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SYNDICALISME ET FORMATION

200 pages
Le syndicalisme a été un partenaire institutionnel des premiers accords fixant les modalités des politiques de formation, ces accords issus de négociations collectives risquent d'être remis en cause. Comment se situe alors son implication dans la mise en œuvre d'un droit collectif de la Formation. En regard de son action traditionnelle du rapport au travail, ce rapport à la connaissance devient-il objet spécifique de négociations ?
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Syndicalisme et formation

<9 L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8544-8

Sous la direction de Hugues Lenoir et Jean-Louis Marais

Syndicalisme
et formation

avec les contributions de Guy Brucy, Guy Caire, Frank. Georgy, Gérard Ignasse, Jean-Michel Joubier, Jean-Marie Luttringer, Antoine Lyon-Caen, Jean-Michel Martin, Jean-Claude Quentin, Jean-Claude Tricoche, Lucie Tanguy; François Traisnel

L'Hannattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Hannattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Sommaire

SYNDICALISME ET FORMATION
Sous la direction de Hugues Lenoir et Jean-Louis Marais

Préface
Hugues Lenoir, Directeur du C.E.P. de Paris X Nanterre. Jean-Louis Marais, Directeur du C.R.LE.P. de Paris X Nanterre.

Première Partie: Aux sources du syndicalisme: l'éducation et la formation.
A l'origine du syndicalisme: l'éducation ou éduquer pour émanciper. Hugues Lenoir Syndicats et formation continue, l'exemple de la fédération CFTC/CFDT de la chimie. Guy Brucy, Maître de conférences, Université de Picardie Militantisme et formation: l'itinéraire d'Eugène Descamps. Frank Georgy, Maître de conférences, Université Paris 1. Eugène Descamps, la promotion sociale et la naissance de la formation professionnelle continue. Gérard Ignasse,Maître de conférences,université de Reims.

Deuxième partie: Les nouveaux enjeux de l'action syndicale
De l'action syndicale à travers la négociation. Jea.n-Marie Luttringer, Professeur associé, Université Paris X Nanterre. De l'évaluation des postes de travail à celle des qualités des travailleurs. Définitions et usages de la notion de compétences. Lucie Tanguy, Directeur de recherches au C.N.RS., Université Paris X Nanterre. Mondialisation, syndicalisme et formation. Guy Caire, Professeur, Université Paris X Nanterre

Table ronde
Problèmatiques actuelles du dialogue social dans le champ de la Formation. Modérateur: Monsieur Antoine Lyon-Caen Professeur Université Paris X Participants: Messieurs: Jean-MichelJoubier CG:f., ResponsableSecteurFormation Jea.n-MichelMartin, CF.D.L, Secrétaire Confédéral Jea.n-Claude Quentin, F.O., Secrétaire Confédéral Jean-Claude Tricoche, U.N.S.A., Secrétaire National FrançoisTraisnel, Chargé des problèmes Emploi-Formation au Conseil du Commerce (C.N.C)

PREFACE
Hugues Lenoir Directeur du Centre d'Education Permanente Université Paris X Nanterre Jean Louis Marais Directeur du Centre de Recherches et d'Intervention de l'Education Permanente Université Paris X Nanterre

-

Syndicalisme et formation Trente ans après Mai 1968 et le protocole de Grenelle où la formation professionnelle et l'éducation permanente furent évoquées et mises au programme de négociations ultérieures, il nous est apparu opportun de nous replonger dans l'histoire et le droit afin de mieux comprendre ce qui se jouait en tennes d'enjeux et de conquêtes sociales, et se joue

peut-être encore, dans la nécessité de former les hommes et les femmes dans et au-delà des organisations de travail et afin d'assumer pleinement leur rôle de citoyenset citoyennes soucieux de la vie de la polis. Evocation d'autant plus nécessaire à un moment où à la fois se rediscute le contenu et les formes du droit à la formation dans le cadre du livre IX du code du travail et où dans le même temps les organisations, et par analogie les individus, sont confrontés à un environnement perturbé et perturbant. Face aux incertitudes économiques et aux mutations du travail, la liaison EmploiFormation est fréquemment présente dans les discours politiques et manageriaux comme indispensable et incontournable. Quelle place dans cette problématique contemporaine pour les acteurs de la formation et quelle cadre juridique pour la formation?

