et emportée permet une lecture plus simple mais plus prosaïque: l'expression
La version de La Vogue la prolonge par un rejet (ma case I claire) jusqu'au début du vers 8. Claire n'est pas suivi du point d'interrogation attendu, mais cette ponctuation se rencontre après chérie (qui remplace claire) dans la version d'Alchimie du verbe ,cequi confirme le rejet et empêche de faire de claire un adjectif antéposé se rapportant à liqueur d'or. 39 "Cette nouvelle information contredit toutes les attentes nourries par le poème" (Wetze11982 p. 95). 40''Une eau fraîche, naturelle~jaillissant près de sa source " (ibid). 41Voir ci-dessus la lecture du vers 5. D'or pourrait signifier "étincelante" ("que dorait un rayon de soleil arriéré") si le ciel n'était pas couvert. 42L'or est plusieurs fois associé à l'eau chez Rimbaud. Dans la première partie de Mémoire, l'eau claire semble opposée (par un non...) au courant d'or en marche. On lit aussi:!1'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes" (où meuble est un verbe).
38

21

poétique liqueur d'or peut désigner métaphoriquement de la bière 43, du cidre, du vin blanc (jade conviendrait mal à une boisson plus alcoolisée 44) ou n'importe quelle mixture paysanne ou familiale tirant sur le jaune, une tisane par exemple! Conjointe àfade et qui fait suer, elle pourrait bien être ironique. Comme l'eau de l'Oise, cette boisson ménagère est susceptible d'être métamorphosée par l'imagination, mais, quoi qu'il en soit, le liquide ingéré ne fait pas les délices du buveur: il n'a pas de goOtet provoque sa transpiration. III Le vers 9 se rattache au développement précédent. Tel récapitule la situation décrite. Il signifie "comme j'étais", "dans l'état où je me trouvais". L'emploi de cet anaphorique littéraire et celui du subjonctif plus-que-parfait j'eusse été contrastent, sans doute ironiquement, avec le prosaïsme du référent. Ce garçon accroupi, buvant à la gourde, en sueur 45, probablement crotté, constituait un spectacle peu engageant, il n'aurait donc pas fait une bonne enseigne d'auberge. Dans les auberges, lieux quasi mythiques des romans historiques, le vin et la bière coulent ordinairement à flot aux dépens de la fraîcheur physique des buveurs. Mais il faut donner aux passants l'envie d'entrer et de dépenser. Les joyeux drilles que figurent éventuellement les enseignes sont toujours pleins d'allant et de vigueur. Aucun aubergiste n'accepterait de les montrer avachis et ruisselants de sueur 46. Jusqu'ici, .le poème gravitait autour d'un souvenir ponctuel, une "pause boisson" en pleine campagne. Il en décrivait le site et déroulait une réflexion sur le liquide absorbé. Le temps du récit restait le même. Brusquement, au vers 10, l'articulateur puis,
"La liqueur fade est bien clairement de la bière. On>pense à la bière allongée d'eau que Madame Rimbaud donnait à boire à son fils. Il est impossible qu'il s'agisse d'absinthe." (AA p. 927). 44Wetzel (1982, p. 95) note que liqueur d'or est Ie nom courant de l'eau-de-vie de Dantzig. 4SLa version de La Vogue (Effet mauvais pour une enseigne d'auberge) appose le vers à fait suer: c'est surtout le spectacle de la transpiration qui aurait fait "mauvais effet" et dissuadé les gens de boire. 46 Steinmetz (S1. p. 178) commente ainsi ce vers: "La présence de la couleur verte dans tout le poème, mais aussi d'évidents souvenirs de vagabondage, laissent deviner que cette auberge remonte sans doute au temps aimé du CabaretVert, à Charleroi. "
43

