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Sylvain Bemba, l'écrivain, le journaliste, le musicien

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352 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 591
EAN13 : 9782296340800
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Sylvain Bemba L'Ecrivain, le Journaliste, le Musicien 1934 - 1995

Autres ouvrages publiés par le Département de Littératures et Civilisations Africaines de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville" en République du Congo. 1. L'Enseignement des littératures africaines à l'université, Brazzaville, Série "Colloques de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines", 1981. 2. Jean Malonga, écrivain congolais 1907-1985, Paris, L'Harmattan, 1994 (sous la coordination de Mukala KadimaNzuji). 3. Tchicaya U Tam'Si, écrivain de l'altérité, Numéro Spécial de L'Afrique littéraire, Paris, n087, 1995. 4. Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, Paris, L'Harmattan, 1997 (sous la direction de Mukala KadimaNzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou).

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5423-2

Mukala

Sous la direction de Kadima-Nzuji et André-Patient

Bokiba

Sylvain Bemba L'Ecrivain, le JournaIiste, le Musicien 1934 - 1995
Publication du Département de Littératures et Civilisations Mricaines de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville, Congo.

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 15005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Dans la collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Gérard da Silva
Dernières parutions:

IOU ANNY Robert, Espaces littéraires d'Afrique et d'Amérique (t. J), 1996. IOUANNY Robert, Espaces littéraires de France et d'Europe (t. 2), 1996. LARONDE Michel, L'Écriture décentrée. La langue de l'Autre dans le roman contemporain, 1996 Collectif, L 'œuvre de Maryse Condé, A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte, 1996 BARTIIÈLEMY Guy, Fromentin et l'écriture du désert, 1997. COLLECTIF, L'œuvre de Maryse Condé. A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte, 1997. PLOUVIER Paule, VEN1RESQUE Renée, BLACHÈRE Jean-Claude, Trois poètes face à la crise de l'histoire, 1997. JOUANNY Robert, Regards russes sur les littératures francophones, 1997. EZQUERRO Milagros, Aspects du récit fantastique rioplatense, 1997. De BURTON Richard, Le roman marron: études sur la littérature martinicaise contemporaine, 1997. SEGARRA Marta, "Leurpesant de poudre" : romancièresfrancophones du Maghreb, 1997. SCHNYDER Peter, André Frenaud, vers une plénitude non révélée, 1997. Sous la direction de Mukala Kadima-Nzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou, Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, 1997. LEBOUTEILLER Anne, Michaux, les voix de l'être exilé, 1997. AVNI Ora, D'un passé l'autre. Aux portes de l'histoire avec Patrick Modiano, 1997. FIGUEROA Anton, GONZALEZ-MILLANXan, Communication littéraire en culture en Galice, 1997. COHEN Olivia, La représentation de l'espace dans l'œuvre poétique de O. V. de L. Milosz. Lointainsfanés et silencieux, 1997. TIIOMPSON C. W., Lamie/, fille dufeu. Essai sur Stendhal et l'énergie, 1997. BOURJEA Serge, Paul Valéry, Le sujet de l'écriture, 1997. LOU ALI-RA YNAL N., DECOURT N. et ELGHAMIS R., Littérature orale touarègue. Contes et proverbes, 1997. VOGEL Christina, Les "Cahiers" de Paul Valéry, 1997.

Introduction SYLVAIN BEMBA, LE PATRIARCHE... par Mukllla Kadima-Nzuji

Il était connu pour sa modestie. Il était apprécié pour sa discrétion. Il était aimé pour sa disponibilité. Homme affable et doux, il savait ouvrir son coeur et sa maison de la rue MèreMarie à Bacongo, à tous ceux qui désiraient entretenir un commerce intellectuel avec lui ou bénéficier de ses services, de ses conseils ou de sa vaste culture. Car il lisait toujours et annotait sans désemparer les manuscrits que de jeunes auteurs, ou même ceux déjà confirmés, se faisaient le plaisir et quelquefois le devoir de soumettre à son appréciation. Non pas qu'ils aient éprouvé un quelconque besoin d'un imprimatur de sa part mais parce qu'ils avaient foi en son jugement. Et son jugement était considéré comme des plus sûrs car il se fondait sur un socle solide dans la construction duquel entraient les acquis d'une longue et profonde expérience de l'écriture, et des connaissances littéraires étendues. Dans la vie de cet homme que d'aucuns nommaient déjà le patriarche, la pratique de la lecture allait de pair avec celle de l'écriture et inversement. Les deux activités y étaient indissociables à tel point qu'il ne pouvait tenir une conversation même la plus intime ni écrire deux lignes sans que son propos ne soit agrémenté de citations et de références comme il ne 5

pouvait pas non plus lire un texte sans qu'il ne soit amené à l'annoter pour son plaisir ou pour une recension. Mais au-delà de la lecture et de l'écriture, peut-être même à la faveur de cette double activité de l'esprit, il a contribué à la formation de ce qu'il appelait lui-même "la phratrie des écrivains congolais" et qu'il définissait comme "cette extraordinaire chaîne de montage intellectuel qui voit les écrivains au Congo rassembler page après page, rêve après rêve, le livre commun de la vie qui transpire de la douleur des opprimés et saigne de la douleur des souffrants."l Voilà le souvenir que beaucoup garderont de Sylvain Bemba que'la mort a surpris le samedi 8 juillet 1995 au Val-deGrâce en France où, à l'annonce de la dégradation brutale de son état de santé, le gouvernement congolais l'avait évacué pour qu'il y reçoive des soins intensifs et appropriés, Sur son tombeau, au Cimetière du Centre-Ville à Brazzaville, nous pouvons lire cette inscription en lettres dorées: "Sylvain N'Tari-Bemba l'écrivain, le journaliste, le musicien, 1934-1995". Cette épitaphe reprend à vrai dire le thème des cinquièmes Journées d'Etudes du département de Littératures et Civilisations africaines de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville. Ces Journées d'Etudes avaient pour but de rendre un hommage collectif et appuyé à Sylvain Bemba à l'occasion de ses soixante ans. Mais elles ne purent se tenir aux dates initialement prévues. Lorsqu'elles furent enfin organisées en juin 1995, Sylvain Bemba ne put y prendre part, son état de santé ayant nécessité son admission au Centre Hospitalier Universitaire de Brazzaville en attendant son évacuation en France. Du message qu'il eut l'amabilité d'adresser de son lit d'hôpital aux participants à ces Journées d'Etudes, la clausule du poème liminaire "Qui suis-je? Qui ne suis-je pas?" avait des accents prémonitoires en même temps qu'elle révélait le croyant qu'il fut du plus profond de son être:

1. Notre Librairie, n092-93, mars-mai 1988, p,15. 6

J'ai eu soixante ans en 1994 Dieu daignera-t-il fixer la limite au-delà de laquelle mon ticket cessera d'être valable?