La nécessité impérieuse d'adaptation et de changement rend d'autant plus crucial le besoin permanent de Formation impliquant par là même la participation des salariés comme condition de réussite face au défi économique. Lallongement de la durée nécessaire à l'insertion professionnelle entre la sortie de la formation initiale et l'entrée dans le monde du travail délie ces deux univers alors que les pédagogies par alternance visent à leur manière à maintenir ou à rétablir le lien entre éducation et travail. De même, les parcours professionnels sont de plus en plus marqués par des ruptures et des périodes de transition et d'attente qui accroissent l'incertitude et la non-prévisibilité des itinéraires professionnels. Les demandeurs d'emploi, plus encore que les salariés sont renvoyés à leur propre responsabilité d'acteur dans la maintenance et le développement de leur

compétence afin d'être (( employables»,plus adaptés, en bref
en phase avec les besoins, pas toujours repérables et/ou explicités, du monde du travail et des organisations. Ainsi l'obligation pour les uns, l'effort de formation pour les autres deviennent au sens propre des termes permanents et continus. C'est tout au long de la vie que nous devons demeurer des apprenants comme le soulignait la Cinquième Conférence Internationale de l'UNESCO sur l'Education des Adultes, ce qui nécessite sans doute, aussi d'ailleurs, de désapprendre pour mieux apprendre mais en veillant dans le même temps à reconnaître et à valider les acquis de l'expérience, les savoirs de l'action. Lapproche classique repérait l'homme dans sa dimension économique, celle des relations humaines dans sa dimension sociale, nous entrons dans l'ère de l'homme adapté et adaptable quelquefois contre son gré aux changementS de l'organisation marqués par de nouvelles formes du travail où l'écart entre conception et exécution est plus ténue et s'inscrit dans une évolution rapide et des technologies et des procès de travail. 8

Pour répondre à ces nouvelles exigences, souvent mal maîtrisées et par la même inquiétantes, une politique prévisionnelle du marché de l'emploi associée à une gestion prévisionnelle des besoins de formation et des compétences devraient permettre une meilleure visibilité de la demande sociale et favoriser des processus d'anticipation des transformations en cours. Sur un autre plan tout aussidéterminant, la validation des acquis de l'expérience en formation pose le problème plus large du lieu et des temps de production des savoirs ainsi que des modalités de l'évaluation des compétences et de l'entretien de la qualification.Dans le même mouvement, les termes de flexibilité et de disponibilité largement employés dans une optique d'intégration au marché du travail ren-

forcentcet aspectd'individualisationet de « loealisme» de
la reconnaissance des acquis risquant alors de déplacer les repères et les lieux traditionnels de leur évaluation. Les usagessociauxse réfèrentde plus en plus aux concepts fluides et instables de compétences, voire d'employabilité de plus en plus au détriment de celui de qualification. Evolution terminologique et conceptuelle qui questionnent le rôle et lespratiques des acteursde la Formation Professionnelle eux-mêmes producteurs d'éléments constitutifs de ces notions.
Le cadre de la qualification, aujourd'hui en question, fortement marqué dans les mentalités par l'Institution Scolaire et le droit collectif du travail au sens large du terme s'est déplacé vers la notion plus incertaine d'employabilité et plus largement surdéterminée par la conjoncture et les aléas du marché du travail.

La problématique de validation de l'expérience nest pas étrangère à l'Université bien qu'historiquement centrée sur la transmission du savoirétayé par la recherche. r:Université s'estengagée,avant même 1971, dans la Formation Continue 9

afin de répondre à ce besoin d'adaptation au marché de l'emploi, mais aussi dans une logique d'Education Permanente et de développement social et professionnel des individus. Formation Initiale et Formation Continue se sont depuis sensiblement rapprochés et mutuellement enrichis. La création de D.E.S.S. ainsi que de Diplômes d'Université professionnalisants dispensés en formation continue de longue durée en sont la manifestation de même que la mise en place et/ou la réflexion sur la validation des acquis professionnels. Dans cette situation d'ouverture pour employer un qualificatif positif, dont nous venons de brosser quelques traits saillants,on est en droit de poser la question suivante: en quoi la Formation est ou n'est plus un objet de négociation collective. Ne risque-t-elle pas de devenir, du fait de pressions renouvelées un objet de négociation individuelle centrée sur des sujets toujours. apprenant et déstabilisés dans l'obligation de toujours renégocier individuellement un contrat de
travail toujours plus aléatoire et précaire? N'est-on pas en cela

en présence d'un nouvel avatar de la loi. Le Chapelier et de la discussion gré à gré, sans intermédiation sociale, de conditions d'emploi et de formation? Dans les années soixante-dix, le syndicalisme était un des partenaires des premiers accords fixant les modalités des politiques de formation. Les accords successifs issus des négociations collectives pourraient dans cette hypothèse de déréglementation être remis en cause dans un avenir prochain. La difficulté de publier un diagnostic commun et de proposer des pistes de renouvellement du droit à la formation souligne encore l'incertitude et la déstabilisation d'un espace autrefois largement consensuel.

