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TCHAD : ÉLECTIONS SOUS CONTRÔLE (1996-1997)

De
304 pages
L'auteur analyse, niveau par niveau, les mécanismes de la fraude électorale ayant permis de légitimer Idriss Déby; il dresse le bilan catastrophique des conditions de vie - survie de la majorité des Tchadiens. Il dénonce la coopération " très spéciale " qui s'est instituée entre la France et ses anciennes colonies depuis 1960.
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Collection « Études africaines»

Antoine BANGUI-ROMBA

YE

TCHAD: ÉLECTIONS SOUS CONTRÔLE
(1996-1997)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Toutes photos: dans la Région Lac, des élections référendaires sous influence... (Agence Tchadienne de Presse).

~ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7331-8

Cet ouvrage est dédié à tous les Tchadiens qui espéraient qu'en votant ils pourraient changer un peu la forme de leur « gouvernance » et améliorer leur sort. Mes remerciements vont aux femmes et aux hommes qui se sont engagés avec nous pour faire évoluer ce monde dans lequel nous sommes tous embarqués. Je remercie en particulier les organisations et les amis qui, en France, cherchent à infléchir le type de coopération (politique et militaire) officielle avec l'Afrique Noire suivie aveuglément depuis 1960. Leur action constitue un grand encouragement pour tous les Africains qui se battent pour faire avancer le droit des hommes de leurs pays à la liberté, à la démocratie et à la paix. A N'Djaména, Juin 1998.

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III

INTRODUCTION

La Conférence nationale souveraine (CNS) qui s'était tenue de janvier à avril 1993 aurait dû être pour le Tchad l'occasion de repartir dans une voie nouvelle et de tirer un trait définitif sur les dictatures qui l'ont jusque-là gouverné avec leur cortège d'oppressions, d'assassinats, de guerres, de pillages, d'injustices, de grande misère pour la majorité, d'enrichissement pour quelques-uns. Les participants de la CNS, les hommes et les femmes accrochés à leur radio, le peuple tchadien tout entier croyait alors dans un grand élan d'enthousiasme, et sans doute avec beaucoup de naïveté, qu'il entrerait enfin dans une ère nouvelle où seraient privilégiés développement et démocratie. Malheureusement, ce rendezvous de notre histoire a été manqué. Durant les trois années de transition qui ont suivi la CNS, en dépit de toutes les dérives du pouvoir Déby, des exactions constamment perpétrées, de l'insécurité, du pillage de leurs ressources, les Tchadiens ont persisté à croire au changement, à la démocratie promise dans un Etat de droit où seraient respectées leurs libertés. Ils pensaient que les prochaines élections leur permettraient ce changement. Il était là, à portée de leur vote, et ils voteraient, en masse, pour l'obtenir! Au Tchad comme dans beaucoup de pays d'Afrique où on laissait entrevoir aux populations l'instauration de vraies démocraties, l'avenir s'éclairait d'une lueur d'espérance. Mais cette lueur a été très vite éteinte. Que s'est-il réellement passé? Les trois scrutins qui se sont déroulés au Tchad, référendaire, présidentiel, législatif, respectivement en mars, juin, juillet 1996 et janvier 1997, n'ont été que des parodies 7

d'élections. Les manipulations de tous ordres ont été minutieusement préparés par Déby, conseillé et aidé par une équipe de «spécialistes» français expressément parachutés à N'Djaména pour la circonstance. Les «spécialistes» en élections avaient reçu mission de faire gagner «Déby», quel qu'en soit le prix, pour des raisons de géopolitique, de pétrole, de considérations néocolonialistes. La fraude a été programmée parce qu'il paraissait nécessaire et utile de ne rien changer mais néanmoins de légitimer le choix, non des Tchadiens, mais des gouvernants français. Là, nous comprenons bien à quel mépris nous sommes voués! En effet, au Tchad comme au Niger et au Cameroun, la France! a prêté main forte aux équipes dirigeantes en place pour leur permettre de gagner les élections. Elle a par ce fait contribué à instaurer des dictatures opprimantes dans ces pays où sont violés délibérément tous les principes de droit. Ces chances perdues pour la démocratie, pour le pays, pour son peuple ne reviendront pas de sitôt. Le Tchad, en tournant le dos à une forme moderne et démocratique de «gouvernance» s'enlisera encore pendant longtemps, trop longtemps, dans les querelles et les guérillas ne bénéficiant qu'à une mince minorité de profiteurs de tous bords. Espérances volées, populations spoliées, agressées, humiliées, miséreuses, richesses pillées, mais un Etat présidentiel fort, capable de toutes les dérives, le Tchad va entrer dans le troisième millénaire chargé de tous ces handicaps. Pourtant, cela importe peu à ceux qui déclarent que l'Afrique dans son ensemble n'est pas prête pour la démocratie. Pourquoi les responsables français se font-ils les promoteurs d'une politique aussi aberrante? Quels intérêts défendent-ils réellement? Ceux de la France ou d'une poignée de lobbies, militaires, pétroliers ou de la coopération?

1 Lire le dossier Agir Ici Survie. Dossiers noirs de la politique africaine de la France. N° 9. Editions l'Harmattan, 1996. 8