L'épitaphe résume donc et décrit à la fois les principales facettes de la personnalité de Sylvain Bemba. Ecrivain, Sylvain Bemba le fut avec toute la force de son talent, avec toute la finesse de son tempérament d'auteur dramatique, de romancier et de nouvelliste. Si ses premiers textes édités en volume remontent à 1971, il écrivait et publiait des nouvelles et des fragments de pièces de théâtre dès le début des années 1950 dans Liaison et Le Petit Journal de Brazzaville. Par delà la diversité des genres et des styles, la critique sociale et historique comme le goût et l'écriture du mythe caractérise fondamentalement son oeuvre qui compte aujourd'hui dix textes dramatiques publiés, quatre romans édités et de nombreux inédits. Journaliste, Sylvain Bemba l'est demeuré toute sa vie. La presse écrite exerçait une sorte de fascination sur lui. Les onze années qu'il a passées à servir l'Université de Brazzaville comme documentaliste ainsi que celles qui l'ont vu arpenter la moquette des cabinets ministériels en qualité soit de ministre, soit de directeur général, soit de conseiller, ne l'ont pas détourné de sa vocation de journaliste. Des journaux comme Mweti et La Semaine Africaine se souviennent assurément de ce que fut son apport à l'élargissement de leur audience. C'est sans doute le journalisme qui a révélé au public son goût du masque. Certes, il avait publié en 1969 une pièce de théâtre, L'Enfer, c'est Orféo, sous le pseudonyme de Martial Malinda. Mais c'est dans le journalisme que le recours au pseudonyme fut des plus significatifs. Le 24ème Homme, Congo Kerr, Rufus Guinée, Michel Belvain pour n'en citer que quelques-uns, sont autant de noms de plume dont usait le chroniqueur sportif, littéraire et politique que fut Sylvain Bemba pour signer ses "papiers". En 1994, un quidam s'était mis en tête d'écrire et de publier des 7

articles dans un journal à caractère politique paraissant à Brazzaville, sous la signature de "Sylvain Bemba, écrivain". Choqué par l'imposture, l'auteur de Rêves portatifs décida de faire paraître désormais ses écrits, à l'exclusion des oeuvres de création, sous le nom de Sylvain N'Tari-Bemba. Ce coup de colère fut aussi son dernier clin d'oeil à ceux qui avaient pris le parti de percer le secret de son jeu de masques. Musicien, Sylvain Bemba jouait de la cithare. Mais la postérité retiendra surtout l'apport du musicographe qu'il fut. Son essai, 50 ans de musique du Congo-Zaïre, paru en 1984 aux Editions Présence Africaine à Paris, scrute le paysage musical des deux pays, examine les conditions d'apparition et d'évolution de la chanson congolo-zaïroise de variétés, et expose en détail les styles musicaux ainsi que les grands thèmes qui la traversent. Oeuvre de connaisseur, l'essai de Sylvain Bemba demeure une excellente contribution à l'historiographie de la musique africaine moderne. Né le 17 février 1934 à Sibiti dans la région de la Lékoumou au Congo, Sylvain Bemba s'en est allé sur la pointe des pieds. Il s'en est allé comme il a vécu. Discrètement. Les textes rassemblés dans ce volume ont pour la plupart leur origine dans les Journées d'Etudes que le département de Littératures et Civilisations africaines de l'Université Marien Ngouabi a consacrées à Sylvain Bemba. Deux textes venus l'un du Cameroun et l'autre des Etats-Unis d'Amérique y ont été ajoutés parce qu'ils nous ont paru circonscrire avec bonheur la personnalité et la vision du monde de l'écrivain congolais. Nous avons réservé la troisième et dernière partie de cet ouvrage à un choix de textes inédits de Sylvain Bemba. On y découvrira des poèmes de l'écrivain ainsi que le texte intégral du message qu'il avait adressé de son lit d'hôpital aux participants aux cinquièmes Journées d'Etudes. Nous y avons également inséré une bibliographie littéraire quasi exhaustive établie par AndréPatient Bokiba sous le contrôle de Sylvain Bemba lui-même. L'intérêt de cette bibliographie est qu'elle mentionne tous les 8

textes de création publiés et inédits de l'écrivain. Elle est un excellent point de départ pour des recherches futures. Il nous paraît en effet intéressant, pour les générations à venir, que soit établie au plus vite une bibliographie de tous les écrits de Sylvain Bemba, qui comprendrait certes des oeuvres de création, mais aussi des textes de conférence et de communication, des chroniques sportives, politiques et littéraires, des comptes rendus et des notes de lecture. Une telle bibliographie aurait le double avantage de faire prendre la mesure, au chercheur intéressé, de l'ensemble de la production culturelle, intellectuelle et littéraire de Sylvain Bemba et de permettre d'évaluer la contribution de l'écrivain à la connaissance de l'Histoire du Congo. Puisse ce travail se réaliser! D'ores et déjà le présent ouvrage ouvre la voie.

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NÈGRECONGO par Marie-Léontine Tsibinda

pour Sylvain Bemba et Sony Labou Tansi, in memoriam

Ainsi donc conteur increvable tu dis adieu au soleil de ton Congo loin de toute rêverie de la tendresse partagée d'une parole chantée par la bouche d'un enfant Dans le ciel de Saint-John Perse U Tam'Si aussi a bu le dernier baiser d'une parenthèse de vie Pensais-tu Sylvain lui conter la dernière légende d'un likembé géant la beauté d'un Paris mâtin ou à Sony le fracas d'un métro refaire comme U Tam'Si ce chemin-chagrin dans un ventre d'acier Dans le ciel de Jean Malonga fabule le griot intemporel et toi NEGRECONGO
Il

égrène tes notes veilleur du Tansvaal T'es-tu baigné dans le Congo ce serpent astral cet anneau musical cet arc divin cette route des jacinthes qui se fraie un plongeon vers les méduses et la mer De Sibiti à Brazza de Léo à Paris brûle l'amertume du sel des souvenirs qui cheminent le long de ces lambeaux de murs déchirés par ta dernière oeuvre sans masque Se fracasse ton soleil à Mpemba se désintègre ton rêve portatif et se déroule à l'infini la pellicule de tes 77 sanglots pour nègrecongo dans la mémoire de notre douleur 12 juillet 1995