22

l'abandon de la première personne, l'emploi du passé simple après la chaîne des imparfaits (buvais, pouvais, tirais), le sens même du verbe changea chassent l'image fixe, introduisent le mouvement, enregistrent le déroulement du temps. L'orage, qu'annonçait la tiédeur de l'air, se déclare et change l'aspect du ciel qui, de couvert, devient convulsif et agité. L'addition de jusqu'au soir après virgule donne à penser que le ciel, sous l'effet de l'orage, s'est sans cesse

métamorphoséjusqu'au tomber du jour 47.
Le présentatif ce furent introduit alors une énumération de référents assez hétéroclites dont l'imprévisible succession. suggère encore un mouvement rapide. Quel statut existentiel leur accorder? L'enfant a-t-il continué sa randonnée sous l'orage et observé ces divers objets au cours de sa marche? S'agit-il plutôt, en relation avec le vers précédent, des compositions fugaces du ciel perçues par l'imagination de l'enfant 48?La rapidité de l'énumération évoque en effet des spectacles instantanés, brusquement révélés par l'éclair de la foudre. Passons-les en revue. Les deux premiers nous situent encore dans la nature. Contextuellement, les pays noirs font penser à des forêts ou à des horizons assombris plutôt qu'à des régions minières. Les lacs s'y insèrent sans problème. Les perches, en revanche, surprennent. S'agit-il de poissons qui habitent ces lacs? La vision serait bien restreinte par rapport aux autres. S'agit-il de rames en bois supportant les houblons ou les pois 49?L'hypothèse de la randonnée s'en trouverait renforcée, car le spectacle de hampes dressées n'est guère de ceux qu'ébauche un ciel d'orage. Colonnades et gares nous font quitter la campagne pour la ville so. Colonnades pourrait à la rigueur désigner métaphoriquement des files d'arbres, mais gares lève l'ambiguïté: il s'agit bien de files de colonnes et d'architecture 51.
47A moins qu'il ne faille entendre que l'orage, en plus du ciel, changea même aussi le soir, ce qui est peu probable. 48 Cf "Je voyais très franchement [...] des calèches sur les routes du ciel" (Alchimie du verbe BG p. 230). Un peu dans le même sens, Pierre BruneI (1987 p. 279) écrit: "Larme est d'abord l'étude de la transformation d'un paysage: un paysage réel fait place à des paysages possibles. Le je, comme réduit à une fonction emblématique, est le lieu véritable de ces transformations, dont le bénéfice finit par lui échapper". 49Que nous retrouvons dans "Entends comme brame". so Pour Wetzel (1982 p. 97), "ces métonymies rappellent l'endroit où règne l'or et où l'on peut gagner la gloire littéraire" . 51Comme celles qui entourent en partie la place de Charleville. 23

Le circonstant sous la nuit.bleue indique l'écoulement du temps: de l'après-midi tiède (vers 4), en passant par le soir (vers 10), nous sommes parvenus à la nuit. Mis en relation avec l'indication jusqu'au soir, il nous fait .savoir que l'orage est probablement terminé, ce que confirme peut-être la couleur bleue de la nuit. Il remet donc sérieusement en doute l'hypothèse d'une fantasmagorie céleste offerte par l'orage. Ces "instantanés de la mémoire" rappellent plutôt, en accéléré, des choses vues au cours d'une rapide errance. Après s'être arrêté pour boire dans une bruyère, l'enfant aurait longuement marché à travers campagnes et villes, sans que l'arrivée de la nuit interrompe sa randonnée. IV Le quatrième quatrain nous ramène en pleine nature, plus précisément dans des bois (qui sont peut-être, s'il n'y a pas eu déplacement, les bois de noisetiers du vers 3). Il réintroduit en outre l'imparfait, qui extrait les nouveaux procès (se perdait, jetait) de la séquence chronologique qui précède. Les vers 13 et 14 constituent un retour sur deux visions, qui se sont plus vivement imprimées dans la mémoire du locuteur. Celle, d'abord, d'une eau qui se perd. L'eau des bois peut désigner l'eau de pluie (tombée durant l'orage, par exemple) ruisselant des ramures vers le sol, ou bien des sources forestières, voire lajeune Oise elle-même. La nature du terrain qui la reçoit est précisée: il s'agit de sables, sol fréquent des forêts (l'emploi du pluriel est poétique). Appliqué à ce référent, l'adjectif vierges signifie "que l'homme n'a jamais foulé" (plutôt qu'inculte ou inexploité) et rappelle l'isolement du lieu. Le locuteur peut revenir par la pensée au site du début (qu'il n'a peut-être pas quitté). Le verbe se perdait est ambigu: signifie-t-il que l'eau s'éparpillait sur un lit de sable ou bien qu'elle disparaissait, absorbée par le sol perméable? Il suggère également qu'elle était perdue pour le promeneur, ce qui annoncerait le regret formulé dans le dernier vers. La seconde vision est, semble-t-il, celle de la grêle, "précipitation constituée de grains de glace" (Le Robert): les glaçons sont probablement des grêlons. Sous nos climats, ce phénomène météorologique est fréquent au printemps (giboulées de mars) et se produit même quelquefois en été (mais se conjugue-t-il avec l'orage?) Il est présenté ici comme une agression du vent, 24