Guidés, influencés par les vieux routards de la «Françafrique», ces politiciens n'ont pas évolué depuis les indépendances accordées voilà bientôt quarante ans! On leur a projeté de notre continent une image stéréotypée et figée des années soixante qu'ils gardent à l'esprit. Pour eux nos populations, qu'ils jugent certes pittoresques et intéressantes sur le plan ethnologique, sont peu susceptibles d'analyses et de jugements politiques et doivent être dirigés fermement, la démocratie n'étant certainement pas faite pour elles! Une telle attitude n'est pas nouvelle! De tout temps il a fallu lutter contre ce conservatisme qui freine toute évolution. Avant que les dirigeants occidentaux admettent le suffrage universel chez eux beaucoup d'eau a ainsi coulé sous les ponts de la Seine! Et les femmes, dans ces pays qui se disent plus évolués que les nôtres, n'ont acquis le droit de voter comme les hommes que très tardivement! On est même en droit de penser que leurs capacités en France sont encore peu ou mal reconnues puisque seul un petit pourcentage d'entre elles accède à de hautes responsabilités dans la gestion de l'Etat. Comme nous, sans aucun doute, elles manquent de maturité! Car c'est bien de cette façon que nous sommes jugés par une majorité de Français qui ne nous connaissent guère! Les responsables français de la politique africaine ont ainsi des idées préconçues bien ancrées sans jamais être allé faire un tour au fin fond de nos villages ou écouter les rares Français qui, travaillant chez nous, au sein des populations, sont capables de véritables contacts avec les gens de la rue et des campagnes. Les renseignements glanés ici et là dans le milieu militaire ou chez certains coopérants, ne quittant guère leur résidence protégée et n'ayant souvent que des relations épisodiques avec quelques privilégiés locaux triés sur le volet, ne leur permettent pas de se doter d'une vision plus juste et réactualisée de la société africaine. Pour nombre d'entre eux, leur perception de l' Afriq ue s'est défini ti vement arrêtée aux amitiés personnalisées nouées dans les années soixante avec certains chefs d'Etat africains assez fins pour les flatter et parler le langage qu'ils en attendent. Il leur importe peu que la majorité 9

de ces potentats soient des tyrans corrompus et sanguinaires. Quant aux peuples dominés ils sont ignorés ou pire, méprisés. Il est alors aisé de prétexter que les Africains ne sont pas encore mûrs pour accéder aux régimes démocratiques. Certes, nous n'ignorons pas les apprentissages nécessaires pour vivre cette nouvelle liberté et surmonter les obstacles qui se dressent devant les jeunes démocraties. Nous savons également combien il est facile de monter et d'armer au sein d'un même pays certains groupes ethniques contre d'autres en profitant du dénuement des populations et de nos propres carences en de multiples domaines. Mais c'est en se confrontant au fil des ans à ces contraintes, en apprenant à gérer leurs balbutiements, leurs erreurs et leurs handicaps, en luttant pour les principes de droit, que les jeunes Etats progresseront à tous les niveaux. Ils connaîtront sans doute des désillusions, des soubresauts, peut-être même de dangereux chaos. Il n'existe pas de ligne droite vers le progrès, et la démocratie en est un, essentiel et fragile dans l'histoire des hommes, plus dur à conquérir que d'autres et jamais acquis définitivement. Ce que nous savons encore, c'est que les populations africaines, dont la misère et les violences subies sont le lot quotidien, aspirent à ce progrès, à ce changement. Elles en ont assez de ces potentats qui s'enrichissent à leurs dépens, détruisent leurs vies et leur pays et entretiennent sans remords des amitiés de circonstance avec certains milieux européens pour mieux les brimer et les paupériser. Qu'on leur laisse le choix de leurs dirigeants! Parallèlement, cette même politique française qui tend à imposer ses «hommes» en Afrique, veut interdire les débarquements intempestifs de ces indésirables du tiers-monde. Ces questions d'émigration, qui agitent tellement les sphères politiques françaises, deviennent des arguments électoraux et pas seulement pour le Front National! Les pays occidentaux tentent de verrouiller leurs frontières pour empêcher la grande misère tiers-mondiste de faire irruption chez eux. Elle passera par les toits si portes et fenêtres sont fermées. Ceux qui s'expatrient le font par nécessité vitale et aucune loi, aussi 10

drastique soit-elle, ne pourra les empêcher d'essayer de vivre ailleurs s'ils ne le peuvent chez eux. Cette nécessité est directement liée à la forme autoritaire et centralisée de nos Etats qui engendre les dictatures, donc injustice, régression économique et extrême pauvreté. De tout temps ces maux ont provoqué la fuite des populations. C'est la raison pour laquelle le problème du flux migratoire ne doit pas être pris à l'arrivée mais en amont. Il faut que les peuples possèdent les droits élémentaires de liberté pour vivre et se développer, car il ne peut y avoir développement sans liberté, sans confiance dans les dirigeants. Il s'intègre dans un tout et prend racine dans la volonté populaire. Et pour que cette volonté émerge de la conscience collective, il faut que chaque individu d'un même peuple puisse espérer des lendemains meilleurs, croire en l'avenir. Mais il n'y a ni espérance, ni avenir dans l'oppression des Etats totalitaires. Chacun se contente de survivre au jour le jour en priant Dieu de l'aider. Ceci est tellement vrai que dans ces pays sous le joug les greniers ne sont plus suffisamment remplis pour assurer la soudure entre deux récoltes. Les économies individuelles n'existent pas, chaque rentrée d'argent étant sur-le-champ dépensée, de préférence bue, contrairement à un passé pas si reculé qu'on pourrait le penser. Il y a régression à tous les niveaux. Rien ne sert alors de saupoudrer le dénuement des peuples avec des aides qui retardent à peine les échéances. La pauvreté gagne et d'année en année s'installe plus sévère, démobilisante, désespérante, gangrenant tout le pays et provoquant indubitablement de graves troubles sociaux et ces émigrations qui constituent actuellement l'un des problèmes conflictuels de nos sociétés. Elles sont à double sens. Si les habitants du tiers-monde fuient leur misère et la violence cœrcitive de leurs maîtres, attirés par les richesses et les libertés qui brillent comme des leurres dans les pays occidentaux, en contrepartie nombre de coopérants viennent travailler en Afrique et ailleurs. Certes, ils font en général œuvre utile comme il est vrai que les cadres sous-payés et brimés du tiers-monde s'en échappent dès qu'ils le peuvent! 11