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I MYTHE, MASQUE ET ÉCRITURE

SYLVAIN BEMBA, UN HOMME DE SYNTHÈSE
par Jean-Baptiste Tati Loutard

Lorsque l'année dernière, le professeur Mukala KadimaNzuji, alors chef du département de Littératures et Civilisations africaines, m'a proposé de présenter un texte de synthèse sur Sylvain Bemba, à l'occasion de nos cinquièmes Journées d'Etudes, j'ai évidemment accepté de bon coeur sa proposition. Mais peu après, un profond embarras s'est emparé de mon esprit. N'ayant jamais cherché à analyser ce qui me lie cordialement à cet homme depuis une trentaine d'années, je me suis demandé comment je pouvais transformer un sentiment spontané en un "exercice d'admiration". J'ai essayé de m'éloigner de l'homme pour mieux l'apercevoir dans l'histoire de nos relations. Ce qui m'a frappé d'abord en lui, c'est la volonté d'effacement, le goût du masque, l'écart entre la sobriété de l'homme et la richesse de l'écriture. Là-dessus, Sylvain Bemba nous a fourni quelques explications dans un entretien accordé à Roger Chemain, et reproduit dans la revue Notre Librairie, de septembre 1977: Le goût du pseudonyme, du déguisement, me semble inhérent à ce que j'appellerais, faute d'une meilleure expression, la nature humaine; celle-ci est

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soumise aux lois de la contradiction:

toute personne

est

à la fois elle-même et un autre...

1

Je ne puis ici m'empêcher de penser à la théorie pirandellienne du pluralisme psychologique. L'homme est à la fois un et multiple. Luigi Pirandello, le grand narrateur et dramaturge italien, a cultivé cette théorie jusqu'au paradoxe dans plusieurs nouvelles et romans tels Uno, nessuno e Centomila (Un, personne et cent mille) et dans Il fu Mattia Pascal (Feu Mattia Pascal) qui constitue à mon sens un cas limite: un homme déclaré mort par erreur se prend au jeu; ce qui lui permet de continuer à vivre dans la peau d'un autre personnage jusqu'au terme fatal de toute existence. Sylvain Bemba n'a pas poussé comme Pirandello cette conception jusqu'au système. Nous découvrons cependant une identité de vue dans les rapports entre l'auteur et ses personnages. Dans une interview à Célestin Monga, en octobre 1983, Sylvain Bemba se déclare "traqué à chaque coin des rues intérieures de mon cerveau par une foule de personnages. Ils sont, dit-il, à la fois mes rabatteurs, mes acteurs et mes figurants. Je suis leur otage. Je ne suis délivré qu'après avoir écrit le mot Fin". Célestin Monga reprochait à Sylvain Bemba "d'avoir fait mourir" Emmanuel Mung'Undu, le héros du roman Le Dernier des Cargonautes. L'auteur le rappelle dans une récente interview parue dans le n018 de la revue Sépia en 1995. Pirandello était lui aussi traqué par ses personnages. Il leur donnait rendez-vous tous les dimanches matin; il les recevait pendant cinq heures, de huit à treize heures. Dans La Tragédie d'un personnage, il nous apprend qu'il fit mourir le maestro leilio Saporini, personnage qui l'agaçait et qu'il reçut alors qu'il relevait d'une longue maladie. Certaines pièces de théâtre sont nées de ces entretiens du dimanche. C'est ainsi que Pirandello est passé de la nouvelle au roman, tout comme Sylvain Bemba. La
1. ln Notre Librairie, Paris, n° 38, septembre-octobre 1977, p.87. 16

nouvelle déjà citée La Tragédie d'un personnage fut à l'origine de la célèbre pièce Six personnages en quête d'auteur, qui apporta une véritable révolution dans la dramaturgie moderne. Tout comme la nouvelle Madame Frola et Monsieur Ponza, son gendre fut le germe d'un autre chef-d'oeuvre Chacun sa vérité. Ces contacts, ces échanges fructueux entre le créateur et ses personnages font que ceux-ci deviennent des éléments d'identité de l'auteur. Benjamin Crémieux, admirable traducteur de Pirandello, ayant écrit à ce dernier pour avoir quelques indications biographiques, reçut la réponse suivante: "Si vous voulez savoir quelque chose de moi, je pourrais vous répondre: Attendez un peu, mon cher Crémieux, que je pose la question à mes personnages. Peut-être seront-ils en mesure de me donner à moi-même quelques informations à mon sujet". Sylvain Bemba est l'homme-orchestre de la vie culturelle de notre pays. Son invincible timidité lui fit adopter dès le début de ses activités journalistiques plusieurs pseudonymes. Le désir d'égarer ses lecteurs vient aussi d'une certaine prudence de la part du fonctionnaire des services administratifs et financiers. Il était chargé de préparer la solde des magistrats et des administrateurs de l'Afrique-Equatoriale Française. Il ne voulait pas être connu de ses supérieurs hiérarchiques comme journaliste. Nous sommes encore en pleine période coloniale. La censure est sévère. Sylvain Bemba s'est fait connaître d'abord comme chroniqueur sportif. Il fut parmi les premiers à faire des comptes rendus des matches de football, sport-roi déjà, dans La Semaine de l'AEF, dont le premier numéro date de septembre 1952. Avant lui, on pouvait lire dans la rubrique sportive, de squelettiques comptes rendus, sous la plume de Indoh-Baucot "IDBEN", de Emmanuel Toma et de Raoul Okoumou. En 1952, dès le numéro 15 du journal, les lecteurs réclament une "page sportive vivante et jeune". Sylvain Bemba leur donnera pleinement satisfaction, en portant la chronique sportive à la dignité d'un genre. Il signera d'abord de ses initiales B.S., avant d'adopter le pseudonyme de "24ème Homme" pour 17