personnifié par le verbe d'action jetait 5z,qui évoque un garnement en train de jeter des cailloux dans les mares- un double invisible du promeneur, en quelque sorte. Du ciel s'interprète spontanément comme une simple indication d'origine: les grêlons proviennent des nuages..Mais la variante de La Vogue, Le vent de Dieu, nous incite à reconsidérer cette lecture. Si l'on n'y voit pas seulement une occurrence de l'expression populaire "un vent de Dieu" (ou "de Zeus"), on comprendra que vent est une créature céleste, qu'il a partie liée avec la divinité, qu'il est un de ses agents 53.Connotativement, ce rapprochement est ambigu. La grêle serait-elle une manifestation de la colère, voire de la méchanceté de Dieu? L'expression redonne sa dimension religieuse antique au phénomène naturel (tlDieu tonne"). Les mares introduisent une nouvelle forme de l'eau: stagnantes, contrastant avec les eaux fugitives du vers précédent, elles ne donnent pas a priori envie de se désaltérer. Elles seraient pourtant l'abreuvoir naturel des troupeaux, s'ils n'étaient pas loin, et l'on se souvient que le locuteur de Comédie de la soif souhaite "aller où

boivent les vaches" 54. Les glaçonssont aussi de l'eau à l'état solide,
et, comme les eaux des bois, ils se perdent en tombant dans les mares. Le locuteur, qui depuis le vers 9 ne parlait plus de lui, se remet en scène en fin de poème. Un changement de point de vue s'opère, signalé par les points de suspension de la fin du vers 14, par la conjonction or 55 du début du vers 15 et par l'apparition du passé composé (je n'ai pas eu) qui, du récit à l'imparfait et au passé simple, nous fait passer au discours: les deux derniers vers expriment un jugement actuel sur les faits relatés. Par une seconde occurrence de morphème tel, déjà rencontré au vers 9 (dans une structure syntaxique différente, il est vrai), le poète compare celui
52On retrouve ce verbe, directement associé à l'orage, dans Michel et Christine: "L'orage d'abord jette ses larges gouttes." 53 Comme dans La Rivière de Cassis et dans Michel et Christine: "Cette religieuse après-midi d'omge". 54Comédie de la soifl, v. 16. 55Or, étrangement suivi d'un point d'interjection (comme le mais de "0 saisons, ô châteauX'),pourrait être pris d'abord pour une invocationà l'or (le métal), si ce terme n'était pas présent dans le vers. Dans la version de La Vogue, un double et remplace or! et ou . 25