L'amitié qui lie encore l'ancienne puissance coloniale et les peuples d'Afrique ne survivra que s'il y a respect mutuel entre eux, garantissant les aspirations des populations jusqu'ici ignorées. Que les tribunaux français condamnent des personnalités dont les langues s'égarent jusqu'à parler d'inégalité des races, c'est bien, c'est un premier pas vers le respect de l'autre. Mais nous aimerions beaucoup, nous les anciens colonisés, que les relations avec nos pays ne soient entachées d'aucun mépris et que les responsables occidentaux mettent en pratique leurs concepts d'égalité des races et les grands principes des Droits de l'Homme. Le soutien à n'importe quel prix apporté à des dictateurs sans conscience, incapables, vénaux et sa~uinaires, induit de violents ressentiments contre la France et les Français de plus en plus perceptibles dans tout le continent. Le moment est venu de repenser la coopération de la France avec les pays d'Afrique. Celle-ci ne doit plus être laissée aux «soins» de certains services secrets et de quelques lobbies attachés à tel ou tel président pour des considérations purement spécifiques. A long terme peut-être mais sûrement, cette nouvelle orientation sera payante aussi bien pour régler les questions migratoires dans la dignité que pour reconstruire sur un pied d'égalité les rapports économiques, commerciaux et culturels Nord-Sud. La découverte de gisements pétroliers au Tchad laisse présager des lendemains fort sombres si les stratégies appliquées jusque-là pour l'exploitation de l'or noir ne changent pas. Nous ne croyons pas que le peuple gabonais profite largement des revenus tirés de l'exploitation des ressources de son sous-sol, pas plus que les peuples congolais ou camerounais. En revanche, nous savons que dans ces pays quelques individus ont amassé des fortunes colossales pendant que leurs concitoyens croupissent dans la misère. L'exemple de l'ancien Zaïre sur lequel régnait Mobutu, soutenu par la France

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pendant plus de trente ans, constitue un cas exemplaire à méditer. Actuellement, les échanges commerciaux avec les pays d'Afrique représentent, nous dit-on, 1% du commerce mondial, le pétrole en constituant la plus grande partie. Or, les pays pétroliers de l'Afrique au sud du Sahara appartiennent pour la plupart à la région de l'Afrique centrale. Il s'agit notamment du Gabon, du Congo, du Cameroun, de l'Angola et bientôt du Tchad. Quant à l'actuelle République Démocratique du Congo, l'ancien Zaïre, ses fabuleux gisements miniers le classent au même rang que les pays pétroliers. Et c'est précisément en Afrique centrale, Gabon, Tchad et encore hier R.C.A. que le déploiement des troupes françaises est le plus important. Le Sénégal et Djibouti sont les autres points stratégiques d'appui en Afrique de l'Ouest et dans la corne de l'Afrique. Au début des années 60, le général de Gaulle avait négocié avec les pays africains des accords de défense pour les protéger contre d'éventuelles attaques extérieures qui risquaient de menacer leur intégralité territoriale et leur souveraineté internationale. Rappelons que la Libye nourrissait ouvertement une visée annexionniste sur les régions sahariennes du Tchad, du Niger, voire de l'Algérie. Par ailleurs, le panarabisme professé par le colonel Gamal Abdel Nasser pouvait, par Soudan interposé, faire basculer le Tchad, peuplé d'une forte communauté musulmane, vers d'autres systèmes politiques. La France se sentait des responsabilités vis-à-vis de ses anciennes colonies devenues indépendantes depuis peu et voulait les protéger des trop gros appétits extérieurs prêts à passer outre la Charte de l'O.U.A. (Organisation de l'Unité Africaine) affirmant l'intangibilité des frontières issues du colonialisme. Malheureusement, ces intentions sans doute louables ont été détournées de leur objectif initial. Elles ont servi en priorité à la défense des potentats africains. Ils ont alors été protégés, non pas à cause de leurs qualités de chefs d'Etat, mais parce qu'une certaine frange de politiciens français les croyait suffisamment malléables et aptes à assurer la protection des intérêts français. 13

Ce furent les cas de Léon M'Ba au Gabon, François Tombalbaye au Tchad, avant qu'il n'ait échangé son prénom de François contre celui de N'Garta2, Hissein Habré dont pourtant on connaissait les sanglantes exactions et les répressions exercées contre le peuple tchadien, David Dacko en République Centrafricaine, le Maréchal Mobutu Sese Seko au Zaïre, pour ne citer que ceux-là. Le même soutien a été apporté à Idriss Déby parce que, affirmait-on, il était le seul capable de maintenir la paix dans ce pays de peuples belliqueux. Pourtant, personne n'ignorait l'oppression de son régime, son mépris des droits de l'homme, sa manière de gérer le Tchad3 au profit de son clan, son enrichissement personnel. Nous autres Tchadiens, directement concernés, nous avons une autre perception des motivations qui ont poussé à maintenir et légitimer Idriss Déby. Nous pensons que c'est d'abord pour permettre à Elf et à ses associés d'exploiter tranquillement le pétrole du bassin de Doba, en quoi ces analyses sont également erronées car le régime oppressif de Déby génère insécurité, révoltes et guérillas et que ces bruits de guerre sont gênants pour l'extraction de l'or noir! Faudra-t-il martyriser, emprisonner, tuer toutes ces populations méridionales pour y parvenir? Le but de cet ouvrage est de démonter, niveau par niveau, la fraude électorale qui a permis à Idriss Déby, à son clan et à son parti, le MPS, de se maintenir au pouvoir et de dénoncer cette politique néocolonialiste de la France dans toutes ses
2 L'abandon de son prénom français et chrétien symbolisait pour Tombalbaye un «retour aux sources », une révolution culturelle à la Mobutu et une rupture avec l'ancienne puissance mère, la France. En langue Sara, il signifie: « On doit me reconnaître d'abord pour chef ». Inutile d'insister sur ce que ce nouveau prénom-programme nous réservait. 3 Le Temps. N°099 du 3 au 9 décembre 1997, rapporte dans un article de Séverin Georges Guetta: Sept ans pour rien! : «Ousmane Gam, déclarait en 1993 : «Déby a réussi le tour de force de dilapider en moins de trois ans ce que HH (Hissein Habré) n'a pu réaliser en huit ans de règne sans partage». Tout autre commentaire que celui de cet ancien membre du MPS passé depuis deux ans à l'opposition armée est superflu. » 14