avoir été reconnu dans la rue. Souvent, il introduit ses, comptes rendus, en peignant l'atmosphère du stade, avant de décrire le match. II lui arrive de réagir contre la violence sur le stade. Son objectivité ne sera remise en cause que dans une lettre ouverte à Monsieur Bemba "24ème Homme", rédacteur sportif de La Semaine de l'AEF. On l'accusera de chauvinisme, à l'issue d'un match international. Dans sa réponse, dans le numéro 109 du 2 octobre 1954, Sylvain Bemba jette bas le masque en signant le texte de son vrai nom. Ses comptes rendus étaient fiévreusement attendus tous les mercredis, de la plupart des amateurs de football. Dans sa jeunesse, Sylvain Bemba ne fut qu'un footballeur moyen, au collège de Dolisie et dans l'équipe de Mossendjo où il se produisit comme coéquipier de Massamba-Débat, futur président de la République. Son activité journalistique est assez variée dès cette période. II multiplie les masques. C'est Congo Kerr et Rufus Guinée dans le journal L'Avenir, Martial Malinda, le feuilletoniste du Petit Journal de Brazzavile créé par François Senez, attaché de presse du président centrafricain Barthélémy Boganda et qui mourra à ses côtés dans un accident d'avion en 1959. C'est d'abord André Belvain de la revue Liaison, puis Michel Belvain après 1961. C'est Faust de L'Homme nouveau où Sylvain Bemba fera ses débuts de journaliste politique, sous l'influence d'Emile Vincent. Celui qui deviendra en 1962, rédacteur en chef de l'Agence Congolaise d'Information (A.c.!.) puis directeur général des Services de l'Information, avait commencé comme pigiste de 1960 à 1961 à Radio-Congo qui a vu le jour sur les cendres de Radio- Interéquatoriale. Sylvain Bemba avait adopté des noms étrangers comme noms de plume sous l'influence des génériques de films. Guy Menga, alors directeur de la Radio, restera un an sans savoir qui était l'auteur d'Une eau dormante, pièce primée en 1969. C'est en 1974 que Sylvain Bemba renoncera définitivement à l'usage des pseudonymes, à la suite d'un événement douloureux consécutif au Mouvement du 22 février 1972. Mais 18

le jeu du dédoublement va se poursuivre dans son aventure romanesque. Il avoue que le journalisme a eu une certaine influence sur le narrateur: il lui doit de faire court et le goût de la formule frappante. Sylvain Bemba éprouve pour le cinéma une véritable passion. Il dit qu'il est venu au théâtre et même au roman grâce au septième art. L'écriture cinématographique l'a séduit, au point qu'il a écrit une sorte de ciné-roman sous le titre de Rêves portatifs. Il en a parlé au cours de plusieurs interviews et particulièrement dans une communication sur le cinéma africain au Festival National de la Culture, en 1981: "Entrer par la pensée dans une salle obscure, c'est bien souvent s'exposer à fouler un territoire plein d'obscurités sur lesquelles je ne prétends pas apporter les lumières d'un spécialiste, mais les faibles et modestes intuitions de l'apprenti-romancier que sa fascination pour le cinéma a conduit à écrire Rêves portatifs publié il y a deux ans." Le héros du roman, Ignace Kambeya, est un projectionniste de cinéma: un enchanteur enchanté. Le texte fourmille d'allusions au cinéma. On y évoque certains films tels que La Chevauchée fantastique, qui ont connu un grand succès au Congo. Ignace Kambeya s'identifie à Ignace Boitac1ou incarné par Fernandel dans précisément le film Ignace. Il se voit dans une chaise longue avec un énorme cigare, comme Darryl Zanuck; il rêve d'un film à réaliser avec des indications sur le synopsis, le scénario, jusqu'au script et au tournage. D'autres oeuvres de Sylvain Bemba portent la marque de ladite passion. Le quatrième tableau de la pièce de théâtre La Chèvre et le Léopard (1979), se termine dans une atmosphère de western. On y parle de Zorro, le vengeur masqué. Sylvain Bemba envie Sembene Ousmane qui a réussi à passer d'une écriture à l'autre avec Le Mandat, Xala, Ceddo notamment. C'est le rêve de plusieurs narrateurs. Au cours d'un entretien avec Marie-Léontine Tsibinda, entretien reproduit dans la revue Notre Librairie2, il déclare:
2. ln Notre Librairie, Paris, n° 92-93, mars-mai 1988, p.100. 19

Je suis en effet attiré par l'écriture cinématographique que je n'ai pas encore eu le temps de maîtriser sous forme de scénario, une forme bien contraignante, avec sa stylistique propre qui vous oblige à travailler intellectuellement sur trois plans solidaires mais distincts: l'image, la parole et le son. Dans mes premiers élans littéraires, je croyais pouvoir traduire sur la page blanche des procédés narratifs propres à l'image animée. Cette fascination qu'exerce le cinéma sur Sylvain Bemba est liée à celle des mythes et des légendes qu'il considère comme "une immense caisse d'épargne dont les trésors sont inépuisables". C'est la source de ce réalisme merveilleux dont il a souvent parlé et qui constitue le climat de Tarentelle noire et diable blanc (1976) et du roman Le Soleil est parti à M'Pemba (1982). Dans le même entretien accordé à Marie-Léontine Tsibinda, Sylvain Bemba explique aussi l'importance qu'il attribue à la musique dans le contexte de la création littéraire: Il s'agit d'une coquetterie personnelle, d'une manière de signer mes ouvrages. Je ne pourrais pas vivre sans elle. Je n'ai jamais pu définir la musique, et je n'ai compris cette difficulté qu'en voyant pour la première fois la mer à Pointe-Noire. Comment définir quelque chose qui est aussi vaste que l'océan ou que le ciel? Ce goût de la musique vient de loin, plus précisément de son enfance. Son père avait à Sibiti où l'auteur est né en 1934 et où il a vécu jusqu'en 1943, un phonographe et un accordéon diatonique, ce qui n'était pas très répandu dans les familles congolaises des années quarante. D'où son admiration pour le

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musicien Ferruzzi, virtuose de l'accordéon chromatique. Dans Rêves portatifs, il y a un orchestre qui joue sur une estrade: L'attention se portait surtout vers l'accordéoniste dont les mains possédées du diable créaient un monde plaintif de sons et de figures bondissants avec cet instrument de musique aux couleurs éclatantes. Sous leur impulsion, on voyait s'ouvrir une énorme bouche de nègre hilare pour cracher joyeusement un chapelet de notes aiguës, et puis, soudain, devenir un lion enchaîné qui s'ébrouait furieusement en faisant entendre le rugissement de ses basses soutenues par des accords de guitare3. A défaut d'un accordéon, Sylvain Bemba se contente d'un harmonica au collège de Dolisie, puis d'une cithare diatonique, qu'il a appris à jouer tout seul. Le groupe musical qu'il va créer

en 1965 avec quelques camarades, aura la particularité d'être
sans instruments à vent. La petite formation sera admirée par Kabasele qui lui devra l'un de ses plus grands succès, à savoir Lolita. Les allusions à la musique abondent dans d'autres ouvrages de Sylvain Bemba. Dans Tarentelle noire et diable blanc, l'un des principaux personnages est un artiste-musicien: un guitariste qui se présente comme un pédagogue:
Je ne me suis jamais pris pour un sauveur. L'artiste est un révélateur, plus qu'il n'est lui-même un révélt.