qu'il était à deux sortes de pêcheurs: d'or ou de coquillages. Si l'expression pêcheur de coquillages (où le second terme réitère la sémie /aquatique/ du premier) nous semble familière (n'est-ce pas le titre d'un tableau impressionniste?), l'expression pêcheur d'or (qui fait écho à liqueur d'or) est assez sUlprenante. Elle pourrait désigner un chercheur d'épaves et de trésors engloutis, ou un écumeur de plage, voire un naufrageur (puisque les coquillages se pèchent aussi à pied le long du rivage 56).Par ailleurs, son signifiant évoque le plus connu chercheur d'or et son signifié, plus précisément le caractère précieux de l'or, fait penser au non moins fameux pêcheur de perles, qui recueille des huîtres, soit des sortes de coquillages. Si ce sont bien ces plongeurs héroïques 57 qui sont désignés ici par approximation, ils introduisent une seconde note d'exotisme, qui fait écho à eolocase (et plus encore à case). Le lecteur attend que la suite l'éclaire sur la motivation de cette étrange comparaison, mais, loin de le renseigner, elle va renforcer sa perplexité. Dire que je n'ai pas eu souci de boire! exprime sur le mode exclamatif un regret fortement senti. Dire que, plutôt familier, exprime l'étonnement indigné ("quand je pense que! If).Il est patent que le locuteur juge sévèrement sa conduite d'alors: il a manqué une expérience, perdu une occasion. C'est ici que le texte rejoint enfin le titre: une larme est versée sur le passé. Cependant l'objet du regret: n'avoir pas eu le souci, (soit à la fois la pensée, le désir et la préoccupation) de boire pose plusieurs problèmes de cohérence logique et référentielle. Le premier est microcontextuel. Quel rapport peut-il y avoir entre cette insouciance et les pêcheurs? Faut-il entendre que ces derniers, trop préoccupés par leur activité, par l'objet lucratif de leur quête, ne songent pas à se désaltérer? Incarnent-ils, comme le pense Wetzel (1982 p. 96), "la chasse aux richesses et au succès dans un monde gouverné par l'argent" qui rend "impossible la satisfaction des besoins les plus naturels, les plus primitifs et les plus sains"? L'explication est peu convainquante. On se demande si Rimbaud ne fait pas allusion aux personnages d'un épisode historique, d'une légende ou d'une œuvre littéraire, que seule l'érudition, aidée par la bonne fortune, pourra identifier un jour - et l'on donne sa langue au chat!
56Pêcheur de coquillages est peut-être du reste appelé par sables. 57Ainsi l'idée d'opéra se profile en marge de ce vers, comme elle se profile, dans "Est-elle almée?" derrière "la Pêcheuse et lacbanson du Corsaire". Au demeurant, les heures bleues de ce dernier poème évoquent la nuit bleue de Larme.

26

Le second problème intéresse la cohérence d'ensemble. Comment le locuteur peut-il sans contradiction se reprocher de n'avoir pas eu souci de boire alors que les deux premiers quatrains nous l'ont précisément montré en train de boire (je buvais, que pouvais-je boire)? L'emploi absolu du verbe boire contribue fortement au mystère S8. Une solution consisterait à supposer un compléme.nt d'objet sous-entendu et à chercher quel breuvage aurait pu être absorbé à la place de la mystérieuse liqueur d'or du vers 8. On peut

penser, en relation avec le vers 13, qu'il s'agit de l'eau des bois
perdue, eau naturelle et vierge, qui s'opposerait alors à la liqueur d'or. Ou bien le locuteur (pour reprendre une des hypothèses précédentes) s'est-il laissé aveugler par ses jeux d'enfants et ses aventures imaginaires (pêcheur d'or) sans comprendre que la nature mettait à sa portée un réel plus miraculeux encore, toute cette eau qui se perdait sur les sables? Une seconde solution, plus simple - et suggérée surtout par la version d'Alchimie du verbe, comme nous le verrons bientôt -, consisterait à disjoindre simplement les moments et à dire que l'enfant, qui avait bu une boisson médiocre avant l'orage, ne se soucia plus de boire après celui-ci, alors que c'était le moment où jamais. Une troisième solution, enfin, serait de donner à la construction absolue boire un sens intensif, métaphorique et spirituel: boire vraiment, par l'esprit ou par l'âme, "capter le goût du monde", "satisfaire une soif essentielle" (8t p.178). En buvant la liqueur d'or, l'enfant ne se désaltérait pas vraiment. Il transposait dans le domaine physique une soif qui ne l'était pas. La vraie boisson était celle qui aurait pu assouvir l'aspiration au bonheur, à la vraie vie, à la communion avec le monde. - Soit, mais quoi donc? On peut tout supposer, on ne pelIt rien préciser 59.