anciennes possessions, néfaste pour les peuples d'Afrique et préjudiciable aussi pour elle. Quand les responsables politiques français se compromettent ainsi dans ces magouilles électorales, quand ils dénient aux peuples africains la liberté de disposer d'euxmêmes aù nom d'une stabilité géopolitique dépassée, quand ils contestent l'évidence de la violation quotidienne des Droits de I'Homme dans la plupart des pays d'Afrique, particulièrement chez nous4, quand ils croient défendre les intérêts de la France en se prêtant au jeu des dictateurs et des lobbies, quand ils font intervenir l'armée française en territoire étranger contre des civils, quand cette armée en guise de représailles n'hésite pas à bombarder les quartiers populaires d'une ville, l'image de la France est entachée et son avenir en Afrique gravement compromis. Que les préjudices subis par les populations soient volontairement ignorés, sur un plan purement moral, cela est choquant. Mais en outre, cette vision à court terme du rôle de la France aura dans l'avenir des retombées politiques, économiques et culturelles incalculables. Quel sera leur poids sur les relations entre la France et les futures démocraties africaines qui tôt ou tard émergeront du chaos et des dictatures? On peut d'ores et déjà prédire sans risque de se tromper que si la France ne change pas de cap elle perdra cette place privilégiée qu'elle croyait avoir acquis dans le continent. L'amertume et l'incompréhension ont fait naître chez ces peuples humiliés des sentiments de rejet et de colère qui se manifestent par des actes d'agressivité dont sont victimes des Français innocents de ces intrigues politiques. A mes concitoyens, je voudrais par le biais de cet ouvrage délivrer un message d'espoir: tôt ou tard, nous gagnerons! Nous gagnerons le droit de vivre, et de relever la tête, nous les peuples humiliés! Ne nous résignons pas! Comme le paysan
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Lors de la 37eme séance privée de la Commission des Droits de l'Homme

des Nations Unies qui se tenait à Genève le 12 avril 1995 les représentants de la France ont persisté à soutenir le régime de Déby en dépit des rapports accablants déposés contre lui.

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qui travaille durement son champ pour ensemencer, surveiller la germination des graines, détruire parasites et mauvaises herbes, chasser les prédateurs afin de s'assurer les prochaines récoltes de subsistance, travaillons et luttons pour gagner nos droits qui nous permettront de vivre dans la dignité. Rien ne sera facile mais dans ce monde qui va entrer en cahotant dans ce troisième millénaire nous retrouverons notre place parmi les peuples libres. Et lorsque nous l'aurons reconquise, il nous faudra encore lutter pour la conserver et la transmettre à nos enfants.

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CHAPITRE I Bref rappel historique

11 août 1960. A Fort-Lamy, l'actuel N'Djaména, du balcon du palais des anciens gouverneurs, François Tombalbaye proclame l'indépendance du Tchad en présence d'André Malraux, représentant le général de Gaulle, et d'une foule nombreuse de Lamyfortains. Notre pays comptera bientôt quatre décennies de reconnaissance internationale, pourtant, il est encore à la recherche de son équilibre politique et de sa paix sociale. A la veille du troisième millénaire, nous continuons à nous y entretuer, les Droits de 1'Homme y sont bafoués, notre unité nationale est compromise, notre économie ruinée malgré les mirages nés de l'exploitation prochaine de notre pétrole. En outre, les espoirs naissants d'une démocratie promise viennent d'être balayés avec les dernières élections truquées. La situation conflictuelle dans laquelle nous nous débattons pour essayer de survivre nécessite un diagnostic succinct et circonstancié, susceptible de nous aider à mieux connaître les sources du mal et les responsabilités nationales aussi bien qu'international es. La colonisation du Tchad ne fut officiellement achevée qu'en 1913, après la défaite des sénoussistes à Aïn-Galaka, dans la région de Faya-Largeau. Néanmoins beaucoup de zones demeuraient peu sûres. Ainsi tout le BET fut-il administré jusqu'en 1966 par des militaires français.

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A l'indépendance, parent pauvre de toute l'A.E.F. (Afrique Equatoriale Française), notre pays sortait de cinquante ans de colonisation avec deux médecins, aucun professeur, aucun administrateur! On se hâta de former quelques cadres sans trop s'inquiéter de leur niveau et de la qualité de cette formation. C'est la raison pour laquelle la classe politique a pris naissance dans le vivier plus important des instituteurs, infirmiers et commis d'administration. Au départ de la vie politique tchadienne en 1946, et un peu plus tard en 1957 avec l'application de la Loi-cadre, on assista à un bouillonnement des idées et à une prolifération des mouvements politiques. Mais cela ne devait pas durer. Dès janvier 1962, François Tombalbaye, le premier président de la toute nouvelle République du Tchad, dissout tous les partis politiques, sauf le sien, le PPT-RDA (Parti Progressiste Tchadien, section locale du Rassemblement Démocratique Africain) qui, sous sa haute autorité, deviendra en août 1973 le MNRCS (Mouvement National pour la Révolution Culturelle et Sociale). Le Tchad vivra alors pendant trente ans sous la férule de régimes forts à parti unique. Après le MNRCS de N'Garta Tombalbaye, nous aurons l'UNIR (Union Nationale pour l'Indépendance et la Révolution) de Hissein Habré, son président obligé. Ce furent les belles époques des présidents Ngarta Tombalbaye et Hissein Habré! Leurs dictatures au fil des années devinrent de plus en plus féroces et maintinrent le pays sous un joug de fer et de sang. A la fin de leurs règnes, le pouvoir délirant qui était devenu le leur avait mis à la torture tout un pays, tout un peuple. Comment en étaient-ils arrivés à ces persécutions, à cette violence, à cet absolutisme? On a souvent incriminé le seul fait de posséder le pouvoir, mais le pouvoir corrompt d'autant mieux et davantage que rien ne vient le contrecarrer.