3. Sylvain Bemba, Rêves portatifs, Dakar-Abidjan-Lomé, Les Nouvelles Editions Africaines, 1979, p.19. 4. Sylvain Bemba, Tarentelle noire et diable blanc, Paris, P.-J. Oswald, 1976, p.115. 21

C'est l'auteur évidemment qui parle. Ses connaissances de musicologue sont étendues. Son livre intitulé 50 ans de musique du Congo-Zaïres en est 'la meilleure illustration. Pour Sylvain Bemba, il existe une interaction des arts: c'est le postulat de son credo littéraire. Dans ses ouvrages, il a voulu réaliser la synthèse de la littérature, du cinéma et de la musique. Cela ne pouvait être tenté que par un esprit peu systématique, délié, presque aérien, parce qu'à l'aise dans les mythes et les légendes. Sylvain Bemba rêve d'une république des lettres, débarrassée d'histrions et de trouble-fête, au-delà des frontières trop perceptibles des tribus, des clans, des chapelles, des coteries. Il célèbre la phratrie des écrivains congolais; il en est le meilleur serviteur à travers préfaces, dédicaces, correction de manuscrits, d'épreuves, recension des oeuvres de ses confrères pour lesquels il a conçu une belle utopie: Bien qu'habitant des lieux séparés, ces derniers se retrouvent là où souffle l'esprit, en Congo lie, région imaginaire réservée à la fiction, à la créaiion des oeuvres de beauté, véritable espace de convivialité et principauté de l'esprit, prête à accueillir de jour comme de nuit le voyageur qui n'a pour tout bagage que ses
rêves à déclarer6.

Juin 1995.

5. Sylvain Bemba, 50 ans de musique du Congo-Zaïre, Paris, Présence Africaine, 1984. 6. ln Notre Librairie, "Littérature congolaise", Paris, n° 92-93, mars-mai 1988, p. 13. 22

SYL VAIN BEMBA LE MASQUE DU TROUBADOUR par Hal Wylie
Témoignage pour Germain Bemba

GUÉRISSEUR

En 1979, Sylvain Bemba a parcouru les Etats-Unis d'Amérique dans le cadre du programme Carrefour Afrique. Il faisait partie d'un groupe d'écrivains africains francophones, qui comprenait Aké Loba de Côte-d'Ivoire, Oumar Bâ de Mauritanie, Pacere Titinga de Haute-Volta connue aujourd'hui sous le nom de Burkina Faso, et d'autres encore. Le représentant de l'Empire Centrafricain n'est pas venu avec le groupe dîner chez moi parce qu'il devait aller à la recherche de revolvers texans. J'ai fait la connaissance de Sylvain Bemba et des autres membres du groupe d'écrivains africains francophones à la réunion de l'African Literature Association à Indiana University. Bemba avait assisté à la lecture de ma communication sur René Depestre, intitulée "Literary Antibodies: les poèmes de René Depestre contre l'impérialisme culturel" . A l'issue des discussions, il m'avait demandé un tiré-à-part du texte; c'est à ce moment que j'ai su qu'il allait visiter l'Université du Texas dans les jours qui suivaient. J'avais décidé de trouver une façon originale de présenter le groupe d'écrivains aux professeurs et aux étudiants de langue et littérature françaises de mon 23

département. A cette époque, la littérature francophone était peu connue au Texas, en dépit du fait que j'y avais assuré des cours de littérature africaine depuis plusieurs années. J'avais donc organisé une table ronde, au cours de laquelle chaque auteur disposait de cinq minutes pour se présenter et discuter de son oeuvre. Le thème de la table ronde était le suivant: "Le Rôle de l'écrivain francophone en Afrique". Deux de ces écrivains, Bâ et Titinga, vêtus de leurs boubous ouest-africains somptueusement brodés, avaient fait des exposés plus éblouissants que celui de Bemba. Titinga avait apporté des livres à faire voir et à vendre; la sagesse et la maîtrise des traditions anciennes de la part du vieux Bâ avait impressionné l'auditoire. Bemba pour sa part avait souligné la difficile condition "de l'écrivain africain enfermé dans une marge de sécurité très étroite". Moi, j'avais aimé le discours bien structuré de l'auteur congolais, bel homme, évidemment engagé littérairement et politiquement dans son travail, et sage à sa manière. Avant de quitter Austin, Sylvain Bemba m'a offert un livre ayant une présentation bizarre. Il était très long et peu large, bien illustré de photos de son pays. En fait, ce n'était pas un livre; c'était un numéro spécial de Notre Librairie, consacré à la littérature congolaise (n038, septembre 1977). Ce numéro me fournissait bien des renseignements sur l'art littéraire du Congo, et même sur l'oeuvre de Bemba lui-même. A la lecture de Notre Librairie, il m'avait paru qu'après son aîné Jean Malanga, Sylvain Bemba était considéré comme le doyen des lettres congolaises. Je n'ai pas revu Sylvain Bemba depuis 1980. Cependant, nous avons entretenu une correspondance jusqu'à l'année de sa mort. De temps en temps, je lui écrivais pour lui demander un renseignement sur une oeuvre dont j'avais découvert le titre dans une bibliographie, Eroshima. Le titre m'avait intrigué. Bien que ce ne fût pas facile de le faire photocopier, il me l'a fait parvenir sans tarder. En échange, je lui envoyais quelquefois des livres. Je me rappelle que je lui avais offert un roman de Maryse Condé, peut-être son chef-d'oeuvre, La Vie scélérate, ainsi que 24

Léviathan, de l'écrivain américain Paul Auster - plus connu en France et dans le monde de la francophonie qu'aux Etats-Unis que Sylvain Bemba m'avait demandé. Dans la première lettre que je lui avais écrite, j'avais posé des questions sur ce qui l'avait poussé à écrire et l'idéologie implicite de ses oeuvres. Il avait répondu en disant: "Mes sympathies vont vers le marxisme en tant qu'instrument permettant de radioscoper les mécanismes cachés du développement socioéconomique. Je sais que le marxisme ne répond pas à toutes les questions de la vie... Je me place souvent dans mes oeuvres du côté des pauvres gens". Il me semble que ce côté de sa pensée se fait voir le mieux dans sa pièce de théâtre Tarentelle noire et diable blanc (1976). Il y dramatise en effet les pires cruautés et les pires souffrances de l'exploitation du colonialisme. Dans la plus grande partie de notre correspondance, il s'agissait de petits détails relatifs à la publication de ses oeuvres, ou des nouvelles de mes modestes études. L'année qui a suivi notre rencontre, je m'étais proposé d'établir une comparaison entre l'humour macabre que j'avais découvert dans ses pièces de théâtre et celui que j'avais observé dans les contes, les nouvelles et le roman Mât de Cocagne, du poète haïtien René Depestre. J'avais intitulé mon intervention au colloque de l'African Literature Association de 1980: "Voodo Humor: Brecht, Bemba and Depestre" (L'humour vaudouesque de Bertold Brecht, de Sylvain Bemba et de René Depestre). Cette communication a été publiée dans Salutes, Selected Writtings: Tribute to Denis Brutus'70th Birthday, ouvrage coordonné par Monika Idehen à Evanston, Illinois, et édité par TroubadourlWhidwind Press, en 1994. En plus de l'humour, j'avais relevé certaines images que ces auteurs ont en commun, notamment la vente du sang des "damnés de la terre" du tiers-monde, la "zombification" comme tendance chez les colonisés, et la valorisation de l'arbre sacré. Dans mon étude sur Tarentelle noire et diable blanc, pièce baroque et difficile à mettre en scène, j'examinais la façon dont Bemba traçait l'évolution du colonialisme et dramatisait l'introduction de diverses aliénations et l'écroulement des 25