*
La version d'Alcllilnie du Verbe, qui s'écarte notablement des deux autres, n'apporte guère de lumières supplémentaires. Privée de
58 En construction absolue, boire signifie souvent "prendre des boissons alcoolisées régulièrement et avec excès'f. Je ne retiens pas le sens ffsouci de m'enivrer", faute de lui trouver une pertinence. S9 On peut encore alléguer qu'il s'agit d'un récit de rêve en sollicitant dans ce sens l'introduction d'Alchimie du verbe: "J'écrivais de silences, des nuits, je notais l'inexprimable." (je souligne). Pierre Brunei enregistre la contradiction comme telle: "[le poème] s'immobilise sur une contradiction où la quête semble annuler" (1987, p. 295). 27

titre, comme celle de La Vogue, elle omet les vers 11-12et leur énumération de choses vues, complète le troisième quatrain par les vers 13et 14 et remplace les vers 15 et 16 par un vers nouveau, qu'elle isole à la fin de poème. J'examinerai rapidement les aspects formel et sémantique des modifications apportées. Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère Entourée de tendres bois de noisetiers, Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert? Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case Chérie? Quelque liqueur d'or [ ] qui fait suer.

-

-

Je faisais une louche enseigne d'auberge. - Un orage vint chasser le ciel. Au soir [...] L'eau des bois se perdait sur des sables vierges, Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares; Pleurant, je voyais de Ifor

-

et ne pus boire.

-

Du point de vue 'frirnique", les deux premiers quatrains restent identiques (la substitution de colocase à case ne modifie pas la fin du vers). Le nouveau troisième quatrain est plus régulier que le précédent, dans la mesure où vierges rime mieux avec auberge que perches. La suppression des anciens vers Il et 12, entraînant la perte d'une assonance en [a] et d'une assonance en [£1 ne modifie pas l'équilibre quantitatif entre les deux séries. Celle de l'ancien vers 15 se fait en défaveur des [a] (coquillages) mais ce déséquilibre est compensé par l'isolement du dernier vers, qui souligne fortement cette assonance. Le détachement a également pour effet de singulariser la structure du poème (3 quatrains et un monosticheau lieu de quatre quatrains).

Du point de vue rythmique 60, la scansion des six premiers vers
reste inchangée ainsi que celle du vers Il (L'eau des bois...). Celle des six autres se trouve diversement modifiée par rapport à la version étudiée. Les vers 9 (Je faisais...) et 12 (Le vent de Dieu...)
60 VoiT l'annexe 2. 28