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On peut également se demander pourquoi la France, pays des Droits de I'Homme, a soutenu de tels dictateurs? Plusieurs explications peuvent être avancées. Quand la France avait accordé l'indépendance à ses anciennes colonies, elle croyait qu'il était nécessaire que cellesci soient dirigées avec fermeté par le biais de régimes présidentiels forts, dotés de constitutions adéquates, étayés par des structures administratives excessivement centralisées. Il fallait, pensait-on dans les sphères gouvernementales françaises, assurer stabilité et ordre, non seulement dans chacun des jeunes Etats récemment souverains, mais également dans toute la région et les sous-régions. Par ailleurs, des accords de coopération et de défense avaient été signés en 1960 entre la France et ses anciennes colonies permettant pour certaines d'entre elles le maintien de la présence militaire française sur leur sol ou autorisant un appui militaire ponctuel en cas de troubles socio-politiques. Les troupes militaires françaises stationnées au Tchad devaient donc en premier lieu protéger ce pays des convoitises territoriales libyennes. Ensuite, l'aide militaire accordée par le général de Gaulle au gouvernement tchadien en avril 1969 eut pour but de rétablir la paix sociale en stoppant les activités rebelles des Toubous. Ceux-ci s'étaient révoltés après des abus administratifs non sanctionnés et d'inqualifiables humiliations. Ils avaient alors obtenu l'appui massif du colonel Kadhafi, bien mal vu des pays occidentaux. Ces alliances allaient changer considérablement les données politiques dans cette sous-région du Sahara. Elles s'inséraient dans un contexte mondial où s'affrontaient pendant cette période de la guerre froide le bloc communiste et les pays occidentaux à économie libérale. L'influence des uns et des autres se retrouvait en Afrique où certains Etats nouvellement indépendants basculaient du côté communiste. Cela explique en partie pourquoi ces mêmes forces françaises intervinrent pour tenter de réduire la guerre généralisée déclenchée par le Frolinat, vers la fin des années 60 et le début des années 70, dans le centre et l'Est du Tchad. 19

Mais quelles que soient les motivations avouées ou secrètes de la France, force est de constater que trop souvent, loin de toutes menaces extérieures, le parapluie français a surtout servi à maintenir, contre le gré des populations, des potentats corrompus n'hésitant pas à violer selon leur bon gré les droits et libertés des populations. Les constitutions africaines élaborées avec le concours de juristes français ont permis l'instauration de ces régimes présidentiels forts, sans aucun contre-pouvoir, pas même celui de l'Assemblée nationale réduite à une simple chambre d'enregistrement. Tombalbaye et Hissein Habré avaient été plébiscités à la magistrature suprême et cumulaient toutes les charges de l'Etat. Ils étaient à la fois le président de la République, le chef du gouvernement, le chef des armées. L'homme qui avait été porté à la tête du nouvel Etat tchadien au moment de l'indépendance, François Tombalbaye, qui troqua plus tard son prénom pour celui de N'Garta, plébiscité par le peuple pour qui il symbolisait le Tchad indépendant libéré du joug de la colonisation, encensé par une cour de griots vivant à ses crochets, de surcroît méfiant et jaloux de son pouvoir, écarta très vite tout ce qui risquait de lui porter ombrage, aussi bien les partis politiques que les hommes. Il commença donc par éliminer les anciens leaders de sa formation politique, en fait ceux qui avaient lutté avec lui pour l'indépendance du Tchad et l'avaient aidé dans sa montée au pouvoir. Ainsi en 1960 interdit-il à Gabriel Lisette, fondateur du PPT-RDA, alors vice-Premier ministre chargé des Affaires économiques, en mission en Israël, de revenir au Tchad. L'année suivante, il renouvela l'exploit en expulsant vers le Cameroun Ahmed Kotoko qui était alors président de l'Assemblée nationale et l'un des membres influents de son parti. De même, Allahou Taher, qui l'avait précédé à ce perchoir après les élections législatives d'avril 1959, dut quitter le Tchad pour aller poursuivre ses études en Belgique. Tombalbaye ne s'arrêta pas là et en 1962, poursuivant son épuration, il fit arrêter et enfermer dans un fort militaire

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d'Ounianga Kébir, en plein Sahara, Pierre Toura Gaba\ qui avait été pratiquement le dauphin de Gabriel Lisette et était jusque-là l'un de ses proches collaborateurs. Après avoir débarrassé le PPT-RDA de ses principaux rivaux, sur sa lancée, il prononça, par décret du 19 janvier 1962, la dissolution de tous les autres partis politiques du Tchad, c'est-à-dire le GIRT (Groupement des Indépendants et Républicains du Tchad) de Sahoulba, Gon2 de Léré, qui représentait donc aussi la chefferie traditionnelle; le MSA (Mouvement Socialiste Africain) de Ahmat Koulamallah ; l'UDIT (Union des Démocrates et Indépendants du Tchad) de Jean Baptiste; l'AST (Action Sociale Tchadienne, ex RPF) de Djibrine Kherallah ; le MESAN (Mouvement pour l'Emancipation Sociale de l'Afrique Noire) de Kodibri Nagué, pour ne citer que les plus importants. Le PPT-RDA devenait de facto le parti-Etat. Peu après, en janvier 1963, Tombalaye convoqua le congrès du PPT-RDA à Fort-Archambault, l'actuelle Sarh afin de s'assurer définitivement la mainmise de son parti. Face à son absolutisme grandissant, ne restaient comme adversaires potentiels que les membres de l'Assemblée nationale. Qu'à cela ne tienne! En 1963, il dissout ce parlement trop remuant et contestataire à son goût, au sein duquel certains députés du Logone et du Mayo-Kebbi, notamment André Mougnan, Jacques Nadingar, Jean Nadji et Djibrine Paul, s'insurgeaient contre sa façon par trop autoritaire de gouverner le pays. Le résultat ne se fit pas attendre. Tombalbaye finit par traiter pratiquement seul toutes les affaires de l'Etat, trop exclusif pour déléguer une part réelle de son pouvoir à ses proches collaborateurs, plus spécialement aux ministres de son gouvernement. Il préférait d'ailleurs s'entourer de conseillers étrangers ou de griots plutôt que d'écouter ses experts nationaux.
1 Lire de Pierre Toura Gaba, «Non à Tombalbaye». Editions l'Harmattan. 2 Gon, titre correspondant à celui de roi dans le pays moundang au sud-ouest du Tchad.