structures pré-coloniales dans une ancienne colonie. Je traduis et résume ici la partie centrale de mon analyse: "Bemba se sert de techniques brechtiennes pour mettre en relief ses analyses et son évaluation de la sociologie du colonialisme. Ces techniques stylistiques comprennent des procédés comiques bizarres tels que des personnages nommés ou identifiés comme: hommesarbres, hommes-démons, Faustino, pythonesse-prophète, zombis, Zorro, ou Cornebif Wangata, ainsi que de simples routines utilisées pour démystifier le colonialisme, telles que la technique de laisser miner les mensonges coloniaux dans l'action, ou l'emploi de renversements dans l'intrigue pour faire voir les contradictions officielles. Dans ce "Western" congolais le thème central c'est le vol (ou la vente) des âmes africaines. Bemba admet qu'il avait été influencé par la théorie de Réalisme Merveilleux de Jacques-Stephen Alexis. Le théâtre (du moins tel que Brecht et Artaud l'ont défini) est plus vital, dans le monde sousdéveloppé qu'en Amérique ou en Europe, plus vivant aux villages et dans les petites villes du Tiers Monde, où il existe toujours un sentiment de solidarité et de communauté, et où la structure de la vie sociale garde toujours une qualité organique. Les intérêts commerciaux n'ont pas encore perverti le merveilleux, qui se base toujours sur des mythes et des légendes traditionnels, capables de révéler un aspect moral et didactique qui leur permet de co-exister avec un certain réalisme. Bemba se sert du folklore vivant de son peuple pour mettre au point ses analyses socio-politiques, pour les communiquer à des gens analphabètes et souséduqués, tout en les divertissant. L'image centrale de Tarentelle, l'abre sacré, est le symbole primaire de la foi et de l'espoir en Afrique. Les 26

Africains en train de résister à la conquête initiale des colonialistes doivent se retirer dans les profondeurs de la forêt et se transformer en "hommes-arbres" pour sauvegarder l'héritage de sagesse africaine afin que la lutte puisse recommencer plus tard. Cette image offre un bon exemple de l'emploi réaliste du merveilleux chez Bemba. Pour un peuple dont l'iconographie religieuse attribue à l'arbre un rôle central dans le système divin (voir le 4e chapitre de Muntu par Janheinz Jahn, où l'interprète culturel caractérise l'arbre comme "la route des 'loas' "), une telle image produit une étincelle de reconnaissance de vieilles valeurs culturelles". Plus tard, ayant découvert les quatre romans de Bemba, écrits dans les années 80, à savoir: Rêves portatifs, Le Soleil est parti à M'Pemba, Le Dernier des Cargonautes et Léopolis, et pendant que je les étudiais, l'African Literature Association avait lancé un appel de communications sur le thème "Les Masques dansants de la littérature africaine". Il semblait que l'image du masque jouait un rôle important dans les romans de Bemba. J'écrivis "The Dancing Masks of Sylvain Bemba" (Les masques dansants de Sylvain Bemba), que je lus à la réunion de l'African Literature Association à Pittsburgh en 1988. Cette étude a été publiée dans la revue littéraire américaine World Literature Today (64:1, winter 1990). Puisque je considère Léopolis comme le chef-d'oeuvre du romancier congolais, j'ai essayé à la fin de ma communication d'approfondir la compréhension de l'histoire. Je résume ma thèse en reprenant la partie centrale de mon analyse: "Ce roman fait partie de la nouvelle littérature dite ''populaire'' en Afrique. Dans Léopolis, Bemba fait une synthèse des éléments populaires, surtout l'image du leader politique martyrisé, avec l'ironie et les procédés brechtiens de distanciation pour créer une oeuvre qu'il faut lire à plusieurs niveaux. On peut la lire comme la 27

combinaison d'un roman d'aventure, d'un roman policier, d'un roman d'amour et d'un roman historique, ou bien on peut la considérer comme une espèce de parodie de quête épique. Il y a vraiment deux histoires, celle de Nora Norton, la jeune Afro-américaine de Baltimore qui cherche les traces de Lumumba historique (ici nommé Fabrice M'Pfum) et qui se perd dans la forêt avec son guide, un Africain toujours vivant, et celle de Fabrice lui-même. Encadrée par la narration de la quête dans la jungle (parodie de la légende de l'Afrique même), l'histoire de Fabrice (Lumumba) se présente d'une façon baroque et post-moderne. L'auteur semble s'amuser à inventer des fictions fantastiques et merveilleuses afin de boucher les trous dans la narration historique connue. Il a des buts littéraires et historiques, des buts politiques, propres à lui-même. Le livre - plein de surprises, et pourtant réaliste, mystérieux et pourtant satisfaisant - est difficile à mettre de côté. Il mélange des éléments de littérature populaire avec l'art le plus sérieux. Patrice Lumumba, tout comme Nelson Mandela, est devenu un masque africain de son vivant. Son visage inscrutable fut projeté autour du monde sous la forme de portrait électronique, victoire de l'art minimaliste, puisque son essence ne fut qu'une certaine paire de lunettes et un certain bouc. Il paraît que Bemba a choisi Lumumba comme sujet en partie à cause de cette qualité de masque, masque comme signe d'un message ou d'une vision. Le masque nous amène dans une chambre de miroirs psychologiques, où l'on ne voit que des fragments d'une personnalité et dont il faut essayer de reconstruire l'identité, pour construire un héros agréable, acceptable, un héros chargé de signification, comme l'est le Fabrice mythique recherché par Miss Norton de Baltimore.