Face à ces nouvellesdonnées nationales et internationales du contexte économique et social comment se situera l'implication du syndicalisme dans la défense la mise en œuvre actualisée d'un droit collectif de la Formation. La formation sera-t-elle toujours un objet de négociation et dans 10

quels rapports de force? Au-ddà, mais au sein de cette problématique,le rapport au travail, le rapport à la connaissance et à son maintien deviendront-ils un objet spécifique de la négociation sociale et dans quel cadre?
C'est dans cette perspective que le colloque
ccSyndicalisme

et Formation» organisé par le Centre de Recherche et d'Intervention en Education Permanente de l'Université Paris X (CRIEP), s'est proposé de souligner et d'interroger l'action du Syndicalismedans l'élaboration de la politique de Formation au travers de son histoire et de ses perspectives; Partant de son encrage historique si proche de notre actualité, Hugues Lenoir interroge comme valeurs fondatrices du syndicalisme l'Education et la Formation comprises alors comme moyens d'évolution sociale et d'émancipation individuelle et collective. C'est ensuite Guy Brucy qui, prenant l'exemple de la Chimie traite des conceptions et actions du syndicalisme de la libération à la loi de 1971 montrant la volonté syndicale de paritarisme et l'exigence d'un contrôle de la promotion interne dans une perspective qualifiée d'humaniste. L'image et l'exemplarité de l'engagement d'Eugène Descamps sont ensuite proposées par Frank Georgi qui soulignele lien entrele « militant» de la Formation et son parcours personnd dans une quête de liberté et de responsabilité sociale; Les propos recueillis par Gérard Ignasse en témoignent, l'homme est un être responsable devant l'humanité et la formation est un outil de cette responsabilité. Ainsi, autour de la figure emblématique de celui qui fut à la fois un acteur de Grenelle et secrétaire général de la CFDT autogestionnaire, la fonnation reprend tout son sens et toute sa place comme outil de la construction sociale. L'ensemble des travaux présentés souligne, dans cette phase historique, la forte corrélation entre éducation et formation qui s'inscrit et s'ancre dans une logique et un
11

«

discours éducationniste » de libération de l'individu, acteur

de l'évolution sociale.

La suite du colloque s'intéressa aux nouveaux enjeux de l'action syndicale. Jean-Marie Luttringer aborde les thématiques actuelles en soulignant le lien entre Formation et Politique de l'Emploi, quel rôle sera joué ou saura prendre le syndicalisme dans ce contexte: celui limité à la consultation ou celui de partenaireréeldans une optique contractuelle et de négociation tripartite. Faisant suite à cette approche juridique et institutionnelle portant sur le fondement est la forme de la négociation collective, Lucy Tanguy axe son intervention sur le fond: niveaux et termes de la négociation sont présentés comme des enjeux. La notion de compétence qui prend le pas sur cellede qualification est mise en exergue et en position «d'analyseur»de formesde dérégulation et de remise en cause des indicateurs sociaux. Lespace Européen et la mondialisation changent-ils les données de ces enjeux est la question en débat suite à l'intervention de Guy Caire qui souligne le contenu multidimensionnel de la formation, à la fois culturelle, juridique et économique. Il montre le clivageentre deux paradigmes l'un économique et mondialiste, l'autre traditionnel et national, antagonisme passé qui doit, à terme, faire place à des conceptions renouvelées de la formation et du syndicalisme dans une économie transformée.
Il s'agit alors d'investir dans la recherche de voies éclairant une situation où la formation à son échelle ne fait que révéler que la construction européenne est un lieu privilégié de détermination collective.