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Le 16 septembre 1963, une fusillade sanglante eut des répercussions préjudiciables pour l'avenir et la cohésion du pays. En effet, ce jour-là, Tombalbaye n'hésita pas à donner de la troupe pour disperser la réunion, au domicile de Djibrine Kherallah, des chefs de l'opposition dont les partis venaient d'être dissous. Djibrine Kherallah et Jean-Baptiste furent grièvement blessés et arrêtés le lendemain avec Ahmat Koulamallah. Jean Baptiste mourut en prison, dans des conditions non encore élucidées. Ses compagnons furent relâchés, à l'occasion du congrès du PPT-RDA de Doyaba3 en 1971, après sept années de détention. Aucun d'eux ne devait oublier les souffrances et les humiliations subies. Ils en tinrent responsables, non seulement Tombalbaye, mais tous les sudistes qui avaient soutenu leur leader. La faille qui tend à couper en deux le Tchad, le Nord d'un côté, le Sud de l'autre, commençait à se dessiner, creusée encore un peu plus par la rébellion. Celle-ci avait commencé de façon inattendue en 1965 par une jacquerie ayant pris naissance à Bitchotchi, près de Mangalmé, au nord-est de la préfecture du Guéra4. Les révoltes se transformèrent en rébellion armée qui se propagea très rapidement dans toutes les zones Nord et fut récupérée par le Frolinat. Je voudrais m'attarder un peu sur cette affaire Mangalmé5 pour montrer comment un pouvoir personnel arbitraire, un parlement devenu simple chambre d'enregistrement des décisions présidentielles, des administrateurs mal formés au service, non de l'Etat mais du Président, les ambitions sousjacentes des hommes gravitant autour du pouvoir, génèrent des situations conflictuelles qui finissent par l'embrasement de tout un pays.
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4 Le Guéra comme on le voit sur une carte géographie est loin de se situer au nord du Tchad, mais plutôt au centre-est, pratiquement à la même latitude que N'Djaména. 5 Lire Mangalmé 1965. La révolte des Moubi. Netcho ABBO, Sépia 1996. 22

L'un des faubourgsde Sarh,l'ancienneFort-Archambault.

Certes, dans plusieurs monographies publiées sur l'affaire Mangalmé, on ramène les causes de ces jacqueries en pays moubi à des problèmes d'impôts, qu'il s'agisse de taxes civiques ou de taxes sur le bétail, d'emprunt national, du paiement de la carte d'adhésion au PPT-RDA que tout Tchadien était tenu d'acquérir sous peine de sanctions graves et enfin de la brutalité des agents de perception. Cela n'est vrai qu'en partie. Toutes les populations du Tchad étant soumises aux mêmes pressions fiscales, on peut se demander pourquoi celles de cette région s'étaient révoltées et pas les autres? En fait, outre des impôts trop lourds, qui avaient quadruplé en un an, à l'origine de cette affaire on découvre des luttes pour le pouvoir, au niveau de la chefferie de Mangalmé et à celui plus élevé de la présidence. Des rivalités sournoises opposaient Tombalbaye à certains hommes du Sud, dont Silas Selingar, alors ministre des Travaux publics chargé de l'Intérieur, qui méprisait secrètement Tombalbaye et nourrissait l'ambition de le remplacer un jour à la tête de l'Etat. Un dénommé Faki Abdoulaye avait été évincé de la chefferie de Mangalmé, après des élections pour le moins suspectes, Tombalbaye ayant apporté son soutien au rival de celui-ci, Bachar Gadaye. Dans un régime à parti unique, ce que veut le Président, secrétaire général du parti, devient la volonté de tous! Désormais, Faki Abdoulaye, éliminé de la chefferie malgré sa popularité, ne chercha qu'à creuser des chausse-trappes sous les pieds de son rival Bachar Gadaye. Sur ce chapitre, il se trouvait dans la même disposition d'esprit que Silas Sélingar vis-à-vis de Tombalbaye. Parmi les clans Zarga et Goz, le sémillant chef de village de Bitchochi, un dénommé Zagalo, était I'homme de confiance de Faki Abdoulaye. Celui-ci l'invita à N'Djaména, l'accueillit et le logea chez lui pendant quelque temps, puis le présenta à Silas Sélingar, ministre des Travaux publics chargé de l'Intérieur auquel Zagalo expliqua l'épineux problème des impôts. Ces prélèvements de plus en plus lourds suscitaient énormément de mécontements à travers tout le pays moubi. Il 23

fallait trouver une solution. Sélingar fut convaincu par les arguments persuasifs de Zagalo. Sans consulter ni son collègue des Finances, ni le président de la République, il donna à l'émissaire de Bitchotchi la consigne d'inviter les Moubi à ne plus payer leurs impôts de l'année 1965. Faki Abdoulaye n'en demandait pas plus! Il s'entendit avec Zagalo sur la meilleure manière d'orchestrer une campagne de désobéissance contre les prélèvements des diverses taxes et de l'emprunt national. «Si les gens ne versaient pas leurs impôts, pensait-il, le premier responsable du canton, Bachar Gadaye, serait mal jugé par ses supérieurs hiérarchiques, tôt ou tard sanctionné et, pourquoi pas, relevé de ses fonctions? Pour le remplacer, on devra alors faire appel à moi, Faki Abdoulaye ! » Fort de l'appui du ministre Silas Sélingar et de Faki Abdoulaye, Zagalo, une fois de retour à Bitchotchi, milita avec zèle contre le paiement des impôts et obtint des résultats inespérés. Tous ceux qui l'approuvaient devaient jurer sur le Coran de le suivre jusqu'au bout de son action. Informé de l'agitation des Moubi, Tombalbaye dépêcha à Mangalmé une première mission conduite par le ministre des Finances, Michel Djidingar, qui se solda par un échec. La détermination des Moubi ne flanchait pas et la situation sur place se dégradait. Un garde nomade fut tué, son fusil récupéré par les assassins et le préfet du Batha venu enquêter sur les lieux reçut un coup de sagaie qui le blessa à la cuisse. Une deuxième mission n'eut pas davantage de succès. Dans la délégation figurait Faki Abdoulaye. Tombalbaye savaitil que celui-ci tirait dans l'ombre les ficelles et poussait les Moubi à la désobéissance civique? Quoiqu'il en soit, il fallait en finir avec cette histoire et Tombalbaye demanda alors à son ministre de l'Intérieur, Silas Sélingar d'aller là-bas, à Bitchotchi. Une foule confiante accueillit toute la délégation qui s'installa sous les ombrages d'un grand arbre à quelques centaines de mètres du village. Tous étaient persuadés que Silas Sélingar apportait la solution au problème des impôts. Mais loin 24