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Léopolis est le roman le plus lucide de l'auteur, le plus comique (même s'il s'agit de comédie noire, pathétique, tragique). Pareil à Alain Robbe-Grillet, maître du "nouveau roman", jongleur, il met dans l'air indices, traces, corrélatifs objectifs, signes, toutes les projections d'une personnalité de génie. Bemba présente Fabrice comme le Christ du sousdéveloppement, comme étoile filante, un Faust qui vend son âme pour devenir une puissance politique nationale, comme orphelin solitaire, sphynx noir, Jean Valjean noir sans nom. Fabrice est la voix éloquente de son peuple et "le joueur de dames génial", champion couronné du continent. Contraire aux protagonistes de Robbe-Grillet, qui sont doués pour l'analyse formelle ou bien pour les jeux de l'amour et de la vie, Fabrice est doué également pour les deux. Comme Achille, il choisit la vie brève et glorieuse, il choisit de devenir le masque éternel, le martyre". Sylvain Bemba m'avait surpris en retournant au théâtre alors que j'étais persuadé qu'il était devenu romancier pour de bon. Puisqu'il me semblait qu'on avait un peu négligé le théâtre africain dans les congrès de notre association, je me suis engagé à théoriser sur ce genre littéraire tel qu'il est pratiqué en Afrique francophone en me fondant sur ma connaissance du théâtre congolais de Sylvain Bemba et de Sony Labou Tansi. L'étude intitulée "New Trends in African Theater" (Nouveaux courants dans le théâtre africain) a été présentée en 1992 au congrès de l'African Literature Association tenu à Brock University près du Niagara. J'ai eu par la suite à retravailler mon texte en approfondissant la partie sur Bemba et en supprimant celle sur Sony. Cette étude a été retenue pour figurer dans la publication annuelle de notre association, qui comprend les meilleures communications de chaque congrès. Elle a pour titre: "Sylvain Bemba and New Trends in African Theater" (Sylvain Bemba et les nouvelles tendances du théâtre africain). 29

Au mois de juillet 1993, j'ai reçu une lettre de Sylvain Bemba, qui parlait de la crise politique au Congo, et que nos médias aux Etats-Unis avaient négligé de couvrir. A mes cours, j'avais l'habitude de présenter le Congo comme l'un des pays les plus stables du point de vue socio-économique et politique; j'ai donc été fort surpris en lisant les lignes suivantes: "Les événements malheureux sont politiques. Le Congo que l'on donnait en exemple parmi les pays africains nouvellement engagés dans la voie démocratique s'enfonce dans l'absurde et le ridicule. L'opposition, qui a refusé de reconnaître sa défaite aux élections législatives..., a mis en place sa propre chambre de députés et nommé un premier ministre parallèle. ...Votre gouvernement a fait connaître son appui. La lecture de la presse paraissant en France nous a appris... qu'il y a une guerre secrète du pétrole entre Paris et Washington" (Lettre du 28 juin 1993). Je pense avoir répondu à cette lettre. Cependant, je n'avais plus de nouvelles jusqu'à l'année suivante quand j'ai découvert la technique du courrier électronique. Il parait qu'il y a toujours très peu de bases pour l'échange par courrier électronique en Afrique. Je pensais à cette époque me le procurer. Enfin j'ai pu maîtriser la technique dite "gopher" en anglais. Un "gopher" est un petit mammifère, gaufre, spermophile ou cynomys selon le dictionnaire. Remarquons que l'anglais présente un jeu de mots: "gofor" veut dire" aller chercher". Cette technique avait été perfectionnée dans l'Etat de Minesota, où, parmI-il, il existe beaucoup de cynomys. Dans tous les cas, je me servais du gopher pour entrer dans l'ordinateur de l'Université Rhodes en Afrique du Sud à la recherche des adresses électroniques existantes en Afrique francophone. Je n'en ai trouvé qu'une seule au Congo, qui se nommait ORSTOM. Cela m'avait paru bizarre. Plus tard, j'ai su qu'il s'agissait de l'Institut français de recherches scientifiques pour le développement en coopération. J'ai donc fait ce qu'on appelle en anglais "un tir dans le noir" (a shot in the dark). J'ai envoyé un message au responsable de cette institution. J'avais également envoyé des messages à d'autres

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adresses dans d'autres pays francophones. Une seule personne me répondit: elle s'appelait Victor David. Victor David m'expliqua qu'il n'était pas la personne à qui je voulais m'adresser; en fait il était le seul Français qui soit resté à l'ORSTOM, à cause de la crise politique et des violences destructrices qu'a connues le Congo. L'ORSTOM n'existait plus; il avait été entièrement pillé et détruit. La tâche de Victor David était simplement de "liquider" toutes les affaires du Centre. En attendant son retour en France, il s'amusait avec l'ordinateur. C'est ainsi qu'il était tombé sur mon message à propos de Sylvain Bemba. Victor David m'a envoyé un courrier électronique (par l'espace "cybernétique") pour me faire savoir qu'il était difficile d'entrer en contact avec Sylvain Bemba dans Brazzaville actuel, puisqu'il y avait eu des "déplacements de populations, des regroupements ethniques". Il était dangereux de circuler dans les rues à cause des milices armées. Il me promit cependant de tout entreprendre pour retrouver Sylvain Bemba, puisqu'il aimait la littérature et qu'il appréciait les renseignements que je lui avais fournis au sujet de la littérature du Congo, qu'il ignorait plus ou moms. En ce qui me concerne, j'ignorais tout de la crise politique au Congo. Aucune mention n'en était faite dans la presse américaine. Peut-être dans le New York Times, que je ne lisais pas. Quelque temps plus tard, je reçus un message de Sylvain Bemba. Victor David l'avait fait venir à l'ORSTOM pour qu'il me fasse parvenir lui-même de ses nouvelles par courrier électronique. Il m'adressa donc le 19 juillet 1994 la lettre que voici: "Cher Hal, je vous remercie de vos nouvelles qui m'ont fait chaud au coeur; je viens de prendre contact avec M. Victor David. La situation politique du Congo redevient calme, d'autant que l'installation des nouveaux maires parmi lesquels figurent d'éminents 31