C'est ensuite aux Représentants syndicaux et a celui du patronat d'échanger et de confronter leurs points de vue, au cours d'une table ronde animée par Antoine Lyon-Caen. Il en résultele constat,au moment (( t » de cette discussion, celui du colloque, de la grande fragilité actuelle de la négo12

ciation en matière de formation, afférente notamment aux objets et conceptions abordés précédemment, en particulier autour des concepts de compétences et d'employabilité. Les panicipants Jean-Michel Joubier (C.G.1:), Jean Michel Martin (C.ED.T.), Jean Claude Quentin (EO.), François Traisnel (ex. C.N.P.E), Jean Claude Tricoche (U.N.S.A.) s'interrogent sur la réalité de la négociation et les difficultés du dialogue en matière de formation où qualification et compétences s'interfèrent. Est-ce à l'individu ou est-ce à l'entreprise d'être responsablede ce capital individuel et collecti£ A quels besoins doit répondre la formation? Cette question pose par la même le problème de la place de l'homme dans la société. Un consensus est-il encore possible et sur quelles bases?
Au moment où nous publions les actes du colloque le statu quo reste en vigueur en regard des éléments fondateurs de la loi de juillet 1971. La grande refonte de la Loi n'est plus à l'ordre du jour même s'il est encore question de la toiletter et d'y insérer des éléments relatifs à la validation des acquis professionnels. Néanmoins des questions essentielles sont ouvertes et réapparaissent après la publication par le secrétariat d'Etat à la Formation Professionnelle et aux Droirs des Femmes du rapport « Formation professionnelle diagnostic, défis et enjeux» dans lequel la Secrétaire d'Etat Nicole Pery pan de l'efficacité relative de la formation professionnelle et des inégalités liées à son accès. La complexité du système, tant au niveau de son organisation qu'à celui de son financement rend nécessaire son évolution.

La formation ne peut plus être isolée de son contexte où la loi des 35 heures, la validation des acquis, la pédagogie par alternancemodifient lestermes des enjeuxdans un espace multidimensionnel réétayant les rapports de forces. Une nouvelle phase de concertation s'ouvre, la balle, en respect de la tradition, se trouve aujourd'hui dans la sphère des par13

tenaires sociaux. Pour autant les problèmes soulevésrestent d'actualité et risquent de s'intensifier dans un environnement marqué d'incertitude qui questionne la place et le rôle de cespartenaires dans un espacede négociation où les aspi-

rations de l'homme et le bénéficede ses « investissements»
ne peuvent être exclus.

Première partie: Aux sources du syndicalisme: l'éducation et la formation

A l'origine du syndicalisme: l'éducation ou éduquer pour émanciper1
Par Hugues Lenoir Directeur du Centre d'Education Permanente Université Paris X Nanterre
La mission révolutionnaire du prolitariat éc/airé est tk poursuivre plus méthodiquement, plus obstinément que jamais, l'œuvre d'éducation morale, administrative et technique pour rendre viable une société d'hommes
fiers et libres.

Fernand Pelloutier (1er Mai 1895)

I.:éducation et la formation sont-elles des composantes associéesau syndicalisme dès son origine ou n'apparaissentelles que tardivement dans la panoplie d'outils, voire de revendications, des militants et des animateurs du syndicalisme? Quelle place et quel rôle leur sont-ils dévolus? Sontellesou non indissociablesdu syndicalismerévolutionnaire,
1. En écho à la célèbre formule de Fernand Pelloutier: « instruire pour révol.
ter », cf. infra.

et plus tard de l'anarcho-syndicalisme, dont nous traiterons presque exclusivement ici? Céducation et la formation sont-el1esou non un point nodal de l'action syndicale ou seulement une préoccupation incidente née au hasard de l'action sociale?En d'autres termes, l'éducation et la formation sont-ellesune valeur fondatrice du syndicalisme ou une simple option nécessaire? C'est à ces questions que nous essaierons de répondre. Peu de choses ont été écrites, même si les allusions sont nombreuses, sur la place de l'éducation des adultes dans les pratiques et les conceptions du syndicalismed'action directe comme le nomme Jacques Juillard. Ainsi, pour tenter de répondre à l'interrogation formulée plus haut, nous avons procédé à la lecture et au croisement à plusieurs niveaux, des textes des précurseurs du syndicalisme révolutionnaire, avec ceux des fondateurs et des animateurs de la première heure des Bourses du Travail et de la C.G.T., et ceux des historiens et des analystes de mouvement ouvrier, autant ceux d'aujourd'hui que ceux des années 1910-1930. Enfin, pour asseoir notre opinion, nous avons consulté les textes des organisations et des militants qui, dans les années 1930 et au-delà, sont considérés comme les héritiers de ce syndicalisme des origines. Avant d'aller plus loin, il nous apparaît opportun de préciser quelques éléments. D'abord nous traiterons de la formation en général comme d'un outil (parmi d'autres) d'émancipation sociale, et non pas strictement de la formation professionnelle continue telle que nous l'entendons aujourd'hui. La distinction entre formation permanente et/ou formation professionnelle n'est pas fondée lorsqu'on s'intéresse à cette période, pas plus qu'il n'est facile de distinguer toujours éducation initiale et formation continue. Nous n'aborderons pas non plus les formations spécifiques en direction des militants dont la préoccupation n'apparaît en tant que telle que plus tardivement, lorsque, pour une 18