de les écouter et jouant un incroyable double jeu, Sélingar, sans même consulter les autres membres de la délégation, fit d'abord froidement exécuter par deux gardes nationaux de son escorte son allié de la veille, Faki Abdoulaye. Quand les deux coups de fusil claquèrent, les gens demeurèrent pétrifiés. Faki Abdoulaye était l'enfant du pays, celui qu'ils auraient aimé voir à la tête du canton de Mangalmé. Ils ne comprenaient plus rien. Mais Sélingar ne s'émut pas pour autant et s'adressant à la foule lui demanda de se scinder en deux groupes: d'un côté, ceux qui acceptaient de payer l'impôt, de l'autre, ceux qui refusaient de le faire. Dès lors, tout se gâta très vite. Des remous secouèrent la foule qui tentait de prendre en désordre le chemin du village. Fou de colère, comprenant que la situation lui échappait, Sélingar intima l'ordre à la section de gendarmes, dépêchée sur les lieux pour assurer la protection des autorités, de tirer sur la foule. Le lieutenant Koïtiga Guélina qui commandait cette unité refusa d'obtempérer. «Je dépends du ministère de la Défense nationale, répondit-il à l'injonction, il me faut un ordre écrit pour agir». Pointant alors son doigt sur l'un des gardes nationaux qui se trouvait à ses côtés, Sélingar vociféra: «Tire! » Dans cette atmosphère d'extrême tension, une rafale de mitraillette partit, blessant mortellement plusieurs personnes. S'ensuivit une indescriptible débandade. Le vide se fit sous l'ombre du grand arbre. Ne comprenant guère le danger de la situation ainsi créée, Sélingar invita les autres membres de la délégation à le suivre au village en disant: «Il faut que je parle à ces gens-là! » Chaque village moubi regroupe les cases de ses habitants à l'intérieur d'une enceinte circulaire fermée par d'épais branchages secs d'épineux. Une seule porte permet d'y entrer ou d'en sortir. Les autorités venues de N'Djaména s'engouffrèrent dans cette souricière de Bitchotchi. Une fois entrés, ils furent reçus par une charge de cavalerie accompagnée de cris de guerre tandis que des sagaies s'abattaient sur eux.

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Sélingar et les autres ministres s'en sortirent à bon compte, protégés par les gendarmes du jeune lieutenant Koïtiga qui parvinrent à les conduire jusqu'à leurs véhicules. Derrière eux, furent tués le député Bourma Sénoussi, son directeur de cabinet, François Titinambaye, et quelques gardes nationaux. En outre, la population était parvenue à s'emparer de plusieurs fusils de guerre. Lorsque la nouvelle de ce drame atteignit N'Djaména, on ne pensa plus qu'à restaurer à tout prix l'autorité de l'Etat et à récupérer les fusils perdus. La belle histoire que celle des fusils à récupérer! Comme en 1929 dans le village de Bouna dépendant de la subdivision de Moïssala au Moyen-Chari, où pour un seul garde tué et un seul fusil perdu les forces françaises avaient décimé tous les habitants, le même scénario allait se répéter à Bitchotchi. De Mongo et d'Abéché, des colonnes de gendarmes firent jonction au lieu-dit, brûlèrent le village et pour venger la mort de leurs compagnons d'armes massacrèrent ceux qui n'avaient pas eu le temps de fuir. Le cycle infernal était enclenché. Les trois principaux catalyseurs de cette révolte moubi furent donc Silas Sélingar, Faki Abdoulaye et Tombalbaye. A l'époque, il n'y avait pas de volonté affirmée de s'attaquer plus particulièrement à des hommes parce qu'ils étaient musulmans et que le président était chrétien! Mais, ces révoltes prirent une ampleur incontrôlable parce que les responsables ne furent pas sanctionnés, parce que l'administration était incapable d'écouter les doléances de ses administrés, parce que le pouvoir central ne pensait pas en termes de «négociations» mais d'abord en ceux d'autorité et de répression. Quelques mois plus tard le Frolinat, qui s'était organisé en 1966 au Soudan en un mouvement révolutionnaire, infiltra des éléments dans la région de Mangalmé, récoltant les fruits des

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maladresses d'une administration abusive et d'un pouvoir central incapable de négocier. Parallèlement, au début des années 70, le président Tombalbaye s'enfonça dans une démence sanglante. Sa révolution culturelle, le «Yondo », devint un prétexte pour asservir et humilier cadres, intellectuels ou religieux rétifs à sa dictature et les tuer dans d'atroces conditions. Les protestants du Sud payèrent un très lourd tribut à ce yondo. Beaucoup furent enterrés vivants pendant que les jeunes initiés dansaient sur leurs tombes à grand bruit de tam-tam. En 1975, à la fin de son règne, les prisons étaient pleines, on ne comptait plus les Tchadiens assassinés sur son ordre. La rébellion, loin d'être matée malgré l'aide de l'armée française et une restructuration de l'administration parrainée par la France, avait été politisée et récupérée d'abord par Abatcha, puis à la mort de ce dernier par Goukouni Weddeye, Abba Siddick, et enfin par Hissein Habré à qui l'on doit tous les épisodes bien connus de l'affaire Claustre. Tombalbaye avait prédit le chaos après lui. Ce qui ne manqua pas de se produire. Mais, ce chaos, il l'avait préparé en accaparant tout le pouvoir, toutes les initiatives, en verrouillant toutes les libertés, en ne permettant pas à l'opposition de se construire légalement au sein d'un Etat, sinon démocratique, au moins de droit. Personne, ne sembla s'émouvoir de ses terribles dérives jusqu'au moment où son délire verbal s'en prit à l'ex puissancemère, c'est-à-dire la France. Le 13 avrill975, un coup d'Etat militaire dirigé par Wadal Abdelkader Kamougué, alors chef du bureau des opérations de l'armée nationale, le seul officier resté en liberté après l'arrestation des généraux Doumro, Malloum, Djogo, Djimé, Kotiga, fut réussi avec la complicité secrète de la France. Il se solda par l'assassinat de Tombalbaye mais n'entr'ouvrit pas pour autant les portes de la démocratie, même si les prisons se