leaders de l'opposition devrait puissamment aider à normaliser la situation. A titre personnel, je me porte bien, moi et toute ma famille. Nous n'avons pas directement souffert de toutes les exactions dont malheureusement un très grand nombre de compatriotes ont souffert, sans parler des pertes en vies humaines. Si c'était le prix à payer pour faire avancer la démocratie, alors le prix est vraiment trop lourd. S'agissant de ma production littéraire, je crois vous avoir envoyé par la poste une très courte nouvelle parue dans une anthologie en Belgique. Si vous ne l'avez pas reçue, je vous en enverrai volontiers une autre photocopie. Son titre ilLe Diable ne fait pas de passe à Dieu". Cette anthologie renferme les nouvelles d'une soixantaine d'auteurs du monde francophone. En ce qui concerne ma production plus longue, j'ai envoyé depuis plusieurs mois un manuscrit dont mon maître en journalisme, Claude Wauthier, pense le plus grand bien. Malheureusement, les éditeurs français à qui le manuscrit a été envoyé ont réagi diversement. Le côté encourageant est que, dans leur comité de lecture, il y a eu des voix en faveur de mon manuscrit sans que cela soit un courant majoritaire. M. Wauthier a pris contact avec un autre éditeur, et nous espérons cette fois une réponse positive qui permettra la sortie prochaine de cette oeuvre. Son titre Ndumbarumba est une association du mot ndumba qui signifie femme libre au Congo et au Zaïre, et du mot rumba, cette danse d'origine congolaise. Le récit se déroule pendant la Deuxième Guerre mondiale, et j'ai dédié ce travail à un grand romancier brésilien que j'admire beaucoup, Jorge Amado. Dans mon récit, j'ai voulu faire passer ce climat magique qui m'intéresse tant chez Amado, ainsi que la présence du petit peuple qui est venu en ville avec ses 32

croyances, ses superstitions. Cela m'a conduit à mettre en scène et en contact les deux civilisations européenne et africaine. Je reprendrai avec vous à la mi-août, au retour de M. Victor David, qui va prendre ses vacances en France. Puisque vous m'avez donné la possibilité de vous demander certains ouvrages, puis-je vous signaler ce roman de Paul Auster, un jeune romancier américain que j'aime beaucoup, pour que vous me ['envoyiez si c'est possible. Son titre, Léviathan, en version française, bien entendu. J'adresse mes respectueux hommages à Mme Wylie et à vous mes très cordiales salutations", J'ai répondu à ce message. Lorsque Victor David est retourné au Congo, il y a eu encore des troubles politiques. Le contact par courrier électronique a cessé d'exister une fois que Victor David a quitté définitivement le Congo. Je n'ai jamais eu de réponse à mon message. En janvier de l'année 1995 arriva une carte de visite avec ces mots: "Sylvain Bemba... journaliste et écrivain" sur un côté, et sur l'autre "vous souhaite une très bonne et heureuse ANNEE 1995". Et puis le paraphe, ou l'autographe familier. Plus tard, je trouvai une grosse enveloppe pleine de paperasses dans mon casier à l'université. Elle y avait été déposée par un certain Dominique Thomas, étudiant avancé à l'Université Yale. Dans une lettre qu'il avait jointe à la grosse enveloppe, il expliquait que Sylvain Bemba lui avait demandé de porter le paquet aux Etats-Unis pour en garantir la livraison. D. Thomas venait de passer un mois au Congo pour une série d'entrevues avec Sylvain Bemba, Emmanuel Dongala, Marie-Léontine Tsibinda dans le cadre de ses recherches en vue du doctorat. Il y avait aussi une lettre de Sylvain Bemba qui expliquait son long silence par des "raisons de santé". Il me disait en outre que son état de santé s'étant amélioré, il avait pu travailler sur une adaptation théâtrale de sa nouvelle "Le Diable ne fait pas de passe à Dieu"'. Il me remerciait par la même occasion de l'envoi 33

du roman Léviathan et m'offrait deux textes, celui de sa conférence faite en octobre 1994 sur Toni Morrison et un exemplaire des Actes du Colloque sur "Magie et écriture au Congo". Il semblait croire que la situation politique redeviendrait normale et que son état de santé s'améliorerait. Malheureusement, il se trompait sur sa santé. C'est une fois de plus par courrier électronique que j'ai appris d'une amie linguiste qui travaillait sur les langues africaines et qui passait beaucoup de temps au Sénégal, le décès de Sylvain Bemba et celui de Sony Labou Tansi. Elle a vu dans Jeune Afrique un article qui annonçait la disparition récente de ces deux écrivains les mieux connus du Congo. Au dénouement de Léopolis, on demande à Nora Norton: "Belle histoire... mais nous... qu'allons-nous dire à nos amis? que nous avons vu le Léopolis souterrain, habité par le fantôme de M'Pfum?" A cette question, Nora Norton répond: "Pourquoi pas?.. Les héros sont faits pour les réinventer chaque fois d'une manière différente" (p. 121). Cette idée semble refléter la conception que se faisait Sylvain Bemba du héros, de l'histoire et de la littérature. Avec son brin de réalisme merveilleux et sa manière don quichottesque de mettre l'histoire et les idées reçues à l'épreuve, le tout sous la forme d'un tour de passe-passe ou d'un clin d'oeil ironique, le romancier-dramaturge glisse derrière son masque de créateur. Etudiez le miniportrait sur le dos de la couverture de Rêves portatifs. Comparez celui-ci au beau portrait de Patrice Lumumba fait par les Nations-Unies la dernière année de sa vie. Mêmes lunettes, même cravate, même complet-veston, même expression. Deux masques de héros congolais. Masques de créateurs qui partageaient une vision de l'avenir de l'Afrique. Austin, Texas, le 15 novembre 1995.

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SYLVAIN N'T ARI BEMBA ET L'ÉTHIQUE DU MASQUE par Jean-Blaise Bilombo

Il y a plus d'une vingtaine d'années, lycéens à Savorgnan de Brazza, quelques amis et moi-même désireux de jouer pour la fin de l'année une pièce de théâtre, sommes allés rencontrer Sylvain Bemba, dont la visibilité littéraire venait d'être accentuée par le Concours Théâtral Inter-Africain pour sa pièce L'Enfer c'est Orféo. Nous fûmes reçus par un monsieur affable, à la courtoisie contagieuse et tout entier à notre écoute. A la fin de l'entretien, une dizaine de minutes environ, nous nous en retournâmes au lycée avec le tapuscrit de L'Homme qui tua le crocodile. Sylvain Bemba nous faisait l'insigne honneur d'en être les premiers lecteurs. Aussi, L'Homme qui tua le crocodile tua la distance, cet autre reptile urbain, entre un auteur réputé discret et une génération d'écrivains qui, sans risque de se tromper, peut affirmer aujourd'hui qu'elle lui doit beaucoup. Le compagnonnage littéraire avec Sylvain Bemba se poursuivant, j'ai été amené à lui dédier un poème et à le lui remettre en mains propres, lors d'un de ses passages à Dakar. Ne voyant venir aucun écho de la lecture qu'il fit de ce texte, je m'enhardis, après moult circonvolutions, à quérir ses impressions. Il me fixa intensément et me dit: "Vois-tu, mon cher Jean-Blaise, nous ne faisons pas que dans le transparent!". Troublé et insatisfait par cette réplique, aujourd'hui encore, dix ans après, je demeure sous le diktat d'une formule aussi claire et 35