part, le syndicalisme aura pris d'autres orientations. Quant à nous, nous avons choisi d'employer ici indistinctement éducation ou formation. Il convient de préciser encore que dans les textes militants du début du siècle, il est la plupart du temps possible de séparer l'éducation de la propagande, mais quelquefois la confusion existe car aux yeux de certains, la propagande est aussi éducation. Ainsi pour Marc Pierrot, militant syndicaliste et libertaire, les deux notions s'associent et se conjuguent si intimement qu'il emploie à dessein les termes de
«

propagande éducatrice »1.

De nombreux écrits évoquent aussi la nécessité d'une éducation morale de l'ouvrier, mais cette éducation n'a rien à voir avec une quelconque tentative de moralisation et d'uniformisation de la conscienceprolétaire. Cette éducation s'inscrit tout entière dans la logique du texte de Fernand Pelloutier cité en exergueet participe à la réalisation « d'une société d'hommes fiers et libres ». En effet, au-delà d'une éducation syndicaliste stricto sensu et quelquefois formelle

dont nousallonstraiter,il fautcomprendrecette « éducation
morale» comme une forme de socialisation révolutionnaire produite par l'activité et la fraternité syndicalistes, car, aux

yeuxde quelques-uns,

((

eestsurtout danslessyndicatsque

se fait l'éducation morale des ouvriers: dignité individuelle, sympathie et solidarité »2. Nous procéderons en trois temps. Dans un premier, consacré aux précurseurs », nous évoquerons Pierre-Joseph Proudhon, en particulier « De la capacitépolitique des classes
((

ouvrières », et les résolutions issues des premiers congrès de l'Association Internationale des Travailleurs (A.LI). Un deuxième temps sera consacré à Fernand Pelloutier, aux
1- Pierrot M., Syndicalisme et RlvoJution, Paris, Temps Nouveaux, 1905. 2- Pierrot M., Syndicawme et RlvoJution, op. cit., p. 10. Soulignons que cette brochure de propagande ~ducatrice contient un chapitre entier (pp. 25-29)
intitul~: I.;enseignement r~volutionnaire.

19

Bourses du Travailet aux textes les plus significatifsproduits par les militants syndicalistes révolutionnaires. Enfin, dans un troisième,nous examinerons siles « héritiers» de ce courant, plus précisément Pierre Besnard et la c.G.'f.-S.RI, s'inscrivent ou non dans cet esprit d'éducationnisme révolutionnaire.

Les précurseurs

L'apport

de Pierre-Joseph

Proudhon

Sans ignorer Flora Tristan qui, déjà, avait foi en la classe ouvrière et dans le pouvoir de l'éducation et qui écrivait à propos d'ouvriers lyonnais, qu'elle avait constaté chez tous un
«

grand esprit de justice (et que) si ces hommes étaient ins-

truits, développés intellectuellement, ils seraient bien supérieurs à ce qu'on rencontre communément parmi les bour-

geois » 2. Sans ignorer non plus Charles Fourier, auquel
Pierre-Joseph Proudhon emprunta le concept d'éducation intégrale dont se réclamèrent longtemps les militants syn-

dicalistes, nous privilégierons l'auteur de

«

De la capacité

politique des classes ouvrières I), tant cet ouvrage nous appara1t anticipateur de ce qui se constituera ultérieurement sous le terme de syndicalisme et dans lequel l'auteur se propose

d'œuvrer dans le sens de cc l'émancipation intellectuelle du
peuple» 3. Puis, nous aborderons, les débats de la Première Internationale (A.L'f.) qui souvent firent de l'éducation une
question de congrès.1

1 - C.G.T.-S.R.: Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire fondée en 1926 suite au départ de la c.G.T.-U (Unifiée) de certains militanu. 2 - Tristan F., Le Tour rU France, journal inédit 1843-1844, Paris, La Tête de Feuilles, 1973, p. 76. 3 - Proudhon P.-J., De la capacitl politique rUs classesouvrières, Paris, Les Editions du Monde libertaire, 1977, t. 2, p. 335.

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