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vidèrent de leurs prisonniers politiques, dont j'étais. Il permit simplement aux militaires d'entrer! Ceux-ci se hâtèrent de dissoudre toutes les institutions de la République et, croyant ainsi résoudre le problème complexe de la rébellion, demandèrent aux chefs rebelles de regagner le bercail, à la manière dont un bon père de famille aurait parlé à ses enfants, en leur promettant le pardon de leurs incartades! De 1975 à 1979 le Tchad fut donc dirigé par les auteurs du putsch du 13 avril, plus embourgeoisés par les facilités lénifiantes du pouvoir que conscientisés par les problèmes du pays. Le général Félix Malloum, sorti de prison et hissé par ses pairs à la présidence de la République tchadienne, ne s'était jusque-là guère intéressé aux activités politiques et ne connaissait pas davantage les subtilités diplomatiques. Le rebelle Hissein Habré, avec qui il négociait en coulisse, le manœuvra si habilement qu'il décida brutalement du retrait de la base militaire française installée au Tchad, la plus importante en Afrique, ne laissant qu'un mois à ses responsables pour l'évacuer. Cette décision avait été motivée par le fait que des armes, des munitions, des moyens de liaison radio et de l'argent avaient été fournis en grande quantité à Hissein Habré pour monnayer la libération de Françoise Claustre. Hissein Habré se trouvait donc en position de force par rapport à l'armée régulière. On comprend mal comment le général Malloum a pu ainsi se faire piéger par Habré et la logique de son raisonnement. Quoiqu'il en soit, il était peu probable que le gouvernement français passât l'éponge sur un tel camouflet et l'armée tchadienne dut se débrouiller seule face à la rébellion. Le pouvoir, les militaires se l'étaient octroyé et ils tenaient à le conserver, le plus longtemps possible, au moins une bonne vingtaine d'années, avant de le rétrocéder, peut-être, aux civils. A leur grand dam, leur régime dura à peine cinq ans. En février 1979, les chefs de la rébellion, laquelle n'avait jamais été aussi forte et infiltrait ses hommes dans tous les rouages de l'Etat et des administrations, s'unirent pour la circonstance et n'eurent aucun mal à faire sauter la marmite tchadienne, dans le fracas 28

des armes, kalachnikov et mortiers, les vengeances et les règlements de comptes sanglants. Le général Malloum, dut capituler devant les troupes coalisées du Frolinat entrées en force dans la capitale et prendre le chemin de l'exil vers le Nigeria. Wadal Abdelkader Kamougué, l'un de ses officiers de gendarmerie, celui qui avait orchestré le coup d'Etat du 13 avril contre Tombalbaye, s'était alors retranché dans le Sud en emmenant ce qui restait des forces armées tchadiennes, les FAT. Il y avait créé, avec le concours des cadres réfugiés dans leur région respective, le Comité permanent. C'était une sorte de gouvernement qui aurait pu servir d'amorce à la naissance de la fédération au Tchad si la gestion des hommes et des finances avait été convenablement tenue. En effet, à cette époque particulière, les dirigeants du Comité permanent bénéficiaient de l'aide du gouvernement français. Mais leur jeunesse et leur inexpérience les avaient davantage poussés vers les plaisirs et les gains faciles que vers un travail sérieux. Il arriva ce qui devait arriver en pareilles circonstances. Leur division permit à Hissein Habré d'envahir le sud, poussant tous les responsables du Comité permanent à fuir. Ceux d'entre eux qui étaient venus demander l'aide de Habré pour combattre leurs compagnons d'hier furent payés de leur trahison en étant ensuite exécutés sur ordre du tout puissant Habré. Avec l'irruption violente des troupes du Frolinat à N'Djaména, un autre type de militaires prenait le relais. Le Tchad devint alors celui des chefs de guerre. Après les accords conclus à Lagos entre les différentes tendances rebelles en conflit, Goukouni Weddeye, que l'on s'accorde à qualifier de sage, l'un de ces Tchadiens dont la famille a payé un très lourd tribut pendant ces années de troubles, occupa le fauteuil présidentiel. Mais bientôt des rivalités l'opposèrent à Hissein Habré et pendant près de neuf mois ses FAP (Forces Armées Populaires) se battirent contre les FAN (Forces Armées du

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Nord) de Hissein Habré. Vaincu, Goukouni Weddeye dut s'exiler et céder la place à son rival. Ardent nationaliste, Hissein Habré se signala à l'attention du monde en battant les armées libyennes, qui occupaient depuis plusieurs années presque toute la préfecture du BET (Borkou-Ennedi- Tibesti). Les principales localités de cette région furent récupérées6. Mais, sept ans après le coup d'Etat du 13 avril 1975, enivré par un pouvoir sans partage, il gouverna le pays d'une main de fer, plus méfiant encore, plus jaloux encore de son autorité que le premier président du Tchad, avec à son actif encore plus d'exactions, de tortures et de crimes, coupable, lui et ses sbires, de l'aveugle répression qui s'abattit pendant huit ans sur le peuple tchadien. Gouvernant seul à la tête de l'Etat, président d'un parti unique omniprésent, chef de l'armée, détenteur d'un pouvoir absolu, pervers et sanguinaire, il n'admit aucune contradiction, aucun semblant de rivalité et fit disparaître plus de 40 000 personnes pendant son régime de terreur7. Les prisons s'étaient multipliées et pourtant débordaient. Une piscine fut transformée en l'une d'elle. Ce trou sans aération devint tristement célèbre par les tortures qui y furent perpétrées. Hissein Habré se croyait alors suffisamment fort sur le plan intérieur et hors de portée de toute menace de déstabilisation pour narguer le président de la conférence franco-africaine de La Baule, François Mitterrand, en lui lançant sans ambages qu'il n'avait de leçon de démocratie à recevoir de personne. Ce fut, plus que les tortures et les morts dont il était responsable, ce fut d'abord et surtout ce crime de lèse-majesté qu'il paya lorsque la

C'est seulement en 1994 que la Cour Internationale de Justice de la Haye permit au Tchad d'entrer dans ses droits en lui restituant cette fameuse bande d'Aouzou que l'on croyait àjamais perdue. 7 Le Rapport de la Commission d'enquête nationale: Les crimes et détournements de l'ex-président Habré et de ses complices, L'Harmattan, 1993, ne donne qu'une idée imparfaite de la terreur sanguinaire qu'il fit régner sur le Tchad: 40 000 morts, 54000 arrestations 80 000 orphelins... 30

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