se réalisent à présent à débit continu, sans rupture, en deux alexandrins boiteux, mais à sixième accentuable (3 3_2 3 et 4 2_3 2). Le dernier vers, à l'inverse, se fragmente en un trimètre haché, assez solennel, ce qui le rend moins prosaïque à mes yeux que l'ancien. Enfin, les trois vers supprimés sont parmi les plus hétérogènes. Sous ces aspects, les écarts sont donc moindres. En revanche, le vers 10 se termine par un contre-rejet voyant (Au soir) et les vers 7 et 8 proposent une coupe lyrique (jaunes, / qui) et un rejet provocant (ma case / Chérie) et introduisent, quant à eux, plus d'irrégularité. En définitive, la comparaison formelle des deux versions ne permet guère de conclure, me semble-t-il, à une évolution quelconque de la métrique rimbaldienne 61. Venons-en au contenu. La première strophe n'est guère modifiée. Dans montre l'enfant plongé dans le brouillard, où par notifiait seulement la concomitance (cf par une belle après-midi). Le déictique cette (bruyère), au lieu de quelque, souligne qu'il s'agit d'un lieu précis, d'un souvenir particulier. L'interrogation que buvais-je, qui remplace l'assertion je buvais, fait du vers 5 une reprise développée du vers 2, sans atténuer le problème logique de ce buveur qui boit à la rivière une autre boisson que de l'eau. Le deuxième quatrain reprend celui de La Vogue 62en modifiant deux épithètes: les gourdes, de vertes, deviennent jaunes (certains chercheront sans doute une signification symbolique à ce changement de couleur) et la case, de claire, devient chérie - par ironie, sans doute, s'il s'agit d'une fugue. Le vers 9 conclut toujours par le même constat le développement qui précède. Cependant tel et j'eusse été, voyants et littéraires, ont disparu (comme dans La Vogue) et mauvais a cédé la place à louche, plus ambigu, puisqu'il peut aussi bien signifier, comme précédemment, que l'enfant aurait fait une enseigne peu "orthodoxe" et par conséquent Peu appropriée, mais aussi, par hypallage, qu'il aurait pu servir d'enseigne à une auberge interlope. Le vers 10 marque seul, en l'absence des deux vers omis, le changement atmosphérique et le passage du temps. Dès la fin du vers, nous nous retrouvons au soir, où se trouvent situés, derechef
61Ce n'est pas l'avis de Jean-Pierre Bobillot qui, à partir des modifications des vers 8 et 9, conclut à plus de radicalité dans la lutte contre la vieillerie poétique et ses régularités (1994 pp. 94-96). 62La version de La Vogue apparaît ainsi comme intermédiaire entre les deux autre versions. 29

sur le rnooe de la description, les procès se perdait et jetait. Le verbe chasser, plus énergique que changea, tend à personnaliser l'orage, comme jetait faisait déjà pour le vent, qui, nous l'avons vu, est ici explicitement rattaché à Dieu (ce qui évite aussi la répétition du mot ciel, dont c'était la troisième occurrence dans les autres versions). La suppression des diverses visions clarifie considérablement la structure du poème. Sont désormais nettement mis en regard deux états de la nature, avant et après l'orage. Le mouvement a succédé à l'immobilité. Sur le fond stable des bois, le soir, son vent et ses glaçons s'opposent à l'après-midi et à son brouillard tiède. Il devient ainsi plus probable que l'eau des bois soit l'antithèse de la liqueur d'or. Dès lors, la fin du poème, si elle reste aussi mystérieuse, semble moins contradictoire. On peut comprendre que le locuteur qui avait bu, l'après-midi, un breuvage médiocre ("qui fait suer"),
s'est trouvé, le soir, dans l'impossibilité

d'insouciance, notons-le - de boire l'eau pure tombée du ciel pendant l'orage.
Enfin, le passé simple put maintient jusqu'au bout le "récit", qui ne débouche plus sur le "discours" comme au auparavant. Pleurant qui explicite le rapport au titre disparu (Larme) attribue les larmes à l'enfant. de jadis, là où Dire que je n'ai pas eu souci exprimait le regret actuel de l'insouciance passée. En outre, il n'est pas assuré que la raison de ces pleurs soit le dépit de ne pas boire: ce pourrait être l'extase provoqllée par l'or. Le rapport logique entre la vue de l'or (rapportée à l'imparfait) et l'impossibilité de boire (rapportée au passé simple) est en effet indécidable: est-ce parce l'or contemplé le détournait de l'eau que l'enfant ne put la boire, selon l'hypothèse suggérée plus haut? (Et c'est alors l'image du chercheur d'or, guettant la pépite dans les sables qu'il tamise, qui serait évoquée ici.) Voulait-il au contraire absorber cet or qu'il voyait et pleurait-il de ne pouvoir le faire? Car or, autant que boire, peut avoir un sens métaphorique. Après avoir ingéré une médiocre liqueur d'or, l'enfant voulait peut-être absorber l'or pur, s'incorporer la nature admirable. Soif impossible à assouvir pour un mortel, qui sera au contraire bu un jour par la terre et les fleurs 63.

-

il

ne s'agit plus

*
63Assimilation inverse qu'appelle sans doute de ses vœux "Le loup criait sous les feuilles"

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